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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:13:01 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Suzanne Normis + Roman d'un père + +Author: Henry Gréville + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24305] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + SUZANNE NORMIS + + ROMAN D'UN PÈRE + + HENRY GRÉVILLE + + + Huitième Edition + + + + + PARIS + E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + + + 1879 + + _Tous droits réservés_ + + + + + SUZANNE NORMIS + + ROMAN D'UN PÈRE + + + + + I + + +...Le docteur, penché sur la poitrine haletante de ma pauvre femme, +l'ausculta avec attention, puis la reposa tout doucement sur son +oreiller. + +--Encore un peu de patience, chère madame, lui dit-il avec bonté: cela +va déjà un peu mieux, et bientôt... + +Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de fièvre. Le docteur se tut, +et pressa la main blanche, presque transparente qui reposait sur le +drap. + +--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là, reprit-il en +griffonnant une ordonnance; et demain, nous verrons. Je passerai dans la +soirée. Au revoir; bon courage. + +Ma femme répondit d'une voix claire et distincte: + +--Adieu, cher docteur, merci. + +Le médecin disparaissait sous les rideaux de la porte; je le suivis dans +le salon voisin. + +--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa voix et ses +paroles avaient un peu calmé mes angoisses. + +Il se retourna vers moi, et me serra les deux mains... Ses bons yeux +gris clair, pleins de pitié et de douleur, me firent l'effet de deux +couteaux de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés dans la +poitrine; je répétai machinalement: + +--Eh bien? + +--La fièvre va tomber d'ici deux heures, dit-il, et ensuite... Prenez +garde, ajouta-t-il en me serrant le bras, elle peut vous entendre... + +Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, la déchirant, la +torturant. Je fis un mouvement pour me dégager le cou; j'étouffais. + +--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez une fille. + +--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement que j'en fus étonné +moi-même. + +Il me semblait que j'étais environné d'un océan de glace. + +--Mon pauvre ami, dit le docteur après un silence, elle ne souffrira pas +beaucoup; le plus dur est passé. + +--Alors, demain? + +--Ce soir peut-être, demain matin probablement. Je reviendrai. Je vous +demande pardon de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre +ailleurs. + +--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. Vous voyez, je suis +calme. + +Il s'enfuit presque en courant. + +Je fis un effort inouï pour composer mon visage, puis je revins +lentement sur mes pas. Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte, +et je me retrouvai en face de ma femme. + +Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues anciennes et la +maladie récente, malgré la mort qui allait me la prendre. Au fond de ses +grands yeux bleus qui me regardaient tristement, que d'expressions +diverses, toutes plus chères les unes que les autres, se retrouvaient +confondues! Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et nous nous +étions tant aimés... et nous n'étions mariés que depuis six ans!... + +--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme pendant que je me penchais +sur elle, couvrant de baisers timides son front et ses cheveux noirs, si +doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à ses genoux sur le +drap brodé. + +--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma chérie, lui dis-je en +continuant à l'embrasser afin qu'elle ne vit pas mon visage; je me +sentais très calme cependant, et, sinon résigné, au moins prêt à tout. + +--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à elle-même; et quand la fièvre +sera tombée, je m'en irai. + +Un petit piétinement derrière une porte placée auprès du lit me coupa la +parole. La porte s'ouvrit, et notre fille Suzanne entra sur ses deux +petits pieds encore incertains. + +--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui revient au nid, maman et +papa! voilà! + +De ses toutes petites mains gantées de moufles en laine, elle serrait +sur sa poitrine un bouquet de lilas blanc. La bonne qui la suivait me +dit que, depuis le moment où elles étaient entrées clans le magasin de +fleurs, Suzanne n'avait pas permis qu'on touchât à son offrande. + +La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du lit de sa mère qui lui +souriait... et de quel sourire! La vieille bonne détourna la tête et se +sauva tout à coup dans la pièce voisine. + +--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, en tendant les bras. + +Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. Elle n'avait pas donné +à sa bonne le temps de lui ôter sa toilette de promenade. Les petites +bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe d'étoffe moutonnée, le +petit chapeau de fourrure, toute cette blancheur lui donnait l'apparence +d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à pleines mains le +bouquet de lilas et le déposa sur la poitrine de sa mère. + +--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a acheté. + +Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes sur le lit, et se +précipita au cou de sa mère. J'étendis les bras pour épargner à ma +pauvre femme la secousse trop brusque. + +--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. La petite fille couvrait +de baisers délicats les cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait +une place pour chaque baiser, et souriait après l'avoir déposé bien +doucement. Elle fit ainsi tout le tour du pâle visage dont les yeux +s'étaient fermés sous ses caresses. + +--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les mains. + +Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma part de baisers. Ma femme +avait rouvert les yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le long +de ses joues. Je déposai l'enfant à terre. + +--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une autre robe, dis-je à Suzanne. + +Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit le chemin de sa chambre; +arrivée sur le seuil, elle se retourna, nous jeta une poignée de +baisers, et disparut. La musique de sa voix nous arrivait comme un +gazouillement... Je me hâtai de fermer la porte, et je revins près de ma +femme. + +Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est en la soignant d'une longue et +dangereuse maladie, que ma femme avait contracté la bronchite dont elle +devait mourir. Jamais, depuis sa naissance, Suzanne n'avait dormi dans +une autre chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu, avec ses +rideaux de mousseline brodée, ses noeuds, ses houppes, ses franges, plus +semblable à une bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès de +l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches nous avions passées +ensemble ou tour à tour, près de la pauvre petite qui ne pouvait pas +venir à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à demeure près du +lit était tout usé par les longues stations de la mère qui avait endormi +là son enfant sur ses genoux. + +Et maintenant que Suzanne était sauvée, maintenant que son petit +râtelier complet s'étalait triomphant dans ses rires joyeux, voilà que +ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses, n'avait plus trouvé de +force pour continuer son oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort +pendant neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être laissé voler +l'enfant, prenait la mère! + +Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette abnégation entière, je +le sais... Mais nous avions déjà perdu deux enfants; notre premier-né +avait été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques d'une bonne +anglaise, et le second, un garçon aussi, avait été empoisonné par le +lait de sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie mère pour la +troisième fois, elle m'avait fait promettre de lui laisser élever cet +enfant-là. + +--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle avec des yeux brillants de +joie et d'espérance. + +Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix! + +Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je reviens m'asseoir auprès +de la mère. Elle n'avait voulu personne auprès d'elle pendant sa +maladie. Les femmes de chambre et les gardes-malades étaient sous la +main, prêtes à secourir, mais nous étions restés seuls ensemble; aucun +tiers incommode n'avait troublé la joie que nous éprouvions--même à +cette heure terrible--à nous trouver l'un près de l'autre. + +--Comme elle est belle! dit ma femme en serrant la main que je venais de +mettre dans la sienne. + +C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie était concentrée sur +cette petite tête blonde. + +--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir; elle deviendra grande et +belle, et elle t'aime tant! + +Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; puis je me rappelai +soudain que ces sortes de maladies amènent toujours un mieux sensible +avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai sur l'oreiller, ma +joue contre la joue de ma femme. + +--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment,--ce que j'ai fait, il faut +que tu le continues promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande, +jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici,--elle indiquait le +petit lit;--que tu ne la confieras pas à une bonne, même dévouée; que +son sommeil sera surveillé par toi, que... + +L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit, ferma les yeux,--je crus +que c'était fini. + +Quelques minutes après, je la croyais endormie, elle rouvrit les yeux. + +--Le promets-tu? dit-elle. + +--Je le promets! répondis-je, le coeur plein d'un ardent dévouement. Je +te le jure sur nos six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant! + +--Et elle sera heureuse? + +--Elle sera heureuse, quand je devrais être malheureux! Au prix de tous +les sacrifices, elle sera heureuse! + +Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur mon coeur, et elle me +rendit mon étreinte avec ses deux bras passés autour de mon cou. + +--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je l'ai bien aimée; je crois +que je l'ai aimée plus que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi. +Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps tu n'aies été que le +second dans mon coeur? + +--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me fâche pas; tu as bien fait; tout +ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas dû permettre... + +--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait +morte!... Le docteur a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle! +Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas? + +--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout ce que tu voudras. + +Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre +où nous avions été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, cela seul +eût suffi pour nous la rendre chère; mais elle était encore pleine +d'autres souvenirs. Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions +appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds +hésitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou +brisé, de plus d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au +printemps... «A présent que Suzanne est si sage!» disait ma femme en +souriant, la veille du jour où elle était tombée malade. + +Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque +minute m'emportait une part de ma chère femme, et je ne voulais pas +d'intrus dans ces minutes solennelles.. + +On vint me chercher pour dîner; je fis signe que je ne dînerais pas. Ma +femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle était dans un +demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prédit le docteur. + +A huit heures, on m'apporta la petite fille, déshabillée, dans sa robe +de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans +avoir embrassé «maman». + +Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de +sa mère. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage. + +Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa +figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant +et la couvrit de baisers. + +--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte. + +Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, et elle tomba +aussitôt endormie. + +Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait avoir oublié ce qui +venait de se passer, et ses yeux éteints ne voyaient que le vague. + +Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et longues à la fois,--courtes, +irréparables--et quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré dans +les soixante minutes d'une heure! + +Les premières lueurs du jour se glissèrent dans la chambre endormie. La +petite n'avait pas bougé depuis la veille au soir. A six heures, un beau +rayon doré passa entre les rideaux. + +Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai d'elle, bien près, bien +près, nos deux mains nouées, pour un moment encore nos deux vies +confondues... + +--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la voix encore endormie de +Suzanne; et la petite fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur +son séant. Ses deux mains rouges de santé se cramponnaient au bord, et +soutenaient son visage mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés +tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus, et elle riait à travers +ses boucles mêlées. + +--J'aime maman! cria la voix angélique de notre enfant. + +A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés par la mort, et +s'attachant à moi d'une étreinte désespérée: + +--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois. + +--Je le jure! répondis-je éperdu. + +Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise placée près du berceau, +était presque venue à bout de descendre. Ma femme relâchait son +étreinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait... +J'enlevai l'enfant, et du même mouvement je la déposai auprès de sa +mère. + +--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous étreindre +encore. Elle se laissa aller sur son oreiller... + +Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oublié la veille sur +le tapis. + +--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. Effrayée par ma gravité +inaccoutumée, par la rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas +comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet sur le corps de sa +mère, et se rejeta dans mes bras. + +Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier,--d'un geste je lui +commandai le silence, et je lui remis l'enfant. + +Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui avait été mon épouse. +Lorsqu'elle fut parée pour le cercueil, vêtue de blanc et couverte de +fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord de ce petit lit +d'enfant où elle avait laissé sa vie, et je pleurai amèrement. + + + + + II + + +La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre; j'avais un +chaos dans la tête, et je serrai une quantité de mains sans savoir à +quels visages elles appartenaient. Mais le soir, que je redoutais +confusément, m'apporta une croix bien lourde. + +On avait amusé Suzanne toute la journée au dehors de la maison; le temps +étant très-beau, on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne, ce +qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, et elle n'avait guère +demandé sa mère qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint l'heure du +coucher, ce fut une autre affaire. + +--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! criait la petite, qui +sanglotait à fendre son pauvre petit coeur. + +Toutes les filles de service étaient là consternées; la bonne ne savait +plus à quel saint se vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint: + +--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la voir; mais elle dort, et +elle a très-froid; il ne faut pas crier, tu la rendrais malade. + +--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant bien fort sans cesser +de pleurer, mais je veux la voir. + +Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai dans la chambre. Le +beau visage de ma pauvre chère femme était plus beau que jamais; ses +traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire; seuls les yeux +étaient entourés d'une ombre violette. + +--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais elle a bien froid, dis-je à +Suzanne, qui regardait les cierges avec étonnement. + +L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me laissa la porter jusqu'à sa +mère. Soutenue par mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, qui +n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis elle se rejeta vers moi +et m'embrassa à pleine bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides +du contact récent avec la mort. Je la serrai comme si l'on eût voulu me +l'arracher, et je courus avec elle dans la pièce où l'on avait +transporté son berceau. + +Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession de nous-mêmes; je la +caressai, elle me parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. Au +matin, ce fut bien autre chose. Suzanne avait oublié les impressions de +la veille, ou du moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. Elle +s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa mère et moi... Et ses larmes +recommencèrent à couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était +pas auprès de son berceau, comme autrefois. + +--Maman est partie, lui disais-je en vain: elle reviendra, tu la +reverras, mais elle est partie pour aller se guérir; tu sais bien +qu'elle était malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se guérisse? + +--Je veux bien, criait la petite affolée de douleur, mais je veux aller +avec elle! + +Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons pendant cette matinée +aurait suffi à construire une maison. Tout cela l'amusait un moment, +puis revenait la plainte obstinée:--Je veux maman. + +Elle me demanda sa mère pendant dix mois. Tous les jours, sans se +lasser, elle répétait la même question et recevait la même réponse. + +Un jour, me voyant écrire: + +--Tu écris à maman? me dit-elle. + +--Pourquoi crois-tu cela? + +--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir. + +Ah! chère petite orpheline, que de larmes tombèrent sur ton berceau +pendant que tu dormais, les bras étendus, rejetée en arrière, dans la +plénitude de la vie et de la santé! Heureusement tu ne les as pas vues. +Comme je l'avais promis à ta mère, malgré bien des épreuves que je n'ai +pu t'épargner, tu as été heureuse. + + + + + III + + +J'étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à +envisager l'avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes +de parentes bien intentionnées, et qu'à ce titre je dus subir avec les +dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et +sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqué +aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis +encore, une gaieté déplacée. + +Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus +parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat, +j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à +cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame +Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile +de crêpe sur son visage légèrement couperosé; elle commença par +embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant à notre vieille +bonne: + +--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la +quittait jamais. + +Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, le coeur tant soit peu gros +de se voir ainsi congédiée, et la bonne indignée intérieurement de +s'entendre commander. Je dois dire que Félicie témoignait autant de +mécontentement à recevoir les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne +grâce à exécuter les miens. + +Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère s'assit sur le canapé, +porta à ses yeux son mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se +moucha et me dit: + +--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle pas en deuil? + +--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort surpris, elle est en deuil! + +--Alors, vous avez l'intention de lui faire porter le deuil en blanc? + +--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin, à mon humble avis, de +faire connaissance avec les robes noires. + +--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma belle-mère. Vous êtes le +maître, étant chez vous; cependant, j'aurais trouvé plus convenable... +mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non! ajouta-t-elle en +s'essuyant les yeux avec la bordure noire. + +Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me +sentais incapable de lui accorder voix délibérative, comme elle le +disait, dans mes propres conseils. + +--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin; et maintenant, que +comptez-vous faire de cette enfant? + +--Suzanne? fis-je innocemment. + +--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache? + +--Non, ma chère mère; eh bien, je compte l'élever de mon mieux, et la +rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse +faite à ma pauvre femme. + +--Vous comptez l'élever... tout seul? + +--Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence +d'étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai réfléchi +depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la +profession de juge d'instruction. + +Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un +discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était: 1° +qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile +à diriger; 2° qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et +spécialement l'éducation d'une jeune fille; 3° que la mère elle-même est +sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que +la grand'mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi; et, pour +conclusion, madame Gauthier m'annonça que, par dévouement pour Suzanne +et par pitié de mon, malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé +de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour +tenir ma maison et élever ma fille. + +--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément. + +Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché par l'effroi; ma belle-mère +se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats: + +--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma +terreur. + +Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma +résistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec +audace: + +--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux +mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien +le désir de m'assurer contre la possibilité d'un geste un peu vif,--ma +chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est +plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c'est là que vous lui +avez fermé les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs, +votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot; +je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain, +vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand +sacrifice. + +--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, j'aime assez ma petite-fille +pour le faire à son intention. + +--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, je ne puis l'accepter. +Non, non, ma chère mère; je serais un misérable égoïste. Vous m'avez +parfois reproché d'être entêté, ma résistance ne doit pas vous +surprendre. C'est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux +mains de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de +cette bonne pensée; je vous en serai toujours reconnaissant. + +Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement récalcitrantes, et +je les reposai sur ses genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma +belle-mère resta positivement pétrifiée. + +Un second silence suivit ma péroraison; mais cette fois je me sentais +maître du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours très-digne, +rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant: + +--Votre fille sera la première victime de votre entêtement, mon gendre, +et vous serez la seconde. + +--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je devenais un profond +diplomate; pour ne pas vouloir vous imposer une gêne de tous les +instants, faut-il...? + +Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux: + +--Vous me croyez par trop bornée, mon gendre, dit-elle avec une certaine +supériorité,--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, vous avez +peut-être raison, car, à coup sûr, je ne voudrais pas de vous chez moi! + +Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, dard émoussé qui ne +m'atteignit pas très-profondément. Cependant, comme elle ne manquait pas +d'esprit, nous restâmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond, +elle ne me pardonna jamais complètement. + + + + + IV + + +Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de +déjeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et +je lui apprenais à plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne +s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air +plus effaré que de coutume; il devait être véritablement ému, car il +oublia de me parler à la troisième personne: + +--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a là une dame qui vous +demande. + +--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est pas la première fois que +cela arrive; pourquoi cet air inquiet? + +--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus. + +--Quel omnibus? + +--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des +hallucinations; son visage bouleversé me fortifiait dans cette idée, +quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fenêtre, et, +écartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orné de +deux ou trois malles, arrêté devant la porte. Je revins à Pierre, et +probablement j'avais l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui eut +pitié de moi: + +--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle +s'est peut-être trompée, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom; +c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était pas monsieur... + +--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, à présent? + +--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie. + +--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends à l'heure. Et +d'abord, faites entrer cette dame. + +Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre +garçon avait été si fort troublé. C'était une grande femme, maigre, +basanée, avec un châle jaune et des socques. Elle se précipita sur +Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juchée dans sa haute +chaise, se débattit à grands coups de ses petits poings fermés, et lui +mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au châle jaune se +tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort +accent comtois: + +--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas, +cousin? + +Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau couvert de vignes, où nous +allions grappiller la vendange, mes frères et moi, quand nous étions +tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait +pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques années plus +âgée que nous, commise à notre garde, ramassait les éclopés, les +grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les époussetait +toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses petites +ouailles récalcitrantes. + +--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur. +Par quel hasard? + +Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un +mouchoir à carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me +dit: + +--J'ai appris le malheur qui vous a frappé... + +Je fis un signe de tête; chose singulière, la banalité de cette phrase, +répétée cent fois par jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; je +pouvais désormais parler de «ce malheur qui m'avait frappé», comme d'un +malheur arrivé à un autre: par moments, il me semblait que ce n'était +pas de moi qu'il était question; mais le soir, en rentrant dans la +chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me +sentais étranger à cette part de moi-même qui s'absorbait si +douloureusement dans le passé, j'étais le veuf qui reçoit des +compliments de condoléance. + +--C'est pour moi que vous êtes venue à Paris? fis-je soudain. J'étais +devenu extrêmement sceptique à l'endroit des dévouements. + +Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit, +toussa, revint à son mouchoir à carreaux, tortilla le coin de son châle +jaune et finit par dire: + +--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous étiez resté tout +seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez bien +aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre... + +L'image menaçante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai +mentalement devant sa vengeance. + +--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et +nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à Paris? +je vous aurais engagée à aller les voir. + +Lisbeth perdit tout à fait contenance. + +--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'étais venue pour rester +chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer +comme ça! + +La douleur de ma cousine était sincère, et je faillis m'y laisser +prendre, mais la raison, cette conseillère à tête reposée, me souffla +que si je permettais à Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne +pourrais plus jamais me débarrasser d'elle. + +--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, cousine, lui dis-je, et je +sonnai. + +Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, Suzanne, qui s'était +fait descendre de sa chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance +d'abord, et puis de plus près; le bon regard l'attirait, le mouchoir à +carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par +s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en +retirer parmi divers objets, étonnés de se voir réunis au grand jour, +une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes firent sa joie, et, +pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se décida à se laisser +embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincères, j'eus tout +lieu de le croire. + +Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai ma montre. + +--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je. + +--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle. + +C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que +c'est si grand! Je m'en retourne. + +--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre omnibus est toujours en bas, +il y a un train à quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu +dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer. + +Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre +d'envoyer ma voiture à la gare pour quatre heures, et je montai dans +l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de joie de se voir +dans ce véhicule étrange et nouveau pour elle. + +Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, ébahie, au milieu de nos +merveilles; Suzanne voulait à toute force la faire aller dans la voiture +à chèvres aux Champs-Élysées, et mon refus causa quelques larmes. Pour +consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres, +tous dus à l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid, +acheté pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'épice, un +coucou à réveil, un fourneau à faire chauffer les fers à +repasser,--celui-ci était un désir de Lisbeth elle-même,--diverses +boîtes de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et une langouste +gigantesque, que Suzanne avait volée à l'étalage d'un marchand de +comestibles pendant que j'achetais le coucou: + +--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde +en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la +dépassaient de toute leur longueur. + +Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la +salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un +billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin +de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne. + +Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et que d'années devaient +s'écouler avant l'exécution de cette promesse! + +Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue. + +--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fenêtres +partout! + +L'autre, c'était l'omnibus. + +Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré ses esprits, me dit d'un +air modeste en m'ouvrant la portière: + +--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gardé +l'omnibus. + +Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû m'en vouloir mortellement, +pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait déjà +pardonné. J'eus des remords, mais je les étouffai. + + + + + V + + +Je reçus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de +tous les côtés, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par +lettres anonymes. On eût dit que l'éducation de Suzanne était un point +capital dans la politique européenne. Ma politique intérieure, à moi, me +fit considérer ces ennuis comme hygiéniques au point de vue moral; car, +dans cette lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis une +fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, et qui me fut plus +tard d'un grand secours. + +A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion étrangère qui m'apprit à +vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et +l'adoration est un déplorable système d'éducation. + +Dans mon grand désir de la voir heureuse, j'avais oublié que sa +mère,--qui savait l'aimer, elle,--avait dû résister quelquefois à de +petits caprices, de légers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma +tendresse, j'avais tout accordé, me faisant patient et débonnaire, de +peur de me voir quinteux et violent. Le résultat fut complètement opposé +à mes prévisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère, +car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir insupportable. + +C'est alors que je voulus déployer la fermeté nouvellement acquise, dont +j'étais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma +première révolte,--car les rôles étaient intervertis, et c'est moi qui +me révoltais contre sa tyrannie,--ma première révolte la plongea dans +une profonde stupéfaction: + +--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener! + +--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, et tu ne sortiras pas. + +--Mais, papa, puisque je veux aller me promener! + +Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et +semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de +ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda +encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation. + +--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce +possible? + +Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance +au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me +faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans +me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens. + +Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à +pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui +grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et, +après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je +lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle +s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui +n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage. + +En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me +tira par la main et me dit: + +--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée. + +Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de +la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement: + +--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison. + +Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle +réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à +marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté +lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses +deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal: + +--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée. + +Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient +retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de +là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret +ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par +la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur +l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et +me cria, de cette même voix perçante: + +--Je ne marcherai pas! + +Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de +nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je +courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se +prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi, +j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser +la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait. + +--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la +poupée qu'il tenait par une jambe. + +Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et +je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une +voiture. + +--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes. + +--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais +que je ne la porterais pas. + +Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me +boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes, +mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre +le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant +briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant? + +Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous +rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture. +Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide +passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien. + +Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la +chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de +ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son +séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et +partit, toujours muette. + +Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait +concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de +l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un +seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une +résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne +serait-elle pas mécontente de moi? + +J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me +dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de +Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place +où Marie avait rendu le dernier soupir. + +--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien +fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse? + +Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je +m'assis sur le lit, bien las, bien triste. + +Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle, +ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des +rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence. + +--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors +pas? + +--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la +peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante! + +Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses +deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je +l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un +ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins +d'amertume.. + +--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je. + +Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi +pardon trop vite accordé, de perdre le fruit de son repentir. + +--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis que je t'ai fait de la +peine, je n'ose plus t'embrasser. + +Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai +sur le lit, à la place où sa mère était morte. + +--Demande pardon à papa et à maman qui est au ciel, et à qui tu as aussi +fait de la peine. + +L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prière, et je sentis que +ma femme était auprès de moi. + + + + + VI + + +Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité +motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de +domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus +facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut +pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et +de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle +était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions +passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des +principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner +régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au +bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas +encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de +l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon. + +J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre +société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants +qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès +d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté. + +--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui +demandais-je parfois. + +Elle secouait négativement la tête et répondait: + +--J'aime mieux rester avec papa. + +Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au +soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct, +je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours +orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants +commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu +leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se +défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi, +regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait: + +--C'est bien joli! + +Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots +à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la +main, s'approcha de notre banc. + +Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi; +et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille. + +--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du +meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous? + +La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un +regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise. + +--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la +jeune pensionnaire, si parfaitement élevée. + +--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore. + +Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers +le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les +yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite +sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à +moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins +de trente secondes. + +Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à +Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en +voiture. + +--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave +que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites +filles? + +Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème +véritablement au-dessus de son âge. + +--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle. + +Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai +cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait +jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de +l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation; +une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec +nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après +le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que +parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour +ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de +traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court. + +--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait +écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout +chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne. + +Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le +dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur: + +--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant... + +--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait +beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier. + +Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort +avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire. + +--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon +gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est +grand temps de mettre Suzanne en pension. + +--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise. + +--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en +pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé +de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille? + +A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait +préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et +un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se +faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu. + +Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante: + +--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy +une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus +petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui, +et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous +verrez comme elle sera changée! + +--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir +Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au +désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur. +C'était un coup monté alors, cette rencontre? + +--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous +n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi +simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur? + +--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à +dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le +garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec +aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en +pension. + +--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma +petite-fille... + +--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille. + +J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en +retraite. + +--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me +rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien! + +J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute, +mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son +enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans +doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre. + + + + + VII + + +Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement +surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de +rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je +commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita +à dîner. + +Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en +conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me +démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous +empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa +grand'mère. + +Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans, +anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable +à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants, +plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de +particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable. + +--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du +feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis +résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me +distraire. Je suis bien seule à présent... + +L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et +je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que, +dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser. + +--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les +vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de +le supposer, et elle me le fit bien voir. + +Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais +un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au +salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et +qui à notre entrée s'écria: + +--Oh! quelle beauté mignonne! + +Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis +parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia +quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu. + +Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une +grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un +fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le +moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante +manoeuvre. + +Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses +pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags, +fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France. + +--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant, +est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je +regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au +Sacré-Coeur de Louvain. + +Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant +intérieurement ma belle-mère et sa tirade. + +--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus +mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des +regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des +préjugés contre nous? + +--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne. + +A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près +du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de +celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je +n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était +absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite +créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour +rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du +piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre... +Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout +l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez +moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas +rencontré mademoiselle de Haags... + +Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix +de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale. + +--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un +sourire. + +Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra. + +Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La +musique produisit sur elle un effet extraordinaire. + +--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci +revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes. + +D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt +qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique +assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur +l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit +pratique. + +--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est +ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez +les yeux en haut. + +Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se +précipita sur elle et la couvrit de caresses. + +J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en +réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un +remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me +faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon. + +Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j'affectai de ne me souvenir +de rien de ce qui s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla +elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possédait une +certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous +les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les +brebis égarées. + +--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position, +elle n'a qu'à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle +s'attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique, +elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu'un homme +de sa foi. + +--Pour le convertir? dis-je sans sourire. + +--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. J'étais fixé. + +Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours +là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle était trop habile +pour donner des joujoux, car c'eût été s'exposer à se faire rendre +quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait +pénétrée de ma présence. C'était une sorte d'extase muette, dont j'étais +la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame +intime n'avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la +marche. + +Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi +pour secouer le poirier. + +--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne +pas vous avoir parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont des +préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue +plus élevé... + +Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paraître +embarrassée: + +--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans... +L'idée pourrait vous venir de vous remarier... + +Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne présageait rien de +bon me montait à la gorge. + +--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le désir de vous occuper +spécialement de l'éducation de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de +ces résolutions qui ne tiennent pas devant les nécessités de la vie +sociale. Le jour où vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon +cher ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de ma petite-fille, qui +recevrait, soyez-en persuadé, une éducation au moins aussi bonne que +celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune +femme... + +--Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j'étais +encore maître de moi-même; mais si vous avez oublié que votre fille fut +ma femme et la mère de Suzanne, je m'en souviens, moi, et ce n'est pas +mademoiselle de Haags qui la remplacera ici! + +--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mère, qui ne perdait +jamais contenance. + +--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup plus mal. + +Madame Gauthier me lança un regard flamboyant; puis sa colère +s'affaissa, et elle se mit à pleurer. Devant ses larmes, que je crus +sincères, je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que m'inspirait +son beau plan de campagne: + +--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, comment avez-vous pu?... + +--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en pleurs. Vous l'élevez +déplorablement, elle n'a ni tenue, ni manières, et par-dessus le marché +vous allez lui donner une éducation libérale... Cette dernière phrase me +parut obscure, et j'en demandai l'éclaircissement. + +--Vous ne lui ferez pas faire sa première communion, continua madame +Gauthier, noyée dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez cause +de la perdition de son âme. + +--Suzanne fera sa première communion, dis-je gravement, je vous en donne +ma parole d'honneur. + +--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant vers moi son visage à demi +consolé. + +--Positivement; j'aime trop ma fille pour l'exposer à rencontrer dans la +vie des obstacles que j'aurais pu lui éviter. + +Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût compris, mais elle me remercia +avec tant d'effusion que je crus qu'elle allait m'embrasser. + +--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous en faire? lui dis-je pour +l'apaiser. + +--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit pour se tirer +d'affaire. C'est égal, mon gendre, c'est une jolie fille et une femme +supérieure. + +--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à présent, chère mère, +puisqu'il est entendu que Suzanne fera sa première communion, avouez que +vous vouliez me donner en pâture au loup, afin de reconquérir votre +petite-fille. + +Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j'acceptai +comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien +mieux, je ne sus que très-longtemps après ce qu'elle était devenue. + + + + + VIII + + +Pour me remettre de cette chaude alerte, je m'enfuis à la campagne avec +Suzanne. A vrai dire, c'est là que nous étions le plus heureux; nous y +passions deux mois tous les ans, et ces deux mois valaient mieux à eux +seuls que le reste de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester plus +longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de m'occuper de la société +par actions dont j'étais le gérant. Je fis alors une réflexion +salutaire: + +--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me dis-je; à quoi bon, pour +toucher un traitement qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de +nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la chaîne, arrière le boulet! +Suzanne sera toujours assez riche avec mes soixante-cinq mille francs de +revenu! + +Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je bénis la bonne pensée qui +m'inspira cette démarche. + +Nous étions donc à la campagne, libres comme les oiseaux de notre parc, +et presque aussi joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment, +malgré les années qui s'écoulaient, je me prenais à chercher ma femme +auprès de moi; mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte +d'apaisement, qui bien certainement venait d'elle. Je sentais que +vivante, elle eût fait ce que je faisais, et je me répétais chaque soir: +Je tiens ma promesse, et Suzanne est heureuse. + +Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait tout sans effort, sa mémoire +docile la servait à souhait, son intelligence la rendait apte h tout +concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté: l'empêcher d'apprendre +trop et trop vite, afin de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là +encore elle était docile, et quand je disais: C'est assez! elle reposait +parfois le livre sur la table avec regret, mais elle insistait bien +rarement. + +L'été fut magnifique. Nous en passâmes une partie en costume de +jardiniers, à remuer des plates-bandes sous un vieux couvert de +tilleuls. J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude, et jamais +nouveau propriétaire n'apporta plus d'ardeur à la création d'un jardin. +Nos jardiniers--les vrais--regardaient avec stupéfaction la mignonne +Suzanne bêcher et ratisser avec une ardeur infatigable; elle +transplantait les bégonias, greffait les rosiers et marcottait les +oeillets, comme si elle eût été spécialement créée pour cette besogne. + +Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la garantir d'une +courbature; nous passâmes alors de longues heures au bord de notre +ruisseau d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de chenilles qui +devenaient des papillons. Mais à nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un +goujon, goujon unique et par cela même précieux, que Suzanne voulait à +toute force faire empailler. Après quelques minutes de réflexion, elle +le rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa mésaventure au +fond des eaux, toujours est-il que nous n'en revîmes pas d'autres. + +L'automne vint avec ses joies bruyantes: la vendange, les cuvées, le +teillage du lin.--Suzanne allait partout, un panier ou un râteau sur +l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé ce jour-là, et qu'elle +se procurait je ne sais comment. Je soupçonne cependant Pierre d'avoir +été son complice. Il apportait dans les remises des paquets mystérieux +qui devaient contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre n'avait +jamais su rien lui refuser, si bien qu'un beau jour je les trouvai, dans +le pressoir vide, perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre +démontrait à ma fille le système ingénieux qui change le raisin en vin. + +A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument revêtus de toiles +d'araignée, avec les araignées dedans. C'est la vieille bonne qui +n'était pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais ses +démonstrations de moins près. + +A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la campagne; je n'osais, +craignant de rendre Suzanne encore plus sauvage, et cependant nous +étions si bien là, tout seuls! + +Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions encore, elle viendrait +s'installer chez nous jusqu'à notre retour. Je n'hésitai plus, et +j'ordonnai de faire nos malles. + +Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour de son domaine, pour dire +adieu à tous ses biens; nous nous mîmes en route un beau matin. La gelée +blanche s'était fondue aux premiers rayons du soleil; mais, bien +chaussés de chaudes galoches en bois, nous ne craignions pas la rosée. +Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable coutume, et +poussait à la fois des cris de joie et des soupirs de regret à chaque +lieu de prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait un souvenir. + +--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, te +rappelles-tu? c'est ici que nous avons pêché ce fameux goujon! Pauvre +petit, comme il était content de se retrouver dans l'eau! Nous +reviendrons l'année prochaine, dis? + +--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais autant qu'elle ces +lieux où elle avait été si heureuse. + +--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant la vallée du +regard, et le chemin où il pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et +là route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, tout! + +Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se tut, soudain sérieuse. + +--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt à braver ma belle-mère si +Suzanne voulait rester. + +--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque tu es toujours avec moi. Avec +papa, je suis heureuse partout. + +Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais heureux partout avec +elle. + + + + + IX + + +A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y compris les dîners du jeudi, +qui étaient devenus pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses +ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître que je n'y rencontrai +plus rien qui de près ou de loin ressemblât à mademoiselle de Haags. + +Ma belle-mère essaya encore de me battre en brèche au sujet de +l'éducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause. + +--Cette petite ne sera jamais de force à tenir sa place dans un salon, +si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres! Puisque vous ne +voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire à un +cours de n'importe quoi, me dit un jour madame Gauthier. + +--Vous avez mille fois raison, chère mère, répondis-je aussitôt. Dès +demain, je conduirai Suzanne à un cours d'histoire. + +--Vous-même? + +--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? + +--Vous ferez une drôle de figure au milieu des ouvrages d'aiguille de +ces dames, je vous en préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui +l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne? Avez-vous +peur que je ne l'induise en tentation? + +--Précisément, chère mère, en tentation de ces charmantes mondanités +sans lesquelles nous sommes si heureux. + +Madame Gauthier haussa les épaules et me tourna le dos. Je crois même +qu'entre ses dents elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de +telles appréciations. + +Suzanne ne témoigna pas un empressement bien vif à l'idée d'aller au +cours; à son hésitation, je dirais presque sa répugnance, je compris que +ma belle-mère avait eu raison, et qu'il était temps de façonner cette +jeune intelligence au monde qui devait être son milieu. + +Je n'oublierai jamais l'impression étrange de frayeur et de gêne que +j'éprouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des +cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande +pour son âge, grâce à la finesse de ses attachés et à l'élégance de sa +taille. Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions cette +couleur,--elle avait l'air d'un flocon de laine tombé de quelque toison. +Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, de +la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, qu'elle ne parût ridicule; à +l'idée de la voir traverser ces rangées de chaises, il me semblait +prendre mes propres jambes dans un dédale de pieds et de barreaux. Bah! +Suzanne semblait née dans une salle de cours. Toute rouge de confusion, +mais parfaitement sûre d'elle-même, à peine assise, elle se retourna et +m'envoya le plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit museau. + +--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, et certes ce n'est +pas le même que pour les petits gardons,--car un garçon se fût jeté par +terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois assis, n'eût plus songé +qu'à dévorer sa honte! Une ou deux voix féminines me tirèrent de cette +méditation: + +--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie enfant!--Quel âge a-t-elle? + +La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et toutes les mères voulaient +la connaître. Je crois que la vue de Pierre, en livrée dans +l'antichambre, et le piétinement de nos chevaux dans la cour, entraient +pour quelque peu dans cette sympathie... mais chut! il ne faut pas +médire,--surtout des femmes du monde! Si elles allaient me rendre la +pareille! + +Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de l'examen public; les +premières fois qu'elle eut à répondre, elle cherchait ses réponses sur +mon visage, et l'encouragement de mes regards lui donnait la force de +vaincre sa timidité. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames +soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais les réponses, je m'en +aperçus à la froideur qu'on me témoigna les jours suivants; grâce à mon +sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer pourtant!--j'étais le +loup dans la bergerie,--et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme +un vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers protesté de mon +innocence, mais à quoi bon? J'expliquai de mon mieux à Suzanne la +nécessité de ne pas me regarder pendant les leçons, et je l'informai, +pour plus de sûreté, que dorénavant je resterais en arrière à une place +où ma complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée. + +--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait avec beaucoup d'attention, +ce serait très-mal si tu me soufflais? + +--Certainement, mon enfant. + +--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose +très-mal? + +--Parce que... + +Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. Fallait-il expliquer à +Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable +circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en +général? J'essayai de faire un peu de philosophie très-vague, mais +l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait point de mes +périphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire: + +--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne fais rien de mal, moi non +plus, et qu'on nous accuse injustement. C'est très-vilain, et ces dames +sont méchantes. + +Ah! petite logique implacable de l'enfance! Madame Gauthier avait bien +raison de le dire: il était grand temps d'accoutumer Suzanne au monde, +car plus tard elle l'eût tout bonnement pris en haine. + +Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce premier plongeon dans les +épines de la société, et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna +longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance envers les personnes +étrangères qui la caressaient, se souvenant toujours que des étrangères, +tout aussi aimables, nous avaient accusés, elle et moi, de ce que, dans +son honnête petite âme, elle n'était pas loin de considérer comme une +infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer à ces formes polies, qui +cachent tant de choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence +gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges. + +--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être complimentée? lui dis-je +un jour qu'elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne +te fait pas plaisir? + +--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve +enjuponnée, c'est que j'aie bien répondu, et que tu en sois content; +mais pour les compliments, je m'en moque! + +Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque +Suzanne commettait quelque bévue, c'est moi qui étais grondé. + +--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression +vulgaire! + +Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit. + +--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour +m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle +n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que +les autres. + +J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? Je le lui demandai, et, +parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de +celles-ci: + +--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles +aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et ça leur est bien égal de +ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et +voilà! + +Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément dans son coin, le nez en +l'air, avec l'expression d'un sage qui rêve. + +J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer +ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans +n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais +assisté à un cours pour les demoiselles. + +En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout +avec quelle désinvolture Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus en +plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s'accoutumer à +ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu +comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans claquer des dents, et +grommeler à part soi ou tout haut. + + + + + X + + +Trois années s'écoulèrent à peu près de la même façon; j'avais varié les +cours; Suzanne s'y était faite de tout point, et à l'heure dite, elle +venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attelée par ses ordres, +nous attendait en bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un +portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras +avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'étais émerveillé de toute cette +prévoyance, mais je me gardais bien de le témoigner, car Suzanne avait +cela de commun avec les autres enfants que les éloges la rendaient +gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce +qu'elle voulait,--et je n'eus qu'à m'en applaudir. + +Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grâce mutine, +chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour +elle-même, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas très-bien, car +les difficultés du mécanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer +quand même, afin de s'accompagner elle-même, quand elle pourrait chanter +pour tout de bon. Suzanne était de la race des oiseaux, elle en avait +l'activité silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours +ensemble, jamais lassés l'un de l'autre, et véritablement heureux. + +Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment +où je prenais mon chapeau. + +--Et cette première communion, me dit-elle, quand la ferons-nous? + +--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de suite, si vous voulez. + +--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'êtes qu'un +impur mécréant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme. + +Dans mon effroi, je déposai mon chapeau. + +--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les prendrons-nous? + +--Comment où? Cette année et l'année prochaine, ne vous déplaise! + +--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère mère,--c'est à vous que je +pourrais reprocher de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment s'y +prend-on pour éviter deux ans de catéchisme? Car vous savez très-bien +que j'irai aussi. + +--Cela vous fera grand bien, païen que vous êtes. + +--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car je mourrais avant la fin; il +est vrai que probablement, étant en état de grâce, j'irais tout droit en +paradis, mais ce serait pour moi une triste consolation. Comment fait-on +pour réduire ces deux années à leur plus simple expression? + +Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, puis, revenant à +l'examen de ses manchettes: + +--On va trouver l'archevêque. + +--Ah! et puis? + +--Et puis, on lui demande une dispense. + +--Fort bien, et puis? + +--On l'obtient. + +--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte? + +--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère en me regardant d'un air +de défi. + +Je m'inclinai avec respect. + +--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le monde ne demande-t-il pas des +dispenses? + +--Tout le monde n'est pas aussi mauvais chrétien que vous! grommela +madame Gauthier. + +Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier. + +--Mais encore, cette grande perte de temps, si onéreuse pour les parents +pauvres... + +--Pour les parents pauvres on peut n'exiger qu'un an. + +--Ah! Et les parents riches peuvent avoir une dispense? De combien? + +Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son argument quand elle n'avait +pas envie de répondre. + +--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir cette dispense? repris-je +avec une douceur angélique. + +--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme, et elle pourra faire +sa première communion dans six mois. + +--Eh bien, ma chère mère, je vous charge d'apprendre à Suzanne son +catéchisme dans le plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander +la dispense. Vous ne direz plus, au moins, que je refuse de vous confier +ma fille. + +Madame Gauthier me jeta un regard composé de deux parties de +reconnaissance et huit de reproche, mais le mélange était fort bien +fait. + +--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère mère, quel motif +alléguerez-vous pour votre demande de dispense? + +--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air bourru, que si l'enfant n'a +pas en elle et promptement les germes d'une religion solide, votre +exemple la pervertira! + +--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de voir que les brebis galeuses +ont la meilleure part au pâturage. + +Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai mon domestique: + +--Pierre, allez acheter un petit catéchisme, tout de suite. + +Pierre disparut effaré, mais il revint au bout d'.un temps assez court, +avec le livre demandé. + +--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas apprendre cela par +demandes et réponses, le plus vite possible, et tu le répéteras à ta +grand'mère. + +--Par coeur? + +--Oui. + +--Et si je ne comprends pas? + +--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus tard. + +Suzanne obéit et se mit dans un coin avec son livre. De temps en temps, +elle me regardait avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au bout +et le répéta sans broncher. + +Huit jours après, nous avions la dispense. + +Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les difficultés de +l'entreprise se présentèrent bientôt. Le jeudi qui suivit l'admission de +Suzanne parmi les néophytes, madame Gauthier arriva dès neuf heures du +matin, avec un joli portefeuille en cuir de Russie, fleurant comme baume +et tout neuf, copieusement garni de papier et de crayons. + +--Quel bon vent vous amène, chère mère? lui dis-je avec la grâce que +j'apportais toujours dans nos relations. + +--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle de l'air le plus +naturel. + +--Sans doute. + +--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour la conduire au catéchisme. + +--Que c'est aimable à vous! Et ce petit meuble, à quel usage le +destinez-vous? dis-je en désignant le portefeuille. + +--C'est pour prendre les notes, afin de faire les analyses. + +--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand vous voudrez. + +--Gomment! vous venez aussi? + +--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne ma fille partout? + +--Mais je croyais que vous m'aviez confié l'éducation religieuse... + +--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour m'instruire. + +Je parlais sérieusement; cependant madame Gauthier me jeta un regard +dubitatif. + +--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez toujours. + +Une heure après, pendant que les filles d'un côté, les garçons de +l'autre chantaient,--assez faux, je dois l'avouer,--les cantiques +d'usage, ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte à côte sur des +bancs de bois peu commodes, mais tout à fait évangéliques par leur +nudité. J'admirais en moi-même cette simplicité, digne des premiers âges +de l'Eglise, et propre à écarter les idées mondaines, quand un +sacristain vint s'excuser de cette installation provisoire, et nous +prévenir que la semaine suivante nous aurions des chaises. + +Je regrettai les bancs de bois, mais pour le principe seulement. + +Le catéchiste monta en chaire et récita une instruction, fort bien faite +du reste. Dès les premiers mots, ma belle-mère, comme toutes les dames +qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, arboré du papier +blanc, et s'était mise à écrire fiévreusement. Malgré les pauses +habilement ménagées de l'orateur, ces dames prenaient une peine énorme. +On n'entendait que le froissement des feuilles de papier vivement +retournées, les coups secs des crayons et le bruissement des soieries +chiffonnées dans le mouvement rapide des manches sur le vélin. + +J'observais ce spectacle avec le désintéressement du sage: _Suave mari +magno_, lorsque je saisis un regard éploré de ma belle-mère. + +--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible. + +Elle me montra piteusement son cahier, où des lambeaux informes de +phrases couraient les uns après les autres sans pouvoir se rattraper. + +--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai faire les analyses! +Enfin, c'est pour m'instruire que je suis venu! + +Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la senteur trop prononcée +me donna la migraine; je pris des notes succinctes, mais assez +coordonnées pour aider la mémoire. + +--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en sortant, de quels moyens le +Seigneur se sert pour arriver à ses fins! + +Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant, me sourit agréablement. + +--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, de changer le +portefeuille, car je serais voué aux migraines à perpétuité. + + + + + XI + + +Ceci n'était que le commencement. Restait le véritable travail, la mise +en oeuvre des documents recueillis dans ce précieux portefeuille. Avec +la conscience qui présidait à nos actions, le soir venu, j'installai +Suzanne devant mes notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce qu'on +appelle l'analyse,--de l'instruction qu'elle avait entendue. De mon +côté, je pris un journal, et je m'absorbai dans la politique. + +Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas la plume grincer sur le +papier, je levai les yeux. Suzanne avait fourré ses dix doigts dans +l'épaisseur de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte qu'elle +m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. Son front blanc était plissé +par la méditation; ses deux coudes, arc-boutés sur la table, +soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune cerveau. Elle présentait +l'image du labeur obstiné et infructueux. + +--Eh bien? fis-je en déposant mon journal. + +--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air désespéré, mais avec son +énergie habituelle. + +--Rien? + +--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, il me semblait avoir +compris, mais à présent voilà de grands mots, des belles phrases. Je ne +pourrai jamais sortir de là. + +Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait raison, elle ne sortirait +jamais de là. Ce genre de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter +des intelligences de onze à quatorze ans; il faut être rompu aux +difficultés de l'analyse et du compte rendu pour discerner dans un +discours les points qui méritent d'être notés et ceux qui ne sont que du +développement. + +--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne. Elle obéit et vint s'asseoir +près de moi, un bras sur mon épaule, poursuivre mon travail; mais, après +un examen attentif, je ne travaillai pas, et j'envoyai Suzanne se +coucher. + +Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier. + +--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule, que Suzanne fasse +des analyses? + +--Certainement, répondit-elle, cela va de soi. + +--A quel point de vue envisagez-vous cette corvée comme une nécessité? + +--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez pas placer votre fille +au-dessous du niveau le plus ordinaire? + +Je méditai un instant. La nécessité de placer ma Suzanne au même niveau +que les jeunes filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme +très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu, ai-je dit, à ne lui +créer, en ce qui dépendait de mon initiative, aucun obstacle futur dans +la vie... + +--Comment font les autres petites filles? demandai-je à ma belle-mère. + +Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis un filet de lumière. + +--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère mère? lui glissai-je +insidieusement. + +--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les feriez-vous pas? riposta madame +Gauthier avec cette verdeur qui la rendait si redoutable. + +--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas convaincu... + +--Eh bien! cela vous convaincra peut-être. + +Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant guère d'autre moyen de +trancher la difficulté, je finis par acquiescer. Mais je voulus en +échange avoir le coeur net de mes doutes: + +--Alors, ce sont les mamans ou les papas qui font ces belles analyses +que tout le monde admire? + +--Évidemment! murmura ma belle-mère en haussant les épaules. + +--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent? Ma belle-mère me tourna +le dos, ce qui était son argument sans réplique. Fier de mon avantage, +je poursuivis: + +--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;--mais s'ils ne +l'ignorent pas, c'est le cas de demander: qui trompe-t-on ici? Et la +vérité, première base de la foi, et l'honneur, et la loyauté, qu'en +faisons-nous en tout ceci? + +--Voulez-vous que je vous dise, mon gendre? repartit ma belle-mère en +tournant vers moi son visage irrité; vous devriez vous faire protestant. + +Et elle me quitta, enchantée de sa sortie. + +Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle +écriture sur du papier vélin, orné de filets d'or; c'était la mode cette +année-là pour les analyses de catéchisme; et je dois avouer, pour la +plus grande gloire de la religion, que nous obtînmes le cachet d'honneur +tout le long de l'année. Voilà où devaient me conduire mes études +universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas! + +Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la convention. Elle ne voulait +absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai +à causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des +aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi. + +--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnête +de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge, +c'est un abus de confiance! + +--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous êtes une petite +révolutionnaire. + +--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est +vilain! + +Je ne veux pas raconter ici les événements et les orages de ces six +mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience +droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, et, pour en +arriver à nos fins, ma belle-mère et moi, nous eûmes parfois besoin de +recourir à notre autorité. + +--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, mais ce qu'on nous +enseigne est aussi par trop absurde! + +Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accepté de son +instruction religieuse que le côte du sentiment, mais là elle s'était +donnée tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle +avait l'amour. Je craignis que le catéchisme n'eût outrepassé les +limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la +retraite l'avaient laissée brisée et comme anéantie. + +Le jour de la première communion lui donna une fièvre mystique dont je +me serais assurément bien passé. Je n'entravai en rien cependant cet +élan de ferveur, persuadé qu'en changeant de milieu, Suzanne +redeviendrait ce qu'elle était, une petite femme très-raisonnable, +quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompée, si bien qu'un +beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catéchisme, je +m'aperçus que c'était elle qui commandait le dîner. + +--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air +si grave, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez. + +Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle avait appris à s'asseoir, à +marcher, à saluer comme une coquette consommée. Madame Gauthier fut +enchantée, et moi aussi. Mais quand il fut question du catéchisme de +persévérance, je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. Je crois +bien que la question des analyses fut pour quelque chose dans son +silence. + + + + + XII + + +L'été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos +meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie. +A peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade. + +Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s'accentua +de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit: et le médecin +de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fièvre nerveuse. + +Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste +constitution; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle +alarmée; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette +convalescence qui fit notre félicité à tous les deux. + +Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à +mesurer la lumière d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un +moment avant que j'en eusse pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être +était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n'avait su comme +sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade. + +Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir, +plutôt que d'entendre ce pas léger comme le vol d'un papillon, aller et +venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir +cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du +rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un +bouillon dans le bol d'argent! