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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:13:01 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Suzanne Normis
+ Roman d'un père
+
+Author: Henry Gréville
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24305]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+ SUZANNE NORMIS
+
+ ROMAN D'UN PÈRE
+
+ HENRY GRÉVILLE
+
+
+ Huitième Edition
+
+
+
+
+ PARIS
+ E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+
+ 1879
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+ SUZANNE NORMIS
+
+ ROMAN D'UN PÈRE
+
+
+
+
+ I
+
+
+...Le docteur, penché sur la poitrine haletante de ma pauvre femme,
+l'ausculta avec attention, puis la reposa tout doucement sur son
+oreiller.
+
+--Encore un peu de patience, chère madame, lui dit-il avec bonté: cela
+va déjà un peu mieux, et bientôt...
+
+Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de fièvre. Le docteur se tut,
+et pressa la main blanche, presque transparente qui reposait sur le
+drap.
+
+--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là, reprit-il en
+griffonnant une ordonnance; et demain, nous verrons. Je passerai dans la
+soirée. Au revoir; bon courage.
+
+Ma femme répondit d'une voix claire et distincte:
+
+--Adieu, cher docteur, merci.
+
+Le médecin disparaissait sous les rideaux de la porte; je le suivis dans
+le salon voisin.
+
+--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa voix et ses
+paroles avaient un peu calmé mes angoisses.
+
+Il se retourna vers moi, et me serra les deux mains... Ses bons yeux
+gris clair, pleins de pitié et de douleur, me firent l'effet de deux
+couteaux de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés dans la
+poitrine; je répétai machinalement:
+
+--Eh bien?
+
+--La fièvre va tomber d'ici deux heures, dit-il, et ensuite... Prenez
+garde, ajouta-t-il en me serrant le bras, elle peut vous entendre...
+
+Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, la déchirant, la
+torturant. Je fis un mouvement pour me dégager le cou; j'étouffais.
+
+--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez une fille.
+
+--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement que j'en fus étonné
+moi-même.
+
+Il me semblait que j'étais environné d'un océan de glace.
+
+--Mon pauvre ami, dit le docteur après un silence, elle ne souffrira pas
+beaucoup; le plus dur est passé.
+
+--Alors, demain?
+
+--Ce soir peut-être, demain matin probablement. Je reviendrai. Je vous
+demande pardon de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre
+ailleurs.
+
+--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. Vous voyez, je suis
+calme.
+
+Il s'enfuit presque en courant.
+
+Je fis un effort inouï pour composer mon visage, puis je revins
+lentement sur mes pas. Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte,
+et je me retrouvai en face de ma femme.
+
+Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues anciennes et la
+maladie récente, malgré la mort qui allait me la prendre. Au fond de ses
+grands yeux bleus qui me regardaient tristement, que d'expressions
+diverses, toutes plus chères les unes que les autres, se retrouvaient
+confondues! Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et nous nous
+étions tant aimés... et nous n'étions mariés que depuis six ans!...
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme pendant que je me penchais
+sur elle, couvrant de baisers timides son front et ses cheveux noirs, si
+doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à ses genoux sur le
+drap brodé.
+
+--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma chérie, lui dis-je en
+continuant à l'embrasser afin qu'elle ne vit pas mon visage; je me
+sentais très calme cependant, et, sinon résigné, au moins prêt à tout.
+
+--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à elle-même; et quand la fièvre
+sera tombée, je m'en irai.
+
+Un petit piétinement derrière une porte placée auprès du lit me coupa la
+parole. La porte s'ouvrit, et notre fille Suzanne entra sur ses deux
+petits pieds encore incertains.
+
+--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui revient au nid, maman et
+papa! voilà!
+
+De ses toutes petites mains gantées de moufles en laine, elle serrait
+sur sa poitrine un bouquet de lilas blanc. La bonne qui la suivait me
+dit que, depuis le moment où elles étaient entrées clans le magasin de
+fleurs, Suzanne n'avait pas permis qu'on touchât à son offrande.
+
+La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du lit de sa mère qui lui
+souriait... et de quel sourire! La vieille bonne détourna la tête et se
+sauva tout à coup dans la pièce voisine.
+
+--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, en tendant les bras.
+
+Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. Elle n'avait pas donné
+à sa bonne le temps de lui ôter sa toilette de promenade. Les petites
+bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe d'étoffe moutonnée, le
+petit chapeau de fourrure, toute cette blancheur lui donnait l'apparence
+d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à pleines mains le
+bouquet de lilas et le déposa sur la poitrine de sa mère.
+
+--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a acheté.
+
+Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes sur le lit, et se
+précipita au cou de sa mère. J'étendis les bras pour épargner à ma
+pauvre femme la secousse trop brusque.
+
+--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. La petite fille couvrait
+de baisers délicats les cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait
+une place pour chaque baiser, et souriait après l'avoir déposé bien
+doucement. Elle fit ainsi tout le tour du pâle visage dont les yeux
+s'étaient fermés sous ses caresses.
+
+--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les mains.
+
+Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma part de baisers. Ma femme
+avait rouvert les yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le long
+de ses joues. Je déposai l'enfant à terre.
+
+--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une autre robe, dis-je à Suzanne.
+
+Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit le chemin de sa chambre;
+arrivée sur le seuil, elle se retourna, nous jeta une poignée de
+baisers, et disparut. La musique de sa voix nous arrivait comme un
+gazouillement... Je me hâtai de fermer la porte, et je revins près de ma
+femme.
+
+Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est en la soignant d'une longue et
+dangereuse maladie, que ma femme avait contracté la bronchite dont elle
+devait mourir. Jamais, depuis sa naissance, Suzanne n'avait dormi dans
+une autre chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu, avec ses
+rideaux de mousseline brodée, ses noeuds, ses houppes, ses franges, plus
+semblable à une bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès de
+l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches nous avions passées
+ensemble ou tour à tour, près de la pauvre petite qui ne pouvait pas
+venir à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à demeure près du
+lit était tout usé par les longues stations de la mère qui avait endormi
+là son enfant sur ses genoux.
+
+Et maintenant que Suzanne était sauvée, maintenant que son petit
+râtelier complet s'étalait triomphant dans ses rires joyeux, voilà que
+ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses, n'avait plus trouvé de
+force pour continuer son oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort
+pendant neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être laissé voler
+l'enfant, prenait la mère!
+
+Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette abnégation entière, je
+le sais... Mais nous avions déjà perdu deux enfants; notre premier-né
+avait été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques d'une bonne
+anglaise, et le second, un garçon aussi, avait été empoisonné par le
+lait de sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie mère pour la
+troisième fois, elle m'avait fait promettre de lui laisser élever cet
+enfant-là.
+
+--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle avec des yeux brillants de
+joie et d'espérance.
+
+Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix!
+
+Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je reviens m'asseoir auprès
+de la mère. Elle n'avait voulu personne auprès d'elle pendant sa
+maladie. Les femmes de chambre et les gardes-malades étaient sous la
+main, prêtes à secourir, mais nous étions restés seuls ensemble; aucun
+tiers incommode n'avait troublé la joie que nous éprouvions--même à
+cette heure terrible--à nous trouver l'un près de l'autre.
+
+--Comme elle est belle! dit ma femme en serrant la main que je venais de
+mettre dans la sienne.
+
+C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie était concentrée sur
+cette petite tête blonde.
+
+--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir; elle deviendra grande et
+belle, et elle t'aime tant!
+
+Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; puis je me rappelai
+soudain que ces sortes de maladies amènent toujours un mieux sensible
+avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai sur l'oreiller, ma
+joue contre la joue de ma femme.
+
+--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment,--ce que j'ai fait, il faut
+que tu le continues promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande,
+jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici,--elle indiquait le
+petit lit;--que tu ne la confieras pas à une bonne, même dévouée; que
+son sommeil sera surveillé par toi, que...
+
+L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit, ferma les yeux,--je crus
+que c'était fini.
+
+Quelques minutes après, je la croyais endormie, elle rouvrit les yeux.
+
+--Le promets-tu? dit-elle.
+
+--Je le promets! répondis-je, le coeur plein d'un ardent dévouement. Je
+te le jure sur nos six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant!
+
+--Et elle sera heureuse?
+
+--Elle sera heureuse, quand je devrais être malheureux! Au prix de tous
+les sacrifices, elle sera heureuse!
+
+Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur mon coeur, et elle me
+rendit mon étreinte avec ses deux bras passés autour de mon cou.
+
+--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je l'ai bien aimée; je crois
+que je l'ai aimée plus que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi.
+Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps tu n'aies été que le
+second dans mon coeur?
+
+--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me fâche pas; tu as bien fait; tout
+ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...
+
+--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait
+morte!... Le docteur a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle!
+Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?
+
+--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout ce que tu voudras.
+
+Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre
+où nous avions été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, cela seul
+eût suffi pour nous la rendre chère; mais elle était encore pleine
+d'autres souvenirs. Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions
+appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds
+hésitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou
+brisé, de plus d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au
+printemps... «A présent que Suzanne est si sage!» disait ma femme en
+souriant, la veille du jour où elle était tombée malade.
+
+Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque
+minute m'emportait une part de ma chère femme, et je ne voulais pas
+d'intrus dans ces minutes solennelles..
+
+On vint me chercher pour dîner; je fis signe que je ne dînerais pas. Ma
+femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle était dans un
+demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prédit le docteur.
+
+A huit heures, on m'apporta la petite fille, déshabillée, dans sa robe
+de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans
+avoir embrassé «maman».
+
+Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de
+sa mère. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage.
+
+Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa
+figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant
+et la couvrit de baisers.
+
+--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte.
+
+Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, et elle tomba
+aussitôt endormie.
+
+Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait avoir oublié ce qui
+venait de se passer, et ses yeux éteints ne voyaient que le vague.
+
+Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et longues à la fois,--courtes,
+irréparables--et quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré dans
+les soixante minutes d'une heure!
+
+Les premières lueurs du jour se glissèrent dans la chambre endormie. La
+petite n'avait pas bougé depuis la veille au soir. A six heures, un beau
+rayon doré passa entre les rideaux.
+
+Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai d'elle, bien près, bien
+près, nos deux mains nouées, pour un moment encore nos deux vies
+confondues...
+
+--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la voix encore endormie de
+Suzanne; et la petite fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur
+son séant. Ses deux mains rouges de santé se cramponnaient au bord, et
+soutenaient son visage mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés
+tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus, et elle riait à travers
+ses boucles mêlées.
+
+--J'aime maman! cria la voix angélique de notre enfant.
+
+A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés par la mort, et
+s'attachant à moi d'une étreinte désespérée:
+
+--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.
+
+--Je le jure! répondis-je éperdu.
+
+Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise placée près du berceau,
+était presque venue à bout de descendre. Ma femme relâchait son
+étreinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait...
+J'enlevai l'enfant, et du même mouvement je la déposai auprès de sa
+mère.
+
+--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous étreindre
+encore. Elle se laissa aller sur son oreiller...
+
+Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oublié la veille sur
+le tapis.
+
+--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. Effrayée par ma gravité
+inaccoutumée, par la rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas
+comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet sur le corps de sa
+mère, et se rejeta dans mes bras.
+
+Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier,--d'un geste je lui
+commandai le silence, et je lui remis l'enfant.
+
+Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui avait été mon épouse.
+Lorsqu'elle fut parée pour le cercueil, vêtue de blanc et couverte de
+fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord de ce petit lit
+d'enfant où elle avait laissé sa vie, et je pleurai amèrement.
+
+
+
+
+ II
+
+
+La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre; j'avais un
+chaos dans la tête, et je serrai une quantité de mains sans savoir à
+quels visages elles appartenaient. Mais le soir, que je redoutais
+confusément, m'apporta une croix bien lourde.
+
+On avait amusé Suzanne toute la journée au dehors de la maison; le temps
+étant très-beau, on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne, ce
+qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, et elle n'avait guère
+demandé sa mère qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint l'heure du
+coucher, ce fut une autre affaire.
+
+--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! criait la petite, qui
+sanglotait à fendre son pauvre petit coeur.
+
+Toutes les filles de service étaient là consternées; la bonne ne savait
+plus à quel saint se vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint:
+
+--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la voir; mais elle dort, et
+elle a très-froid; il ne faut pas crier, tu la rendrais malade.
+
+--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant bien fort sans cesser
+de pleurer, mais je veux la voir.
+
+Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai dans la chambre. Le
+beau visage de ma pauvre chère femme était plus beau que jamais; ses
+traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire; seuls les yeux
+étaient entourés d'une ombre violette.
+
+--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais elle a bien froid, dis-je à
+Suzanne, qui regardait les cierges avec étonnement.
+
+L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me laissa la porter jusqu'à sa
+mère. Soutenue par mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, qui
+n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis elle se rejeta vers moi
+et m'embrassa à pleine bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides
+du contact récent avec la mort. Je la serrai comme si l'on eût voulu me
+l'arracher, et je courus avec elle dans la pièce où l'on avait
+transporté son berceau.
+
+Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession de nous-mêmes; je la
+caressai, elle me parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. Au
+matin, ce fut bien autre chose. Suzanne avait oublié les impressions de
+la veille, ou du moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. Elle
+s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa mère et moi... Et ses larmes
+recommencèrent à couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était
+pas auprès de son berceau, comme autrefois.
+
+--Maman est partie, lui disais-je en vain: elle reviendra, tu la
+reverras, mais elle est partie pour aller se guérir; tu sais bien
+qu'elle était malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se guérisse?
+
+--Je veux bien, criait la petite affolée de douleur, mais je veux aller
+avec elle!
+
+Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons pendant cette matinée
+aurait suffi à construire une maison. Tout cela l'amusait un moment,
+puis revenait la plainte obstinée:--Je veux maman.
+
+Elle me demanda sa mère pendant dix mois. Tous les jours, sans se
+lasser, elle répétait la même question et recevait la même réponse.
+
+Un jour, me voyant écrire:
+
+--Tu écris à maman? me dit-elle.
+
+--Pourquoi crois-tu cela?
+
+--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir.
+
+Ah! chère petite orpheline, que de larmes tombèrent sur ton berceau
+pendant que tu dormais, les bras étendus, rejetée en arrière, dans la
+plénitude de la vie et de la santé! Heureusement tu ne les as pas vues.
+Comme je l'avais promis à ta mère, malgré bien des épreuves que je n'ai
+pu t'épargner, tu as été heureuse.
+
+
+
+
+ III
+
+
+J'étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à
+envisager l'avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes
+de parentes bien intentionnées, et qu'à ce titre je dus subir avec les
+dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et
+sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqué
+aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis
+encore, une gaieté déplacée.
+
+Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus
+parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat,
+j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à
+cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame
+Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile
+de crêpe sur son visage légèrement couperosé; elle commença par
+embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant à notre vieille
+bonne:
+
+--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la
+quittait jamais.
+
+Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, le coeur tant soit peu gros
+de se voir ainsi congédiée, et la bonne indignée intérieurement de
+s'entendre commander. Je dois dire que Félicie témoignait autant de
+mécontentement à recevoir les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne
+grâce à exécuter les miens.
+
+Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère s'assit sur le canapé,
+porta à ses yeux son mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se
+moucha et me dit:
+
+--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle pas en deuil?
+
+--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort surpris, elle est en deuil!
+
+--Alors, vous avez l'intention de lui faire porter le deuil en blanc?
+
+--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin, à mon humble avis, de
+faire connaissance avec les robes noires.
+
+--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma belle-mère. Vous êtes le
+maître, étant chez vous; cependant, j'aurais trouvé plus convenable...
+mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non! ajouta-t-elle en
+s'essuyant les yeux avec la bordure noire.
+
+Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me
+sentais incapable de lui accorder voix délibérative, comme elle le
+disait, dans mes propres conseils.
+
+--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin; et maintenant, que
+comptez-vous faire de cette enfant?
+
+--Suzanne? fis-je innocemment.
+
+--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache?
+
+--Non, ma chère mère; eh bien, je compte l'élever de mon mieux, et la
+rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse
+faite à ma pauvre femme.
+
+--Vous comptez l'élever... tout seul?
+
+--Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence
+d'étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai réfléchi
+depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la
+profession de juge d'instruction.
+
+Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un
+discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était: 1°
+qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile
+à diriger; 2° qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et
+spécialement l'éducation d'une jeune fille; 3° que la mère elle-même est
+sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que
+la grand'mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi; et, pour
+conclusion, madame Gauthier m'annonça que, par dévouement pour Suzanne
+et par pitié de mon, malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé
+de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour
+tenir ma maison et élever ma fille.
+
+--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.
+
+Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché par l'effroi; ma belle-mère
+se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats:
+
+--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma
+terreur.
+
+Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma
+résistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec
+audace:
+
+--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux
+mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien
+le désir de m'assurer contre la possibilité d'un geste un peu vif,--ma
+chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est
+plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c'est là que vous lui
+avez fermé les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs,
+votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot;
+je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain,
+vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand
+sacrifice.
+
+--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, j'aime assez ma petite-fille
+pour le faire à son intention.
+
+--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, je ne puis l'accepter.
+Non, non, ma chère mère; je serais un misérable égoïste. Vous m'avez
+parfois reproché d'être entêté, ma résistance ne doit pas vous
+surprendre. C'est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux
+mains de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de
+cette bonne pensée; je vous en serai toujours reconnaissant.
+
+Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement récalcitrantes, et
+je les reposai sur ses genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma
+belle-mère resta positivement pétrifiée.
+
+Un second silence suivit ma péroraison; mais cette fois je me sentais
+maître du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours très-digne,
+rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant:
+
+--Votre fille sera la première victime de votre entêtement, mon gendre,
+et vous serez la seconde.
+
+--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je devenais un profond
+diplomate; pour ne pas vouloir vous imposer une gêne de tous les
+instants, faut-il...?
+
+Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux:
+
+--Vous me croyez par trop bornée, mon gendre, dit-elle avec une certaine
+supériorité,--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, vous avez
+peut-être raison, car, à coup sûr, je ne voudrais pas de vous chez moi!
+
+Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, dard émoussé qui ne
+m'atteignit pas très-profondément. Cependant, comme elle ne manquait pas
+d'esprit, nous restâmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond,
+elle ne me pardonna jamais complètement.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de
+déjeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et
+je lui apprenais à plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne
+s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air
+plus effaré que de coutume; il devait être véritablement ému, car il
+oublia de me parler à la troisième personne:
+
+--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a là une dame qui vous
+demande.
+
+--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est pas la première fois que
+cela arrive; pourquoi cet air inquiet?
+
+--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus.
+
+--Quel omnibus?
+
+--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des
+hallucinations; son visage bouleversé me fortifiait dans cette idée,
+quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fenêtre, et,
+écartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orné de
+deux ou trois malles, arrêté devant la porte. Je revins à Pierre, et
+probablement j'avais l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui eut
+pitié de moi:
+
+--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle
+s'est peut-être trompée, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom;
+c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était pas monsieur...
+
+--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, à présent?
+
+--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie.
+
+--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends à l'heure. Et
+d'abord, faites entrer cette dame.
+
+Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre
+garçon avait été si fort troublé. C'était une grande femme, maigre,
+basanée, avec un châle jaune et des socques. Elle se précipita sur
+Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juchée dans sa haute
+chaise, se débattit à grands coups de ses petits poings fermés, et lui
+mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au châle jaune se
+tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort
+accent comtois:
+
+--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas,
+cousin?
+
+Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau couvert de vignes, où nous
+allions grappiller la vendange, mes frères et moi, quand nous étions
+tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait
+pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques années plus
+âgée que nous, commise à notre garde, ramassait les éclopés, les
+grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les époussetait
+toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses petites
+ouailles récalcitrantes.
+
+--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur.
+Par quel hasard?
+
+Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un
+mouchoir à carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me
+dit:
+
+--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...
+
+Je fis un signe de tête; chose singulière, la banalité de cette phrase,
+répétée cent fois par jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; je
+pouvais désormais parler de «ce malheur qui m'avait frappé», comme d'un
+malheur arrivé à un autre: par moments, il me semblait que ce n'était
+pas de moi qu'il était question; mais le soir, en rentrant dans la
+chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me
+sentais étranger à cette part de moi-même qui s'absorbait si
+douloureusement dans le passé, j'étais le veuf qui reçoit des
+compliments de condoléance.
+
+--C'est pour moi que vous êtes venue à Paris? fis-je soudain. J'étais
+devenu extrêmement sceptique à l'endroit des dévouements.
+
+Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit,
+toussa, revint à son mouchoir à carreaux, tortilla le coin de son châle
+jaune et finit par dire:
+
+--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous étiez resté tout
+seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez bien
+aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre...
+
+L'image menaçante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai
+mentalement devant sa vengeance.
+
+--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et
+nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à Paris?
+je vous aurais engagée à aller les voir.
+
+Lisbeth perdit tout à fait contenance.
+
+--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'étais venue pour rester
+chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer
+comme ça!
+
+La douleur de ma cousine était sincère, et je faillis m'y laisser
+prendre, mais la raison, cette conseillère à tête reposée, me souffla
+que si je permettais à Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne
+pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.
+
+--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, cousine, lui dis-je, et je
+sonnai.
+
+Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, Suzanne, qui s'était
+fait descendre de sa chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance
+d'abord, et puis de plus près; le bon regard l'attirait, le mouchoir à
+carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par
+s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en
+retirer parmi divers objets, étonnés de se voir réunis au grand jour,
+une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes firent sa joie, et,
+pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se décida à se laisser
+embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincères, j'eus tout
+lieu de le croire.
+
+Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai ma montre.
+
+--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.
+
+--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.
+
+C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que
+c'est si grand! Je m'en retourne.
+
+--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre omnibus est toujours en bas,
+il y a un train à quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu
+dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer.
+
+Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre
+d'envoyer ma voiture à la gare pour quatre heures, et je montai dans
+l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de joie de se voir
+dans ce véhicule étrange et nouveau pour elle.
+
+Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, ébahie, au milieu de nos
+merveilles; Suzanne voulait à toute force la faire aller dans la voiture
+à chèvres aux Champs-Élysées, et mon refus causa quelques larmes. Pour
+consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres,
+tous dus à l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid,
+acheté pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'épice, un
+coucou à réveil, un fourneau à faire chauffer les fers à
+repasser,--celui-ci était un désir de Lisbeth elle-même,--diverses
+boîtes de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et une langouste
+gigantesque, que Suzanne avait volée à l'étalage d'un marchand de
+comestibles pendant que j'achetais le coucou:
+
+--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde
+en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la
+dépassaient de toute leur longueur.
+
+Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la
+salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un
+billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin
+de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne.
+
+Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et que d'années devaient
+s'écouler avant l'exécution de cette promesse!
+
+Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue.
+
+--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fenêtres
+partout!
+
+L'autre, c'était l'omnibus.
+
+Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré ses esprits, me dit d'un
+air modeste en m'ouvrant la portière:
+
+--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gardé
+l'omnibus.
+
+Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû m'en vouloir mortellement,
+pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait déjà
+pardonné. J'eus des remords, mais je les étouffai.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Je reçus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de
+tous les côtés, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par
+lettres anonymes. On eût dit que l'éducation de Suzanne était un point
+capital dans la politique européenne. Ma politique intérieure, à moi, me
+fit considérer ces ennuis comme hygiéniques au point de vue moral; car,
+dans cette lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis une
+fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, et qui me fut plus
+tard d'un grand secours.
+
+A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion étrangère qui m'apprit à
+vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et
+l'adoration est un déplorable système d'éducation.
+
+Dans mon grand désir de la voir heureuse, j'avais oublié que sa
+mère,--qui savait l'aimer, elle,--avait dû résister quelquefois à de
+petits caprices, de légers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma
+tendresse, j'avais tout accordé, me faisant patient et débonnaire, de
+peur de me voir quinteux et violent. Le résultat fut complètement opposé
+à mes prévisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère,
+car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir insupportable.
+
+C'est alors que je voulus déployer la fermeté nouvellement acquise, dont
+j'étais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma
+première révolte,--car les rôles étaient intervertis, et c'est moi qui
+me révoltais contre sa tyrannie,--ma première révolte la plongea dans
+une profonde stupéfaction:
+
+--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener!
+
+--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, et tu ne sortiras pas.
+
+--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!
+
+Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et
+semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de
+ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda
+encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.
+
+--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce
+possible?
+
+Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance
+au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me
+faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans
+me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens.
+
+Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à
+pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui
+grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et,
+après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je
+lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle
+s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui
+n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage.
+
+En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me
+tira par la main et me dit:
+
+--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.
+
+Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de
+la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement:
+
+--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison.
+
+Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle
+réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à
+marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté
+lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses
+deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal:
+
+--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée.
+
+Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient
+retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de
+là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret
+ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par
+la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur
+l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et
+me cria, de cette même voix perçante:
+
+--Je ne marcherai pas!
+
+Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de
+nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je
+courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se
+prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi,
+j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser
+la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait.
+
+--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la
+poupée qu'il tenait par une jambe.
+
+Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et
+je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une
+voiture.
+
+--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes.
+
+--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais
+que je ne la porterais pas.
+
+Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me
+boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes,
+mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre
+le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant
+briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?
+
+Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous
+rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture.
+Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide
+passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien.
+
+Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la
+chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de
+ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son
+séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et
+partit, toujours muette.
+
+Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait
+concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de
+l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un
+seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une
+résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne
+serait-elle pas mécontente de moi?
+
+J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me
+dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de
+Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place
+où Marie avait rendu le dernier soupir.
+
+--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien
+fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?
+
+Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je
+m'assis sur le lit, bien las, bien triste.
+
+Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle,
+ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des
+rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.
+
+--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors
+pas?
+
+--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la
+peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante!
+
+Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses
+deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je
+l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un
+ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins
+d'amertume..
+
+--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je.
+
+Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi
+pardon trop vite accordé, de perdre le fruit de son repentir.
+
+--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis que je t'ai fait de la
+peine, je n'ose plus t'embrasser.
+
+Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai
+sur le lit, à la place où sa mère était morte.
+
+--Demande pardon à papa et à maman qui est au ciel, et à qui tu as aussi
+fait de la peine.
+
+L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prière, et je sentis que
+ma femme était auprès de moi.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité
+motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de
+domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus
+facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut
+pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et
+de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle
+était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions
+passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des
+principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner
+régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au
+bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas
+encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de
+l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon.
+
+J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre
+société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants
+qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès
+d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté.
+
+--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui
+demandais-je parfois.
+
+Elle secouait négativement la tête et répondait:
+
+--J'aime mieux rester avec papa.
+
+Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au
+soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct,
+je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours
+orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants
+commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu
+leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se
+défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi,
+regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:
+
+--C'est bien joli!
+
+Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots
+à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la
+main, s'approcha de notre banc.
+
+Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi;
+et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille.
+
+--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du
+meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?
+
+La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un
+regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.
+
+--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la
+jeune pensionnaire, si parfaitement élevée.
+
+--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore.
+
+Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers
+le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les
+yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite
+sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à
+moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins
+de trente secondes.
+
+Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à
+Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en
+voiture.
+
+--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave
+que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites
+filles?
+
+Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème
+véritablement au-dessus de son âge.
+
+--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.
+
+Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai
+cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait
+jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de
+l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation;
+une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec
+nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après
+le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que
+parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour
+ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de
+traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court.
+
+--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait
+écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout
+chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.
+
+Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le
+dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:
+
+--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...
+
+--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait
+beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.
+
+Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort
+avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire.
+
+--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon
+gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est
+grand temps de mettre Suzanne en pension.
+
+--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise.
+
+--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en
+pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé
+de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?
+
+A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait
+préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et
+un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se
+faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu.
+
+Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:
+
+--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy
+une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus
+petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui,
+et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous
+verrez comme elle sera changée!
+
+--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir
+Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au
+désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur.
+C'était un coup monté alors, cette rencontre?
+
+--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous
+n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi
+simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur?
+
+--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à
+dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le
+garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec
+aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en
+pension.
+
+--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma
+petite-fille...
+
+--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.
+
+J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en
+retraite.
+
+--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me
+rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!
+
+J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute,
+mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son
+enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans
+doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement
+surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de
+rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je
+commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita
+à dîner.
+
+Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en
+conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me
+démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous
+empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa
+grand'mère.
+
+Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans,
+anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable
+à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants,
+plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de
+particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.
+
+--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du
+feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis
+résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me
+distraire. Je suis bien seule à présent...
+
+L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et
+je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que,
+dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser.
+
+--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les
+vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de
+le supposer, et elle me le fit bien voir.
+
+Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais
+un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au
+salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et
+qui à notre entrée s'écria:
+
+--Oh! quelle beauté mignonne!
+
+Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis
+parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia
+quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.
+
+Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une
+grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un
+fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le
+moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante
+manoeuvre.
+
+Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses
+pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags,
+fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.
+
+--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant,
+est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je
+regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au
+Sacré-Coeur de Louvain.
+
+Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant
+intérieurement ma belle-mère et sa tirade.
+
+--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus
+mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des
+regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des
+préjugés contre nous?
+
+--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne.
+
+A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près
+du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de
+celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je
+n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était
+absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite
+créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour
+rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du
+piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre...
+Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout
+l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez
+moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas
+rencontré mademoiselle de Haags...
+
+Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix
+de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.
+
+--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un
+sourire.
+
+Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.
+
+Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La
+musique produisit sur elle un effet extraordinaire.
+
+--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci
+revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.
+
+D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt
+qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique
+assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur
+l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit
+pratique.
+
+--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est
+ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez
+les yeux en haut.
+
+Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se
+précipita sur elle et la couvrit de caresses.
+
+J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en
+réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un
+remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me
+faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.
+
+Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j'affectai de ne me souvenir
+de rien de ce qui s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla
+elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possédait une
+certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous
+les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les
+brebis égarées.
+
+--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position,
+elle n'a qu'à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle
+s'attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique,
+elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu'un homme
+de sa foi.
+
+--Pour le convertir? dis-je sans sourire.
+
+--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. J'étais fixé.
+
+Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours
+là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle était trop habile
+pour donner des joujoux, car c'eût été s'exposer à se faire rendre
+quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait
+pénétrée de ma présence. C'était une sorte d'extase muette, dont j'étais
+la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame
+intime n'avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la
+marche.
+
+Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi
+pour secouer le poirier.
+
+--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne
+pas vous avoir parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont des
+préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue
+plus élevé...
+
+Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paraître
+embarrassée:
+
+--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans...
+L'idée pourrait vous venir de vous remarier...
+
+Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne présageait rien de
+bon me montait à la gorge.
+
+--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le désir de vous occuper
+spécialement de l'éducation de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de
+ces résolutions qui ne tiennent pas devant les nécessités de la vie
+sociale. Le jour où vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon
+cher ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de ma petite-fille, qui
+recevrait, soyez-en persuadé, une éducation au moins aussi bonne que
+celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune
+femme...
+
+--Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j'étais
+encore maître de moi-même; mais si vous avez oublié que votre fille fut
+ma femme et la mère de Suzanne, je m'en souviens, moi, et ce n'est pas
+mademoiselle de Haags qui la remplacera ici!
+
+--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mère, qui ne perdait
+jamais contenance.
+
+--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup plus mal.
+
+Madame Gauthier me lança un regard flamboyant; puis sa colère
+s'affaissa, et elle se mit à pleurer. Devant ses larmes, que je crus
+sincères, je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que m'inspirait
+son beau plan de campagne:
+
+--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, comment avez-vous pu?...
+
+--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en pleurs. Vous l'élevez
+déplorablement, elle n'a ni tenue, ni manières, et par-dessus le marché
+vous allez lui donner une éducation libérale... Cette dernière phrase me
+parut obscure, et j'en demandai l'éclaircissement.
+
+--Vous ne lui ferez pas faire sa première communion, continua madame
+Gauthier, noyée dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez cause
+de la perdition de son âme.
+
+--Suzanne fera sa première communion, dis-je gravement, je vous en donne
+ma parole d'honneur.
+
+--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant vers moi son visage à demi
+consolé.
+
+--Positivement; j'aime trop ma fille pour l'exposer à rencontrer dans la
+vie des obstacles que j'aurais pu lui éviter.
+
+Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût compris, mais elle me remercia
+avec tant d'effusion que je crus qu'elle allait m'embrasser.
+
+--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous en faire? lui dis-je pour
+l'apaiser.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit pour se tirer
+d'affaire. C'est égal, mon gendre, c'est une jolie fille et une femme
+supérieure.
+
+--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à présent, chère mère,
+puisqu'il est entendu que Suzanne fera sa première communion, avouez que
+vous vouliez me donner en pâture au loup, afin de reconquérir votre
+petite-fille.
+
+Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j'acceptai
+comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien
+mieux, je ne sus que très-longtemps après ce qu'elle était devenue.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Pour me remettre de cette chaude alerte, je m'enfuis à la campagne avec
+Suzanne. A vrai dire, c'est là que nous étions le plus heureux; nous y
+passions deux mois tous les ans, et ces deux mois valaient mieux à eux
+seuls que le reste de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester plus
+longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de m'occuper de la société
+par actions dont j'étais le gérant. Je fis alors une réflexion
+salutaire:
+
+--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me dis-je; à quoi bon, pour
+toucher un traitement qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de
+nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la chaîne, arrière le boulet!
+Suzanne sera toujours assez riche avec mes soixante-cinq mille francs de
+revenu!
+
+Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je bénis la bonne pensée qui
+m'inspira cette démarche.
+
+Nous étions donc à la campagne, libres comme les oiseaux de notre parc,
+et presque aussi joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment,
+malgré les années qui s'écoulaient, je me prenais à chercher ma femme
+auprès de moi; mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte
+d'apaisement, qui bien certainement venait d'elle. Je sentais que
+vivante, elle eût fait ce que je faisais, et je me répétais chaque soir:
+Je tiens ma promesse, et Suzanne est heureuse.
+
+Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait tout sans effort, sa mémoire
+docile la servait à souhait, son intelligence la rendait apte h tout
+concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté: l'empêcher d'apprendre
+trop et trop vite, afin de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là
+encore elle était docile, et quand je disais: C'est assez! elle reposait
+parfois le livre sur la table avec regret, mais elle insistait bien
+rarement.
+
+L'été fut magnifique. Nous en passâmes une partie en costume de
+jardiniers, à remuer des plates-bandes sous un vieux couvert de
+tilleuls. J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude, et jamais
+nouveau propriétaire n'apporta plus d'ardeur à la création d'un jardin.
+Nos jardiniers--les vrais--regardaient avec stupéfaction la mignonne
+Suzanne bêcher et ratisser avec une ardeur infatigable; elle
+transplantait les bégonias, greffait les rosiers et marcottait les
+oeillets, comme si elle eût été spécialement créée pour cette besogne.
+
+Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la garantir d'une
+courbature; nous passâmes alors de longues heures au bord de notre
+ruisseau d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de chenilles qui
+devenaient des papillons. Mais à nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un
+goujon, goujon unique et par cela même précieux, que Suzanne voulait à
+toute force faire empailler. Après quelques minutes de réflexion, elle
+le rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa mésaventure au
+fond des eaux, toujours est-il que nous n'en revîmes pas d'autres.
+
+L'automne vint avec ses joies bruyantes: la vendange, les cuvées, le
+teillage du lin.--Suzanne allait partout, un panier ou un râteau sur
+l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé ce jour-là, et qu'elle
+se procurait je ne sais comment. Je soupçonne cependant Pierre d'avoir
+été son complice. Il apportait dans les remises des paquets mystérieux
+qui devaient contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre n'avait
+jamais su rien lui refuser, si bien qu'un beau jour je les trouvai, dans
+le pressoir vide, perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre
+démontrait à ma fille le système ingénieux qui change le raisin en vin.
+
+A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument revêtus de toiles
+d'araignée, avec les araignées dedans. C'est la vieille bonne qui
+n'était pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais ses
+démonstrations de moins près.
+
+A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la campagne; je n'osais,
+craignant de rendre Suzanne encore plus sauvage, et cependant nous
+étions si bien là, tout seuls!
+
+Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions encore, elle viendrait
+s'installer chez nous jusqu'à notre retour. Je n'hésitai plus, et
+j'ordonnai de faire nos malles.
+
+Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour de son domaine, pour dire
+adieu à tous ses biens; nous nous mîmes en route un beau matin. La gelée
+blanche s'était fondue aux premiers rayons du soleil; mais, bien
+chaussés de chaudes galoches en bois, nous ne craignions pas la rosée.
+Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable coutume, et
+poussait à la fois des cris de joie et des soupirs de regret à chaque
+lieu de prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait un souvenir.
+
+--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, te
+rappelles-tu? c'est ici que nous avons pêché ce fameux goujon! Pauvre
+petit, comme il était content de se retrouver dans l'eau! Nous
+reviendrons l'année prochaine, dis?
+
+--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais autant qu'elle ces
+lieux où elle avait été si heureuse.
+
+--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant la vallée du
+regard, et le chemin où il pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et
+là route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, tout!
+
+Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se tut, soudain sérieuse.
+
+--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt à braver ma belle-mère si
+Suzanne voulait rester.
+
+--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque tu es toujours avec moi. Avec
+papa, je suis heureuse partout.
+
+Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais heureux partout avec
+elle.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y compris les dîners du jeudi,
+qui étaient devenus pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses
+ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître que je n'y rencontrai
+plus rien qui de près ou de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.
+
+Ma belle-mère essaya encore de me battre en brèche au sujet de
+l'éducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause.
+
+--Cette petite ne sera jamais de force à tenir sa place dans un salon,
+si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres! Puisque vous ne
+voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire à un
+cours de n'importe quoi, me dit un jour madame Gauthier.
+
+--Vous avez mille fois raison, chère mère, répondis-je aussitôt. Dès
+demain, je conduirai Suzanne à un cours d'histoire.
+
+--Vous-même?
+
+--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?
+
+--Vous ferez une drôle de figure au milieu des ouvrages d'aiguille de
+ces dames, je vous en préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui
+l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne? Avez-vous
+peur que je ne l'induise en tentation?
+
+--Précisément, chère mère, en tentation de ces charmantes mondanités
+sans lesquelles nous sommes si heureux.
+
+Madame Gauthier haussa les épaules et me tourna le dos. Je crois même
+qu'entre ses dents elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de
+telles appréciations.
+
+Suzanne ne témoigna pas un empressement bien vif à l'idée d'aller au
+cours; à son hésitation, je dirais presque sa répugnance, je compris que
+ma belle-mère avait eu raison, et qu'il était temps de façonner cette
+jeune intelligence au monde qui devait être son milieu.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression étrange de frayeur et de gêne que
+j'éprouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des
+cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande
+pour son âge, grâce à la finesse de ses attachés et à l'élégance de sa
+taille. Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions cette
+couleur,--elle avait l'air d'un flocon de laine tombé de quelque toison.
+Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, de
+la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, qu'elle ne parût ridicule; à
+l'idée de la voir traverser ces rangées de chaises, il me semblait
+prendre mes propres jambes dans un dédale de pieds et de barreaux. Bah!
+Suzanne semblait née dans une salle de cours. Toute rouge de confusion,
+mais parfaitement sûre d'elle-même, à peine assise, elle se retourna et
+m'envoya le plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit museau.
+
+--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, et certes ce n'est
+pas le même que pour les petits gardons,--car un garçon se fût jeté par
+terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois assis, n'eût plus songé
+qu'à dévorer sa honte! Une ou deux voix féminines me tirèrent de cette
+méditation:
+
+--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie enfant!--Quel âge a-t-elle?
+
+La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et toutes les mères voulaient
+la connaître. Je crois que la vue de Pierre, en livrée dans
+l'antichambre, et le piétinement de nos chevaux dans la cour, entraient
+pour quelque peu dans cette sympathie... mais chut! il ne faut pas
+médire,--surtout des femmes du monde! Si elles allaient me rendre la
+pareille!
+
+Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de l'examen public; les
+premières fois qu'elle eut à répondre, elle cherchait ses réponses sur
+mon visage, et l'encouragement de mes regards lui donnait la force de
+vaincre sa timidité. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames
+soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais les réponses, je m'en
+aperçus à la froideur qu'on me témoigna les jours suivants; grâce à mon
+sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer pourtant!--j'étais le
+loup dans la bergerie,--et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme
+un vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers protesté de mon
+innocence, mais à quoi bon? J'expliquai de mon mieux à Suzanne la
+nécessité de ne pas me regarder pendant les leçons, et je l'informai,
+pour plus de sûreté, que dorénavant je resterais en arrière à une place
+où ma complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.
+
+--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait avec beaucoup d'attention,
+ce serait très-mal si tu me soufflais?
+
+--Certainement, mon enfant.
+
+--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose
+très-mal?
+
+--Parce que...
+
+Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. Fallait-il expliquer à
+Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable
+circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en
+général? J'essayai de faire un peu de philosophie très-vague, mais
+l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait point de mes
+périphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire:
+
+--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne fais rien de mal, moi non
+plus, et qu'on nous accuse injustement. C'est très-vilain, et ces dames
+sont méchantes.
+
+Ah! petite logique implacable de l'enfance! Madame Gauthier avait bien
+raison de le dire: il était grand temps d'accoutumer Suzanne au monde,
+car plus tard elle l'eût tout bonnement pris en haine.
+
+Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce premier plongeon dans les
+épines de la société, et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna
+longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance envers les personnes
+étrangères qui la caressaient, se souvenant toujours que des étrangères,
+tout aussi aimables, nous avaient accusés, elle et moi, de ce que, dans
+son honnête petite âme, elle n'était pas loin de considérer comme une
+infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer à ces formes polies, qui
+cachent tant de choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence
+gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.
+
+--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être complimentée? lui dis-je
+un jour qu'elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne
+te fait pas plaisir?
+
+--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve
+enjuponnée, c'est que j'aie bien répondu, et que tu en sois content;
+mais pour les compliments, je m'en moque!
+
+Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque
+Suzanne commettait quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.
+
+--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression
+vulgaire!
+
+Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.
+
+--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour
+m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle
+n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que
+les autres.
+
+J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? Je le lui demandai, et,
+parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de
+celles-ci:
+
+--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles
+aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et ça leur est bien égal de
+ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et
+voilà!
+
+Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément dans son coin, le nez en
+l'air, avec l'expression d'un sage qui rêve.
+
+J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer
+ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans
+n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais
+assisté à un cours pour les demoiselles.