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres +roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que +son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie +renouvelées. + +--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien +sage, et ne défais pas ta couverture! + +Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres, +devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je goûtais ses +récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux +Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages +qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on interdit aux +jeunes filles, je m'efforçais par une pente insensiblement graduée de +lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et +irrévocable, combien l'amour est respectable et sacré, quels droits et +quels devoirs la loi donne à la femme... elle comprenait tout et +s'assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de +maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle ne savait pas qu'il y +eût quelque chose à cacher! + +L'amour pour elle, c'était mon union avec sa mère: le bonheur complet, +réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit +tout, qu'on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel +on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos; d'élever +ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui +doivent vous remplacer dans la société... Elle me fit raconter mille +fois ses premières années, les soins qu'elle nous avait coûté, comment +sa mère était morte après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces +récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi +conjugale et de l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est pas +permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence. + +Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur son épaule, car elle +grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du +parc; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait +paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme +une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier +traîné par un poney très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours +ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle +enchanté. + +--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, touché jusqu'aux larmes +pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour +épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis. + +Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne +volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se +laissa glisser à genoux sur le tapis. + +--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras. + +--Tu ne m'en veux donc pas, mon père chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux +donc pas d'avoir fait mourir maman à la peine? + +--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; d'où te vient cette pensée +cruelle? + +--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient +malgré elle, j'ai pensé bien des fois que c'est ma faute si elle était +morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir +jamais reproché!.... + +--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; mais, grâce à toi, je ne +me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère! + +Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire. + + + + + XIII + + +Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours +heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre +nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables +lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers +l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des +étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me +donner des craintes sérieuses. + +En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je +le priai de me dire au juste ce qu'il en était. + +--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la +vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère... + +Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette +excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on +pouvait attendre d'elle. + +--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité, +toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux. + +Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne +tremblait plus que de raison. + +L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt +de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même, +lorsqu'il m'arrêta du geste: + +--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de +coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous +foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de +l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards... +Pas d'émotions, vous savez? + +Je fis un signe de tête affirmatif. + +--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation? +Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur? + +--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour +vous, je conviens que le précepte est inutile. + +Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le +danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale +que notre ami de vingt ans devait comprendre. + +--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée. + +--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout +sacrifié... + +--Est-elle trop jeune? + +--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années! + +--Vivrai-je autant que cela? + +Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard: + +--Je n'en sais rien! répondit-il franchement. + +--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante +pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la +voix,--et les chagrins du mariage? + +--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur. + +--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de +mon vieux conseiller. + +Je sortis navré. + +Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à +l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle +heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur +plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi. + +Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si +rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle +me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste +secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui +dire que je pensais à la marier. + +--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi? + +--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie. + +--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues! + +Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes +genoux pour mieux m'embrasser. + +--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis +vieux! J'ai des cheveux blancs. + +--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés! + +--Et j'engraisse. + +--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon +svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je +suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne +pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père! + +--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le +Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité! + +Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des +folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et +beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son +souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte, +pour elle. + +Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus +d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête +sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration +oppressée. + +Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois +convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute +sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline +avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la +bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de +choisir cet époux. + + + + + XIV + + +Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier +eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi +pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout +toutes les deux. + +Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre +société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil +paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de +bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que +du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui +serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était +bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté. + +Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir telle qu'elle était ce +jour-là. Nous allâmes un peu partout où l'on peut mener les jeunes +filles. Au théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait grands et +petits par sa grâce séduisante et le charme ingénu qui se dégageait +d'elle. En moins de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, qui +tous furent évincés, par ma belle-mère, par moi ou par Suzanne +elle-même. + +J'étais bien résolu à ne me laisser influencer par aucune considération +matérielle. Si le choix de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre +et inconnu, mais doué de facultés productrices, un de ceux qui sont +créés pour grandir et se perfectionner, j'aurais donné mon consentement +sans hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond +du coeur des pères aurait préféré un gendre mieux posé, plus riche, +mieux apparenté. + +Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la +même aisance que, tout enfant, elle avait déployée à son cours +d'histoire. Je laissais à tous les prétendants acceptables le loisir de +faire eux-mêmes leur demande, et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même +qui s'était chargée de les évincer. J'avais voulu qu'elle connût +l'émotion de se sentir demandée; j'avais exigé qu'elle pût peser la +valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma +belle-mère. + +--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela ne s'est jamais vu! C'est +monstrueux! + +--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-même +de l'impression que lui fait celui qui sera son mari? + +--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la +avec les hommes... + +--Avant le mariage ou après? + +Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette expression vulgaire n'eût +pas choqué ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours. + +Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouvé mon gendre moi;--par +malheur il ne voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais pas +aller lui proposer ma fille. + +C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien élevé, +bon musicien, joli garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position +sociale était d'être, comme il le disait gentiment, avocat sans causes. + +--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à +ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais +je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une +vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai +quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes +espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille +pour mes beaux yeux! + +Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que +j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites; +cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour, +le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine. +Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le +considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de +renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre. + +Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi, +d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire +agréer. + +M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte +que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient +placer sur leur commode, sous un globe. + +C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu +ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux +gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant +tout le monde,--hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard, +dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle +terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en +pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies +grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances. + +--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me +détaillait tous ces avantages réels. + +--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée. + +--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si +mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la +casse en lui serrant la main. + +Ma belle-mère haussa les épaules. + +--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes +seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin, +l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne? + +--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps. + +--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en +tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe. + +Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un +métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte +aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour +louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes, +n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se +souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à +dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha +amèrement d'avoir découché. + +--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept +années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les +poulaillers, probablement? Où allons-nous! + +Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse +n'y put tenir. + +--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires. + +--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés. + +--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses? + +--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit +de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec +cette drôlerie qui la rendait si amusante. + +--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage, +répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les +juger. + +Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle +pendant mon absence. + +M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en +avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais +qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus +forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, +comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait +Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la +familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait +plaire, et il plaisait. + +J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier, +sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du +fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout +rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou +trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans +avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me +décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même, +et je l'interrogeai. + +--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré. + +--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant. + +--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui? + +--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air +candide. + +--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant. + +Elle me regardait toujours. + +--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un +qu'on estime et qu'on aime... + +Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire: +devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se +taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père +fit un dernier effort. + +--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui? + +Elle fit un signe affirmatif. + +--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette +supposition. + +Elle répondit avec sa candeur ordinaire: + +--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais. + +Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était +fiancée, et l'on commença la publication des bans. + + + + + XV + + +--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle vint me demander les +papiers nécessaires. + +--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, que c'était vous qui +étiez pressé? + +Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions me rendaient bien +malade, et je craignais d'être surpris avant d'avoir tout mis en ordre. + +--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je faire? + +--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui +dire au juste ce que vous donnez en dot à Suzanne. + +Cette conversation me laissa rêveur, et, tout en roulant d'un endroit à +l'autre pour les formalités d'usage, je me demandai ce que j'allais +donner en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette idée me +paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'était +pas à elle? Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de ma vie, +son bien de ma propriété... C'était bien étrange, et, je l'avoue, bien +pénible. + +Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit +asseoir en face de lui, tout près, à portée de ses yeux noirs et myopes, +et se lança aussitôt au coeur de la question. + +--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède deux cent mille francs du chef +de sa mère, ce qui fait de dix à douze mille livres de rente, c'est un +fort joli denier; que désirez-vous y joindre? + +--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est à vous +de me dire ces choses-là. Combien donne-t-on à sa fille en la mariant +quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dépenser? + +--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit mon notaire d'un air posé +qui ne voulait pas être narquois. + +Je me taisais, il continua: + +--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins +possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne +parle pas dans le sens de mes intérêts. + +Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder le feu. + +--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de réflexion, pourquoi me +conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit? +Sauriez-vous quelque chose de défavorable sur son compte? + +Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la +cervelle; ce ne fut qu'un éclair, le bon sens et la réponse du notaire +me ramenèrent à la réalité. + +--Absolument rien de défavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le +prix de toute chose; je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne +put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup à s'en louer +si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est +votre unique héritière... + +Nous restâmes silencieux tous les deux. + +--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait +douloureux comme une agonie. + +--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec +un capital inaliénable. + +--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien à +ces choses que je trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez +tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit +heureuse... + +Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de quelques heures de +repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai +Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue; +un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec +son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme que je trouvai +insupportable. + +Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... les bouquets +se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'étais devenu +nerveux, impatient, presque méchant. Mes entrevues avec mon notaire me +donnaient des palpitations de coeur. + +--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave +homme, il veut absolument le capital, et non les revenus... + +--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus +question, m'écriai-je, ces marchandages me font mal au coeur! + +--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il vaudrait mieux faire à +mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital +à l'abri... + +--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus. + +Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à l'église pour entendre ses bans: +«Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle +Suzanne-Marie Normis.» + +La voix du prêtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille, +ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus +d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti +de l'église, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut +fort étonné de me voir. + +--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, je n'avais pas pensé à une +chose, c'est que je ne puis consentir à me séparer tout à fait de ma +fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa plus tendre enfance... + +M. de Lincy fit un signe de tête et continua à me regarder d'un air +inquiet. + +--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle continue à vivre près de +moi, et: à cette fin, je vous offre le premier étage de mon hôtel, me +réservant seulement le rez-de-chaussée. + +--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre +avec une grande affabilité; nous craindrions de beaucoup vous gêner..... + +--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je avec vivacité, et son mari, +continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gêner +non plus. + +M. de Lincy me serra la main. + +--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous +passerons tous les ans quelques mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai +pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour... + +--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie. + +--C'est entendu, fit mon futur gendre. + +Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait +pour déjeuner, fort étonnée de ma brusque disparition. + +--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un père qui se dérange de plus +en plus! un père qui disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup, +qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière à surprise! Ah! j'ai +vraiment un père bien extraordinaire! + +Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse +personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur +mon coeur qui battait trop fort. + +--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu +demeureras ici après... après ton mariage. + +--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en étais +toujours doutée, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de +raison pour me mettre à la porte comme cela! Au bout du compte, je suis +toujours sa fille! + +Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous passâmes ensemble! M. de +Lincy ne vint qu'à six heures et demie, et je constatai avec joie que +Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard. + +Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si +monstrueusement égoïste que je n'osai achever ma pensée. + + + + + XVI + + +Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie avait été célébré la +veille, et j'avais mal caché ma joie jalouse en ramenant pour un jour +encore à la maison paternelle ma fille mariée. + +Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume, et elle était venue +sur la pointe du pied, comme elle le faisait souvent, écouter mon +souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la force de dissimuler +ma souffrance, et j'avais caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour +étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, légère, toute +blanche, dans sa robe de nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé +comme un adieu de sa main délicate. Le matin était venu, on m'avait +amené ma fille vêtue de blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en +avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui suivit: ma belle-mère +me tança, je ne sais plus pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un +tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants des orgues qui +m'assourdissaient, puis je la vis tout à coup séparée de moi, +agenouillée auprès d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé, +frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide dans son linge +empesé, brillant dans son habit noir, irréprochable, et nul comme un +zéro: c'était mon gendre. + +Il était parfaitement correct: toute sa toilette venait de chez les +premiers fournisseurs, sa tenue était celle d'un homme du monde, et +pourtant il avait un air que je déteste par-dessus tout: il avait l'air +d'un marié! Mais, après tout, il y a des gens qui naissent avec cet +air-là, et d'ailleurs je ne pouvais faire autrement que de le trouver +intolérable: n'était-ce pas mon gendre? Je jetai un regard à ma +belle-mère, qui me répondit de même. Nous nous comprimes, et je lui +pardonnai bien des choses; en ce moment-là elle le détestait tout comme +moi. + +Le jour s'écoula; ces journées-là finissent aussi; on déjeuna chez moi, +et, à cinq heures, les époux prirent l'express. Ils allaient passer la +lune de miel au château de Lincy, où je devais les rejoindre quinze +jours plus tard. A ce moment je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le +quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, j'eus envie de +me mettre à pleurer, de me cramponner à sa robe comme un enfant malade +et de lui dire: «Emmène-moi!» + +--On part, messieurs, on part! nous cria l'employé. + +Il fallut se reculer; avec de l'argent nous avions obtenu d'aller +jusque-là; mais rien ne pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus +loin. + +Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis encore une fois la tête +blonde de Suzanne se pencher au dehors... puis plus rien. Madame +Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma voiture. Notre fidèle +Pierre, qui avait les yeux gros comme le poing à force d'avoir pleuré, +nous ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis s'enfuit dans le +sous-sol en étouffant un sanglot dont j'entendis l'écho à la cuisine: la +vieille cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne, qui restait à +son service, était partie en avant le matin, et nous étions tous jaloux +d'elle. + +Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai autour de moi; la vue de ces +objets familiers me ramena à moi-même. Je traversai deux pièces, +toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans la chambre de Suzanne. +Chère petite chambre! Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle où +elle était née, où j'avais veillé son berceau jusqu'à ce qu'elle eût +sept ans... J'entends la voix de ma belle-mère qui me gourmandait: + +--Voyons, mon gendre, ne vous affectez donc pas comme cela! Vous n'êtes +qu'une poule mouillée... + +Je la regardai hébété, les yeux secs.... + +--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais mieux vous entendre hurler +que de vous voir tranquille comme vous l'êtes! + +Je restais toujours immobile. Elle fondit en larmes et se jeta dans mes +bras: + +--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà malheureux! Le monstre qui +nous l'a enlevée! + +Et pour la première fois de notre vie, nous nous trouvâmes les mains +unies, assis à côté l'un de l'autre, en parfaite communauté +d'impression. + + + + + XVII + + +Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je l'avais beaucoup négligé +depuis quelque temps. Il avait assisté au mariage de Suzanne comme les +autres et m'avait engagé à lui rendre visite. + +--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la santé? + +--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois +n'être plus de ce monde... les jambes ne vont pas. + +Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif. + +--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; à présent, +d'ailleurs» pour ce qu'il me reste de joies en de monde... + +--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà précisément ce qui me +déroute, on dirait qu'il y a un changement en mieux. + +--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela? + +--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; peut-être m'étais-je +trompé alors dans la gravité du pronostic. + +Je me levai et je le foudroyai de mon regard. + +--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, si vous m'avez fait +marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie! + +--Inutilement! répéta le docteur en riant, inutilement est bien joli. +Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous +voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils... + +--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je d'un ton bourru. + +Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les +fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de +Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez. + +--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait. +Tenez, votre belle-mère me disait exactement la même chose il y a +vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous +voyez pourtant si elle a aimé sa petite-fille! + +Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui +arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure +sympathique était justement une de celles que j'avais besoin de voir; je +le fis remonter, et nous nous mîmes à causer. + +--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus +en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre +maison pour cela, je suppose! Et puis, à qui le dirais-je si ce n'est à +vous! Je regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! Me voici +riche!...--je m'aperçus alors qu'il était en deuil,--et je vous assure +que j'aurais été un gendre bien aimable! + +Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me +prouva qu'il ne parlait pas tout à fait à la légère. Je pris cependant +la chose comme une plaisanterie. + +--J'aurais été charmé de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je +regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espère aussi que M. +de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse +avec lui. + +--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le +souhaite de tout mon coeur! + +Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je +me pris à regretter qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place de +cet irréprochable Lincy que je ne pouvais souffrir. + +--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un +reproche. + +--Ma vieille tante était malade, répondit-il, et sa réponse ressemblait +fort à une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu dès que +cela m'a été possible... + +--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas sûr de ne pas l'avoir dit. +Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dîner avec moi demain: je +suis bien seul... + +Son visage mâle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de +me gagner. + +--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez +peut-être pas beaucoup, la musique? + +--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous les soirs. + +--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant congé de moi, pour +couper court, je crois, à mes doléances. + +Il vint en effet, et nous passâmes une soirée charmante; il s'entendait +en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais +entendu de conversation plus séduisante. Au rebours de la plupart des +gens, il savait déguiser la portée du fond sous la frivolité apparente +de la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse été heureux de l'avoir +toujours à mon foyer! + +Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne +l'avait fait en deux années. C'était, je crois bien, par pitié de ma +solitude, que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec +celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions un plaisir amer à parler de +Suzanne et à médire de son mari. Trois jours après le mariage, j'avais +reçu un petit billet de ma fille contenant ces mots: + +«Cher père, je me porte bien; le château de Lincy est superbe, mais il +pleut à verse depuis notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. Je +t'envoie deux baisers, des meilleurs. + +«TA SUZANNE.» + +--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui +communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien +pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi. + +--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien +qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus +affectueuse. + +--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence +ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée! + +Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu +indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la +préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je +n'avais jamais douté. + + + + + XVIII + + +Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est +peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et +je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de +timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et +j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait +une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai +ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle +calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que +mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée. + +--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être +si majestueux rien qu'en fermant une portière? + +Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le +choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, +ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon +fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin, +sans lâcher mon sac de voyage. + +Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put +contenir sa joie: + +--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et +respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de +Lincy! et resta confus. + +--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de +m'épancher un peu. + +--Oh! si monsieur peut penser que ça me fait plaisir! répondit-il en +tournant vers moi son honnête figure à laquelle vingt années de concorde +domestique m'avaient si bien accoutumé. Mais ce qui ne me plaît pas, ce +sont... Il s'arrêta plus confus que jamais. + +--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant. + +Il me désigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant +valet de pied: + +--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine à m'y +habituer. + +Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte. + +--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la +route qui m'attendait, les yeux noyés de larmes heureuses, les bras +pendants dans l'extase de la joie. + +La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la vigueur de ma vingtième +année. + +L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit le paradis fermé +depuis son départ. + +--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant de mes bras, pendant +qu'elle écartait ses cheveux frisés de son front, avec ce même geste +qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement +dans la calèche et aperçut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant +bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le détroit de +Gibraltar. + +--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! Je suis bien contente de vous +voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et dites à M. +de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous +arriverons après vous. + +Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entraîna sous le +couvert d'une allée, pendant que la noble calèche s'éloignait, voiturant +mon valet de chambre avec mon sac. + +Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, pressée de toute +sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de ma joie. Au bout +d'une vingtaine de pas je m'arrêtai et je la repris dans mes bras avec +plus de force encore que la première fois. Elle me rendit mes baisers +comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'était changé, et +cependant je sentais qu'elle n'était plus la même. + +--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux +et doux, mais légèrement pâli. + +--Rien, dit-elle en souriant. + +Et nous reprîmes notre marche. + +--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne +pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine! +Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau! + +La question qui me brûlait les lèvres finit par sortir: + +--Es-tu heureuse? + +--Mais oui! répondit-elle tranquillement,--trop tranquillement +peut-être. + +--Et ton mari? + +--Mon mari est très-aimable. Seulement tantôt il m'a vexée. Je voulais +aller à ta rencontre, à la station... + +--Eh bien? + +--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements de famille en public, +m'a-t-il dit; au fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée et je +suis venue à ta rencontre dans le parc. Faisons l'école buissonnière! + +Cette proposition était trop de mon goût pour ne pas être acceptée, et +nous voilà vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que +Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai à obtenir quelques +indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur +l'opinion qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma fille, si franche, si +ouverte, s'était fait une sorte de forteresse derrière laquelle elle se +retranchait à certaines questions; je vis que, pour le moment au moins, +je n'en obtiendrais rien. + +Nous causions pourtant à coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma +belle-mère, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment +provoquée par son petit billet, lorsque non loin du château, dans le +parterre français, nous vîmes arriver M. de Lincy. + +--Je vous cherchais partout, cher beau-père, dit-il avec une gaieté +forcée qui cachait mal une mauvaise humeur non équivoque. En voyant +arriver la calèche avec votre domestique seul, j'avais crains un +accident. + +--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit Suzanne sans quitter mon +bras. + +--Sans doute, ma chère. + +--Sur le perron? + +--Naturellement, j'étais venu saluer mon père, non sans vous avoir +vainement cherchée partout. + +--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et +il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos +salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand +vous vous êtes trouvés nez à nez! + +Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif, +ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus +soucieux. + +Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne +ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps. +Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux. + +Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était +magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste. +Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone +qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous +aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup +d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle +bien élevée qui dîne en ville. + +Comme on servait un plat: + +--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon +gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu +qu'on en resservît jamais à ma table! + +--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant +du regard le domestique vers moi. + +J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon +gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! +avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me +paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je +faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets +malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément. + +On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des +ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne: + +--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse. + +Elle haussa les épaules, plongea son regard honnête dans le mien, me +pressa simplement la main, détourna la tête et me répondit: + +--Non. + +Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je +fusse de me séparer de Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus +retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourné le dos pour +aller me coucher. + +J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je méditais assez +tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle était +encore tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de coutume nuançait +le haut de ses joues. + +--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit père, me dit-elle +tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut? + +--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons. + +--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon +mari. Je me suis sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et +ferme les portes, et il n'aime pas à attendre. + +Elle me jeta les bras autour du cou et disparut. + +Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je +cherchai à résumer mes impressions de la journée. + +--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin; +et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps réprimé, +je n'aime pas du tout mon gendre! + +Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me procurer le sommeil; +aussi je ne dormis guère. + + + + + XIX + + +Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car +je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande +surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête, +gantée de peau de Suède, qui m'attendait devant le plateau de café. + +--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir embrassée; où peux-tu aller +de si bonne heure? + +Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me +servant à la hâte une tasse de café: + +--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi? + +--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas? + +Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de +frais, en drap d'été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que +satisfaits. + +--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête? + +Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché. + +M. de Lincy sourit avec grâce: + +--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre. + +Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet +et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de +café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis. + +Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je +pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque, +arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit +à chacun de nous. + +Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment +je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés +crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne +chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de +paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne +était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native; +seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple +endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait +amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de +meubler cette jolie chapelle. + +Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais;--je l'écoutai avec une +attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins +vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une +attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil... + +J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre, +par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son +engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, +sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air +de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon +gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui +ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je +n'en eus garde. + +Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses +devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue +des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis +nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique +chargé des livres d'heures. + +Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans. + +--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui +passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille. + +--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce que nous assistions à +l'office pour donner le bon exemple. + +La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un +éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu. + +--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie. + +--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement, +et M. de Lincy n'aime pas ça... + +--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, à la fin! Que le +diable... + +Suzanne me pressa doucement le bras: + +--Père, dit-elle, c'est mon mari. + +Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'était revêtu tout +à coup d'une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai +surpris et je me tus. + +--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il +est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois. + +Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor +était son mari, grâce à moi! Un homme qui faisait le magister et qui +parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage! + +Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus +plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre +poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari. + +Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à +Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des +affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et +je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un +empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas +plus qu'à moi. + +--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour +que j'annonçai mon départ. + +--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt; +votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre +vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons +de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup... +Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre +gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit +obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces +choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être! + +Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours +passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux: + +--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas; +malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas +été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis +heureuse. + +Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je +trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy +déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à +voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de +l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était +là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre +sa cause au prix de sa vie... + +--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but +dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, +à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou +ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore +assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en +punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers +toi, je te vengerai! + +--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, +tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse. + +Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux +cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais +c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à +l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus +que jamais. + +Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'était +établie entre nous; jusqu'au moment du départ, nos yeux seuls +échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir +toutes les instances qu'un gendre bien élevé doit à son beau-père, me +reconduisit en break jusqu'à la station. Suzanne avait préféré me dire +adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le +dire. + +--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment +où le train approchait. + +--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons en octobre. + +--Au revoir, me dit-il. + +Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parlé, mais nous avions +très-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de +vivre sous le même toit. + +Cependant j'avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour +l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son +pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j'eusse toléré mon gendre, +mais j'eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne +voulus point réclamer l'exécution de sa promesse, et j'appris au bout de +quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le +plus loin possible de moi, dans un même rayon. + +--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le +chéris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre. + +Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première ni la dernière fois, et +je commençais à m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, avaient failli +me tuer. + + + + + XX + + +Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien +n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous +trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle +aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas +semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient +déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété +n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai, +elle me rit au nez. + +--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon +Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent +faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il +gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez +employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la +gâter! + +Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un +mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le +bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait +combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus +autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de +bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais +presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la +vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes +une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais. + +Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je +lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison, +vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en +abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses +lunettes, et resta indécise. + +--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à +Paris? + +--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé, +cousin! je ne vous reconnaissais pas! + +Et cherchant du regard derrière moi: + +--Où donc est la petite? fit-elle. + +--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée! + +--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste... +Mariée! et je n'en ai rien su! + +On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle +avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en +formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de +vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont +passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans +l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de +l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un +vase de terre semblable à une amphore. + +--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de +sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous +servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant. + +J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle +cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un +dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres +flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le +manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins +imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les +preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs +générations. + +--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en +m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle +vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la +chambre bleue, qui est au soleil couchant? + +Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil +hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je +la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands +ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les +capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des +armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des +pièces de cent sous. + +--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes +une vraie femme, vous! + +--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils +m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas +plus d'esprit qu'il ne m'en faut. + +Je fus touché de cette humble douceur. + +--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une +famille nombreuse? + +--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour +l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui +était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés +tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis +restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin, +pour ne pas dire plus? + +--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y +serai mieux que là-bas! + +Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de +Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui +s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth +m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques... +Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie. + +--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle +sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne +s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut +vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir +souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre +gendre? + +--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus. + +--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on +n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici, +depuis que je n'en ai plus! + +Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors +ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement +faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les +autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, +elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être, +bien embarrassé, allons à son secours! + +Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain, +de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au +logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère +était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour, +enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule, +dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas +plus contente. + +--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui +le laisser! Heureusement, il y a les pauvres! + +Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de +bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je +descendis, elle était déjà revenue. + +--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis +envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! +Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune! + +Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour +auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais +connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande, +lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus +de toutes choses. + +Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir. + +--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour +elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être +pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec +Suzanne. + +Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais +cru pouvoir l'être six semaines auparavant. + + + + + XXI + + +Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des +lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre, +fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes +tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne +était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et +c'était tout. + +Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si +charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout +seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais +de la morale: + +--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des +rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à +regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la +lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait +toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie? +Non! Eh bien, que te faut-il? + +Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible +rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches +charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant +avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons +de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau... + +J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un +contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de +ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je +vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi, +toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure +redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent +encadrer les rides,--et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux, +--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse; +j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence +remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du +drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté. + +Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes +yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le +sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse», +dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine +haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de +ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel. + +--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi. +Pardonne-moi; je croyais bien faire! + +Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un +bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une +forme féminine parut dans l'écartement des rideaux. + +--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond +l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant. + +J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui +refermait discrètement la porte. + +--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du +chemin de fer! Voilà! + +Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre: + +--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es +donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid! + +Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais +blanchi depuis l'époque de son mariage. + +--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es +beau tout de même, je t'aime comme ça. + +Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux +blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou. + +Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva +d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, +et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à +tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise. + +--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te +revoir! + +Et moi donc! mais je n'osais le lui dire + +--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet +être désagréable. + +--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé +voir si tout est prêt à l'hôtel. + +--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré. + +--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau, +au bout du monde. + +Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle. + +--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je +crois que cela vaut mieux. + +Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en +fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de +la compassion, et même un grain de mépris,--mais celui-ci n'était pas +pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire +des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa +froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà! + +--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la +conversation. + +--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment +va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle +nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux. + +La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre +avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main, +s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir. +Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit +sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet. +Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner +pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte. + +M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en +hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au +moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement +d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible: + +--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce +mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle +disparut. + +Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de +rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le +petit mouchoir de Suzanne sur le tapis. + +--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour +réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je +ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à +coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de +joie. + +Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le +cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement +pour m'avertir de sa présence. + +--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit. + +--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame, +veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content! + +Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en +reniflant d'une façon fort émouvante. + +--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet +à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de +voir mademoiselle... + +--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur. + +Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux +rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour +mémorable des toiles d'araignée. + +--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre +ferme. + +L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur +les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de +Suzanne à mes yeux, il n'était que temps. + +Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher. + +Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là. + + + + + XXII + + +Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je +savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de +Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger. + +--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir. +Nous allons donc parler un peu de madame?... + +Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase. + +--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un +ton grognon. + +--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet. + +--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah! +monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse! + +--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez +franchement, cela vaudra mieux, allez! + +--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit +jours! + +Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors +quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son +existence. + +--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée. + +--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service +comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune +femme de chambre pour lui faire ses robes... + +--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester... + +--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne +veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai +fait l'observation... + +--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je +ne m'étonne plus!... + +--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire +peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du +bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir +de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas, +elle se met à trembler comme la feuille? + +--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau +jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger. + +--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a +gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et +lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame +qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et +m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort +que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de +m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la +même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour +l'avoir effrayée comme cela! + +Je restai consterné. + +--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de +réflexion. + +Félicie haussa les épaules. + +--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle. + +Je n'avais rien à répondre. + +--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille +bonne. Si c'est là ce que j'attendais!... + +--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne +dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire +entendre raison à mon gendre. + +Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à +celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir. + +Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma +chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre. + +--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé +Suzanne, vous le savez... + +--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me +régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon +cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa +propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable. + +--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est +attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous +comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin +véritable... + +--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de +supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état +réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne +faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la +justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez +moi, par tous les moyens. + +Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi; +il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec +complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon. + +--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande +aisance. L'avez-vous payé cher? + +Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa +son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes +silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout +seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de +la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame +Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable. + +--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit +son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe. + +Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un +mot, et elle parla longtemps. + + + + + XXIII + + +Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre +l'arbre et l'écorce... Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et à +ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper de son bonheur? + +Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois +rose et mutin, était devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux +légèrement cernés n'avaient plus la joyeuse expression des jours passés, +mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et +riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le +plus morose s'y fût déridé. + +Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses huit jours», était rentrée +chez moi, et ne m'avait plus jamais reparlé des détails que dans sa +colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu croire que j'avais fait +un mauvais rêve, si un léger changement dans l'expression du visage de +Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne m'eût rappelé souvent ce que la +vieille bonne m'avait raconté. + +Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en +traversant le salon qui menait à la salle à manger, chez mon gendre, +j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de Suzanne, +particulièrement vibrante, lui répondait par saccades... J'eus l'envie +la plus véhémente de rester immobile et d'écouter à la porte, mais la +vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre +m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque +sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les +mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge à chaque pommette, +réprima un élan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une +chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort. + +--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; n'était-il pas convenu +que nous irions ensemble à une matinée théâtrale? + +Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon gendre, qui s'était assis +entre elle et moi, s'interposa vivement: + +--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa voix était devenue douce comme +les sons d'une flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait +oublié, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je +regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile. + +Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été plus calme et plus +aimable; ce jour-là cependant j'étais décidé à ne pas m'en laisser +imposer. + +--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout à ce théâtre. Je +vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places, +puis-je vous mener quelque part? + +Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et +sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la +part d'un homme aussi bien élevé que M. de Lincy, le mouvement était +d'une violence étonnante. + +--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut +annoncé le départ définitif de mon gendre. + +--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions +d'intérêt... + +--D'intérêt? + +--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce qu'il paraît; il a quelque +chose à payer, et l'on veut de l'argent tout de suite... + +--Qui? + +--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange. + +--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je avec un mouvement d'effroi. + +Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop +dit. + +--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle avec hésitation, pour des +vétilles... Ce n'est pas la peine d'en parler. + +--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des +embarras d'argent, c'est déjà un point assez important pour que j'en +sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses accès de mauvaise +humeur, c'est encore plus sérieux. + +Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses doigts tortillaient +nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les +yeux, et son visage changea d'expression: + +--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es pâle! Voyons, ne te +tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractère, c'est bien certain; +mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout de me +débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle en venant à moi, je suis +heureuse malgré cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué ses bras +autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux.. + +--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans +mes bras. + +Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre: + +--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de +tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille, +tout est très-bien, je suis heureuse. + +Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête sur mon épaule; malgré +le souci qui s'était emparé de moi, je ne pus résister à la grâce de ses +caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva +rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la +grâce parfaite du temps passé, et nous avions tous les trois l'air de +nager dans la béatitude. + +--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. Ces visites peuvent se +remettre, si vous le désirez; allez avec votre père. + +Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son +chapeau. + +--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au moment où nous sortions, +j'espère que vous me tiendrez compte de ma bonne grâce? + +Elle ne répondit pas et se hâta de monter en voiture. + +--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fûmes en +route. + +Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit rien. Comme +j'insistais: + +--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au théâtre; je n'ai pas envie +d'entrer dans cette salle chaude où il y a des bougies en plein midi; il +fait beau, allons au bois de Boulogne. + +Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument désert à cette saison et à +cette heure de la journée. + +--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et +l'air vif d'une belle gelée eurent ramené son teint à sa fraîcheur +ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi +désagréable. + +--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois! + +--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le +tracassent. Il a vendu ses terres... + +--Quelles terres? Lincy? + +--Oui; pas le château ni le parc, mais tout le domaine... + +Je bondis sur mon siège; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai. + +--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent que possible. + +--Peu de temps après ta visite... + +--Un mois après ton mariage? + +--A peu près. + +Je réfléchis encore. Une foule de détails que jusque-là je n'avais pas +remarqués me revenaient à la mémoire. + +--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille. + +--Pas encore. + +--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé? + +--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier... +Voyons, mon petit père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel +qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-là? + +--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre +un domaine estimé à près d'un million. M. de Lincy devait avoir des +capitaux à placer, et ce n'est pas un misérable compte de tapissier qui +pourrait le mettre de mauvaise humeur... + +Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'épine enfoncée trop avant au +coeur pour que sa tendresse me rassurât complètement, et nous reprîmes +le chemin de la ville en silence. + + + + + XXIV + + +Le doute n'était plus possible; malgré la générosité qui poussait +Suzanne à me cacher la situation, ma fille était malheureuse dans son +intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la +mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline, +non-seulement je n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup +mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, dans ma colère, j'allai voir le +docteur. Il se trouvait précisément chez lui. + +--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez +trompé! + +--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il sans se troubler. En quoi vous +ai-je trompé? + +--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma +fille sous prétexte que j'étais dangereusement malade... + +L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, puis reprit avec une +douce gaieté: + +--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous +trouve pas si malheureux de n'être plus malade! De quoi vous +plaignez-vous? + +--J'ai marié ma fille à un butor, à un... + +Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux +yeux de l'éminent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon +gendre. + +Le docteur était devenu sérieux tout à coup. + +--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton +grave. + +--C'est un animal; voilà mon opinion! Nous nous regardâmes tous les +deux, et je vis que le docteur était fort ému. + +--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents... +C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais +c'est moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible que ce beau M. de +Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme? + +--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout +cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et quand on +pense qu'il y en a pour toute la vie!... + +--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis resté garçon! + +Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut. + +--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je +cauteleusement. + +--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce garçon-là ira jusqu'à +quatre-vingts ans! + +Un morne silence régna dans le cabinet. + +--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux +souffrances de ma fille? + +--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à me palper et à me retourner +dans tous les sens. + +--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il après un long +examen. + +--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous consulter à ce sujet; il +me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des +douleurs vagues... + +--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en me tendant les deux mains, vous +avez des rhumatismes, vous êtes sauvé! + +--Sauvé? + +--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous amuser à faire des folies; +mais vous êtes sauvé, et probablement vous vivrez très-vieux,--avec des +douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en préviens! + +--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé. + +--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier? + +--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas +marié Suzanne! + +--Vous pourrez au moins la protéger. + +--La protéger? de quelle façon, s'il vous plaît? Est-ce qu'une femme +mariée n'est pas absolument l'esclave de son mari? + +--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a +la séparation de corps... + +--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale, +les bruits méchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit +ans... + +--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; on a vu des +ménages qui avaient mal commencé devenir très-heureux... + +--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un très-heureux, je serai bien +étonné. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y +aurait la séparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous +m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!... + +--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un +texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, mais +c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait trompé. + +--C'est égal, docteur! si j'avais su!... + +En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou +gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me +l'avait ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, moins pour la +vie en elle-même, bien qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la +joie de me savoir en état de protéger Suzanne. + +Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui +passait. + +--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. Vous avez bonne mine. Comment +va-t-on chez vous? + +--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchanté! + +--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il en riant. Et madame +de Lincy? + +--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à mes préoccupations. Mais +vous-même? + +--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un sérieux qui ne lui était pas +ordinaire. Je m'ennuie de n'être bon à rien en ce monde. Quand je +n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent que j'ai des rentes, je +n'ai plus goût à rien. + +--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos misères ensemble, lui dis-je. +Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort. + +--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'êtes plus content? Mais +que vous faut-il donc? + +Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles du docteur et à la société +de Maurice Vernex, je passai une soirée charmante. + +Vers neuf heures du soir, nous étions dans mon cabinet à fumer de +très-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baissé les +portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse et sévère à la fois, +bien chauffée, doucement éclairée, était l'image de la vie large et +confortable des gens de notre monde, et j'éprouvais un bien-être que je +n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit +retourner, et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à travers la +fente de la portière de velours. + +--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? Viens vite te chauffer. + +--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant à demi des plis épais +de l'étoffe, je vous dérange. + +Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma fille, et, la main sur le +dossier d'une chaise, il attendait son arrêt. + +--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il +me paraît en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de thé +tous les trois ensemble. + +J'étendais la main pour sonner, Suzanne me retint: + +--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, et j'ai apporté mon +ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie, +monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice. + +--Je les vénère, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant +devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en +manière d'excuse, depuis l'événement qui... + +--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mélange de +comique et de sérieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé de +nom, mais voilà tout! + +Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement dans son petit +panier à ouvrage. + +--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix +particulièrement moelleuse. + +--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi. + +Elle se mit à broder avec une application qui me rappela le temps où +elle apprenait son catéchisme. La conversation reprit; Pierre nous +apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse. + +--A propos, dis-je soudain, retombant dans la réalité, où est ton mari? + +--Au club, répondit tranquillement Suzanne. + +--Est-ce qu'il y va souvent, au club? + +--Tous les soirs. + +--Et comment es-tu venue? + +--En voiture. + +--De remise? + +--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher. + +--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mécontent. + +--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si +tu me refuses cela, que me restera-t-il? + +Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensité d'étonnement +que je crus lui devoir une sorte d'explication. + +--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hésiter. + +--Despote? glissa Maurice. + +--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au +club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste. + +--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice, +avec cette voix richement timbrée qu'il n'employait point pour me parler +à moi. + +Suzanne secoua négativement la tête. + +--Si vous osiez le déposséder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre +vous tordrait le cou sans cérémonie, comme à un poulet! + +Nous causâmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je +fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout +contre moi. + +--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque +inquiétude. + +--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec dédain. + +Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin irrésistible de +rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet +de ma santé. + +--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an +dernier? fit-elle avec une joie troublée. + +--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits... + +Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur +mes mains et sur mon visage. + +--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu +savais que de fois, la nuit... + +--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma +respiration... + +--Oh! le méchant père, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiéter... +C'est fini, dis? + +--Le danger est passé, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te +protégerai... + +Elle me serra plus fort sans parler. + +--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas. + +Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la +douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne répondit: + +--Je suis parfaitement heureuse! + +Et elle se remit à pleurer. + + + + + XXV + + +Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, +parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice +venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois +il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, +il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut +de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi +les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne. + +Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci +émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, +comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air +sérieux: + +--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue... +mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche? + +Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant +de nos revenus. + +--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie? + +--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal, +sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de +ma dot? ajouta-t-elle plus bas. + +Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis +nettement: + +--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois +cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont +indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux +cent mille francs. + +Suzanne baissa la tête et parut calculer. + +--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup... + +--Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables,--mais tu +n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant? + +Ma fille ne répondit pas à cette dernière question. + +--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche? + +--J'ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de +quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet, +as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te dire que tu peux puiser sans +compter dans ce meuble-là. + +J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard. + +--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide. + +--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille +francs? + +Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe. + +--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut +possible. + +--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forcé. Pourquoi pas? +Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer? + +--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? A ta modiste? + +--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy +qui en a besoin. Il a perdu au jeu. + +--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et +il ne veut pas me les demander lui-même? + +--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'écria ma fille; s'il +savait que je t'en ai parlé, il serait furieux! + +--Furieux! Je voudrais bien voir cela. + +J'étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de +m'avouer l'exacte vérité, M. de Lincy, averti par ses domestiques des +visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait +jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit +très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il +fallait qu'elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir +besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par +des réticences douloureuses. + +--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant de bassesse. + +--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie! + +Tu me ferais beaucoup de chagrin! + +Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre +chose. A forcé d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que +le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu'il inspirait +à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices +d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi. + +--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?... +fis-je plein d'humeur et de dégoût. + +--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne +puis supporter sa présence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux +dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette +présence abhorrée. + +--Le misérable! m'écriai-je en serrant les deux poings. Puis je courus à +mon secrétaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis à +ma fille. + +--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; qu'il paye chaque concession +au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s'il +manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui, +je te défendrai, quand je devrais le tuer! + +Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais +je ne voulais rien entendre. + +--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui +qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui +le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je +le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai! + +Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; et je n'ai pas besoin de +dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit. + +A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La +veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait +obtenu un traité de paix, armée, à la vérité. + +--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en +avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je? + +Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon +notaire. + + + + + XXVI + + +--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si +vous n'étiez pas venu. + +--Que se passe-t-il donc? + +--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de +la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy. + +--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables? + +--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris, +continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état +de recevoir une violente commotion? + +--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces +jours derniers... Qu'y a-t-il? + +Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple +copie de lettre, et je lus ce qui suit: + +«Mon cher persécuteur, + +«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le +véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était +fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un +mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents, +mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort +prévue de mon beau-père devait rapprocher.» + +Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis. + +«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par +contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé +quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du +père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce +monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi +qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon +beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que +vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques +garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.» + +La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire: + +--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous +êtes-vous procuré ce précieux document? + +Il haussa les épaules. + +--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix, +répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre? + +--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je +ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire? + +--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit +évasivement mon conseiller. + +--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes +probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six +semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des +vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins +qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore... + +Le notaire fit un signe négatif; je continuai: + +--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin +avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui. + +--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur. + +--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main. + +Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet: + +--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est +basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans +reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous +une exploitation régulière! + +Je fis un signe d'assentiment. + +--C'est absurde! + +--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir +le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter. + +--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors! + +--Parfaitement. + +Le notaire fit encore deux ou trois tours: + +--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi. + +--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous +mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir +que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à +poids d'or. + +--Et quand vous serez entièrement dépouillé? + +--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous +achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble. + +--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis +permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer +une séparation! + +--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours... + +--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un +moment? + +Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai +ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, +condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et +de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était +encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée: +l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille +avec moi. + +--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire. + +--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme +pour me le soutirer.--Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture +du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour +obtenir une séparation? + +--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins... + +--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma +fille. Passons. + +--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse +sous le toit conjugal. + +--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis? + +--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à +conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener +là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille, +voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la +rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux. + +--Sans doute, mais je n'attends rien de lui... + +--Même en le payant très-cher? + +--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et +j'allai chez mon avoué. + +Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut +parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner. +Comme je lui faisais part de ma surprise: + +--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque +résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre +de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on +pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses. + +--On? Comment oh? Qui donc? + +--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive +toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre +gendre. + +J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de +M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses +domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des +renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre +faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets, +tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le +concert de louanges qui m'avait étourdi. + +Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre +Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était +jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait +tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les +femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son +mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se +faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche. +Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner. + +--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi +elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi... + +Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie, +mon imbécillité! + +--Que faire? dis-je machinalement, la séparation? + +--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux. + +Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré +aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur +le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore +l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la +lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel +elle était liée pour la vie. + +J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi. + +Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon +gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec +l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon, +je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le +lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de +campagne. + + + + + XXVII + + +Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon +gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon secours +l'image de la mère de Suzanne et j'abordai M. de Lincy. + +Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est lui qui était le coupable +et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondément +altérés par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement à son aise. +Ses vêtements, d'une coupe élégante, lui seyaient à merveille; mais son +visage fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui. + +Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner. +C'était du reste ce qu'il avait de mieux à faire. Je lui indiquai un +siège, et je m'assis. + +--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il avec aisance. + +Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence me révoltait au point +d'arrêter ma voix dans mon gosier contracté. + +--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une déférence du meilleur +goût. + +J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en profiter. + +--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je, mais c'était bien sans le +vouloir. + +Le visage de mon gendre exprima une anxiété de bon ton. + +--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je, tout le monde me +croyait bien malade, et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de +Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine. + +M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait dire: Ne parlez donc pas +de ces vilaines choses-là! Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser +émouvoir. + +--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement convenablement dotée, +mais encore elle vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on est +convenu d'appeler de très-belles espérances... + +M. de Lincy m'écoutait avec une attention si soutenue qu'il oublia de +conjurer poliment au passage ce mot de mauvais goût. + +--Voici que,--heureusement ou malheureusement, car tout dépend des +points de vue,--mon médecin s'était trompé du tout au tout, en prenant +les symptômes accessoires d'une maladie pour une altération organique... +Mais ce serait très-long et peu intéressant... + +--Comment donc! murmura M. de Lincy, ces détails, au contraire, sont de +l'intérêt le plus puissant. Qui est votre médecin? + +--Le docteur D... + +--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de Lincy. Eh bien? + +--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement, à moins d'un +accident que nul ne peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable. + +--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter de cet heureux +changement. + +Son ton était irréprochable, mais l'expression de son visage, quoi qu'il +en eût, était moins joyeuse que ses paroles. + +--Le résultat est que, devant vivre longtemps, j'avais des années devant +moi pour prendre une résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai +marié Suzanne à la légère. + +--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy en levant sur moi un regard +poli et haineux. + +--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure. Mais votre position, vos +espérances, en un mot, se trouvent aussi modifiées par mon état actuel +de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu d'arriver à un +compromis... Si vous voulez me rendre Suzanne, et considérer, en ce qui +dépend de vous, votre mariage comme non avenu,--je vous offre une rente +viagère de nature à contenter les goûts les plus larges. + +Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait de son regard terne +et froid. Comme il gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour +l'interroger. Il parla: + +--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père, dit-il, le motif qui vous +porte à me faire une proposition aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce +qu'il me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné lieu de penser que +nous n'étions pas heureux de vivre ensemble! + +--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je avec une sorte +d'impatience, ce genre de discussion nous entraînerait trop loin. Je +vous demande si vous consentez à me rendre ma fille. + +--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse exquise, vous n'y +pensez pas! Que dirait-on de moi dans le monde,--et, bien mieux, que +dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme qui quitte à dix-huit-ans +la maison conjugale! Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à +moi et à vous-même, un tort irrémédiable! + +Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les veines. J'eus envie de +le frapper à la face; je me contins. + +--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages assez beaux pour primer +toute autre considération? + +--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop votre fille pour la laisser +manquer de rien, et, tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas +besoin personnellement de recourir à votre générosité. + +Il avait jeté le masque; je me sentis plus à l'aise. + +--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer mon bien en viager? + +--Raison de plus pour que je ne me sépare pas de ma femme! répondit-il +avec un cynisme qui m'épouvanta. + +--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé par la colère qui +m'envahissait, vous savez que je vous méprise, et vous persistez! + +--La femme doit obéissance et soumission à son mari, répondit-il sans +relever mon insulte. Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr sous le +toit conjugal. + +--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré. + +--Heureusement personne ne vous entend, riposta Lincy sans se troubler, +car on douterait de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et regardez +votre fureur. Personne ne pourrait croire que, sans provocation aucune, +un homme en possession de son bon sens s'abandonne à de pareilles +extravagances. + +Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa figure de lâche se +décomposa, et il baissa ses yeux impudents devant mon regard d'honnête +homme. + +--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous ma fille? + +--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec effronterie. + +--Nous intenterons un procès en séparation! + +--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas assez bête pour me laisser +prendre. + +Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver à une panoplie, et +je fis un mouvement pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était +pas chargé... + +--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, lui dis-je, en essayant +de le séduire par un gros chiffre. + +--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai neuf cent mille... +Suzanne est assez bonne pour me donner tout ce que je lui demanderai.... +Adieu, cher beau-père. + +Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais encore à la même +place, essayant de sortir du gouffre, et ne trouvant aucune voie de +salut. + +Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi, me trouva dans cet état de +prostration, et n'en fut pas peu épouvantée. A force de me secouer et de +m'interroger, elle apprit tout ce que les derniers mois m'avaient révélé +et que je lui avais caché jusque-là. + +Elle en fut profondément remuée; de vagues appréhensions l'avaient +parfois saisie, à la vue du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si +courageusement son malheur, elle savait si bien étourdir sa grand'mère +par son joyeux babil d'enfant gâtée, que les commérages, de quelques +amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement la foi de madame Gauthier +en l'honneur de mon gendre. + +--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle; d'ailleurs, tous les +gendres sont insupportables, mais je n'aurais jamais cru qu'il fût +malhonnête! + +--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter cela à son bilan. + +Madame Gauthier tomba d'accord avec moi de la nécessité d'une +séparation. + +--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle prudemment, car une femme +séparée joue un triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi nous +sommes là, par bonheur. Où aviez-vous l'esprit, mon pauvre ami, quand, +malgré mes conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de Lincy? + +Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais d'autres soucis. Je +la laissai accumuler les pierres de cette espèce dans mon jardin. + + + + + XXVIII + + +Il fallait aviser à une prompte solution, car la situation, de jour en +jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne, +qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, était exaspérée au +point de me faire craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux. +Elle parlait désormais plus librement de sa vie domestique. La présence +de sa grand'mère, avec laquelle cependant elle n'avait jamais été aussi +expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions +délicates que je n'osais même effleurer. + +--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne à sa grand'mère. Je ne +savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je +n'aurais jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de +livrer une jeune fille à un homme qui, pour elle, est le premier venu. + +Que répondre à cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux +fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses +lectures; mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale éviterait +tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donné à ma fille pour +mari, pour maître, non un homme aimé, mais, comme elle le disait, le +premier venu! + +C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et +presque le mépris sur celles qui, par goût ou par nécessité, gardent +longtemps ou toujours le célibat, les vieilles filles, comme on les +nomme. C'est alors que je déplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su +résister à la pression de mon entourage. Faible et misérable père! Tant +qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, j'avais osé tenir tête à +l'opinion publique, et au moment redoutable de décider de son avenir, +j'avais manqué d'énergie pour lui assurer l'indépendance et le bonheur! + +Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième année, en prévision de +ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver +elle-même, quand l'heure serait venue, celui à qui elle se donnerait +volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu'à la mort. + +Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était trop tard; tout au +plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon +imprudence avaient causé. + +Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts de M. de Lincy. Je le +suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris où il +dépensait son temps et mon argent, à quel restaurant on le voyait +souper, où il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une espérance, mais +mon avoué la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal. + +Je ne me désespérai pas cependant; je continuai à m'enquérir. Je me fis +apporter des billets qu'il avait souscrits, me réservant de le +poursuivre s'il en était besoin... Hélas! la contrainte par corps était +abolie, et je n'avais plus même la ressource de l'envoyer passer +quelques semaines à Clicby! + +Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqué sur le +boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coupé était +fort joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était son +coupé à lui; pour ne pas être forcé d'en partager la jouissance avec +Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des +Champs-Elysées, en sortant de chez lui le matin. + +Une femme restée dans le coupé se pencha par la portière et lui cria: + +--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties! + +Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis un plongeon dans mes +souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de +mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mère m'avait si obligeamment +destinée autrefois. + +C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres rouges, les cheveux d'un +blond insolent, les yeux bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues +fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa +tête de la portière, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté +là, de manière à ce que mon gendre ne pût faire autrement que de me +voir. + +Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers le coupé. + +--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure +nous serons servis. + +Je m'avançai alors, et le regardant bien en face: + +--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible. + +--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le +toit conjugal! continua-t-il avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas +cela! + +Il me salua, monta en voiture, referma la portière avec bruit, et le +coupé partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage +impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il +faudrait arriver à lui brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce +monstre. + + + + + XXIX + + +Quelques semaines s'écoulèrent; les jours étaient déjà longs, le soleil +était plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui +ressemblait à la phthisie. + +A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait assuré que cela +passerait avec du calme et du bien-être moral. Ils en parlent bien à +leur aise, les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le calme et le +bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait, un repos relatif en +satisfaisant aux exigences d'argent de son mari, toujours croissantes, +mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la lutte ne +torturait-elle pas, avant et après, ce pauvre coeur déchiré? + +Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse consolation. Malgré la +brusquerie de ses coups de boutoir, elle n'en était pas moins une +excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, avaient subi des +modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli +beaucoup en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu tout blanc. Ma +barbe et mes cheveux, toujours abondants, n'avaient plus trace de leur +couleur primitive. + +Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agitée, plus nerveuse +encore que de coutume; ses visites, toujours fréquentes, étaient plus +courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer et sortir. Un soir +qu'elle était venue vers neuf heures, après s'être laissée tomber en +entrant dans un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par un +ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés et m'embrassa comme +pour s'en aller. + +--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions guère, mais c'était encore du +bonheur que d'être ensemble. + +--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les +plis de son burnous. + +--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps que tu m'en as +demandé. + +--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu donné à peu près, depuis les +premiers dix mille francs? + +--Nous voici bien près de vingt mille. + +--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle d'un air préoccupé. + +--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi, tu sais que tout est à +toi, qu'il n'y a pas une obole à moi qui ne t'appartienne? + +Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa et sortit sans parler. +Ma belle-mère, qui la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler +sa présence Depuis que nous étions si malheureux, sa jalousie puérile +avait totalement disparu. + +--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle après que nous eûmes bien +regardé les chenets sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là. +Il me semble que tout n'y va pas bien. + +--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec désespoir. + +--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus mal qu'avant, insista +madame Gauthier. Il y a dans l'attitude de Suzanne quelque chose +d'extraordinaire... C'est votre fille, et vous êtes assez emporté sans +qu'il y paraisse. J'ai peur qu'elle ne prenne quelque mauvaise +résolution... + +--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. Le lendemain, en effet, vers +midi, je me rendis chez mon gendre. Il était rarement chez lui à cette +heure, j'avais lieu d'espérer une conversation tranquille avec ma fille. +J'appris au contraire qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était guère +dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de +m'annoncer, il y avait dans toute l'apparence de la maison quelque chose +de décousu, d'inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au +domestique que j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. La +vaste pièce était déserte, mais la porte opposée, celle de la salle à +manger, ouverte à deux battants, laissait arriver le bruit des voix. + +--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je +vous méprise! + +--Vous êtes une femme charmante, répondit Lincy, et la colère vous sied +à merveille. Je crois qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous que +d'aller chercher fortune ailleurs. + +--Lâche! s'écria ma fille. + +J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans l'embrasure de la +porte, mais ni l'un ni l'autre ne regardaient de mon côté. + +Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui prendre la taille; elle +alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage. + +Il reçut l'affront et recula; sa figure blême exprimait la rage la plus +féroce. Au moment où j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne +reçut sur le visage un soufflet de crocheteur. + +Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune et plus alerte que moi, il +se dégagea de mon étreinte, et toujours sans essuyer son visage +décomposé, me serrant le bras comme dans un étau: + +--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en présence de témoins. Il faut +deux témoins, beau-père, et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai la +nuit! + +Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l'équilibre, il +disparut. + + + + + XXX + + +Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles qui s'évanouissent dans +les grandes circonstances: son doux visage marbré avait pris une +expression rigide; ses lèvres tremblaient. + +--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents +serrées. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même! + +Une idée lumineuse me traversa l'esprit. + +--Est-il parti? dis-je. + +--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scène. + +--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un +chapeau; ne perds pas une minute. + +Elle obéit machinalement. + +--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils? + +Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa boîte +à bijoux, encore intacte. + +--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes? + +Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, pus saisit une +miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres +et fondit en larmes. + +--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie +pleurer. + +Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du soufflet commençait à +rougir et lui causait une cuisson douloureuse. + +--Un voile, dis-je. + +Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement automatique. + +Je la fis passer devant moi. L'antichambre était déserte, et les +domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de +leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter +Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher. + +--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le +chemin de la maison. + +--Chez le docteur, répondis-je. + +Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la +salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait: + +--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais être terrible, car +le docteur me regardait plus que Suzanne. + +--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux. + +--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa +vie! + +Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette, +toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux. + +--Qu'allez-vous faire? dit-il. + +--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlève, +et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai! + +Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans le vide pour m'embrasser, +et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle +était évanouie. + + + + + XXXI + + +Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant mon regard, elle eut +sur-le-champ le sentiment de la réalité. + +--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle avec une expression +déchirante d'angoisse et de prière. + +--Oui, je t'emmène, pour toujours. + +--Je, ne le reverrai plus? + +--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, au moins tant que je +vivrai! + +Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de +reconnaissance se porta de mon visage à celui du docteur. + +--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la jusqu'à mon retour, et +ne laissez pénétrer personne auprès d'elle. + +--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai à +causer avec elle. + +Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma +résolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son +mari, il devint très-soucieux: + +--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous projetez là! Songez que +le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au +domicile conjugal, en se faisant prêter main-forte, en cas de besoin! + +--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents. + +--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que +ferez-vous si votre gendre découvre votre retraite et vous fait sommer +de lui rendre sa femme? + +--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant de me calmer. Si cette +occasion se présente, je trouverai sans doute un dénouement à la +situation; mais en ce moment, après ce qui s'est passé, je ne peux y +penser de sang-froid. + +--Ne voudrait-il pas mieux demander une séparation, et obtenir que votre +fille, en attendant, vînt demeurer chez vous? + +--Peut-elle y rester dès à présent? tout de suite? + +--Tout de suite, non, peut-être, mais demain. + +--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet +infâme? Mais songez donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la +battrait quand il serait sûr de n'être pas vu! + +Le notaire enfonça son menton dans sa cravate et réfléchit. J'étais +lancé, je continuai: + +--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me +garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous? + +--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; je ne sais rien; je vous +parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de +loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument ce que je +ferais. + +--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. A présent, parlons +de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent? + +Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire promit de m'envoyer mes +revenus à l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom supposé dont +nous convînmes ensemble, et je le quittai, sûr au moins de pouvoir +aplanir les difficultés matérielles. + +Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au +courant de la situation, et elle approuva sans réserve la résolution +suprême que j'avais prise si vite. C'était une femme de tête et de +coeur, je le vis bien, car elle renonça à embrasser sa petite-fille, sur +la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous +ferait courir par cette démarche. + +--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi à Suzanne, pour +qu'elle ne m'oublie pas! + +Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse reconnaissante +pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-là +ses défauts m'avaient empêché de rendre justice à ses qualités. Je me +promis de réparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité. + +Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus +reculé de l'appartement. + +--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans que nous vivons ensemble, +vous êtes attaché à ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en +remets absolument à vous. + +Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son +dévouement, je lui coupai la parole: + +--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on +viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas +vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment où +je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous +serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque +disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez +à la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous +ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne +pas revenir à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez chez mon +banquier la somme que je vous ai indiquée, vous payerez les gages de +chacun et vous fermerez la maison. Après quoi, quand vous aurez laissé +passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez à Paris, +et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays êtes-vous? + +--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement le pauvre Pierre. + +--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, à +Rouen. Vous prendrez le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la +première bifurcation, vous vous dirigerez sur Orléans,--sans +bagages,--et de là vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai +à Florence. + +--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que +vous vouliez m'abandonner! + +Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, chose étrange, ce plan, +mûri en voiture, m'avait si bien rendu ma liberté d'esprit, que je +souris de son accès d'expansion. + +Je lui remis de l'argent pour ses dépenses personnelles, je lui dis sous +quel nom il me retrouverait à Florence, je lui défendis de m'écrire, je +lui indiquai un faux nom pour lui-même; et, toutes ces précautions +prises, je le congédiai en le priant de m'envoyer Félicie. + +Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je +quittais Paris avec sa jeune maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de +reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai +me dire autant de choses désagréables qu'elle en put trouver, et quand +elle s'arrêta, hors d'haleine: + +--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous. + +Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en +larmes et s'écria: + +--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous le rendra! + +Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer +d'Orléans et de gagner Maçon par le centre. Là, elle devait nous +retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait dans le plus profond +recueillement, hochant la tête pour prouver qu'elle avait compris, et +quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion: + +--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles? + +J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je +la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de +place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut +disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et +je retournai près de ma fille. + +Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids +d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser +réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement +écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même +pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous +prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et +j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas +qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de +notre fuite. + +Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un +brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un +réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un +préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la +voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après +je lui dis de se rendre à la gare de Lyon. + +Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en +wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la +main sur mon front. Nous étions sauvés. + +--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné! + +--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi? + +Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle. + +--Chez la cousine Lisbeth. + + + + + XXXII + + +J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne +ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si +quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée +de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train +s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le +train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la +portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les +billets furent les seuls témoins de notre arrivée. + +Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est-à-dire, car +nous étions seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je +m'assis auprès d'elle, et nous voilà roulant vers la petite ville, +éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit +depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais levé les +yeux, j'avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité +extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé? +Qu'allait chercher ce regard, presque dur à force d'être obstiné? +Était-ce l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait s'éloigner d'elle +à chaque tour de roue? Je n'avais pas osé l'interroger. + +La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis +arrêter l'omnibus devant une route qui menait à une métairie peu +éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le +coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria +obligeamment:--Toujours à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la +voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles. + +Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et +nous prîmes à droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, toujours +muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui +me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au +bout d'une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se +plaindre jusqu'au bout. + +--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister +les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus +descendre. + +--Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas. + +Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute brune, fumait à la +première tiédeur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en +s'éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient çà +et là aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins +était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos +routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil +n'était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux +s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne +pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon +enfant reconquise, volée! à mon bras. + +Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes devant nous la maison de +Lisbeth. + +Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les +vaches mugissaient à l'étable, réclamant la traite du matin. La porte de +la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d'un cheval +vigoureux, prête à sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me +regarda, et je vis à l'expression de son visage qu'elle était contente. + +--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse. + +Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée; au +fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de +la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin. + +--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite. + +La cousine me regarda d'un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de +lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra +Suzanne dans ses bras. + +--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie +que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que +de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées: + +--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je +vais vous faire du café. Où sont vos bagages? Je vais appeler les +filles... Je lui mis la main sur le bras. + +--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus +entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici +pour ma femme. + +--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine épouvantée. + +--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l'a +frappée, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive! + +Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté: + +--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si +pâle! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je, +vais toujours vous faire du café. + +Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, déjà remise par ce bon +accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que +Lisbeth avait traîné auprès du feu; une gerbe de flammes gaies et +pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait +avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie: +la cafetière de cuivre étincelait; la crème épaisse tremblait dans le +crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité +prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que +nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille. +Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s'agitèrent un +peu: + +--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant +vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut +que je remercie le bon Dieu! + +Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble +coeur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de +remercier Dieu à toute heure du jour! + +Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s'était +absentée un instant, revint tout essoufflée. + +--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au +lit; elle va aller se coucher. + +Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de +bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle +entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient +encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservés pour l'hiver; me +tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait +suivis... + +--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, pauvre petite sans +mère, qu'elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là! + +Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en étouffant +un sanglot. Suzanne ne pleurait pas: + +--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d'y être venue. + +Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart +d'heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du +soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la +pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth. + +--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prête aussi, +dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par la +rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la maison. + +--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls? + +--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je +leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire. + +C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le +beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma +précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon +gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent +tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités, +des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce +qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de +Suzanne, je la trouvai incrédule. + +--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas +d'homme assez lâche pour commettre une action pareille. + +Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa +pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin, +je crois, de la considérer comme une sainte martyre. + +Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes +réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié; +mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était +factice, et je l'interrogeai. + +--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir. + +--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle. + +--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous +sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand +même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras +j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut. + +Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil. + + + + + XXXII + +[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de +l'édition source n'a pas été corrigée ici.] + + +Le soleil levant que j'avais dans les yeux me réveilla le lendemain. Je +me levai et j'ouvris la fenêtre pour respirer l'air du matin. + +--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici. + +J'entrai dans sa chambre, séparée de la mienne par une cloison de chêne, +et je la trouvai dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose, +souriante, telle que je l'avais vue toute petite. La camisole de +Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou; ses +mains fluettes sortaient à grand'peine des longues manches, et elle +riait au travers de ses cheveux qui avaient repoussé son bonnet de nuit +pendu à son cou. + +--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! que c'est bon! + +Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses forces dans le lit de +plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et répéta: +C'est bon de vivre! + +Une joie immense m'inonda; faible et aveugle père, je n'avais pourtant +pas coupé dans sa fleur cette jeune existence si pleine de sève. Elle +pouvait encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne était brisée, nous +allions être heureux! + +Elle avait sans doute deviné ma pensée, car elle ajouta: + +--C'est à présent que je suis heureuse! Chère enfant! Je sentis que +j'avais bien fait. + +Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort; une voix plus forte +que tous les sophismes me criait que j'avais rempli mon devoir en +arrachant ma fille à son bourreau. + +--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai faim. Et puis je ne puis +pas me lever, parce que je n'ai pas de robe! + +Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, me rappela tout un ordre +de souvenirs que nos récentes peines avaient relégués dans le passé. Il +me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa +première enfance! + +Lisbeth entra, voyant la porte ouverte: + +--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu'on +nettoie la tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai fait un pli. + +Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne à faire sa toilette. + +Au bout de quelques instants, j'entendis un concert d'éclats de rire, et +Suzanne entra vêtue de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop +longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne +essayait vainement de s'apercevoir en entier dans les petites glaces de +cette antique demeure. + +Nous restâmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut +partir, pour mettre définitivement la frontière entre mon gendre et +nous. + +J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris, aucun journal +n'arrivait dans ce coin reculé du monde. Malgré les regrets de Lisbeth, +nous partîmes un matin, à l'heure où nous étions venus, mais cette fois +dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-même. +Après que nous fûmes montés dans le train, j'aperçus encore longtemps sa +silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement la +bonne vieille fille. + +Quelques heures après, nous étions à Genève, c'est-à-dire à l'abri de la +police française; mais ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des +gens qui ne veulent pas être reconnus. Après une nuit de repos, nous +repartîmes pour le lac de Constance; de là je voulais gagner Munich et +ensuite l'Italie. + +Cet excès de prudence m'était venu par la lecture des journaux. A +Genève, en parcourant les feuilles éparses sur la table de l'hôtel, +j'avais lu un entre-filet ainsi conçu: + +«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d'une +jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et mariée depuis +moins d'un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet événement +extraordinaire. L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié +aussitôt à toutes les frontières, mais jusqu'à présent les recherches +ont été infructueuses. On commence à croire qu'il pourrait y avoir là un +suicide ou même un crime; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu +vraisemblables, c'est que la disparition de madame de L... coïncide avec +celle de son père, qui a occupé anciennement des fonctions importantes +dans une entreprise actuellement en voie de grande prospérité.» + +Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis-d'abord le +reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes +étaient trop soigneusement pesées pour ne pas être le produit de la +plume de mon gendre. Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions +éludé l'ardeur des premières recherches; si j'avais tenté de passer la +frontière immédiatement, nous eussions probablement été arrêtés; mais, +depuis huit jours, la consigne s'était relâchée, et d'ailleurs nous +n'étions pas des voleurs, et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me +réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon idée de gagner +l'Italie par la Bavière. + +Quinze jours plus tard nous étions à Florence, comme je l'avais dit à +Pierre. Lisbeth s'était chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux valet +de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous +trouvâmes tous les quatre parfaitement heureux d'être réunis. + +Pierre avait un million de choses à me raconter, et je n'avais pas moins +envie de les entendre. Tout s'était passé comme je l'avais prévu, à cela +près que les recherches avaient commencé dès huit heures du soir. M. de +Lincy, quand nous l'avions rencontré à Paris au moment de monter en +voiture, essayait précisément de se procurer de l'argent; et si +l'usurier auquel il s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille, +nous aurions été arrêtés à la gare même, avant que j'eusse eu le temps +de prendre nos billets. + +Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure du dîner et en apprenant +que sa femme n'avait pas reparu depuis la scène du matin, il avait +commencé par la faire demander chez moi, puis chez sa grand'mère, et ce +n'est qu'en apprenant que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté +de la vérité. + +Cependant il avait fait faire une perquisition à mon domicile et à celui +de ma belle-mère pendant la nuit de notre départ, et ne s'était +réellement convaincu de notre fuite qu'au bout de vingt-quatre heures. + +Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. «Je suis joué! n'avait-il +cessé de répéter, et je suis persuadé que la blessure de son +amour-propre saignait presque autant qu'elle de sa cupidité. Comment, en +effet, expliquer la disparition de sa femme? Les moins méchants se +contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle était qu'un +plus heureux avait supplanté M. de Lincy dans le coeur de sa femme. +Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant +tout à retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donné aux +journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup +plus d'avouer que le père pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, +de la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait tout entière +sur moi... qui avais si mal élevé mon enfant!» + +Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement pendant deux jours; puis, +un cheval célèbre s'étant cassé la jambe, on avait cessé de s'occuper de +nous pour aller prendre des nouvelles de l'illustre blessé. Seul, M. de +Lincy cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux que, Suzanne lui +ayant refusé de l'argent précisément au moment de notre fuite, il était +fort mal en point. + +Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression d'une satisfaction +profonde, et conclut en disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur +peut avoir eu la main malheureuse: je crois même qu'à la place de +monsieur j'aurais fait le même choix;--mais quand j'ai vu le gendre de +monsieur aller à la messe avec un domestique pour lui porter son +paroissien, je me suis dit que cela finirait mal. + +Tout le monde était content, sauf Félicie qui trouvait le beurre +détestable, et qui se plaignait «du baragouin de ces femmes noires qui, +crient toujours». Avec le temps elle finit par se faire, au baragouin, +mais elle ne put jamais s'accoutumer au beurre italien. + + + + + XXXIII + + +Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se rosaient, la +vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la +voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur +douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance. +Un jour qu'après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble +par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de +fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, les lumières +lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, où quelques +clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir +de béatitude: + +--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il +me semble que je n'ai jamais été mariée. + +Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent sur les fleurs +symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée +importune. + +--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me +révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un +an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument à coeur ouvert, +un an que cet étranger qui me l'avait volée s'était placé entre elle et +moi. + +--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai +été mariée, je le suis encore... J'ai juré d'aimer et de respecter mon +mari... + +Elle prononça ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navré. +L'obscurité m'empêchait de voir son visage, elle continua: + +--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je méprise et je hais celui à +qui je suis liée pour la vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et +pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d'un homme indigne +de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à +jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torturée depuis le +premier jour est heureux et considéré dans sa patrie? + +Elle parlait sans colère, sans passion; ces questions redoutables se +succédaient les unes aux autres comme entraînées par leur propre poids. +On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu'au fond +de ce mystère interroger sa destinée. + +Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. Elle reprit de la même voix +égale et lente, mais avec un peu d'amertume: + +--Je suis une honnête femme: depuis le jour où M. de Lincy m'a emmenée +chez lui, jusqu'à celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai fait de +mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas réussi, ce n'est pas de ma faute, +car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour lui; j'ai été +économe et soigneuse de son bien, j'ai été soumise à ses ordres et même +à ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai même +sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de ma vie, qui était de vivre +auprès de mon père. Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre... +je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour +lui comme époux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce +lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre? +Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi +condamne et lui qu'elle soutient? + +Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de +Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup. + +--Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût +le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de +crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à +ses caprices? + +Forcé de répondre, je répondis:--Oui. + +--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas +se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la +débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté, +soit forcée d'accepter le rebut de ses caresses? + +Je n'eus pas le courage de répondre. + +--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par +la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, si moi +aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je +m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde +plaindrait, et moi qui serais condamnée? + +--Oui, dis-je en baissant la tête. + +--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, où jamais l'ombre du +mal n'avait effleuré ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a +voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de +ma chute? Non, non, non! s'écria-t-elle en tendant les bras vers les +étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande +justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser! + +Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le +pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher +italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement: + +--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune +mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves +à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu? + +J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à +la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer. + +--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté; +la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont +rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime, +je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences +n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis +s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi! +moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère! + +Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement. + +Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes +réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la +sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile +et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée +à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits +et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, +et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à +l'éternelle douleur! + +--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de +salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma +belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils +auraient fait un ménage modèle! + +Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle +s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place +dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la +sienne. + +--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende +responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein +gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop +heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour +ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos +moral qui t'a sauvé la vie. + +Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai +donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à +m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je +m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son +mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où +elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés, +servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait +heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit, +mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère +par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres, +je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris +qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée. + +Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur +mon gendre. + +«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu +près maritalement avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec +mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l'étranger, +notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée +en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre. +Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il faut +voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C'est +positivement monstrueux! Qui eût pu croire cela d'elle! Vous +souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j'avais la berlue, j'avais +pensé à vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne +fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je +l'avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle +avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes!» + +Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. Ces belles +éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les +natures, que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement +mademoiselle de Haags n'était point prédestinée à donner les premiers. + +Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin +une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher +homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette +maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je +croyais remonter au bon temps passé, quand j'avais cru mourir une +première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint +s'asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon +front fiévreux, elle me dit de sa voix d'enfant: + +--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse! + +Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu'elle mentait +encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne +serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et +rendre Suzanne heureuse! + + + + + XXXIV + + +Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit +sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis +ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de +bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre, +prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans +l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre +très-longtemps et le mieux possible. + +Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais +faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi +d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu +par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement, +sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était +arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et +transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des +courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de +l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable, +ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains +blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs: + +--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette +fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui +ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien +faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir? + +Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait +qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les +douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie. + +C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse: +à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre +homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne +l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût +voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue, +afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite +honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même. + +Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait +bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais +pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire +m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de +rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et +semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un +radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et, +du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir. + +Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud +l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de +grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une +grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du +soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de +coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour +changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues. + +Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai +sérieusement ce qu'elle éprouvait: + +--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens; +je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce +le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer, +ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait +avoir de trop grave. + +--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien +loin! + +--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il +va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight? +Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de +la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey? + +--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de +ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un +pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont +l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces +éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la +chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!... + +Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes +longtemps retenues. + +Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai +son front brûlant... elle avait la fièvre... + +--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs +du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te +le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne +puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me +fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de +chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France! + +Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce +pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, +s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps +désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le +nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut! + +Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous +les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait +tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France! + +--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions +dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous +enfuir à la moindre alerte? + +Elle secoua la tête. + +--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits +ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent +traînant de nos provinces... + +Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque +d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était +pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des +indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais +moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je +me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays +perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze +journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des +guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas. + +Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer +plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une +épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms +pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches, +mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons +tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de +faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût +voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux +s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai +les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce +voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi +longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière. + +Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein +jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde +nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune +femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous +saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un +jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes +au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras +de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se +trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son +ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui +ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête. + +Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à +s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard +autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix: + +--Dites donc, Paul, votre beau-père! + +Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de +nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna +vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais +irréprochable, de M. de Lincy. + +Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce, +que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon +corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant +regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent, +moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à +l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose +comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis +faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous. + +--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher. +Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui +renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre +immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos +effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux +serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous +quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans. + +J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en +repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction +d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages +que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui +s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de +bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me +poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le +premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel +était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous. + +Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie, +qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps +un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit: + +--Où allons-nous, père? + +Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir +plus longtemps. + +--En France! répondis-je. + +Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient +ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de +joie. + +Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes +point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait +point de ce côté. + +Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un +hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un +voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et +m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être +inquiétés. + +--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je +ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce +ne sera pas très-habitable l'hiver! + +--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en +Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa +vie le mal du pays. + +--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois! +On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse. +Plus tard, on se bronze! + +Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais +il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le +nôtre. + +J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise +comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais +vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de +retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux; +elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer +avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train. + +Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze +heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si +tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les +perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux. + +Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous +montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien +omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers +le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village +où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église +surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux +versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou +de mulet. + +Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au +conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité +de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de +liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande +fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un +nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse +vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés +aux regards. + +Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé +leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante, +proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air +emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux +suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait +plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile +mystérieux. + +--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit +l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une +jolie chambre peut-être et un souper? + +--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans +la réalité. + +Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses +lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir; +en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque +et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un +corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide +l'abandon le plus immérité. + +Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La +frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre +encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de +bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti +d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus +mal. + +--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous +demanda l'hôtesse en desservant la table. + +--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin? + +--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez. + +--Y a-t-il une auberge à Faucois? + +--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr! + +Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex +d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque +l'hôtesse ajouta: + +--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements, +avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu +humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces +messieurs veulent voir... + +Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison +de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces, +et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des +chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la +ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant +qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les +assainir, nous couchions dans nos meubles. + + + + + XXXV + + +Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt +auprès d'elle. + +--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la +fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses +pieds! + +En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous +n'avions pas songé à regarder par les fenêtres. + +Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un +bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un +bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de +rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle +avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt +couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres +pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui +traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de +grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un +bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et +tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force +vivifiante du bain salé. + +--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé. + +--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se +tournant vers moi. + +--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé +de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et +sauvage. + +Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude +passa sur son visage expressif. + +--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que +du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait +souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées. + +Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles +souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation. + +--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans +ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de +marchands... + +--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui +accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de +la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux! + +C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai +dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes +toujours un ordinaire confortable. + +Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient +un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits +tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou +dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient +de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant +d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et +charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort +pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se +traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à +collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus +grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait +jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment +de la vieillesse commençante. + +Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma +fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée +aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et +tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature +jetait à pleines mains autour de nous. + +Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là, +la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les +paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient +une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence, +nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement +d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le +plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les +quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les +champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un +salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur +aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de +nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne +entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se +bornaient nos relations extérieures. + +Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la +falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient +extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines +de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions +achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il +n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville, +de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne +s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un +«l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne +plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans +accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés, +loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et +velouté une puissance extraordinaire. + +J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions, +ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque +chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des +miennes. + +--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré +longuement une de mes esquisses. + +--Où donc? + +--Là, dans le coin. + +--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher? + +--Un tronc d'arbre, alors? + +--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon +en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de +calme: + +--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous +serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne +nous a point regardés d'un oeil favorable. + +--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il +faut bien passer le temps à quelque chose. + +Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais +sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de +son âme. + +--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes! + +Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer +de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet +embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière. + +--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais... +Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son +visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la +maternité jusqu'aux joies de l'intelligence! + +Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du +monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit +naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son +ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui +suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible, +mais quand il viendrait?... + +Il était venu. + +Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis +de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à +l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher. +La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée +blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la +patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche +irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de +traverse. + +--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule +qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs, +ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont +entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au +coeur! + +Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à +Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de +la France, c'était le mal de Paris. + +Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi +avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément. + +--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni +femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche +que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi! + +Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit: + +--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais +pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as +pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un +jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais +aimé? + +Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur; +oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car +je me sentais impuissant devant ce malheur-là! + +--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte +d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et +j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez +forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois +clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses +fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de +reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je +rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure +que je ne faillirai pas! + +Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant +leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient +trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que +j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui +m'en donna. + +--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me +suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous +pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le +destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien +fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer +à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de +notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi +dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la +fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me +suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient +pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient +haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que +leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai +vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première +pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais +rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte. + +Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de +larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me +laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur. + +Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur +le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée, +s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un +bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan +commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu +et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à +travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide, +éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à +plein gosier: + + Chant de nos montagnes + Qui fais tressaillir... + +Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi, +car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout +homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant. +Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille +de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu +le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement +découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de +l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous +avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais, +juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta +interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la +vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son +chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible: + +--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts? + +C'était Maurice Vernex. + +Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le +brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand +que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi. + +Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en +détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter +soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots: + +--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de +m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de +diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de +leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse +bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts +de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué. + +Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence +se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation, +et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver +immédiatement ce que je voulais exprimer.... + +--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est +un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si +enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme +vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution. + +--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous +avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir +fantastique avez-vous élu domicile? + +--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de +douaniers... + +--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres +à la ronde. + +--Mais tout près, à Faucois! + +--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison! + +--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois? + +--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en +vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma +poche. + +Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi +efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue. + +--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison... + +--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la +Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans, +j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous +dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une +nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai +cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la +Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que +l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac, +et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante. + +--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter... + +--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier +occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez +pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une +grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des +Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma +maison encore! + +Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui +lui était propre. + +--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous +offrir l'hospitalité sous votre propre toit? + +--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie. + +Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus +embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du +repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu: + +--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement +Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé +Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est +lui qui me la volerait à son tour. + +Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous +trahirait à aucun prix. + +--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême, +poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête. +En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me +blâmez peut-être? + +--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne +pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour +prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de +chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants! + +--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être +antérieur à la rencontre de Florence. + +--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge... + +--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à +Florence, dis-je simplement. + +--Ah! très-bien! de mieux en mieux! + +Le silence reprit. + +--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun, +si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à +l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent +effrayer un marcheur tel que moi... + +--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi +par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et +de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le +pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous +avez rencontrés. + +Il acquiesça du geste. + +--Et nous allons parler de Paris! + +Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la +lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au +logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés, +effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement +heureux, je le crois, d'être ensemble. + +La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait +de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table. +La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la +nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de +bonhomie et de contentement rural indescriptible. + +--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en +regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère +que des toiles d'araignée. + +Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis +que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis +Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre. + +--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte. + +--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant. + +Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune +briller sur la mer, assise à sa fenêtre. + +--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle. + +--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je +ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé! + +--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en +somme, je suis bien aise qu'il soit venu. + +--Moi aussi, murmura Suzanne. + + + + + XXXVI + + +Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hôte fut d'une réserve +presque exagérée. A peine assistait-il à nos repas, et alors la +conversation roulait sur des sujets généraux, tels que le rendement des +impôts, les lois de l'esthétique et la prépondérance des opinions +religieuses en matière politique. De tels entretiens n'avaient +assurément rien qui put paraître indiscret, et cependant le quatrième +jour Maurice Vernex nous annonça son intention de retourner à Paris. + +--Qui vous presse? lui dis-je. + +--Des affaires laissées en souffrance... Ma présence est nécessaire pour +les débrouiller. + +--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis votre arrivée vous n'avez pas +reçu de lettres; vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention d'y +passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue à +votre place. Vous craignez d'être importun, et vous vous en allez par +discrétion. Eh bien, voici le fond de ma pensée: si nous acceptions ce +sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par conséquent, si vous +partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que +nous n'ayons pas usurpé. + +--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie. + +--Assurément. + +--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un contentement visible. + +Il fit venir le jour même quelques colis restés à la ville voisine, et +une bonhomie qui nous fit grand bien à tous présida désormais à nos +relations. Maurice était bon tireur, il avait apporté d'excellentes +armes. Nous prîmes un rocher pour cible, et la falaise retentit +journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups +et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que +nous avions fait avec du cirage. + +Je devais à Maurice quelques explications; nos soirées d'autrefois +avaient amené entre nous une entente bien plus intime que celle qui +existe d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits de tuer le temps +ensemble. Il était dès lors au courant des chagrins domestiques de +Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup +plus long que je n'en savais moi-même. Un jour que nous revenions du tir +par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlevé +Suzanne; il m'interrompit: + +--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une expression de rage qui me +saisit. + +--Qui vous l'a dit? + +--Ce n'est un secret pour personne; je suppose que les domestiques +auront parlé. + +--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain de savoir comment nous avions +été jugés. + +--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. Lincy était universellement +connu pour ce qu'il est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant à +l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué ciel et terre pour vous +retrouver, et je suis persuadé qu'il n'y a pas renoncé. + +--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit deux ans auparavant. S'il +veut l'avoir, il faudra que je sois mort. + +Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, et la +conversation tomba. + +Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit sur notre paisible +demeure. Nos causeries, nos promenades, notre silence même avaient pris +un charme tout particulier. Nul ne peut se représenter ce que la +présence de notre hôte apportait d'éléments à notre intelligence, de +satisfaction à notre curiosité. Pendant ces deux années, nous avions +vécu comme des parias, heureux d'oublier et d'être oubliés; nous +rentrions ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle. Jamais +notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne, je crois, pas plus qu'à +moi; mais la tristesse était souvent assise à notre foyer désert. La +venue de Maurice l'en avait bannie à jamais. + +Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc sourire, à +l'expression cordiale et spirituelle de cette physionomie, au regard +sympathique et vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le plus +actif, le plus communicatif que puisse produire notre société, en +restant dans les limites du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire +de ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien n'était plus correct +que sa tenue et son langage, et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa +façon d'être avec tous, grands et petits. + +Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les bains de mer, et je +mûrissais le plan d'une cabine en planches à mi-chemin de la falaise, +quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé. Il était en tenue de +gala et pétrissait la visière d'une casquette de livrée, échappée je ne +sais comment aux vicissitudes de nos évasions. + +--J'ai une demande à formuler à monsieur, me dit-il avec une gravité +surprenante. + +--Formulez, mon ami, formulez votre demande. + +--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex demeure ici, moi, je demeure +dans la grange... + +--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps de troquer vos appartements? + +--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être, si monsieur voulait bien +m'accorder son agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais bien +aimé épouser Félicie. + +Épouser Félicie, demeurer dans la grange... Je ne saisis pas tout +d'abord le rapport occulte entre ces deux idées. + +--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent, faut-il supposer, car +Pierre, avec sa bonté ordinaire, vint à mon secours. + +--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais plus dans la grange. + +--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais Félicie n'est pas +très-jeune, et vous-même... + +--Félicie a cinquante-neuf ans et demi, monsieur, et moi j'en ai +cinquante-sept; la différence d'âge n'est pas considérable, et +d'ailleurs ce n'est pas cela qui fait le bonheur. + +Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement. + +--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je; je serai enchanté de vous +voir mariés. A vrai dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez +dû y penser. + +--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit Pierre dont le visage s'était +épanoui; mais elle était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée, +ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé; mais je crois bien +qu'à présent il n'y aura plus de bisbille entre nous. + +--La demoiselle consent? dis-je avec une gravité comique. + +--Oui, monsieur, elle consent, répondit Pierre, rayonnant d'aise. Elle +va être bien contente quand je lui dirai que monsieur ne met pas +d'obstacle. + +Cinq minutes après, Félicie, rougissante comme si, elle n'avait eu que +quinze printemps, vint me faire sa révérence; j'adressai un petit +discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme ils s'en allaient, une +réflexion me vint: + +--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? Nous n'avons pas six +mois de domicile! + +Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me regarda d'un air piteux. + +--Combien avons-nous, monsieur? + +--Quatre mois et huit jours. + +--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines à attendre. Pendant ce +temps-là, nous allons toujours faire venir nos papiers. + +Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part moi que ceux qui n'ont +plus longtemps à vivre sont moins impatients de l'avenir que ceux qui +ont de longues années devant eux, ce qui n'est pas logique absolument +parlant. J'allai raconter ces événements à Suzanne, et je la trouvai +dans le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant qu'elle brodait +une immense tapisserie qu'elle s'était fait venir de la ville. Je restai +immobile sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau qu'ils +faisaient à eux deux. La tête brune et sérieuse du jeune homme formait +un contraste original avec la beauté blonde et vaporeuse de Suzanne; le +rideau de feuillage qui servait de fond, le ruisseau courant qui +dessinait un premier plan, les couleurs vives de la laine, tout, +jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, formait un +ensemble «fait à souhait pour le plaisir des yeux». + +Il posa son livre et fit une question que je n'entendis pas. Suzanne +leva la tête, sourit; une teinte fugitive de rose passa sur ses joues, +ses cils châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; elle +répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. Je restai un instant +comme pétrifié, puis je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne +m'avaient ni vu, ni entendu. + +Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu qu'ils s'aimeraient! + +Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre pouvaient-ils vivre +ensemble, partager le même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions, +échanger les mêmes sympathies, et ne pas s'aimer! Si quelque chose était +étrange ici, c'était qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras l'un de +l'autre au bout de huit jours! Et moi, père aveugle, niais, incapable, +j'avais retenu cet homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais joué +le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie au mariage. A présent, +pourrais-je la ravir à l'amour? + +Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et je regardai dans le jardin; +elle brodait, il lisait, rien n'était changé, et pourtant, à présent que +mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette attitude paisible, +dans ce recueillement intérieur mille nuances qui m'avaient échappé. + +Ils en étaient encore à la période de l'amour qui s'ignore et vit de +lui-même. L'innocence du regard de Suzanne, la franchise de celui de +Maurice m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient qu'amis. Combien de +jours, combien d'heures durerait ce calme? A quel moment inconnu la +passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en pleine jouissance de la +jeunesse et de la vie? Demain, ce soir peut-être... Que fallait-il +faire? Où s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient mes devoirs? + +Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre, pour ne pas les épier +malgré moi, car ce rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il me +tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais savoir à tout prix ce +qu'ils pouvaient se dire; je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où +nous venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus le courage de me +retirer, de coller mes mains sur mes yeux et de me mettre à penser seul. + +Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice m'appelait pour le bain du +soir. Je descendis, et je pris avec lui le chemin de la falaise; j'avais +résolu de lui parler sans plus attendre. + +Quand nous eûmes atteint la crique solitaire qui nous servait de plage, +je l'arrêtai: + +--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer un instant avec vous. + +Il me regarda non sans quelque surprise, puis s'assit sur un rocher; +j'en fis autant. + +--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle amitié je vous parle, ayez +confiance en moi, et oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons +comme deux amis. Je regretterai toujours que vous soyez arrivé quelques +heures trop tard, il y a trois ans... mais... + +Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air désespéré et me dit d'une +voix basse: + +--C'est vrai, je l'aime! + +Il se tut. + +La lame brisait régulièrement sur le sable à quelques pas de nous; +j'écoutais machinalement son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du +flot me privait pour ainsi dire de ma puissance de réflexion. J'étais +comme magnétisé, mon cerveau souffrait d'une si forte secousse. Je fis +un effort violent pour secouer cette torpeur. + +--Vous aime-t-elle? + +Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon énergie. + +--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, mon enfant, mon ami, +partez! Partez aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle! Si +elle était libre, je vous la donnerais à l'instant, mais elle est +enchaînée, vous ne pouvez que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre, +n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez pitié d'elle et de moi. + +Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, j'avais peine à +les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur. + +Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi étaient pleins de larmes. + +--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai, +j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle +était veuve demain, je la réclamerais de vous, mais je n'ose pas même le +lui dire à elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais dû +partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous +deux, vous que je vénère autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque +vous le voulez, je m'en irai... + +Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond +de mon âme que j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui tendis la +main, il y mit la sienne, et nous nous sentîmes liés pour la vie par un +lien indestructible d'estime et d'amitié. + +Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait, +quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, nous revînmes lentement +vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les +yeux. + +--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une voix rêveuse; si +heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entière. Il +n'est pas au monde de femme semblable à Suzanne. Elle n'a pas à craindre +d'être jamais remplacée dans mon coeur. Quelle autre créature aurait +sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction supérieure et +sa modestie! quelle autre aurait traversé le bourbier de son épreuve +sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule +pouvait porter une telle infortune avec tant de dignité; seule, sa +grande âme était capable de se développer ainsi sous l'aiguillon du +malheur! + +Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression de ma pensée, et, +plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amère, +d'avoir livré ma fille à son bourreau, pendant que j'avais là près de +moi l'homme que tout lui destinait! + +Nous marchions un peu à l'aventure le long du chemin glissant et étroit. + +Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que +pour partir, et moi je n'étais guère désireux de le mettre en face de +Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il me saisit par le bras et +me tira brusquement en arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à +terre, et au même instant la motte de gazon sur laquelle j'avais posé le +pied se détacha du bord et roula sur les rochers à quarante pieds +au-dessous. + +--Ces endroits sont très-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie +détrempe les terres sans cesse minées par le vent et la poussière des +vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit +parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il +avec amertume, je n'y serai plus! + +--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; votre bonne pensée ne +restera point stérile. + +L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes la maison d'un pas rapide. + +--Quel temps! murmura Maurice en me regardant avec une expression de +prière humble et soumise. + +--Vous partirez demain, lui dis-je à voix basse. Il me serra la main, et +nous entrâmes. + + + + + XXXVII + + +--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne; vous avez été bien +longtemps. + +--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse; c'est notre ami +qui m'a sauvé en me retenant au moment dangereux. + +Le regard de ma fille chargé de reconnaissance glissa sur moi, et se +posa un instant sur le visage défait de Maurice. + +--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin de vous sécher, et même +je crois de vous réchauffer. + +Le repas fut morne: nous n'avions pas le courage de feindre une gaieté +dont nous étions si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par rire et +plaisanter, comme d'habitude, se laissa gagner bientôt à notre gravité, +et pressa le service pour avoir plus tôt fini. + +Après le dîner, nous nous réunîmes dans notre petit salon, et ma fille +fit faire une flambée pour chasser l'humidité qui pénétrait partout. La +flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au milieu de la vaste cheminée, +et un semblant de confort régna dans le salon. Maurice prit son courage +à deux mains. + +--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera pas si mauvais demain +pour mon voyage. + +--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher d'importance. + +--Non, un voyage. + +Ma fille s'était redressée et regardait le jeune homme avec anxiété. + +--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser lever les yeux. + +--Pour Paris! répéta Suzanne. + +Elle joignit les mains sur ses genoux et nous regarda tour à tour. + +--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une voix singulièrement +altérée. + +--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le mensonge s'arrêta dans ma +gorge. + +--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en +s'adressant à moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui, +ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime, +et je l'aime! + +Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre nous, très-pâle, son +visage contracté, éclairé par les flammes capricieuses du foyer, elle +avait l'air de quelque divinité païenne acceptant un sacrifice. + +Maurice, éperdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrêta du +geste: + +--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me +désignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous +le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent +respecter en aimant, qui préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur +propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il +ennoblit l'âme et la rapproche de la perfection autant qu'il est +possible à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné une seconde +vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bénis, +Maurice, et je vous aime. + +Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais. +Qu'avais-je à dire? + +--Mon père vous a ordonné de partir? C'était son devoir; moi, je vous +prie de rester; peut-être mon père y consentira-t-il quand je lui aurai +parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour +même de son arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux +l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais +jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs. + +Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait été une des plus +pures de ma vie. + +--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par +surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je +suis, nous vivrons comme nous avons vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, +qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma vie s'en +ira avec lui! + +Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je n'eus pas le courage de le +prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et +s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette câlinerie +irrésistible qui lui était restée de son enfance. + +--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, j'ai été bien malheureuse; +me suis-je jamais plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un rayon de +joie qui me vient du ciel; je me croyais condamnée à l'éternelle +solitude; toi et moi, nous devions voguer à jamais par le monde sans +port et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai trouvé le repos... +Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connaître, celui +d'aimer dans le présent, de toute la pureté de mon âme, avec le devoir +et l'honneur pour étoiles? Dis, le veux-tu? + +Elle me regardait avec des yeux, de femme mûrie par la douleur, et qui +sait ce qu'elle veut... + +--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai mal mariée, je n'ai pas le +droit de te contraindre. + +Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le temps daller jusqu'à +l'escalier, quand je sentis la main de Maurice me retenir: + +--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en irai demain, venez assister +à nos adieux. + +Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et se laissa glisser à mes +genoux. Je la reçus à moitié route. + +--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, cher père,--j'avais fait ce +beau rêve,--il est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, je ne +croyais pas mal faire. + +--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que nous sommés malheureux! + +Après un montent de trouble, Maurice s'approcha de moi. + +--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été heureux, bien heureux de vous +nommer mon père. Tâchez qu'elle soit heureuse! + +--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant la main au jeune homme, au +revoir. Quoi qu'il arrive, nous nous reverrons. + +La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf heures, mais nous nous +séparâmes aussitôt, sur la convention de ne pas revenir sur ces adieux +le lendemain. + +Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre qui s'efforçait de mettre +tout le zèle possible dans son service du soir. + +--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me dit-il; la lettre est +partie. M. le maire a eu la bonté de m'indiquer toutes les formalités. +J'ai écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, quelle affaire +qu'un mariage! + +J'avais le coeur trop serré pour lui répondre. Je me hâtai de le +congédier. + +Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée, j'entendis un bruit insolite. +Comme je ne dormais pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma porte et +je prêtai l'oreille. On parlait dans la chambre de Suzanne. J'allumai +vite une bougie et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis +recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans frapper, je levai le +loquet, fermeture unique et primitive de toutes nos chambres, et je vis +Suzanne, assise sur son séant, en proie à une fièvre violente. Elle +gesticulait vivement, et parlait à voix haute. La vue de ma lumière lui +fit détourner la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma, et reprit ses +discours incohérents: + +--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque en bredouillant; je n'ai +rien fait de mal! Qu'est-ce que je veux? rien de mal! Alors pourquoi mon +père est-il si cruel? Vous savez bien, Maurice, que je suis une honnête +femme,--vous-savez bien que je tiendrai mon serment. Partez, partez; +allez vite, il ne faut pas mécontenter mon père! Il a été si bon pour +moi. Il souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez, allez! + +Et une plainte longue, douloureuse, succédait à ces discours. Je ne +savais que faire; je fis lever Félicie, pour employer quelque remède +domestique, de ceux qu'on a sous la main, et Pierre partit aussitôt pour +la ville, afin de ramener un médecin. + +Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le rencontrai dans la salle, +tremblant d'émotion et d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en +était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de son désespoir. + +--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte, me dit-il, je resterai en +dehors, mais laissez-moi l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce que +je souffrirais si vous me défendiez de rester là. + +Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour se soutenir. + +--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne dont le délire augmentait, +c'est mon mari malgré tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux +pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de suite. Père, cria-t-elle, +tu n'es pas là... je lui tenais les mains. Ah! le misérable, il +m'entraîne, il va m'enlever, père... Je ne veux pas, non, non... +Maurice! + +Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un appel désespéré. Maurice n'y +résista pas, il bondit dans la chambre et se laissa tomber à genoux près +du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait reconnu aucun de nous, poussa +un cri de joie, lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue sur ses +cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent une douceur céleste: + +--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, tu ne me laisseras pas +enlever? + +Non, non, répétait Maurice éperdu. Je ne veux pas aller avec lui. +Assieds-toi là. + +Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle murmura encore quelques +paroles incompréhensibles, puis se laissa retomber sur l'oreiller, et +s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis plus profond, toujours +sans quitter la main de Maurice. + +Au petit jour, le médecin arriva. Il examina Suzanne pendant son sommeil +et ne voulut pas qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager à +une forte commotion; la moindre émotion pouvait provoquer une fièvre +cérébrale; mais avec un repos parfait, il n'y avait probablement rien à +craindre. + +--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche à Vernex, qu'il prit +pour mon gendre, pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On la +tuerait, et ce ne serait pas long. + +Il se retira après avoir prescrit une potion calmante. + +Suzanne dormait tranquillement. Un peu de rougeur à ses joues, un peu de +chaleur à ses mains étaient les seules traces de la terrible secousse de +la nuit; au premier mouvement qu'avait fait Maurice pour retirer sa main +elle l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement douloureux. + +Il me regarda de cet air soumis et malheureux qui me fendait l'âme. + +--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi qui vous conjure de rester. + +Il me remercia d'un mouvement des lèvres, puis détourna son visage et le +plongea dans l'oreiller de Suzanne, sans parler. + + + + + XXXVIII + + +Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut qu'un vague souvenir de ce qui +s'était passé. La vue de Maurice la troubla tellement, que je crus une +explication nécessaire: + +--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je; j'ai prié notre ami de +rester pour m'aider à te soigner. + +Elle se rappela soudain, devint rouge, puis pâle. Son cerveau affaibli +ne lui permit pas de longues réflexions; elle se laissa aller sur +l'oreiller avec un air heureux: + +--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont elle avait lâché la main en +ouvrant les yeux.. + +Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre sans dire un mot. Ma +fille n'insista pas, et il ne fut plus question de départ. + +Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent encore. Elle avait le +délire à la même heure, et se débattait contre son mari qui voulait +l'enlever. La voix et la main de Maurice seules pouvaient ramener le +calme. J'appris alors, par la force de cette obsession, quelles +épouvantes ma pauvre enfant avait subies en silence. Que de fois, depuis +notre fuite, elle avait dû s'éveiller en sursaut, glacée par l'angoisse +de voir son mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations inconscientes +me livrèrent son secret, et je reconnus que, pour se taire et paraître +joyeuse, elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus de son âge. + +J'appris encore autre chose, et cette découverte jeta sur mon esprit une +teinte de mélancolie qui fut longue à dissiper: j'appris que du jour où +notre enfant aime, nous autres parents, nous ne sommes plus que bien peu +de chose auprès de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné d'assez rudes +leçons pour que j'eusse le courage d'envisager ma peine et de tâcher de +lui trouver un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: un +autre père l'eût peut-être fait; moi je me contentai de reconnaître que +plus l'enfant élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure, +plus l'amour a de prise sur ce jeune coeur, et plus, par conséquent, +nous pauvres vieux, devons passer au second plan. Je reconnus aussi que, +si Suzanne avait donné le meilleur de son âme à ce jeune homme, elle +m'avait gardé pour dédommagement toutes les adorables caresses, toutes +les grâces charmantes que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A +Maurice, elle avait donné sa vie, mais tous ses regards, toutes ses +tendresses étaient pour son vieux père. C'est ainsi qu'elle me +remerciait de lui avoir laissé son bonheur. + +Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le corps est si souple et si +résistant! Il faut si peu de chose pour lui rendre son élasticité! A la +fin de la semaine, elle put marcher dans le jardin et rester quelques +heures au grand air sans trop de fatigue. Rien n'était changé dans ses +relations avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient +absolument satisfaits de leur sort. Elle lui tendait la main le matin et +le soir,--il la laissait retomber aussitôt,--un indifférent n'eût jamais +pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous cette glace, je voyais couver, +grandissant chaque jour, une passion irrésistible qui menaçait de nous +engloutir tous dans quelque catastrophe. + +J'étais résolu à n'être pas complice de la chute de ma fille. Le jour où +j'aurais la certitude qu'il s'était passé entre eux quelque chose, +d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant ma fortune et ne +gardant pour moi que le souci de mon honneur. Que me fallait-il pour +vivre? Un morceau de pain,--et pour peu de temps, car j'étais bien +certain de ne pas résister longtemps au chagrin d'avoir perdu Suzanne. +C'est alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était donc pour en arriver +là que je l'avais élevée avec tant d'amour! C'était pour cela que je +l'avais arrachée à son mari! + +C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours! Que de fois pendant +que tout dormait dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai la +chère image pour lui demander conseil! Mais je n'obtenais pas de +réponse, car dans ce dédale de perplexités son esprit droit et honnête +lui-même se fût perdu. + +Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, véritable suicide +moral, les deux amants, encore innocents, savouraient à longs traits +l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque recueillie sous le +poids de ce grand bonheur d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait +grandie et transfigurée par le rayonnement de son âme... Chère et chaste +enfant, j'étais bien sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait +d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus haut degré l'horreur de +la boue. De plus que les ingénues, elle avait gardé des réalités du +mariage un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut sur un piédestal, +au delà des atteintes d'une passion terrestre. Maurice était le plus +honnête, le plus chevaleresque des hommes; livrée à son respect, Suzanne +eût pu traverser l'Océan,--mais ils n'étaient après tout que de chair et +de sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la sève montait +dans leur coeur!... + +Un jour je les regardais le long de la falaise: ils s'étaient quelque +peu éloignés de la maison, mais toujours à portée de la vue et presque +de la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où précisément il +m'avait arraché à une mort peu douteuse, le jour qui avait décidé de nos +destins: sa pensée de prévoyance n'était point restée stérile. Dès que +Suzanne s'était remise, il était venu lui-même avec Pierre, à cet +endroit, apporter des mottes de gazon pour en faire un parapet. Une +investigation attentive de la falaise, vue d'en bas, lui avait démontré +que les terres détrempées ne tenaient plus que par les racines des +herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et c'est à cette distance qu'il +avait établi ce mur protecteur, destiné à garder de mal les rares +passants de la falaise, enfants du village, douaniers, et nous-mêmes. Il +travaillait, remuant à pleines mains la terre humide de rosée qui +laissait ses traces à ses doigts, elle le regardait, de temps en temps, +ils se souriaient, et je devinais, à l'attitude de ma fille, qu'elle +était satisfaite de lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le +voir travailler comme un ouvrier. + +Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des conventions mondaines! +Ils ne craignaient, ni l'un ni l'autre, les souillures du travail +matériel. C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient leurs +préoccupations! + +Je pensais à beaucoup de choses, quand la voix de Pierre me tira de ma +rêverie: + +--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? me disait-il. + +--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel propos? + +--C'est que le patron d'une barque est venu demander tantôt si monsieur +ne voulait pas se faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y va +toutes les semaines... et aux îles anglaises presque tous les jours; ils +sont trois patrons... + +--Qui font de la contrebande? interrompis-je. + +--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, puisqu'ils feraient payer la +douane à monsieur! + +Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument. Évidemment, si je payais +les droits de douane, je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir +si ces droits seraient versés dans la caisse de l'Etat. Mais ce +n'étaient pas mes affaires. + +--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y eût des correspondances +régulières avec l'étranger dans ce pays perdu. + +--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, là-bas--Pierre indiquait +un petit havre à quatre ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils +vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui voyagent... Je leur ai +dit de me rapporter des couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance. +Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler! + +--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler avec des couverts en +métal anglais! Est-ce bientôt, ajoutai-je plus poliment, que Félicie +quitte le célibat? + +--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en se rengorgeant. Nous sommes +déjà affichés. + +Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il y aurait six mois que nous +habitions Faucois. + +--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise. + +--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie, et à Paris aussi. + +Je bondis. + +--A Paris? où? + +--A la mairie du deuxième, monsieur, rue de la Banque, puisque c'est +notre dernier domicile. + +--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez perdus! + +--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant de plusieurs pas. + +Quand il se trouva acculé contre le mur, il resta les yeux fixes, les +bras ballants. Je devais avoir l'air assez farouche, car il était +littéralement muet d'épouvante. + +--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie, vous êtes affichés rue de la +Banque, n'est-ce pas? Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a +intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos traces, et en voyant vos +deux noms, il ne devine que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là +un beau chef-d'oeuvre!... + +--Que faut-il faire, monsieur? demanda le pauvre diable complètement +anéanti. + +Je restai anéanti aussi, pendant un moment qui dut lui paraître long. +Tout à coup une idée me vint: + +--Il faut courir après votre contrebandier, et lui dire de tenir une +barque prête pour nous, afin que nous quittions le pays sans perdre un +moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on vous demandera, et dites +que c'est une fantaisie de touriste. Mais allez donc! + +--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme ça, +Félicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de +domicile, ce sera toujours à recommencer, et nous serons vieux avant que +monsieur ait choisi un endroit pour y rester. + +Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le +temps de rire de lui, ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine +pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien des années, et je +n'avais pas le droit de sacrifier à mes besoins le bonheur de cet +honnête serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout +arranger. + +--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous +viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici, +vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres maîtres qui sont allés +se promener aux Iles. Avez-vous compris? + +--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui retrouva ses jambes de +quinze ans pour courir au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment; +il avait pris par le plus court et s'en allait à grandes enjambées le +long de la falaise, par le côté opposé à celui qui menait à la ville. + +Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler, +sans même se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs +êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre! + +--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en +aille. + +Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, absorbés par la +pensée l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi +que la décision que j'avais prise. + +--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux +partout! + +C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de +Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se +troubla et disparut. + +--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je ne me souciais pas de le +laisser seul avec elle. + +Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas pour moi autant de larcins +à mon destin cruel? Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en +souriant. + +Maurice entra dans la maison, prit les pistolets et tout ce qu'il nous +fallait, et nous nous dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une +demi-heure, nous nous arrêtâmes. + +--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice. Jamais il ne manquait une +occasion de me faire plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était +pas vrai. + +Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai les pistolets que +je remis dans la boîte. + +--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant autour de lui. + +--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque pas de petites clefs à la +maison, nous en trouverons une. + +Nous revînmes à pas lents. Le temps était gris, le vent soufflait par +rafales. Déjà les jours précédents nous avions eu d'assez fortes +bourrasques; la falaise était glissante; une sorte marée, la semaine +précédente, avait roulé des blocs de rochers jusque sur le galet, +au-dessous de nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup parce que +j'avais la fièvre intérieurement. Maurice s'en aperçut, ôta sa vareuse +et m'obligea, malgré mes refus, à la garder sur mes épaules, pendant +qu'il marchait dépouillé à mon côté. + +--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, plus respectueux, plus +tendre! Pourquoi faut-il que cet homme fait pour que je l'aime doive +être mon ennemi, en me prenant mon enfant! + +Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en tempête et frappait de +grands coups dans nos fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel +vacarme au dehors que je crus à quelque accident. C'était simplement un +volet détaché qui frappait le mur. Le tonnerre se mit aussi de la +partie, et, pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen d'échanger une +parole. + +Dès que le calme se fut un peu rétabli: + +--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, si la mer ne se remet pas? + +--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel est d'échapper aux +poursuites. + +--Mais s'il y a danger? fis-je observer. + +--Qu'importe, puisque nous serons ensemble! + +Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson cette phrase arrachée au +plus profond de leurs coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette +coïncidence. Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre de leur passion +les emportaient malgré eux. Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se +joignirent, et je sentis que j'allais cesser d'être le plus fort. + +Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des papiers pendant une partie de +la nuit. Rien ne devait rester derrière nous qui pût trahir notre +identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin, chacun se retira, +brisé de fatigue, pour prendre un peu de repos. Pierre m'avait loué une +barque. La marée serait propice à dix heures du matin, le vent était +bon, quoique la mer fût encore houleuse du grain de la veille; mais ce +n'était pas une considération de cet ordre qui devait nous arrêter en un +tel moment. + +J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une carriole empruntée, +afin d'épargner à ma fille la fatigue d'une longue marche. Mais, comme +le chemin était assez mauvais devant la maison, il fut convenu qu'on la +conduirait jusqu'à un endroit sec, un peu plus haut sur la falaise, et +que nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes devant un frugal +repas préparé par Félicie qui laissait tomber de grosses larmes dans les +assiettes. + +--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie, lui dit Suzanne, vous serez +mariée dans quinze jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à plaindre, +vous! + +--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût vous en arriver autant! dit +naïvement la bonne fille. + +Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot presque brutal dans sa +simplicité venait de blesser sa dignité féminine. Un certain malaise +nous saisit tous les trois. + +--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la bien en vue, Pierre, +sans cela je l'oublierais. + +Nous terminions notre repas lorsque Pierre m'annonça la visite du +propriétaire de là maison. Il avait vu nos bagages dans la carriole et +venait prendre congé de nous. Comme les visites de province n'en +finissent pas si l'on n'y met bon ordre, je sortis de la maison pour +l'empêcher d'y entrer, et je donnai en même temps l'ordre de conduire la +carriole à l'endroit où elle devait nous attendre. Je la vis bondir à +droite et à gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin, et je +descendis dans le jardin pour recevoir mon hôte importun. Maurice et +Suzanne rentrèrent dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait le +couvert. + +Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors du jardin, sur la falaise, +me racontait ses malheurs: la pluie de la veille avait percé son toit, +une pierre tombée lui avait tué une poule. + +--Vous avez bien mauvais temps pour votre voyage, me dit-il, mais voici +des particuliers qui viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau +temps hier non plus. + +Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait, et je vis arrêtée +sur la route une voiture de louage, près de laquelle deux individus +d'une classe que je ne pus définir se dégourdissaient les jambes au +moyen d'un peu de gymnastique. A cent pas devant moi, abritant ses yeux +de la main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy me regardait +attentivement... + +Je sentis un coup si violent au coeur que je faillis perdre pied. Mon +interlocuteur, qui avait remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil +curieux. + +--Vous le connaissez donc, ce monsieur? fit-il. + +--Je crois que oui, mais il ne peut avoir grand'chose à me communiquer. +Je vous en prie, mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils partent +sans m'attendre, je les rejoindrai dans un instant. + +--Les enfants? fit le Normand d'un air futé, la jeune dame n'est donc +pas votre femme? On disait dans le pays que c'est votre fille, c'est +donc vrai? + +Je fis un geste de colère,--mon Normand s'écarta de quelques pieds,--M. +de Lincy approchait à grands pas. + +--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous. + +Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, je descendis +au-devant de mon gendre. Une rencontre étant inévitable, autant valait +ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de +m'obéir, se retira un peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près, +mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours. + +--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous +pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre +Pierre a été roussi par le flambeau de l'hymen. + +J'étais décidé à jouer cartes sur table. + +--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la +laisser? + +--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition semblable, dit +Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est +ma femme que je veux, et je me suis arrangé pour la ramener au domicile +conjugal.--J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, ajouta-t-il +avec un sourire faux sur sa face blême. + +Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, détendus, lui donnaient +dix ans de plus que son âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais, +j'en suis sûr, plus jeune que lui. + +--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas! + +Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement construit par +Maurice, je m'arrêtai, M. de Lincy se mit à faire des trous dans le +gazon avec sa canne. + +--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son +ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas. + +--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées. + +Son insolence m'exaspérait. + +--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid, tout cela n'est que des +phrases; j'ai la loi pour moi. + +Avec sa canne il fit voler dans le précipice une motte de terre arrachée +au parapet. + +--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est vous et votre fille qui +êtes en contravention. + +Une seconde motte suivit la première. + +--C'est à vous de voir si vous voulez que j'agisse légalement ou si vous +préférez me rendre ma femme, comme il convient entre gens du monde, sans +bruit et sans scandale. + +Les mottes de terre volaient toujours sous les petits coups pressés de +sa canne. + +--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce mur est là pour quelque +chose, il y a un abîme au-dessous... + +--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent dans les abîmes, fit-il avec +un cynisme révoltant, cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie +sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir le parapet avec une +sorte de joie froidement féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un +but dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon, comme je l'entends; +le reste me chault peu. + +Il asséna un coup vigoureux à la dernière motte qui disparut; je crus +sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de +Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souillé. + +--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'êtes pas de +force à lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche +sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre +de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plaît. + +Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et, à mon +inexprimable douleur, j'aperçus Suzanne qui, inquiète de mon absence, se +dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas +d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas. + +--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez pas cette fois. + +Il s'élança vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je +passai devant mon Normand, toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai +le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle à +manger, attendaient de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus. +Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite. + +Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi. +A la vue de Maurice, ses traits exprimèrent une joie railleuse plus +horrible que tout le reste. + +--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout à +l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas +menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant délit d'adultère, +sous le toit paternel, ce qui empêchera votre père de vous réclamer +efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle. + +--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un lâche! + +--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me +tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient. + +Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je détournai son +bras et lui arrachai son arme. + +--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement séparé d'elle, +mais moi! + +Lincy profitant de cette diversion, avait bondi sur sa femme et +cherchait à l'entraîner. + +--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi! + +Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa détresse, c'est moi qu'elle +appelait, non Maurice! + +--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille libre, ou je vous tue! + +--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il, et il essaya d'enlever +dans ses bras Suzanne qui s'accrochait à la table. + +--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta la joue de Lincy. + +Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette de mon pistolet, et le +coup partit,--mais dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser un de +ceux qui m'étaient chers,--la balle se perdit dans le mur. + +Lincy avait quitté le bras de ma fille. + +--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi? Nous verrons si vous oserez +résister à la loi. + +Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui, +mais je le manquai également. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais +de colère. + +--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la +barque est prête, allez! + +--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant de ses bras. + +--Je reste pour protéger votre retraite. Suzanne fit un geste énergique +de négation. + +--Partez, répétai-je avec toute mon autorité paternelle, je le veux! +Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais, +obtenez un divorce et mariez-vous. Allez. + +Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis +pour défendre l'entrée de la maison. Ils prirent le chemin de traverse, +et j'attendis. + +Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un court colloque, les deux +agents de l'autorité l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en +courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un geste de triomphe en me +désignant les hommes qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la +détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment où j'allais peut-être +commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra +sous Lincy, et il roula dans le précipice. + +Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de l'abîme nouvellement +creusé; la terre, minée par la tempête de la veille, avait cédé sous le +poids du misérable, précisément à l'endroit où il avait démoli +cruellement le parapet protecteur élevé par Maurice. Au hurlement du +malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui +couraient dans la direction opposée, se retournèrent: ils restèrent +pétrifiés. Les agents descendirent aussitôt, le secours fut promptement +organisé; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne +fut qu'un cadavre. La mort avait été instantanée, car ces rochers sont +autant de pointes d'aiguilles. + +Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'étais complètement +incapable de réfléchir. La disparition subite de cet homme dans notre +existence était une délivrance si inattendue que mon cerveau ébranlé fut +quelque temps à s'en remettre. + +--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement dès le premier +choc. + +--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré cette fois; j'en porterai +témoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de +dessous une pierre. + +A présent que mon gendre était mort, il était de mon côté. + +Le corps de M. de Lincy fut transporté dans notre maison; mes enfants, +car Suzanne et Maurice étaient désormais également mes enfants, se +rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations et tout le +lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents, +amenés pour nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins et les +plus puissants auxiliaires. + +Mon gendre fut enterré dans le cimetière de Faucois. Une grande croix de +fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter +des fleurs. + +Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car nombre d'affaires exigeaient +notre présence. L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour +Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au delà du bonheur qu'ils avaient +goûté dans notre désert maritime. + +Elle finit cependant, cette longue année, et, sans cérémonie aucune, +avec le docteur, notre notaire et deux employés pour témoins, je remis +ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils. + +Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, malgré la catastrophe +de la falaise, il avait procédé au mariage dès qu'il avait eu ses six +mois de domicile. + +Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, depuis qu'elle n'a +plus besoin de déployer les qualités viriles de son coeur noble et bon, +elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses défauts se +montrent spécialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle +recommence pour eux les mêmes tyrannies que jadis elle exerçait sur moi +pour ma fille; et je ne serais pas étonné, si nous sommes encore tous +deux de ce monde, que, dans quelques années, elle me fit retourner au +catéchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son +arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde +appelle Suzon pour la distinguer de sa mère. + +J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, à me sentir triste de +n'être pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consolé +depuis une découverte que j'ai faite, il y a déjà quelque temps. C'est +que mon petit-fils, M. Robert, me préfère à son papa et même à sa maman! +Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est +un être jaloux et ambitieux. + +Quand on ne rêve pas un empire, on rêve d'être le premier et l'unique +dans le coeur d'un bambin de quatre ans. + +Lisbeth est venue nous voir il y a quelque temps; elle et ma belle-mère +se sont tellement prises en affection que je prévois un va-et-vient +continuel sur la route du Maçonnais. + +Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont trouvé l'amour, le vrai, +et, quand on le possède, le mariage est la réalisation suprême du +bonheur sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, parce que tout +est partagé. + +Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends rien, plus ils vont en +vieillissant, plus ils s'aiment! Je suis persuadé que l'amour est comme +le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant. + +Et si M. de Lincy n'était pas mort? + +Très-probablement je l'aurais tué, et alors, comme il le disait, +j'aurais passé en cour d'assises. + +Quand je repense à cette heure si féconde en péripéties, je me dis qu'il +a fort bien agi en démolissant le parapet de Maurice. + +Et maintenant je pense à ma chère femme envolée avec une douceur +toujours croissante, car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse. + +FIN. + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS *** + +***** This file should be named 24305-8.txt or 24305-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/0/24305/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24305-8.zip b/24305-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9ac9195 --- /dev/null +++ b/24305-8.zip diff --git a/24305-h.zip b/24305-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e0b1846 --- /dev/null +++ b/24305-h.zip diff --git a/24305-h/24305-h.htm b/24305-h/24305-h.htm new file mode 100644 index 0000000..02a327a --- /dev/null +++ b/24305-h/24305-h.htm @@ -0,0 +1,10245 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Suzanne Normis, par Henry Gréville</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Suzanne Normis + Roman d'un père + +Author: Henry Gréville + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24305] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h1>SUZANNE NORMIS</h1> + +<h2>ROMAN D'UN PÈRE</h2> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>HENRY GRÉVILLE</h3> + +<h6>Huitième Edition</h6> + +<h3>PARIS</h3> + +<h4>E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4> + +<h5>RUE GARANCIÈRE, 8</h5> + +<h4>1879</h4> + +<h6><i>Tous droits réservés</i></h6> + +<br><br> +<h2>SUZANNE NORMIS</h2> + +<h3>ROMAN D'UN PÈRE</h3> + +<br><br> +<h3>I</h3> + +<p>...Le docteur, penché sur la poitrine haletante +de ma pauvre femme, l'ausculta avec attention, +puis la reposa tout doucement sur son +oreiller.</p> + +<p>--Encore un peu de patience, chère madame, +lui dit-il avec bonté: cela va déjà un peu mieux, +et bientôt...</p> + +<p>Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de +fièvre. Le docteur se tut, et pressa la main +blanche, presque transparente qui reposait sur +le drap.</p> + +<p>--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là, +reprit-il en griffonnant une ordonnance; et +demain, nous verrons. Je passerai dans la soirée. +Au revoir; bon courage.</p> + +<p>Ma femme répondit d'une voix claire et distincte:</p> + +<p>--Adieu, cher docteur, merci.</p> + +<p>Le médecin disparaissait sous les rideaux de +la porte; je le suivis dans le salon voisin.</p> + +<p>--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa +voix et ses paroles avaient un peu +calmé mes angoisses.</p> + +<p>Il se retourna vers moi, et me serra les deux +mains... Ses bons yeux gris clair, pleins de pitié +et de douleur, me firent l'effet de deux couteaux +de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés +dans la poitrine; je répétai machinalement:</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--La fièvre va tomber d'ici deux heures, +dit-il, et ensuite... Prenez garde, ajouta-t-il en +me serrant le bras, elle peut vous entendre...</p> + +<p>Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, +la déchirant, la torturant. Je fis un mouvement +pour me dégager le cou; j'étouffais.</p> + +<p>--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez +une fille.</p> + +<p>--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement +que j'en fus étonné moi-même.</p> + +<p>Il me semblait que j'étais environné d'un +océan de glace.</p> + +<p>--Mon pauvre ami, dit le docteur après un +silence, elle ne souffrira pas beaucoup; le plus +dur est passé.</p> + +<p>--Alors, demain?</p> + +<p>--Ce soir peut-être, demain matin probablement. +Je reviendrai. Je vous demande pardon +de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre +ailleurs.</p> + +<p>--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. +Vous voyez, je suis calme.</p> + +<p>Il s'enfuit presque en courant.</p> + +<p>Je fis un effort inouï pour composer mon +visage, puis je revins lentement sur mes pas. +Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte, +et je me retrouvai en face de ma femme.</p> + +<p>Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues +anciennes et la maladie récente, malgré la mort +qui allait me la prendre. Au fond de ses grands +yeux bleus qui me regardaient tristement, que +d'expressions diverses, toutes plus chères les +unes que les autres, se retrouvaient confondues! +Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et +nous nous étions tant aimés... et nous n'étions +mariés que depuis six ans!...</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme +pendant que je me penchais sur elle, couvrant +de baisers timides son front et ses cheveux noirs, +si doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à +ses genoux sur le drap brodé.</p> + +<p>--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma +chérie, lui dis-je en continuant à l'embrasser afin +qu'elle ne vit pas mon visage; je me sentais très +calme cependant, et, sinon résigné, au moins +prêt à tout.</p> + +<p>--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à +elle-même; et quand la fièvre sera tombée, je +m'en irai.</p> + +<p>Un petit piétinement derrière une porte placée +auprès du lit me coupa la parole. La porte s'ouvrit, +et notre fille Suzanne entra sur ses deux +petits pieds encore incertains.</p> + +<p>--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui +revient au nid, maman et papa! voilà!</p> + +<p>De ses toutes petites mains gantées de moufles +en laine, elle serrait sur sa poitrine un bouquet +de lilas blanc. La bonne qui la suivait me dit +que, depuis le moment où elles étaient entrées +clans le magasin de fleurs, Suzanne n'avait pas +permis qu'on touchât à son offrande.</p> + +<p>La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du +lit de sa mère qui lui souriait... et de quel sourire! +La vieille bonne détourna la tête et se sauva +tout à coup dans la pièce voisine.</p> + +<p>--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, +en tendant les bras.</p> + +<p>Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. +Elle n'avait pas donné à sa bonne le temps de +lui ôter sa toilette de promenade. Les petites +bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe +d'étoffe moutonnée, le petit chapeau de fourrure, +toute cette blancheur lui donnait l'apparence +d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à +pleines mains le bouquet de lilas et le déposa +sur la poitrine de sa mère.</p> + +<p>--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a +acheté.</p> + +<p>Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes +sur le lit, et se précipita au cou de sa mère. +J'étendis les bras pour épargner à ma pauvre +femme la secousse trop brusque.</p> + +<p>--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. +La petite fille couvrait de baisers délicats les +cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait +une place pour chaque baiser, et souriait après +l'avoir déposé bien doucement. Elle fit ainsi +tout le tour du pâle visage dont les yeux s'étaient +fermés sous ses caresses.</p> + +<p>--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les +mains.</p> + +<p>Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma +part de baisers. Ma femme avait rouvert les +yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le +long de ses joues. Je déposai l'enfant à terre.</p> + +<p>--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une +autre robe, dis-je à Suzanne.</p> + +<p>Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit +le chemin de sa chambre; arrivée sur le seuil, +elle se retourna, nous jeta une poignée de baisers, +et disparut. La musique de sa voix nous arrivait +comme un gazouillement... Je me hâtai de fermer +la porte, et je revins près de ma femme.</p> + +<p>Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est +en la soignant d'une longue et dangereuse maladie, +que ma femme avait contracté la bronchite +dont elle devait mourir. Jamais, depuis sa +naissance, Suzanne n'avait dormi dans une autre +chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu, +avec ses rideaux de mousseline brodée, ses noeuds, +ses houppes, ses franges, plus semblable à une +bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès +de l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches +nous avions passées ensemble ou tour à tour, +près de la pauvre petite qui ne pouvait pas venir +à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à +demeure près du lit était tout usé par les longues +stations de la mère qui avait endormi là son enfant +sur ses genoux.</p> + +<p>Et maintenant que Suzanne était sauvée, +maintenant que son petit râtelier complet s'étalait +triomphant dans ses rires joyeux, voilà que +ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses, +n'avait plus trouvé de force pour continuer son +oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort pendant +neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être +laissé voler l'enfant, prenait la mère!</p> + +<p>Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette +abnégation entière, je le sais... Mais nous avions +déjà perdu deux enfants; notre premier-né avait +été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques +d'une bonne anglaise, et le second, un +garçon aussi, avait été empoisonné par le lait de +sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie +mère pour la troisième fois, elle m'avait fait promettre +de lui laisser élever cet enfant-là.</p> + +<p>--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle +avec des yeux brillants de joie et d'espérance.</p> + +<p>Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix!</p> + +<p>Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je +reviens m'asseoir auprès de la mère. Elle n'avait +voulu personne auprès d'elle pendant sa maladie. +Les femmes de chambre et les gardes-malades +étaient sous la main, prêtes à secourir, mais nous +étions restés seuls ensemble; aucun tiers incommode +n'avait troublé la joie que nous éprouvions +--même à cette heure terrible--à nous trouver +l'un près de l'autre.</p> + +<p>--Comme elle est belle! dit ma femme en +serrant la main que je venais de mettre dans la +sienne.</p> + +<p>C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie +était concentrée sur cette petite tête blonde.</p> + +<p>--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir; +elle deviendra grande et belle, et elle t'aime tant!</p> + +<p>Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; +puis je me rappelai soudain que ces sortes de +maladies amènent toujours un mieux sensible +avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai +sur l'oreiller, ma joue contre la joue de ma +femme.</p> + +<p>--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment, +--ce que j'ai fait, il faut que tu le continues +promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande, +jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici, +--elle indiquait le petit lit;--que tu ne la confieras +pas à une bonne, même dévouée; que son +sommeil sera surveillé par toi, que...</p> + +<p>L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit, +ferma les yeux,--je crus que c'était fini.</p> + +<p>Quelques minutes après, je la croyais endormie, +elle rouvrit les yeux.</p> + +<p>--Le promets-tu? dit-elle.</p> + +<p>--Je le promets! répondis-je, le coeur plein +d'un ardent dévouement. Je te le jure sur nos + six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant!</p> + +<p>--Et elle sera heureuse?</p> + +<p>--Elle sera heureuse, quand je devrais être +malheureux! Au prix de tous les sacrifices, elle +sera heureuse!</p> + +<p>Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur +mon coeur, et elle me rendit mon étreinte avec +ses deux bras passés autour de mon cou.</p> + +<p>--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je +l'ai bien aimée; je crois que je l'ai aimée plus +que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi. +Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps +tu n'aies été que le second dans mon coeur?</p> + +<p>--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me +fâche pas; tu as bien fait; tout ce que tu as fait +est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...</p> + +<p>--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme +avec un soupir... elle serait morte!... Le docteur +a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle! +Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout +ce que tu voudras.</p> + +<p>Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait +d'ombre cette chambre où nous avions +été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, +cela seul eût suffi pour nous la rendre chère; +mais elle était encore pleine d'autres souvenirs. +Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions +appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses +petits pieds hésitants; le tapis bleu et blanc portait +les traces de plus d'un joujou brisé, de plus +d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au +printemps... «A présent que Suzanne est si +sage!» disait ma femme en souriant, la veille +du jour où elle était tombée malade.</p> + +<p>Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai +la veilleuse. Chaque minute m'emportait une +part de ma chère femme, et je ne voulais pas +d'intrus dans ces minutes solennelles..</p> + +<p>On vint me chercher pour dîner; je fis signe +que je ne dînerais pas. Ma femme n'avait plus +une notion bien exacte du temps. Elle était dans +un demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait +prédit le docteur.</p> + +<p>A huit heures, on m'apporta la petite fille, +déshabillée, dans sa robe de nuit, les yeux gros +de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans +avoir embrassé «maman».</p> + +<p>Je la pris dans mes bras et je la penchai bien +doucement sur la main de sa mère. Elle la baisa, +puis remonta jusqu'au visage.</p> + +<p>Ma femme ouvrit les yeux: une expression +presque sauvage passa sur sa figure; avec une +force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant +et la couvrit de baisers.</p> + +<p>--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant +sa menotte.</p> + +<p>Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, +et elle tomba aussitôt endormie.</p> + +<p>Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait +avoir oublié ce qui venait de se passer, et +ses yeux éteints ne voyaient que le vague.</p> + +<p>Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et +longues à la fois,--courtes, irréparables--et +quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré +dans les soixante minutes d'une heure!</p> + +<p>Les premières lueurs du jour se glissèrent dans +la chambre endormie. La petite n'avait pas bougé +depuis la veille au soir. A six heures, un beau +rayon doré passa entre les rideaux.</p> + +<p>Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai +d'elle, bien près, bien près, nos deux mains +nouées, pour un moment encore nos deux vies +confondues...</p> + +<p>--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la +voix encore endormie de Suzanne; et la petite +fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur +son séant. Ses deux mains rouges de santé se +cramponnaient au bord, et soutenaient son visage +mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés +tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus, +et elle riait à travers ses boucles mêlées.</p> + +<p>--J'aime maman! cria la voix angélique de +notre enfant.</p> + +<p>A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés +par la mort, et s'attachant à moi d'une étreinte +désespérée:</p> + +<p>--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.</p> + +<p>--Je le jure! répondis-je éperdu.</p> + +<p>Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la +chaise placée près du berceau, était presque venue +à bout de descendre. Ma femme relâchait +son étreinte... elle respirait encore cependant, +et elle comprenait... J'enlevai l'enfant, et du +même mouvement je la déposai auprès de sa +mère.</p> + +<p>--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant +de nous étreindre encore. Elle se laissa aller sur +son oreiller...</p> + +<p>Je mis dans la main de Suzanne le bouquet +de lilas oublié la veille sur le tapis.</p> + +<p>--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. + Effrayée par ma gravité inaccoutumée, par la +rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas +comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet +sur le corps de sa mère, et se rejeta dans mes bras.</p> + +<p>Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier, +--d'un geste je lui commandai le silence, et je +lui remis l'enfant.</p> + +<p>Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui +avait été mon épouse. Lorsqu'elle fut parée pour +le cercueil, vêtue de blanc et couverte de fleurs, +je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord +de ce petit lit d'enfant où elle avait laissé sa vie, +et je pleurai amèrement.</p> +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<p>La journée s'écoula comme toutes les journées +de ce genre; j'avais un chaos dans la tête, et je +serrai une quantité de mains sans savoir à quels +visages elles appartenaient. Mais le soir, que je +redoutais confusément, m'apporta une croix bien +lourde.</p> + +<p> On avait amusé Suzanne toute la journée au +dehors de la maison; le temps étant très-beau, +on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne, +ce qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, +et elle n'avait guère demandé sa mère +qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint +l'heure du coucher, ce fut une autre affaire.</p> + +<p>--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! +criait la petite, qui sanglotait à fendre son +pauvre petit coeur.</p> + +<p>Toutes les filles de service étaient là consternées; +la bonne ne savait plus à quel saint se +vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint:</p> + +<p>--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la +voir; mais elle dort, et elle a très-froid; il ne faut +pas crier, tu la rendrais malade.</p> + +<p>--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant +bien fort sans cesser de pleurer, mais +je veux la voir.</p> + +<p>Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai +dans la chambre. Le beau visage de ma pauvre +chère femme était plus beau que jamais; ses +traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire; +seuls les yeux étaient entourés d'une ombre violette.</p> + +<p>--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais +elle a bien froid, dis-je à Suzanne, qui regardait +les cierges avec étonnement.</p> + +<p> L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me +laissa la porter jusqu'à sa mère. Soutenue par +mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, +qui n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis +elle se rejeta vers moi et m'embrassa à pleine +bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides +du contact récent avec la mort. Je la serrai +comme si l'on eût voulu me l'arracher, et je courus +avec elle dans la pièce où l'on avait transporté +son berceau.</p> + +<p>Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession +de nous-mêmes; je la caressai, elle me +parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. +Au matin, ce fut bien autre chose. Suzanne +avait oublié les impressions de la veille, ou du +moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. +Elle s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa +mère et moi... Et ses larmes recommencèrent à +couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était +pas auprès de son berceau, comme autrefois.</p> + +<p>--Maman est partie, lui disais-je en vain: +elle reviendra, tu la reverras, mais elle est partie +pour aller se guérir; tu sais bien qu'elle était +malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se +guérisse?</p> + +<p>--Je veux bien, criait la petite affolée de +douleur, mais je veux aller avec elle!</p> + +<p>Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons +pendant cette matinée aurait suffi à construire +une maison. Tout cela l'amusait un moment, +puis revenait la plainte obstinée:--Je veux +maman.</p> + +<p>Elle me demanda sa mère pendant dix mois. +Tous les jours, sans se lasser, elle répétait la +même question et recevait la même réponse.</p> + +<p>Un jour, me voyant écrire:</p> + +<p>--Tu écris à maman? me dit-elle.</p> + +<p>--Pourquoi crois-tu cela?</p> + +<p>--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que +je veux la voir.</p> + +<p>Ah! chère petite orpheline, que de larmes +tombèrent sur ton berceau pendant que tu dormais, +les bras étendus, rejetée en arrière, dans +la plénitude de la vie et de la santé! Heureusement +tu ne les as pas vues. Comme je l'avais +promis à ta mère, malgré bien des épreuves que +je n'ai pu t'épargner, tu as été heureuse.</p> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<p>J'étais veuf depuis environ trois semaines, et +je commençais à peine à envisager l'avenir, +quand je reçus diverses propositions émanant +toutes de parentes bien intentionnées, et qu'à ce +titre je dus subir avec les dehors de la plus parfaite +reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et +sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse +probablement manqué aux lois de la bienséance, +en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis +encore, une gaieté déplacée.</p> + +<p>Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous +avions vécu dans la plus parfaite concorde, mais +je dois avouer que, pour arriver à ce résultat, +j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup +du mien. Grâce à cette heureuse harmonie +dans le passé, je vis arriver un jour madame +Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, +avec un grand voile de crêpe sur son +visage légèrement couperosé; elle commença par +embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant +à notre vieille bonne:</p> + +<p>--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec +la dignité qui ne la quittait jamais.</p> + +<p>Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, +le coeur tant soit peu gros de se voir ainsi congédiée, +et la bonne indignée intérieurement de +s'entendre commander. Je dois dire que Félicie +témoignait autant de mécontentement à recevoir +les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne +grâce à exécuter les miens.</p> + +<p>Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère +s'assit sur le canapé, porta à ses yeux son +mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se +moucha et me dit:</p> + +<p>--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle +pas en deuil?</p> + +<p>--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort +surpris, elle est en deuil!</p> + +<p>--Alors, vous avez l'intention de lui faire +porter le deuil en blanc?</p> + +<p>--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin, +à mon humble avis, de faire connaissance +avec les robes noires.</p> + +<p>--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma +belle-mère. Vous êtes le maître, étant chez vous; +cependant, j'aurais trouvé plus convenable... +mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non! +ajouta-t-elle en s'essuyant les yeux avec la bordure +noire.</p> + +<p>Un silence embarrassant suivit, car, avec +toute ma politesse, je me sentais incapable de +lui accorder voix délibérative, comme elle le +disait, dans mes propres conseils.</p> + +<p>--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle +enfin; et maintenant, que comptez-vous faire de +cette enfant?</p> + +<p>--Suzanne? fis-je innocemment.</p> + +<p>--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas +d'autre, que je sache?</p> + +<p>--Non, ma chère mère; eh bien, je compte +l'élever de mon mieux, et la rendre heureuse, +ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse +faite à ma pauvre femme.</p> + +<p>--Vous comptez l'élever... tout seul?</p> + +<p>--Pas absolument seul, répondis-je, non sans +une recrudescence d'étonnement à cet interrogatoire, +si savamment conduit. J'ai réfléchi depuis +que ma belle-mère avait de singulières aptitudes +pour la profession de juge d'instruction.</p> + +<p>Madame Gauthier déposa son mouchoir sur +ses genoux, et commença un discours. La substance +de ce discours, ou plutôt de ce sermon, +était: 1° qu'une jeune fille est, de tout au +monde, ce qu'il y a de plus difficile à diriger; +2° qu'un homme est incapable de diriger quoi +que ce soit, et spécialement l'éducation d'une +jeune fille; 3° que la mère elle-même est sujette +à commettre des erreurs dans une tâche aussi +délicate, mais que la grand'mère, parmi toutes, +excelle par principe à cet emploi; et, pour conclusion, +madame Gauthier m'annonça que, par +dévouement pour Suzanne et par pitié de mon, +malheureux ménage mal tenu, elle avait donné +congé de son appartement et condescendait à +venir demeurer chez moi, pour tenir ma maison +et élever ma fille.</p> + +<p>--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.</p> + +<p>Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché +par l'effroi; ma belle-mère se redressa comme +un cheval qui entend la trompette des combats:</p> + +<p>--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec +un calme qui redoubla ma terreur.</p> + +<p>Je vis que ce serait une bataille rangée, car +elle avait prévu ma résistance. J'avais repris +mon sang-froid et je fis face au danger avec +audace:</p> + +<p>--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant +affectueusement les deux mains,--cette marque +de tendresse avait un motif inavoué, peut-être +bien le désir de m'assurer contre la possibilité +d'un geste un peu vif,--ma chère mère, +voilà quinze ans que vous habitez votre logement, +il est plein des souvenirs de feu votre excellent +époux, c'est là que vous lui avez fermé +les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec +vos serviteurs, votre mignonne petite chienne, +vos meubles, tout votre passé, en un mot; je ne +puis consentir à ce que, par un dévouement +vraiment surhumain, vous renonciez à toutes +ces chères attaches. Ce serait un trop grand sacrifice.