+
+En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout
+avec quelle désinvolture Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus en
+plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s'accoutumer à
+ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu
+comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans claquer des dents, et
+grommeler à part soi ou tout haut.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Trois années s'écoulèrent à peu près de la même façon; j'avais varié les
+cours; Suzanne s'y était faite de tout point, et à l'heure dite, elle
+venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attelée par ses ordres,
+nous attendait en bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un
+portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras
+avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'étais émerveillé de toute cette
+prévoyance, mais je me gardais bien de le témoigner, car Suzanne avait
+cela de commun avec les autres enfants que les éloges la rendaient
+gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce
+qu'elle voulait,--et je n'eus qu'à m'en applaudir.
+
+Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grâce mutine,
+chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour
+elle-même, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas très-bien, car
+les difficultés du mécanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer
+quand même, afin de s'accompagner elle-même, quand elle pourrait chanter
+pour tout de bon. Suzanne était de la race des oiseaux, elle en avait
+l'activité silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours
+ensemble, jamais lassés l'un de l'autre, et véritablement heureux.
+
+Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment
+où je prenais mon chapeau.
+
+--Et cette première communion, me dit-elle, quand la ferons-nous?
+
+--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de suite, si vous voulez.
+
+--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'êtes qu'un
+impur mécréant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.
+
+Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.
+
+--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les prendrons-nous?
+
+--Comment où? Cette année et l'année prochaine, ne vous déplaise!
+
+--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère mère,--c'est à vous que je
+pourrais reprocher de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment s'y
+prend-on pour éviter deux ans de catéchisme? Car vous savez très-bien
+que j'irai aussi.
+
+--Cela vous fera grand bien, païen que vous êtes.
+
+--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car je mourrais avant la fin; il
+est vrai que probablement, étant en état de grâce, j'irais tout droit en
+paradis, mais ce serait pour moi une triste consolation. Comment fait-on
+pour réduire ces deux années à leur plus simple expression?
+
+Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, puis, revenant à
+l'examen de ses manchettes:
+
+--On va trouver l'archevêque.
+
+--Ah! et puis?
+
+--Et puis, on lui demande une dispense.
+
+--Fort bien, et puis?
+
+--On l'obtient.
+
+--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte?
+
+--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère en me regardant d'un air
+de défi.
+
+Je m'inclinai avec respect.
+
+--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le monde ne demande-t-il pas des
+dispenses?
+
+--Tout le monde n'est pas aussi mauvais chrétien que vous! grommela
+madame Gauthier.
+
+Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.
+
+--Mais encore, cette grande perte de temps, si onéreuse pour les parents
+pauvres...
+
+--Pour les parents pauvres on peut n'exiger qu'un an.
+
+--Ah! Et les parents riches peuvent avoir une dispense? De combien?
+
+Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son argument quand elle n'avait
+pas envie de répondre.
+
+--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir cette dispense? repris-je
+avec une douceur angélique.
+
+--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme, et elle pourra faire
+sa première communion dans six mois.
+
+--Eh bien, ma chère mère, je vous charge d'apprendre à Suzanne son
+catéchisme dans le plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander
+la dispense. Vous ne direz plus, au moins, que je refuse de vous confier
+ma fille.
+
+Madame Gauthier me jeta un regard composé de deux parties de
+reconnaissance et huit de reproche, mais le mélange était fort bien
+fait.
+
+--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère mère, quel motif
+alléguerez-vous pour votre demande de dispense?
+
+--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air bourru, que si l'enfant n'a
+pas en elle et promptement les germes d'une religion solide, votre
+exemple la pervertira!
+
+--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de voir que les brebis galeuses
+ont la meilleure part au pâturage.
+
+Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai mon domestique:
+
+--Pierre, allez acheter un petit catéchisme, tout de suite.
+
+Pierre disparut effaré, mais il revint au bout d'.un temps assez court,
+avec le livre demandé.
+
+--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas apprendre cela par
+demandes et réponses, le plus vite possible, et tu le répéteras à ta
+grand'mère.
+
+--Par coeur?
+
+--Oui.
+
+--Et si je ne comprends pas?
+
+--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus tard.
+
+Suzanne obéit et se mit dans un coin avec son livre. De temps en temps,
+elle me regardait avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au bout
+et le répéta sans broncher.
+
+Huit jours après, nous avions la dispense.
+
+Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les difficultés de
+l'entreprise se présentèrent bientôt. Le jeudi qui suivit l'admission de
+Suzanne parmi les néophytes, madame Gauthier arriva dès neuf heures du
+matin, avec un joli portefeuille en cuir de Russie, fleurant comme baume
+et tout neuf, copieusement garni de papier et de crayons.
+
+--Quel bon vent vous amène, chère mère? lui dis-je avec la grâce que
+j'apportais toujours dans nos relations.
+
+--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle de l'air le plus
+naturel.
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour la conduire au catéchisme.
+
+--Que c'est aimable à vous! Et ce petit meuble, à quel usage le
+destinez-vous? dis-je en désignant le portefeuille.
+
+--C'est pour prendre les notes, afin de faire les analyses.
+
+--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand vous voudrez.
+
+--Gomment! vous venez aussi?
+
+--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne ma fille partout?
+
+--Mais je croyais que vous m'aviez confié l'éducation religieuse...
+
+--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour m'instruire.
+
+Je parlais sérieusement; cependant madame Gauthier me jeta un regard
+dubitatif.
+
+--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez toujours.
+
+Une heure après, pendant que les filles d'un côté, les garçons de
+l'autre chantaient,--assez faux, je dois l'avouer,--les cantiques
+d'usage, ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte à côte sur des
+bancs de bois peu commodes, mais tout à fait évangéliques par leur
+nudité. J'admirais en moi-même cette simplicité, digne des premiers âges
+de l'Eglise, et propre à écarter les idées mondaines, quand un
+sacristain vint s'excuser de cette installation provisoire, et nous
+prévenir que la semaine suivante nous aurions des chaises.
+
+Je regrettai les bancs de bois, mais pour le principe seulement.
+
+Le catéchiste monta en chaire et récita une instruction, fort bien faite
+du reste. Dès les premiers mots, ma belle-mère, comme toutes les dames
+qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, arboré du papier
+blanc, et s'était mise à écrire fiévreusement. Malgré les pauses
+habilement ménagées de l'orateur, ces dames prenaient une peine énorme.
+On n'entendait que le froissement des feuilles de papier vivement
+retournées, les coups secs des crayons et le bruissement des soieries
+chiffonnées dans le mouvement rapide des manches sur le vélin.
+
+J'observais ce spectacle avec le désintéressement du sage: _Suave mari
+magno_, lorsque je saisis un regard éploré de ma belle-mère.
+
+--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.
+
+Elle me montra piteusement son cahier, où des lambeaux informes de
+phrases couraient les uns après les autres sans pouvoir se rattraper.
+
+--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai faire les analyses!
+Enfin, c'est pour m'instruire que je suis venu!
+
+Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la senteur trop prononcée
+me donna la migraine; je pris des notes succinctes, mais assez
+coordonnées pour aider la mémoire.
+
+--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en sortant, de quels moyens le
+Seigneur se sert pour arriver à ses fins!
+
+Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant, me sourit agréablement.
+
+--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, de changer le
+portefeuille, car je serais voué aux migraines à perpétuité.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Ceci n'était que le commencement. Restait le véritable travail, la mise
+en oeuvre des documents recueillis dans ce précieux portefeuille. Avec
+la conscience qui présidait à nos actions, le soir venu, j'installai
+Suzanne devant mes notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce qu'on
+appelle l'analyse,--de l'instruction qu'elle avait entendue. De mon
+côté, je pris un journal, et je m'absorbai dans la politique.
+
+Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas la plume grincer sur le
+papier, je levai les yeux. Suzanne avait fourré ses dix doigts dans
+l'épaisseur de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte qu'elle
+m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. Son front blanc était plissé
+par la méditation; ses deux coudes, arc-boutés sur la table,
+soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune cerveau. Elle présentait
+l'image du labeur obstiné et infructueux.
+
+--Eh bien? fis-je en déposant mon journal.
+
+--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air désespéré, mais avec son
+énergie habituelle.
+
+--Rien?
+
+--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, il me semblait avoir
+compris, mais à présent voilà de grands mots, des belles phrases. Je ne
+pourrai jamais sortir de là.
+
+Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait raison, elle ne sortirait
+jamais de là. Ce genre de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter
+des intelligences de onze à quatorze ans; il faut être rompu aux
+difficultés de l'analyse et du compte rendu pour discerner dans un
+discours les points qui méritent d'être notés et ceux qui ne sont que du
+développement.
+
+--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne. Elle obéit et vint s'asseoir
+près de moi, un bras sur mon épaule, poursuivre mon travail; mais, après
+un examen attentif, je ne travaillai pas, et j'envoyai Suzanne se
+coucher.
+
+Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.
+
+--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule, que Suzanne fasse
+des analyses?
+
+--Certainement, répondit-elle, cela va de soi.
+
+--A quel point de vue envisagez-vous cette corvée comme une nécessité?
+
+--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez pas placer votre fille
+au-dessous du niveau le plus ordinaire?
+
+Je méditai un instant. La nécessité de placer ma Suzanne au même niveau
+que les jeunes filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme
+très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu, ai-je dit, à ne lui
+créer, en ce qui dépendait de mon initiative, aucun obstacle futur dans
+la vie...
+
+--Comment font les autres petites filles? demandai-je à ma belle-mère.
+
+Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis un filet de lumière.
+
+--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère mère? lui glissai-je
+insidieusement.
+
+--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les feriez-vous pas? riposta madame
+Gauthier avec cette verdeur qui la rendait si redoutable.
+
+--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas convaincu...
+
+--Eh bien! cela vous convaincra peut-être.
+
+Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant guère d'autre moyen de
+trancher la difficulté, je finis par acquiescer. Mais je voulus en
+échange avoir le coeur net de mes doutes:
+
+--Alors, ce sont les mamans ou les papas qui font ces belles analyses
+que tout le monde admire?
+
+--Évidemment! murmura ma belle-mère en haussant les épaules.
+
+--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent? Ma belle-mère me tourna
+le dos, ce qui était son argument sans réplique. Fier de mon avantage,
+je poursuivis:
+
+--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;--mais s'ils ne
+l'ignorent pas, c'est le cas de demander: qui trompe-t-on ici? Et la
+vérité, première base de la foi, et l'honneur, et la loyauté, qu'en
+faisons-nous en tout ceci?
+
+--Voulez-vous que je vous dise, mon gendre? repartit ma belle-mère en
+tournant vers moi son visage irrité; vous devriez vous faire protestant.
+
+Et elle me quitta, enchantée de sa sortie.
+
+Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle
+écriture sur du papier vélin, orné de filets d'or; c'était la mode cette
+année-là pour les analyses de catéchisme; et je dois avouer, pour la
+plus grande gloire de la religion, que nous obtînmes le cachet d'honneur
+tout le long de l'année. Voilà où devaient me conduire mes études
+universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!
+
+Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la convention. Elle ne voulait
+absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai
+à causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des
+aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi.
+
+--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnête
+de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge,
+c'est un abus de confiance!
+
+--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous êtes une petite
+révolutionnaire.
+
+--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est
+vilain!
+
+Je ne veux pas raconter ici les événements et les orages de ces six
+mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience
+droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, et, pour en
+arriver à nos fins, ma belle-mère et moi, nous eûmes parfois besoin de
+recourir à notre autorité.
+
+--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, mais ce qu'on nous
+enseigne est aussi par trop absurde!
+
+Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accepté de son
+instruction religieuse que le côte du sentiment, mais là elle s'était
+donnée tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle
+avait l'amour. Je craignis que le catéchisme n'eût outrepassé les
+limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la
+retraite l'avaient laissée brisée et comme anéantie.
+
+Le jour de la première communion lui donna une fièvre mystique dont je
+me serais assurément bien passé. Je n'entravai en rien cependant cet
+élan de ferveur, persuadé qu'en changeant de milieu, Suzanne
+redeviendrait ce qu'elle était, une petite femme très-raisonnable,
+quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompée, si bien qu'un
+beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catéchisme, je
+m'aperçus que c'était elle qui commandait le dîner.
+
+--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air
+si grave, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez.
+
+Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle avait appris à s'asseoir, à
+marcher, à saluer comme une coquette consommée. Madame Gauthier fut
+enchantée, et moi aussi. Mais quand il fut question du catéchisme de
+persévérance, je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. Je crois
+bien que la question des analyses fut pour quelque chose dans son
+silence.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+L'été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos
+meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie.
+A peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade.
+
+Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s'accentua
+de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit: et le médecin
+de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fièvre nerveuse.
+
+Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste
+constitution; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle
+alarmée; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette
+convalescence qui fit notre félicité à tous les deux.
+
+Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à
+mesurer la lumière d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un
+moment avant que j'en eusse pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être
+était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n'avait su comme
+sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.
+
+Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir,
+plutôt que d'entendre ce pas léger comme le vol d'un papillon, aller et
+venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir
+cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du
+rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un
+bouillon dans le bol d'argent! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres
+roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que
+son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie
+renouvelées.
+
+--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien
+sage, et ne défais pas ta couverture!
+
+Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres,
+devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je goûtais ses
+récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux
+Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages
+qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on interdit aux
+jeunes filles, je m'efforçais par une pente insensiblement graduée de
+lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et
+irrévocable, combien l'amour est respectable et sacré, quels droits et
+quels devoirs la loi donne à la femme... elle comprenait tout et
+s'assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de
+maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle ne savait pas qu'il y
+eût quelque chose à cacher!
+
+L'amour pour elle, c'était mon union avec sa mère: le bonheur complet,
+réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit
+tout, qu'on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel
+on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos; d'élever
+ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui
+doivent vous remplacer dans la société... Elle me fit raconter mille
+fois ses premières années, les soins qu'elle nous avait coûté, comment
+sa mère était morte après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces
+récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi
+conjugale et de l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est pas
+permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.
+
+Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur son épaule, car elle
+grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du
+parc; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait
+paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme
+une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier
+traîné par un poney très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours
+ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle
+enchanté.
+
+--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, touché jusqu'aux larmes
+pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour
+épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis.
+
+Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne
+volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se
+laissa glisser à genoux sur le tapis.
+
+--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras.
+
+--Tu ne m'en veux donc pas, mon père chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux
+donc pas d'avoir fait mourir maman à la peine?
+
+--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; d'où te vient cette pensée
+cruelle?
+
+--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient
+malgré elle, j'ai pensé bien des fois que c'est ma faute si elle était
+morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir
+jamais reproché!....
+
+--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; mais, grâce à toi, je ne
+me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère!
+
+Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours
+heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre
+nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables
+lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers
+l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des
+étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me
+donner des craintes sérieuses.
+
+En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je
+le priai de me dire au juste ce qu'il en était.
+
+--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la
+vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...
+
+Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette
+excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on
+pouvait attendre d'elle.
+
+--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité,
+toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.
+
+Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne
+tremblait plus que de raison.
+
+L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt
+de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même,
+lorsqu'il m'arrêta du geste:
+
+--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de
+coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous
+foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de
+l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards...
+Pas d'émotions, vous savez?
+
+Je fis un signe de tête affirmatif.
+
+--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation?
+Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?
+
+--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour
+vous, je conviens que le précepte est inutile.
+
+Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le
+danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale
+que notre ami de vingt ans devait comprendre.
+
+--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée.
+
+--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout
+sacrifié...
+
+--Est-elle trop jeune?
+
+--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années!
+
+--Vivrai-je autant que cela?
+
+Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard:
+
+--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.
+
+--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante
+pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la
+voix,--et les chagrins du mariage?
+
+--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.
+
+--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de
+mon vieux conseiller.
+
+Je sortis navré.
+
+Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à
+l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle
+heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur
+plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi.
+
+Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si
+rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle
+me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste
+secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui
+dire que je pensais à la marier.
+
+--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi?
+
+--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.
+
+--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues!
+
+Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes
+genoux pour mieux m'embrasser.
+
+--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis
+vieux! J'ai des cheveux blancs.
+
+--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!
+
+--Et j'engraisse.
+
+--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon
+svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je
+suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne
+pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!
+
+--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le
+Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!
+
+Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des
+folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et
+beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son
+souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte,
+pour elle.
+
+Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus
+d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête
+sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration
+oppressée.
+
+Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois
+convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute
+sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline
+avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la
+bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de
+choisir cet époux.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier
+eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi
+pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout
+toutes les deux.
+
+Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre
+société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil
+paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de
+bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que
+du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui
+serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était
+bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.
+
+Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir telle qu'elle était ce
+jour-là. Nous allâmes un peu partout où l'on peut mener les jeunes
+filles. Au théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait grands et
+petits par sa grâce séduisante et le charme ingénu qui se dégageait
+d'elle. En moins de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, qui
+tous furent évincés, par ma belle-mère, par moi ou par Suzanne
+elle-même.
+
+J'étais bien résolu à ne me laisser influencer par aucune considération
+matérielle. Si le choix de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre
+et inconnu, mais doué de facultés productrices, un de ceux qui sont
+créés pour grandir et se perfectionner, j'aurais donné mon consentement
+sans hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond
+du coeur des pères aurait préféré un gendre mieux posé, plus riche,
+mieux apparenté.
+
+Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la
+même aisance que, tout enfant, elle avait déployée à son cours
+d'histoire. Je laissais à tous les prétendants acceptables le loisir de
+faire eux-mêmes leur demande, et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même
+qui s'était chargée de les évincer. J'avais voulu qu'elle connût
+l'émotion de se sentir demandée; j'avais exigé qu'elle pût peser la
+valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma
+belle-mère.
+
+--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela ne s'est jamais vu! C'est
+monstrueux!
+
+--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-même
+de l'impression que lui fait celui qui sera son mari?
+
+--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la
+avec les hommes...
+
+--Avant le mariage ou après?
+
+Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette expression vulgaire n'eût
+pas choqué ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours.
+
+Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouvé mon gendre moi;--par
+malheur il ne voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais pas
+aller lui proposer ma fille.
+
+C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien élevé,
+bon musicien, joli garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position
+sociale était d'être, comme il le disait gentiment, avocat sans causes.
+
+--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à
+ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais
+je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une
+vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai
+quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes
+espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille
+pour mes beaux yeux!
+
+Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que
+j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites;
+cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour,
+le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine.
+Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le
+considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de
+renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.
+
+Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi,
+d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire
+agréer.
+
+M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte
+que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient
+placer sur leur commode, sous un globe.
+
+C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu
+ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux
+gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant
+tout le monde,--hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard,
+dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle
+terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en
+pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies
+grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.
+
+--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me
+détaillait tous ces avantages réels.
+
+--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.
+
+--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si
+mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la
+casse en lui serrant la main.
+
+Ma belle-mère haussa les épaules.
+
+--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes
+seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin,
+l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?
+
+--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.
+
+--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en
+tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe.
+
+Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un
+métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte
+aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour
+louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes,
+n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se
+souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à
+dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha
+amèrement d'avoir découché.
+
+--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept
+années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les
+poulaillers, probablement? Où allons-nous!
+
+Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse
+n'y put tenir.
+
+--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires.
+
+--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?
+
+--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit
+de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec
+cette drôlerie qui la rendait si amusante.
+
+--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage,
+répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les
+juger.
+
+Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle
+pendant mon absence.
+
+M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en
+avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais
+qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus
+forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon,
+comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait
+Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la
+familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait
+plaire, et il plaisait.
+
+J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier,
+sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du
+fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout
+rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou
+trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans
+avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me
+décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même,
+et je l'interrogeai.
+
+--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.
+
+--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.
+
+--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?
+
+--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air
+candide.
+
+--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.
+
+Elle me regardait toujours.
+
+--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un
+qu'on estime et qu'on aime...
+
+Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire:
+devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se
+taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père
+fit un dernier effort.
+
+--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?
+
+Elle fit un signe affirmatif.
+
+--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette
+supposition.
+
+Elle répondit avec sa candeur ordinaire:
+
+--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais.
+
+Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était
+fiancée, et l'on commença la publication des bans.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle vint me demander les
+papiers nécessaires.
+
+--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, que c'était vous qui
+étiez pressé?
+
+Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions me rendaient bien
+malade, et je craignais d'être surpris avant d'avoir tout mis en ordre.
+
+--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je faire?
+
+--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui
+dire au juste ce que vous donnez en dot à Suzanne.
+
+Cette conversation me laissa rêveur, et, tout en roulant d'un endroit à
+l'autre pour les formalités d'usage, je me demandai ce que j'allais
+donner en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette idée me
+paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'était
+pas à elle? Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de ma vie,
+son bien de ma propriété... C'était bien étrange, et, je l'avoue, bien
+pénible.
+
+Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit
+asseoir en face de lui, tout près, à portée de ses yeux noirs et myopes,
+et se lança aussitôt au coeur de la question.
+
+--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède deux cent mille francs du chef
+de sa mère, ce qui fait de dix à douze mille livres de rente, c'est un
+fort joli denier; que désirez-vous y joindre?
+
+--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est à vous
+de me dire ces choses-là. Combien donne-t-on à sa fille en la mariant
+quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dépenser?
+
+--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit mon notaire d'un air posé
+qui ne voulait pas être narquois.
+
+Je me taisais, il continua:
+
+--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins
+possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne
+parle pas dans le sens de mes intérêts.
+
+Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder le feu.
+
+--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de réflexion, pourquoi me
+conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit?
+Sauriez-vous quelque chose de défavorable sur son compte?
+
+Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la
+cervelle; ce ne fut qu'un éclair, le bon sens et la réponse du notaire
+me ramenèrent à la réalité.
+
+--Absolument rien de défavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le
+prix de toute chose; je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne
+put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup à s'en louer
+si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est
+votre unique héritière...
+
+Nous restâmes silencieux tous les deux.
+
+--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait
+douloureux comme une agonie.
+
+--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec
+un capital inaliénable.
+
+--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien à
+ces choses que je trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez
+tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit
+heureuse...
+
+Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de quelques heures de
+repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai
+Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue;
+un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec
+son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme que je trouvai
+insupportable.
+
+Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... les bouquets
+se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'étais devenu
+nerveux, impatient, presque méchant. Mes entrevues avec mon notaire me
+donnaient des palpitations de coeur.
+
+--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave
+homme, il veut absolument le capital, et non les revenus...
+
+--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus
+question, m'écriai-je, ces marchandages me font mal au coeur!
+
+--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il vaudrait mieux faire à
+mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital
+à l'abri...
+
+--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus.
+
+Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à l'église pour entendre ses bans:
+«Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle
+Suzanne-Marie Normis.»
+
+La voix du prêtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille,
+ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus
+d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti
+de l'église, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut
+fort étonné de me voir.
+
+--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, je n'avais pas pensé à une
+chose, c'est que je ne puis consentir à me séparer tout à fait de ma
+fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa plus tendre enfance...
+
+M. de Lincy fit un signe de tête et continua à me regarder d'un air
+inquiet.
+
+--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle continue à vivre près de
+moi, et: à cette fin, je vous offre le premier étage de mon hôtel, me
+réservant seulement le rez-de-chaussée.
+
+--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre
+avec une grande affabilité; nous craindrions de beaucoup vous gêner.....
+
+--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je avec vivacité, et son mari,
+continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gêner
+non plus.
+
+M. de Lincy me serra la main.
+
+--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous
+passerons tous les ans quelques mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai
+pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour...
+
+--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie.
+
+--C'est entendu, fit mon futur gendre.
+
+Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait
+pour déjeuner, fort étonnée de ma brusque disparition.
+
+--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un père qui se dérange de plus
+en plus! un père qui disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup,
+qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière à surprise! Ah! j'ai
+vraiment un père bien extraordinaire!
+
+Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse
+personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur
+mon coeur qui battait trop fort.
+
+--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu
+demeureras ici après... après ton mariage.
+
+--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en étais
+toujours doutée, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de
+raison pour me mettre à la porte comme cela! Au bout du compte, je suis
+toujours sa fille!
+
+Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous passâmes ensemble! M. de
+Lincy ne vint qu'à six heures et demie, et je constatai avec joie que
+Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.
+
+Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si
+monstrueusement égoïste que je n'osai achever ma pensée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie avait été célébré la
+veille, et j'avais mal caché ma joie jalouse en ramenant pour un jour
+encore à la maison paternelle ma fille mariée.
+
+Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume, et elle était venue
+sur la pointe du pied, comme elle le faisait souvent, écouter mon
+souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la force de dissimuler
+ma souffrance, et j'avais caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour
+étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, légère, toute
+blanche, dans sa robe de nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé
+comme un adieu de sa main délicate. Le matin était venu, on m'avait
+amené ma fille vêtue de blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en
+avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui suivit: ma belle-mère
+me tança, je ne sais plus pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un
+tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants des orgues qui
+m'assourdissaient, puis je la vis tout à coup séparée de moi,
+agenouillée auprès d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé,
+frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide dans son linge
+empesé, brillant dans son habit noir, irréprochable, et nul comme un
+zéro: c'était mon gendre.
+
+Il était parfaitement correct: toute sa toilette venait de chez les
+premiers fournisseurs, sa tenue était celle d'un homme du monde, et
+pourtant il avait un air que je déteste par-dessus tout: il avait l'air
+d'un marié! Mais, après tout, il y a des gens qui naissent avec cet
+air-là, et d'ailleurs je ne pouvais faire autrement que de le trouver
+intolérable: n'était-ce pas mon gendre? Je jetai un regard à ma
+belle-mère, qui me répondit de même. Nous nous comprimes, et je lui
+pardonnai bien des choses; en ce moment-là elle le détestait tout comme
+moi.
+
+Le jour s'écoula; ces journées-là finissent aussi; on déjeuna chez moi,
+et, à cinq heures, les époux prirent l'express. Ils allaient passer la
+lune de miel au château de Lincy, où je devais les rejoindre quinze
+jours plus tard. A ce moment je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le
+quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, j'eus envie de
+me mettre à pleurer, de me cramponner à sa robe comme un enfant malade
+et de lui dire: «Emmène-moi!»
+
+--On part, messieurs, on part! nous cria l'employé.
+
+Il fallut se reculer; avec de l'argent nous avions obtenu d'aller
+jusque-là; mais rien ne pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus
+loin.
+
+Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis encore une fois la tête
+blonde de Suzanne se pencher au dehors... puis plus rien. Madame
+Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma voiture. Notre fidèle
+Pierre, qui avait les yeux gros comme le poing à force d'avoir pleuré,
+nous ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis s'enfuit dans le
+sous-sol en étouffant un sanglot dont j'entendis l'écho à la cuisine: la
+vieille cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne, qui restait à
+son service, était partie en avant le matin, et nous étions tous jaloux
+d'elle.
+
+Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai autour de moi; la vue de ces
+objets familiers me ramena à moi-même. Je traversai deux pièces,
+toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans la chambre de Suzanne.
+Chère petite chambre! Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle où
+elle était née, où j'avais veillé son berceau jusqu'à ce qu'elle eût
+sept ans... J'entends la voix de ma belle-mère qui me gourmandait:
+
+--Voyons, mon gendre, ne vous affectez donc pas comme cela! Vous n'êtes
+qu'une poule mouillée...
+
+Je la regardai hébété, les yeux secs....
+
+--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais mieux vous entendre hurler
+que de vous voir tranquille comme vous l'êtes!
+
+Je restais toujours immobile. Elle fondit en larmes et se jeta dans mes
+bras:
+
+--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà malheureux! Le monstre qui
+nous l'a enlevée!
+
+Et pour la première fois de notre vie, nous nous trouvâmes les mains
+unies, assis à côté l'un de l'autre, en parfaite communauté
+d'impression.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je l'avais beaucoup négligé
+depuis quelque temps. Il avait assisté au mariage de Suzanne comme les
+autres et m'avait engagé à lui rendre visite.
+
+--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la santé?
+
+--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois
+n'être plus de ce monde... les jambes ne vont pas.
+
+Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.
+
+--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; à présent,
+d'ailleurs» pour ce qu'il me reste de joies en de monde...
+
+--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà précisément ce qui me
+déroute, on dirait qu'il y a un changement en mieux.
+
+--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela?
+
+--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; peut-être m'étais-je
+trompé alors dans la gravité du pronostic.
+
+Je me levai et je le foudroyai de mon regard.
+
+--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, si vous m'avez fait
+marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie!
+
+--Inutilement! répéta le docteur en riant, inutilement est bien joli.
+Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous
+voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...
+
+--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je d'un ton bourru.
+
+Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les
+fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de
+Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez.
+
+--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait.
+Tenez, votre belle-mère me disait exactement la même chose il y a
+vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous
+voyez pourtant si elle a aimé sa petite-fille!
+
+Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui
+arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure
+sympathique était justement une de celles que j'avais besoin de voir; je
+le fis remonter, et nous nous mîmes à causer.
+
+--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus
+en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre
+maison pour cela, je suppose! Et puis, à qui le dirais-je si ce n'est à
+vous! Je regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! Me voici
+riche!...--je m'aperçus alors qu'il était en deuil,--et je vous assure
+que j'aurais été un gendre bien aimable!
+
+Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me
+prouva qu'il ne parlait pas tout à fait à la légère. Je pris cependant
+la chose comme une plaisanterie.
+
+--J'aurais été charmé de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je
+regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espère aussi que M.
+de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse
+avec lui.
+
+--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le
+souhaite de tout mon coeur!
+
+Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je
+me pris à regretter qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place de
+cet irréprochable Lincy que je ne pouvais souffrir.
+
+--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un
+reproche.
+
+--Ma vieille tante était malade, répondit-il, et sa réponse ressemblait
+fort à une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu dès que
+cela m'a été possible...
+
+--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas sûr de ne pas l'avoir dit.
+Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dîner avec moi demain: je
+suis bien seul...
+
+Son visage mâle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de
+me gagner.
+
+--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez
+peut-être pas beaucoup, la musique?
+
+--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous les soirs.
+
+--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant congé de moi, pour
+couper court, je crois, à mes doléances.
+
+Il vint en effet, et nous passâmes une soirée charmante; il s'entendait
+en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais
+entendu de conversation plus séduisante. Au rebours de la plupart des
+gens, il savait déguiser la portée du fond sous la frivolité apparente
+de la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse été heureux de l'avoir
+toujours à mon foyer!
+
+Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne
+l'avait fait en deux années. C'était, je crois bien, par pitié de ma
+solitude, que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec
+celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions un plaisir amer à parler de
+Suzanne et à médire de son mari. Trois jours après le mariage, j'avais
+reçu un petit billet de ma fille contenant ces mots:
+
+«Cher père, je me porte bien; le château de Lincy est superbe, mais il
+pleut à verse depuis notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. Je
+t'envoie deux baisers, des meilleurs.
+
+«TA SUZANNE.»
+
+--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui
+communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien
+pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.
+
+--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien
+qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus
+affectueuse.
+
+--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence
+ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!
+
+Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu
+indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la
+préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je
+n'avais jamais douté.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est
+peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et
+je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de
+timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et
+j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait
+une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai
+ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle
+calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que
+mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.
+
+--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être
+si majestueux rien qu'en fermant une portière?
+
+Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le
+choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied,
+ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon
+fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin,
+sans lâcher mon sac de voyage.
+
+Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put
+contenir sa joie:
+
+--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et
+respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de
+Lincy! et resta confus.
+
+--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de
+m'épancher un peu.
+
+--Oh! si monsieur peut penser que ça me fait plaisir! répondit-il en
+tournant vers moi son honnête figure à laquelle vingt années de concorde
+domestique m'avaient si bien accoutumé. Mais ce qui ne me plaît pas, ce
+sont... Il s'arrêta plus confus que jamais.
+
+--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.
+
+Il me désigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant
+valet de pied:
+
+--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine à m'y
+habituer.
+
+Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte.
+
+--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la
+route qui m'attendait, les yeux noyés de larmes heureuses, les bras
+pendants dans l'extase de la joie.
+
+La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la vigueur de ma vingtième
+année.
+
+L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit le paradis fermé
+depuis son départ.
+
+--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant de mes bras, pendant
+qu'elle écartait ses cheveux frisés de son front, avec ce même geste
+qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement
+dans la calèche et aperçut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant
+bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le détroit de
+Gibraltar.
+
+--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! Je suis bien contente de vous
+voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et dites à M.
+de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous
+arriverons après vous.
+
+Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entraîna sous le
+couvert d'une allée, pendant que la noble calèche s'éloignait, voiturant
+mon valet de chambre avec mon sac.
+
+Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, pressée de toute
+sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de ma joie. Au bout
+d'une vingtaine de pas je m'arrêtai et je la repris dans mes bras avec
+plus de force encore que la première fois. Elle me rendit mes baisers
+comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'était changé, et
+cependant je sentais qu'elle n'était plus la même.
+
+--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux
+et doux, mais légèrement pâli.
+
+--Rien, dit-elle en souriant.
+
+Et nous reprîmes notre marche.
+
+--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne
+pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine!
+Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!
+
+La question qui me brûlait les lèvres finit par sortir:
+
+--Es-tu heureuse?
+
+--Mais oui! répondit-elle tranquillement,--trop tranquillement
+peut-être.
+
+--Et ton mari?
+
+--Mon mari est très-aimable. Seulement tantôt il m'a vexée. Je voulais
+aller à ta rencontre, à la station...
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements de famille en public,
+m'a-t-il dit; au fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée et je
+suis venue à ta rencontre dans le parc. Faisons l'école buissonnière!
+
+Cette proposition était trop de mon goût pour ne pas être acceptée, et
+nous voilà vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que
+Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai à obtenir quelques
+indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur
+l'opinion qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma fille, si franche, si
+ouverte, s'était fait une sorte de forteresse derrière laquelle elle se
+retranchait à certaines questions; je vis que, pour le moment au moins,
+je n'en obtiendrais rien.
+
+Nous causions pourtant à coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma
+belle-mère, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment
+provoquée par son petit billet, lorsque non loin du château, dans le
+parterre français, nous vîmes arriver M. de Lincy.
+
+--Je vous cherchais partout, cher beau-père, dit-il avec une gaieté
+forcée qui cachait mal une mauvaise humeur non équivoque. En voyant
+arriver la calèche avec votre domestique seul, j'avais crains un
+accident.
+
+--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit Suzanne sans quitter mon
+bras.
+
+--Sans doute, ma chère.
+
+--Sur le perron?
+
+--Naturellement, j'étais venu saluer mon père, non sans vous avoir
+vainement cherchée partout.
+
+--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et
+il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos
+salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand
+vous vous êtes trouvés nez à nez!
+
+Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif,
+ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus
+soucieux.
+
+Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne
+ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps.
+Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux.
+
+Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était
+magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste.
+Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone
+qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous
+aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup
+d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle
+bien élevée qui dîne en ville.
+
+Comme on servait un plat:
+
+--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon
+gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu
+qu'on en resservît jamais à ma table!
+
+--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant
+du regard le domestique vers moi.
+
+J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon
+gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent!
+avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me
+paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je
+faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets
+malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément.
+
+On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des
+ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:
+
+--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse.
+
+Elle haussa les épaules, plongea son regard honnête dans le mien, me
+pressa simplement la main, détourna la tête et me répondit:
+
+--Non.
+
+Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je
+fusse de me séparer de Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus
+retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourné le dos pour
+aller me coucher.
+
+J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je méditais assez
+tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle était
+encore tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de coutume nuançait
+le haut de ses joues.
+
+--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit père, me dit-elle
+tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut?
+
+--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.
+
+--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon
+mari. Je me suis sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et
+ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.
+
+Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.
+
+Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je
+cherchai à résumer mes impressions de la journée.
+
+--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin;
+et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps réprimé,
+je n'aime pas du tout mon gendre!
+
+Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me procurer le sommeil;
+aussi je ne dormis guère.
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car
+je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande
+surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête,
+gantée de peau de Suède, qui m'attendait devant le plateau de café.
+
+--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir embrassée; où peux-tu aller
+de si bonne heure?
+
+Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me
+servant à la hâte une tasse de café:
+
+--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?
+
+--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?
+
+Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de
+frais, en drap d'été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que
+satisfaits.
+
+--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête?
+
+Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.
+
+M. de Lincy sourit avec grâce:
+
+--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.
+
+Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet
+et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de
+café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis.
+
+Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je
+pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque,
+arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit
+à chacun de nous.
+
+Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment
+je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés
+crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne
+chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de
+paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne
+était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native;
+seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple
+endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait
+amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de
+meubler cette jolie chapelle.
+
+Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais;--je l'écoutai avec une
+attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins
+vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une
+attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil...
+
+J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre,
+par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son
+engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit,
+sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air
+de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon
+gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui
+ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je
+n'en eus garde.
+
+Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses
+devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue
+des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis
+nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique
+chargé des livres d'heures.
+
+Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.
+
+--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui
+passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.
+
+--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce que nous assistions à
+l'office pour donner le bon exemple.
+
+La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un
+éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.
+
+--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie.
+
+--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement,
+et M. de Lincy n'aime pas ça...
+
+--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, à la fin! Que le
+diable...
+
+Suzanne me pressa doucement le bras:
+
+--Père, dit-elle, c'est mon mari.
+
+Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'était revêtu tout
+à coup d'une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai
+surpris et je me tus.
+
+--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il
+est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois.
+
+Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor
+était son mari, grâce à moi! Un homme qui faisait le magister et qui
+parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage!
+
+Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus
+plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre
+poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari.
+
+Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à
+Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des
+affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et
+je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un
+empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas
+plus qu'à moi.
+
+--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour
+que j'annonçai mon départ.
+
+--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt;
+votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre
+vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons
+de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup...
+Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre
+gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit
+obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces
+choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être!
+
+Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours
+passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:
+
+--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas;
+malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas
+été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis
+heureuse.
+
+Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je
+trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy
+déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à
+voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de
+l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était
+là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre
+sa cause au prix de sa vie...
+
+--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but
+dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire,
+à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou
+ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore
+assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en
+punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers
+toi, je te vengerai!
+
+--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix,
+tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.
+
+Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux
+cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais
+c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à
+l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus
+que jamais.
+
+Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'était
+établie entre nous; jusqu'au moment du départ, nos yeux seuls
+échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir
+toutes les instances qu'un gendre bien élevé doit à son beau-père, me
+reconduisit en break jusqu'à la station. Suzanne avait préféré me dire
+adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le
+dire.
+
+--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment
+où le train approchait.
+
+--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons en octobre.
+
+--Au revoir, me dit-il.
+
+Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parlé, mais nous avions
+très-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de
+vivre sous le même toit.
+
+Cependant j'avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour
+l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son
+pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j'eusse toléré mon gendre,
+mais j'eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne
+voulus point réclamer l'exécution de sa promesse, et j'appris au bout de
+quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le
+plus loin possible de moi, dans un même rayon.
+
+--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le
+chéris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre.
+
+Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première ni la dernière fois, et
+je commençais à m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, avaient failli
+me tuer.
+
+
+
+
+ XX
+
+
+Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien
+n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous
+trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle
+aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas
+semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient
+déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété
+n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai,
+elle me rit au nez.
+
+--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon
+Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent
+faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il
+gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez
+employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la
+gâter!
+
+Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un
+mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le
+bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait
+combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus
+autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de
+bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais
+presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la
+vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes
+une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais.
+
+Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je
+lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison,
+vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en
+abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses
+lunettes, et resta indécise.
+
+--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à
+Paris?
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé,
+cousin! je ne vous reconnaissais pas!
+
+Et cherchant du regard derrière moi:
+
+--Où donc est la petite? fit-elle.
+
+--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée!
+
+--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste...
+Mariée! et je n'en ai rien su!
+
+On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle
+avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en
+formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de
+vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont
+passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans
+l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de
+l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un
+vase de terre semblable à une amphore.
+
+--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de
+sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous
+servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.
+
+J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle
+cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un
+dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres
+flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le
+manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins
+imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les
+preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs
+générations.
+
+--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en
+m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle
+vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la
+chambre bleue, qui est au soleil couchant?
+
+Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil
+hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je
+la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands
+ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les
+capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des
+armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des
+pièces de cent sous.
+
+--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes
+une vraie femme, vous!
+
+--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils
+m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas
+plus d'esprit qu'il ne m'en faut.
+
+Je fus touché de cette humble douceur.
+
+--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une
+famille nombreuse?
+
+--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour
+l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui
+était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés
+tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis
+restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin,
+pour ne pas dire plus?
+
+--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y
+serai mieux que là-bas!
+
+Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de
+Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui
+s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth
+m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques...
+Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie.
+
+--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle
+sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne
+s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut
+vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir
+souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre
+gendre?
+
+--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.
+
+--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on
+n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici,
+depuis que je n'en ai plus!
+
+Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors
+ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement
+faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les
+autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile,
+elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être,
+bien embarrassé, allons à son secours!
+
+Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain,
+de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au
+logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère
+était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour,
+enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule,
+dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas
+plus contente.
+
+--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui
+le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!
+
+Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de
+bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je
+descendis, elle était déjà revenue.
+
+--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis
+envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir!
+Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!
+
+Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour
+auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais
+connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande,
+lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus
+de toutes choses.
+
+Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.
+
+--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour
+elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être
+pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec
+Suzanne.
+
+Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais
+cru pouvoir l'être six semaines auparavant.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des
+lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre,
+fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes
+tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne
+était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et
+c'était tout.
+
+Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si
+charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout
+seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais
+de la morale:
+
+--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des
+rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à
+regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la
+lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait
+toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie?
+Non! Eh bien, que te faut-il?
+
+Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible
+rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches
+charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant
+avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons
+de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau...
+
+J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un
+contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de
+ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je
+vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi,
+toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure
+redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent
+encadrer les rides,--et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux,
+--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse;
+j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence
+remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du
+drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.
+
+Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes
+yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le
+sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse»,
+dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine
+haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de
+ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel.
+
+--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi.
+Pardonne-moi; je croyais bien faire!
+
+Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un
+bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une
+forme féminine parut dans l'écartement des rideaux.
+
+--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond
+l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.
+
+J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui
+refermait discrètement la porte.
+
+--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du
+chemin de fer! Voilà!
+
+Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:
+
+--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es
+donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!
+
+Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais
+blanchi depuis l'époque de son mariage.