</p> + +<p>--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, +j'aime assez ma petite-fille pour le faire à son +intention.</p> + +<p>--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, +je ne puis l'accepter. Non, non, ma chère mère; +je serais un misérable égoïste. Vous m'avez parfois +reproché d'être entêté, ma résistance ne +doit pas vous surprendre. C'est mon dernier +mot. Je pressais affectueusement les deux mains +de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je, +de vous remercier de cette bonne pensée; je +vous en serai toujours reconnaissant.</p> + +<p>Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement +récalcitrantes, et je les reposai sur ses +genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma +belle-mère resta positivement pétrifiée.</p> + +<p>Un second silence suivit ma péroraison; mais +cette fois je me sentais maître du terrain. Madame +Gauthier se leva, toujours très-digne, +rabattit son voile sur son visage et se dirigea +vers la porte en disant:</p> + +<p>--Votre fille sera la première victime de votre +entêtement, mon gendre, et vous serez la seconde.</p> + +<p>--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je +devenais un profond diplomate; pour ne pas +vouloir vous imposer une gêne de tous les instants, +faut-il...?</p> + +<p>Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux:</p> + +<p>--Vous me croyez par trop bornée, mon +gendre, dit-elle avec une certaine supériorité, +--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, +vous avez peut-être raison, car, à coup sûr, je ne +voudrais pas de vous chez moi!</p> + +<p>Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, +dard émoussé qui ne m'atteignit pas très-profondément. +Cependant, comme elle ne manquait +pas d'esprit, nous restâmes dans de bons +termes. Mais au fond, tout au fond, elle ne me +pardonna jamais complètement.</p> +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<p> Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. +Nous finissions de déjeuner, Suzanne et moi, gravement +assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et je lui +apprenais à plier sa serviette,--art difficile +qu'elle ne s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque +mon domestique entra d'un air plus effaré +que de coutume; il devait être véritablement +ému, car il oublia de me parler à la troisième +personne:</p> + +<p>--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a +là une dame qui vous demande.</p> + +<p>--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est +pas la première fois que cela arrive; pourquoi +cet air inquiet?</p> + +<p>--C'est que, monsieur... elle a des malles +sur l'omnibus.</p> + +<p>--Quel omnibus?</p> + +<p>--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! +Je crus que Pierre avait des hallucinations; +son visage bouleversé me fortifiait dans cette +idée, quand j'eus une lueur d'en haut. Je me +dirigeai vers la fenêtre, et, écartant le rideau, +je vis en effet un omnibus de chemin de fer, +orné de deux ou trois malles, arrêté devant la +porte. Je revins à Pierre, et probablement j'avais +l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui +eut pitié de moi:</p> + +<p>--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de +payer l'omnibus? Elle s'est peut-être trompée, +cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom; +c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était +pas monsieur...</p> + +<p>--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, +à présent?</p> + +<p>--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait +pas de monnaie.</p> + +<p>--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je +le prends à l'heure. Et d'abord, faites entrer +cette dame.</p> + +<p>Pierre introduisit la dame,--et je compris +alors pourquoi le pauvre garçon avait été si fort +troublé. C'était une grande femme, maigre, basanée, +avec un châle jaune et des socques. Elle +se précipita sur Suzanne et voulut l'embrasser; +mais la petite, juchée dans sa haute chaise, se débattit +à grands coups de ses petits poings fermés, +et lui mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, +la femme au châle jaune se tourna vers moi avec +un aimable sourire, et me dit, non sans un fort +accent comtois:</p> + +<p>--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous +ne me reconnaissez pas, cousin?</p> + +<p>Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau +couvert de vignes, où nous allions grappiller la +vendange, mes frères et moi, quand nous étions +tout petits; on roulait sur l'herbe courte des +pentes, on se poussait pour se faire tomber, et +la cousine Lisbeth, de quelques années plus +âgée que nous, commise à notre garde, ramassait +les éclopés, les grondait, les embrassait, les +mouchait parfois, les époussetait toujours, et, +vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses +petites ouailles récalcitrantes.</p> + +<p>--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant +la main de bon coeur. Par quel hasard?</p> + +<p>Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de +la Restauration,--un mouchoir à carreaux qui +sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me +dit:</p> + +<p>--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...</p> + +<p>Je fis un signe de tête; chose singulière, la +banalité de cette phrase, répétée cent fois par +jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; +je pouvais désormais parler de «ce malheur qui +m'avait frappé», comme d'un malheur arrivé +à un autre: par moments, il me semblait que ce +n'était pas de moi qu'il était question; mais le +soir, en rentrant dans la chambre bleue, je me +retrouvais tout entier. Pour le moment, je me +sentais étranger à cette part de moi-même qui +s'absorbait si douloureusement dans le passé, +j'étais le veuf qui reçoit des compliments de condoléance.</p> + +<p>--C'est pour moi que vous êtes venue à +Paris? fis-je soudain. J'étais devenu extrêmement +sceptique à l'endroit des dévouements.</p> + +<p>Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de +brebis maigre, rougit, toussa, revint à son mouchoir +à carreaux, tortilla le coin de son châle +jaune et finit par dire:</p> + +<p>--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays +que vous étiez resté tout seul avec cette petite +mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez +bien aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre +maison en ordre...</p> + +<p>L'image menaçante de madame Gauthier se +dressa devant moi, et je reculai mentalement +devant sa vengeance.</p> + +<p>--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, +dis-je tranquillement, et nous voulons rester +seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à +Paris? je vous aurais engagée à aller les voir.</p> + +<p>Lisbeth perdit tout à fait contenance.</p> + +<p>--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, +j'étais venue pour rester chez vous, pour vous +rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer +comme ça!</p> + +<p>La douleur de ma cousine était sincère, et +je faillis m'y laisser prendre, mais la raison, cette +conseillère à tête reposée, me souffla que si je +permettais à Lisbeth de passer une nuit sous +mon toit, je ne pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.</p> + +<p>--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, +cousine, lui dis-je, et je sonnai.</p> + +<p>Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, +Suzanne, qui s'était fait descendre de sa +chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance +d'abord, et puis de plus près; le bon regard +l'attirait, le mouchoir à carreaux la repoussait, +mais le sac fut tout-puissant, et elle finit +par s'en approcher, le regarder avec soin, mettre +sa menotte dedans, et en retirer parmi divers +objets, étonnés de se voir réunis au grand jour, +une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes +firent sa joie, et, pour obtenir le bonheur +de les toucher, elle se décida à se laisser +embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses +sincères, j'eus tout lieu de le croire.</p> + +<p>Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai +ma montre.</p> + +<p>--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.</p> + +<p>--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.</p> + +<p>C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas +pour Paris... on dit que c'est si grand! Je m'en +retourne.</p> + +<p>--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre +omnibus est toujours en bas, il y a un train à +quatre heures quinze; nous allons nous promener +un peu dans ce grand Paris, et nous vous +reconduirons au chemin de fer.</p> + +<p>Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je +donnai l'ordre d'envoyer ma voiture à la gare +pour quatre heures, et je montai dans l'omnibus +avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de +joie de se voir dans ce véhicule étrange et nouveau +pour elle.</p> + +<p>Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, +ébahie, au milieu de nos merveilles; Suzanne +voulait à toute force la faire aller dans la +voiture à chèvres aux Champs-Élysées, et mon +refus causa quelques larmes. Pour consoler ma +fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus +bizarres, tous dus à l'initiative de Suzanne: on +mit successivement dans un plaid, acheté pour +la circonstance, un grand bonhomme de pain +d'épice, un coucou à réveil, un fourneau à faire +chauffer les fers à repasser,--celui-ci était un +désir de Lisbeth elle-même,--diverses boîtes +de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et +une langouste gigantesque, que Suzanne avait +volée à l'étalage d'un marchand de comestibles +pendant que j'achetais le coucou:</p> + +<p>--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! +avait dit la jeune vagabonde en apportant son +butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes +la dépassaient de toute leur longueur.</p> + +<p>Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et +ses bizarres colis dans la salle d'attente, je lui +remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un +billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, +pour son bulletin de bagages, et je lui promis +d'aller la voir avec Suzanne.</p> + +<p>Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et +que d'années devaient s'écouler avant l'exécution +de cette promesse!</p> + +<p>Quand je montai dans ma voiture avec ma +fille, celle-ci fit la moue.</p> + +<p>--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y +avait des fenêtres partout!</p> + +<p>L'autre, c'était l'omnibus.</p> + +<p>Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré +ses esprits, me dit d'un air modeste en m'ouvrant +la portière:</p> + +<p>--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti +d'avoir gardé l'omnibus.</p> + +<p>Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû +m'en vouloir mortellement, pleurait dans le +train en retournant chez elle;--elle m'avait +déjà pardonné. J'eus des remords, mais je les +étouffai.</p> +<br><br> + +<h3>V</h3> + +<p>Je reçus encore une douzaine de propositions +semblables; il m'en vint de tous les côtés, d'amis +et d'inconnus, par la voie des journaux et +par lettres anonymes. On eût dit que l'éducation +de Suzanne était un point capital dans la +politique européenne. Ma politique intérieure, à +moi, me fit considérer ces ennuis comme hygiéniques +au point de vue moral; car, dans cette +lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis +une fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, +et qui me fut plus tard d'un grand +secours.</p> + +<p>A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion +étrangère qui m'apprit à vouloir fermement, +ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et +l'adoration est un déplorable système d'éducation.</p> + +<p>Dans mon grand désir de la voir heureuse, +j'avais oublié que sa mère,--qui savait l'aimer, +elle,--avait dû résister quelquefois à de petits +caprices, de légers moments d'humeur; moi, +aveugle dans ma tendresse, j'avais tout accordé, +me faisant patient et débonnaire, de peur de +me voir quinteux et violent. Le résultat fut +complètement opposé à mes prévisions, mais il +dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère, +car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir +insupportable.</p> + +<p>C'est alors que je voulus déployer la fermeté +nouvellement acquise, dont j'étais si fier; mais +Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma +première révolte,--car les rôles étaient intervertis, +et c'est moi qui me révoltais contre sa +tyrannie,--ma première révolte la plongea +dans une profonde stupéfaction:</p> + +<p>--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; +je veux aller me promener!</p> + +<p>--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, +et tu ne sortiras pas.</p> + +<p>--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!</p> + +<p>Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, +avec une fixité étonnante, et semblait vouloir +faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence +de ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je +résistais, elle me regarda encore, mais cette fois +avec une sorte d'indignation.</p> + +<p>--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux +pas ce que je veux? Est-ce possible?</p> + +<p>Une fois convaincue que je ne voulais pas, +elle déploya une résistance au moins comparable +à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à +me faire une volonté, j'étais ébahi de voir une +petite fille de quatre ans me tenir tête. Je recourus +alors aux grands moyens.</p> + +<p>Certain jour, vers six heures, nous revenions +d'une longue promenade à pied;--je multipliais +ces exercices pour fortifier Suzanne qui +grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à +prendre sa poupée; et, après lui avoir conseillé +à plusieurs reprises de n'en rien faire, je lui avais +annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. +Elle s'était soumise à cette condition avec +un petit air entendu qui n'annonçait rien de +bon, et je m'attendais à un orage.</p> + +<p>En effet, comme nous passions sur le boulevard +des Italiens, Suzanne me tira par la main +et me dit:</p> + +<p>--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.</p> + +<p>Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient +que le moment de la lutte était venu. +Je lui répondis tranquillement:</p> + +<p>--Tu sais que tu dois la porter toi-même +jusqu'à la maison.</p> + +<p>Suzanne se remit en marche sans répondre. +Deux minutes après, elle réitéra sa demande, et +je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à marcher +en silence, et je m'applaudissais du succès +de ma fermeté lorsque tout à coup mon jeune +démon s'arrête, se campe fermement sur ses +deux petites jambes, et d'une voix claire comme +le cristal:</p> + +<p>--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes +ma poupée.</p> + +<p>Au son de cette voix vibrante, deux ou trois +passants s'étaient retournés; j'étais fort embarrassé, +et certes, si j'avais pu me tirer de là par +un sacrifice d'argent, j'aurais probablement +écorné sans regret ma fortune. Mais nul secours +n'était possible. Je pris donc ma fille par la +main et je voulus presser le pas... Elle se laissa +tomber sur l'asphalte, s'assit résolument par +terre, mit sa poupée devant elle et me cria, de +cette même voix perçante:</p> + +<p>--Je ne marcherai pas!</p> + +<p>Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle +qui grossissait autour de nous; les uns prenaient +parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je courais +risque d'être invectivé par quelque gamin +si la scène se prolongeait un instant de plus... +J'appelai toute ma raison à moi, j'enlevai la +petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de +laisser la poupée à terre, et je sautai dans une +calèche qui passait.</p> + +<p>--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en +lançant dans la calèche la poupée qu'il tenait +par une jambe.</p> + +<p>Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son +jouet; je le lui enlevai et je le rejetai sur le macadam, +où il fut broyé à l'instant par une voiture.</p> + +<p>--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en +larmes.</p> + +<p>--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un +ton sévère, et tu savais que je ne la porterais +pas.</p> + +<p>Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer +ses sanglots. Elle me boudait; je ne pouvais +apercevoir son petit visage sillonné de larmes, +mais je sentais de temps en temps le frémissement +de son vêtement contre le mien. Mon coeur +saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En +voulant briser sa résistance, avais-je perdu le +coeur de mon enfant?</p> + +<p>Cependant, en dedans de moi-même, il me +semblait avoir bien fait; nous rentrâmes à la +maison, toujours silencieux. Je la descendis de +voiture. Au lieu de m'embrasser, comme elle le +faisait toujours pendant ce rapide passage dans +mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis +rien.</p> + +<p>Le dîner était servi; elle mangea peu et en +silence; sa bonne vint la chercher pour la coucher; +elle s'approcha, mais sans me faire aucune +de ces caresses qui prolongeaient toujours d'un +quart d'heure au moins son séjour auprès de +moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et +partit, toujours muette.</p> + +<p>Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si +cette petite pouvait concevoir et conserver un +tel ressentiment, j'avais tout à craindre de l'avenir. +N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir +trop exigé d'un seul coup? N'aurais-je pas +dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une résistance +invincible? En cette circonstance, ma +chère femme ne serait-elle pas mécontente de +moi?</p> + +<p>J'interrogeais son souvenir à toutes mes +heures de détresse; je me dirigeai vers la chambre +bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de +Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur +l'oreiller, à la place où Marie avait rendu le dernier +soupir.</p> + +<p>--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que +penses-tu de moi? Ai-je bien fait, ai-je mal fait? +Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?</p> + +<p>Une larme que je ne pouvais plus retenir roula +sur l'oreiller, et je m'assis sur le lit, bien las, +bien triste.</p> + +<p>Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. +Je me penchai sur elle, ses grands yeux +brillants de larmes me regardaient dans l'ombre +des rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, +mais garda le silence.</p> + +<p>--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément +ému. Tu ne dors pas?</p> + +<p>--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, +parce qu'elle a fait de la peine à papa. Suzanne +a été méchante, oh! si méchante!</p> + +<p>Elle tourna son petit visage sur l'oreiller +qu'elle étreignit dans ses deux bras, et son pauvre +coeur se fendit en lourds sanglots. Je l'enlevai +du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait +l'air d'un ange. +Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais +avec moins d'amertume..</p> + +<p>--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton +père? lui dis-je.</p> + +<p>Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, +craignant, parmi pardon trop vite accordé, +de perdre le fruit de son repentir.</p> + +<p>--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis +que je t'ai fait de la peine, je n'ose plus +t'embrasser.</p> + +<p>Je la serrai dans mes bras pour tout de bon +cette fois, et je l'emportai sur le lit, à la place où +sa mère était morte.</p> + +<p>--Demande pardon à papa et à maman qui +est au ciel, et à qui tu as aussi fait de la peine.</p> + +<p>L'enfant joignit nos deux noms dans son +humble prière, et je sentis que ma femme était +auprès de moi.</p> +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<p>Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente +et d'une sévérité motivée, je réussis à +débarrasser Suzanne de ses velléités de domination; +une année assez tourmentée fut suivie d'une +autre plus facile, et nous entrâmes enfin dans +une période d'apaisement qui fut pour nous le +paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture +et de l'écriture; cette partie de ma tâche fut +douce et facile, car elle était désireuse de savoir; +si j'eusse voulu la croire, nous aurions passé +tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. +Mais des principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent +à nous entraîner régulièrement partout +où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au +bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe +promenade n'appartient pas encore à la poussière +et à la cohue. C'était à deux heures de +l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le +gazon.</p> + +<p>J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne +désirait pas d'autre société que la mienne. Elle +regardait d'un air dédaigneux les enfants qui se +promenaient en groupe, et me serrait la main en +passant auprès d'eux comme pour m'exprimer +sa joie d'être à mon côté.</p> + +<p>--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les +petites filles? lui demandais-je parfois.</p> + +<p>Elle secouait négativement la tête et répondait:</p> + +<p>--J'aime mieux rester avec papa.</p> + +<p>Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. +Nous étions assis au soleil, dans une allée; un +pensionnat de petites filles, très-correct, je dois +le dire: robes noires, ceintures bleues, petit +toquet de velours orné d'un pompon bleu, s'arrêta +en face de nous, et les enfants commencèrent +une de ces rondes où les couples défilent à +la queue leu leu sous les bras élevés de leurs compagnes. +La chaîne gracieuse se défaisait et se +reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre +moi, regardait de tous ses yeux, et de temps en +temps murmurait:</p> + +<p>--C'est bien joli!</p> + +<p>Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis +un instant, dit deux mots à l'une des grandes, +et celle-ci, prenant une des plus petites par la +main, s'approcha de notre banc.</p> + +<p>Elle me fit une révérence,--je dis me, car la +révérence était pour moi; et le sourire qui l'accompagnait +revenait à ma fille.</p> + +<p>--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse +consommée d'une femme du meilleur monde, +voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec +nous?</p> + +<p>La ronde continuait, avec le chant mesuré des +fillettes; Suzanne jeta un regard de côté sur la +chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.</p> + +<p>--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en +ôtant mon chapeau à la jeune pensionnaire, si +parfaitement élevée.</p> + +<p>--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant +encore.</p> + +<p>Elle descendit du banc, prit la main de la +jeune fille et s'avança vers le groupe. Le chant et +la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les yeux +curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur +elle. Ma petite sauvage rougit, perdit contenance, +retira vivement sa main, courut à moi, +me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», +le tout en moins de trente secondes.</p> + +<p>Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, +je fis un signe à Pierre, qui nous attendait +au bout de l'avenue, et nous montâmes en voiture.</p> + +<p>--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette +à mon côté et plus grave que de coutume, pourquoi +n'as-tu pas voulu jouer avec les petites filles?</p> + +<p>Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution +d'un problème véritablement au-dessus de son +âge.</p> + +<p>--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.</p> + +<p>Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. +Le soir même, je racontai cette petite scène à +ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait +jamais gardé rancune ni de ma résistance à +ses désirs, ni de l'impertinence par laquelle elle +avait clos jadis certaine conversation; une fois +par semaine environ, elle venait voir Suzanne, +et dînait avec nous. Comme l'enfant avait gardé +l'habitude de s'endormir aussitôt après le repas, +nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue +que parfois la soirée me semblait longue. Aussi, +je mettais en réserve pour ce jour tout ce que je +pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de +traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à +court.</p> + +<p>--Cette sauvagerie, me dit sérieusement +madame Gauthier, qui m'avait écouté sans sourciller, +est un grand défaut chez un enfant, et +surtout chez une fille. Il faudrait absolument en +corriger Suzanne.</p> + +<p>Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante +que voulait bien le dire madame Gauthier, +et je hasardai avec douceur:</p> + +<p>--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...</p> + +<p>--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse +timidité lui a fait beaucoup de tort, reprit +dogmatiquement madame Gauthier.</p> + +<p>Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais +jamais le plus fort avec ma belle-mère; aussi je +me gardai bien de rien dire.</p> + +<p>--Puisque vous avez amené vous-même ce +sujet de conversation, mon gendre, poursuivit +madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, +il est grand temps de mettre Suzanne en pension.</p> + +<p>--En pension! m'écriai-je en bondissant sur +ma chaise.</p> + +<p>--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! +Sa mère a été élevée en pension! Qu'avez-vous +à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé +de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?</p> + +<p>A tant d'interrogations diverses, je reconnus +que madame Gauthier avait préparé ses batteries +de longue main. C'était d'ailleurs son système, +et un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne +sais comment il se faisait toujours que je me laissais +prendre au dépourvu.</p> + +<p>Mon silence lui parut de la confusion, et elle +continua, triomphante:</p> + +<p>--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, +qui dirige à Passy une maison de premier +ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en +plus petit; ce sont probablement ses élèves que +vous avez vues aujourd'hui, et auxquelles Suzanne +a fait cette impolitesse... Dans six mois, +vous verrez comme elle sera changée!</p> + +<p>--Je serai bien fâché de la voir changée, +m'écriai-je hors de moi. Voir Suzanne pareille à +ces petites femmes parfaites... j'en serais au désespoir, +et puis grand merci pour votre succursale +du Sacré-Coeur. C'était un coup monté +alors, cette rencontre?</p> + +<p>--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit +beaucoup de sa hauteur, vous n'avez pas besoin +d'employer les grands mots pour une chose aussi +simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre +le Sacré-Coeur?</p> + +<p>--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en +pensant que j'avais trop à dire pour l'épancher +en une heure, et que par conséquent mieux valait +le garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, +ma chère mère, repris-je avec aménité, et surtout +je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en +pension.</p> + +<p>--Mais moi, mon gendre, mon intention à +moi n'est pas que ma petite-fille...</p> + +<p>--Et moi, ma chère mère, mon intention à +moi est d'élever seul ma fille.</p> + +<p>J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se +leva pour battre en retraite.</p> + +<p>--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la +seconde fois que vous me rappelez que vous êtes +le maître chez vous. C'est fort bien!</p> + +<p>J'avais bonne envie de lui faire observer que +ce n'était pas ma faute, mais je me contins. Elle +s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son enragé +besoin de domination lui dicta, dans le silence +des nuits sans doute, un plan machiavélique +dont l'exécution ne se fit pas attendre.</p> +<br><br> + +<h3>VII</h3> + +<p>Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans +fin, je fus agréablement surpris de voir madame +Gauthier aller et venir chez nous, comme si de +rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et +gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher +de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita +à dîner.</p> + +<p>Cette invitation était tellement en dehors de +ses habitudes que j'en conçus un étonnement +mêlé de quelque terreur. La saine raison me +démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir +l'intention de nous empoisonner à sa table, et je +conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand'mère.</p> + +<p>Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux +ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier, +qui firent l'accueil le plus favorable à sa +petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs +enfants, plus une vieille demoiselle.--Si +cette société n'avait rien de particulièrement +attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.</p> + +<p>--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère +en causant au coin du feu, après le dîner, +qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue +à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, +afin de me distraire. Je suis bien seule à présent...</p> + +<p>L'idée que ma belle-mère désirait se remarier +me traversa le cerveau, et je fus pris d'une terreur, +calmée instantanément par la réflexion que, +dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir +m'épouser.</p> + +<p>--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant +mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère +était plus habile que je n'étais capable +de le supposer, et elle me le fit bien voir.</p> + +<p>Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien +amener de particulier; mais un soir, quoique +j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai +au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, +presque noire, et qui à notre entrée +s'écria:</p> + +<p>--Oh! quelle beauté mignonne!</p> + +<p>Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait +de toute sa hauteur, puis parut m'apercevoir +pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia +quelques paroles d'excuse et recula vers le coin +du feu.</p> + +<p>Ce mouvement de recul, si difficile toujours, +fut accompli avec une grâce achevée; le corps +souple et bien modelé s'affaissa dans un fauteuil +sans que les plis de la longue traîne eussent souffert +le moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher +d'admirer cette savante manoeuvre.</p> + +<p>Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec +les plus aimables excuses pour son absence intempestive, +elle me présenta à mademoiselle de +Haags, fille d'une de ses plus anciennes amies, +et récemment arrivée en France.</p> + +<p>--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère +d'un accent triomphant, est originaire d'une +très-vieille famille catholique de Belgique, et je +regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle +a été élevée au Sacré-Coeur de Louvain.</p> + +<p>Je murmurai quelques paroles de politesse, +tout en maudissant intérieurement ma belle-mère +et sa tirade.</p> + +<p>--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère +de la voix la plus mélodieuse, en déployant +un sourire adorable, des dents de perle et des +regards à faire damner saint Antoine, est-il possible +que vous ayez des préjugés contre nous?</p> + +<p>--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, +je vous l'abandonne.</p> + +<p>A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags +se trouva placé, non près du mien,--ma belle-mère, +je l'ai dit, était très-forte,--mais près +de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus +là qu'ailleurs. Je n'obtins ni regards ni conversation: +la jolie voisine de ma fille était absorbée +par les «grâces enfantines» de cette «adorable +petite créature», et l'adorable petite créature, +qui n'était pas fillette pour rien, se mit à jouer +de sa nouvelle amie comme on joue du piano:--«Donnez-moi +votre éventail... Prêtez-moi +votre montre... Rattachez ma serviette... J'ai +laissé tomber ma fourchette...»--Tout l'arsenal +des importunités enfantines y passait. Si +j'avais été chez moi, j'aurais mis Suzanne en +pénitence, mais chez moi elle n'eût pas rencontré +mademoiselle de Haags...</p> + +<p>Après le dîner on fit de la musique; la jeune +Belge avait une belle voix de contralto, vibrante +et passionnée, mais un peu théâtrale.</p> + +<p>--Je ne chante que de la musique sacrée, me +dit-elle en s'excusant d'un sourire.</p> + +<p>Je le veux bien, mais elle la chantait comme +un opéra.</p> + +<p>Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait +jamais entendu chanter. La musique produisit +sur elle un effet extraordinaire.</p> + +<p>--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle +de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au +milieu de félicitations unanimes.</p> + +<p>D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice +murmura, plutôt qu'elle ne chanta, la +Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique +assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut +complet sur l'assistance, qui se pâma d'admiration, +mais Suzanne avait l'esprit pratique.</p> + +<p>--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans +se gêner: c'est ennuyeux. J'aime mieux quand +vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux +en haut.</p> + +<p>Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un +regard presque haineux, puis se précipita sur +elle et la couvrit de caresses.</p> + +<p>J'étudiais cette petite scène d'un air distrait +en apparence, mais en réalité fort investigateur. +J'appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment +pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On +voulait me faire promettre de revenir quand elle +dormirait, mais je tins bon.</p> + +<p>Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, +j'affectai de ne me souvenir de rien de ce qui +s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla +elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi +qu'elle possédait une certaine fortune, de nombreux +talents, une belle âme susceptible de tous +les dévouements, et une aptitude particulière +pour ramener au bien les brebis égarées.</p> + +<p>--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. +Dans sa position, elle n'a qu'à choisir +parmi une foule de partis brillants, mais elle +s'attache surtout aux qualités solides. Bien que +fervente catholique, elle épousera, je le crois du +moins, un incrédule aussi bien qu'un homme de +sa foi.</p> + +<p>--Pour le convertir? dis-je sans sourire.</p> + +<p>--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. +J'étais fixé.</p> + +<p>Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle +de Haags se trouvait toujours là, comblant Suzanne +de caresses et de bonbons... elle était trop +habile pour donner des joujoux, car c'eût été +s'exposer à se faire rendre quelque présent de +prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait +pénétrée de ma présence. C'était une sorte +d'extase muette, dont j'étais la victime, mais non +la dupe. Heureusement les spectateurs de ce +drame intime n'avaient pas les facultés nécessaires +pour en constater la marche.</p> + +<p>Quand ma belle-mère jugea que la poire était +mûre, elle vint chez moi pour secouer le poirier.</p> + +<p>--Depuis quelque temps, mon gendre, me +dit-elle, je me reproche de ne pas vous avoir +parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont +des préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage +la vie sous un point de vue plus élevé...</p> + +<p>Je me gardai bien de l'interrompre, et elle +continua sans paraître embarrassée:</p> + +<p>--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez +à peine trente-cinq ans... L'idée pourrait vous +venir de vous remarier...</p> + +<p>Je me taisais, mais une sorte d'indignation +qui ne présageait rien de bon me montait à la +gorge.</p> + +<p>--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le +désir de vous occuper spécialement de l'éducation +de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de +ces résolutions qui ne tiennent pas devant les +nécessités de la vie sociale. Le jour où vous voudriez +vous remarier, je vous en prie, mon cher +ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de +ma petite-fille, qui recevrait, soyez-en persuadé, +une éducation au moins aussi bonne que celle +que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, +votre jeune femme...</p> + +<p>--Je vous remercie infiniment, madame, +dis-je froidement, car j'étais encore maître de +moi-même; mais si vous avez oublié que votre +fille fut ma femme et la mère de Suzanne, je +m'en souviens, moi, et ce n'est pas mademoiselle +de Haags qui la remplacera ici!</p> + +<p>--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma +belle-mère, qui ne perdait jamais contenance.</p> + +<p>--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup +plus mal.</p> + +<p>Madame Gauthier me lança un regard flamboyant; +puis sa colère s'affaissa, et elle se mit à +pleurer. Devant ses larmes, que je crus sincères, +je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que +m'inspirait son beau plan de campagne:</p> + +<p>--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, +comment avez-vous pu?...</p> + +<p>--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en +pleurs. Vous l'élevez déplorablement, elle n'a ni +tenue, ni manières, et par-dessus le marché +vous allez lui donner une éducation libérale... +Cette dernière phrase me parut obscure, et +j'en demandai l'éclaircissement.</p> + +<p>--Vous ne lui ferez pas faire sa première +communion, continua madame Gauthier, noyée +dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez +cause de la perdition de son âme.</p> + +<p>--Suzanne fera sa première communion, +dis-je gravement, je vous en donne ma parole +d'honneur.</p> + +<p>--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant +vers moi son visage à demi consolé.</p> + +<p>--Positivement; j'aime trop ma fille pour +l'exposer à rencontrer dans la vie des obstacles +que j'aurais pu lui éviter.</p> + +<p>Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût +compris, mais elle me remercia avec tant d'effusion +que je crus qu'elle allait m'embrasser.</p> + +<p>--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous +en faire? lui dis-je pour l'apaiser.</p> + +<p>--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit +pour se tirer d'affaire. C'est égal, mon +gendre, c'est une jolie fille et une femme supérieure.</p> + +<p>--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à +présent, chère mère, puisqu'il est entendu que +Suzanne fera sa première communion, avouez +que vous vouliez me donner en pâture au loup, +afin de reconquérir votre petite-fille.</p> + +<p>Madame Gauthier murmura quelques paroles +fort vagues, que j'acceptai comme une explication. +Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, +bien mieux, je ne sus que très-longtemps après +ce qu'elle était devenue.</p> +<br><br> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Pour me remettre de cette chaude alerte, je +m'enfuis à la campagne avec Suzanne. A vrai +dire, c'est là que nous étions le plus heureux; +nous y passions deux mois tous les ans, et ces +deux mois valaient mieux à eux seuls que le reste +de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester +plus longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de +m'occuper de la société par actions dont j'étais +le gérant. Je fis alors une réflexion salutaire:</p> + +<p>--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me +dis-je; à quoi bon, pour toucher un traitement +qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de +nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la +chaîne, arrière le boulet! Suzanne sera toujours +assez riche avec mes soixante-cinq mille francs +de revenu!</p> + +<p>Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je +bénis la bonne pensée qui m'inspira cette démarche.</p> + +<p>Nous étions donc à la campagne, libres comme +les oiseaux de notre parc, et presque aussi +joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment, +malgré les années qui s'écoulaient, je me +prenais à chercher ma femme auprès de moi; +mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte +d'apaisement, qui bien certainement venait +d'elle. Je sentais que vivante, elle eût fait ce que +je faisais, et je me répétais chaque soir: Je tiens +ma promesse, et Suzanne est heureuse.</p> + +<p>Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait +tout sans effort, sa mémoire docile la servait à +souhait, son intelligence la rendait apte h tout +concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté: +l'empêcher d'apprendre trop et trop vite, afin +de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là encore +elle était docile, et quand je disais: +C'est assez! elle reposait parfois le livre sur la +table avec regret, mais elle insistait bien rarement.</p> + +<p>L'été fut magnifique. Nous en passâmes une +partie en costume de jardiniers, à remuer des +plates-bandes sous un vieux couvert de tilleuls. +J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude, +et jamais nouveau propriétaire n'apporta plus +d'ardeur à la création d'un jardin. Nos jardiniers +--les vrais--regardaient avec stupéfaction la +mignonne Suzanne bêcher et ratisser avec une +ardeur infatigable; elle transplantait les bégonias, +greffait les rosiers et marcottait les oeillets, +comme si elle eût été spécialement créée pour +cette besogne.</p> + +<p>Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la +garantir d'une courbature; nous passâmes alors +de longues heures au bord de notre ruisseau +d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de +chenilles qui devenaient des papillons. Mais à +nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un goujon, +goujon unique et par cela même précieux, que +Suzanne voulait à toute force faire empailler. +Après quelques minutes de réflexion, elle le +rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa +mésaventure au fond des eaux, toujours est-il +que nous n'en revîmes pas d'autres.</p> + +<p>L'automne vint avec ses joies bruyantes: la +vendange, les cuvées, le teillage du lin.--Suzanne +allait partout, un panier ou un râteau sur +l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé +ce jour-là, et qu'elle se procurait je ne +sais comment. Je soupçonne cependant Pierre +d'avoir été son complice. Il apportait dans les +remises des paquets mystérieux qui devaient +contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre +n'avait jamais su rien lui refuser, si bien qu'un +beau jour je les trouvai, dans le pressoir vide, +perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre +démontrait à ma fille le système ingénieux qui +change le raisin en vin.</p> + +<p>A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument +revêtus de toiles d'araignée, avec les +araignées dedans. C'est la vieille bonne qui n'était +pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais +ses démonstrations de moins près.</p> + +<p>A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la +campagne; je n'osais, craignant de rendre Suzanne +encore plus sauvage, et cependant nous +étions si bien là, tout seuls!</p> + +<p>Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions +encore, elle viendrait s'installer chez nous jusqu'à +notre retour. Je n'hésitai plus, et j'ordonnai +de faire nos malles.</p> + +<p>Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour +de son domaine, pour dire adieu à tous ses biens; +nous nous mîmes en route un beau matin. La +gelée blanche s'était fondue aux premiers rayons +du soleil; mais, bien chaussés de chaudes galoches +en bois, nous ne craignions pas la rosée. +Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable +coutume, et poussait à la fois des cris +de joie et des soupirs de regret à chaque lieu de +prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait +un souvenir.</p> + +<p>--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes +au bord du ruisseau, te rappelles-tu? c'est +ici que nous avons pêché ce fameux goujon! +Pauvre petit, comme il était content de se retrouver +dans l'eau! Nous reviendrons l'année +prochaine, dis?</p> + +<p>--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais +autant qu'elle ces lieux où elle avait été si +heureuse.</p> + +<p>--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant +la vallée du regard, et le chemin où il +pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et là +route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, +tout!</p> + +<p>Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se +tut, soudain sérieuse.</p> + +<p>--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt +à braver ma belle-mère si Suzanne voulait rester.</p> + +<p>--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque +tu es toujours avec moi. Avec papa, je suis heureuse +partout.</p> + +<p>Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais +heureux partout avec elle.</p> +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<p>A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y +compris les dîners du jeudi, qui étaient devenus +pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses +ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître +que je n'y rencontrai plus rien qui de près ou +de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.</p> + +<p>Ma belle-mère essaya encore de me battre en +brèche au sujet de l'éducation de Suzanne, et, +sur un point, elle obtint gain de cause.</p> + +<p>--Cette petite ne sera jamais de force à tenir +sa place dans un salon, si vous ne lui laissez pas +voir un peu les autres! Puisque vous ne voulez +pas la mettre en pension, laissez-moi au moins +la conduire à un cours de n'importe quoi, me dit +un jour madame Gauthier.</p> + +<p>--Vous avez mille fois raison, chère mère, +répondis-je aussitôt. Dès demain, je conduirai +Suzanne à un cours d'histoire.</p> + +<p>--Vous-même?</p> + +<p>--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?</p> + +<p>--Vous ferez une drôle de figure au milieu +des ouvrages d'aiguille de ces dames, je vous en +préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui +l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me +confier Suzanne? Avez-vous peur que je ne l'induise +en tentation?</p> + +<p>--Précisément, chère mère, en tentation de +ces charmantes mondanités sans lesquelles nous +sommes si heureux.</p> + +<p>Madame Gauthier haussa les épaules et me +tourna le dos. Je crois même qu'entre ses dents +elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de +telles appréciations.</p> + +<p>Suzanne ne témoigna pas un empressement +bien vif à l'idée d'aller au cours; à son hésitation, +je dirais presque sa répugnance, je compris +que ma belle-mère avait eu raison, et qu'il +était temps de façonner cette jeune intelligence +au monde qui devait être son milieu.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais l'impression étrange de +frayeur et de gêne que j'éprouvai pour elle et +comme elle, en la voyant traverser la salle des +cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans +et paraissait grande pour son âge, grâce à la finesse +de ses attachés et à l'élégance de sa taille. +Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions +cette couleur,--elle avait l'air d'un flocon +de laine tombé de quelque toison. Je restai au +fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, +de la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, +qu'elle ne parût ridicule; à l'idée de la voir +traverser ces rangées de chaises, il me semblait +prendre mes propres jambes dans un dédale de +pieds et de barreaux. Bah! Suzanne semblait +née dans une salle de cours. Toute rouge de +confusion, mais parfaitement sûre d'elle-même, +à peine assise, elle se retourna et m'envoya le +plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit +museau.</p> + +<p>--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, +et certes ce n'est pas le même que pour +les petits gardons,--car un garçon se fût jeté +par terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois +assis, n'eût plus songé qu'à dévorer sa honte! + Une ou deux voix féminines me tirèrent de +cette méditation:</p> + +<p>--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie +enfant!--Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et +toutes les mères voulaient la connaître. Je crois +que la vue de Pierre, en livrée dans l'antichambre, +et le piétinement de nos chevaux dans la +cour, entraient pour quelque peu dans cette +sympathie... mais chut! il ne faut pas médire, +--surtout des femmes du monde! Si elles allaient +me rendre la pareille!</p> + +<p>Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de +l'examen public; les premières fois qu'elle eut à +répondre, elle cherchait ses réponses sur mon +visage, et l'encouragement de mes regards lui +donnait la force de vaincre sa timidité. Mais ceci +fut pris en mauvaise part. Quelques dames +soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais +les réponses, je m'en aperçus à la froideur qu'on +me témoigna les jours suivants; grâce à mon +sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer +pourtant!--j'étais le loup dans la bergerie,-- +et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme un +vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers +protesté de mon innocence, mais à quoi bon? +J'expliquai de mon mieux à Suzanne la nécessité +de ne pas me regarder pendant les leçons, +et je l'informai, pour plus de sûreté, que dorénavant +je resterais en arrière à une place où ma +complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.</p> + +<p>--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait +avec beaucoup d'attention, ce serait très-mal +si tu me soufflais?</p> + +<p>--Certainement, mon enfant.</p> + +<p>--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles +que tu fais une chose très-mal?</p> + +<p>--Parce que...</p> + +<p>Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. +Fallait-il expliquer à Suzanne que ces dames +soufflaient probablement leurs filles en semblable +circonstance, ou bien fallait-il me rejeter +sur la faiblesse humaine en général? J'essayai de +faire un peu de philosophie très-vague, mais +l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait +point de mes périphrases. Elle devint soucieuse +et finit par me dire:</p> + +<p>--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne +fais rien de mal, moi non plus, et qu'on nous +accuse injustement. C'est très-vilain, et ces +dames sont méchantes.</p> + +<p>Ah! petite logique implacable de l'enfance! +Madame Gauthier avait bien raison de le dire: +il était grand temps d'accoutumer Suzanne au +monde, car plus tard elle l'eût tout bonnement +pris en haine.</p> + +<p>Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce +premier plongeon dans les épines de la société, +et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna +longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance +envers les personnes étrangères qui la +caressaient, se souvenant toujours que des étrangères, +tout aussi aimables, nous avaient accusés, +elle et moi, de ce que, dans son honnête petite +âme, elle n'était pas loin de considérer comme +une infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer +à ces formes polies, qui cachent tant de +choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence +gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.</p> + +<p>--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être +complimentée? lui dis-je un jour qu'elle avait +remporté un véritable succès. Est-ce que cela +ne te fait pas plaisir?</p> + +<p>--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une +petite Minerve enjuponnée, c'est que j'aie bien +répondu, et que tu en sois content; mais pour +les compliments, je m'en moque!</p> + +<p>Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce +pour moi! Car, lorsque Suzanne commettait +quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.</p> + +<p>--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous +en moquez? Quelle expression vulgaire!</p> + +<p>Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.</p> + +<p>--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant +sur mes genoux pour m'embrasser. Je me +soucie de tout ce monde comme d'un pruneau +(elle n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils +mentent tous les uns plus que les autres.</p> + +<p>J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? +Je le lui demandai, et, parmi une pluie de baisers, +je recueillis des maximes dans le genre de +celles-ci:</p> + +<p>--Ce sont tous des menteurs,--les dames +surtout, et les petites filles aussi, elles n'aiment +que les beaux habits,--et ça leur est bien égal +de ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne +la leur demande pas! Et voilà!</p> + +<p>Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément +dans son coin, le nez en l'air, avec l'expression +d'un sage qui rêve.</p> + +<p>J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à +trente ans pour pénétrer ces vérités fondamentales, +bases de notre société, et Suzanne à huit +ans n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors +je n'avais jamais assisté à un cours pour +les demoiselles.</p> + +<p>En voyant combien cette philosophie était +claire et facile, et surtout avec quelle désinvolture +Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus +en plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il +est bon de s'accoutumer à ce monde dans lequel +nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu +comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans +claquer des dents, et grommeler à part soi ou +tout haut.</p> +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<p>Trois années s'écoulèrent à peu près de la +même façon; j'avais varié les cours; Suzanne s'y +était faite de tout point, et à l'heure dite, elle +venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, +attelée par ses ordres, nous attendait en +bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un +portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle +passait sous son bras avec l'aisance d'un vieux +diplomate. J'étais émerveillé de toute cette prévoyance, +mais je me gardais bien de le témoigner, +car Suzanne avait cela de commun avec +les autres enfants que les éloges la rendaient +gauche et sotte. Je me contentai donc de lui +laisser faire tout ce qu'elle voulait,--et je n'eus +qu'à m'en applaudir.</p> + +<p>Je la voyais passer et repasser dans la maison, +avec sa grâce mutine, chantonnant quelque chanson +sans paroles qu'elle se composait pour elle-même, +et qui me charmait; elle jouait du piano, +pas très-bien, car les difficultés du mécanisme +l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer quand +même, afin de s'accompagner elle-même, quand +elle pourrait chanter pour tout de bon. Suzanne +était de la race des oiseaux, elle en avait +l'activité silencieuse et la voix limpide; nous +vivions toujours ensemble, jamais lassés l'un de +l'autre, et véritablement heureux.</p> + +<p>Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint +un jeudi soir, au moment où je prenais mon +chapeau.</p> + +<p>--Et cette première communion, me dit-elle, +quand la ferons-nous?</p> + +<p>--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de +suite, si vous voulez.</p> + +<p>--Comme vous y allez, mon gendre! On voit +bien que vous n'êtes qu'un impur mécréant. Il +nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.</p> + +<p>Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.</p> + +<p>--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les +prendrons-nous?</p> + +<p>--Comment où? Cette année et l'année prochaine, +ne vous déplaise!</p> + +<p>--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère +mère,--c'est à vous que je pourrais reprocher +de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment +s'y prend-on pour éviter deux ans de catéchisme? +Car vous savez très-bien que j'irai aussi.</p> + +<p>--Cela vous fera grand bien, païen que vous +êtes.</p> + +<p>--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car +je mourrais avant la fin; il est vrai que probablement, +étant en état de grâce, j'irais tout droit +en paradis, mais ce serait pour moi une triste +consolation. Comment fait-on pour réduire ces +deux années à leur plus simple expression?</p> + +<p>Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, +puis, revenant à l'examen de ses manchettes:</p> + +<p>--On va trouver l'archevêque.</p> + +<p>--Ah! et puis?</p> + +<p>--Et puis, on lui demande une dispense.</p> + +<p>--Fort bien, et puis?</p> + +<p>--On l'obtient.</p> + +<p>--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte?</p> + +<p>--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère +en me regardant d'un air de défi.</p> + +<p>Je m'inclinai avec respect.</p> + +<p>--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le +monde ne demande-t-il pas des dispenses?</p> + +<p>--Tout le monde n'est pas aussi mauvais +chrétien que vous! grommela madame Gauthier.</p> + +<p>Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.</p> + +<p>--Mais encore, cette grande perte de temps, +si onéreuse pour les parents pauvres...</p> + +<p>--Pour les parents pauvres on peut n'exiger +qu'un an.</p> + +<p>--Ah! Et les parents riches peuvent avoir +une dispense? De combien?</p> + +<p>Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son +argument quand elle n'avait pas envie de répondre.</p> + +<p>--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir +cette dispense? repris-je avec une douceur +angélique.</p> + +<p>--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme, +et elle pourra faire sa première communion +dans six mois.</p> + +<p>--Eh bien, ma chère mère, je vous charge +d'apprendre à Suzanne son catéchisme dans le +plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander +la dispense. Vous ne direz plus, au +moins, que je refuse de vous confier ma fille.</p> + +<p>Madame Gauthier me jeta un regard composé +de deux parties de reconnaissance et huit de +reproche, mais le mélange était fort bien fait.</p> + +<p>--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère +mère, quel motif alléguerez-vous pour votre +demande de dispense?</p> + +<p>--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air +bourru, que si l'enfant n'a pas en elle et promptement +les germes d'une religion solide, votre +exemple la pervertira!</p> + +<p>--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de +voir que les brebis galeuses ont la meilleure part +au pâturage.</p> + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai +mon domestique:</p> + +<p>--Pierre, allez acheter un petit catéchisme, +tout de suite.</p> + +<p>Pierre disparut effaré, mais il revint au bout +d'.un temps assez court, avec le livre demandé.</p> + +<p>--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas +apprendre cela par demandes et réponses, le plus +vite possible, et tu le répéteras à ta grand'mère.</p> + +<p>--Par coeur?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Et si je ne comprends pas?</p> + +<p>--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus +tard.</p> + +<p>Suzanne obéit et se mit dans un coin avec +son livre. De temps en temps, elle me regardait +avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au +bout et le répéta sans broncher.</p> + +<p>Huit jours après, nous avions la dispense.</p> + +<p>Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les +difficultés de l'entreprise se présentèrent bientôt. + Le jeudi qui suivit l'admission de Suzanne +parmi les néophytes, madame Gauthier arriva +dès neuf heures du matin, avec un joli portefeuille +en cuir de Russie, fleurant comme baume +et tout neuf, copieusement garni de papier et de +crayons.</p> + +<p>--Quel bon vent vous amène, chère mère? +lui dis-je avec la grâce que j'apportais toujours +dans nos relations.</p> + +<p>--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle +de l'air le plus naturel.</p> + +<p>--Sans doute.</p> + +<p>--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour +la conduire au catéchisme.</p> + +<p>--Que c'est aimable à vous! Et ce petit +meuble, à quel usage le destinez-vous? dis-je en +désignant le portefeuille.</p> + +<p>--C'est pour prendre les notes, afin de faire +les analyses.</p> + +<p>--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand +vous voudrez.</p> + +<p>--Gomment! vous venez aussi?</p> + +<p>--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne +ma fille partout?</p> + +<p>--Mais je croyais que vous m'aviez confié +l'éducation religieuse...</p> + +<p>--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour +m'instruire.</p> + +<p>Je parlais sérieusement; cependant madame +Gauthier me jeta un regard dubitatif.</p> + +<p>--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez +toujours.</p> + +<p>Une heure après, pendant que les filles d'un +côté, les garçons de l'autre chantaient,--assez +faux, je dois l'avouer,--les cantiques d'usage, +ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte +à côte sur des bancs de bois peu commodes, mais +tout à fait évangéliques par leur nudité. J'admirais +en moi-même cette simplicité, digne des +premiers âges de l'Eglise, et propre à écarter les +idées mondaines, quand un sacristain vint s'excuser +de cette installation provisoire, et nous +prévenir que la semaine suivante nous aurions +des chaises.</p> + +<p>Je regrettai les bancs de bois, mais pour le +principe seulement.</p> + +<p>Le catéchiste monta en chaire et récita une +instruction, fort bien faite du reste. Dès les premiers +mots, ma belle-mère, comme toutes les +dames qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, +arboré du papier blanc, et s'était mise à +écrire fiévreusement. Malgré les pauses habilement +ménagées de l'orateur, ces dames prenaient +une peine énorme. On n'entendait que le froissement +des feuilles de papier vivement retournées, +les coups secs des crayons et le bruissement +des soieries chiffonnées dans le mouvement rapide +des manches sur le vélin.</p> + +<p>J'observais ce spectacle avec le désintéressement +du sage: <i>Suave mari magno</i>, lorsque je +saisis un regard éploré de ma belle-mère.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.</p> + +<p>Elle me montra piteusement son cahier, où +des lambeaux informes de phrases couraient les +uns après les autres sans pouvoir se rattraper.</p> + +<p>--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai +faire les analyses! Enfin, c'est pour m'instruire +que je suis venu!</p> + +<p>Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la +senteur trop prononcée me donna la migraine; +je pris des notes succinctes, mais assez coordonnées +pour aider la mémoire.</p> + +<p>--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en +sortant, de quels moyens le Seigneur se sert pour +arriver à ses fins!</p> + +<p>Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant, +me sourit agréablement.</p> + +<p>--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, +de changer le portefeuille, car je serais +voué aux migraines à perpétuité.</p> +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<p>Ceci n'était que le commencement. Restait le +véritable travail, la mise en oeuvre des documents +recueillis dans ce précieux portefeuille. +Avec la conscience qui présidait à nos actions, +le soir venu, j'installai Suzanne devant mes +notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce +qu'on appelle l'analyse,--de l'instruction +qu'elle avait entendue. De mon côté, je pris un +journal, et je m'absorbai dans la politique.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas +la plume grincer sur le papier, je levai les yeux. +Suzanne avait fourré ses dix doigts dans l'épaisseur +de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte +qu'elle m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. +Son front blanc était plissé par la méditation; +ses deux coudes, arc-boutés sur la table, +soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune +cerveau. Elle présentait l'image du labeur +obstiné et infructueux.</p> + +<p>--Eh bien? fis-je en déposant mon journal.</p> + +<p>--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air +désespéré, mais avec son énergie habituelle.</p> + +<p>--Rien?</p> + +<p>--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, +il me semblait avoir compris, mais à +présent voilà de grands mots, des belles phrases. +Je ne pourrai jamais sortir de là.</p> + +<p>Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait +raison, elle ne sortirait jamais de là. Ce genre +de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter +des intelligences de onze à quatorze ans; il +faut être rompu aux difficultés de l'analyse et +du compte rendu pour discerner dans un discours +les points qui méritent d'être notés et +ceux qui ne sont que du développement.</p> + +<p>--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne. +Elle obéit et vint s'asseoir près de moi, un +bras sur mon épaule, poursuivre mon travail; +mais, après un examen attentif, je ne travaillai +pas, et j'envoyai Suzanne se coucher.</p> + +<p>Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.</p> + +<p>--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule, +que Suzanne fasse des analyses?</p> + +<p>--Certainement, répondit-elle, cela va de +soi.</p> + +<p>--A quel point de vue envisagez-vous cette +corvée comme une nécessité?</p> + +<p>--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez +pas placer votre fille au-dessous du niveau +le plus ordinaire?</p> + +<p>Je méditai un instant. La nécessité de placer +ma Suzanne au même niveau que les jeunes +filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme +très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu, +ai-je dit, à ne lui créer, en ce qui dépendait de +mon initiative, aucun obstacle futur dans la +vie...</p> + +<p>--Comment font les autres petites filles? +demandai-je à ma belle-mère.</p> + +<p>Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis +un filet de lumière.</p> + +<p>--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère +mère? lui glissai-je insidieusement.</p> + +<p>--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les +feriez-vous pas? riposta madame Gauthier avec +cette verdeur qui la rendait si redoutable.</p> + +<p>--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas +convaincu...</p> + +<p>--Eh bien! cela vous convaincra peut-être.</p> + +<p>Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant +guère d'autre moyen de trancher la difficulté, je +finis par acquiescer. Mais je voulus en échange +avoir le coeur net de mes doutes:</p> + +<p>--Alors, ce sont les mamans ou les papas +qui font ces belles analyses que tout le monde +admire?</p> + +<p>--Évidemment! murmura ma belle-mère en +haussant les épaules.</p> + +<p>--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent? +Ma belle-mère me tourna le dos, ce qui était +son argument sans réplique. Fier de mon avantage, +je poursuivis:</p> + +<p>--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe; +--mais s'ils ne l'ignorent pas, c'est le cas de +demander: qui trompe-t-on ici? Et la vérité, +première base de la foi, et l'honneur, et la +loyauté, qu'en faisons-nous en tout ceci?</p> + +<p>--Voulez-vous que je vous dise, mon +gendre? repartit ma belle-mère en tournant vers +moi son visage irrité; vous devriez vous faire +protestant.</p> + +<p>Et elle me quitta, enchantée de sa sortie.</p> + +<p>Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia +de sa plus belle écriture sur du papier vélin, +orné de filets d'or; c'était la mode cette année-là +pour les analyses de catéchisme; et je dois +avouer, pour la plus grande gloire de la religion, +que nous obtînmes le cachet d'honneur +tout le long de l'année. Voilà où devaient me +conduire mes études universitaires! C'est pour +cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!</p> + +<p>Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la +convention. Elle ne voulait absolument pas signer +un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai +à causer avec ses petites compagnes, et +elle obtint facilement des aveux. Personne ne se +cachait d'en agir ainsi.</p> + +<p>--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, +c'est joliment malhonnête de signer ce +qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un +mensonge, c'est un abus de confiance!</p> + +<p>--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, +vous êtes une petite révolutionnaire.</p> + +<p>--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, +ce qu'on en fait! Que c'est vilain!</p> + +<p>Je ne veux pas raconter ici les événements et +les orages de ces six mois. Suzanne voulait tout +comprendre, tout expliquer; sa conscience droite +n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, +et, pour en arriver à nos fins, ma belle-mère +et moi, nous eûmes parfois besoin de recourir +à notre autorité.</p> + +<p>--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, +mais ce qu'on nous enseigne est aussi +par trop absurde!</p> + +<p>Le grand jour arriva; cependant Suzanne +n'avait accepté de son instruction religieuse que +le côte du sentiment, mais là elle s'était donnée +tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la +foi, mais elle avait l'amour. Je craignis que le +catéchisme n'eût outrepassé les limites de ce qui +est sain et raisonnable. Les trois jours de la +retraite l'avaient laissée brisée et comme +anéantie.</p> + +<p>Le jour de la première communion lui donna +une fièvre mystique dont je me serais assurément +bien passé. Je n'entravai en rien cependant +cet élan de ferveur, persuadé qu'en changeant +de milieu, Suzanne redeviendrait ce +qu'elle était, une petite femme très-raisonnable, +quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut +pas trompée, si bien qu'un beau jour, conclusion +peu logique de ses six mois de catéchisme, +je m'aperçus que c'était elle qui commandait le +dîner.</p> + +<p>--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! +me dit-elle d'un air si grave, que je ne +pus m'empêcher de lui rire au nez.</p> + +<p>Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle +avait appris à s'asseoir, à marcher, à saluer +comme une coquette consommée. Madame Gauthier +fut enchantée, et moi aussi. Mais quand +il fut question du catéchisme de persévérance, +je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. +Je crois bien que la question des analyses fut +pour quelque chose dans son silence.</p> +<br><br> + +<h3>XII</h3> + +<p>L'été qui suivit la première communion de +Suzanne a pris date dans nos meilleurs souvenirs, +et pourtant ce fut un des plus éprouvés de +ma vie. A peine étions-nous installés à la campagne, +que je tombai malade.</p> + +<p>Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais +tout à coup il s'accentua de telle façon que je +fus contraint de me mettre au lit: et le médecin +de la petite ville voisine constata l'invasion +d'une fièvre nerveuse.</p> + +<p>Le danger ne se montra jamais très-sérieux, +grâce à ma robuste constitution; à peine pendant +deux ou trois jours la maison fut-elle alarmée; +mais la convalescence se prolongea beaucoup, +et c'est cette convalescence qui fit notre +félicité à tous les deux.</p> + +<p>Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait +appris à doser une limonade, à mesurer la lumière +d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres +juste un moment avant que j'en eusse +pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être était-ce +un instinct héréditaire, car jamais personne +n'avait su comme sa mère apporter la paix et la +confiance dans une maison de malade.</p> + +<p>Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, +de sentir, plutôt que d'entendre ce +pas léger comme le vol d'un papillon, aller et +venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie +partout; de voir cette main agile, encore +potelée et déjà fine, ranger les plis du rideau, +donner de la grâce à ma couverture, ou porter +délicatement un bouillon dans le bol d'argent! +Elle goûtait le bouillon de ses lèvres roses, soufflait +dessus quand il était trop chaud, et il me +semblait que son souffle enfantin passait dans +mes veines avec la force et la vie renouvelées.</p> + +<p>--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle +à tout moment. Sois bien sage, et ne défais pas +ta couverture!</p> + +<p>Elle me lisait de longs passages de mes auteurs +favoris, des nôtres, devrais-je dire, car +nous avions tout mis en commun: je goûtais ses +récits de voyages, et elle appréciait les passages +choisis de mon vieux Montaigne. Loin de professer +l'horreur conventionnelle pour les ouvrages qui +pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on +interdit aux jeunes filles, je m'efforçais par une +pente insensiblement graduée de lui faire comprendre +combien le mariage est chose sérieuse et irrévocable, +combien l'amour est respectable et sacré, +quels droits et quels devoirs la loi donne à la +femme... elle comprenait tout et s'assimilait lentement, +sans curiosité, les idées de mariage et de +maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle +ne savait pas qu'il y eût quelque chose à cacher!</p> + +<p>L'amour pour elle, c'était mon union avec sa +mère: le bonheur complet, réalisable sur la +terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel +on dit tout, qu'on associe à toutes ses pensées, +à tous ses actes, près duquel on dort, pour ne +pas le quitter même pendant le repos; d'élever +ensemble, avec les mêmes fatigues et la même +tendresse, les enfants qui doivent vous remplacer +dans la société... Elle me fit raconter +mille fois ses premières années, les soins qu'elle +nous avait coûté, comment sa mère était morte +après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces +récits pénétraient dans son âme, pour y +affermir le respect de la foi conjugale et de +l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est +pas permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.</p> + +<p>Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur +son épaule, car elle grandissait très-rapidement, +je pus faire le tour du parterre, puis du parc; +nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, +qui lui avait paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui +elle franchissait d'un bond comme +une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le +pays dans un petit panier traîné par un poney +très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours +ensemble, heureux de ne pas nous quitter, +nous vécûmes dans un cercle enchanté.</p> + +<p>--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, +touché jusqu'aux larmes pendant que, penchée +sur moi, elle cherchait la page dans mon livre +pour épargner un peu de fatigue à mes yeux +vieillis.</p> + +<p>Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus +pleins de tendresse, de bonne volonté, de douceur +soumise, débordèrent de larmes pressées, +et elle se laissa glisser à genoux sur le tapis.</p> + +<p>--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant +dans mes bras.</p> + +<p>--Tu ne m'en veux donc pas, mon père +chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux donc pas +d'avoir fait mourir maman à la peine?</p> + +<p>--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; +d'où te vient cette pensée cruelle?</p> + +<p>--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant +ses larmes qui coulaient malgré elle, j'ai pensé +bien des fois que c'est ma faute si elle était +morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en +vouloir, de ne me l'avoir jamais reproché!....</p> + +<p>--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; +mais, grâce à toi, je ne me suis jamais +senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta +mère!</p> + +<p>Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de +le dire.</p> +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<p>Encore quatre ou cinq années de félicité à +joindre au total de nos jours heureux, puis les +réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma +fièvre nerveuse m'avait laissé de longs accès de +faiblesse, d'inexplicables lassitudes dont je ne +m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers +l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, +j'éprouvai des étouffements et des battements +de coeur qui ne laissèrent pas que de me +donner des craintes sérieuses.</p> + +<p>En cachette de ma fille, je me rendis chez +notre ami le docteur, et je le priai de me dire au +juste ce qu'il en était.</p> + +<p>--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt +que j'ai à connaître la vérité; Suzanne n'a +que moi,--car ma belle-rnère...</p> + +<p>Il m'interrompit d'un geste de la main; il la +connaissait, cette excellente madame Gauthier, +et savait aussi bien que moi ce que l'on pouvait +attendre d'elle.</p> + +<p>--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je +vous, promets la vérité, toute la vérité, rien que +la vérité, comme dans Jean Hiroux.</p> + +<p>Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main +qu'il posa sur la mienne tremblait plus que de +raison.</p> + +<p>L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence +qui me parut un arrêt de mort. J'allais +prévenir sa condamnation en la prononçant +moi-même, lorsqu'il m'arrêta du geste:</p> + +<p>--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous +croyez. C'est une maladie de coeur en effet,--très-développée, +j'en conviens; elle peut vous +foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser +atteindre les limites de l'extrême vieillesse. +C'est une affaire de coïncidence, de hasards... +Pas d'émotions, vous savez?</p> + +<p>Je fis un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi +cette recommandation? Croyez-vous qu'on se +prépare des émotions de gaieté de coeur?</p> + +<p>--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne +détestent pas ça... Pour vous, je conviens que le +précepte est inutile.</p> + +<p>Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint +pis que cela, mais le danger existait toujours. Je +fis un effort et posai une question vitale que +notre ami de vingt ans devait comprendre.</p> + +<p>--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix +que je sentais altérée.</p> + +<p>--C'est dur! murmura le vieux médecin, une +enfant à qui vous avez tout sacrifié...</p> + +<p>--Est-elle trop jeune?</p> + +<p>--Hem! on attendrait encore bien une couple +d'années!</p> + +<p>--Vivrai-je autant que cela?</p> + +<p>Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi +son honnête regard:</p> + +<p>--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.</p> + +<p>--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle +assez bien portante pour supporter les fatigues, +--le coeur me manquait, je baissai la +voix,--et les chagrins du mariage?</p> + +<p>--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.</p> + +<p>--C'est bien, mon ami, je vous remercie, +dis-je en serrant la main de mon vieux conseiller.</p> + +<p>Je sortis navré.</p> + +<p>Ce n'était rien de penser à ma solitude, à +l'abandon de mon foyer, à l'isolement de mes +vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle heureuse +comme je l'avais juré à sa mère? Je revins +au logis le coeur plein de tristes pensées, et je +les gardai pour moi.</p> + +<p>Suzanne cependant devinait que je lui cachais +quelque chose. J'avais si rarement eu besoin de +dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle +me câlina, me circonvint de cent manières, sans +m'arracher mon triste secret. A la fin, pourtant, +pressé de toutes parts, je finis par lui dire que +je pensais à la marier.</p> + +<p>--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, +déjà? pourquoi?</p> + +<p>--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un +appui dans la vie.</p> + +<p>--Après toi? fi le méchant père qui parle de +choses défendues!</p> + +<p>Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres +baisers et s'assit sur mes genoux pour mieux +m'embrasser.</p> + +<p>--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, +regarde comme je suis vieux! J'ai des cheveux +blancs.</p> + +<p>--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!</p> + +<p>--Et j'engraisse.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du +tout, tu es toujours mon svelte et élégant papa, +que les dames admirent dans la rue. C'est que je +suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens +que jamais tu ne pourras me mettre au bras d'un +mari qui vaille mon père!</p> + +<p>--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne +suis pas trempé dans le Styx, moi, je n'ai pas +pris de brevet d'immortalité!</p> + +<p>Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que +faire. Je lui dis des folies sans nombre, mais je +ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et beaucoup +d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, +j'entendis son souffle contenu au seuil de +la porte de ma chambre, toujours ouverte, pour +elle.</p> + +<p>Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais +paisiblement,--et plus d'une fois, pendant +un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête +sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre +ma respiration oppressée.</p> + +<p>Je fis part à ma belle-mère du danger qui me +menaçait, et je dois convenir qu'elle fut parfaite. +Elle mè promit de laisser à Suzanne toute sa +liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât +orpheline avant que je lui eusse trouvé un +mari, et je n'eus qu'à me louer de la bonne volonté +qu'elle apporta à me seconder dans la tâche +difficile de choisir cet époux.</p> +<br><br> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Le moment était venu de conduire Suzanne +dans le monde. Madame Gauthier eût volontiers +accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais +qu'à moi pour examiner les prétendants, et je tins +à les accompagner partout toutes les deux.</p> + +<p>Malgré le peu de joie que me causait cette +présentation dans notre société frivole, je ne pus +me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil +paternel lorsque pour la première fois je vis ma +fille en costume de bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, +elle avait voulu du blanc, rien que du +blanc sur toute sa charmante personne, et la +guirlande de jasmin qui serpentait dans ses cheveux, +sur son corsage, tout autour, d'elle, était +bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.</p> + +<p>Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir +telle qu'elle était ce jour-là. Nous allâmes un peu +partout où l'on peut mener les jeunes filles. Au +théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait +grands et petits par sa grâce séduisante et le +charme ingénu qui se dégageait d'elle. En moins +de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, +qui tous furent évincés, par ma belle-mère, par +moi ou par Suzanne elle-même.</p> + +<p>J'étais bien résolu à ne me laisser influencer +par aucune considération matérielle. Si le choix +de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre et +inconnu, mais doué de facultés productrices, un +de ceux qui sont créés pour grandir et se perfectionner, +j'aurais donné mon consentement sans +hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise +qui dort au fond du coeur des pères aurait +préféré un gendre mieux posé, plus riche, mieux +apparenté.</p> + +<p>Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles +impressions avec la même aisance que, +tout enfant, elle avait déployée à son cours d'histoire. +Je laissais à tous les prétendants acceptables +le loisir de faire eux-mêmes leur demande, +et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même qui +s'était chargée de les évincer. J'avais voulu +qu'elle connût l'émotion de se sentir demandée; +j'avais exigé qu'elle pût peser la valeur d'une +parole d'amour,--le tout au grand scandale +de ma belle-mère.</p> + +<p>--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela +ne s'est jamais vu! C'est monstrueux!</p> + +<p>--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser +Suzanne juger par elle-même de l'impression que +lui fait celui qui sera son mari?</p> + +<p>--On ne petit pas permettre aux jeunes filles +de parler de ces choses-la avec les hommes...</p> + +<p>--Avant le mariage ou après?</p> + +<p>Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette +expression vulgaire n'eût pas choqué ses principes +rigides. Mais je tins bon comme toujours.</p> + +<p>Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais +trouvé mon gendre moi;--par malheur il ne +voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais +pas aller lui proposer ma fille.</p> + +<p>C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, +aimable bien élevé, bon musicien, joli +garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position +sociale était d'être, comme il le disait gentiment, +avocat sans causes.</p> + +<p>--Je serai riche un jour, disait-il, avec une +bonne grâce parfaite, à ceux qui lui demandaient +la raison de son aversion pour le mariage; mais +je serai riche le plus tard possible, car tout mon +bien me viendra d'une vieille tante qui m'a élevé +et que j'adore. Eh bien, je me marierai quand +je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas +faire entrer «mes espérances» au contrat, et +actuellement personne ne me donnera sa fille +pour mes beaux yeux!</p> + +<p>Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant +de bonne humeur que j'avais été prêt plus d'une +fois à glisser sur le terrain des invites; cet avocat +sans causes gagnait sans s'en douter, à toute +heure du jour, le procès de la jeunesse et de la +gaieté contre la sagesse mondaine. Mais Suzanne +qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le +considérait que comme un très-aimable baryton +et je fus contraint de renoncer à nommer Maurice +Vernex mon gendre.</p> + +<p>Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, +et plus heureuse que moi, d'ailleurs secondée +par le sujet lui-même elle parvint à le faire +agréer.</p> + +<p>M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, +le mari en carton-pâte que toutes les mères +désireuses de «bien marier» leurs filles devraient +placer sur leur commode, sous un globe.</p> + +<p>C'était un beau garçon de trente-deux ans, large +d'épaules, quelque peu ventru, mais guère, avec +des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux +gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, +grand fumeur devant tout le monde,-- +hormis les dames;--grand buveur, je l'appris +plus tard, dans le secret de son cabinet. Ce mari +superbe possédait une belle terre, patrimoine +authentique de sa famille, avec un vrai château +en pierres de taille, entouré de vrais fossés où +coassaient de vraies grenouilles; bref, tout était +vrai en lui et en ses appartenances.</p> + +<p>--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma +belle-mère, qui me détaillait tous ces avantages +réels.</p> + +<p>--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle +avec sa vivacité accoutumée.</p> + +<p>--Je ne sais... peut-être quelque chose de +moins... Suzanne est si mignonne, si frêle auprès +de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la +casse en lui serrant la main.</p> + +<p>Ma belle-mère haussa les épaules.</p> + +<p>--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, +prétendent que les femmes seules ont le privilège +des fantaisies romanesques! Enfin, l'autorisez-vous, +ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?</p> + +<p>--Laissez-moi prendre mes informations, +dis-je, pour gagner du temps.</p> + +<p>--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. +Je sais à quoi m'en tenir, répondit madame +Gauthier d'un air de triomphe.