+
+--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es
+beau tout de même, je t'aime comme ça.
+
+Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux
+blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou.
+
+Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva
+d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet,
+et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à
+tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.
+
+--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te
+revoir!
+
+Et moi donc! mais je n'osais le lui dire
+
+--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet
+être désagréable.
+
+--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé
+voir si tout est prêt à l'hôtel.
+
+--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.
+
+--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau,
+au bout du monde.
+
+Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.
+
+--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je
+crois que cela vaut mieux.
+
+Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en
+fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de
+la compassion, et même un grain de mépris,--mais celui-ci n'était pas
+pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire
+des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa
+froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!
+
+--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la
+conversation.
+
+--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment
+va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle
+nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.
+
+La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre
+avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main,
+s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir.
+Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit
+sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet.
+Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner
+pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.
+
+M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en
+hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au
+moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement
+d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:
+
+--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce
+mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle
+disparut.
+
+Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de
+rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le
+petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.
+
+--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour
+réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je
+ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à
+coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de
+joie.
+
+Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le
+cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement
+pour m'avertir de sa présence.
+
+--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.
+
+--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame,
+veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!
+
+Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en
+reniflant d'une façon fort émouvante.
+
+--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet
+à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de
+voir mademoiselle...
+
+--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur.
+
+Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux
+rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour
+mémorable des toiles d'araignée.
+
+--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre
+ferme.
+
+L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur
+les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de
+Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.
+
+Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher.
+
+Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je
+savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de
+Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger.
+
+--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir.
+Nous allons donc parler un peu de madame?...
+
+Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.
+
+--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un
+ton grognon.
+
+--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.
+
+--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah!
+monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!
+
+--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez
+franchement, cela vaudra mieux, allez!
+
+--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit
+jours!
+
+Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors
+quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son
+existence.
+
+--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée.
+
+--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service
+comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune
+femme de chambre pour lui faire ses robes...
+
+--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester...
+
+--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne
+veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai
+fait l'observation...
+
+--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je
+ne m'étonne plus!...
+
+--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire
+peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du
+bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir
+de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas,
+elle se met à trembler comme la feuille?
+
+--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau
+jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.
+
+--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a
+gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et
+lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame
+qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et
+m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort
+que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de
+m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la
+même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour
+l'avoir effrayée comme cela!
+
+Je restai consterné.
+
+--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de
+réflexion.
+
+Félicie haussa les épaules.
+
+--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.
+
+Je n'avais rien à répondre.
+
+--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille
+bonne. Si c'est là ce que j'attendais!...
+
+--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne
+dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire
+entendre raison à mon gendre.
+
+Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à
+celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.
+
+Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma
+chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.
+
+--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé
+Suzanne, vous le savez...
+
+--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me
+régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon
+cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa
+propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.
+
+--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est
+attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous
+comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin
+véritable...
+
+--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de
+supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état
+réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne
+faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la
+justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez
+moi, par tous les moyens.
+
+Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi;
+il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec
+complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.
+
+--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande
+aisance. L'avez-vous payé cher?
+
+Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa
+son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes
+silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout
+seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de
+la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame
+Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.
+
+--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit
+son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe.
+
+Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un
+mot, et elle parla longtemps.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre
+l'arbre et l'écorce... Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et à
+ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper de son bonheur?
+
+Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois
+rose et mutin, était devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux
+légèrement cernés n'avaient plus la joyeuse expression des jours passés,
+mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et
+riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le
+plus morose s'y fût déridé.
+
+Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses huit jours», était rentrée
+chez moi, et ne m'avait plus jamais reparlé des détails que dans sa
+colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu croire que j'avais fait
+un mauvais rêve, si un léger changement dans l'expression du visage de
+Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne m'eût rappelé souvent ce que la
+vieille bonne m'avait raconté.
+
+Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en
+traversant le salon qui menait à la salle à manger, chez mon gendre,
+j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de Suzanne,
+particulièrement vibrante, lui répondait par saccades... J'eus l'envie
+la plus véhémente de rester immobile et d'écouter à la porte, mais la
+vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre
+m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque
+sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les
+mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge à chaque pommette,
+réprima un élan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une
+chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.
+
+--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; n'était-il pas convenu
+que nous irions ensemble à une matinée théâtrale?
+
+Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon gendre, qui s'était assis
+entre elle et moi, s'interposa vivement:
+
+--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa voix était devenue douce comme
+les sons d'une flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait
+oublié, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je
+regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile.
+
+Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été plus calme et plus
+aimable; ce jour-là cependant j'étais décidé à ne pas m'en laisser
+imposer.
+
+--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout à ce théâtre. Je
+vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places,
+puis-je vous mener quelque part?
+
+Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et
+sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la
+part d'un homme aussi bien élevé que M. de Lincy, le mouvement était
+d'une violence étonnante.
+
+--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut
+annoncé le départ définitif de mon gendre.
+
+--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions
+d'intérêt...
+
+--D'intérêt?
+
+--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce qu'il paraît; il a quelque
+chose à payer, et l'on veut de l'argent tout de suite...
+
+--Qui?
+
+--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange.
+
+--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je avec un mouvement d'effroi.
+
+Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop
+dit.
+
+--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle avec hésitation, pour des
+vétilles... Ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des
+embarras d'argent, c'est déjà un point assez important pour que j'en
+sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses accès de mauvaise
+humeur, c'est encore plus sérieux.
+
+Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses doigts tortillaient
+nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les
+yeux, et son visage changea d'expression:
+
+--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es pâle! Voyons, ne te
+tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractère, c'est bien certain;
+mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout de me
+débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle en venant à moi, je suis
+heureuse malgré cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué ses bras
+autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux..
+
+--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans
+mes bras.
+
+Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:
+
+--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de
+tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille,
+tout est très-bien, je suis heureuse.
+
+Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête sur mon épaule; malgré
+le souci qui s'était emparé de moi, je ne pus résister à la grâce de ses
+caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva
+rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la
+grâce parfaite du temps passé, et nous avions tous les trois l'air de
+nager dans la béatitude.
+
+--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. Ces visites peuvent se
+remettre, si vous le désirez; allez avec votre père.
+
+Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son
+chapeau.
+
+--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au moment où nous sortions,
+j'espère que vous me tiendrez compte de ma bonne grâce?
+
+Elle ne répondit pas et se hâta de monter en voiture.
+
+--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fûmes en
+route.
+
+Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit rien. Comme
+j'insistais:
+
+--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au théâtre; je n'ai pas envie
+d'entrer dans cette salle chaude où il y a des bougies en plein midi; il
+fait beau, allons au bois de Boulogne.
+
+Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument désert à cette saison et à
+cette heure de la journée.
+
+--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et
+l'air vif d'une belle gelée eurent ramené son teint à sa fraîcheur
+ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi
+désagréable.
+
+--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!
+
+--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le
+tracassent. Il a vendu ses terres...
+
+--Quelles terres? Lincy?
+
+--Oui; pas le château ni le parc, mais tout le domaine...
+
+Je bondis sur mon siège; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai.
+
+--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent que possible.
+
+--Peu de temps après ta visite...
+
+--Un mois après ton mariage?
+
+--A peu près.
+
+Je réfléchis encore. Une foule de détails que jusque-là je n'avais pas
+remarqués me revenaient à la mémoire.
+
+--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.
+
+--Pas encore.
+
+--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?
+
+--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier...
+Voyons, mon petit père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel
+qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-là?
+
+--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre
+un domaine estimé à près d'un million. M. de Lincy devait avoir des
+capitaux à placer, et ce n'est pas un misérable compte de tapissier qui
+pourrait le mettre de mauvaise humeur...
+
+Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'épine enfoncée trop avant au
+coeur pour que sa tendresse me rassurât complètement, et nous reprîmes
+le chemin de la ville en silence.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+Le doute n'était plus possible; malgré la générosité qui poussait
+Suzanne à me cacher la situation, ma fille était malheureuse dans son
+intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la
+mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline,
+non-seulement je n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup
+mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, dans ma colère, j'allai voir le
+docteur. Il se trouvait précisément chez lui.
+
+--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez
+trompé!
+
+--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il sans se troubler. En quoi vous
+ai-je trompé?
+
+--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma
+fille sous prétexte que j'étais dangereusement malade...
+
+L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, puis reprit avec une
+douce gaieté:
+
+--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous
+trouve pas si malheureux de n'être plus malade! De quoi vous
+plaignez-vous?
+
+--J'ai marié ma fille à un butor, à un...
+
+Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux
+yeux de l'éminent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon
+gendre.
+
+Le docteur était devenu sérieux tout à coup.
+
+--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton
+grave.
+
+--C'est un animal; voilà mon opinion! Nous nous regardâmes tous les
+deux, et je vis que le docteur était fort ému.
+
+--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents...
+C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais
+c'est moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible que ce beau M. de
+Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme?
+
+--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout
+cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et quand on
+pense qu'il y en a pour toute la vie!...
+
+--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis resté garçon!
+
+Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut.
+
+--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je
+cauteleusement.
+
+--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce garçon-là ira jusqu'à
+quatre-vingts ans!
+
+Un morne silence régna dans le cabinet.
+
+--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux
+souffrances de ma fille?
+
+--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à me palper et à me retourner
+dans tous les sens.
+
+--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il après un long
+examen.
+
+--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous consulter à ce sujet; il
+me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des
+douleurs vagues...
+
+--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en me tendant les deux mains, vous
+avez des rhumatismes, vous êtes sauvé!
+
+--Sauvé?
+
+--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous amuser à faire des folies;
+mais vous êtes sauvé, et probablement vous vivrez très-vieux,--avec des
+douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en préviens!
+
+--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.
+
+--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?
+
+--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas
+marié Suzanne!
+
+--Vous pourrez au moins la protéger.
+
+--La protéger? de quelle façon, s'il vous plaît? Est-ce qu'une femme
+mariée n'est pas absolument l'esclave de son mari?
+
+--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a
+la séparation de corps...
+
+--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale,
+les bruits méchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit
+ans...
+
+--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; on a vu des
+ménages qui avaient mal commencé devenir très-heureux...
+
+--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un très-heureux, je serai bien
+étonné. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y
+aurait la séparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous
+m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!...
+
+--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un
+texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, mais
+c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait trompé.
+
+--C'est égal, docteur! si j'avais su!...
+
+En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou
+gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me
+l'avait ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, moins pour la
+vie en elle-même, bien qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la
+joie de me savoir en état de protéger Suzanne.
+
+Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui
+passait.
+
+--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. Vous avez bonne mine. Comment
+va-t-on chez vous?
+
+--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchanté!
+
+--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il en riant. Et madame
+de Lincy?
+
+--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à mes préoccupations. Mais
+vous-même?
+
+--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un sérieux qui ne lui était pas
+ordinaire. Je m'ennuie de n'être bon à rien en ce monde. Quand je
+n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent que j'ai des rentes, je
+n'ai plus goût à rien.
+
+--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos misères ensemble, lui dis-je.
+Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort.
+
+--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'êtes plus content? Mais
+que vous faut-il donc?
+
+Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles du docteur et à la société
+de Maurice Vernex, je passai une soirée charmante.
+
+Vers neuf heures du soir, nous étions dans mon cabinet à fumer de
+très-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baissé les
+portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse et sévère à la fois,
+bien chauffée, doucement éclairée, était l'image de la vie large et
+confortable des gens de notre monde, et j'éprouvais un bien-être que je
+n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit
+retourner, et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à travers la
+fente de la portière de velours.
+
+--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? Viens vite te chauffer.
+
+--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant à demi des plis épais
+de l'étoffe, je vous dérange.
+
+Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma fille, et, la main sur le
+dossier d'une chaise, il attendait son arrêt.
+
+--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il
+me paraît en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de thé
+tous les trois ensemble.
+
+J'étendais la main pour sonner, Suzanne me retint:
+
+--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, et j'ai apporté mon
+ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie,
+monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.
+
+--Je les vénère, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant
+devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en
+manière d'excuse, depuis l'événement qui...
+
+--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mélange de
+comique et de sérieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé de
+nom, mais voilà tout!
+
+Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement dans son petit
+panier à ouvrage.
+
+--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix
+particulièrement moelleuse.
+
+--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi.
+
+Elle se mit à broder avec une application qui me rappela le temps où
+elle apprenait son catéchisme. La conversation reprit; Pierre nous
+apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.
+
+--A propos, dis-je soudain, retombant dans la réalité, où est ton mari?
+
+--Au club, répondit tranquillement Suzanne.
+
+--Est-ce qu'il y va souvent, au club?
+
+--Tous les soirs.
+
+--Et comment es-tu venue?
+
+--En voiture.
+
+--De remise?
+
+--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher.
+
+--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mécontent.
+
+--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si
+tu me refuses cela, que me restera-t-il?
+
+Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensité d'étonnement
+que je crus lui devoir une sorte d'explication.
+
+--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hésiter.
+
+--Despote? glissa Maurice.
+
+--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au
+club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste.
+
+--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice,
+avec cette voix richement timbrée qu'il n'employait point pour me parler
+à moi.
+
+Suzanne secoua négativement la tête.
+
+--Si vous osiez le déposséder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre
+vous tordrait le cou sans cérémonie, comme à un poulet!
+
+Nous causâmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je
+fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout
+contre moi.
+
+--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque
+inquiétude.
+
+--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec dédain.
+
+Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin irrésistible de
+rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet
+de ma santé.
+
+--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an
+dernier? fit-elle avec une joie troublée.
+
+--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits...
+
+Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur
+mes mains et sur mon visage.
+
+--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu
+savais que de fois, la nuit...
+
+--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma
+respiration...
+
+--Oh! le méchant père, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiéter...
+C'est fini, dis?
+
+--Le danger est passé, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te
+protégerai...
+
+Elle me serra plus fort sans parler.
+
+--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.
+
+Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la
+douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:
+
+--Je suis parfaitement heureuse!
+
+Et elle se remit à pleurer.
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy,
+parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice
+venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois
+il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi,
+il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut
+de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi
+les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.
+
+Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci
+émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule,
+comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air
+sérieux:
+
+--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue...
+mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?
+
+Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant
+de nos revenus.
+
+--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie?
+
+--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal,
+sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de
+ma dot? ajouta-t-elle plus bas.
+
+Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis
+nettement:
+
+--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois
+cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont
+indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux
+cent mille francs.
+
+Suzanne baissa la tête et parut calculer.
+
+--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...
+
+--Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables,--mais tu
+n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant?
+
+Ma fille ne répondit pas à cette dernière question.
+
+--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?
+
+--J'ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de
+quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet,
+as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te dire que tu peux puiser sans
+compter dans ce meuble-là.
+
+J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard.
+
+--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide.
+
+--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille
+francs?
+
+Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe.
+
+--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut
+possible.
+
+--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forcé. Pourquoi pas?
+Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer?
+
+--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? A ta modiste?
+
+--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy
+qui en a besoin. Il a perdu au jeu.
+
+--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et
+il ne veut pas me les demander lui-même?
+
+--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'écria ma fille; s'il
+savait que je t'en ai parlé, il serait furieux!
+
+--Furieux! Je voudrais bien voir cela.
+
+J'étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de
+m'avouer l'exacte vérité, M. de Lincy, averti par ses domestiques des
+visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait
+jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit
+très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il
+fallait qu'elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir
+besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par
+des réticences douloureuses.
+
+--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant de bassesse.
+
+--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!
+
+Tu me ferais beaucoup de chagrin!
+
+Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre
+chose. A forcé d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que
+le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu'il inspirait
+à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices
+d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi.
+
+--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?...
+fis-je plein d'humeur et de dégoût.
+
+--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne
+puis supporter sa présence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux
+dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette
+présence abhorrée.
+
+--Le misérable! m'écriai-je en serrant les deux poings. Puis je courus à
+mon secrétaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis à
+ma fille.
+
+--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; qu'il paye chaque concession
+au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s'il
+manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui,
+je te défendrai, quand je devrais le tuer!
+
+Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais
+je ne voulais rien entendre.
+
+--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui
+qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui
+le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je
+le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai!
+
+Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; et je n'ai pas besoin de
+dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit.
+
+A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La
+veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait
+obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.
+
+--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en
+avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je?
+
+Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon
+notaire.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si
+vous n'étiez pas venu.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de
+la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy.
+
+--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?
+
+--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris,
+continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état
+de recevoir une violente commotion?
+
+--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces
+jours derniers... Qu'y a-t-il?
+
+Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple
+copie de lettre, et je lus ce qui suit:
+
+«Mon cher persécuteur,
+
+«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le
+véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était
+fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un
+mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents,
+mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort
+prévue de mon beau-père devait rapprocher.»
+
+Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis.
+
+«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par
+contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé
+quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du
+père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce
+monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi
+qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon
+beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que
+vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques
+garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.»
+
+La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire:
+
+--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous
+êtes-vous procuré ce précieux document?
+
+Il haussa les épaules.
+
+--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix,
+répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?
+
+--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je
+ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?
+
+--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit
+évasivement mon conseiller.
+
+--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes
+probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six
+semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des
+vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins
+qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...
+
+Le notaire fit un signe négatif; je continuai:
+
+--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin
+avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui.
+
+--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.
+
+--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main.
+
+Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:
+
+--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est
+basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans
+reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous
+une exploitation régulière!
+
+Je fis un signe d'assentiment.
+
+--C'est absurde!
+
+--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir
+le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter.
+
+--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!
+
+--Parfaitement.
+
+Le notaire fit encore deux ou trois tours:
+
+--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi.
+
+--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous
+mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir
+que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à
+poids d'or.
+
+--Et quand vous serez entièrement dépouillé?
+
+--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous
+achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.
+
+--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis
+permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer
+une séparation!
+
+--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours...
+
+--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un
+moment?
+
+Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai
+ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans,
+condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et
+de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était
+encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée:
+l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille
+avec moi.
+
+--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.
+
+--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme
+pour me le soutirer.--Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture
+du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour
+obtenir une séparation?
+
+--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins...
+
+--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma
+fille. Passons.
+
+--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse
+sous le toit conjugal.
+
+--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis?
+
+--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à
+conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener
+là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille,
+voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la
+rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.
+
+--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...
+
+--Même en le payant très-cher?
+
+--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et
+j'allai chez mon avoué.
+
+Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut
+parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner.
+Comme je lui faisais part de ma surprise:
+
+--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque
+résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre
+de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on
+pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.
+
+--On? Comment oh? Qui donc?
+
+--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive
+toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre
+gendre.
+
+J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de
+M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses
+domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des
+renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre
+faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets,
+tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le
+concert de louanges qui m'avait étourdi.
+
+Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre
+Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était
+jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait
+tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les
+femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son
+mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se
+faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche.
+Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.
+
+--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi
+elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...
+
+Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie,
+mon imbécillité!
+
+--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?
+
+--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.
+
+Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré
+aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur
+le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore
+l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la
+lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel
+elle était liée pour la vie.
+
+J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi.
+
+Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon
+gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec
+l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon,
+je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le
+lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de
+campagne.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon
+gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon secours
+l'image de la mère de Suzanne et j'abordai M. de Lincy.
+
+Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est lui qui était le coupable
+et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondément
+altérés par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement à son aise.
+Ses vêtements, d'une coupe élégante, lui seyaient à merveille; mais son
+visage fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.
+
+Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner.
+C'était du reste ce qu'il avait de mieux à faire. Je lui indiquai un
+siège, et je m'assis.
+
+--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il avec aisance.
+
+Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence me révoltait au point
+d'arrêter ma voix dans mon gosier contracté.
+
+--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une déférence du meilleur
+goût.
+
+J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en profiter.
+
+--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je, mais c'était bien sans le
+vouloir.
+
+Le visage de mon gendre exprima une anxiété de bon ton.
+
+--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je, tout le monde me
+croyait bien malade, et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de
+Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine.
+
+M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait dire: Ne parlez donc pas
+de ces vilaines choses-là! Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser
+émouvoir.
+
+--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement convenablement dotée,
+mais encore elle vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on est
+convenu d'appeler de très-belles espérances...
+
+M. de Lincy m'écoutait avec une attention si soutenue qu'il oublia de
+conjurer poliment au passage ce mot de mauvais goût.
+
+--Voici que,--heureusement ou malheureusement, car tout dépend des
+points de vue,--mon médecin s'était trompé du tout au tout, en prenant
+les symptômes accessoires d'une maladie pour une altération organique...
+Mais ce serait très-long et peu intéressant...
+
+--Comment donc! murmura M. de Lincy, ces détails, au contraire, sont de
+l'intérêt le plus puissant. Qui est votre médecin?
+
+--Le docteur D...
+
+--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de Lincy. Eh bien?
+
+--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement, à moins d'un
+accident que nul ne peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable.
+
+--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter de cet heureux
+changement.
+
+Son ton était irréprochable, mais l'expression de son visage, quoi qu'il
+en eût, était moins joyeuse que ses paroles.
+
+--Le résultat est que, devant vivre longtemps, j'avais des années devant
+moi pour prendre une résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai
+marié Suzanne à la légère.
+
+--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy en levant sur moi un regard
+poli et haineux.
+
+--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure. Mais votre position, vos
+espérances, en un mot, se trouvent aussi modifiées par mon état actuel
+de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu d'arriver à un
+compromis... Si vous voulez me rendre Suzanne, et considérer, en ce qui
+dépend de vous, votre mariage comme non avenu,--je vous offre une rente
+viagère de nature à contenter les goûts les plus larges.
+
+Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait de son regard terne
+et froid. Comme il gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour
+l'interroger. Il parla:
+
+--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père, dit-il, le motif qui vous
+porte à me faire une proposition aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce
+qu'il me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné lieu de penser que
+nous n'étions pas heureux de vivre ensemble!
+
+--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je avec une sorte
+d'impatience, ce genre de discussion nous entraînerait trop loin. Je
+vous demande si vous consentez à me rendre ma fille.
+
+--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse exquise, vous n'y
+pensez pas! Que dirait-on de moi dans le monde,--et, bien mieux, que
+dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme qui quitte à dix-huit-ans
+la maison conjugale! Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à
+moi et à vous-même, un tort irrémédiable!
+
+Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les veines. J'eus envie de
+le frapper à la face; je me contins.
+
+--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages assez beaux pour primer
+toute autre considération?
+
+--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop votre fille pour la laisser
+manquer de rien, et, tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas
+besoin personnellement de recourir à votre générosité.
+
+Il avait jeté le masque; je me sentis plus à l'aise.
+
+--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer mon bien en viager?
+
+--Raison de plus pour que je ne me sépare pas de ma femme! répondit-il
+avec un cynisme qui m'épouvanta.
+
+--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé par la colère qui
+m'envahissait, vous savez que je vous méprise, et vous persistez!
+
+--La femme doit obéissance et soumission à son mari, répondit-il sans
+relever mon insulte. Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr sous le
+toit conjugal.
+
+--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré.
+
+--Heureusement personne ne vous entend, riposta Lincy sans se troubler,
+car on douterait de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et regardez
+votre fureur. Personne ne pourrait croire que, sans provocation aucune,
+un homme en possession de son bon sens s'abandonne à de pareilles
+extravagances.
+
+Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa figure de lâche se
+décomposa, et il baissa ses yeux impudents devant mon regard d'honnête
+homme.
+
+--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous ma fille?
+
+--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec effronterie.
+
+--Nous intenterons un procès en séparation!
+
+--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas assez bête pour me laisser
+prendre.
+
+Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver à une panoplie, et
+je fis un mouvement pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était
+pas chargé...
+
+--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, lui dis-je, en essayant
+de le séduire par un gros chiffre.
+
+--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai neuf cent mille...
+Suzanne est assez bonne pour me donner tout ce que je lui demanderai....
+Adieu, cher beau-père.
+
+Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais encore à la même
+place, essayant de sortir du gouffre, et ne trouvant aucune voie de
+salut.
+
+Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi, me trouva dans cet état de
+prostration, et n'en fut pas peu épouvantée. A force de me secouer et de
+m'interroger, elle apprit tout ce que les derniers mois m'avaient révélé
+et que je lui avais caché jusque-là.
+
+Elle en fut profondément remuée; de vagues appréhensions l'avaient
+parfois saisie, à la vue du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si
+courageusement son malheur, elle savait si bien étourdir sa grand'mère
+par son joyeux babil d'enfant gâtée, que les commérages, de quelques
+amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement la foi de madame Gauthier
+en l'honneur de mon gendre.
+
+--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle; d'ailleurs, tous les
+gendres sont insupportables, mais je n'aurais jamais cru qu'il fût
+malhonnête!
+
+--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter cela à son bilan.
+
+Madame Gauthier tomba d'accord avec moi de la nécessité d'une
+séparation.
+
+--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle prudemment, car une femme
+séparée joue un triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi nous
+sommes là, par bonheur. Où aviez-vous l'esprit, mon pauvre ami, quand,
+malgré mes conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de Lincy?
+
+Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais d'autres soucis. Je
+la laissai accumuler les pierres de cette espèce dans mon jardin.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+
+Il fallait aviser à une prompte solution, car la situation, de jour en
+jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne,
+qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, était exaspérée au
+point de me faire craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux.
+Elle parlait désormais plus librement de sa vie domestique. La présence
+de sa grand'mère, avec laquelle cependant elle n'avait jamais été aussi
+expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions
+délicates que je n'osais même effleurer.
+
+--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne à sa grand'mère. Je ne
+savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je
+n'aurais jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de
+livrer une jeune fille à un homme qui, pour elle, est le premier venu.
+
+Que répondre à cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux
+fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses
+lectures; mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale éviterait
+tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donné à ma fille pour
+mari, pour maître, non un homme aimé, mais, comme elle le disait, le
+premier venu!
+
+C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et
+presque le mépris sur celles qui, par goût ou par nécessité, gardent
+longtemps ou toujours le célibat, les vieilles filles, comme on les
+nomme. C'est alors que je déplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su
+résister à la pression de mon entourage. Faible et misérable père! Tant
+qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, j'avais osé tenir tête à
+l'opinion publique, et au moment redoutable de décider de son avenir,
+j'avais manqué d'énergie pour lui assurer l'indépendance et le bonheur!
+
+Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième année, en prévision de
+ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver
+elle-même, quand l'heure serait venue, celui à qui elle se donnerait
+volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu'à la mort.
+
+Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était trop tard; tout au
+plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon
+imprudence avaient causé.
+
+Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts de M. de Lincy. Je le
+suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris où il
+dépensait son temps et mon argent, à quel restaurant on le voyait
+souper, où il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une espérance, mais
+mon avoué la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.
+
+Je ne me désespérai pas cependant; je continuai à m'enquérir. Je me fis
+apporter des billets qu'il avait souscrits, me réservant de le
+poursuivre s'il en était besoin... Hélas! la contrainte par corps était
+abolie, et je n'avais plus même la ressource de l'envoyer passer
+quelques semaines à Clicby!
+
+Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqué sur le
+boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coupé était
+fort joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était son
+coupé à lui; pour ne pas être forcé d'en partager la jouissance avec
+Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des
+Champs-Elysées, en sortant de chez lui le matin.
+
+Une femme restée dans le coupé se pencha par la portière et lui cria:
+
+--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!
+
+Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis un plongeon dans mes
+souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de
+mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mère m'avait si obligeamment
+destinée autrefois.
+
+C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres rouges, les cheveux d'un
+blond insolent, les yeux bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues
+fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa
+tête de la portière, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté
+là, de manière à ce que mon gendre ne pût faire autrement que de me
+voir.
+
+Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers le coupé.
+
+--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure
+nous serons servis.
+
+Je m'avançai alors, et le regardant bien en face:
+
+--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible.
+
+--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le
+toit conjugal! continua-t-il avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas
+cela!
+
+Il me salua, monta en voiture, referma la portière avec bruit, et le
+coupé partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage
+impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il
+faudrait arriver à lui brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce
+monstre.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+
+Quelques semaines s'écoulèrent; les jours étaient déjà longs, le soleil
+était plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui
+ressemblait à la phthisie.
+
+A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait assuré que cela
+passerait avec du calme et du bien-être moral. Ils en parlent bien à
+leur aise, les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le calme et le
+bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait, un repos relatif en
+satisfaisant aux exigences d'argent de son mari, toujours croissantes,
+mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la lutte ne
+torturait-elle pas, avant et après, ce pauvre coeur déchiré?
+
+Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse consolation. Malgré la
+brusquerie de ses coups de boutoir, elle n'en était pas moins une
+excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, avaient subi des
+modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli
+beaucoup en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu tout blanc. Ma
+barbe et mes cheveux, toujours abondants, n'avaient plus trace de leur
+couleur primitive.
+
+Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agitée, plus nerveuse
+encore que de coutume; ses visites, toujours fréquentes, étaient plus
+courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer et sortir. Un soir
+qu'elle était venue vers neuf heures, après s'être laissée tomber en
+entrant dans un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par un
+ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés et m'embrassa comme
+pour s'en aller.
+
+--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions guère, mais c'était encore du
+bonheur que d'être ensemble.
+
+--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les
+plis de son burnous.
+
+--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps que tu m'en as
+demandé.
+
+--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu donné à peu près, depuis les
+premiers dix mille francs?
+
+--Nous voici bien près de vingt mille.
+
+--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle d'un air préoccupé.
+
+--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi, tu sais que tout est à
+toi, qu'il n'y a pas une obole à moi qui ne t'appartienne?
+
+Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa et sortit sans parler.
+Ma belle-mère, qui la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler
+sa présence Depuis que nous étions si malheureux, sa jalousie puérile
+avait totalement disparu.
+
+--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle après que nous eûmes bien
+regardé les chenets sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là.
+Il me semble que tout n'y va pas bien.
+
+--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec désespoir.
+
+--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus mal qu'avant, insista
+madame Gauthier. Il y a dans l'attitude de Suzanne quelque chose
+d'extraordinaire... C'est votre fille, et vous êtes assez emporté sans
+qu'il y paraisse. J'ai peur qu'elle ne prenne quelque mauvaise
+résolution...
+
+--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. Le lendemain, en effet, vers
+midi, je me rendis chez mon gendre. Il était rarement chez lui à cette
+heure, j'avais lieu d'espérer une conversation tranquille avec ma fille.
+J'appris au contraire qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était guère
+dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de
+m'annoncer, il y avait dans toute l'apparence de la maison quelque chose
+de décousu, d'inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au
+domestique que j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. La
+vaste pièce était déserte, mais la porte opposée, celle de la salle à
+manger, ouverte à deux battants, laissait arriver le bruit des voix.
+
+--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je
+vous méprise!
+
+--Vous êtes une femme charmante, répondit Lincy, et la colère vous sied
+à merveille. Je crois qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous que
+d'aller chercher fortune ailleurs.
+
+--Lâche! s'écria ma fille.
+
+J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans l'embrasure de la
+porte, mais ni l'un ni l'autre ne regardaient de mon côté.
+
+Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui prendre la taille; elle
+alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage.
+
+Il reçut l'affront et recula; sa figure blême exprimait la rage la plus
+féroce. Au moment où j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne
+reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.
+
+Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune et plus alerte que moi, il
+se dégagea de mon étreinte, et toujours sans essuyer son visage
+décomposé, me serrant le bras comme dans un étau:
+
+--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en présence de témoins. Il faut
+deux témoins, beau-père, et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai la
+nuit!
+
+Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l'équilibre, il
+disparut.
+
+
+
+
+ XXX
+
+
+Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles qui s'évanouissent dans
+les grandes circonstances: son doux visage marbré avait pris une
+expression rigide; ses lèvres tremblaient.
+
+--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents
+serrées. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même!
+
+Une idée lumineuse me traversa l'esprit.
+
+--Est-il parti? dis-je.
+
+--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scène.
+
+--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un
+chapeau; ne perds pas une minute.
+
+Elle obéit machinalement.
+
+--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?
+
+Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa boîte
+à bijoux, encore intacte.
+
+--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes?
+
+Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, pus saisit une
+miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres
+et fondit en larmes.
+
+--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie
+pleurer.
+
+Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du soufflet commençait à
+rougir et lui causait une cuisson douloureuse.
+
+--Un voile, dis-je.
+
+Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement automatique.
+
+Je la fis passer devant moi. L'antichambre était déserte, et les
+domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de
+leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter
+Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.
+
+--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le
+chemin de la maison.
+
+--Chez le docteur, répondis-je.
+
+Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la
+salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait:
+
+--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais être terrible, car
+le docteur me regardait plus que Suzanne.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux.
+
+--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa
+vie!
+
+Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette,
+toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux.
+
+--Qu'allez-vous faire? dit-il.
+
+--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlève,
+et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai!
+
+Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans le vide pour m'embrasser,
+et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle
+était évanouie.
+
+
+
+
+ XXXI
+
+
+Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant mon regard, elle eut
+sur-le-champ le sentiment de la réalité.
+
+--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle avec une expression
+déchirante d'angoisse et de prière.
+
+--Oui, je t'emmène, pour toujours.
+
+--Je, ne le reverrai plus?
+
+--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, au moins tant que je
+vivrai!
+
+Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de
+reconnaissance se porta de mon visage à celui du docteur.
+
+--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la jusqu'à mon retour, et
+ne laissez pénétrer personne auprès d'elle.
+
+--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai à
+causer avec elle.
+
+Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma
+résolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son
+mari, il devint très-soucieux:
+
+--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous projetez là! Songez que
+le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au
+domicile conjugal, en se faisant prêter main-forte, en cas de besoin!
+
+--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents.
+
+--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que
+ferez-vous si votre gendre découvre votre retraite et vous fait sommer
+de lui rendre sa femme?
+
+--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant de me calmer. Si cette
+occasion se présente, je trouverai sans doute un dénouement à la
+situation; mais en ce moment, après ce qui s'est passé, je ne peux y
+penser de sang-froid.
+
+--Ne voudrait-il pas mieux demander une séparation, et obtenir que votre
+fille, en attendant, vînt demeurer chez vous?
+
+--Peut-elle y rester dès à présent? tout de suite?
+
+--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.
+
+--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet
+infâme? Mais songez donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la
+battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!
+
+Le notaire enfonça son menton dans sa cravate et réfléchit. J'étais
+lancé, je continuai:
+
+--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me
+garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?
+
+--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; je ne sais rien; je vous
+parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de
+loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument ce que je
+ferais.
+
+--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. A présent, parlons
+de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent?
+
+Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire promit de m'envoyer mes
+revenus à l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom supposé dont
+nous convînmes ensemble, et je le quittai, sûr au moins de pouvoir
+aplanir les difficultés matérielles.
+
+Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au
+courant de la situation, et elle approuva sans réserve la résolution
+suprême que j'avais prise si vite. C'était une femme de tête et de
+coeur, je le vis bien, car elle renonça à embrasser sa petite-fille, sur
+la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous
+ferait courir par cette démarche.
+
+--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi à Suzanne, pour
+qu'elle ne m'oublie pas!
+
+Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse reconnaissante
+pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-là
+ses défauts m'avaient empêché de rendre justice à ses qualités. Je me
+promis de réparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.
+
+Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus
+reculé de l'appartement.
+
+--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans que nous vivons ensemble,
+vous êtes attaché à ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en
+remets absolument à vous.
+
+Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son
+dévouement, je lui coupai la parole:
+
+--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on
+viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas
+vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment où
+je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous
+serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque
+disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez
+à la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous
+ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne
+pas revenir à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez chez mon
+banquier la somme que je vous ai indiquée, vous payerez les gages de
+chacun et vous fermerez la maison. Après quoi, quand vous aurez laissé
+passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez à Paris,
+et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays êtes-vous?
+
+--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement le pauvre Pierre.
+
+--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, à
+Rouen. Vous prendrez le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la
+première bifurcation, vous vous dirigerez sur Orléans,--sans
+bagages,--et de là vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai
+à Florence.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que
+vous vouliez m'abandonner!
+
+Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, chose étrange, ce plan,
+mûri en voiture, m'avait si bien rendu ma liberté d'esprit, que je
+souris de son accès d'expansion.
+
+Je lui remis de l'argent pour ses dépenses personnelles, je lui dis sous
+quel nom il me retrouverait à Florence, je lui défendis de m'écrire, je
+lui indiquai un faux nom pour lui-même; et, toutes ces précautions
+prises, je le congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.
+
+Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je
+quittais Paris avec sa jeune maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de
+reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai
+me dire autant de choses désagréables qu'elle en put trouver, et quand
+elle s'arrêta, hors d'haleine:
+
+--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous.
+
+Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en
+larmes et s'écria:
+
+--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous le rendra!
+
+Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer
+d'Orléans et de gagner Maçon par le centre. Là, elle devait nous
+retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait dans le plus profond
+recueillement, hochant la tête pour prouver qu'elle avait compris, et
+quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:
+
+--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles?
+
+J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je
+la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de
+place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut
+disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et
+je retournai près de ma fille.
+
+Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids
+d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser
+réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement
+écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même
+pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous
+prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et
+j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas
+qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de
+notre fuite.
+
+Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un
+brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un
+réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un
+préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la
+voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après
+je lui dis de se rendre à la gare de Lyon.
+
+Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en
+wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la
+main sur mon front. Nous étions sauvés.
+
+--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné!
+
+--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi?
+
+Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle.
+
+--Chez la cousine Lisbeth.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+
+J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne
+ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si
+quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée
+de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train
+s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le
+train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la
+portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les
+billets furent les seuls témoins de notre arrivée.
+
+Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est-à-dire, car
+nous étions seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je
+m'assis auprès d'elle, et nous voilà roulant vers la petite ville,
+éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit
+depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais levé les
+yeux, j'avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité
+extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé?
+Qu'allait chercher ce regard, presque dur à force d'être obstiné?
+Était-ce l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait s'éloigner d'elle
+à chaque tour de roue? Je n'avais pas osé l'interroger.
+
+La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis
+arrêter l'omnibus devant une route qui menait à une métairie peu
+éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le
+coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria
+obligeamment:--Toujours à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la
+voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.
+
+Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et
+nous prîmes à droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, toujours
+muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui
+me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au
+bout d'une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se
+plaindre jusqu'au bout.
+
+--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister
+les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus
+descendre.
+
+--Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas.
+
+Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute brune, fumait à la
+première tiédeur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en
+s'éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient çà
+et là aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins
+était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos
+routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil
+n'était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux
+s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne
+pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon
+enfant reconquise, volée! à mon bras.
+
+Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes devant nous la maison de
+Lisbeth.
+
+Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les
+vaches mugissaient à l'étable, réclamant la traite du matin. La porte de
+la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d'un cheval
+vigoureux, prête à sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me
+regarda, et je vis à l'expression de son visage qu'elle était contente.
+
+--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse.
+
+Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée; au
+fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de
+la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin.
+
+--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite.
+
+La cousine me regarda d'un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de
+lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra
+Suzanne dans ses bras.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie
+que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que
+de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées:
+
+--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je
+vais vous faire du café. Où sont vos bagages? Je vais appeler les
+filles... Je lui mis la main sur le bras.
+
+--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus
+entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici
+pour ma femme.
+
+--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine épouvantée.
+
+--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l'a
+frappée, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive!
+
+Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:
+
+--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si
+pâle! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je,
+vais toujours vous faire du café.
+
+Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, déjà remise par ce bon
+accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que
+Lisbeth avait traîné auprès du feu; une gerbe de flammes gaies et
+pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait
+avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie:
+la cafetière de cuivre étincelait; la crème épaisse tremblait dans le
+crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité
+prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que
+nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille.
+Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s'agitèrent un
+peu:
+
+--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant
+vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut
+que je remercie le bon Dieu!
+
+Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble
+coeur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de
+remercier Dieu à toute heure du jour!
+
+Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s'était
+absentée un instant, revint tout essoufflée.
+
+--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au
+lit; elle va aller se coucher.
+
+Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de
+bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle
+entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient
+encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservés pour l'hiver; me
+tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait
+suivis...
+
+--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, pauvre petite sans
+mère, qu'elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là!
+
+Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en étouffant
+un sanglot. Suzanne ne pleurait pas:
+
+--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d'y être venue.
+
+Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart
+d'heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du
+soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la
+pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth.
+
+--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prête aussi,
+dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par la
+rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la maison.
+
+--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls?
+
+--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je
+leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.
+
+C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le
+beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma
+précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon
+gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent
+tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités,
+des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce
+qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de
+Suzanne, je la trouvai incrédule.
+
+--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas
+d'homme assez lâche pour commettre une action pareille.
+
+Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa
+pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin,
+je crois, de la considérer comme une sainte martyre.
+
+Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes
+réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié;
+mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était
+factice, et je l'interrogeai.
+
+--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.
+
+--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.
+
+--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous
+sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand
+même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras
+j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.
+
+Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de
+l'édition source n'a pas été corrigée ici.]
+
+
+Le soleil levant que j'avais dans les yeux me réveilla le lendemain. Je
+me levai et j'ouvris la fenêtre pour respirer l'air du matin.
+
+--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.
+
+J'entrai dans sa chambre, séparée de la mienne par une cloison de chêne,
+et je la trouvai dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose,
+souriante, telle que je l'avais vue toute petite. La camisole de
+Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou; ses
+mains fluettes sortaient à grand'peine des longues manches, et elle
+riait au travers de ses cheveux qui avaient repoussé son bonnet de nuit
+pendu à son cou.
+
+--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! que c'est bon!
+
+Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses forces dans le lit de
+plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et répéta:
+C'est bon de vivre!
+
+Une joie immense m'inonda; faible et aveugle père, je n'avais pourtant
+pas coupé dans sa fleur cette jeune existence si pleine de sève. Elle
+pouvait encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne était brisée, nous
+allions être heureux!
+
+Elle avait sans doute deviné ma pensée, car elle ajouta:
+
+--C'est à présent que je suis heureuse! Chère enfant! Je sentis que
+j'avais bien fait.
+
+Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort; une voix plus forte
+que tous les sophismes me criait que j'avais rempli mon devoir en
+arrachant ma fille à son bourreau.
+
+--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai faim. Et puis je ne puis
+pas me lever, parce que je n'ai pas de robe!
+
+Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, me rappela tout un ordre
+de souvenirs que nos récentes peines avaient relégués dans le passé. Il
+me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa
+première enfance!
+
+Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:
+
+--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu'on
+nettoie la tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai fait un pli.
+
+Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne à faire sa toilette.