</p> + +<p>Je m'en fus secrètement sous un faux nom au +château de Lincy; je fis un métier indigne, car +je subornai les domestiques, et je graissai la patte +aux aubergistes pour les faire parler. Tout le +monde fut d'accord pour louer le jeune châtelain. +Il payait bien, n'avait point de dettes, n'avait +jamais amené de «demoiselles» au château; +personne ne se souvenait de l'avoir vu malade, +et il fréquentait la meilleure société à dix lieues à +la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me +reprocha amèrement d'avoir découché.</p> + +<p>--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un +ton désabusé. Après dix-sept années d'une vie +exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les +poulaillers, probablement? Où allons-nous!</p> + +<p>Elle levait les bras d'une façon si comique que +ma disposition fâcheuse n'y put tenir.</p> + +<p>--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je +sans précautions oratoires.</p> + +<p>--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux +baissés.</p> + +<p>--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?</p> + +<p>--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que +les demoiselles ont le droit de penser quelque +chose sur le compte des messieurs? répondit-elle +avec cette drôlerie qui la rendait si amusante.</p> + +<p>--Quand les messieurs ont l'intention de les +demander en mariage, répliquai-je, je crois que +les demoiselles peuvent se permettre de les juger.</p> + +<p>Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma +belle-mère avait agi sur elle pendant mon +absence.</p> + +<p>M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai +à faire sa cour. J'en avais autorisé bien +d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais +qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! +ma belle-mère était plus forte que moi à ce jeu-là! +Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, comme +je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; +il amusait Suzanne, il la faisait rire. Ils +étaient entrés facilement dans la familiarité de +bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. +Il voulait plaire, et il plaisait.</p> + +<p>J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; +je le trouvais grossier, sans avoir pourtant rien à +lui reprocher; cette grossièreté venait du fond, +car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être +aurais-je tout rompu si une série de crises ne +m'avait fort abattu. Pendant deux ou trois jours, +je crus que la fin était venue et que j'allais mourir +sans avoir établi Suzanne. Cette crainte et +les instances de ma belle-mère me décidèrent. +Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne +elle-même, et je l'interrogeai.</p> + +<p>--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.</p> + +<p>--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.</p> + +<p>--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?</p> + +<p>--Je crois que oui, père, répondit Suzanne +en me regardant d'un air candide.</p> + +<p>--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? +repris-je hésitant.</p> + +<p>Elle me regardait toujours.</p> + +<p>--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie +en commun avec quelqu'un qu'on estime et qu'on +aime...</p> + +<p>Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais +pas le lui dire: devant l'innocence de ses +yeux d'enfant, le père ne pouvait que se taire. +C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était +pas là; Le père fit un dernier effort.</p> + +<p>--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?</p> + +<p>Elle fit un signe affirmatif.</p> + +<p>--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je +honteux de cette supposition.</p> + +<p>Elle répondit avec sa candeur ordinaire:</p> + +<p>--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est +celui-là que j'épouserais.</p> + +<p>Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. +Le lendemain, elle était fiancée, et l'on commença +la publication des bans.</p> +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<p>--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle +vint me demander les papiers nécessaires.</p> + +<p>--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, +que c'était vous qui étiez pressé?</p> + +<p>Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions +me rendaient bien malade, et je craignais d'être +surpris avant d'avoir tout mis en ordre.</p> + +<p>--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je +faire?</p> + +<p>--Voir votre notaire, qui s'entendra avec +celui de M. de Lincy, et lui dire au juste ce que +vous donnez en dot à Suzanne.</p> + +<p>Cette conversation me laissa rêveur, et, tout +en roulant d'un endroit à l'autre pour les formalités +d'usage, je me demandai ce que j'allais donner +en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! +Cette idée me paraissait bien extraordinaire. +Est-ce que tout ce que j'avais n'était pas à elle? +Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de +ma vie, son bien de ma propriété... C'était bien +étrange, et, je l'avoue, bien pénible.</p> + +<p>Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers +sur sa table. Il me fit asseoir en face de lui, tout +près, à portée de ses yeux noirs et myopes, et se +lança aussitôt au coeur de la question.</p> + +<p>--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède +deux cent mille francs du chef de sa mère, ce +qui fait de dix à douze mille livres de rente, +c'est un fort joli denier; que désirez-vous y +joindre?</p> + +<p>--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais +rien du tout. C'est à vous de me dire ces choses-là. +Combien donne-t-on à sa fille en la mariant +quand on a plus d'argent qu'on n'en peut +dépenser?</p> + +<p>--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit +mon notaire d'un air posé qui ne voulait +pas être narquois.</p> + +<p>Je me taisais, il continua:</p> + +<p>--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai +de donner le moins possible, et vous +voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, +que je ne parle pas dans le sens de mes intérêts.</p> + +<p>Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder +le feu.</p> + +<p>--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de +réflexion, pourquoi me conseillez-vous ainsi? +Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit? Sauriez-vous +quelque chose de défavorable sur son +compte?</p> + +<p>Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait +de me traverser la cervelle; ce ne fut qu'un +éclair, le bon sens et la réponse du notaire me +ramenèrent à la réalité.</p> + +<p>--Absolument rien de défavorable; mais c'est +un jeune homme qui sait le prix de toute chose; +je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne +put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura +beaucoup à s'en louer si on le tient par la corde +d'argent. Puisque mademoiselle Normis est votre +unique héritière...</p> + +<p>Nous restâmes silencieux tous les deux.</p> + +<p>--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je +enfin. Tout cela me paraissait douloureux comme +une agonie.</p> + +<p>--Donnez-lui dix autres mille francs de +rente, insista le notaire, avec un capital inaliénable.</p> + +<p>--Faites comme vous voudrez, dis-je en me +levant, je n'entends rien à ces choses que je +trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez +tout pour le mieux, afin que dans sa vie +conjugale, ma fille soit heureuse...</p> + +<p>Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de +quelques heures de repos pour me remettre. En +entrant au salon, vers six heures, je trouvai +Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme +je ne l'avais jamais vue; un bouquet superbe +parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec +son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme +que je trouvai insupportable.</p> + +<p>Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... +les bouquets se suivaient et se ressemblaient, +mes angoisses aussi,--j'étais devenu +nerveux, impatient, presque méchant. +Mes entrevues avec mon notaire me donnaient +des palpitations de coeur.</p> + +<p>--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, +me dit un jour le brave homme, il veut absolument +le capital, et non les revenus...</p> + +<p>--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, +et qu'il n'en soit plus question, m'écriai-je, ces +marchandages me font mal au coeur!</p> + +<p>--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il +vaudrait mieux faire à mademoiselle Normis +quinze mille francs de rente, et laisser le capital +à l'abri...</p> + +<p>--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et +surtout ne m'en parlez plus.</p> + +<p>Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à +l'église pour entendre ses bans: «Il y a promesse +de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy +et mademoiselle Suzanne-Marie Normis.»</p> + +<p>La voix du prêtre tomba sur mon coeur +comme un suaire.. Quoi! ma fille, ma Suzanne, +allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais +plus d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de +m'accorder? A peine sorti de l'église, je courus +chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut +fort étonné de me voir.</p> + +<p>--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, +je n'avais pas pensé à une chose, c'est que je ne +puis consentir à me séparer tout à fait de ma +fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa +plus tendre enfance...</p> + +<p>M. de Lincy fit un signe de tête et continua +à me regarder d'un air inquiet.</p> + +<p>--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle +continue à vivre près de moi, et: à cette fin, je +vous offre le premier étage de mon hôtel, me réservant +seulement le rez-de-chaussée.</p> + +<p>--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, +me dit mon futur gendre avec une grande +affabilité; nous craindrions de beaucoup vous +gêner.....</p> + +<p>--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je +avec vivacité, et son mari, continuai-je en faisant +un violent effort, son mari ne peut pas me +gêner non plus.</p> + +<p>M. de Lincy me serra la main.</p> + +<p>--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez +toutefois que nous passerons tous les ans quelques +mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai pas +besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, +et au retour...</p> + +<p>--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je +avec joie.</p> + +<p>--C'est entendu, fit mon futur gendre.</p> + +<p>Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez +moi. Suzanne m'attendait pour déjeuner, fort +étonnée de ma brusque disparition.</p> + +<p>--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un +père qui se dérange de plus en plus! un père qui +disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup, +qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière +à surprise! Ah! j'ai vraiment un père bien +extraordinaire!</p> + +<p>Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, +et toute sa gracieuse personne semblait danser. +Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur mon +coeur qui battait trop fort.</p> + +<p>--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne +nous quitterons pas, tu demeureras ici après... +après ton mariage.</p> + +<p>--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: +Eh bien! je m'en étais toujours doutée, car je +me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de +raison pour me mettre à la porte comme cela! +Au bout du compte, je suis toujours sa fille!</p> + +<p>Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous +passâmes ensemble! M. de Lincy ne vint qu'à +six heures et demie, et je constatai avec joie que +Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.</p> + +<p>Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant +mieux!... Je me trouvai si monstrueusement +égoïste que je n'osai achever ma pensée.</p> +<br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<p>Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie +avait été célébré la veille, et j'avais mal caché +ma joie jalouse en ramenant pour un jour encore +à la maison paternelle ma fille mariée.</p> + +<p>Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume, +et elle était venue sur la pointe du pied, +comme elle le faisait souvent, écouter mon +souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la +force de dissimuler ma souffrance, et j'avais +caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour +étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, +légère, toute blanche, dans sa robe de +nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé +comme un adieu de sa main délicate. Le matin +était venu, on m'avait amené ma fille vêtue de +blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en +avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui +suivit: ma belle-mère me tança, je ne sais plus +pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un +tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants +des orgues qui m'assourdissaient, puis je la vis +tout à coup séparée de moi, agenouillée auprès +d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé, +frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide +dans son linge empesé, brillant dans son habit +noir, irréprochable, et nul comme un zéro: +c'était mon gendre.</p> + +<p>Il était parfaitement correct: toute sa toilette +venait de chez les premiers fournisseurs, sa tenue +était celle d'un homme du monde, et pourtant il +avait un air que je déteste par-dessus tout: il +avait l'air d'un marié! Mais, après tout, il y a +des gens qui naissent avec cet air-là, et d'ailleurs +je ne pouvais faire autrement que de le +trouver intolérable: n'était-ce pas mon gendre? +Je jetai un regard à ma belle-mère, qui me répondit +de même. Nous nous comprimes, et je +lui pardonnai bien des choses; en ce moment-là +elle le détestait tout comme moi.</p> + +<p>Le jour s'écoula; ces journées-là finissent +aussi; on déjeuna chez moi, et, à cinq heures, +les époux prirent l'express. Ils allaient passer la +lune de miel au château de Lincy, où je devais +les rejoindre quinze jours plus tard. A ce moment +je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le +quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, +j'eus envie de me mettre à pleurer, de +me cramponner à sa robe comme un enfant malade +et de lui dire: «Emmène-moi!»</p> + +<p>--On part, messieurs, on part! nous cria +l'employé.</p> + +<p>Il fallut se reculer; avec de l'argent nous +avions obtenu d'aller jusque-là; mais rien ne +pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus +loin.</p> + +<p>Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis +encore une fois la tête blonde de Suzanne se +pencher au dehors... puis plus rien. Madame +Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma +voiture. Notre fidèle Pierre, qui avait les yeux +gros comme le poing à force d'avoir pleuré, nous +ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis +s'enfuit dans le sous-sol en étouffant un sanglot +dont j'entendis l'écho à la cuisine: la vieille +cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne, +qui restait à son service, était partie en avant le +matin, et nous étions tous jaloux d'elle.</p> + +<p>Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai +autour de moi; la vue de ces objets familiers me +ramena à moi-même. Je traversai deux pièces, +toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans +la chambre de Suzanne. Chère petite chambre! +Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle +où elle était née, où j'avais veillé son berceau +jusqu'à ce qu'elle eût sept ans... J'entends la +voix de ma belle-mère qui me gourmandait:</p> + +<p>--Voyons, mon gendre, ne vous affectez +donc pas comme cela! Vous n'êtes qu'une poule +mouillée...</p> + +<p>Je la regardai hébété, les yeux secs....</p> + +<p>--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais +mieux vous entendre hurler que de vous voir +tranquille comme vous l'êtes!</p> + +<p>Je restais toujours immobile. Elle fondit en +larmes et se jeta dans mes bras:</p> + +<p>--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà +malheureux! Le monstre qui nous l'a enlevée!</p> + +<p>Et pour la première fois de notre vie, nous +nous trouvâmes les mains unies, assis à côté +l'un de l'autre, en parfaite communauté d'impression.</p> +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<p>Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je +l'avais beaucoup négligé depuis quelque temps. +Il avait assisté au mariage de Suzanne comme +les autres et m'avait engagé à lui rendre visite.</p> + +<p>--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la +santé?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais +ce que j'ai; Je crois n'être plus de ce monde... +les jambes ne vont pas.</p> + +<p>Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.</p> + +<p>--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; +à présent, d'ailleurs» pour ce +qu'il me reste de joies en de monde...</p> + +<p>--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà +précisément ce qui me déroute, on dirait qu'il +y a un changement en mieux.</p> + +<p>--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez +pas me faire croire cela?</p> + +<p>--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; +peut-être m'étais-je trompé alors dans la gravité +du pronostic.</p> + +<p>Je me levai et je le foudroyai de mon regard.</p> + +<p>--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, +si vous m'avez fait marier ma fille inutilement, +je ne vous le pardonnerai de ma vie!</p> + +<p>--Inutilement! répéta le docteur en riant, +inutilement est bien joli. Eh! mon Dieu, tant +mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous +voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...</p> + +<p>--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je +d'un ton bourru.</p> + +<p>Mais la perspective des petits-fils me consolait +un peu. Cependant les fils de M. de Lincy +auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de +Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au +docteur qui me rit au nez.</p> + +<p>--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, +et puis on s'y fait. Tenez, votre belle-mère me +disait exactement la même chose il y a vingt-quatre +ans, quand elle vous donna sa fille en +mariage, et vous voyez pourtant si elle a aimé +sa petite-fille!</p> + +<p>Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule +Maurice Vernex qui arrivait de province, +et qui venait me rendre visite. Sa figure sympathique +était justement une de celles que j'avais +besoin de voir; je le fis remonter, et nous nous +mîmes à causer.</p> + +<p>--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure +de conversation de plus en plus intime. +Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez +pas votre maison pour cela, je suppose! Et +puis, à qui le dirais-je si ce n'est à vous! Je +regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! +Me voici riche!...--je m'aperçus alors +qu'il était en deuil,--et je vous assure que +j'aurais été un gendre bien aimable!</p> + +<p>Il riait, mais certain mouvement nerveux de +sa main sur ses genoux me prouva qu'il ne parlait +pas tout à fait à la légère. Je pris cependant +la chose comme une plaisanterie.</p> + +<p>--J'aurais été charmé de vous avoir pour +gendre, lui dis-je, et je regrette fort de n'avoir +pas une autre fille; mais j'espère aussi que M. de +Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma +fille sera heureuse avec lui.</p> + +<p>--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une +ombre de tristesse. Je le souhaite de tout mon +coeur!</p> + +<p>Il se leva pour partir, et en tenant sa main +loyale dans la mienne, je me pris à regretter +qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place +de cet irréprochable Lincy que je ne pouvais +souffrir.</p> + +<p>--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton +qui avait bien l'air d'un reproche.</p> + +<p>--Ma vieille tante était malade, répondit-il, +et sa réponse ressemblait fort à une excuse. +Elle est morte dans mes bras; je suis revenu +dès que cela m'a été possible...</p> + +<p>--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas +sûr de ne pas l'avoir dit. Venez me voir, continuai-je +tout haut, venez dîner avec moi demain: +je suis bien seul...</p> + +<p>Son visage mâle et franc prit une expression +de sympathie qui acheva de me gagner.</p> + +<p>--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. +Vous ne l'aimez peut-être pas beaucoup, +la musique?</p> + +<p>--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous +les soirs.</p> + +<p>--A demain! dit gaiement Maurice Vernex +en prenant congé de moi, pour couper court, +je crois, à mes doléances.</p> + +<p>Il vint en effet, et nous passâmes une soirée +charmante; il s'entendait en toutes choses, il +connaissait tout le monde, et je n'ai jamais entendu +de conversation plus séduisante. Au rebours +de la plupart des gens, il savait déguiser +la portée du fond sous la frivolité apparente de +la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse +été heureux de l'avoir toujours à mon foyer!</p> + +<p>Pendant cette interminable quinzaine, il vint +me voir plus qu'il ne l'avait fait en deux années. +C'était, je crois bien, par pitié de ma solitude, +que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. +Avec celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions +un plaisir amer à parler de Suzanne et à +médire de son mari. Trois jours après le mariage, +j'avais reçu un petit billet de ma fille contenant +ces mots:</p> + +<p>«Cher père, je me porte bien; le château de +Lincy est superbe, mais il pleut à verse depuis +notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. +Je t'envoie deux baisers, des meilleurs.</p> + +<p>«TA SUZANNE.»</p> + +<p>--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton +piqué, lorsque je lui communiquai ce petit document, +il me semble que votre fille aurait bien pu +prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.</p> + +<p>--Mais, chère mère, fis-je observer avec +douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de +la rappeler à votre souvenir de la façon la plus +affectueuse.</p> + +<p>--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; +du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous +l'avez si mal élevée!</p> + +<p>Ce reproche m'avait été fait tant de fois que +j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une +joie secrète que je constatai la préférence de +Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai +dire, je n'avais jamais douté.</p> +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir +Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre +monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, +et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de +joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à +quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai +de me rendre ridicule en avouant que mon +gendre m'inspirait une terreur insurmontable. +En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni +mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche +une fort belle calèche, avec un fort beau cocher +et un magnifique valet de pied, que mon Pierre +examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.</p> + +<p>--Comment s'y prend-on, pensait évidemment +le pauvre diable, pour être si majestueux +rien qu'en fermant une portière?</p> + +<p>Comme le superbe valet de pied montait auprès +du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux +alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, +ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je +n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre +s'assit respectueusement sur le bord du coussin, +sans lâcher mon sac de voyage.</p> + +<p>Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. +Pierre ne put contenir sa joie:</p> + +<p>--Nous allons donc revoir mademoiselle, +dit-il d'un air discret et respectueux; puis +s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame +de Lincy! et resta confus.</p> + +<p>--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, +j'avais besoin de m'épancher un peu.</p> + +<p>--Oh! si monsieur peut penser que ça me + fait plaisir! répondit-il en tournant vers moi +son honnête figure à laquelle vingt années de +concorde domestique m'avaient si bien accoutumé. +Mais ce qui ne me plaît pas, ce sont... +Il s'arrêta plus confus que jamais.</p> + +<p>--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.</p> + +<p>Il me désigna du bout de son ongle le magnifique +cocher et l'imposant valet de pied:</p> + +<p>--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que +j'aurai de la peine à m'y habituer.</p> + +<p>Nous entrions dans le parc, par la grille grande +ouverte.</p> + +<p>--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et +je la vis sur le bord de la route qui m'attendait, +les yeux noyés de larmes heureuses, les bras +pendants dans l'extase de la joie.</p> + +<p>La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la +vigueur de ma vingtième année.</p> + +<p>L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit +le paradis fermé depuis son départ.</p> + +<p>--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant +de mes bras, pendant qu'elle écartait ses cheveux +frisés de son front, avec ce même geste +qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle +regarda machinalement dans la calèche et aperçut +Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant +bouger de sa place, lui souriait d'un sourire +large comme le détroit de Gibraltar.</p> + +<p>--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! +Je suis bien contente de vous voir. Eh bien, +mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et +dites à M. de Lincy que papa et moi nous avons +pris le plus court; comme cela, nous arriverons +après vous.</p> + +<p>Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras +et m'entraîna sous le couvert d'une allée, pendant +que la noble calèche s'éloignait, voiturant +mon valet de chambre avec mon sac.</p> + +<p>Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne +et moi; elle, pressée de toute sa force +contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de +ma joie. Au bout d'une vingtaine de pas je m'arrêtai +et je la repris dans mes bras avec plus de +force encore que la première fois. Elle me rendit +mes baisers comme auparavant, j'aurais pu +croire que rien n'était changé, et cependant je +sentais qu'elle n'était plus la même.</p> + +<p>--Eh bien? lui dis-je en contemplant son +cher visage, toujours lumineux et doux, mais +légèrement pâli.</p> + +<p>--Rien, dit-elle en souriant.</p> + +<p>Et nous reprîmes notre marche.</p> + +<p>--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un +instant,--quand il ne pleut pas, s'entend. Mon +Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine! +Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!</p> + +<p>La question qui me brûlait les lèvres finit par +sortir:</p> + +<p>--Es-tu heureuse?</p> + +<p>--Mais oui! répondit-elle tranquillement,-- +trop tranquillement peut-être.</p> + +<p>--Et ton mari?</p> + +<p>--Mon mari est très-aimable. Seulement +tantôt il m'a vexée. Je voulais aller à ta rencontre, +à la station...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements +de famille en public, m'a-t-il dit; au +fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée +et je suis venue à ta rencontre dans le parc. +Faisons l'école buissonnière!</p> + +<p>Cette proposition était trop de mon goût pour +ne pas être acceptée, et nous voilà vagabondant +tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que +Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai +à obtenir quelques indications sur le genre de +vie de Suzanne, sur ses impressions, sur l'opinion +qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma +fille, si franche, si ouverte, s'était fait une sorte +de forteresse derrière laquelle elle se retranchait +à certaines questions; je vis que, pour le moment +au moins, je n'en obtiendrais rien.</p> + +<p>Nous causions pourtant à coeur ouvert de +Paris, de nos amis, de ma belle-mère, et Suzanne +riait aux larmes de la jalousie si innocemment +provoquée par son petit billet, lorsque +non loin du château, dans le parterre français, +nous vîmes arriver M. de Lincy.</p> + +<p>--Je vous cherchais partout, cher beau-père, +dit-il avec une gaieté forcée qui cachait mal une +mauvaise humeur non équivoque. En voyant +arriver la calèche avec votre domestique seul, +j'avais crains un accident.</p> + +<p>--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit +Suzanne sans quitter mon bras.</p> + +<p>--Sans doute, ma chère.</p> + +<p>--Sur le perron?</p> + +<p>--Naturellement, j'étais venu saluer mon +père, non sans vous avoir vainement cherchée +partout.</p> + +<p>--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, +c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait +pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a +reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez +dû être drôles tous les deux quand vous vous +êtes trouvés nez à nez!</p> + +<p>Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si +doux et si communicatif, ne dérida pas M. de +Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus +soucieux.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, +silencieux, car Suzanne ne riait plus et +n'avait plus l'air de vouloir recommencer de +longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre +était quinteux.</p> + +<p>Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: +tout était magnifique dans cette +maison, le propriétaire plus que tout le reste. +Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle +cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle +et si charmante quand elle présidait chez nous +aux repas de famille. Elle mangeait du bout des +dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se +conduisait, en un mot, comme une demoiselle +bien élevée qui dîne en ville.</p> + +<p>Comme on servait un plat:</p> + +<p>--Encore ces maudits oeufs brouillés aux +pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne +puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais +défendu qu'on en resservît jamais à ma table!</p> + +<p>--C'est le plat favori de mon père, dit doucement +ma fille en dirigeant du regard le domestique +vers moi.</p> + +<p>J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion +difficile, car mon gendre, après avoir +murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! +avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, +les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir +plus envie de manger du tout, et je trouvai que +je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de +mon mieux ce mets malencontreux, et le repas +s'acheva sans autre désagrément.</p> + +<p>On prit le café sur la terrasse; pendant que +M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier, +je me rapprochai de Suzanne:</p> + +<p>--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je +à voix basse.</p> + +<p>Elle haussa les épaules, plongea son regard +honnête dans le mien, me pressa simplement la +main, détourna la tête et me répondit:</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et +si peu content que je fusse de me séparer de +Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus +retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui +eus tourné le dos pour aller me coucher.</p> + +<p>J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, +et je méditais assez tristement, lorsque Suzanne +entra sur la pointe du pied. Elle était encore +tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de +coutume nuançait le haut de ses joues.</p> + +<p>--Je suis venue t'embrasser encore une fois, +mon petit père, me dit-elle tout bas. Es-tu bien? +as-tu tout ce qu'il te faut?</p> + +<p>--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.</p> + +<p>--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas +que je fasse attendre mon mari. Je me suis +sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs +et ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.</p> + +<p>Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.</p> + +<p>Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air +d'un catafalque, et je cherchai à résumer mes +impressions de la journée.</p> + +<p>--Il y a beaucoup de choses que mon gendre +n'aime pas, me dis-je enfin; et moi, ajoutai-je +avec la franchise d'un aveu assez longtemps +réprimé, je n'aime pas du tout mon gendre!</p> + +<p>Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me +procurer le sommeil; aussi je ne dormis guère.</p> +<br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<p>Le lendemain se trouvait être un dimanche. +Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las +de mon sommeil interrompu, et à ma grande +surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le +chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède, +qui m'attendait devant le plateau de café.</p> + +<p>--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir +embrassée; où peux-tu aller de si bonne heure?</p> + +<p>Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures +moins un quart, et en me servant à la hâte +une tasse de café:</p> + +<p>--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?</p> + +<p>--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?</p> + +<p>Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours +irréprochable, vêtu de frais, en drap d'été +gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris +que satisfaits.</p> + +<p>--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous +prête?</p> + +<p>Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.</p> + +<p>M. de Lincy sourit avec grâce:</p> + +<p>--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et +Dieu ne doit pas attendre.</p> + +<p>Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne +avec un geste inquiet et indécis me jeta +un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma +tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et +je la suivis.</p> + +<p>Le magnifique valet de pied se mit derrière +nous, portant un sac que je pris d'abord pour +un sac de voyage: je rougis de ma méprise +lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres +d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.</p> + +<p>Mon gendre faisait très-bon effet dans son +banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il +ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés +crossés et mitrés qui ornaient les stalles du +choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait +très-bon effet aussi, comme église de paroisse. +Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... +Suzanne était bien partout, avec sa grâce +juvénile et sa distinction native; seul, je faisais +tache dans cet ensemble parfait, où le peuple +endimanché, groupé dans les bancs d'une manière +pittoresque, semblait amené tout exprès +par la nécessité de faire un fond à ce tableau, +de meubler cette jolie chapelle.</p> + +<p>Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais; +--je l'écoutai avec une attention qui pouvait +passer pour du recueillement; Suzanne, moins +vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête +sur son sein, dans une attitude qui ressemblait +moins à la méditation qu'au sommeil...</p> + +<p>J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la +fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète +imprimée à la robe de sa femme, la tira +de son engourdissement. La pauvre petite fit un +brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta +un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un +air de grand recueillement. Les deux enfants de +choeur sourirent,--mon gendre avait un air +pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et +qui ensuite m'inspira une certaine envie de me +moquer de lui..., mais je n'en eus garde.</p> + +<p>Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne +exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine; +elle interrogea les mères, tapota la joue +des enfants, glissa quelque aumône dans la main +des vieillards, puis nous reprîmes la route du +château, toujours suivis par le domestique +chargé des livres d'heures.</p> + +<p>Mon gendre était resté en arrière et causait +avec les paysans.</p> + +<p>--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je +tout bas à Suzanne, qui passa son bras +sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.</p> + +<p>--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce +que nous assistions à l'office pour donner le bon +exemple.</p> + +<p>La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter +longtemps, glissa un éclair de malice dans +ses yeux, et elle rit un peu.</p> + +<p>--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la +voir gaie.</p> + +<p>--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon +m'endort infailliblement, et M. de Lincy +n'aime pas ça...</p> + +<p>--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, +à la fin! Que le diable...</p> + +<p>Suzanne me pressa doucement le bras:</p> + +<p>--Père, dit-elle, c'est mon mari.</p> + +<p>Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune +visage s'était revêtu tout à coup d'une noblesse +bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris +et je me tus.</p> + +<p>--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas +parfait, mais tel qu'il est... c'est mon mari, +enfin, dit-elle pour la troisième fois.</p> + +<p>Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir +tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à +moi! Un homme qui faisait le magister et qui +parlait en maître à ma Suzanne, après quinze +jours de mariage!</p> + +<p>Il nous rejoignit, et commença à me parler +d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais +envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre +poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son +mari.</p> + +<p>Au bout de huit jours de cette existence, j'en +avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais +dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai +des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient +ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire +mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un +empressement qui me prouva que le séjour du +château ne lui agréait pas plus qu'à moi.</p> + +<p>--Tu veux donc t'en aller, père? me dit +Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai +mon départ.</p> + +<p>--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois +qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop +récent pour que je ne me sente pas de trop entre +vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; +M. de Lincy a des façons de parler et d'agir +auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un +coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis +supporter de t'entendre gourmander par un +homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit +obéissance et soumission! Soit encore; mais le +père ne peut pas voir ces choses avec plaisir... +Je m'y ferai plus tard, peut-être!</p> + +<p>Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers +mots de ce discours passablement diffus, la releva +et me regarda droit dans les yeux:</p> + +<p>--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer +des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as +pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont +pas été perdues, cher père, tu as voulu que je +sois heureuse, et je suis heureuse.</p> + +<p>Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée +qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son +mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy +déployait à son égard n'étaient-elles qu'un +trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers +les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour +partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant +Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, +prête, on l'eût dit, à défendre sa cause +au prix de sa vie...</p> + +<p>--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai +eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton +bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, +à te rendre malheureuse; si je pensais +que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse +ont empoisonné pour toi la source des joies, je +suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, +assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je +mourir à la peine, si cet homme se conduit mal +envers toi, je te vengerai!</p> + +<p>--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante +et radieuse, sois en paix, tu as accompli +ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.</p> + +<p>Avec quelle ferveur je couvris de baisers son +front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs! +Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais +c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, +et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de +mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.</p> + +<p>Nous n'avions plus envie de nous parler; une +entente muette s'était établie entre nous; jusqu'au +moment du départ, nos yeux seuls échangèrent +des tendresses. Mon gendre, qui avait +fait pour me retenir toutes les instances qu'un +gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit +en break jusqu'à la station. Suzanne +avait préféré me dire adieu chez elle, loin des +yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le +dire.</p> + +<p>--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu +me serrant la main, au moment où le train approchait.</p> + +<p>--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons +en octobre.</p> + +<p>--Au revoir, me dit-il.</p> + +<p>Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en +avions parlé, mais nous avions très-bien compris +l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de +vivre sous le même toit.</p> + +<p>Cependant j'avais tellement besoin de la présence +de ma fille que, pour l'avoir chez moi, +pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre +son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement +j'eusse toléré mon gendre, mais j'eusse été +un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, +je ne voulus point réclamer l'exécution de sa +promesse, et j'appris au bout de quinze jours +qu'il faisait meubler un appartement du côté des +Ternes, le plus loin possible de moi, dans un +même rayon.</p> + +<p>--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il +m'aime autant que je le chéris, nous ne serons +jamais assez loin de l'autre.</p> + +<p>Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première +ni la dernière fois, et je commençais à +m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, +avaient failli me tuer.</p> +<br><br> + +<h3>XX</h3> + +<p>Je passai quelques jours à ma maison de campagne, +mais sans Suzanne rien n'avait d'attrait +pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et +nous trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire +du mal de M. de Lincy. Elle aussi avait été voir +sa petite-fille, et le château ne lui avait pas +semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant +les choses qui m'avaient déplu n'étaient pas +celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété +n'avait rien eu pour elle de remarquable, et +quand je lui en parlai, elle me rit au nez.</p> + +<p>--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde +ne peut pas aimer le bon Dieu, comme moi, à +la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent +faire leur prière qu'en habits du dimanche. +Mais, le monstre, comme il gronde Suzanne! +Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous +avez employé à faire son éducation, mon gendre, +vous n'êtes pas parvenu à la gâter!</p> + +<p>Nous avions beau faire, madame Gauthier et +moi, ni le whist avec un mort, que nous organisions +à l'aide de notre médecin de village, ni +le bésigue à nous deux, ni les promenades, ni +quoi que ce soit, ne pouvait combler le vide qui +semblait au contraire se creuser de plus en plus +autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour +prendre son content de bruit, me dit-elle.--Et +moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais presque +envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une +idée me vint: la vendange et la cousine Lisbeth! +J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes +une malle en grande hâte, et nous voilà partis +pour le Maçonnais.</p> + +<p>Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu +près quinze ans que je lui avais promis ma visite. +Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison, +vaste et commode, quoique peu élégante, elle se +leva, mit sa main en abat-jour sur ses yeux +vieillis, que ne quittaient plus les fameuses lunettes, +et resta indécise.</p> + +<p>--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous +de votre voyage à Paris?</p> + +<p>--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à +moi, que vous êtes changé, cousin! je ne vous +reconnaissais pas!</p> + +<p>Et cherchant du regard derrière moi:</p> + +<p>--Où donc est la petite? fit-elle.</p> + +<p>--Hélas! cousine, la petite est grande; elle +est mariée!</p> + +<p>--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir +encore avec sa langouste... Mariée! et je n'en +ai rien su!</p> + +<p>On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de +faire part! Mais elle avait un caractère si heureux, +qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en formaliser. +Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et +je vis arriver de vieilles servantes, roses et ridées +comme des pommes de terre qui ont passé +l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le +feu flambait dans l'âtre, mon repas rissolait +dans une grande poêle, et le cru célèbre de +l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, +baignait les bords d'un vase de terre semblable +à une amphore.</p> + +<p>--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait +le service en payant de sa personne, nous +mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on +vous servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.</p> + +<p>J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans +la cuisine! Quelle cuisine! Haute, voûtée, peinte +à la chaux tous les six mois, avec un dallage +superbe de pierres du pays, elle faisait penser +aux peintres flamands. Le gros chaudron de +Téniers trônait magistralement sur le manteau +de la cheminée, en compagnie de plusieurs +autres, moins imposants; toute la batterie de +cuisine étincelait, on voyait là les preuves irrécusables +de l'ordre et de l'économie de plusieurs +générations.</p> + +<p>--On va vous coucher dans la chambre jaune, +me dit Lisbeth en m'apportant un plat fumant +et savoureux; c'est celle qui a la plus belle vue, +et puis elle est au soleil levant... mais si vous +aimez mieux la chambre bleue, qui est au soleil +couchant?</p> + +<p>Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi +en comparant cet accueil hospitalier avec +celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son +voyage. Je la croyais moins riche aussi; son +châle jaune et son ridicule à glands ne pouvaient +me donner la mesure de ce bien-être de +province où les capitaux sont représentés par +des terres, des tonneaux de vin, des armoires +pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que +par des pièces de cent sous.</p> + +<p>--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant +les deux mains, vous êtes une vraie femme, +vous!</p> + +<p>--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, +c'est comme ça qu'ils m'appellent dans le pays, +parce que, sans être méchante, je n'ai pas plus +d'esprit qu'il ne m'en faut.</p> + +<p>Je fus touché de cette humble douceur.</p> + +<p>--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs +me rappelaient une famille nombreuse?</p> + +<p>--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un +soupir, les uns pour l'armée, les autres pour le +cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui était +morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche +les a emportés tous les deux la même +semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis +restée toute seule ici... Vous allez bien rester +un mois, dites, cousin, pour ne pas dire +plus?</p> + +<p>--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec +vous, cousine, et j'y serai mieux que là-bas!</p> + +<p>Je lui racontai alors le mariage de Suzanne +et ma visite au château de Lincy, et l'aversion +que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui s'ensuivait; +il me semblait causer avec une vieille +amie; Lisbeth m'écoutait de toute son âme, +hochant la tête aux endroits pathétiques... Jamais, +sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant +de sympathie.</p> + +<p>--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son +mari n'est pas bon, elle sera bien à plaindre... +Mais chez vous autres gens riches, quand on ne +s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, +parce que chacun peut vivre à son idée; si elle +s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir +souvent; son mari sera occupé de son côté. +Qu'est-ce qu'il fait, votre gendre?</p> + +<p>--Hélas! cousine, il ne fait rien! +Elle soupira une fois de plus.</p> + +<p>--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. +C'est si bon les enfants, on n'a pas le temps de +penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici, +depuis que je n'en ai plus!</p> + +<p>Cette humble vieille fille me raconta son histoire, +et je compris alors ce qui l'avait poussée à +venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement +faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. +Habituée à soigner les autres, à chercher autour +d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, elle +s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un +veuf qui doit être, bien embarrassé, allons à son +secours!</p> + +<p>Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite +d'alors avait eu d'inhumain, de brutal: elle ne +s'en était pas même aperçue. A peine revenue +au logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; +la vieille mère était morte, un frère s'était marié, +puis il était mort à son tour, enfin elle avait +soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule, +dernière de cette branche, elle avait hérité de +tout, et n'en était pas plus contente.</p> + +<p>--A quoi bon? me dit-elle en terminant son +récit, je n'ai personne à qui le laisser! Heureusement, +il y a les pauvres!</p> + +<p>Le dimanche venu, elle ne m'emmena point +à la messe. Je m'étais levé de bonne heure, afin +de ne rien changer à ses habitudes; mais quand +je descendis, elle était déjà revenue.</p> + +<p>--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, +comme ça je puis envoyer mes servantes à la +grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! Et + pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en +gardera pas rancune!</p> + +<p>Humble femme! douce et généreuse nature! +je trouvai dans mon séjour auprès d'elle des +ressources, des consolations que je n'avais jamais +connues. Elle m'apprit combien une âme +simple peut être grande, lorsque--de quelque +nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir +au-dessus de toutes choses.</p> + +<p>Quand je la quittai, elle me fit promettre de +revenir.</p> + +<p>--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne +était restée la petite pour elle;--je ne vous dis +pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être +pas notre genre de vie,--mais si une fois +il va en voyage, venez avec Suzanne.</p> + +<p>Je le lui promis, et je retournai chez moi plus +calme que je n'aurais cru pouvoir l'être six semaines +auparavant.</p> +<br><br> + +<h3>XXI</h3> + +<p>Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit +tous les quinze jours des lettres officielles qui +évoquaient devant moi l'image de mon gendre, +fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air +doctoral les lignes tracées par sa femme. J'avais +appris par ces lettres que la campagne était superbe, +le temps très-doux, la vendange fort +amusante,--et c'était tout.</p> + +<p>Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce +premier feu d'automne si charmant quand +on est deux à le regarder, si triste quand on est +tout seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon +égoïste,--et je me faisais de la morale:</p> + +<p>--Comment, me disais-je, te voilà devenu +vieux, tu as passé l'âge des rêveries sentimentales, +et tu te reprends à remonter vers le passé, +à regretter l'année dernière, où ta fille était là +té faisant la lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste +que tu es, que Suzanne serait toujours là pour +te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la +vie? Non! Eh bien, que te faut-il?</p> + +<p>Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, +et mes yeux d'incorrigible rêveur, devenus humides, +persistaient à revoir, au lieu des bûches +charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et +blanc où Suzanne enfant avait écrasé maintes +grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons +de ma femme avaient usé un chemin de +son lit au berceau...</p> + +<p>J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand +Marie et moi, serrés l'un contre l'autre sur la +petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de +ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé +que je vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais +dit que ma noble femme et moi, toujours serrés +l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure +redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les +cheveux blancs viennent encadrer les rides,-- +et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux, +--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps +troublés de la jeunesse; j'avais considéré la vieillesse +comme le couronnement d'une existence +remplie de labeurs utiles, comme le dénouement +splendide et serein du drame de la vie... Mais +j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.</p> + +<p>Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta +de mon coeur à mes yeux; je revis le bouquet +de lilas blanc posé par ma fille enfant sur +le sein de sa mère endormie à jamais... Je me +rappelai le mot «heureuse», dernier cri arraché +par l'angoisse maternelle h cette poitrine haletante... +Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je +accompli le voeu de ma femme? Hélas! je ne +pouvais répondre que par un doute cruel.</p> + +<p>--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère +ombre évoquée par moi. Pardonne-moi; je +croyais bien faire!</p> + +<p>Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit +lever la tête; j'entendis un bruit confus, la porte +de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une +forme féminine parut dans l'écartement des +rideaux.</p> + +<p>--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, +elle franchit d'un bond l'espace qui nous séparait +et tomba sur mon cou, riant et pleurant.</p> + +<p>J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du +dos de la main et qui refermait discrètement la +porte.</p> + +<p>--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée +par l'émotion. Tout droit du chemin de fer! +Voilà!</p> + +<p>Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:</p> + +<p>--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des +cheveux blancs! Tu t'es donc fait teindre? Tiens, +regarde comme tu es laid!</p> + +<p>Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus +alors que j'avais blanchi depuis l'époque +de son mariage.</p> + +<p>--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser +le temps de parler, tu es beau tout de même, je +t'aime comme ça.</p> + +<p>Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons +dans mes cheveux blancs et fondit en larmes, +en cachant sa tête blonde dans mon cou.</p> + +<p>Je la pris par la taille et je voulus la faire +asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son +chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et +se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant +et me prenant à tout moment la figure entre les +deux mains pour me regarder à son aise.</p> + +<p>--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien +vu, que j'avais envie de te revoir!</p> + +<p>Et moi donc! mais je n'osais le lui dire</p> + +<p>--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant +de l'existence de cet être désagréable.</p> + +<p>--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain +un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à +l'hôtel.</p> + +<p>--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.</p> + +<p>--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué +un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.</p> + +<p>Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette +nouvelle.</p> + +<p>--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu +ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut +mieux.</p> + +<p>Elle me lança un regard; ce regard voulait +dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait +là du regret, de la résignation, de la fermeté, +de la compassion, et même un grain de mépris, +--mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma +Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie +de dire des choses désagréables à mon gendre, +mais cette émotion me laissa froid; je l'avais +éprouvée tant de fois déjà!</p> + +<p>--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je +pour changer le cours de la conversation.</p> + +<p>--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et +grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va +pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous +mangerait! Ce sera un secret à nous deux.</p> + +<p>La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon +gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum +dû à un si noble personnage. Il me serra la main, + s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il +était temps de partir. Celle-ci alla chercher son +chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa +tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur +son poignet. Mon gendre alors prit congé de +moi, je les invitai tous deux à dîner pour le +lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers +la porte.</p> + +<p>M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, +restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas, +m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; +au moment de disparaître, elle se retourna avec +un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son +mari d'un geste imperceptible:</p> + +<p>--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux +et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie +inimitable qui me rappela son enfance, et +elle disparut.</p> + +<p>Tout cela avait été fait si vite que je n'avais +pas même eu le temps de rire. La porte se referma; +je retournai à mon fauteuil, et je trouvai +le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.</p> + +<p>--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? +me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible +désir de porter le mouchoir à mes lèvres... +Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans +la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder +de larmes,--je crois que c'étaient des +larmes de joie.</p> + +<p>Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre +s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le +bouton de la porte, il toussait discrètement pour +m'avertir de sa présence.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une +grande liberté d'esprit.</p> + +<p>--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle +est revenue... madame, veux-je dire... Ah! +monsieur, je suis bien content!</p> + +<p>Et voilà mon Pierre qui se met à chercher +son mouchoir dans sa poche en reniflant d'une +façon fort émouvante.</p> + +<p>--Je demande pardon à monsieur, reprit-il +quand il eut trouvé cet objet à carreaux et qu'il +se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet +de voir mademoiselle...</p> + +<p>--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je +à mon vieux serviteur.</p> + +<p>Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me +regardait avec des yeux rayonnants. Je crus le +revoir sur l'échelle du pressoir, le jour mémorable +des toiles d'araignée.</p> + +<p>--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix +que je voulais rendre ferme.</p> + +<p>L'imbécile continuait à me regarder, et de +grosses larmes roulaient sur les revers de sa livrée. +Tout à coup je portai le petit mouchoir de +Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.</p> + +<p>Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre +et j'allai me coucher.</p> + +<p>Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.</p> +<br><br> + +<h3>XXII</h3> + +<p>Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, +mais moins triste, car je savais que je verrais +ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne +de Suzanne se faufila modestement dans la salle +à manger.</p> + +<p>--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis +enchanté de vous voir. Nous allons donc parler +un peu de madame?...</p> + +<p>Elle me regardait d'un air si maussade que je +ne terminai pas ma phrase.</p> + +<p>--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un +beau coup! me dit-elle d'un ton grognon.</p> + +<p>--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.</p> + +<p>--En mariant notre pauvre ange de Suzanne +avec ce monsieur-là! Ah! monsieur peut se dire +qu'il n'a pas eu la main heureuse!</p> + +<p>--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me +faire des reproches, parlez franchement, cela +vaudra mieux, allez!</p> + +<p>--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. +M. de Lincy m'a donné mes huit jours!</p> + +<p>Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, +elle avait alors quarante ans;--la renvoyer +à cette heure, c'était briser le reste de son +existence.</p> + +<p>--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, +vous vous êtes trompée.</p> + +<p>--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne +connaissais pas le service comme on le fait +maintenant, et que madame avait besoin d'une +jeune femme de chambre pour lui faire ses +robes...</p> + +<p>--Une jeune femme de chambre ne vous aurait +pas empêchée de rester...</p> + +<p>--Monsieur ne comprend donc pas que c'est +un prétexte? M. de Lincy ne veut pas de moi +parce que madame n'est pas heureuse et que je lui +en ai fait l'observation...</p> + +<p>--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez +fait des observations, je ne m'étonne plus!...</p> + +<p>--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, +sans lui rien dire peut-être? Un brutal, qui ne +connaît pas la différence entre une âme du bon +Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur +à madame dès le soir de ses noces, que jusqu'à +présent, la nuit, quand elle entend son pas, +elle se met à trembler comme la feuille?</p> + +<p>--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant +le manche de mon couteau jusqu'à me faire mal +aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.</p> + +<p>--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le +lendemain, madame m'a gardée près d'elle +après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et +lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le +corridor, voilà madame qui est devenue blanche +comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et +m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» +Elle tremblait si fort que j'ai cru qu'elle avait la +fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de m'en +aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, +c'est la même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il +que ce soit un manant pour l'avoir effrayée +comme cela!</p> + +<p>Je restai consterné.</p> + +<p>--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? +repris-je après un moment de réflexion.</p> + +<p>Félicie haussa les épaules.</p> + +<p>--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.</p> + +<p>Je n'avais rien à répondre.</p> + +<p>--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon +âge! continua la vieille bonne. Si c'est là ce que +j'attendais!...</p> + +<p>--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas +sur le pavé, Félicie, ne dites pas de bêtises; +vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire +entendre raison à mon gendre.</p> + +<p>Elle haussa les épaules encore une fois. +Était-ce à mon adresse ou à celle de M. de Lincy? +Je ne pus le savoir.</p> + +<p> Ce même jour, quand ils vinrent tous les +deux, j'envoyai Suzanne dans ma chambre où +elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon +gendre.</p> + +<p>--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; +elle avait élevé Suzanne, vous le savez...</p> + +<p>--Elle donnait de mauvais conseils à ma +femme, et elle voulait me régenter: à mon grand +regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, +mon cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un +ennemi domestique dans sa propre maison... +Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.</p> + +<p>--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, +si cette femme est attachée à Suzanne. +Suzanne lui est également attachée, et vous comprendrez +à votre tour que ce changement lui +cause un chagrin véritable...</p> + +<p>--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec +un sourire et un air de supériorité sans égale, +a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état +réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre +l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. +Félicie a pu reconnaître à ses dépens la justesse +de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon +autorité chez moi, par tous les moyens.</p> + +<p>Je le regardai bien en face pour voir si ce discours +s'adressait à moi; il me fut impossible de +rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec +complaisance sur les tableaux et les bronzes du +salon.</p> + +<p>--Vous avez un bien joli Van Goyen, me +dit-il avec la plus grande aisance. L'avez-vous +payé cher?</p> + +<p>Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser +de répondre. Elle passa son bras sous le +mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes +silencieux,--sa main dans ma main. +Mon gendre fit la conversation tout seul jusqu'à +l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour +le reste de la soirée. Ils partirent à neuf heures +du soir, me laissant avec madame Gauthier qui +avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.</p> + +<p>--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil +de personne quand on choisit son gendre, me +dit-elle, en terminant sa première apostrophe.</p> + +<p>Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que +je ne lui répondis pas un mot, et elle parla longtemps.</p> +<br><br> + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre +avait bien raison: entre l'arbre et l'écorce... +Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et +à ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper +de son bonheur?</p> + +<p>Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, +son joli visage, autrefois rose et mutin, était +devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux légèrement +cernés n'avaient plus la joyeuse expression +des jours passés, mais elle causait avec +abandon quand nous nous trouvions ensemble, +et riait volontiers de ce rire charmant, si doux +et si communicatif que le plus morose s'y fût déridé.</p> + +<p>Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses +huit jours», était rentrée chez moi, et ne m'avait +plus jamais reparlé des détails que dans +sa colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu +croire que j'avais fait un mauvais rêve, si un +léger changement dans l'expression du visage de +Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne +m'eût rappelé souvent ce que la vieille bonne +m'avait raconté.</p> + +<p> Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand +un jour, vers midi, en traversant le salon qui +menait à la salle à manger, chez mon gendre, +j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de +Suzanne, particulièrement vibrante, lui répondait +par saccades... J'eus l'envie la plus véhémente +de rester immobile et d'écouter à la porte, +mais la vieille habitude prit le dessus, et je +frappai sans attendre. Mon gendre m'ouvrit, et +j'eus le temps d'observer l'expression brutale et +presque sauvage de sa physionomie. Suzanne, +assise devant sa tasse vide, les mains jointes, +les yeux brillants, une tache rouge à chaque +pommette, réprima un élan involontaire vers +moi. Je ne dis rien, mais je pris une chaise, car +je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.</p> + +<p>--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; +n'était-il pas convenu que nous irions ensemble +à une matinée théâtrale?</p> + +<p>Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon +gendre, qui s'était assis entre elle et moi, s'interposa +vivement:</p> + +<p>--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa +voix était devenue douce comme les sons d'une +flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait +oublié, je viens de lui rappeler;--des visites +indispensables... Je regrette vraiment que +vous ayez pris une peine inutile.</p> + +<p>Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été +plus calme et plus aimable; ce jour-là cependant +j'étais décidé à ne pas m'en laisser imposer.</p> + +<p>--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du +tout à ce théâtre. Je vous accompagnerai quand +vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places, +puis-je vous mener quelque part?</p> + +<p>Mon gendre murmura quelques paroles vagues +que je ne pus comprendre, et sortit: je ne puis +dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de +la part d'un homme aussi bien élevé que M. de +Lincy, le mouvement était d'une violence étonnante.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le +bruit d'une autre porte m'eut annoncé le départ +définitif de mon gendre.</p> + +<p>--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. +Des questions d'intérêt...</p> + +<p>--D'intérêt?</p> + +<p>--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce +qu'il paraît; il a quelque chose à payer, et l'on +veut de l'argent tout de suite...</p> + +<p>--Qui?</p> + +<p>--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours +comme cela, et tout s arrange.</p> + +<p>--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je +avec un mouvement d'effroi.</p> + +<p>Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui +se reproche d'en avoir trop dit.</p> + +<p>--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle +avec hésitation, pour des vétilles... Ce n'est pas +la peine d'en parler.</p> + +<p>--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort +grave; si mon gendre a des embarras d'argent, +c'est déjà un point assez important pour que +j'en sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses +accès de mauvaise humeur, c'est encore plus sérieux.</p> + +<p>Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses +doigts tortillaient nerveusement le coin de la +nappe. Au bout d'un instant, elle leva les yeux, +et son visage changea d'expression:</p> + +<p>--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es +pâle! Voyons, ne te tourmente pas comme cela. +Il a mauvais caractère, c'est bien certain; mais, +en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout +de me débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle +en venant à moi, je suis heureuse malgré +cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué +ses bras autour de mon cou,--rien ne me +manque, je fais ce que je veux..</p> + +<p>--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je +en la serrant dans mes bras.</p> + +<p>Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:</p> + +<p>--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise +humeur qui est cause de tout cela; il ne +veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille, +tout est très-bien, je suis heureuse.</p> + +<p>Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête +sur mon épaule; malgré le souci qui s'était emparé +de moi, je ne pus résister à la grâce de ses +caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant +nous trouva rayonnants. Son air grognon +avait aussi disparu, il souriait avec la grâce parfaite +du temps passé, et nous avions tous les +trois l'air de nager dans la béatitude.</p> + +<p>--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. +Ces visites peuvent se remettre, si vous le désirez; +allez avec votre père.</p> + +<p>Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil +avec ses gants et son chapeau.</p> + +<p>--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au +moment où nous sortions, j'espère que vous me +tiendrez compte de ma bonne grâce?</p> + +<p>Elle ne répondit pas et se hâta de monter en +voiture.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je +quand nous fûmes en route.</p> + +<p>Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit +rien. Comme j'insistais:</p> + +<p>--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au +théâtre; je n'ai pas envie d'entrer dans cette +salle chaude où il y a des bougies en plein midi; +il fait beau, allons au bois de Boulogne.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument +désert à cette saison et à cette heure de la +journée.</p> + +<p>--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement +de la voiture et l'air vif d'une belle gelée +eurent ramené son teint à sa fraîcheur ordinaire, +il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit +toujours aussi désagréable.</p> + +<p>--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!</p> + +<p>--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces +affaires d'argent qui le tracassent. Il a vendu ses +terres...</p> + +<p>--Quelles terres? Lincy?</p> + +<p>--Oui; pas le château ni le parc, mais tout +le domaine...</p> + +<p>Je bondis sur mon siège; elle posa sa main +sur mon bras. Je me calmai.</p> + +<p>--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent +que possible.</p> + +<p>--Peu de temps après ta visite...</p> + +<p>--Un mois après ton mariage?</p> + +<p>--A peu près.</p> + +<p>Je réfléchis encore. Une foule de détails que +jusque-là je n'avais pas remarqués me revenaient +à la mémoire.</p> + +<p>--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.</p> + +<p>--Pas encore.</p> + +<p>--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?</p> + +<p>--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier +est venu avant-hier... Voyons, mon petit +père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel +qu'on ne puisse payer tout d'un coup une +somme comme celle-là?</p> + +<p>--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, +quand on vient de vendre un domaine estimé +à près d'un million. M. de Lincy devait +avoir des capitaux à placer, et ce n'est pas un +misérable compte de tapissier qui pourrait le +mettre de mauvaise humeur...</p> + +<p>Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais +l'épine enfoncée trop avant au coeur pour que +sa tendresse me rassurât complètement, et nous +reprîmes le chemin de la ville en silence.</p> +<br><br> + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Le doute n'était plus possible; malgré la générosité +qui poussait Suzanne à me cacher la +situation, ma fille était malheureuse dans son +intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru +si bien faire en la mariant de bonne heure, afin +de ne pas la laisser orpheline, non-seulement je +n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup +mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, +dans ma colère, j'allai voir le docteur. Il se +trouvait précisément chez lui.</p> + +<p>--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en +entrant: vous m'avez trompé!</p> + +<p>--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il +sans se troubler. En quoi vous ai-je trompé?</p> + +<p>--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous +qui m'avez fait marier ma fille sous prétexte que +j'étais dangereusement malade...</p> + +<p>L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, +puis reprit avec une douce gaieté:</p> + +<p>--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre +fille, et puis je ne vous trouve pas si malheureux +de n'être plus malade! De quoi vous plaignez-vous?</p> + +<p>--J'ai marié ma fille à un butor, à un...</p> + +<p>Je me calmai subitement, car je courais risque +de passer pour un fou aux yeux de l'éminent +praticien si je disais tout ce que je pensais de +mon gendre.</p> + +<p>Le docteur était devenu sérieux tout à coup.</p> + +<p>--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec +Suzanne? dit-il d'un ton grave.</p> + +<p>--C'est un animal; voilà mon opinion! +Nous nous regardâmes tous les deux, et je vis +que le docteur était fort ému.</p> + +<p>--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, +dit-il entre ses dents... C'est que je l'aime, notre +Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais c'est +moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible +que ce beau M. de Lincy ne soit pas aux genoux +de son adorable femme?</p> + +<p>--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, +tenez, ne parlons pas de tout cela. Je ne me +consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et +quand on pense qu'il y en a pour toute la +vie!...</p> + +<p>--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela +que je suis resté garçon!</p> + +<p>Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint +d'en haut.</p> + +<p>--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? +glissai-je cauteleusement.</p> + +<p>--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce +garçon-là ira jusqu'à quatre-vingts ans!</p> + +<p>Un morne silence régna dans le cabinet.</p> + +<p>--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur +d'assister aux souffrances de ma fille?</p> + +<p>--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à +me palper et à me retourner dans tous les sens.</p> + +<p>--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? +me dit-il après un long examen.</p> + +<p>--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous +consulter à ce sujet; il me semble que mes articulations +se roidissent chaque jour; j'ai des douleurs vagues...</p> + +<p>--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en +me tendant les deux mains, vous avez des rhumatismes, +vous êtes sauvé!</p> + +<p>--Sauvé?</p> + +<p>--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous +amuser à faire des folies; mais vous êtes sauvé, +et probablement vous vivrez très-vieux,--avec +des douleurs atroces de temps en temps, par +exemple! Je vous en préviens!</p> + +<p>--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.</p> + +<p>--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?</p> + +<p>--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est +moi qui n'aurais pas marié Suzanne!</p> + +<p>--Vous pourrez au moins la protéger.</p> + +<p>--La protéger? de quelle façon, s'il vous +plaît? Est-ce qu'une femme mariée n'est pas +absolument l'esclave de son mari?</p> + +<p>--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de +la conciliation; il y a la séparation de corps...</p> + +<p>--Cela vaut mieux que rien... et encore, je +ne sais pas... le scandale, les bruits méchants +autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que +dix-huit ans...</p> + +<p>--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; +on a vu des ménages qui avaient mal +commencé devenir très-heureux...</p> + +<p>--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un +très-heureux, je serai bien étonné. Enfin, vous +avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y +aurait la séparation. Mais tout cela, est bien +lugubre. Ah! si vous m'aviez dit l'an dernier +que j'aurais des rhumatismes!...</p> + +<p>--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit +le docteur en me citant un texte latin pour arrondir +sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, +mais c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe +qui s'y serait trompé.</p> + +<p>--C'est égal, docteur! si j'avais su!...</p> + +<p>En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une +vive douleur au genou gauche. Brave docteur! +il venait de me rendre la vie, comme il me l'avait +ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, +moins pour la vie en elle-même, bien +qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la +joie de me savoir en état de protéger Suzanne.</p> + +<p>Au moment de monter en voiture, je rencontrai +Maurice Vernex qui passait.</p> + +<p>--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. +Vous avez bonne mine. Comment va-t-on chez +vous?</p> + +<p>--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; +je suis enchanté!</p> + +<p>--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il +en riant. Et madame de Lincy?</p> + +<p>--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à +mes préoccupations. Mais vous-même?</p> + +<p>--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un +sérieux qui ne lui était pas ordinaire. Je m'ennuie +de n'être bon à rien en ce monde. Quand +je n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent +que j'ai des rentes, je n'ai plus goût à rien.</p> + +<p>--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos +misères ensemble, lui dis-je. Moi aussi, je ne +suis pas content de mon sort.</p> + +<p>--Comment, vous avez des rhumatismes, et +vous n'êtes plus content? Mais que vous faut-il +donc?</p> + +<p>Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles +du docteur et à la société de Maurice Vernex, je +passai une soirée charmante.</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, nous étions dans +mon cabinet à fumer de très-bons cigares, et +comme il faisait froid, nous avions baissé les +portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse +et sévère à la fois, bien chauffée, doucement +éclairée, était l'image de la vie large et confortable +des gens de notre monde, et j'éprouvais un +bien-être que je n'avais pas ressenti depuis +longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit retourner, +et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à +travers la fente de la portière de velours.</p> + +<p>--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? +Viens vite te chauffer.</p> + +<p>--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant +à demi des plis épais de l'étoffe, je vous +dérange.</p> + +<p>Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma +fille, et, la main sur le dossier d'une chaise, il +attendait son arrêt.</p> + +<p>--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura +garde de s'en aller comme il me paraît en avoir +l'intention. Nous allons prendre une tasse de +thé tous les trois ensemble.</p> + +<p>J'étendais la main pour sonner, Suzanne me +retint:</p> + +<p>--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, +et j'ai apporté mon ouvrage. Est-ce que +vous supportez les femmes qui font de la tapisserie, +monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.</p> + +<p>--Je les vénère, madem... Pardon, madame, +reprit-il en s'inclinant devant elle. Je n'avais +pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en +manière d'excuse, depuis l'événement qui...</p> + +<p>--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? +fit-elle avec ce mélange de comique et de sérieux +qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé +de nom, mais voilà tout!</p> + +<p>Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement +dans son petit panier à ouvrage.</p> + +<p>--Alors on peut faire encore de la musique? +demanda Maurice d'une voix particulièrement +moelleuse.</p> + +<p>--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui +vendredi.</p> + +<p>Elle se mit à broder avec une application qui +me rappela le temps où elle apprenait son catéchisme. +La conversation reprit; Pierre nous +apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.</p> + +<p>--A propos, dis-je soudain, retombant dans +la réalité, où est ton mari?</p> + +<p>--Au club, répondit tranquillement Suzanne.</p> + +<p>--Est-ce qu'il y va souvent, au club?</p> + +<p>--Tous les soirs.</p> + +<p>--Et comment es-tu venue?</p> + +<p>--En voiture.</p> + +<p>--De remise?</p> + +<p>--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, +un brave homme de cocher.</p> + +<p>--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., +fis-je d'un ton mécontent.</p> + +<p>--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi +ses beaux yeux caressants, si tu me refuses cela, +que me restera-t-il?</p> + +<p>Maurice Vernex regarda ma fille avec une +telle intensité d'étonnement que je crus lui devoir +une sorte d'explication.</p> + +<p>--M. de Lincy est un mari... mari..., +fis-je non sans hésiter.</p> + +<p>--Despote? glissa Maurice.</p> + +<p>--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. +Heureusement, il va au club, ajouta-t-elle, +mi-rieuse, mi-triste.</p> + +<p>--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire +ce soir? dit Maurice, avec cette voix +richement timbrée qu'il n'employait point pour +me parler à moi.</p> + +<p>Suzanne secoua négativement la tête.</p> + +<p>--Si vous osiez le déposséder de ce droit, +dit-elle, mon vieux Pierre vous tordrait le cou +sans cérémonie, comme à un poulet!</p> + +<p>Nous causâmes encore quelques instants, puis +Maurice se retira. Quand je fus seul avec Suzanne, +elle vint se blottir dans un grand fauteuil, +tout contre moi.</p> + +<p>--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je +non sans quelque inquiétude.</p> + +<p>--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec +dédain.</p> + +<p>Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin +irrésistible de rassurer Suzanne, je lui confiai ce +que m'avait dit le docteur au sujet de ma santé.</p> + +<p>--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre +coeur ne bat plus comme l'an dernier? fit-elle +avec une joie troublée.</p> + +<p>--Non, je ne souffre plus du tout; je passe +de bonnes nuits...</p> + +<p>Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des +gouttes chaudes tomber sur mes mains et sur +mon visage.</p> + +<p>--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai +craint de te perdre! Si tu savais que de fois, la +nuit...</p> + +<p>--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je +retenais ma respiration...</p> + +<p>--Oh! le méchant père, qui se faisait mal +pour ne pas m'inquiéter... C'est fini, dis?</p> + +<p>--Le danger est passé, au moins: je vivrai, +ma Suzanne, je te protégerai...</p> + +<p>Elle me serra plus fort sans parler.</p> + +<p>--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.</p> + +<p>Elle me regarda bien en face; je lus une fois +de plus dans ses yeux la douceur sublime, la joie +ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:</p> + +<p>--Je suis parfaitement heureuse!</p> + +<p>Et elle se remit à pleurer.</p> +<br><br> + +<h3>XXV</h3> + +<p>Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le +soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait +pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait +parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que +plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en +apprenant que ma fille était avec moi, il s'était +retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve +me parut de bon goût, et je sus gré à ce +jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête +que le destin clément me réservait avec +Suzanne.</p> + +<p>Un soir, après avoir babillé et ri pendant une +demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs +du grand fauteuil où elle se roulait en boule, +comme autrefois, s'assit posément sur le bord, +et me regarda d'un air sérieux:</p> + +<p>--Père, me dit-elle, je te demande pardon +d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin +de savoir... Es-tu riche?</p> + +<p>Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, +je la croyais au courant de nos revenus.</p> + +<p>--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas +d'après mon genre de vie?</p> + +<p>--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: +je m'exprime mal, sans doute. As-tu une +grande fortune personnelle, indépendante de... +de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.</p> + +<p>Je pressentis un nouveau noeud dans notre +existence, et je répondis nettement:</p> + +<p>--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, +à cinq, qui font trois cent mille francs de +capital: le capital t'appartient; les revenus sont +indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens +de ta mère environ deux cent mille francs.</p> + +<p>Suzanne baissa la tête et parut calculer.</p> + +<p>--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est +beaucoup...</p> + +<p>--Non, quand on a un loyer et un train de +maison considérables,--mais tu n'as pas de +voitures... M. de Lincy doit avoir au moins +autant?</p> + +<p>Ma fille ne répondit pas à cette dernière +question.</p> + +<p>--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?</p> + +<p>--J'ai encore à moi environ quarante-cinq +mille francs de revenu,--de quoi te donner +tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque +objet, as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te +dire que tu peux puiser sans compter dans ce +meuble-là.</p> + +<p>J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon +regard.</p> + +<p>--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? +dit-elle d'un ton timide.</p> + +<p>--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que +veux-tu faire de dix mille francs?</p> + +<p>Elle baissait toujours la tête et jouait avec la +frange de sa robe.</p> + +<p>--As-tu des dettes? demandai-je avec autant +d'indulgence qu'il me fut possible.</p> + +<p>--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire +forcé. Pourquoi pas? Supposons que j'aie des +dettes. Refuserais-tu de les payer?</p> + +<p>--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? +A ta modiste?</p> + +<p>--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir +comme cela. C'est M. de Lincy qui en a besoin. +Il a perdu au jeu.</p> + +<p>--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver +ailleurs que chez moi? Et il ne veut pas me les +demander lui-même?</p> + +<p>--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! +s'écria ma fille; s'il savait que je t'en +ai parlé, il serait furieux!</p> + +<p>--Furieux! Je voudrais bien voir cela.</p> + +<p>J'étais tellement irrité, que pour me calmer +Suzanne se vit forcée de m'avouer l'exacte vérité, +M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites +que me rendait sa femme pendant ses +absences journalières, avait jugé à propos de se +faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement +à Suzanne que, si elle voulait continuer +à me voir, il fallait qu'elle obtînt en +échange les sommes dont il pourrait avoir besoin. +C'est du moins ce que je recueillis de son long +récit, coupé par des réticences douloureuses.</p> + +<p>--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant +de bassesse.</p> + +<p>--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!</p> + +<p>Tu me ferais beaucoup de chagrin!</p> + +<p>Elle insistait avec tant de vivacité, que je +soupçonnai encore autre chose. A forcé d'interroger +et de deviner, je finis par comprendre que +le misérable époux, connaissant la répugnance +invincible qu'il inspirait à ma fille, lui faisait +acheter son repos au prix des sacrifices d'argent +qu'elle pourrait obtenir de moi.</p> + +<p>--De sorte que si je ne te donne pas la +somme que tu me demandes?... fis-je plein +d'humeur et de dégoût.</p> + +<p>--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle +honteuse. Je ne puis supporter sa +présence, continua-t-elle.--Et le tremblement +nerveux dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt +à la seule idée de cette présence abhorrée.</p> + +<p>--Le misérable! m'écriai-je en serrant les +deux poings. Puis je courus à mon secrétaire, +j'y pris un paquet de billets de banque que je +remis à ma fille.</p> + +<p>--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; +qu'il paye chaque concession au prix que tu +jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, +et s'il manque à sa promesse, viens me trouver, +je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai, +quand je devrais le tuer!</p> + +<p>Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son +mieux pour l'apaiser, mais je ne voulais rien +entendre.</p> + +<p>--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas +de pire outrage que celui qu'un mari peut infliger +par son amour, feint ou réel, à une femme +qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari +t'inflige cet outrage, je le tuerai--en duel ou +autrement,--mais je le tuerai!</p> + +<p>Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; +et je n'ai pas besoin de dire que je ne fermai pas +l'oeil de la nuit.</p> + +<p>A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne +souriante et reposée. La veille au soir, elle +avait livré son argent, et en échange elle avait +obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.</p> + +<p>--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, +je m'arrangerai pour en avoir. Mais s'il a +d'autres exigences, que ferai-je?</p> + +<p>Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; +alors j'allai trouver mon notaire.</p> +<br><br> + +<h3>XXVI</h3> + +<p>--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous +aurais fait prévenir si vous n'étiez pas venu.</p> + +<p>--Que se passe-t-il donc?</p> + +<p>--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! +Il s'est informé de la manière, dont sont +placés les capitaux de madame de Lincy.</p> + +<p>--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?</p> + +<p>--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... +J'ai appris, continua-t-il, que votre santé +s'est raffermie; vous sentez-vous en état de recevoir +une violente commotion?</p> + +<p>--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce +que j'ai appris ces jours derniers... Qu'y a-t-il?</p> + +<p>Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre +fort, en tira une simple copie de lettre, et je lus +ce qui suit:</p> + +<p>«Mon cher persécuteur,</p> + +<p>«En réponse à votre dernière lettre, je me +vois forcé de vous révéler le véritable état des +choses. Malgré les belles apparences, Lincy était +fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. +J'ai conclu un mariage qui ne m'assurait +presque rien en fait d'avantages présents, mais +qui m'offrait une fort belle position dans un délai +que la mort prévue de mon beau-père devait +rapprocher.»</p> + +<p>Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. +J'obéis.</p> + +<p>«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte +comme un charme, et moi, par contre, je me +trouve dans les plus mauvais draps. J'avais +trouvé quelques bonnes âmes qui, se basant sur +l'état précaire de la santé du père de ma femme, +m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement +de ce monsieur rend leur créance très-mauvaise, +et, naturellement, c'est moi qui en suis victime. +Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet +mon beau-père en ne trépassant pas dans les +délais voulus, mais il faut que vous m'aidiez à +obtenir un renouvellement de ces créances, ou +quelques garanties, ou enfin quelque chose qui +me sorte de mon pétrin.»</p> + +<p>La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je +le remis au notaire:</p> + +<p>--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton +dégagé. Gomment vous êtes-vous procuré ce +précieux document?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu +qu'on y mette le prix, répondit-il. Eh bien! que +pensez-vous de votre gendre?</p> + +<p>--Je le trouve charmant; mais cela ne +m'étonne nullement de sa part. Je ne pouvais +pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?</p> + +<p>--La dot de madame de Lincy ne court aucun +danger, me répondit évasivement mon conseiller.</p> + +<p>--Fort bien; mais il n'en appert pas moins +que M. de Lincy a des dettes probablement considérables; +sa terre patrimoniale a été vendue +six semaines après son mariage, vous le savez. +Donc, il vit actuellement des vingt-cinq mille +francs de rente que lui a apportés ma fille; à +moins qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...</p> + +<p>Le notaire fit un signe négatif; je continuai:</p> + +<p>--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car +il avait besoin avant-hier de dix mille francs que +ma fille m'a demandés pour lui.</p> + +<p>--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.</p> + +<p>--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette +somme de la main à la main.</p> + +<p>Mon notaire se leva et fit deux tours dans +son cabinet:</p> + +<p>--Permettez-moi, mon cher client, de vous +dire que cette conduite n'est basée sur aucun +raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, +sans reçu, à la première réquisition, vous laissez +s'organiser contre vous une exploitation régulière!</p> + +<p>Je fis un signe d'assentiment.</p> + +<p>--C'est absurde!</p> + +<p>--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement +que je puis obtenir le repos de ma fille, +je n'ai pas à hésiter.</p> + +<p>--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, +alors!</p> + +<p>--Parfaitement.</p> + +<p>Le notaire fit encore deux ou trois tours:</p> + +<p>--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant +moi.</p> + +<p>--Ensuite? Que voulez-vous que je vous +dise? Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons, +comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne +puis souffrir que ma fille soit malheureuse quand +je puis acheter sa tranquillité à poids d'or.</p> + +<p>--Et quand vous serez entièrement dépouillé?</p> + +<p>--Sans doute alors il me laissera l'emmener +quelque part où nous achèverons de vivre en +paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.</p> + +<p>--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le +digne homme. Je ne puis permettre à mes clients +de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer +une séparation!</p> + +<p>--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en +dernier recours...</p> + +<p>--Non pas en dernier! en premier! Est-il +possible que vous hésitiez un moment?</p> + +<p>Il me démontra si bien les avantages de la séparation, +que je restai ébranlé. Certes, il m'en +coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, condamnée +pour toujours à ignorer les douceurs de la +vie de famille et de la maternité; mais cette perspective, +si triste qu'elle fût, était encore préférable +à celle que, dans mon désespoir, j'avais +évoquée: l'abandon de tous mes biens, pour +obtenir la liberté d'avoir ma fille avec moi.</p> + +<p>--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le +notaire.</p> + +<p>--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, +il persécutera sa femme pour me le soutirer.-- +Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture +du code et les conclusions de mon conseiller. +Que faut-il faire pour obtenir une séparation?</p> + +<p>--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant +témoins...</p> + +<p>--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est +pas un homme à frapper ma fille. Passons.</p> + +<p>--Il y a l'adultère du mari, constaté par +l'existence d'une maîtresse sous le toit conjugal.</p> + +<p>--Ceci ne serait peut-être pas impossible, +nous verrons. Et puis?</p> + +<p>--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais +si M. de Lincy a intérêt à conserver son pouvoir +sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener +là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez +avec votre fille, voyez ce qu'elle préfère; si vous +pouviez engager M. de Lincy à vous la rendre, +sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup +mieux.</p> + +<p>--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...</p> + +<p>--Même en le payant très-cher?</p> + +<p>--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. +Je le quittai, navré, et j'allai chez mon avoué.</p> + +<p>Celui-ci me reçut avec les démonstrations du +plus vif intérêt et parut parfaitement au courant +de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner. +Comme je lui faisais part de ma surprise:</p> + +<p>--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, +on s'attend à quelque résolution semblable de +votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre +de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne +de tous les respects; on pensait bien que vous ne +pourriez pas tolérer cet état de choses.</p> + +<p>--On? Comment oh? Qui donc?</p> + +<p>--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous +étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas +connaître le caractère véritable de votre gendre.</p> + +<p>J'appris alors que les renseignements obtenus +par moi sur le compte de M. de Lincy avaient +exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur +ses domestiques quand on a la faiblesse de croire +à la validité des renseignements. Tous ceux qui +avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire +un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou +de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, +voisins, avaient chanté le concert de +louanges qui m'avait étourdi.</p> + +<p>Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui +avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser +d'hypothèques par trop exigeantes, s'était +jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. +Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait +les soupers bruyants, les femmes plâtrées, +l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à +son mariage, il avait soigneusement dompté ses +appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de +sa bonne réputation pour faire un mariage riche. +Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même +sans se gêner.</p> + +<p>--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a +pas de voiture, pourquoi elle porte toujours +les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...</p> + +<p>Je restai atterré, et, la tête dans mes deux +mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!</p> + +<p>--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?</p> + +<p>--Certainement! conclut mon légiste d'un +ton joyeux.</p> + +<p>Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais +le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je +sentais la raillerie des regards méchants sur le +visage innocent de ma Suzanne... Après tout, +mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était +nécessaire, que le martyre prolongé, la lente +agonie de mon enfant dans les mains impures du +misérable auquel elle était liée pour la vie.</p> + +<p>J'annonçai mon intention de réfléchir et je +rentrai chez moi.</p> + +<p>Après une heure de méditation, je sortis et je +me rendis chez mon gendre. Il était absent, ma +fille aussi; je laissai ma carte avec l'ordre de la +remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots +au crayon, je lui demandais un entretien particulier +pour le soir même ou le lendemain matin. +Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan +de campagne.</p> +<br><br> + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre +vint m'annoncer que mon gendre m'attendait +dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon +secours l'image de la mère de Suzanne et j'abordai +M. de Lincy.</p> + +<p>Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est +lui qui était le coupable et moi le juge, car je +sentais mes traits et ma voix profondément altérés +par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement +à son aise. Ses vêtements, d'une coupe +élégante, lui seyaient à merveille; mais son visage +fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.</p> + +<p>Il n'essaya pas de me tendre la main et se +contenta de s'incliner. C'était du reste ce qu'il +avait de mieux à faire. Je lui indiquai un siège, +et je m'assis.</p> + +<p>--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il +avec aisance.</p> + +<p>Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence +me révoltait au point d'arrêter ma voix +dans mon gosier contracté.</p> + +<p>--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une +déférence du meilleur goût.</p> + +<p>J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en +profiter.</p> + +<p>--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je, +mais c'était bien sans le vouloir.</p> + +<p>Le visage de mon gendre exprima une anxiété +de bon ton.</p> + +<p>--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je, +tout le monde me croyait bien malade, +et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de +Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine.</p> + +<p>M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait +dire: Ne parlez donc pas de ces vilaines choses-là! +Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser +émouvoir.</p> + +<p>--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement +convenablement dotée, mais encore elle +vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on +est convenu d'appeler de très-belles espérances...</p> + +<p>M. de Lincy m'écoutait avec une attention si +soutenue qu'il oublia de conjurer poliment au +passage ce mot de mauvais goût.</p> + +<p>--Voici que,--heureusement ou malheureusement, +car tout dépend des points de vue, +--mon médecin s'était trompé du tout au tout, +en prenant les symptômes accessoires d'une maladie +pour une altération organique... Mais ce +serait très-long et peu intéressant...</p> + +<p>--Comment donc! murmura M. de Lincy, +ces détails, au contraire, sont de l'intérêt le plus +puissant. Qui est votre médecin?</p> + +<p>--Le docteur D...</p> + +<p>--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de +Lincy. Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement, +à moins d'un accident que nul ne +peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable.</p> + +<p>--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter +de cet heureux changement.</p> + +<p>Son ton était irréprochable, mais l'expression +de son visage, quoi qu'il en eût, était moins +joyeuse que ses paroles.</p> + +<p>--Le résultat est que, devant vivre longtemps, +j'avais des années devant moi pour prendre une +résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai +marié Suzanne à la légère.</p> + +<p>--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy +en levant sur moi un regard poli et haineux.</p> + +<p>--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure. +Mais votre position, vos espérances, en un mot, +se trouvent aussi modifiées par mon état actuel +de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu +d'arriver à un compromis... Si vous voulez me +rendre Suzanne, et considérer, en ce qui dépend +de vous, votre mariage comme non avenu,--je +vous offre une rente viagère de nature à contenter +les goûts les plus larges.</p> + +<p>Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait +de son regard terne et froid. Comme il +gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour +l'interroger. Il parla:</p> + +<p>--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père, +dit-il, le motif qui vous porte à me faire une proposition +aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce qu'il +me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné +lieu de penser que nous n'étions pas heureux de +vivre ensemble!</p> + +<p>--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je +avec une sorte d'impatience, ce genre de +discussion nous entraînerait trop loin. Je vous +demande si vous consentez à me rendre ma fille.</p> + +<p>--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse +exquise, vous n'y pensez pas! Que dirait-on +de moi dans le monde,--et, bien mieux, que +dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme +qui quitte à dix-huit-ans la maison conjugale! +Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à +moi et à vous-même, un tort irrémédiable!</p> + +<p>Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les +veines. J'eus envie de le frapper à la face; je me +contins.</p> + +<p>--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages +assez beaux pour primer toute autre considération?</p> + +<p>--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop +votre fille pour la laisser manquer de rien, et, +tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas +besoin personnellement de recourir à votre générosité.</p> + +<p>Il avait jeté le masque; je me sentis plus à +l'aise.</p> + +<p>--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer +mon bien en viager?</p> + +<p>--Raison de plus pour que je ne me sépare +pas de ma femme! répondit-il avec un cynisme +qui m'épouvanta.</p> + +<p>--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé +par la colère qui m'envahissait, vous savez que +je vous méprise, et vous persistez!</p> + +<p>--La femme doit obéissance et soumission à +son mari, répondit-il sans relever mon insulte. +Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr +sous le toit conjugal.</p> + +<p>--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré.</p> + +<p>--Heureusement personne ne vous entend, +riposta Lincy sans se troubler, car on douterait +de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et +regardez votre fureur. Personne ne pourrait +croire que, sans provocation aucune, un homme +en possession de son bon sens s'abandonne à +de pareilles extravagances.</p> + +<p>Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa +figure de lâche se décomposa, et il baissa ses yeux +impudents devant mon regard d'honnête homme.</p> + +<p>--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous +ma fille?</p> + +<p>--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec +effronterie.</p> + +<p>--Nous intenterons un procès en séparation!</p> + +<p>--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas +assez bête pour me laisser prendre.</p> + +<p>Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver +à une panoplie, et je fis un mouvement +pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était +pas chargé...</p> + +<p>--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, +lui dis-je, en essayant de le séduire par un +gros chiffre.</p> + +<p>--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai +neuf cent mille... Suzanne est assez bonne pour +me donner tout ce que je lui demanderai.... +Adieu, cher beau-père.</p> + +<p>Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais +encore à la même place, essayant de sortir +du gouffre, et ne trouvant aucune voie de salut.</p> + +<p>Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi, +me trouva dans cet état de prostration, et n'en +fut pas peu épouvantée. A force de me secouer +et de m'interroger, elle apprit tout ce que les +derniers mois m'avaient révélé et que je lui avais +caché jusque-là.</p> + +<p>Elle en fut profondément remuée; de vagues +appréhensions l'avaient parfois saisie, à la vue +du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si +courageusement son malheur, elle savait si bien +étourdir sa grand'mère par son joyeux babil d'enfant +gâtée, que les commérages, de quelques +amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement +la foi de madame Gauthier en l'honneur de mon +gendre.</p> + +<p>--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle; +d'ailleurs, tous les gendres sont insupportables, +mais je n'aurais jamais cru qu'il fût malhonnête!</p> + +<p>--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter +cela à son bilan.</p> + +<p>Madame Gauthier tomba d'accord avec moi +de la nécessité d'une séparation.</p> + +<p>--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle +prudemment, car une femme séparée joue un +triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi +nous sommes là, par bonheur. Où aviez-vous +l'esprit, mon pauvre ami, quand, malgré mes +conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de +Lincy?</p> + +<p>Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais +d'autres soucis. Je la laissai accumuler les pierres +de cette espèce dans mon jardin.</p> +<br><br> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>Il fallait aviser à une prompte solution, car la +situation, de jour en jour plus tendue, pouvait +amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne, +qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de +banque, était exaspérée au point de me faire +craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux. +Elle parlait désormais plus librement de +sa vie domestique. La présence de sa grand'mère, +avec laquelle cependant elle n'avait jamais été +aussi expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder +certaines questions délicates que je n'osais +même effleurer.</p> + +<p>--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne +à sa grand'mère. Je ne savais pas ce que voulait +dire le mot mariage: si je l'avais su, je n'aurais +jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, +un crime que de livrer une jeune fille à un +homme qui, pour elle, est le premier venu.</p> + +<p>Que répondre à cela? Certes je croyais avoir +bien fait, avoir, mieux fait que les autres en laissant +ma fille libre dans le choix de ses lectures; +mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale +éviterait tout ce qui aurait pu l'instruire, et +j'avais donné à ma fille pour mari, pour maître, +non un homme aimé, mais, comme elle le disait, +le premier venu!</p> + +<p>C'est alors que je maudis la coutume barbare +qui jette le ridicule et presque le mépris sur celles +qui, par goût ou par nécessité, gardent longtemps +ou toujours le célibat, les vieilles filles, +comme on les nomme. C'est alors que je déplorai +ma faiblesse, qui n'avait pas su résister à la +pression de mon entourage. Faible et misérable +père! Tant qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, +j'avais osé tenir tête à l'opinion publique, +et au moment redoutable de décider de son avenir, +j'avais manqué d'énergie pour lui assurer +l'indépendance et le bonheur!</p> + +<p>Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième +année, en prévision de ma mort prochaine, me +dis-je, et lui laisser le soin de trouver elle-même, +quand l'heure serait venue, celui à qui elle se +donnerait volontairement, pour l'aimer et le respecter +jusqu'à la mort.</p> + +<p>Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était +trop tard; tout au plus pouvais-je essayer de +pallier le mal que ma faiblesse et mon imprudence +avaient causé.</p> + +<p>Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts +de M. de Lincy. Je le suivis partout, le matin, +le soir, dans le jour. J'appris où il dépensait son +temps et mon argent, à quel restaurant on le +voyait souper, où il passait quelquefois la nuit. +Ici j'eus une espérance, mais mon avoué la renversa +d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.</p> + +<p>Je ne me désespérai pas cependant; je continuai +à m'enquérir. Je me fis apporter des billets +qu'il avait souscrits, me réservant de le poursuivre +s'il en était besoin... Hélas! la contrainte +par corps était abolie, et je n'avais plus même la +ressource de l'envoyer passer quelques semaines +à Clicby!</p> + +<p>Un jour que, dans ma patiente recherche, je +l'avais traqué sur le boulevard, je le vis descendre +de voiture devant Bignon; le coupé était fort +joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était +son coupé à lui; pour ne pas +être forcé d'en partager la jouissance avec Suzanne, +il le louait au mois et le prenait au coin +de l'avenue des Champs-Elysées, en sortant de +chez lui le matin.</p> + +<p>Une femme restée dans le coupé se pencha +par la portière et lui cria:</p> + +<p>--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!</p> + +<p>Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis +un plongeon dans mes souvenirs, et je retrouvai +au fond, tout au fond, le profil de mademoiselle +de Haags, celle que ma belle-mère m'avait +si obligeamment destinée autrefois.</p> + +<p>C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres +rouges, les cheveux d'un blond insolent, les yeux +bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues +fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra +mon regard en retirant sa tête de la portière, et +je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté là, +de manière à ce que mon gendre ne pût faire +autrement que de me voir.</p> + +<p>Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers +le coupé.</p> + +<p>--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un +tour; dans un quart d'heure nous serons servis.</p> + +<p>Je m'avançai alors, et le regardant bien en +face:</p> + +<p>--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un +ton aussi froid que possible.</p> + +<p>--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. +Mais pas sous le toit conjugal! continua-t-il +avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas +cela!</p> + +<p>Il me salua, monta en voiture, referma la portière +avec bruit, et le coupé partit dans la direction +de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage +impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, +et je me demandai s'il faudrait arriver à lui +brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce +monstre.</p> +<br><br> + +<h3>XXIX</h3> + +<p>Quelques semaines s'écoulèrent; les jours +étaient déjà longs, le soleil était plus chaud, et +pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui +ressemblait à la phthisie.</p> + +<p>A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait +assuré que cela passerait avec du calme et du +bien-être moral. Ils en parlent bien à leur aise, +les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le +calme et le bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait, +un repos relatif en satisfaisant aux exigences +d'argent de son mari, toujours croissantes, +mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la +lutte ne torturait-elle pas, avant et après, ce +pauvre coeur déchiré?</p> + +<p>Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse +consolation. Malgré la brusquerie de ses +coups de boutoir, elle n'en était pas moins une +excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, +avaient subi des modifications essentielles +depuis nos malheurs. Elle avait vieilli beaucoup +en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu +tout blanc. Ma barbe et mes cheveux, toujours +abondants, n'avaient plus trace de leur couleur +primitive.</p> + +<p>Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus +agitée, plus nerveuse encore que de coutume; +ses visites, toujours fréquentes, étaient plus +courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer +et sortir. Un soir qu'elle était venue vers neuf +heures, après s'être laissée tomber en entrant dans +un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par +un ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés +et m'embrassa comme pour s'en aller.</p> + +<p>--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions +guère, mais c'était encore du bonheur que d'être +ensemble.</p> + +<p>--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait +nerveusement contre elle les plis de son burnous.</p> + +<p>--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps +que tu m'en as demandé.</p> + +<p>--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu +donné à peu près, depuis les premiers dix mille +francs?</p> + +<p>--Nous voici bien près de vingt mille.</p> + +<p>--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle +d'un air préoccupé.</p> + +<p>--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi, +tu sais que tout est à toi, qu'il n'y a pas une +obole à moi qui ne t'appartienne?</p> + +<p>Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa +et sortit sans parler. Ma belle-mère, qui +la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler +sa présence Depuis que nous étions si malheureux, +sa jalousie puérile avait totalement +disparu.</p> + +<p>--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle +après que nous eûmes bien regardé les chenets +sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là. +Il me semble que tout n'y va pas bien.</p> + +<p>--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec +désespoir.</p> + +<p>--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus +mal qu'avant, insista madame Gauthier. Il y a +dans l'attitude de Suzanne quelque chose d'extraordinaire... +C'est votre fille, et vous êtes +assez emporté sans qu'il y paraisse. J'ai peur +qu'elle ne prenne quelque mauvaise résolution...</p> + +<p>--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. +Le lendemain, en effet, vers midi, je me rendis +chez mon gendre. Il était rarement chez lui +à cette heure, j'avais lieu d'espérer une conversation +tranquille avec ma fille. J'appris au contraire +qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était +guère dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait +peu soucieux de m'annoncer, il y avait +dans toute l'apparence de la maison quelque +chose de décousu, d'inquiet, qui me parut du +plus mauvais augure. Je dis au domestique que +j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. +La vaste pièce était déserte, mais la porte +opposée, celle de la salle à manger, ouverte à +deux battants, laissait arriver le bruit des voix.</p> + +<p>--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du +pied, je vous hais et je vous méprise!</p> + +<p>--Vous êtes une femme charmante, répondit +Lincy, et la colère vous sied à merveille. Je crois +qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous +que d'aller chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>--Lâche! s'écria ma fille.</p> + +<p>J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans +l'embrasure de la porte, mais ni l'un ni l'autre +ne regardaient de mon côté.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui +prendre la taille; elle alors, se redressant de +toute sa hauteur, lui cracha au visage.</p> + +<p>Il reçut l'affront et recula; sa figure blême +exprimait la rage la plus féroce. Au moment où +j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne +reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.</p> + +<p>Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune +et plus alerte que moi, il se dégagea de mon +étreinte, et toujours sans essuyer son visage décomposé, +me serrant le bras comme dans un étau:</p> + +<p>--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en +présence de témoins. Il faut deux témoins, beau-père, +et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai +la nuit!</p> + +<p>Il me poussa brusquement, et pendant que je +regagnais l'équilibre, il disparut.</p> +<br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<p>Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles +qui s'évanouissent dans les grandes circonstances: +son doux visage marbré avait pris une expression +rigide; ses lèvres tremblaient.</p> + +<p>--J'aime encore mieux cela que ses caresses, +dit-elle entre ses dents serrées. S'il vient ce soir, +je le tuerai, ou moi-même!</p> + +<p>Une idée lumineuse me traversa l'esprit.</p> + +<p>--Est-il parti? dis-je.</p> + +<p>--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une +scène.</p> + +<p>--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa +chambre. Vite un châle et un chapeau; ne perds +pas une minute.</p> + +<p>Elle obéit machinalement.</p> + +<p>--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?</p> + +<p>Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai +vivement et j'y pris sa boîte à bijoux, encore +intacte.</p> + +<p>--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque +chose que tu aimes?</p> + +<p>Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, +pus saisit une miniature de sa mère, accrochée +à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit +en larmes.</p> + +<p>--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne +faut pas qu'on te voie pleurer.</p> + +<p>Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du +soufflet commençait à rougir et lui causait une +cuisson douloureuse.</p> + +<p>--Un voile, dis-je.</p> + +<p>Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement +automatique.</p> + +<p>Je la fis passer devant moi. L'antichambre +était déserte, et les domestiques à la cuisine, +dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de leur +maître, deviné ou entendu à travers les portes. +Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai +un ordre au cocher.</p> + +<p>--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant +qu'on ne prenait pas le chemin de la maison.</p> + +<p>--Chez le docteur, répondis-je.</p> + +<p>Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je +poussai Suzanne dans la salle à manger, et la +montrant à notre ami stupéfait:</p> + +<p>--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je +Je devais être terrible, car le docteur me regardait +plus que Suzanne.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter +des yeux.</p> + +<p>--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui +a donné le payera de sa vie!</p> + +<p>Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, +toujours muette, toujours droite, et secouée +seulement par son tremblement nerveux.</p> + +<p>--Qu'allez-vous faire? dit-il.</p> + +<p>--Vite une ordonnance, docteur; nous partons +pour l'Italie. Je l'enlève, et s'il veut venir +me la reprendre, je le tuerai!</p> + +<p>Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans +le vide pour m'embrasser, et ce fut le docteur +qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était +évanouie.</p> +<br><br> + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant +mon regard, elle eut sur-le-champ le sentiment +de la réalité.</p> + +<p>--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle +avec une expression déchirante d'angoisse et de +prière.</p> + +<p>--Oui, je t'emmène, pour toujours.</p> + +<p>--Je, ne le reverrai plus?</p> + +<p>--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, +au moins tant que je vivrai!</p> + +<p>Elle ferma les yeux et respira longuement +Puis son doux regard plein de reconnaissance se +porta de mon visage à celui du docteur.</p> + +<p>--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la +jusqu'à mon retour, et ne laissez pénétrer personne +auprès d'elle.</p> + +<p>--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, +d'autant mieux que j'ai à causer avec elle.</p> + +<p>Je sortis, et je courus chez mon notaire. +Quand celui-ci apprit ma résolution de ne pas +laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son +mari, il devint très-soucieux:</p> + +<p>--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous +projetez là! Songez que le mari est toujours en +possession du droit de retenir sa femme au domicile +conjugal, en se faisant prêter main-forte, +en cas de besoin!</p> + +<p>--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes +dents.</p> + +<p>--Je vous ferai observer; continua-t-il, que +je vous parle en ami; que ferez-vous si votre +gendre découvre votre retraite et vous fait sommer +de lui rendre sa femme?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant +de me calmer. Si cette occasion se présente, je +trouverai sans doute un dénouement à la situation; +mais en ce moment, après ce qui s'est +passé, je ne peux y penser de sang-froid.</p> + +<p>--Ne voudrait-il pas mieux demander une +séparation, et obtenir que votre fille, en attendant, +vînt demeurer chez vous?</p> + +<p>--Peut-elle y rester dès à présent? tout de +suite?</p> + +<p>--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.</p> + +<p>--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre +heures seule avec cet infâme? Mais songez +donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la +battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!</p> + +<p>Le notaire enfonça son menton dans sa cravate +et réfléchit. J'étais lancé, je continuai:</p> + +<p>--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je +l'obtiendrai? Pouvez-vous me garantir que la +loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?</p> + +<p>--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; +je ne sais rien; je vous parle comme peut et doit +parler un homme calme qui juge les choses de +loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument +ce que je ferais.</p> + +<p>--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. +A présent, parlons de choses pratiques. +Pouvez-vous me donner de l'argent?</p> + +<p>Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire +promit de m'envoyer mes revenus à l'endroit +que je lui indiquerais, sous un nom supposé +dont nous convînmes ensemble, et je le quittai, +sûr au moins de pouvoir aplanir les difficultés +matérielles.</p> + +<p>Je me rendis alors chez madame Gauthier. En +quelques mots je la mis au courant de la situation, +et elle approuva sans réserve la résolution +suprême que j'avais prise si vite. C'était une +femme de tête et de coeur, je le vis bien, car elle +renonça à embrasser sa petite-fille, sur la seule +observation que je lui fis relativement au danger +qu'elle nous ferait courir par cette démarche.</p> + +<p>--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez +de moi à Suzanne, pour qu'elle ne m'oublie +pas!</p> + +<p>Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse +reconnaissante pour cette femme vraiment +forte dans les moments douloureux. Jusque-là +ses défauts m'avaient empêché de rendre +justice à ses qualités. Je me promis de réparer +mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.</p> + +<p>Je passai ensuite chez moi, et je fis venir +Pierre dans le coin le plus reculé de l'appartement.</p> + +<p>--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans +que nous vivons ensemble, vous êtes attaché à +ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en +remets absolument à vous.</p> + +<p>Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et +voulut protester de son dévouement, je lui coupai +la parole:</p> + +<p>--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, +demain au plus tard, on viendra chercher ici +madame de Lincy,--vous direz que vous ne +l'avez pas vue. On s'informera de moi,--vous ne +m'avez pas vu depuis le moment où je vous parle; +vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et +vous serez, s'il le faut, plus inquiet que personne +de ma brusque disparition. Demain, vous recevrez +la lettre que voici: vous la mettrez à la +poste ce soir avant de vous coucher; dans cette +lettre, je vous ordonne de licencier ma maison, +et je vous annonce mon intention de ne pas revenir +à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez +chez mon banquier la somme que je vous +ai indiquée, vous payerez les gages de chacun +et vous fermerez la maison. Après quoi, quand +vous aurez laissé passer une quinzaine de jours, +vous direz que vous vous ennuyez à Paris, et +que vous voulez retourner dans voire pays. De +quel pays êtes-vous?</p> + +<p>--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement +le pauvre Pierre.</p> + +<p>--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez +dans votre pays, à Rouen. Vous prendrez +le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la +première bifurcation, vous vous dirigerez sur +Orléans,--sans bagages,--et de là vous viendrez +nous rejoindre. Dans un mois, je serai à +Florence.</p> + +<p>--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant +au cou, moi qui pensais que vous vouliez +m'abandonner!</p> + +<p>Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, +chose étrange, ce plan, mûri en voiture, m'avait +si bien rendu ma liberté d'esprit, que je souris +de son accès d'expansion.</p> + +<p>Je lui remis de l'argent pour ses dépenses +personnelles, je lui dis sous quel nom il me retrouverait +à Florence, je lui défendis de m'écrire, +je lui indiquai un faux nom pour lui-même; +et, toutes ces précautions prises, je le +congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.</p> + +<p>Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand +elle apprit que je quittais Paris avec sa jeune +maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de reproches +qui ne me permirent pas de prononcer une +parole. Je la laissai me dire autant de choses désagréables +qu'elle en put trouver, et quand elle +s'arrêta, hors d'haleine:</p> + +<p>--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, +vous venez avec nous.</p> + +<p>Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie +de plaisanter, fondit en larmes et s'écria:</p> + +<p>--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous +le rendra!</p> + +<p>Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de +prendre le chemin de fer d'Orléans et de gagner +Maçon par le centre. Là, elle devait nous retrouver, +ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait +dans le plus profond recueillement, hochant +la tête pour prouver qu'elle avait compris, et +quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:</p> + +<p>--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame +pour faire ses malles?</p> + +<p>J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela +ne servirait à rien. Je la fis descendre comme elle +était; je la bousculai dans une voiture de place, +et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. +Quand elle eut disparu dans la salle d'attente, +je poussai un soupir de soulagement et je retournai +près de ma fille.</p> + +<p>Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant +comme ployée par le poids d'une grande responsabilité. +Je ne me souciais pas de la laisser réfléchir; +d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient +rapidement écoulées depuis la scène du +matin. Si je voulais partir le soir même pour +quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment +à perdre. Nous prîmes congé du docteur +qui nous jura le secret le plus absolu, et j'entraînai +ma fille vers une station de voitures. Je +ne voulais pas qu'aucune indiscrétion, même +la plus légère, pût trahir le secret de notre +fuite.</p> + +<p>Au moment où nous montions en voiture, ma +fille fit en arrière un brusque mouvement. A +deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un +réverbère, causait avec un homme mal vêtu, +que je reconnus pour un préteur à gros intérêts. +J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de +la voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, +et cinq minutes après je lui dis de se rendre +à la gare de Lyon.</p> + +<p>Nous arrivâmes juste au moment du départ. +Bien en hâte nous montâmes en wagon, et quand +le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai +la main sur mon front. Nous étions sauvés.</p> + +<p>--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, +tu n'as pas dîné!</p> + +<p>--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais +toi?</p> + +<p>Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? +dit-elle.</p> + +<p>--Chez la cousine Lisbeth.</p> +<br><br> + +<h3>XXXII</h3> + +<p>J'avais choisi la maison de Lisbeth comme +l'asile le plus sûr; personne ne la connaissait à +Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si +quelques-uns par hasard savaient son nom, à +coup sûr aucun n'avait idée de l'endroit qu'elle +habitait. Aux premières lueurs du jour, le train +s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; +nous descendîmes, le train repartit sans +que nul curieux eût seulement mis la tête à la +portière du wagon. Un gendarme et l'employé +chargé de recevoir les billets furent les seuls +témoins de notre arrivée.</p> + +<p>Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, +c'est-à-dire, car nous étions +seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... +je m'assis auprès d'elle, et nous voilà +roulant vers la petite ville, éloignée de deux ou +trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit +depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois +que j'avais levé les yeux, j'avais vu les siens +fixés dans le vide avec une ténacité extraordinaire. +Que voyait-elle au delà du drap gris de +notre coupé? Qu'allait chercher ce regard, +presque dur à force d'être obstiné? Était-ce +l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait +s'éloigner d'elle à chaque tour de roue? Je +n'avais pas osé l'interroger.</p> + +<p>La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A +mi-chemin, je fis arrêter l'omnibus devant une +route qui menait à une métairie peu éloignée, +je pris le bras de ma fille sous le mien, et je +tournai le coin d'une haie. Le conducteur de +l'omnibus nous cria obligeamment:--Toujours +à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la voiture +jaune disparut avec un bruit de ferrailles.</p> + +<p>Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous +voir, je revins sur mes pas et nous prîmes à +droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, +toujours muette, suspendue à mon bras, marchait +avec une énergie concentrée qui me faisait +mal. Évidemment, si je lui avais dit que le +salut était au bout d'une route de cent lieues, +elle eût marché du même pas sans se plaindre +jusqu'au bout.</p> + +<p>--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. +Mais il faut dépister les recherches, dans le cas +invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus +descendre.</p> + +<p>--Allons, allons, répondit-elle en pressant +le pas.</p> + +<p>Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute +brune, fumait à la première tiédeur du jour. Un +brouillard d'opale montait doucement en s'éclaircissant +vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient +çà et là aux branches des arbres dans +l'air immobile. L'herbe des chemins était couverte +de rosée, mais la route admirable, comme +toutes nos routes de France, était sèche, ferme +et sonore sous le pas. Le soleil n'était pas encore +levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux +s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent +ans que je ne pourrais oublier cette marche matinale +dans les champs déserts avec mon enfant +reconquise, volée! à mon bras.</p> + +<p>Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes +devant nous la maison de Lisbeth.</p> + +<p>Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes +des hautes cheminées, les vaches mugissaient à +l'étable, réclamant la traite du matin. La porte +de la cour était ouverte, et la charrue brillante +attelée d'un cheval vigoureux, prête à sortir, +n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me +regarda, et je vis à l'expression de son visage +qu'elle était contente.</p> + +<p>--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle +à voix basse.</p> + +<p>Nous avions atteint notre refuge. Je poussai +la porte entre-baillée; au fond de la vaste pièce, +Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de la +croisée à petits carreaux, triait des écheveaux +de lin.</p> + +<p>--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je +vous amène la petite.</p> + +<p>La cousine me regarda d'un air effaré, bondit +à travers ses écheveaux de lin sans s'y prendre +les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra +Suzanne dans ses bras.</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou +trois fois. Elle était si saisie que les paroles ne +lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser +que de faire un discours. Quand elle eut renoué +le fil de ses idées:</p> + +<p>--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il +possible! Attendez, je vais vous faire du café. +Où sont vos bagages? Je vais appeler les filles... +Je lui mis la main sur le bras.</p> + +<p>--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; +personne ne nous a vus entrer. Personne ne sait +que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici +pour ma femme.</p> + +<p>--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine +épouvantée.</p> + +<p>--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, +parce que le lâche l'a frappée, parce qu'elle en +serait morte, et que je veux qu'elle vive!</p> + +<p>Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:</p> + +<p>--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est +donc pour cela qu'elle est si pâle! Vous avez +bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, +mais je, vais toujours vous faire du café.</p> + +<p>Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, +déjà remise par ce bon accueil, souriait +doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie +que Lisbeth avait traîné auprès du feu; +une gerbe de flammes gaies et pétillantes, sans +cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait +avec profusion, montait le long de la vieille +cheminée luisante de suie: la cafetière de cuivre +étincelait; la crème épaisse tremblait dans le +crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait +avec une activité prodigieuse. Tout à coup +un rayon de soleil pénétra par la porte que nous +avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux +d'or de ma fille. Lisbeth fit le signe de la croix, +et ses lèvres muettes s'agitèrent un peu:</p> + +<p>--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un +sourire en se tournant vers nous; chaque fois +que je vois le soleil au lever du jour, il faut que +je remercie le bon Dieu!</p> + +<p>Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés +dans le foyer. Humble coeur, débordant +de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen +de remercier Dieu à toute heure du jour!</p> + +<p>Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées +de pain, Lisbeth, qui s'était absentée un instant, +revint tout essoufflée.</p> + +<p>--La chambre de la petite est faite, dit-elle, +j'ai mis des draps au lit; elle va aller se coucher.</p> + +<p>Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans +faiblesse l'escalier de bois de chêne aux larges +balustres noircis et polis par l'usage; elle entra +dans la chambre gaie et claire, où les poutres +du plafond étaient encore garnies de leurs chapelets +d'oignons conservés pour l'hiver; me +tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth +qui nous avait suivis...</p> + +<p>--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, +pauvre petite sans mère, qu'elle a dû souffrir +pour avoir ces yeux-là!</p> + +<p>Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, +s'enfuit en étouffant un sanglot. +Suzanne ne pleurait pas:</p> + +<p>--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je +suis contente d'y être venue.</p> + +<p>Je sortis en fermant la porte doucement. Je +revins au bout d'un quart d'heure, elle était déjà +endormie. Mais sur son doux visage la marque +du soufflet se voyait encore en une ligne rouge. +Je redescendis sur la pointe du pied, et j'allai +retrouver Lisbeth.</p> + +<p>--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre +chambre est pourtant prête aussi, dit-elle en me +voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par +la rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la +maison.</p> + +<p>--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. +Sommes-nous bien seuls?</p> + +<p>--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé +les filles à l'ouvrage, et je leur ai parlé comme +vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.</p> + +<p>C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que +Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant +de ce qui s'était passé depuis ma précédente +visite. Elle ne parut pas fort surprise de +la conduite de mon gendre, en ce qui touchait +les choses d'intérêt; les campagnards peuvent +tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle +des petites rivalités, des jalousies de la +province les bronze à cet endroit là; mais, en +ce qui touchait le procédé employé par lui pour +obtenir de l'argent de Suzanne, je la trouvai +incrédule.</p> + +<p>--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas +possible. Il n'y a pas d'homme assez lâche pour +commettre une action pareille.</p> + +<p>Je finis cependant par la convaincre, et dès +lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne +connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin, +je crois, de la considérer comme une sainte +martyre.</p> + +<p>Ma fille dormit pendant une partie du jour; +au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut +gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout +oublié; mais; moi qui la connaissais, je devinais +bien que cette gaieté était factice, et je +l'interrogeai.</p> + +<p>--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous +fûmes seuls le soir.</p> + +<p>--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.</p> + +<p>--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir +la rassurer; ici nous sommes mieux cachés que +n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand +même on nous trouverait, je ne te laisserais pas +emmener. Où tu iras j'irai, et je coucherai en +travers de la porte s'il le faut.</p> + +<p>Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit +d'un calme sommeil.</p> +<br><br> + +<h3>XXXII</h3> + +<p>[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de +l'édition source n'a pas été corrigée ici.]</p> + +<p>Le soleil levant que j'avais dans les yeux me +réveilla le lendemain. Je me levai et j'ouvris la +fenêtre pour respirer l'air du matin.</p> + +<p>--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.</p> + +<p>J'entrai dans sa chambre, séparée de la +mienne par une cloison de chêne, et je la trouvai +dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose, +souriante, telle que je l'avais vue toute petite. +La camisole de Lisbeth, trop grande pour elle, +faisait mille plis sur son cou; ses mains fluettes +sortaient à grand'peine des longues manches, +et elle riait au travers de ses cheveux qui +avaient repoussé son bonnet de nuit pendu à +son cou.</p> + +<p>--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! +que c'est bon!</p> + +<p>Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses +forces dans le lit de plume rebondi, puis se repelotonna, +avec son geste familier, et répéta: +C'est bon de vivre!</p> + +<p>Une joie immense m'inonda; faible et aveugle +père, je n'avais pourtant pas coupé dans sa fleur +cette jeune existence si pleine de sève. Elle pouvait +encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne +était brisée, nous allions être heureux!</p> + +<p>Elle avait sans doute deviné ma pensée, car +elle ajouta:</p> + +<p>--C'est à présent que je suis heureuse! +Chère enfant! Je sentis que j'avais bien fait.</p> + +<p>Les hommes et la loi ne pouvaient me donner +tort; une voix plus forte que tous les sophismes +me criait que j'avais rempli mon devoir en arrachant +ma fille à son bourreau.</p> + +<p>--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai +faim. Et puis je ne puis pas me lever, parce +que je n'ai pas de robe!</p> + +<p>Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, +me rappela tout un ordre de souvenirs que nos +récentes peines avaient relégués dans le passé. +Il me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et +retourner au temps de sa première enfance!</p> + +<p>Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:</p> + +<p>--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, +dit-elle, pendant qu'on nettoie la +tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai +fait un pli.</p> + +<p>Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne +à faire sa toilette.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, j'entendis un +concert d'éclats de rire, et Suzanne entra vêtue +de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop +longue, mais la taille avait bien cinq pouces de +trop, et Suzanne essayait vainement de s'apercevoir +en entier dans les petites glaces de cette +antique demeure.</p> + +<p>Nous restâmes huit jours chez notre excellente +cousine, puis il fallut partir, pour mettre +définitivement la frontière entre mon gendre et +nous.</p> + +<p>J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris, +aucun journal n'arrivait dans ce coin reculé du +monde. Malgré les regrets de Lisbeth, nous +partîmes un matin, à l'heure où nous étions +venus, mais cette fois dans la carriole de Lisbeth, +qui avait voulu nous conduire elle-même. +Après que nous fûmes montés dans le train, +j'aperçus encore longtemps sa silhouette sur le +ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement +la bonne vieille fille.</p> + +<p>Quelques heures après, nous étions à Genève, +c'est-à-dire à l'abri de la police française; mais +ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des +gens qui ne veulent pas être reconnus. Après + une nuit de repos, nous repartîmes pour le lac +de Constance; de là je voulais gagner Munich et +ensuite l'Italie.</p> + +<p>Cet excès de prudence m'était venu par la +lecture des journaux. A Genève, en parcourant +les feuilles éparses sur la table de l'hôtel, j'avais +lu un entre-filet ainsi conçu:</p> + +<p>«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition +inconcevable d'une jeune femme appartenant +au meilleur monde parisien et mariée depuis +moins d'un an. On se perd en conjectures sur +la cause de cet événement extraordinaire. +L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié +aussitôt à toutes les frontières, mais +jusqu'à présent les recherches ont été infructueuses. +On commence à croire qu'il pourrait y +avoir là un suicide ou même un crime; pourtant, +ce qui rend ces suppositions peu vraisemblables, +c'est que la disparition de madame de +L... coïncide avec celle de son père, qui a +occupé anciennement des fonctions importantes +dans une entreprise actuellement en voie de +grande prospérité.»</p> + +<p>Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et +je maudis-d'abord le reporter qui avait failli +nous perdre, puis je me dis que ces lignes +étaient trop soigneusement pesées pour ne pas +être le produit de la plume de mon gendre. +Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions +éludé l'ardeur des premières recherches; si +j'avais tenté de passer la frontière immédiatement, +nous eussions probablement été arrêtés; +mais, depuis huit jours, la consigne s'était relâchée, +et d'ailleurs nous n'étions pas des voleurs, +et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me +réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai +dans mon idée de gagner l'Italie par la Bavière.</p> + +<p>Quinze jours plus tard nous étions à Florence, +comme je l'avais dit à Pierre. Lisbeth s'était +chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux +valet de chambre vint nous rejoindre en temps +convenable, et nous nous trouvâmes tous les +quatre parfaitement heureux d'être réunis.</p> + +<p>Pierre avait un million de choses à me raconter, +et je n'avais pas moins envie de les entendre. +Tout s'était passé comme je l'avais prévu, +à cela près que les recherches avaient commencé +dès huit heures du soir. M. de Lincy, quand +nous l'avions rencontré à Paris au moment de +monter en voiture, essayait précisément de se +procurer de l'argent; et si l'usurier auquel il +s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille, nous +aurions été arrêtés à la gare même, avant que +j'eusse eu le temps de prendre nos billets.</p> + +<p>Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure +du dîner et en apprenant que sa femme n'avait +pas reparu depuis la scène du matin, il avait +commencé par la faire demander chez moi, puis +chez sa grand'mère, et ce n'est qu'en apprenant +que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté +de la vérité.</p> + +<p>Cependant il avait fait faire une perquisition +à mon domicile et à celui de ma belle-mère pendant +la nuit de notre départ, et ne s'était réellement +convaincu de notre fuite qu'au bout de +vingt-quatre heures.</p> + +<p>Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. +«Je suis joué! n'avait-il cessé de répéter, et je +suis persuadé que la blessure de son amour-propre +saignait presque autant qu'elle de sa +cupidité. Comment, en effet, expliquer la disparition +de sa femme? Les moins méchants se +contentaient de sourire, et la supposition la +plus naturelle était qu'un plus heureux avait supplanté +M. de Lincy dans le coeur de sa femme. +Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour +un homme qui tenait avant tout à retenir sa +femme au domicile conjugal, il avait donné aux +journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui +plaisait pas beaucoup plus d'avouer que le père +pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, de +la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait +tout entière sur moi... qui avais si mal élevé +mon enfant!»</p> + +<p>Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement +pendant deux jours; puis, un cheval célèbre +s'étant cassé la jambe, on avait cessé de +s'occuper de nous pour aller prendre des nouvelles +de l'illustre blessé. Seul, M. de Lincy +cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux +que, Suzanne lui ayant refusé de l'argent précisément +au moment de notre fuite, il était fort +mal en point.</p> + +<p>Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression +d'une satisfaction profonde, et conclut en +disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur +peut avoir eu la main malheureuse: je crois +même qu'à la place de monsieur j'aurais fait le +même choix;--mais quand j'ai vu le gendre +de monsieur aller à la messe avec un domestique +pour lui porter son paroissien, je me suis +dit que cela finirait mal.</p> + +<p>Tout le monde était content, sauf Félicie qui +trouvait le beurre détestable, et qui se plaignait +«du baragouin de ces femmes noires qui, crient +toujours». Avec le temps elle finit par se faire, +au baragouin, mais elle ne put jamais s'accoutumer +au beurre italien.</p> +<br><br> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p>Suzanne revenait rapidement à la santé, ses +joues se rosaient, la vilaine marque rouge avait +disparu depuis bien longtemps, mais je la voyais +toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, +rendus à leur douceur première, me souriaient +comme aux temps heureux de son enfance. Un +jour qu'après une longue promenade en calèche +nous revenions ensemble par les faubourgs, Suzanne +avait sur les genoux un gros bouquet de +fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, +les lumières lointaines piquaient de clous +d'or le fond gris de la ville, où quelques clochers +se détachaient visibles encore. Ma fille me dit +avec un soupir de béatitude:</p> + +<p>--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi +ce voyage d'Italie... Il me semble que je n'ai +jamais été mariée.</p> + +<p>Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent +sur les fleurs symboliques, et elle fit un +mouvement comme pour écarter une pensée importune.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune +de ses paroles ne me révélait plus comme autrefois +la direction de ses pensées. Il y avait un an, +un an seulement que nous ne parlions plus absolument +à coeur ouvert, un an que cet étranger qui +me l'avait volée s'était placé entre elle et moi.</p> + +<p>--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de +dire n'est pas juste. J'ai été mariée, je le suis encore... +J'ai juré d'aimer et de respecter mon +mari...</p> + +<p>Elle prononça ces mots avec tant d'amertume +que j'en fus navré. L'obscurité m'empêchait de +voir son visage, elle continua:</p> + +<p>--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je +méprise et je hais celui à qui je suis liée pour la +vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et +pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le +nom d'un homme indigne de moi? Et pourquoi, +moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à +jamais de mon cher pays, tandis que celui qui +m'a torturée depuis le premier jour est heureux +et considéré dans sa patrie?</p> + +<p>Elle parlait sans colère, sans passion; ces +questions redoutables se succédaient les unes aux +autres comme entraînées par leur propre poids. +On eût dit que pour la première fois de sa vie +elle allait jusqu'au fond de ce mystère interroger +sa destinée.</p> + +<p>Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. +Elle reprit de la même voix égale et lente, mais +avec un peu d'amertume:</p> + +<p>--Je suis une honnête femme: depuis le jour +où M. de Lincy m'a emmenée chez lui, jusqu'à +celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai +fait de mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas +réussi, ce n'est pas de ma faute, car jusqu'au +jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour +lui; j'ai été économe et soigneuse de son bien, +j'ai été soumise à ses ordres et même à ses caprices, +je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai +même sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de +ma vie, qui était de vivre auprès de mon père. +Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre... +je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion +insurmontable pour lui comme époux, tandis que +je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce lui +qui est considéré dans le monde, le monde qui +me jette la pierre? Pourquoi est-ce moi qui me +cache et lui qui me cherche, moi que la loi condamne +et lui qu'elle soutient?</p> + +<p> +Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. +Je pressai la main de Suzanne, devenue fiévreuse +tout à coup.</p> + +<p>--Père, continua-t-elle, quand une femme +éprouve pour son mari le dégoût le plus violent, +quand la vue seule de cet homme la fait trembler +de crainte et de colère, est-elle obligée de +lui obéir, de se soumettre à ses caprices?</p> + +<p>Forcé de répondre, je répondis:--Oui.</p> + +<p>--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire +aimer, qui ne sait même pas se faire estimer, va +chercher près de femmes ignobles les plaisirs de +la débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et +élevée dans la chasteté, soit forcée d'accepter le +rebut de ses caresses?</p> + +<p>Je n'eus pas le courage de répondre.</p> + +<p>--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers +moi son visage empourpré par la honte, où ses +grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, +si moi aussi je foulais aux pieds le respect de la +foi jurée, si je m'avilissais comme il s'avilit, c'est +encore lui que le monde plaindrait, et moi qui +serais condamnée?</p> + +<p>--Oui, dis-je en baissant la tête.</p> + +<p>--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, +où jamais l'ombre du mal n'avait effleuré +ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a +voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui +serais responsable de ma chute? Non, non, non! +s'écria-t-elle en tendant les bras vers les étoiles, +je demande justice devant le ciel sourd et muet! +Je demande justice de cet homme, qui fut mon +bourreau sans pouvoir m'abaisser!</p> + +<p>Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son +châle autour d'elle. Le pas égal des chevaux retentissait +sur la route déserte, le cocher italien +ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:</p> + +<p>--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, +il y avait une jeune mère qui allaitait son +enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves +à son tonneau, deux autres petits jouaient à +terre; l'as-tu vu?</p> + +<p>J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur +s'était serré pour elle à la vue de ce bonheur +qu'elle devait ignorer.</p> + +<p>--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait +les enfants avec bonté; la mère avait l'air heureux; + quand les yeux des époux se sont rencontrés, +j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi +qu'on s'aime, je le comprends, c'est ainsi que +tu aimais ma mère! vos deux existences n'en +faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût +pas voulu du paradis s'il avait dû quitter l'autre +pendant une heure pour y entrer! Et moi! moi... +qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais +mère!</p> + +<p>Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura +longuement.</p> + +<p>Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la +défendrait de ces tristes réflexions, je m'étais dit +que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse, +adoucirait les regrets,--j'avais compté sans +l'éducation virile et sérieuse que je lui avais +donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée à considérer +le fond de chaque chose, à se rendre +compte de ses droits et de ses devoirs: ici comme +ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce +que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait +à l'éternelle douleur!</p> + +<p>--A ce monde de convention, pensais-je, il +ne faut que des poupées de salon. J'aurais dû +l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma +belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée +de M. de Lincy; ils auraient fait un ménage +modèle!</p> + +<p>Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante +et résignée. Elle s'essuya les yeux. Nous entrâmes +dans la ville, elle reprit sa place dans le +fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle +garda dans la sienne.</p> + +<p>--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire +que je te rende responsable des erreurs de M. de +Lincy; je l'ai accepté de mon plein gré, donc +c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis +trop heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines +de tranquillité, et pour ma consolation, +cher père, je veux croire et je crois que c'est ce +repos moral qui t'a sauvé la vie.</p> + +<p>Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. +Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour +elle trouva une grande douceur à m'entretenir +de mon rétablissement, à me demander quand +et comment je m'étais senti mieux, et à faire +coïncider ce mieux avec l'époque de son mariage. +Il ne fut plus question entre nous de la +condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du +monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis +par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle +se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur +se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais +ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à +ma belle-mère par l'entremise de Lisbeth, qui +mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui +parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et +j'appris qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution +désespérée.</p> + +<p>Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, +bien que prévus, sur mon gendre.</p> + +<p>«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin +se prélasse et vit à peu près maritalement +avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec +mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes +fugues à l'étranger, notamment à Vienne, +a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée +en conscience, et maintenant elle mange +ce plumage avec votre gendre. Elle va débuter +ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il +faut voir le mal que Lincy se donne pour lui +faire un succès. C'est positivement monstrueux! +Qui eût pu croire cela d'elle! Vous souvenez-vous, +mon ami, que dans un moment où j'avais +la berlue, j'avais pensé à vous la donner pour +femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne +fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, +aussi coupable que je l'avais présumé. Mais cette +demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle avait +reçu une si bonne éducation et de si excellents +principes!»</p> + +<p>Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. +Ces belles éducations et ces excellents +principes ne peuvent donner, suivant les natures, +que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. +Et certainement mademoiselle de Haags n'était +point prédestinée à donner les premiers.</p> + +<p>Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus +pendant les chaleurs de juin une abominable +attaque de rhumatisme, et je souffris autant que +le cher homme pouvait le désirer pour faire un +excellent dérivatif. Cette maladie me fut douce +cependant, car Suzanne était ma garde-malade, +et je croyais remonter au bon temps passé, quand +j'avais cru mourir une première fois. Elle y songeait +aussi, et bien souvent elle vint s'asseoir +auprès de moi, et posant sa main souple et caressante +sur mon front fiévreux, elle me dit de +sa voix d'enfant:</p> + +<p>--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis +bien heureuse!</p> + +<p>Mais elle avait beau me le répéter, je savais +bien qu'elle mentait encore, et souvent, dans +mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne +serait pas contente de moi, qui n'avais pas su +tenir ma promesse, et rendre Suzanne heureuse!</p> +<br><br> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p>Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles +un calme profond s'étendit sur nous; j'avais +vieilli rapidement pendant les six premiers mois, +puis ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux +changements de saison de bonnes attaques de +rhumatisme, je devins un hygromètre de premier +ordre, prédisant de par mon genou gauche +les moindres symptômes d'humidité dans l'atmosphère, +et à cela près je restai un monsieur décidé +à vivre très-longtemps et le mieux possible.</p> + +<p>Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents +que je lui voyais faire sur elle-même, +dans la torpeur muette des longues après-midi +d'été. Elle avait repris son développement si +malheureusement interrompu par son mariage. +Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement, +sans secousses, à la maturité éclatante de +vingt ans: le visage s'était arrêté à des contours +précis taillés dans un marbre vivant et transparent, +les lignes de toute sa personne s'étaient +remplies, des courbes harmonieuses remplaçaient +les formes un peu grêles de l'adolescence. Quand +je la voyais venir à moi avec son sourire adorable, +ses yeux désormais pensifs, même au milieu +de leur joie naïve, ses mains blanches et +fines nouées sous une gerbe de fleurs:</p> + +<p>--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette +beauté rayonnante, de cette fleur-de jeunesse? +Va-t-elle se dessécher lentement comme les +arbres qui ne donnent point de fruit? Faut-il que +cette admirable créature, si bien faite pour inspirer +l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?</p> + +<p>Et un vague chagrin de grand-père me saisissait +le coeur. Il me semblait qu'auprès du berceau +des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les douceurs +oubliées de ma jeunesse évanouie.</p> + +<p>C'était à M. de Lincy que je m'en prenais +dans ces heures de tristesse: à force de le mépriser, +je venais parfois à bout de le plaindre. +Pauvre homme en effet que celui qui n'avait pas +su respecter en Suzanne l'épouse accomplie, +adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût +voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle +qu'elle était devenue, afin de l'écraser de ses +perfections, et de le chasser ensuite honteusement +du paradis qu'il s'était fermé lui-même.</p> + +<p>Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, +car il nous laissait bien tranquilles; ma +belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais +pour lui donner des louanges, il est superflu de +le dire. Mon notaire m'écrirait qu'il touchait +régulièrement les vingt-cinq mille francs de +rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en +préoccupait plus et semblait avoir oublié son +existence. Par quel prodige avait-il trouvé un +radeau pour surnager dans son océan de dettes? +Je ne l'ai jamais su, et, du reste, je n'ai jamais +cherché à le savoir.</p> + +<p>Nous étions depuis deux ans à Florence; il y +faisait bien un peu chaud l'été, mais notre villa, +moitié ville et moitié campagne, avait de grandes +salles fraîches, presque humides, et dans le parc +une grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où +nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me +paraissait supporter le printemps moins bien que +de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou +trois fois de voyager pour changer d'air; mais je +n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.</p> + +<p>Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je +lui demandai sérieusement ce qu'elle éprouvait:</p> + +<p>--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres +désirs que les tiens; je vois que Florence t'ennuie, +que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce le +Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour +les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de +tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir +de trop grave.</p> + +<p>--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. +Pourquoi pas? Mais c'est bien loin!</p> + +<p>--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... +veux-tu aller au Caire? Mais il va faire bien +chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de +Wight? Précisément le docteur, dans sa dernière +lettre, te conseillait l'air de la mer... Veux-tu +Jersey, Guernesey?</p> + +<p>--Les îles anglaises... répondit Suzanne de +la voix lente et endormie de ses jours de découragement; +non... pas les iles anglaises... mais +un pays où les prairies sont entourées de grands +arbres, où les chemins ont l'air de vous connaître, +où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, +ces éternels peupliers qui me rendent malade... +un pays où l'on parle la chère langue maternelle... +Oh! père, la France! la patrie!...</p> + +<p>Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses +yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.</p> + +<p>Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai +ses cheveux, je baisai son front brûlant... elle +avait la fièvre...</p> + +<p>--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que +je le cache, mais je meurs du mal du pays, il +faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu +te le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, +mais je ne puis plus supporter ce désir +qui me tue... Cette langue italienne me fait horreur. +C'est mon pays que je veux, et si je dois +mourir de chagrin où de nostalgie, j'aime mieux +mourir sur la terre de France!</p> + +<p>Elle parlait vite maintenant, et ses larmes +coulaient vite aussi; ce pauvre coeur toujours +déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, +s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse +de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps, +et à la fin de chaque phrase revenait le +nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!</p> + +<p>Je lui fis toutes les représentations possibles; +j'eus recours à tous les raisonnements, mais en +vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et +répétait pour conclusion: Je veux revoir la +France!</p> + +<p>--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, +veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque +part près de la frontière d'Espagne, afin de nous +enfuir à la moindre alerte?</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure +fraîche, ni de petits ruisseaux, d'eau vive... +on n'y parle pas français avec le cher accent +traînant de nos provinces...</p> + +<p>Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller +de ville en ville, au risque d'être reconnus par +quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était +pas pour Suzanne que je craignais; elle avait +tant changé que des indifférents l'auraient vue +passer sans songer à madame de Lincy; mais +moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai +longtemps; enfin je me rappelai qu'un jour +Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en +pays perdu, sur la côte normande, où il avait +passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses +de sa vie. Je me procurai une carte, des +guides... peine perdue, le nom de cet endroit +béni ne s'y trouvait pas.</p> + +<p>Nulle recommandation ne valait celle-là, pour +nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt +de la guerre, et je me mis à suivre avec une +épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant +à grand'peine les noms pressés les uns sur les +autres. Après une heure de patientes recherches, +mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un +hameau, dix maisons tout au plus... J'avais +trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de +faire part de ma découverte à ma fille. Dans son +impatience, elle eût voulu partir le soir même, +et c'était l'époque où les Parisiens frileux s'en +viennent chercher le soleil en Italie, pendant que +le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que +je retarderais le plus possible ce voyage, m'estimant +heureux de la certitude de garder Suzanne +aussi longtemps que je serais de l'autre côté de +la frontière.</p> + +<p>Nous étions devenus très-braves, et nous sortions +désormais en plein jour; deux ans de sécurité +nous avaient rendus téméraires. Tout le +monde nous connaissait sous le nom du «vieux +monsieur anglais avec sa jeune femme», et même +les marchandes de fruits du marché aux herbes +nous saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles +nous voyaient passer. Un jour, tard dans l'après-midi, +nous revenions de faire quelques emplettes + au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée +par un embarras de charrettes. Une autre +calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva +près de nous; une femme dont le visage était +caché par son ombrelle causait haut, sans se +gêner et en français, avec un homme qui ne +nous présentait que la raie du derrière de sa tête.</p> + +<p>Au moment où le groupe confus dont nous +faisions partie commençait à s'ébranler, la dame +en question releva son ombrelle, jeta un regard +autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et +s'écria à pleine voix:</p> + +<p>--Dites donc, Paul, votre beau-père!</p> + +<p>Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, +Suzanne et moi, au lieu de nous détourner, nous +regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna +vivement de notre côté, et nous fit voir +la figure fatiguée, mais irréprochable, de M. de +Lincy.</p> + +<p>Il fit un mouvement si brusque, son visage +exprima une joie si féroce, que je m'élançai involontairement +en avant pour protéger Suzanne +de mon corps. Heureusement notre cocher, +voyant enfin la route libre et voulant regagner +le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui +partirent, moitié trot, moitié galop. Les sons +aigus de la voix de la femme à l'ombrelle m'arrivèrent +de loin, et je crus discerner quelque +chose comme une altercation. Mais je n'avais +pas un instant à perdre. Je fis faire plusieurs détours +au cocher, et nous arrivâmes chez nous.</p> + +<p>--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant +dans sa chambre à coucher. Je pris tout mon +argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, +qui renfermait ses bijoux et nos papiers; +je dis à Pierre de nous suivre immédiatement à +la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous +nos effets, et je remontai dans la calèche avec +ma fille. Nos deux serviteurs s'arrangèrent de +leur mieux auprès du cocher, et nous quittâmes +ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités +deux ans.</p> + +<p>J'avais fait prendre un détour qui me permettait +de voir la villa en repassant sur une route +en contre-bas... et j'eus la satisfaction d'apercevoir +une autre calèche contenant mon gendre et +deux personnages que je ne pus définir, gens de +la police ou employés du consulat, qui s'arrêtait +devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent +à tour de bras, et longtemps sans doute, car les +aboiements d'un chien me poursuivirent longtemps. +Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes +le premier train de banlieue. La direction nous +importait peu, l'essentiel était de quitter cette +ville devenue dangereuse pour nous.</p> + +<p>Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait +fortement le bras, Félicie, qui avait gagné quelques +habitudes italiennes, faisait de temps en +temps un grand signe de croix... Quand nous +fûmes en wagon, Suzanne me dit:</p> + +<p>--Où allons-nous, père?</p> + +<p>Son visage exprimait une inquiétude si poignante +que je ne pus y tenir plus longtemps.