+
+Au bout de quelques instants, j'entendis un concert d'éclats de rire, et
+Suzanne entra vêtue de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop
+longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne
+essayait vainement de s'apercevoir en entier dans les petites glaces de
+cette antique demeure.
+
+Nous restâmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut
+partir, pour mettre définitivement la frontière entre mon gendre et
+nous.
+
+J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris, aucun journal
+n'arrivait dans ce coin reculé du monde. Malgré les regrets de Lisbeth,
+nous partîmes un matin, à l'heure où nous étions venus, mais cette fois
+dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-même.
+Après que nous fûmes montés dans le train, j'aperçus encore longtemps sa
+silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement la
+bonne vieille fille.
+
+Quelques heures après, nous étions à Genève, c'est-à-dire à l'abri de la
+police française; mais ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des
+gens qui ne veulent pas être reconnus. Après une nuit de repos, nous
+repartîmes pour le lac de Constance; de là je voulais gagner Munich et
+ensuite l'Italie.
+
+Cet excès de prudence m'était venu par la lecture des journaux. A
+Genève, en parcourant les feuilles éparses sur la table de l'hôtel,
+j'avais lu un entre-filet ainsi conçu:
+
+«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d'une
+jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et mariée depuis
+moins d'un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet événement
+extraordinaire. L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié
+aussitôt à toutes les frontières, mais jusqu'à présent les recherches
+ont été infructueuses. On commence à croire qu'il pourrait y avoir là un
+suicide ou même un crime; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu
+vraisemblables, c'est que la disparition de madame de L... coïncide avec
+celle de son père, qui a occupé anciennement des fonctions importantes
+dans une entreprise actuellement en voie de grande prospérité.»
+
+Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis-d'abord le
+reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes
+étaient trop soigneusement pesées pour ne pas être le produit de la
+plume de mon gendre. Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions
+éludé l'ardeur des premières recherches; si j'avais tenté de passer la
+frontière immédiatement, nous eussions probablement été arrêtés; mais,
+depuis huit jours, la consigne s'était relâchée, et d'ailleurs nous
+n'étions pas des voleurs, et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me
+réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon idée de gagner
+l'Italie par la Bavière.
+
+Quinze jours plus tard nous étions à Florence, comme je l'avais dit à
+Pierre. Lisbeth s'était chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux valet
+de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous
+trouvâmes tous les quatre parfaitement heureux d'être réunis.
+
+Pierre avait un million de choses à me raconter, et je n'avais pas moins
+envie de les entendre. Tout s'était passé comme je l'avais prévu, à cela
+près que les recherches avaient commencé dès huit heures du soir. M. de
+Lincy, quand nous l'avions rencontré à Paris au moment de monter en
+voiture, essayait précisément de se procurer de l'argent; et si
+l'usurier auquel il s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille,
+nous aurions été arrêtés à la gare même, avant que j'eusse eu le temps
+de prendre nos billets.
+
+Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure du dîner et en apprenant
+que sa femme n'avait pas reparu depuis la scène du matin, il avait
+commencé par la faire demander chez moi, puis chez sa grand'mère, et ce
+n'est qu'en apprenant que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté
+de la vérité.
+
+Cependant il avait fait faire une perquisition à mon domicile et à celui
+de ma belle-mère pendant la nuit de notre départ, et ne s'était
+réellement convaincu de notre fuite qu'au bout de vingt-quatre heures.
+
+Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. «Je suis joué! n'avait-il
+cessé de répéter, et je suis persuadé que la blessure de son
+amour-propre saignait presque autant qu'elle de sa cupidité. Comment, en
+effet, expliquer la disparition de sa femme? Les moins méchants se
+contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle était qu'un
+plus heureux avait supplanté M. de Lincy dans le coeur de sa femme.
+Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant
+tout à retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donné aux
+journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup
+plus d'avouer que le père pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins,
+de la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait tout entière
+sur moi... qui avais si mal élevé mon enfant!»
+
+Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement pendant deux jours; puis,
+un cheval célèbre s'étant cassé la jambe, on avait cessé de s'occuper de
+nous pour aller prendre des nouvelles de l'illustre blessé. Seul, M. de
+Lincy cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux que, Suzanne lui
+ayant refusé de l'argent précisément au moment de notre fuite, il était
+fort mal en point.
+
+Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression d'une satisfaction
+profonde, et conclut en disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur
+peut avoir eu la main malheureuse: je crois même qu'à la place de
+monsieur j'aurais fait le même choix;--mais quand j'ai vu le gendre de
+monsieur aller à la messe avec un domestique pour lui porter son
+paroissien, je me suis dit que cela finirait mal.
+
+Tout le monde était content, sauf Félicie qui trouvait le beurre
+détestable, et qui se plaignait «du baragouin de ces femmes noires qui,
+crient toujours». Avec le temps elle finit par se faire, au baragouin,
+mais elle ne put jamais s'accoutumer au beurre italien.
+
+
+
+
+ XXXIII
+
+
+Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se rosaient, la
+vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la
+voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur
+douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance.
+Un jour qu'après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble
+par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de
+fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, les lumières
+lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, où quelques
+clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir
+de béatitude:
+
+--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il
+me semble que je n'ai jamais été mariée.
+
+Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent sur les fleurs
+symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée
+importune.
+
+--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me
+révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un
+an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument à coeur ouvert,
+un an que cet étranger qui me l'avait volée s'était placé entre elle et
+moi.
+
+--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai
+été mariée, je le suis encore... J'ai juré d'aimer et de respecter mon
+mari...
+
+Elle prononça ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navré.
+L'obscurité m'empêchait de voir son visage, elle continua:
+
+--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je méprise et je hais celui à
+qui je suis liée pour la vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et
+pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d'un homme indigne
+de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à
+jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torturée depuis le
+premier jour est heureux et considéré dans sa patrie?
+
+Elle parlait sans colère, sans passion; ces questions redoutables se
+succédaient les unes aux autres comme entraînées par leur propre poids.
+On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu'au fond
+de ce mystère interroger sa destinée.
+
+Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. Elle reprit de la même voix
+égale et lente, mais avec un peu d'amertume:
+
+--Je suis une honnête femme: depuis le jour où M. de Lincy m'a emmenée
+chez lui, jusqu'à celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai fait de
+mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas réussi, ce n'est pas de ma faute,
+car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour lui; j'ai été
+économe et soigneuse de son bien, j'ai été soumise à ses ordres et même
+à ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai même
+sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de ma vie, qui était de vivre
+auprès de mon père. Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre...
+je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour
+lui comme époux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce
+lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre?
+Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi
+condamne et lui qu'elle soutient?
+
+Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de
+Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup.
+
+--Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût
+le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de
+crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à
+ses caprices?
+
+Forcé de répondre, je répondis:--Oui.
+
+--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas
+se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la
+débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté,
+soit forcée d'accepter le rebut de ses caresses?
+
+Je n'eus pas le courage de répondre.
+
+--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par
+la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, si moi
+aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je
+m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde
+plaindrait, et moi qui serais condamnée?
+
+--Oui, dis-je en baissant la tête.
+
+--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, où jamais l'ombre du
+mal n'avait effleuré ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a
+voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de
+ma chute? Non, non, non! s'écria-t-elle en tendant les bras vers les
+étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande
+justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser!
+
+Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le
+pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher
+italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:
+
+--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune
+mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves
+à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu?
+
+J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à
+la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.
+
+--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté;
+la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont
+rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime,
+je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences
+n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis
+s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi!
+moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère!
+
+Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.
+
+Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes
+réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la
+sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile
+et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée
+à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits
+et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi,
+et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à
+l'éternelle douleur!
+
+--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de
+salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma
+belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils
+auraient fait un ménage modèle!
+
+Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle
+s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place
+dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la
+sienne.
+
+--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende
+responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein
+gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop
+heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour
+ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos
+moral qui t'a sauvé la vie.
+
+Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai
+donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à
+m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je
+m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son
+mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où
+elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés,
+servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait
+heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit,
+mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère
+par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres,
+je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris
+qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.
+
+Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur
+mon gendre.
+
+«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu
+près maritalement avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec
+mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l'étranger,
+notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée
+en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre.
+Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il faut
+voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C'est
+positivement monstrueux! Qui eût pu croire cela d'elle! Vous
+souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j'avais la berlue, j'avais
+pensé à vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne
+fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je
+l'avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle
+avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes!»
+
+Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. Ces belles
+éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les
+natures, que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement
+mademoiselle de Haags n'était point prédestinée à donner les premiers.
+
+Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin
+une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher
+homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette
+maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je
+croyais remonter au bon temps passé, quand j'avais cru mourir une
+première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint
+s'asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon
+front fiévreux, elle me dit de sa voix d'enfant:
+
+--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse!
+
+Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu'elle mentait
+encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne
+serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et
+rendre Suzanne heureuse!
+
+
+
+
+ XXXIV
+
+
+Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit
+sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis
+ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de
+bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre,
+prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans
+l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre
+très-longtemps et le mieux possible.
+
+Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais
+faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi
+d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu
+par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement,
+sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était
+arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et
+transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des
+courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de
+l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable,
+ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains
+blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs:
+
+--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette
+fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui
+ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien
+faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?
+
+Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait
+qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les
+douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.
+
+C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse:
+à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre
+homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne
+l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût
+voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue,
+afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite
+honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.
+
+Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait
+bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais
+pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire
+m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de
+rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et
+semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un
+radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et,
+du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.
+
+Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud
+l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de
+grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une
+grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du
+soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de
+coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour
+changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.
+
+Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai
+sérieusement ce qu'elle éprouvait:
+
+--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens;
+je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce
+le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer,
+ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait
+avoir de trop grave.
+
+--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien
+loin!
+
+--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il
+va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight?
+Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de
+la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?
+
+--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de
+ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un
+pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont
+l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces
+éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la
+chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...
+
+Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes
+longtemps retenues.
+
+Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai
+son front brûlant... elle avait la fièvre...
+
+--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs
+du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te
+le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne
+puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me
+fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de
+chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!
+
+Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce
+pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé,
+s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps
+désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le
+nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!
+
+Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous
+les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait
+tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!
+
+--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions
+dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous
+enfuir à la moindre alerte?
+
+Elle secoua la tête.
+
+--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits
+ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent
+traînant de nos provinces...
+
+Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque
+d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était
+pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des
+indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais
+moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je
+me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays
+perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze
+journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des
+guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.
+
+Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer
+plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une
+épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms
+pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches,
+mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons
+tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de
+faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût
+voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux
+s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai
+les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce
+voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi
+longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.
+
+Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein
+jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde
+nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune
+femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous
+saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un
+jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes
+au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras
+de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se
+trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son
+ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui
+ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.
+
+Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à
+s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard
+autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix:
+
+--Dites donc, Paul, votre beau-père!
+
+Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de
+nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna
+vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais
+irréprochable, de M. de Lincy.
+
+Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce,
+que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon
+corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant
+regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent,
+moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à
+l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose
+comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis
+faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.
+
+--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher.
+Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui
+renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre
+immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos
+effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux
+serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous
+quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.
+
+J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en
+repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction
+d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages
+que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui
+s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de
+bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me
+poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le
+premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel
+était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.
+
+Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie,
+qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps
+un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit:
+
+--Où allons-nous, père?
+
+Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir
+plus longtemps.
+
+--En France! répondis-je.
+
+Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient
+ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de
+joie.
+
+Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes
+point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait
+point de ce côté.
+
+Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un
+hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un
+voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et
+m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être
+inquiétés.
+
+--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je
+ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce
+ne sera pas très-habitable l'hiver!
+
+--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en
+Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa
+vie le mal du pays.
+
+--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois!
+On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse.
+Plus tard, on se bronze!
+
+Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais
+il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le
+nôtre.
+
+J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise
+comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais
+vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de
+retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux;
+elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer
+avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train.
+
+Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze
+heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si
+tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les
+perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.
+
+Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous
+montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien
+omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers
+le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village
+où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église
+surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux
+versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou
+de mulet.
+
+Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au
+conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité
+de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de
+liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande
+fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un
+nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse
+vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés
+aux regards.
+
+Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé
+leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante,
+proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air
+emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux
+suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait
+plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile
+mystérieux.
+
+--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit
+l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une
+jolie chambre peut-être et un souper?
+
+--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans
+la réalité.
+
+Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses
+lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir;
+en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque
+et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un
+corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide
+l'abandon le plus immérité.
+
+Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La
+frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre
+encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de
+bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti
+d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus
+mal.
+
+--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous
+demanda l'hôtesse en desservant la table.
+
+--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?
+
+--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez.
+
+--Y a-t-il une auberge à Faucois?
+
+--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!
+
+Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex
+d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque
+l'hôtesse ajouta:
+
+--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements,
+avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu
+humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces
+messieurs veulent voir...
+
+Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison
+de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces,
+et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des
+chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la
+ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant
+qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les
+assainir, nous couchions dans nos meubles.
+
+
+
+
+ XXXV
+
+
+Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt
+auprès d'elle.
+
+--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la
+fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses
+pieds!
+
+En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous
+n'avions pas songé à regarder par les fenêtres.
+
+Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un
+bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un
+bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de
+rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle
+avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt
+couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres
+pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui
+traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de
+grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un
+bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et
+tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force
+vivifiante du bain salé.
+
+--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé.
+
+--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se
+tournant vers moi.
+
+--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé
+de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et
+sauvage.
+
+Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude
+passa sur son visage expressif.
+
+--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que
+du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait
+souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées.
+
+Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles
+souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation.
+
+--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans
+ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de
+marchands...
+
+--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui
+accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de
+la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!
+
+C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai
+dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes
+toujours un ordinaire confortable.
+
+Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient
+un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits
+tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou
+dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient
+de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant
+d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et
+charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort
+pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se
+traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à
+collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus
+grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait
+jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment
+de la vieillesse commençante.
+
+Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma
+fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée
+aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et
+tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature
+jetait à pleines mains autour de nous.
+
+Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là,
+la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les
+paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient
+une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence,
+nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement
+d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le
+plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les
+quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les
+champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un
+salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur
+aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de
+nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne
+entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se
+bornaient nos relations extérieures.
+
+Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la
+falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient
+extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines
+de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions
+achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il
+n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville,
+de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne
+s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un
+«l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne
+plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans
+accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés,
+loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et
+velouté une puissance extraordinaire.
+
+J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions,
+ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque
+chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des
+miennes.
+
+--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré
+longuement une de mes esquisses.
+
+--Où donc?
+
+--Là, dans le coin.
+
+--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?
+
+--Un tronc d'arbre, alors?
+
+--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon
+en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de
+calme:
+
+--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous
+serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne
+nous a point regardés d'un oeil favorable.
+
+--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il
+faut bien passer le temps à quelque chose.
+
+Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais
+sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de
+son âme.
+
+--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes!
+
+Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer
+de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet
+embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière.
+
+--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais...
+Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son
+visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la
+maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!
+
+Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du
+monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit
+naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son
+ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui
+suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible,
+mais quand il viendrait?...
+
+Il était venu.
+
+Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis
+de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à
+l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher.
+La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée
+blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la
+patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche
+irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de
+traverse.
+
+--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule
+qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs,
+ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont
+entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au
+coeur!
+
+Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à
+Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de
+la France, c'était le mal de Paris.
+
+Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi
+avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.
+
+--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni
+femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche
+que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!
+
+Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:
+
+--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais
+pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as
+pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un
+jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais
+aimé?
+
+Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur;
+oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car
+je me sentais impuissant devant ce malheur-là!
+
+--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte
+d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et
+j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez
+forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois
+clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses
+fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de
+reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je
+rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure
+que je ne faillirai pas!
+
+Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant
+leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient
+trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que
+j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui
+m'en donna.
+
+--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me
+suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous
+pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le
+destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien
+fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer
+à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de
+notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi
+dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la
+fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me
+suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient
+pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient
+haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que
+leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai
+vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première
+pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais
+rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.
+
+Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de
+larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me
+laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.
+
+Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur
+le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée,
+s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un
+bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan
+commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu
+et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à
+travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide,
+éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à
+plein gosier:
+
+ Chant de nos montagnes
+ Qui fais tressaillir...
+
+Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi,
+car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout
+homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant.
+Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille
+de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu
+le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement
+découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de
+l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous
+avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais,
+juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta
+interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la
+vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son
+chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible:
+
+--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts?
+
+C'était Maurice Vernex.
+
+Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le
+brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand
+que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi.
+
+Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en
+détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter
+soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots:
+
+--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de
+m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de
+diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de
+leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse
+bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts
+de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué.
+
+Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence
+se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation,
+et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver
+immédiatement ce que je voulais exprimer....
+
+--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est
+un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si
+enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme
+vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution.
+
+--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous
+avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir
+fantastique avez-vous élu domicile?
+
+--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de
+douaniers...
+
+--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres
+à la ronde.
+
+--Mais tout près, à Faucois!
+
+--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!
+
+--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois?
+
+--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en
+vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma
+poche.
+
+Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi
+efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue.
+
+--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison...
+
+--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la
+Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans,
+j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous
+dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une
+nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai
+cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la
+Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que
+l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac,
+et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante.
+
+--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter...
+
+--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier
+occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez
+pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une
+grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des
+Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma
+maison encore!
+
+Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui
+lui était propre.
+
+--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous
+offrir l'hospitalité sous votre propre toit?
+
+--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie.
+
+Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus
+embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du
+repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement
+Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé
+Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est
+lui qui me la volerait à son tour.
+
+Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous
+trahirait à aucun prix.
+
+--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême,
+poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête.
+En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me
+blâmez peut-être?
+
+--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne
+pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour
+prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de
+chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!
+
+--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être
+antérieur à la rencontre de Florence.
+
+--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...
+
+--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à
+Florence, dis-je simplement.
+
+--Ah! très-bien! de mieux en mieux!
+
+Le silence reprit.
+
+--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun,
+si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à
+l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent
+effrayer un marcheur tel que moi...
+
+--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi
+par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et
+de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le
+pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous
+avez rencontrés.
+
+Il acquiesça du geste.
+
+--Et nous allons parler de Paris!
+
+Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la
+lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au
+logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés,
+effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement
+heureux, je le crois, d'être ensemble.
+
+La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait
+de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table.
+La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la
+nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de
+bonhomie et de contentement rural indescriptible.
+
+--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en
+regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère
+que des toiles d'araignée.
+
+Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis
+que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis
+Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre.
+
+--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte.
+
+--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant.
+
+Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune
+briller sur la mer, assise à sa fenêtre.
+
+--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle.
+
+--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je
+ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé!
+
+--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en
+somme, je suis bien aise qu'il soit venu.
+
+--Moi aussi, murmura Suzanne.
+
+
+
+
+ XXXVI
+
+
+Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hôte fut d'une réserve
+presque exagérée. A peine assistait-il à nos repas, et alors la
+conversation roulait sur des sujets généraux, tels que le rendement des
+impôts, les lois de l'esthétique et la prépondérance des opinions
+religieuses en matière politique. De tels entretiens n'avaient
+assurément rien qui put paraître indiscret, et cependant le quatrième
+jour Maurice Vernex nous annonça son intention de retourner à Paris.
+
+--Qui vous presse? lui dis-je.
+
+--Des affaires laissées en souffrance... Ma présence est nécessaire pour
+les débrouiller.
+
+--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis votre arrivée vous n'avez pas
+reçu de lettres; vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention d'y
+passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue à
+votre place. Vous craignez d'être importun, et vous vous en allez par
+discrétion. Eh bien, voici le fond de ma pensée: si nous acceptions ce
+sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par conséquent, si vous
+partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que
+nous n'ayons pas usurpé.
+
+--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie.
+
+--Assurément.
+
+--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un contentement visible.
+
+Il fit venir le jour même quelques colis restés à la ville voisine, et
+une bonhomie qui nous fit grand bien à tous présida désormais à nos
+relations. Maurice était bon tireur, il avait apporté d'excellentes
+armes. Nous prîmes un rocher pour cible, et la falaise retentit
+journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups
+et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que
+nous avions fait avec du cirage.
+
+Je devais à Maurice quelques explications; nos soirées d'autrefois
+avaient amené entre nous une entente bien plus intime que celle qui
+existe d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits de tuer le temps
+ensemble. Il était dès lors au courant des chagrins domestiques de
+Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup
+plus long que je n'en savais moi-même. Un jour que nous revenions du tir
+par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlevé
+Suzanne; il m'interrompit:
+
+--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une expression de rage qui me
+saisit.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Ce n'est un secret pour personne; je suppose que les domestiques
+auront parlé.
+
+--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain de savoir comment nous avions
+été jugés.
+
+--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. Lincy était universellement
+connu pour ce qu'il est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant à
+l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué ciel et terre pour vous
+retrouver, et je suis persuadé qu'il n'y a pas renoncé.
+
+--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit deux ans auparavant. S'il
+veut l'avoir, il faudra que je sois mort.