</p> + +<p>--En France! répondis-je.</p> + +<p>Un cri de triomphe partit des trois poitrines +haletantes qui attendaient ma réponse, et les +trois paires d'yeux me remercièrent par des +larmes de joie.</p> + +<p>Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis +que passer. Nous ne fûmes point inquiétés à la +frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait +point de ce côté.</p> + +<p>Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec +nos domestiques dans un hôtel de la banlieue, +et j'allai voir notre docteur nuitamment comme +un voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon +énergique résolution et m'assura que, dès lors, +nous pouvions rester en France sans être inquiétés.</p> + +<p>--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous +cherche là où vous allez. Je ne crois pas que +personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement +ce ne sera pas très-habitable l'hiver!</p> + +<p>--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons +en Italie, ou en Espagne, ou à Malte. +Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas +toute sa vie le mal du pays.</p> + +<p>--Je doute même fort, reprit le docteur, +qu'elle l'ait une seconde fois! On n'a guère cette +maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse. +Plus tard, on se bronze!</p> + +<p>Notre ami étouffa un soupir; peut-être se +croyait-il trop bronzé; mais il se trompait en ce +cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le +nôtre.</p> + +<p>J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je +considérai l'entreprise comme trop périlleuse, et +j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais vaguement +qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. +Je me hâtai de retourner à l'endroit où je l'avais +laissée. Tout était pour le mieux; elle dormait +encore, car j'avais passé une partie de la nuit à +causer avec le docteur, et j'étais revenu par le +premier train.</p> + +<p>Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer +par Paris, et douze heures après nous débarquions +dans une petite ville de Normandie, si +tranquille que l'herbe y pousse entre les marches +des escaliers, sur les perrons des hôtels et jusque +dans le marché aux chevaux.</p> + +<p>Après une nuit passée à nous reposer de ce +voyage précipité, nous montâmes dans une +lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien +omnibus du chemin de fer dans lequel nous +avions promené Lisbeth. Vers le soir, la patache +en question nous déposait sur la place d'un village +où il y avait bien cinq maisons groupées +autour d'une vieille église surmontée d'un clocher +à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à +deux versants très-inclinés, assez semblable, en +effet, à un bât de cheval ou de mulet.</p> + +<p>Quelques femmes étaient venues pour réclamer +leurs commissions au conducteur, sorte de +messager rural; on tira de la patache une quantité +de choses étranges, des petits barils pleins +d'huile, de vinaigre, de liquides variés, des sacs +d'avoine ou de farine, des morceaux de viande +fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers +vides, enfin un nombre prodigieux de colis +hétéroclites, bien que je cherchasse vainement à +découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment +cachés aux regards.</p> + +<p>Quand tous les petits barils et les quartiers de +viande eurent trouvé leurs destinataires, non +sans quelques litiges, une femme avenante, proprement +vêtue, s'approcha de nous, prenant en +pitié notre air emprunté. De fait, nous devions +être passablement gauches, car nos yeux suivaient +avec une sorte de regret la voiture jaune, qui +s'en allait plus loin peupler le pays de petits barils +et de sacs de toile mystérieux.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs +et de ces dames? nous dit l'hôtesse en français +très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une +jolie chambre peut-être et un souper?</p> + +<p>--Quatre jolies chambres et quatre soupers, +répondis-je, retombant dans la réalité.</p> + +<p>Les chambres étaient propres et fraîches malgré +leurs affreuses lithographies de la Restauration +encadrées dans des cadres de bois noir; en +attendant le repas, je me mis au courant des +aventures de Télémaque et de celles non moins +véridiques de la belle Zélie, représentée avec un +corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de +reprocher à un perfide l'abandon le plus immérité.</p> + +<p>Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous +à la même table. La frugalité, mais non la parcimonie, +présidait à ce repas, arrosé de cidre encore +potable. Pierre fit la grimace; je l'avais +accoutumé à boire de bon vin,--mais, en nous +voyant boire courageusement, il prit le parti +d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en +soit trouvé plus mal.</p> + +<p>--Ces messieurs et ces dames sont venus +pour voir l'endroit? nous demanda l'hôtesse en +desservant la table.</p> + +<p>--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle +loin?</p> + +<p>--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois +que vous la trouverez.</p> + +<p>--Y a-t-il une auberge à Faucois?</p> + +<p>--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!</p> + +<p>Je n'y étais plus du tout, et je commençais à +accuser Maurice Vernex d'avoir fait comme tous +les voyageurs anciens et modernes, lorsque l'hôtesse +ajouta:</p> + +<p>--Mais il y a une maison à louer, une belle +maison de six appartements, avec jardin, une +écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu +humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a +louée... Mais si ces messieurs veulent voir...</p> + +<p>Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube +j'étais dans la belle maison de six appartements, +ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces, +et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la +place du lit, des chaises, des armoires... Une +heure après, Pierre était en route pour la ville +déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir +même, pendant qu'un bon feu de bois de charme +brûlait dans les cheminées pour les assainir, nous +couchions dans nos meubles.</p> +<br><br> + +<h3>XXXV</h3> + +<p>Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, +et je me trouvai bientôt auprès d'elle.</p> + +<p>--La mer, disait-elle, vois donc, père, la +voilà en face de nous sous la fenêtre! On dirait +qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper +ses pieds!</p> + +<p>En effet, la veille, tout occupés des arrangements +intérieurs, nous n'avions pas songé à regarder +par les fenêtres.</p> + +<p>Un panorama splendide se déroulait devant +nous. En face, la mer, d'un bleu foncé intense, +qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un +bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à +gauche, deux bras de rochers roux qui enserraient +une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle +avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt +rocheuses, tantôt couvertes d'herbe drue et de +hautes fougères; quelques arbres pittoresques +auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau +vive qui traversait Je jardin avec un bruit de +cascatelle, et sous la fenêtre, de grandes plates-bandes +de juliennes blanches qui embaumaient +l'air. Un bruissement d'abeilles affairées remplissait +l'atmosphère fraîche et tiède à la fois, +où le vent avait la douceur du velours et la force +vivifiante du bain salé.</p> + +<p>--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice +Vernex ne m'avait pas trompé.</p> + +<p>--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit +vivement Suzanne en se tournant vers moi.</p> + +<p>--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, +et puis, quand tu as parlé de revenir en France, +je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et +sauvage.</p> + +<p>Suzanne ne répondit rien; mais une expression +de joie et de gratitude passa sur son visage +expressif.</p> + +<p>--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous +est jamais venu de lui que du bien. Te rappelles-tu +ce triste hiver à Paris, comme il venait souvent +te désennuyer?... Nous avons passé alors +de bonnes soirées.</p> + +<p>Elle devint pensive, et moi, craignant de la +voir revenir aux pénibles souvenirs de ce passé +douloureux, je détournai la conversation.</p> + +<p>--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, +mais que mange-t-on dans ce paysage de féerie? +Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de +marchands...</p> + +<p>--Il y a toujours des poulets et du beurre, +répondit Félicie qui accourait un volatile dans +chaque main; si vous voulez vous plaindre de la +nourriture, monsieur, vous allez nous rendre +bien malheureux!</p> + +<p>C'était sa manière à elle de rassurer les gens +inquiets. Je la laissai dire. Du reste, grâce à son +activité et à sa prévoyance, nous eûmes toujours +un ordinaire confortable.</p> + +<p>Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, +les falaises qui prenaient un air riant ou sévère +suivant les heures du jour, les sentiers étroits tapissés +de fleurs sauvages, où la mer apparaissait +soudain par un trou dans la haie, les pentes +gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient +de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais +je n'avais rêvé tant d'eaux courantes, de vallées, +de pelouses, de points de vue divers et charmants; +le besoin de poésie que tout homme apporte +en lui et qui dort pendant les années de +lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se traduisait +en moi par un enivrement complet. D'autres +se mettent à collectionner des bibelots, +quelques-uns achètent des tableaux, le plus +grand nombre s'en va à la campagne; mais je +ne crois pas que nul ait jamais plus ou mieux +joui de la poésie des choses que moi, à ce moment +de la vieillesse commençante.</p> + +<p>Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions +parce qu'elle était ma fille, ou bien si son +tempérament et ses études l'avaient prédisposée +aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie +par tous les pores et tombait dans des extases +délicieuses devant les merveilles que la nature +jetait à pleines mains autour de nous.</p> + +<p>Pour la première fois nous étions dans un véritable +désert. Jusque-là, la solitude n'avait été +que fictive; à la campagne, chez nous, les +paysans du village, les journaliers, le personnel +de la maison formaient une sorte de société qui +nous entourait sans nous toucher. A Florence, +nous ne parlions à personne, mais nous voyions +des hommes; le mouvement d'une grande ville +nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, +le plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction +de ses goûts. Les quelques paysans de notre + hameau étaient toujours au travail dans les +champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on +passer. On échangeait un salut, parfois une parole, +car ces gens étaient très-sociables. Leur +aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité +vis-à-vis de nous. Les paysannes ne causaient +guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne +entrait dans une maison, caressait un enfant et +sortait aussitôt. Là se bornaient nos relations +extérieures.</p> + +<p>Notre maison, ancien corps de garde de +douaniers, était en pierres de la falaise, schiste et +granit; des rosiers blancs la tapissaient extérieurement; +Suzanne y avait tendu à l'intérieur +quelques centaines de mètres de perse, et avec +les meubles primitifs que nous avions achetés à +la hâte, nous nous étions installé un refuge très +passable. Il n'y manquait qu'un piano, et je +n'osais en faire venir un de la ville, de crainte +d'attirer l'attention des villages environnants. +Suzanne s'était rendue à cette raison; nous nous +promettions d'en avoir un «l'année prochaine», +quand on se serait assez habitué à nous pour ne +plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait +de chanter sans accompagnement, le plus souvent +au grand air, et ces exercices répétés, loin +de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre +déjà riche et velouté une puissance extraordinaire.</p> + +<p>J'avais fait venir des livres, des couleurs, +du papier; nous faisions, ma fille et moi, de +détestables aquarelles d'après nature; et si +quelque chose pouvait consoler Suzanne des +siennes, c'était la contemplation des miennes.</p> + +<p>--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, +après avoir admiré longuement une de mes esquisses.</p> + +<p>--Où donc?</p> + +<p>--Là, dans le coin.</p> + +<p>--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu +prendre cela pour un rocher?</p> + +<p>--Un tronc d'arbre, alors?</p> + +<p>--Du tout! c'est une vache rousse. +Suzanne se laissa tomber sur le gazon en +proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle +eut repris un peu de calme:</p> + +<p>--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce +que nous faisons, nous serions peut-être plus +sages de nous abstenir? La muse de la peinture +ne nous a point regardés d'un oeil favorable.</p> + +<p>--J'en conviens, répondis-je, mais que +veux-tu que nous fassions? Il faut bien passer le +temps à quelque chose.</p> + +<p>Elle devint si grave que je me repentis d'avoir +parlé. Je n'étais jamais sûr de ne pas atteindre +sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de +son âme.</p> + +<p>--A Paris, murmura-t-elle, nos journées +étaient toujours trop courtes!</p> + +<p>Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est +que Paris est un foyer de lumière électrique; on +a beau faire, on se consume soi-même dans cet +embrasement, où chacun apporte et reçoit sa +part de lumière.</p> + +<p>--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous +en sommes bannis à jamais... Je hais cet homme, +dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son +visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! +tout, depuis la maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!</p> + +<p>Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne +on ne peut vivre loin du monde où l'on a été +élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit naturellement +chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait +son ancienne existence, celle d'avant +son mariage, qu'alors je ne lui suffirais plus... +Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible, +mais quand il viendrait?...</p> + +<p>Il était venu.</p> + +<p>Elle me regardait toujours et semblait attendre +mes paroles. Je feignis de ne pas le voir, et +je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, +à l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri +d'un grand rocher. La ville la plus proche +s'étendait dans le lointain comme une buée blanchâtre, +et, sur la route qui serpentait le long de +la côte, la patache jaune apparaissait comme +une lourde bête à la démarche irrégulière. +Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un +chemin de traverse.</p> + +<p>--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en +indiquant le véhicule qui festonnait le long de la +montée, ils savent ce qui se fait ailleurs, ils ont +vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, +ils ont entendu de la musique. Oh! la musique, +si douce à l'oreille, si douce au coeur!</p> + +<p>Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient +tant inquiété à Florence; la nostalgie qui +la dévorait n'était pas seulement le mal de la +France, c'était le mal de Paris.</p> + +<p>Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, +et se tourna vers moi avec une expression +d'amertume résignée qui me toucha profondément.</p> + +<p>--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni +mère, ni femme du monde, ni femme utile; je +serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce +tâche que d'embellir les vieux jours d'un père +tel que toi!</p> + +<p>Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit +mes caresses, puis reprit:</p> + +<p>--Tu dois avoir un souci, père, et je sens +que depuis longtemps j'aurais pu, j'aurais du te +l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as +pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait +si je rencontrais un jour, n'importe quand, +l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais +aimé?</p> + +<p>Suzanne touchait, là une des cordes les plus +sensibles de mon coeur; oui, j'avais pensé à ce +jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car +je me sentais impuissant devant ce malheur-là!</p> + +<p>--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle +avec une sorte d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé +à cela; j'ai réfléchi longtemps, et j'ai gardé le +silence parce que je ne savais pas si je serais +assez forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, +j'ai vingt ans, je vois clair devant moi. +La virile éducation que tu m'as donnée a porté +ses fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma +mère n'aura point de reproches, et tu pourras +t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je rencontre +cet homme, je ne puis jurer de ne pas +l'aimer, mais je te jure que je ne faillirai pas!</p> + +<p>Elle portait sur son front l'expression de +jeunes martyres confessant leur foi. Je baisai +longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient +trop bien aux questions douloureuses de +mes nuits d'angoisse pour que j'eusse besoin de +lui demander des explications, mais ce fut elle +qui m'en donna.</p> + +<p>--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant +auprès de moi. Je me suis demandé si je n'avais +pas le droit de choisir un coeur entre tous pour +m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin +de la vie: le destin me paraissait si inique, +si cruel envers moi qui n'avais rien fait de mal! +J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans +me manquer à moi-même, m'accorder la douceur +d'être aimée en dehors des lois de notre +monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi +déshéritées que moi dans le mariage et qui n'ont +pour les consoler ni les douceurs de la fortune, +ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que +toi... Je me suis rappelé d'humbles ouvrières +que leur mari battait, qui n'avaient pas d'enfants, +à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant +portaient haut l'honneur du nom conjugal, et plus +haut encore l'honneur du nom que leur avait +laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, +j'ai vu que la mienne était un paradis, et +j'ai eu honte de ma première pensée. Sois donc +sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais +rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront +point la honte.</p> + +<p>Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, +ému, les yeux pleins de larmes, larmes d'orgueil +paternel plus que de tristesse peut-être, je me +laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans +mon coeur.</p> + +<p>Nous étions muets depuis un moment, et nous +laissions errer nos yeux sur le paysage; la patache, +qui avait achevé de gravir la montée, s'éloignait +rapidement dans la direction des terres, et +bientôt un bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. +Le soleil descendait, et l'Océan commençait à +prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, +le bleu et le vert, on sent un peu de rose, le +flamboiement du soleil couchant à travers les +vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, +splendide, éclata derrière un pli de terrain, et +un personnage invisible lança à plein gosier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Chant de nos montagnes</p> +<p class="i20">Qui fais tressaillir...</p> +</div></div> + +<p>Nous nous étions levés brusquement pour +moi, ce baryton était l'ennemi, car on ne chante +pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et +tout homme du monde, à quelque monde qu'il +appartînt, était un danger vivant. Suzanne, au +contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait +l'oreille de toute son âme. La voix se rapprocha +rapidement; avant que j'eusse eu le temps de +battre en retraite, un grand beau garçon, superbement +découplé, arriva sur nous à longues enjambées +sans perdre une note de l'air du Chalet. +Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous +avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer +le large, mais, juste en face de nous, sur +le milieu du sentier étroit, il s'arrêta interdit, +la dernière note de sa roulade interrompue résonna +dans la vallée où l'écho la répéta deux +fois, et le grand garçon, ôtant son chapeau, s'écria +avec un étonnement indescriptible:</p> + +<p>--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! +vous n'êtes donc pas morts?</p> + +<p>C'était Maurice Vernex.</p> + +<p>Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai +à reconnaître le brave garçon dans ce +visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand +que je serrai à deux reprises sa main tendue vers +moi.</p> + +<p>Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, +regardait sans pouvoir en détacher ses yeux le +jeune homme dont la présence venait de nous +rejeter soudain en pleine civilisation. Après les +premiers mots:</p> + +<p>--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. +Permettez-moi de m'asseoir, je viens de faire +deux lieues à pied; ces conducteurs de diligence +ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur +le sort de leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger +la charge, on se laisse bêtement induire à +marcher derrière la voiture pendant les trois +quarts de la route; ils empochent votre argent, et +le tour est joué.</p> + +<p>Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous +assîmes aussi, et le silence se fit. Maurice n'avait +plus rien à dire pour soutenir la conversation, +et la situation était si embarrassante que je ne +pus trouver immédiatement ce que je voulais +exprimer....</p> + +<p>--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, +de nous trouver ici. C'est un peu votre faute. +Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si +enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de +nous y fixer, et, comme vous le voyez, nous +avons mis notre idée à exécution.</p> + +<p>--Comment! vous demeurez par ici? C'est +curieux, par exemple! Et vous avez trouvé à +vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel +perchoir fantastique avez-vous élu domicile?</p> + +<p>--Dans un grenier fort convenable, dis-je, +un ancien corps de garde de douaniers...</p> + +<p>--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable +sur la côte à dix kilomètres à la ronde.</p> + +<p>--Mais tout près, à Faucois!</p> + +<p>--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous +m'avez pris ma maison!</p> + +<p>--Votre maison, celle que vous avez habitée +autrefois?</p> + +<p>--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui +m'appartient toujours, en vertu d'un bail dûment +enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma +poche.</p> + +<p>Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, +à peu près aussi efficace pour ouvrir une serrure +que la première bûchette venue.</p> + +<p>--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, +comment cette maison...</p> + +<p>--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement +Vernex. Il y a de la Normandie là-dessous. +Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans, j'avais +l'intention de revenir le printemps suivant, et +puis... je vous dirai une autre fois pourquoi je +ne suis pas revenu, fit-il avec une nuance d'embarras; +le fait est que je ne suis pas revenu, je +n'ai cependant pas cessé de payer fidèlement +mon loyer d'avance à la Saint-Michel. Mais en +ne me voyant pas venir cette année plus que +l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux +moutures du même sac, et ils vous ont loué ma +maison. C'est d'une simplicité charmante.</p> + +<p>--Je suis désolé, commençai-je; nous allons +quitter...</p> + +<p>--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la +terre est au premier occupant; je suis venu trop +tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez +pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra +que j'implore une grange... Ah! fit-il joyeusement, +on m'avait bien dit qu'il y avait des Parisiens +dans le pays, mais du diable si je pensais +à vous, et dans ma maison encore!</p> + +<p>Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière +et communicative qui lui était propre.</p> + +<p>--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, +vous me permettrez de vous offrir l'hospitalité +sous votre propre toit?</p> + +<p>--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je +vous remercie.</p> + +<p>Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence +reprit de plus en plus embarrassant. Suzanne +se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper +du repas et prit le chemin de la maison. Quand +elle eut disparu:</p> + +<p>--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en +regardant attentivement Maurice, que nous vivons +dans la retraite la plus absolue; j'ai volé +Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait +où nous sommes, c'est lui qui me la volerait à +son tour.</p> + +<p>Vernex me regarda, me tendit la main, et je +compris qu'il ne nous trahirait à aucun prix.</p> + +<p>--Les raisons qui m'ont fait prendre cette +résolution suprême, poursuivis-je, vous sont sans +doute connues?--Il fit un signe de tête. En ce +cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible +sujet. Vous me blâmez peut-être?</p> + +<p>--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex +pour toute réponse. Vous ne pouvez pas vous +imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment +pour prouver que vous et madame de Lincy +aviez péri dans une catastrophe de chemin de +fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!</p> + +<p>--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement +était peut-être antérieur à la rencontre +de Florence.</p> + +<p>--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin +de fer belge...</p> + +<p>--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait +de nous rencontrer à Florence, dis-je simplement.</p> + +<p>--Ah! très-bien! de mieux en mieux!</p> + +<p>Le silence reprit.</p> + +<p>--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se +levant, si je suis importun, si vous désirez garder +votre solitude inviolée, je m'en vais à l'instant. +Ce n'est pas trois lieues de plus ou de +moins qui peuvent effrayer un marcheur tel que +moi...</p> + +<p>--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de +la sociabilité et aussi par le plaisir de rencontrer +un homme pour lequel j'avais de l'estime et de +l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps +que vous le pourrez, à condition qu'en +quittant ce pays vous oublierez que vous nous +avez rencontrés.</p> + +<p>Il acquiesça du geste.</p> + +<p>--Et nous allons parler de Paris!</p> + +<p>Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé +tombait sur la campagne, la lune se levait à l'est +dans une brume transparente; nous revînmes au +logis, causant intimement comme des gens qui +ne se sont jamais quittés, effleurant les théories +pour revenir aux actualités, et parfaitement heureux, +je le crois, d'être ensemble.</p> + +<p>La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée +qui nous servait de salle à manger, +et Suzanne nous attendait, debout auprès de la +table. La soupe fumait dans une grande soupière, +l'argenterie brillait sur la nappe à côté +des assiettes en terre commune, et le tout avait +un air de bonhomie et de contentement rural indescriptible.</p> + +<p>--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu +ici! dit Maurice en regardant autour de lui. +Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère +que des toiles d'araignée.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table, plus heureux que +nous ne l'avions été depuis que nous avions +quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis +Maurice à la chambre que lui cédait notre +vieux Pierre.</p> + +<p>--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je +à notre hôte.</p> + +<p>--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, +répondit-il en riant.</p> + +<p>Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, +qui regardait la lune briller sur la mer, assise à +sa fenêtre.</p> + +<p>--Quel événement! lui dis-je quand je fus +près d'elle.</p> + +<p>--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant +cela devait arriver. Je ne comprends pas +comment nous n'y avions pas songé!</p> + +<p>--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex +est un brave coeur, et, en somme, je suis bien +aise qu'il soit venu.</p> + +<p>--Moi aussi, murmura Suzanne.</p> +<br><br> + +<h3>XXXVI</h3> + +<p>Pendant les deux ou trois premiers jours, +notre hôte fut d'une réserve presque exagérée. +A peine assistait-il à nos repas, et alors la conversation +roulait sur des sujets généraux, tels que +le rendement des impôts, les lois de l'esthétique +et la prépondérance des opinions religieuses en +matière politique. De tels entretiens n'avaient +assurément rien qui put paraître indiscret, et +cependant le quatrième jour Maurice Vernex +nous annonça son intention de retourner à Paris.</p> + +<p>--Qui vous presse? lui dis-je.</p> + +<p>--Des affaires laissées en souffrance... Ma +présence est nécessaire pour les débrouiller.</p> + +<p>--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis +votre arrivée vous n'avez pas reçu de lettres; +vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention +d'y passer trois jours tous les deux ans. +Souffrez donc que je conclue à votre place. Vous +craignez d'être importun, et vous vous en allez +par discrétion. Eh bien, voici le fond de ma +pensée: si nous acceptions ce sacrifice, nous en +serions bien peu dignes; par conséquent, si vous +partez, nous partons aussi, et nous irons chercher +ailleurs un nid que nous n'ayons pas +usurpé.</p> + +<p>--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec +une sorte de joie.</p> + +<p>--Assurément.</p> + +<p>--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un +contentement visible.</p> + +<p>Il fit venir le jour même quelques colis restés +à la ville voisine, et une bonhomie qui nous fit +grand bien à tous présida désormais à nos relations. +Maurice était bon tireur, il avait apporté +d'excellentes armes. Nous prîmes un rocher pour +cible, et la falaise retentit journellement de nos +exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups +et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait +dans le blanc, que nous avions fait avec du +cirage.</p> + +<p>Je devais à Maurice quelques explications; +nos soirées d'autrefois avaient amené entre nous +une entente bien plus intime que celle qui existe +d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits +de tuer le temps ensemble. Il était dès lors au +courant des chagrins domestiques de Suzanne, +et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris +beaucoup plus long que je n'en savais moi-même. +Un jour que nous revenions du tir par le +plus long chemin, je lui racontai donc comment +j'avais enlevé Suzanne; il m'interrompit:</p> + +<p>--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une +expression de rage qui me saisit.</p> + +<p>--Qui vous l'a dit?</p> + +<p>--Ce n'est un secret pour personne; je suppose +que les domestiques auront parlé.</p> + +<p>--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain +de savoir comment nous avions été jugés.</p> + +<p>--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. +Lincy était universellement connu pour ce qu'il +est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant +à l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué +ciel et terre pour vous retrouver, et je suis persuadé +qu'il n'y a pas renoncé.</p> + +<p>--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit +deux ans auparavant. S'il veut l'avoir, il faudra +que je sois mort.</p> + +<p>Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, +et la conversation tomba.</p> + +<p>Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit +sur notre paisible demeure. Nos causeries, +nos promenades, notre silence même avaient +pris un charme tout particulier. Nul ne peut se +représenter ce que la présence de notre hôte +apportait d'éléments à notre intelligence, de satisfaction +à notre curiosité. Pendant ces deux années, +nous avions vécu comme des parias, heureux +d'oublier et d'être oubliés; nous rentrions +ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle. +Jamais notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne, +je crois, pas plus qu'à moi; mais la tristesse +était souvent assise à notre foyer désert. +La venue de Maurice l'en avait bannie à jamais.</p> + +<p>Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc +sourire, à l'expression cordiale et spirituelle de +cette physionomie, au regard sympathique et +vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le +plus actif, le plus communicatif que puisse produire +notre société, en restant dans les limites +du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire de +ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien +n'était plus correct que sa tenue et son langage, +et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa façon +d'être avec tous, grands et petits.</p> + +<p>Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les +bains de mer, et je mûrissais le plan d'une cabine +en planches à mi-chemin de la falaise, +quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé. +Il était en tenue de gala et pétrissait la +visière d'une casquette de livrée, échappée je ne +sais comment aux vicissitudes de nos évasions.</p> + +<p>--J'ai une demande à formuler à monsieur, +me dit-il avec une gravité surprenante.</p> + +<p>--Formulez, mon ami, formulez votre demande.</p> + +<p>--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex +demeure ici, moi, je demeure dans la grange...</p> + +<p>--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps +de troquer vos appartements?</p> + +<p>--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être, +si monsieur voulait bien m'accorder son +agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais +bien aimé épouser Félicie.</p> + +<p>Épouser Félicie, demeurer dans la grange... +Je ne saisis pas tout d'abord le rapport occulte +entre ces deux idées.</p> + +<p>--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent, +faut-il supposer, car Pierre, avec sa bonté ordinaire, +vint à mon secours.</p> + +<p>--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais +plus dans la grange.</p> + +<p>--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais +Félicie n'est pas très-jeune, et vous-même...</p> + +<p>--Félicie a cinquante-neuf ans et demi, +monsieur, et moi j'en ai cinquante-sept; la différence +d'âge n'est pas considérable, et d'ailleurs +ce n'est pas cela qui fait le bonheur.</p> + +<p>Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement.</p> + +<p>--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je; +je serai enchanté de vous voir mariés. A vrai +dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez +dû y penser.</p> + +<p>--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit +Pierre dont le visage s'était épanoui; mais elle +était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée, +ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé; +mais je crois bien qu'à présent il n'y +aura plus de bisbille entre nous.</p> + +<p>--La demoiselle consent? dis-je avec une +gravité comique.</p> + +<p>--Oui, monsieur, elle consent, répondit +Pierre, rayonnant d'aise. Elle va être bien contente +quand je lui dirai que monsieur ne met pas +d'obstacle.</p> + +<p>Cinq minutes après, Félicie, rougissante +comme si, elle n'avait eu que quinze printemps, +vint me faire sa révérence; j'adressai un petit +discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme +ils s'en allaient, une réflexion me vint:</p> + +<p>--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? +Nous n'avons pas six mois de domicile!</p> + +<p>Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me +regarda d'un air piteux.</p> + +<p>--Combien avons-nous, monsieur?</p> + +<p>--Quatre mois et huit jours.</p> + +<p>--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines +à attendre. Pendant ce temps-là, nous allons +toujours faire venir nos papiers.</p> + +<p>Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part +moi que ceux qui n'ont plus longtemps à vivre +sont moins impatients de l'avenir que ceux qui +ont de longues années devant eux, ce qui n'est +pas logique absolument parlant. J'allai raconter +ces événements à Suzanne, et je la trouvai dans +le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant +qu'elle brodait une immense tapisserie qu'elle +s'était fait venir de la ville. Je restai immobile +sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau +qu'ils faisaient à eux deux. La tête brune +et sérieuse du jeune homme formait un contraste +original avec la beauté blonde et vaporeuse de +Suzanne; le rideau de feuillage qui servait de +fond, le ruisseau courant qui dessinait un premier +plan, les couleurs vives de la laine, tout, +jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, +formait un ensemble «fait à souhait pour +le plaisir des yeux».</p> + +<p>Il posa son livre et fit une question que je +n'entendis pas. Suzanne leva la tête, sourit; une +teinte fugitive de rose passa sur ses joues, ses cils +châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; +elle répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. +Je restai un instant comme pétrifié, puis +je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne +m'avaient ni vu, ni entendu.</p> + +<p>Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu +qu'ils s'aimeraient!</p> + +<p>Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour +l'autre pouvaient-ils vivre ensemble, partager le +même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions, +échanger les mêmes sympathies, et ne pas +s'aimer! Si quelque chose était étrange ici, c'était +qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras +l'un de l'autre au bout de huit jours! Et moi, +père aveugle, niais, incapable, j'avais retenu cet +homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais +joué le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie +au mariage. A présent, pourrais-je la ravir +à l'amour?</p> + +<p>Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et +je regardai dans le jardin; elle brodait, il lisait, +rien n'était changé, et pourtant, à présent que +mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette +attitude paisible, dans ce recueillement intérieur +mille nuances qui m'avaient échappé.</p> + +<p>Ils en étaient encore à la période de l'amour +qui s'ignore et vit de lui-même. L'innocence du +regard de Suzanne, la franchise de celui de Maurice +m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient +qu'amis. Combien de jours, combien d'heures +durerait ce calme? A quel moment inconnu la +passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en +pleine jouissance de la jeunesse et de la vie? Demain, +ce soir peut-être... Que fallait-il faire? Où +s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient +mes devoirs?</p> + +<p>Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre, +pour ne pas les épier malgré moi, car ce +rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il +me tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais +savoir à tout prix ce qu'ils pouvaient se dire; +je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où nous +venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus +le courage de me retirer, de coller mes mains +sur mes yeux et de me mettre à penser seul.</p> + +<p>Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice +m'appelait pour le bain du soir. Je descendis, +et je pris avec lui le chemin de la falaise; +j'avais résolu de lui parler sans plus attendre.</p> + +<p>Quand nous eûmes atteint la crique solitaire +qui nous servait de plage, je l'arrêtai:</p> + +<p>--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer +un instant avec vous.</p> + +<p>Il me regarda non sans quelque surprise, puis +s'assit sur un rocher; j'en fis autant.</p> + +<p>--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle +amitié je vous parle, ayez confiance en moi, et +oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons +comme deux amis. Je regretterai toujours que +vous soyez arrivé quelques heures trop tard, il y +a trois ans... mais...</p> + +<p>Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air +désespéré et me dit d'une voix basse:</p> + +<p>--C'est vrai, je l'aime!</p> + +<p>Il se tut.</p> + +<p>La lame brisait régulièrement sur le sable à +quelques pas de nous; j'écoutais machinalement +son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du +flot me privait pour ainsi dire de ma puissance +de réflexion. J'étais comme magnétisé, mon cerveau +souffrait d'une si forte secousse. Je fis un +effort violent pour secouer cette torpeur.</p> + +<p>--Vous aime-t-elle?</p> + +<p>Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon +énergie.</p> + +<p>--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, +mon enfant, mon ami, partez! Partez +aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle! +Si elle était libre, je vous la donnerais à l'instant, +mais elle est enchaînée, vous ne pouvez +que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre, +n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez +pitié d'elle et de moi.</p> + +<p>Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, +j'avais peine à les prononcer distinctement; +je me sentais vaincu par la douleur.</p> + +<p>Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi +étaient pleins de larmes.</p> + +<p>--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit +de me chasser. C'est vrai, j'aime votre fille, et +je sens que cet amour est un outrage. Si elle +était veuve demain, je la réclamerais de vous, +mais je n'ose pas même le lui dire à elle, tant son +malheur est respectable. Oui, j'aurais dû partir; +je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce +ici entre vous deux, vous que je vénère autant +que je l'aime. Je m'en irai, puisque vous le voulez, +je m'en irai...</p> + +<p>Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, +de reproche, lurent au fond de mon âme que +j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui +tendis la main, il y mit la sienne, et nous nous +sentîmes liés pour la vie par un lien indestructible +d'estime et d'amitié.</p> + +<p>Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le +ciel s'assombrissait, quelques gouttes de pluie +commencèrent à tomber, nous revînmes lentement +vers le logis. Maurice regardait la mer +comme pour l'absorber par les yeux.</p> + +<p>--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une +voix rêveuse; si heureux, que ces quelques semaines +seront la joie de ma vie entière. Il n'est +pas au monde de femme semblable à Suzanne. +Elle n'a pas à craindre d'être jamais remplacée +dans mon coeur. Quelle autre créature aurait +sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction +supérieure et sa modestie! quelle autre +aurait traversé le bourbier de son épreuve sans +y souiller seulement la moindre plume de son +aile! Suzanne seule pouvait porter une telle infortune +avec tant de dignité; seule, sa grande +âme était capable de se développer ainsi sous +l'aiguillon du malheur!</p> + +<p>Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression +de ma pensée, et, plus il parlait, plus je +le trouvais digne d'elle. O folie amère, d'avoir +livré ma fille à son bourreau, pendant que +j'avais là près de moi l'homme que tout lui destinait!</p> + +<p>Nous marchions un peu à l'aventure le long +du chemin glissant et étroit.</p> + +<p>Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il +ne devait rentrer que pour partir, et moi +je n'étais guère désireux de le mettre en face de +Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il +me saisit par le bras et me tira brusquement en +arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à +terre, et au même instant la motte de gazon sur +laquelle j'avais posé le pied se détacha du bord +et roula sur les rochers à quarante pieds au-dessous.</p> + +<p>--Ces endroits sont très-dangereux, dit +Maurice; la moindre pluie détrempe les terres +sans cesse minées par le vent et la poussière des +vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du +village faire ici un petit parapet de gazon; j'en +avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il +avec amertume, je n'y serai plus!</p> + +<p>--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; +votre bonne pensée ne restera point stérile.</p> + +<p>L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes +la maison d'un pas rapide.</p> + +<p>--Quel temps! murmura Maurice en me +regardant avec une expression de prière humble +et soumise.</p> + +<p>--Vous partirez demain, lui dis-je à voix +basse. Il me serra la main, et nous entrâmes.</p> +<br><br> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p>--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne; +vous avez été bien longtemps.</p> + +<p>--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse; +c'est notre ami qui m'a sauvé en me +retenant au moment dangereux.</p> + +<p>Le regard de ma fille chargé de reconnaissance +glissa sur moi, et se posa un instant sur le +visage défait de Maurice.</p> + +<p>--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin +de vous sécher, et même je crois de vous +réchauffer.</p> + +<p>Le repas fut morne: nous n'avions pas le +courage de feindre une gaieté dont nous étions +si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par +rire et plaisanter, comme d'habitude, se laissa +gagner bientôt à notre gravité, et pressa le service +pour avoir plus tôt fini.</p> + +<p>Après le dîner, nous nous réunîmes dans +notre petit salon, et ma fille fit faire une flambée +pour chasser l'humidité qui pénétrait partout. +La flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au +milieu de la vaste cheminée, et un semblant de +confort régna dans le salon. Maurice prit son +courage à deux mains.</p> + +<p>--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera +pas si mauvais demain pour mon voyage.</p> + +<p>--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher +d'importance.</p> + +<p>--Non, un voyage.</p> + +<p>Ma fille s'était redressée et regardait le jeune +homme avec anxiété.</p> + +<p>--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser +lever les yeux.</p> + +<p>--Pour Paris! répéta Suzanne.</p> + +<p>Elle joignit les mains sur ses genoux et nous +regarda tour à tour.</p> + +<p>--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une +voix singulièrement altérée.</p> + +<p>--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le +mensonge s'arrêta dans ma gorge.</p> + +<p>--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne +m'aime? fit-elle toujours en s'adressant à moi, +sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni +lui, ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, +mais je sais qu'il m'aime, et je l'aime!</p> + +<p>Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre +nous, très-pâle, son visage contracté, éclairé +par les flammes capricieuses du foyer, elle avait +l'air de quelque divinité païenne acceptant un +sacrifice.</p> + +<p>Maurice, éperdu, avait fait un mouvement +vers elle; elle l'arrêta du geste:</p> + +<p>--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant +lui,--elle me désignait,--devant lui, le confident +de toute ma vie, que-je veux vous le dire. +Vous m'avez appris qu'il est au monde des +hommes qui savent respecter en aimant, qui +préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur +propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que +l'amour existe, qu'il ennoblit l'âme et la rapproche +de la perfection autant qu'il est possible +à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné +une seconde vie,--je me sens jeune, vivante, +heureuse de vivre,--je vous bénis, Maurice, et +je vous aime.</p> + +<p>Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa +robe. Je me taisais. Qu'avais-je à dire?</p> + +<p>--Mon père vous a ordonné de partir? C'était +son devoir; moi, je vous prie de rester; peut-être +mon père y consentira-t-il quand je lui +aurai parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se +tournant vers moi, que, le jour même de son +arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, +tu ne peux l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne +faillirais pas; que j'aimerais jusqu'au martyre, +mais que je respecterais tes cheveux blancs.</p> + +<p>Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour +avait été une des plus pures de ma vie.</p> + +<p>--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. +Jamais Maurice, par surprise ou persuasion, +n'obtiendra rien de moi; je resterai ce +que je suis, nous vivrons comme nous avons +vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, qu'il parte. +Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma +vie s'en ira avec lui!</p> + +<p>Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je +n'eus pas le courage de le prononcer; mais je ne +pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et +s'approcha de moi, passant sa main sur mon +bras avec cette câlinerie irrésistible qui lui était +restée de son enfance.</p> + +<p>--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, +j'ai été bien malheureuse; me suis-je jamais +plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un +rayon de joie qui me vient du ciel; je me croyais +condamnée à l'éternelle solitude; toi et moi, nous +devions voguer à jamais par le monde sans port +et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai +trouvé le repos... Veux-tu m'enlever le seul +bonheur que je doive jamais connaître, celui +d'aimer dans le présent, de toute la pureté de +mon âme, avec le devoir et l'honneur pour +étoiles? Dis, le veux-tu?</p> + +<p>Elle me regardait avec des yeux, de femme +mûrie par la douleur, et qui sait ce qu'elle +veut...</p> + +<p>--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai +mal mariée, je n'ai pas le droit de te contraindre.</p> + +<p>Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le +temps daller jusqu'à l'escalier, quand je sentis +la main de Maurice me retenir:</p> + +<p>--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en +irai demain, venez assister à nos adieux.</p> + +<p>Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et +se laissa glisser à mes genoux. Je la reçus à moitié +route.</p> + +<p>--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, +cher père,--j'avais fait ce beau rêve,--il +est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, +je ne croyais pas mal faire.</p> + +<p>--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que +nous sommés malheureux!</p> + +<p>Après un montent de trouble, Maurice s'approcha +de moi.</p> + +<p>--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été +heureux, bien heureux de vous nommer mon +père. Tâchez qu'elle soit heureuse!</p> + +<p>--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant +la main au jeune homme, au revoir. Quoi +qu'il arrive, nous nous reverrons.</p> + +<p>La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf +heures, mais nous nous séparâmes aussitôt, sur +la convention de ne pas revenir sur ces adieux le +lendemain.</p> + +<p>Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre +qui s'efforçait de mettre tout le zèle possible +dans son service du soir.</p> + +<p>--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me +dit-il; la lettre est partie. M. le maire a eu la +bonté de m'indiquer toutes les formalités. J'ai +écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, +quelle affaire qu'un mariage!</p> + +<p>J'avais le coeur trop serré pour lui répondre. +Je me hâtai de le congédier.</p> + +<p>Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée, +j'entendis un bruit insolite. Comme je ne dormais +pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma +porte et je prêtai l'oreille. On parlait dans la +chambre de Suzanne. J'allumai vite une bougie +et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis +recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans +frapper, je levai le loquet, fermeture unique et +primitive de toutes nos chambres, et je vis Suzanne, +assise sur son séant, en proie à une fièvre +violente. Elle gesticulait vivement, et parlait à +voix haute. La vue de ma lumière lui fit détourner +la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma, +et reprit ses discours incohérents:</p> + +<p>--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque +en bredouillant; je n'ai rien fait de mal! Qu'est-ce +que je veux? rien de mal! Alors pourquoi +mon père est-il si cruel? Vous savez bien, +Maurice, que je suis une honnête femme,-- +vous-savez bien que je tiendrai mon serment. +Partez, partez; allez vite, il ne faut pas mécontenter +mon père! Il a été si bon pour moi. Il +souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez, +allez!</p> + +<p>Et une plainte longue, douloureuse, succédait +à ces discours. Je ne savais que faire; je fis lever +Félicie, pour employer quelque remède domestique, +de ceux qu'on a sous la main, et Pierre +partit aussitôt pour la ville, afin de ramener un +médecin.</p> + +<p>Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le +rencontrai dans la salle, tremblant d'émotion et +d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en +était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de +son désespoir.</p> + +<p>--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte, +me dit-il, je resterai en dehors, mais laissez-moi +l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce +que je souffrirais si vous me défendiez de rester là.</p> + +<p>Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour +se soutenir.</p> + +<p>--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne +dont le délire augmentait, c'est mon mari malgré +tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux +pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de +suite. Père, cria-t-elle, tu n'es pas là... je lui +tenais les mains. Ah! le misérable, il m'entraîne, +il va m'enlever, père... Je ne veux pas, +non, non... Maurice!</p> + +<p>Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un +appel désespéré. Maurice n'y résista pas, il bondit +dans la chambre et se laissa tomber à genoux +près du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait +reconnu aucun de nous, poussa un cri de joie, +lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue +sur ses cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent +une douceur céleste:</p> + +<p>--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, +tu ne me laisseras pas enlever?</p> + +<p>Non, non, répétait Maurice éperdu. +Je ne veux pas aller avec lui. Assieds-toi là.</p> + +<p>Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle +murmura encore quelques paroles incompréhensibles, +puis se laissa retomber sur l'oreiller, et +s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis +plus profond, toujours sans quitter la main de +Maurice.</p> + +<p>Au petit jour, le médecin arriva. Il examina +Suzanne pendant son sommeil et ne voulut pas +qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager +à une forte commotion; la moindre émotion +pouvait provoquer une fièvre cérébrale; mais +avec un repos parfait, il n'y avait probablement +rien à craindre.</p> + +<p>--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche +à Vernex, qu'il prit pour mon gendre, +pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On +la tuerait, et ce ne serait pas long.</p> + +<p>Il se retira après avoir prescrit une potion +calmante.</p> + +<p>Suzanne dormait tranquillement. Un peu de +rougeur à ses joues, un peu de chaleur à ses +mains étaient les seules traces de la terrible +secousse de la nuit; au premier mouvement +qu'avait fait Maurice pour retirer sa main elle +l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement +douloureux.</p> + +<p>Il me regarda de cet air soumis et malheureux +qui me fendait l'âme.</p> + +<p>--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi +qui vous conjure de rester.</p> + +<p>Il me remercia d'un mouvement des lèvres, +puis détourna son visage et le plongea dans +l'oreiller de Suzanne, sans parler.</p> +<br><br> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p>Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut +qu'un vague souvenir de ce qui s'était passé. La +vue de Maurice la troubla tellement, que je crus +une explication nécessaire:</p> + +<p>--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je; +j'ai prié notre ami de rester pour m'aider à te +soigner.</p> + +<p>Elle se rappela soudain, devint rouge, puis +pâle. Son cerveau affaibli ne lui permit pas de +longues réflexions; elle se laissa aller sur l'oreiller +avec un air heureux:</p> + +<p>--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont +elle avait lâché la main en ouvrant les yeux..</p> + +<p>Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre +sans dire un mot. Ma fille n'insista pas, et il ne +fut plus question de départ.</p> + +<p>Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent +encore. Elle avait le délire à la même heure, et +se débattait contre son mari qui voulait l'enlever. +La voix et la main de Maurice seules +pouvaient ramener le calme. J'appris alors, par +la force de cette obsession, quelles épouvantes +ma pauvre enfant avait subies en silence. Que +de fois, depuis notre fuite, elle avait dû s'éveiller +en sursaut, glacée par l'angoisse de voir son +mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations +inconscientes me livrèrent son secret, et je reconnus +que, pour se taire et paraître joyeuse, +elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus +de son âge.</p> + +<p>J'appris encore autre chose, et cette découverte +jeta sur mon esprit une teinte de mélancolie +qui fut longue à dissiper: j'appris que du +jour où notre enfant aime, nous autres parents, +nous ne sommes plus que bien peu de chose auprès +de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné +d'assez rudes leçons pour que j'eusse le courage +d'envisager ma peine et de tâcher de lui trouver +un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: +un autre père l'eût peut-être fait; moi +je me contentai de reconnaître que plus l'enfant +élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure, +plus l'amour a de prise sur ce jeune +coeur, et plus, par conséquent, nous pauvres +vieux, devons passer au second plan. Je reconnus +aussi que, si Suzanne avait donné le +meilleur de son âme à ce jeune homme, elle + m'avait gardé pour dédommagement toutes les +adorables caresses, toutes les grâces charmantes +que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A Maurice, +elle avait donné sa vie, mais tous ses regards, +toutes ses tendresses étaient pour son +vieux père. C'est ainsi qu'elle me remerciait de +lui avoir laissé son bonheur.</p> + +<p>Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le +corps est si souple et si résistant! Il faut si peu +de chose pour lui rendre son élasticité! A la fin +de la semaine, elle put marcher dans le jardin +et rester quelques heures au grand air sans trop +de fatigue. Rien n'était changé dans ses relations +avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient +absolument satisfaits de leur sort. Elle lui +tendait la main le matin et le soir,--il la laissait +retomber aussitôt,--un indifférent n'eût +jamais pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous +cette glace, je voyais couver, grandissant chaque +jour, une passion irrésistible qui menaçait de +nous engloutir tous dans quelque catastrophe.</p> + +<p>J'étais résolu à n'être pas complice de la +chute de ma fille. Le jour où j'aurais la certitude +qu'il s'était passé entre eux quelque chose, +d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant +ma fortune et ne gardant pour moi que le souci +de mon honneur. Que me fallait-il pour vivre? +Un morceau de pain,--et pour peu de temps, +car j'étais bien certain de ne pas résister longtemps +au chagrin d'avoir perdu Suzanne. C'est +alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était +donc pour en arriver là que je l'avais élevée avec +tant d'amour! C'était pour cela que je l'avais +arrachée à son mari!</p> + +<p>C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours! +Que de fois pendant que tout dormait +dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai +la chère image pour lui demander conseil! Mais +je n'obtenais pas de réponse, car dans ce dédale +de perplexités son esprit droit et honnête lui-même +se fût perdu.</p> + +<p>Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, +véritable suicide moral, les deux amants, +encore innocents, savouraient à longs traits +l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque +recueillie sous le poids de ce grand bonheur +d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait +grandie et transfigurée par le rayonnement de +son âme... Chère et chaste enfant, j'étais bien +sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait +d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus +haut degré l'horreur de la boue. De plus que les +ingénues, elle avait gardé des réalités du mariage +un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut +sur un piédestal, au delà des atteintes d'une +passion terrestre. Maurice était le plus honnête, +le plus chevaleresque des hommes; livrée à son +respect, Suzanne eût pu traverser l'Océan,--mais +ils n'étaient après tout que de chair et de +sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la +sève montait dans leur coeur!...</p> + +<p>Un jour je les regardais le long de la falaise: +ils s'étaient quelque peu éloignés de la maison, +mais toujours à portée de la vue et presque de +la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où +précisément il m'avait arraché à une mort peu +douteuse, le jour qui avait décidé de nos destins: +sa pensée de prévoyance n'était point restée +stérile. Dès que Suzanne s'était remise, il était +venu lui-même avec Pierre, à cet endroit, apporter +des mottes de gazon pour en faire un +parapet. Une investigation attentive de la falaise, +vue d'en bas, lui avait démontré que les terres +détrempées ne tenaient plus que par les racines +des herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et +c'est à cette distance qu'il avait établi ce mur +protecteur, destiné à garder de mal les rares +passants de la falaise, enfants du village, douaniers, +et nous-mêmes. Il travaillait, remuant à +pleines mains la terre humide de rosée qui laissait +ses traces à ses doigts, elle le regardait, de +temps en temps, ils se souriaient, et je devinais, +à l'attitude de ma fille, qu'elle était satisfaite de +lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le +voir travailler comme un ouvrier.</p> + +<p>Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des +conventions mondaines! Ils ne craignaient, ni +l'un ni l'autre, les souillures du travail matériel. +C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient +leurs préoccupations!</p> + +<p>Je pensais à beaucoup de choses, quand la +voix de Pierre me tira de ma rêverie:</p> + +<p>--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? +me disait-il.</p> + +<p>--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel +propos?</p> + +<p>--C'est que le patron d'une barque est venu +demander tantôt si monsieur ne voulait pas se +faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y +va toutes les semaines... et aux îles anglaises +presque tous les jours; ils sont trois patrons...</p> + +<p>--Qui font de la contrebande? interrompis-je.</p> + +<p>--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, +puisqu'ils feraient payer la douane à monsieur!</p> + +<p>Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument. +Évidemment, si je payais les droits de douane, +je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir +si ces droits seraient versés dans la caisse de +l'Etat. Mais ce n'étaient pas mes affaires.</p> + +<p>--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y +eût des correspondances régulières avec l'étranger +dans ce pays perdu.</p> + +<p>--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, +là-bas--Pierre indiquait un petit havre à quatre +ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils +vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui +voyagent... Je leur ai dit de me rapporter des +couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance. +Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler!</p> + +<p>--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler +avec des couverts en métal anglais! Est-ce bientôt, +ajoutai-je plus poliment, que Félicie quitte +le célibat?</p> + +<p>--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en +se rengorgeant. Nous sommes déjà affichés.</p> + +<p>Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il +y aurait six mois que nous habitions Faucois.</p> + +<p>--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise.</p> + +<p>--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie, +et à Paris aussi.</p> + +<p>Je bondis.</p> + +<p>--A Paris? où?</p> + +<p>--A la mairie du deuxième, monsieur, rue +de la Banque, puisque c'est notre dernier domicile.</p> + +<p>--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez +perdus!</p> + +<p>--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant +de plusieurs pas.</p> + +<p>Quand il se trouva acculé contre le mur, il +resta les yeux fixes, les bras ballants. Je devais +avoir l'air assez farouche, car il était littéralement +muet d'épouvante.</p> + +<p>--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie, +vous êtes affichés rue de la Banque, n'est-ce pas? +Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a +intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos +traces, et en voyant vos deux noms, il ne devine +que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là +un beau chef-d'oeuvre!...</p> + +<p>--Que faut-il faire, monsieur? demanda le +pauvre diable complètement anéanti.</p> + +<p>Je restai anéanti aussi, pendant un moment +qui dut lui paraître long. Tout à coup une idée +me vint:</p> + +<p>--Il faut courir après votre contrebandier, et +lui dire de tenir une barque prête pour nous, +afin que nous quittions le pays sans perdre un +moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on +vous demandera, et dites que c'est une fantaisie +de touriste. Mais allez donc!</p> + +<p>--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins +de larmes, alors, comme ça, Félicie et moi nous +ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois +de domicile, ce sera toujours à recommencer, et +nous serons vieux avant que monsieur ait choisi +un endroit pour y rester.</p> + +<p>Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! +mais je n'avais ni le temps de rire de lui, +ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine +pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien +des années, et je n'avais pas le droit de sacrifier +à mes besoins le bonheur de cet honnête serviteur. +D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple +de tout arranger.</p> + +<p>--Nous partirons sans vous, dis-je; vous +vous marierez ici, et vous viendrez nous rejoindre +en Angleterre. Si l'on vient nous relancer +ici, vous ne nous avez pas vus; vous serviez +d'autres maîtres qui sont allés se promener aux +Iles. Avez-vous compris?</p> + +<p>--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui +retrouva ses jambes de quinze ans pour courir +au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment; +il avait pris par le plus court et s'en allait +à grandes enjambées le long de la falaise, par le +côté opposé à celui qui menait à la ville.</p> + +<p>Les jeunes gens revenaient lentement vers la +maison, sans se parler, sans même se regarder, +et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs +êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!</p> + +<p>--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, +il sera temps que je m'en aille.</p> + +<p>Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, +absorbés par la pensée l'un de l'autre. Je leur +communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi que la +décision que j'avais prise.</p> + +<p>--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, +ne serons-nous pas heureux partout!</p> + +<p>C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard +alla chercher celui de Maurice. Je ne sais ce +qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se +troubla et disparut.</p> + +<p>--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je +ne me souciais pas de le laisser seul avec elle.</p> + +<p>Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas +pour moi autant de larcins à mon destin cruel? +Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en +souriant.</p> + +<p>Maurice entra dans la maison, prit les pistolets +et tout ce qu'il nous fallait, et nous nous +dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une demi-heure, +nous nous arrêtâmes.</p> + +<p>--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice. +Jamais il ne manquait une occasion de me faire +plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était +pas vrai.</p> + +<p>Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai +les pistolets que je remis dans la boîte.</p> + +<p>--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant +autour de lui.</p> + +<p>--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque +pas de petites clefs à la maison, nous en trouverons +une.</p> + +<p>Nous revînmes à pas lents. Le temps était +gris, le vent soufflait par rafales. Déjà les jours +précédents nous avions eu d'assez fortes bourrasques; +la falaise était glissante; une sorte marée, +la semaine précédente, avait roulé des blocs +de rochers jusque sur le galet, au-dessous de +nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup +parce que j'avais la fièvre intérieurement. Maurice +s'en aperçut, ôta sa vareuse et m'obligea, +malgré mes refus, à la garder sur mes épaules, +pendant qu'il marchait dépouillé à mon côté.</p> + +<p>--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, +plus respectueux, plus tendre! Pourquoi faut-il +que cet homme fait pour que je l'aime doive être +mon ennemi, en me prenant mon enfant!</p> + +<p>Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en +tempête et frappait de grands coups dans nos +fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel vacarme +au dehors que je crus à quelque accident. +C'était simplement un volet détaché qui frappait +le mur. Le tonnerre se mit aussi de la partie, et, +pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen +d'échanger une parole.</p> + +<p>Dès que le calme se fut un peu rétabli:</p> + +<p>--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, +si la mer ne se remet pas?</p> + +<p>--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel +est d'échapper aux poursuites.</p> + +<p>--Mais s'il y a danger? fis-je observer.</p> + +<p>--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!</p> + +<p>Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson +cette phrase arrachée au plus profond de leurs +coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette coïncidence. +Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre +de leur passion les emportaient malgré eux. +Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se joignirent, +et je sentis que j'allais cesser d'être le +plus fort.</p> + +<p>Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des +papiers pendant une partie de la nuit. Rien ne +devait rester derrière nous qui pût trahir notre +identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin, +chacun se retira, brisé de fatigue, pour prendre +un peu de repos. Pierre m'avait loué une barque. +La marée serait propice à dix heures du matin, +le vent était bon, quoique la mer fût encore houleuse +du grain de la veille; mais ce n'était pas +une considération de cet ordre qui devait nous +arrêter en un tel moment.</p> + +<p>J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une +carriole empruntée, afin d'épargner à ma fille la +fatigue d'une longue marche. Mais, comme le +chemin était assez mauvais devant la maison, il +fut convenu qu'on la conduirait jusqu'à un endroit +sec, un peu plus haut sur la falaise, et que +nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes +devant un frugal repas préparé par Félicie qui +laissait tomber de grosses larmes dans les assiettes.</p> + +<p>--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie, +lui dit Suzanne, vous serez mariée dans quinze +jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à +plaindre, vous!</p> + +<p>--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût +vous en arriver autant! dit naïvement la bonne +fille.</p> + +<p>Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot +presque brutal dans sa simplicité venait de blesser +sa dignité féminine. Un certain malaise nous +saisit tous les trois.</p> + +<p>--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la +bien en vue, Pierre, sans cela je l'oublierais.</p> + +<p>Nous terminions notre repas lorsque Pierre +m'annonça la visite du propriétaire de là maison. +Il avait vu nos bagages dans la carriole et venait +prendre congé de nous. Comme les visites de +province n'en finissent pas si l'on n'y met bon +ordre, je sortis de la maison pour l'empêcher d'y +entrer, et je donnai en même temps l'ordre de +conduire la carriole à l'endroit où elle devait +nous attendre. Je la vis bondir à droite et à +gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin, +et je descendis dans le jardin pour recevoir mon +hôte importun. Maurice et Suzanne rentrèrent +dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait +le couvert.</p> + +<p>Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors +du jardin, sur la falaise, me racontait ses malheurs: +la pluie de la veille avait percé son toit, +une pierre tombée lui avait tué une poule.</p> + +<p>--Vous avez bien mauvais temps pour votre +voyage, me dit-il, mais voici des particuliers qui +viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau +temps hier non plus.</p> + +<p>Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait, +et je vis arrêtée sur la route une voiture +de louage, près de laquelle deux individus d'une +classe que je ne pus définir se dégourdissaient les +jambes au moyen d'un peu de gymnastique. A +cent pas devant moi, abritant ses yeux de la +main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy +me regardait attentivement...</p> + +<p>Je sentis un coup si violent au coeur que je +faillis perdre pied. Mon interlocuteur, qui avait +remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil +curieux.</p> + +<p>--Vous le connaissez donc, ce monsieur? +fit-il.</p> + +<p>--Je crois que oui, mais il ne peut avoir +grand'chose à me communiquer. Je vous en prie, +mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils +partent sans m'attendre, je les rejoindrai dans +un instant.</p> + +<p>--Les enfants? fit le Normand d'un air futé, +la jeune dame n'est donc pas votre femme? On +disait dans le pays que c'est votre fille, c'est donc +vrai?</p> + +<p>Je fis un geste de colère,--mon Normand +s'écarta de quelques pieds,--M. de Lincy approchait +à grands pas.</p> + +<p>--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs +pour vous.</p> + +<p>Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, +je descendis au-devant de mon +gendre. Une rencontre étant inévitable, autant +valait ne pas le laisser approcher de la maison. +Mon Normand, au lieu de m'obéir, se retira un +peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près, +mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, +sinon de nos discours.</p> + +<p>--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, +je vous retrouve! Vous pouvez vous vanter +de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, +votre Pierre a été roussi par le flambeau +de l'hymen.</p> + +<p>J'étais décidé à jouer cartes sur table.</p> + +<p>--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien +voulez-vous pour me la laisser?</p> + +<p>--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition +semblable, dit Lincy; je ne suis pas +venu si loin pour m'en retourner bredouille. +C'est ma femme que je veux, et je me suis arrangé +pour la ramener au domicile conjugal.-- +J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, +ajouta-t-il avec un sourire faux sur sa face +blême.</p> + +<p>Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, +détendus, lui donnaient dix ans de plus que son +âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais, +j'en suis sûr, plus jeune que lui.</p> + +<p>--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!</p> + +<p>Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement +construit par Maurice, je m'arrêtai, +M. de Lincy se mit à faire des trous dans le +gazon avec sa canne.</p> + +<p>--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, +dit-il avec son ancienne insolence; je ne +vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.</p> + +<p>--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées.</p> + +<p>Son insolence m'exaspérait.</p> + +<p>--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid, +tout cela n'est que des phrases; j'ai la loi +pour moi.</p> + +<p>Avec sa canne il fit voler dans le précipice +une motte de terre arrachée au parapet.</p> + +<p>--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est +vous et votre fille qui êtes en contravention.</p> + +<p>Une seconde motte suivit la première.</p> + +<p>--C'est à vous de voir si vous voulez que +j'agisse légalement ou si vous préférez me rendre +ma femme, comme il convient entre gens du +monde, sans bruit et sans scandale.</p> + +<p>Les mottes de terre volaient toujours sous les +petits coups pressés de sa canne.</p> + +<p>--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce +mur est là pour quelque chose, il y a un abîme +au-dessous...</p> + +<p>--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent +dans les abîmes, fit-il avec un cynisme révoltant, +cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie +sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir +le parapet avec une sorte de joie froidement +féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un but +dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon, +comme je l'entends; le reste me chault peu.</p> + +<p>Il asséna un coup vigoureux à la dernière +motte qui disparut; je crus sentir le sol manquer +sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage +de Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon +souillé.</p> + +<p>--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, +vous n'êtes pas de force à lutter avec moi; +vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche +sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en +attendant il faut vivre de son mieux; donc, rendez-moi +ma femme, s'il vous plaît.</p> + +<p>Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la +maison, et, à mon inexprimable douleur, j'aperçus +Suzanne qui, inquiète de mon absence, se +dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle +ne reconnut pas d'abord, elle resta immobile, +puis revint rapidement sur ses pas.</p> + +<p>--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez +pas cette fois.</p> + +<p>Il s'élança vers la maison, mais j'avais un +peu d'avance sur lui; je passai devant mon Normand, +toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai +le premier. Maurice et Suzanne, se tenant +par la main, dans la salle à manger, attendaient +de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus. Maurice +tenait un de ses pistolets dans sa main +droite.</p> + +<p>Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un +mot, Lincy entrait aussi. A la vue de Maurice, +ses traits exprimèrent une joie railleuse plus horrible +que tout le reste.</p> + +<p>--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne +m'a pas menti tout à l'heure, et les gens de la +ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas menti +non plus! Je vous prends, madame, en flagrant +délit d'adultère, sous le toit paternel, ce qui empêchera +votre père de vous réclamer efficacement +devant les tribunaux... Vous me faites la +partie belle.</p> + +<p>--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un +lâche!</p> + +<p>--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez +bien me tuer, mais vous ne me tuerez pas. Je ne +me bats que lorsque cela me convient.</p> + +<p> Maurice levait son pistolet et visait Lincy au +front. Je détournai son bras et lui arrachai son +arme.</p> + +<p>--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement +séparé d'elle, mais moi!</p> + +<p>Lincy profitant de cette diversion, avait bondi +sur sa femme et cherchait à l'entraîner.</p> + +<p>--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi!</p> + +<p>Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa +détresse, c'est moi qu'elle appelait, non Maurice!</p> + +<p>--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille +libre, ou je vous tue!</p> + +<p>--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il, +et il essaya d'enlever dans ses bras Suzanne +qui s'accrochait à la table.</p> + +<p>--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta +la joue de Lincy.</p> + +<p>Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette +de mon pistolet, et le coup partit,--mais +dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser +un de ceux qui m'étaient chers,--la balle se +perdit dans le mur.</p> + +<p>Lincy avait quitté le bras de ma fille.</p> + +<p>--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi? +Nous verrons si vous oserez résister à la loi.</p> + +<p>Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai +une seconde fois sur lui, mais je le manquai également. +Ma main tremblait, non de vieillesse, +mais de colère.</p> + +<p>--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, +la carriole vous attend, la barque est prête, +allez!</p> + +<p>--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant +de ses bras.</p> + +<p>--Je reste pour protéger votre retraite. +Suzanne fit un geste énergique de négation.</p> + +<p>--Partez, répétai-je avec toute mon autorité +paternelle, je le veux! Seulement, par respect +pour moi, faites-vous naturaliser Anglais, obtenez +un divorce et mariez-vous. Allez.</p> + +<p>Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les +repoussai, et je sortis pour défendre l'entrée de +la maison. Ils prirent le chemin de traverse, et +j'attendis.</p> + +<p>Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un +court colloque, les deux agents de l'autorité +l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en +courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un +geste de triomphe en me désignant les hommes +qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la +détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment +où j'allais peut-être commettre un meurtre, +car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra +sous Lincy, et il roula dans le précipice.</p> + +<p>Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de +l'abîme nouvellement creusé; la terre, minée par +la tempête de la veille, avait cédé sous le poids +du misérable, précisément à l'endroit où il avait +démoli cruellement le parapet protecteur élevé +par Maurice. Au hurlement du malheureux, au +cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, +qui couraient dans la direction opposée, se +retournèrent: ils restèrent pétrifiés. Les agents +descendirent aussitôt, le secours fut promptement +organisé; mais quand on remonta mon +gendre au haut de la falaise, ce ne fut qu'un cadavre. +La mort avait été instantanée, car ces rochers +sont autant de pointes d'aiguilles.</p> + +<p>Je ne sais ce que pensaient les autres; pour +moi, j'étais complètement incapable de réfléchir. +La disparition subite de cet homme dans notre +existence était une délivrance si inattendue que +mon cerveau ébranlé fut quelque temps à s'en +remettre.</p> + +<p>--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement +dès le premier choc.</p> + +<p>--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré +cette fois; j'en porterai témoignage si vous voulez, +me dit mon Normand, sortant soudain de +dessous une pierre.</p> + +<p>A présent que mon gendre était mort, il était +de mon côté.</p> + +<p>Le corps de M. de Lincy fut transporté dans +notre maison; mes enfants, car Suzanne et Maurice +étaient désormais également mes enfants, +se rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations +et tout le lugubre appareil de ces sortes +d'affaires. Heureusement les agents, amenés pour +nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins +et les plus puissants auxiliaires.</p> + +<p>Mon gendre fut enterré dans le cimetière de +Faucois. Une grande croix de fer orne sa tombe, +mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter +des fleurs.</p> + +<p>Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car +nombre d'affaires exigeaient notre présence. +L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice +que pour Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au +delà du bonheur qu'ils avaient goûté dans notre +désert maritime.</p> + +<p>Elle finit cependant, cette longue année, et, +sans cérémonie aucune, avec le docteur, notre +notaire et deux employés pour témoins, je remis +ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de +mon gendre,--mais de mon fils.</p> + +<p>Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, +malgré la catastrophe de la falaise, il avait procédé +au mariage dès qu'il avait eu ses six mois +de domicile.</p> + +<p>Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, +depuis qu'elle n'a plus besoin de déployer les +qualités viriles de son coeur noble et bon, elle +redevient insupportable. Il est juste de dire que +ses défauts se montrent spécialement en ce qui +concerne les enfants de Suzanne. Elle recommence +pour eux les mêmes tyrannies que jadis +elle exerçait sur moi pour ma fille; et je ne serais +pas étonné, si nous sommes encore tous deux +de ce monde, que, dans quelques années, elle +me fit retourner au catéchisme et recommencer +les analyses religieuses pour le compte de son +arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, +que tout le monde appelle Suzon pour la +distinguer de sa mère.</p> + +<p>J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, +à me sentir triste de n'être pas le premier dans +le coeur de ma fille, mais je me suis consolé depuis +une découverte que j'ai faite, il y a déjà +quelque temps. C'est que mon petit-fils, M. Robert, +me préfère à son papa et même à sa maman! +Depuis lors, il ne me manque plus rien, +tant il est vrai que l'homme est un être jaloux et +ambitieux.</p> + +<p>Quand on ne rêve pas un empire, on rêve +d'être le premier et l'unique dans le coeur +d'un bambin de quatre ans.</p> + +<p>Lisbeth est venue nous voir il y a quelque +temps; elle et ma belle-mère se sont tellement +prises en affection que je prévois un va-et-vient +continuel sur la route du Maçonnais.</p> + +<p>Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont +trouvé l'amour, le vrai, et, quand on le possède, +le mariage est la réalisation suprême du bonheur +sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, +parce que tout est partagé.</p> + +<p>Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends +rien, plus ils vont en vieillissant, plus ils s'aiment! +Je suis persuadé que l'amour est comme +le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant.</p> + +<p>Et si M. de Lincy n'était pas mort?</p> + +<p>Très-probablement je l'aurais tué, et alors, +comme il le disait, j'aurais passé en cour d'assises.</p> + +<p>Quand je repense à cette heure si féconde +en péripéties, je me dis qu'il a fort bien agi en +démolissant le parapet de Maurice.</p> + +<p>Et maintenant je pense à ma chère femme +envolée avec une douceur toujours croissante, +car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS *** + +***** This file should be named 24305-h.htm or 24305-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/0/24305/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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