+
+Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, et la
+conversation tomba.
+
+Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit sur notre paisible
+demeure. Nos causeries, nos promenades, notre silence même avaient pris
+un charme tout particulier. Nul ne peut se représenter ce que la
+présence de notre hôte apportait d'éléments à notre intelligence, de
+satisfaction à notre curiosité. Pendant ces deux années, nous avions
+vécu comme des parias, heureux d'oublier et d'être oubliés; nous
+rentrions ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle. Jamais
+notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne, je crois, pas plus qu'à
+moi; mais la tristesse était souvent assise à notre foyer désert. La
+venue de Maurice l'en avait bannie à jamais.
+
+Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc sourire, à
+l'expression cordiale et spirituelle de cette physionomie, au regard
+sympathique et vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le plus
+actif, le plus communicatif que puisse produire notre société, en
+restant dans les limites du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire
+de ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien n'était plus correct
+que sa tenue et son langage, et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa
+façon d'être avec tous, grands et petits.
+
+Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les bains de mer, et je
+mûrissais le plan d'une cabine en planches à mi-chemin de la falaise,
+quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé. Il était en tenue de
+gala et pétrissait la visière d'une casquette de livrée, échappée je ne
+sais comment aux vicissitudes de nos évasions.
+
+--J'ai une demande à formuler à monsieur, me dit-il avec une gravité
+surprenante.
+
+--Formulez, mon ami, formulez votre demande.
+
+--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex demeure ici, moi, je demeure
+dans la grange...
+
+--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps de troquer vos appartements?
+
+--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être, si monsieur voulait bien
+m'accorder son agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais bien
+aimé épouser Félicie.
+
+Épouser Félicie, demeurer dans la grange... Je ne saisis pas tout
+d'abord le rapport occulte entre ces deux idées.
+
+--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent, faut-il supposer, car
+Pierre, avec sa bonté ordinaire, vint à mon secours.
+
+--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais plus dans la grange.
+
+--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais Félicie n'est pas
+très-jeune, et vous-même...
+
+--Félicie a cinquante-neuf ans et demi, monsieur, et moi j'en ai
+cinquante-sept; la différence d'âge n'est pas considérable, et
+d'ailleurs ce n'est pas cela qui fait le bonheur.
+
+Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement.
+
+--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je; je serai enchanté de vous
+voir mariés. A vrai dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez
+dû y penser.
+
+--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit Pierre dont le visage s'était
+épanoui; mais elle était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée,
+ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé; mais je crois bien
+qu'à présent il n'y aura plus de bisbille entre nous.
+
+--La demoiselle consent? dis-je avec une gravité comique.
+
+--Oui, monsieur, elle consent, répondit Pierre, rayonnant d'aise. Elle
+va être bien contente quand je lui dirai que monsieur ne met pas
+d'obstacle.
+
+Cinq minutes après, Félicie, rougissante comme si, elle n'avait eu que
+quinze printemps, vint me faire sa révérence; j'adressai un petit
+discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme ils s'en allaient, une
+réflexion me vint:
+
+--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? Nous n'avons pas six
+mois de domicile!
+
+Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me regarda d'un air piteux.
+
+--Combien avons-nous, monsieur?
+
+--Quatre mois et huit jours.
+
+--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines à attendre. Pendant ce
+temps-là, nous allons toujours faire venir nos papiers.
+
+Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part moi que ceux qui n'ont
+plus longtemps à vivre sont moins impatients de l'avenir que ceux qui
+ont de longues années devant eux, ce qui n'est pas logique absolument
+parlant. J'allai raconter ces événements à Suzanne, et je la trouvai
+dans le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant qu'elle brodait
+une immense tapisserie qu'elle s'était fait venir de la ville. Je restai
+immobile sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau qu'ils
+faisaient à eux deux. La tête brune et sérieuse du jeune homme formait
+un contraste original avec la beauté blonde et vaporeuse de Suzanne; le
+rideau de feuillage qui servait de fond, le ruisseau courant qui
+dessinait un premier plan, les couleurs vives de la laine, tout,
+jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, formait un
+ensemble «fait à souhait pour le plaisir des yeux».
+
+Il posa son livre et fit une question que je n'entendis pas. Suzanne
+leva la tête, sourit; une teinte fugitive de rose passa sur ses joues,
+ses cils châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; elle
+répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. Je restai un instant
+comme pétrifié, puis je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne
+m'avaient ni vu, ni entendu.
+
+Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu qu'ils s'aimeraient!
+
+Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre pouvaient-ils vivre
+ensemble, partager le même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions,
+échanger les mêmes sympathies, et ne pas s'aimer! Si quelque chose était
+étrange ici, c'était qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras l'un de
+l'autre au bout de huit jours! Et moi, père aveugle, niais, incapable,
+j'avais retenu cet homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais joué
+le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie au mariage. A présent,
+pourrais-je la ravir à l'amour?
+
+Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et je regardai dans le jardin;
+elle brodait, il lisait, rien n'était changé, et pourtant, à présent que
+mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette attitude paisible,
+dans ce recueillement intérieur mille nuances qui m'avaient échappé.
+
+Ils en étaient encore à la période de l'amour qui s'ignore et vit de
+lui-même. L'innocence du regard de Suzanne, la franchise de celui de
+Maurice m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient qu'amis. Combien de
+jours, combien d'heures durerait ce calme? A quel moment inconnu la
+passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en pleine jouissance de la
+jeunesse et de la vie? Demain, ce soir peut-être... Que fallait-il
+faire? Où s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient mes devoirs?
+
+Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre, pour ne pas les épier
+malgré moi, car ce rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il me
+tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais savoir à tout prix ce
+qu'ils pouvaient se dire; je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où
+nous venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus le courage de me
+retirer, de coller mes mains sur mes yeux et de me mettre à penser seul.
+
+Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice m'appelait pour le bain du
+soir. Je descendis, et je pris avec lui le chemin de la falaise; j'avais
+résolu de lui parler sans plus attendre.
+
+Quand nous eûmes atteint la crique solitaire qui nous servait de plage,
+je l'arrêtai:
+
+--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer un instant avec vous.
+
+Il me regarda non sans quelque surprise, puis s'assit sur un rocher;
+j'en fis autant.
+
+--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle amitié je vous parle, ayez
+confiance en moi, et oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons
+comme deux amis. Je regretterai toujours que vous soyez arrivé quelques
+heures trop tard, il y a trois ans... mais...
+
+Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air désespéré et me dit d'une
+voix basse:
+
+--C'est vrai, je l'aime!
+
+Il se tut.
+
+La lame brisait régulièrement sur le sable à quelques pas de nous;
+j'écoutais machinalement son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du
+flot me privait pour ainsi dire de ma puissance de réflexion. J'étais
+comme magnétisé, mon cerveau souffrait d'une si forte secousse. Je fis
+un effort violent pour secouer cette torpeur.
+
+--Vous aime-t-elle?
+
+Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon énergie.
+
+--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, mon enfant, mon ami,
+partez! Partez aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle! Si
+elle était libre, je vous la donnerais à l'instant, mais elle est
+enchaînée, vous ne pouvez que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre,
+n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez pitié d'elle et de moi.
+
+Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, j'avais peine à
+les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur.
+
+Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi étaient pleins de larmes.
+
+--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai,
+j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle
+était veuve demain, je la réclamerais de vous, mais je n'ose pas même le
+lui dire à elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais dû
+partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous
+deux, vous que je vénère autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque
+vous le voulez, je m'en irai...
+
+Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond
+de mon âme que j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui tendis la
+main, il y mit la sienne, et nous nous sentîmes liés pour la vie par un
+lien indestructible d'estime et d'amitié.
+
+Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait,
+quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, nous revînmes lentement
+vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les
+yeux.
+
+--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une voix rêveuse; si
+heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entière. Il
+n'est pas au monde de femme semblable à Suzanne. Elle n'a pas à craindre
+d'être jamais remplacée dans mon coeur. Quelle autre créature aurait
+sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction supérieure et
+sa modestie! quelle autre aurait traversé le bourbier de son épreuve
+sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule
+pouvait porter une telle infortune avec tant de dignité; seule, sa
+grande âme était capable de se développer ainsi sous l'aiguillon du
+malheur!
+
+Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression de ma pensée, et,
+plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amère,
+d'avoir livré ma fille à son bourreau, pendant que j'avais là près de
+moi l'homme que tout lui destinait!
+
+Nous marchions un peu à l'aventure le long du chemin glissant et étroit.
+
+Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que
+pour partir, et moi je n'étais guère désireux de le mettre en face de
+Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il me saisit par le bras et
+me tira brusquement en arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à
+terre, et au même instant la motte de gazon sur laquelle j'avais posé le
+pied se détacha du bord et roula sur les rochers à quarante pieds
+au-dessous.
+
+--Ces endroits sont très-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie
+détrempe les terres sans cesse minées par le vent et la poussière des
+vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit
+parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il
+avec amertume, je n'y serai plus!
+
+--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; votre bonne pensée ne
+restera point stérile.
+
+L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes la maison d'un pas rapide.
+
+--Quel temps! murmura Maurice en me regardant avec une expression de
+prière humble et soumise.
+
+--Vous partirez demain, lui dis-je à voix basse. Il me serra la main, et
+nous entrâmes.
+
+
+
+
+ XXXVII
+
+
+--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne; vous avez été bien
+longtemps.
+
+--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse; c'est notre ami
+qui m'a sauvé en me retenant au moment dangereux.
+
+Le regard de ma fille chargé de reconnaissance glissa sur moi, et se
+posa un instant sur le visage défait de Maurice.
+
+--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin de vous sécher, et même
+je crois de vous réchauffer.
+
+Le repas fut morne: nous n'avions pas le courage de feindre une gaieté
+dont nous étions si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par rire et
+plaisanter, comme d'habitude, se laissa gagner bientôt à notre gravité,
+et pressa le service pour avoir plus tôt fini.
+
+Après le dîner, nous nous réunîmes dans notre petit salon, et ma fille
+fit faire une flambée pour chasser l'humidité qui pénétrait partout. La
+flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au milieu de la vaste cheminée,
+et un semblant de confort régna dans le salon. Maurice prit son courage
+à deux mains.
+
+--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera pas si mauvais demain
+pour mon voyage.
+
+--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher d'importance.
+
+--Non, un voyage.
+
+Ma fille s'était redressée et regardait le jeune homme avec anxiété.
+
+--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser lever les yeux.
+
+--Pour Paris! répéta Suzanne.
+
+Elle joignit les mains sur ses genoux et nous regarda tour à tour.
+
+--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une voix singulièrement
+altérée.
+
+--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le mensonge s'arrêta dans ma
+gorge.
+
+--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en
+s'adressant à moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui,
+ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime,
+et je l'aime!
+
+Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre nous, très-pâle, son
+visage contracté, éclairé par les flammes capricieuses du foyer, elle
+avait l'air de quelque divinité païenne acceptant un sacrifice.
+
+Maurice, éperdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrêta du
+geste:
+
+--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me
+désignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous
+le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent
+respecter en aimant, qui préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur
+propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il
+ennoblit l'âme et la rapproche de la perfection autant qu'il est
+possible à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné une seconde
+vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bénis,
+Maurice, et je vous aime.
+
+Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais.
+Qu'avais-je à dire?
+
+--Mon père vous a ordonné de partir? C'était son devoir; moi, je vous
+prie de rester; peut-être mon père y consentira-t-il quand je lui aurai
+parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour
+même de son arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux
+l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais
+jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs.
+
+Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait été une des plus
+pures de ma vie.
+
+--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par
+surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je
+suis, nous vivrons comme nous avons vécu; s'il trouve l'épreuve pénible,
+qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma vie s'en
+ira avec lui!
+
+Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je n'eus pas le courage de le
+prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et
+s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette câlinerie
+irrésistible qui lui était restée de son enfance.
+
+--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, j'ai été bien malheureuse;
+me suis-je jamais plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un rayon de
+joie qui me vient du ciel; je me croyais condamnée à l'éternelle
+solitude; toi et moi, nous devions voguer à jamais par le monde sans
+port et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai trouvé le repos...
+Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connaître, celui
+d'aimer dans le présent, de toute la pureté de mon âme, avec le devoir
+et l'honneur pour étoiles? Dis, le veux-tu?
+
+Elle me regardait avec des yeux, de femme mûrie par la douleur, et qui
+sait ce qu'elle veut...
+
+--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai mal mariée, je n'ai pas le
+droit de te contraindre.
+
+Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le temps daller jusqu'à
+l'escalier, quand je sentis la main de Maurice me retenir:
+
+--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en irai demain, venez assister
+à nos adieux.
+
+Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et se laissa glisser à mes
+genoux. Je la reçus à moitié route.
+
+--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, cher père,--j'avais fait ce
+beau rêve,--il est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, je ne
+croyais pas mal faire.
+
+--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que nous sommés malheureux!
+
+Après un montent de trouble, Maurice s'approcha de moi.
+
+--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été heureux, bien heureux de vous
+nommer mon père. Tâchez qu'elle soit heureuse!
+
+--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant la main au jeune homme, au
+revoir. Quoi qu'il arrive, nous nous reverrons.
+
+La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf heures, mais nous nous
+séparâmes aussitôt, sur la convention de ne pas revenir sur ces adieux
+le lendemain.
+
+Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre qui s'efforçait de mettre
+tout le zèle possible dans son service du soir.
+
+--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me dit-il; la lettre est
+partie. M. le maire a eu la bonté de m'indiquer toutes les formalités.
+J'ai écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, quelle affaire
+qu'un mariage!
+
+J'avais le coeur trop serré pour lui répondre. Je me hâtai de le
+congédier.
+
+Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée, j'entendis un bruit insolite.
+Comme je ne dormais pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma porte et
+je prêtai l'oreille. On parlait dans la chambre de Suzanne. J'allumai
+vite une bougie et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis
+recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans frapper, je levai le
+loquet, fermeture unique et primitive de toutes nos chambres, et je vis
+Suzanne, assise sur son séant, en proie à une fièvre violente. Elle
+gesticulait vivement, et parlait à voix haute. La vue de ma lumière lui
+fit détourner la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma, et reprit ses
+discours incohérents:
+
+--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque en bredouillant; je n'ai
+rien fait de mal! Qu'est-ce que je veux? rien de mal! Alors pourquoi mon
+père est-il si cruel? Vous savez bien, Maurice, que je suis une honnête
+femme,--vous-savez bien que je tiendrai mon serment. Partez, partez;
+allez vite, il ne faut pas mécontenter mon père! Il a été si bon pour
+moi. Il souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez, allez!
+
+Et une plainte longue, douloureuse, succédait à ces discours. Je ne
+savais que faire; je fis lever Félicie, pour employer quelque remède
+domestique, de ceux qu'on a sous la main, et Pierre partit aussitôt pour
+la ville, afin de ramener un médecin.
+
+Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le rencontrai dans la salle,
+tremblant d'émotion et d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en
+était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de son désespoir.
+
+--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte, me dit-il, je resterai en
+dehors, mais laissez-moi l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce que
+je souffrirais si vous me défendiez de rester là.
+
+Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour se soutenir.
+
+--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne dont le délire augmentait,
+c'est mon mari malgré tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux
+pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de suite. Père, cria-t-elle,
+tu n'es pas là... je lui tenais les mains. Ah! le misérable, il
+m'entraîne, il va m'enlever, père... Je ne veux pas, non, non...
+Maurice!
+
+Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un appel désespéré. Maurice n'y
+résista pas, il bondit dans la chambre et se laissa tomber à genoux près
+du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait reconnu aucun de nous, poussa
+un cri de joie, lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue sur ses
+cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent une douceur céleste:
+
+--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, tu ne me laisseras pas
+enlever?
+
+Non, non, répétait Maurice éperdu. Je ne veux pas aller avec lui.
+Assieds-toi là.
+
+Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle murmura encore quelques
+paroles incompréhensibles, puis se laissa retomber sur l'oreiller, et
+s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis plus profond, toujours
+sans quitter la main de Maurice.
+
+Au petit jour, le médecin arriva. Il examina Suzanne pendant son sommeil
+et ne voulut pas qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager à
+une forte commotion; la moindre émotion pouvait provoquer une fièvre
+cérébrale; mais avec un repos parfait, il n'y avait probablement rien à
+craindre.
+
+--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche à Vernex, qu'il prit
+pour mon gendre, pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On la
+tuerait, et ce ne serait pas long.
+
+Il se retira après avoir prescrit une potion calmante.
+
+Suzanne dormait tranquillement. Un peu de rougeur à ses joues, un peu de
+chaleur à ses mains étaient les seules traces de la terrible secousse de
+la nuit; au premier mouvement qu'avait fait Maurice pour retirer sa main
+elle l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement douloureux.
+
+Il me regarda de cet air soumis et malheureux qui me fendait l'âme.
+
+--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi qui vous conjure de rester.
+
+Il me remercia d'un mouvement des lèvres, puis détourna son visage et le
+plongea dans l'oreiller de Suzanne, sans parler.
+
+
+
+
+ XXXVIII
+
+
+Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut qu'un vague souvenir de ce qui
+s'était passé. La vue de Maurice la troubla tellement, que je crus une
+explication nécessaire:
+
+--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je; j'ai prié notre ami de
+rester pour m'aider à te soigner.
+
+Elle se rappela soudain, devint rouge, puis pâle. Son cerveau affaibli
+ne lui permit pas de longues réflexions; elle se laissa aller sur
+l'oreiller avec un air heureux:
+
+--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont elle avait lâché la main en
+ouvrant les yeux..
+
+Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre sans dire un mot. Ma
+fille n'insista pas, et il ne fut plus question de départ.
+
+Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent encore. Elle avait le
+délire à la même heure, et se débattait contre son mari qui voulait
+l'enlever. La voix et la main de Maurice seules pouvaient ramener le
+calme. J'appris alors, par la force de cette obsession, quelles
+épouvantes ma pauvre enfant avait subies en silence. Que de fois, depuis
+notre fuite, elle avait dû s'éveiller en sursaut, glacée par l'angoisse
+de voir son mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations inconscientes
+me livrèrent son secret, et je reconnus que, pour se taire et paraître
+joyeuse, elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus de son âge.
+
+J'appris encore autre chose, et cette découverte jeta sur mon esprit une
+teinte de mélancolie qui fut longue à dissiper: j'appris que du jour où
+notre enfant aime, nous autres parents, nous ne sommes plus que bien peu
+de chose auprès de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné d'assez rudes
+leçons pour que j'eusse le courage d'envisager ma peine et de tâcher de
+lui trouver un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: un
+autre père l'eût peut-être fait; moi je me contentai de reconnaître que
+plus l'enfant élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure,
+plus l'amour a de prise sur ce jeune coeur, et plus, par conséquent,
+nous pauvres vieux, devons passer au second plan. Je reconnus aussi que,
+si Suzanne avait donné le meilleur de son âme à ce jeune homme, elle
+m'avait gardé pour dédommagement toutes les adorables caresses, toutes
+les grâces charmantes que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A
+Maurice, elle avait donné sa vie, mais tous ses regards, toutes ses
+tendresses étaient pour son vieux père. C'est ainsi qu'elle me
+remerciait de lui avoir laissé son bonheur.
+
+Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le corps est si souple et si
+résistant! Il faut si peu de chose pour lui rendre son élasticité! A la
+fin de la semaine, elle put marcher dans le jardin et rester quelques
+heures au grand air sans trop de fatigue. Rien n'était changé dans ses
+relations avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient
+absolument satisfaits de leur sort. Elle lui tendait la main le matin et
+le soir,--il la laissait retomber aussitôt,--un indifférent n'eût jamais
+pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous cette glace, je voyais couver,
+grandissant chaque jour, une passion irrésistible qui menaçait de nous
+engloutir tous dans quelque catastrophe.
+
+J'étais résolu à n'être pas complice de la chute de ma fille. Le jour où
+j'aurais la certitude qu'il s'était passé entre eux quelque chose,
+d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant ma fortune et ne
+gardant pour moi que le souci de mon honneur. Que me fallait-il pour
+vivre? Un morceau de pain,--et pour peu de temps, car j'étais bien
+certain de ne pas résister longtemps au chagrin d'avoir perdu Suzanne.
+C'est alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était donc pour en arriver
+là que je l'avais élevée avec tant d'amour! C'était pour cela que je
+l'avais arrachée à son mari!
+
+C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours! Que de fois pendant
+que tout dormait dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai la
+chère image pour lui demander conseil! Mais je n'obtenais pas de
+réponse, car dans ce dédale de perplexités son esprit droit et honnête
+lui-même se fût perdu.
+
+Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, véritable suicide
+moral, les deux amants, encore innocents, savouraient à longs traits
+l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque recueillie sous le
+poids de ce grand bonheur d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait
+grandie et transfigurée par le rayonnement de son âme... Chère et chaste
+enfant, j'étais bien sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait
+d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus haut degré l'horreur de
+la boue. De plus que les ingénues, elle avait gardé des réalités du
+mariage un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut sur un piédestal,
+au delà des atteintes d'une passion terrestre. Maurice était le plus
+honnête, le plus chevaleresque des hommes; livrée à son respect, Suzanne
+eût pu traverser l'Océan,--mais ils n'étaient après tout que de chair et
+de sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la sève montait
+dans leur coeur!...
+
+Un jour je les regardais le long de la falaise: ils s'étaient quelque
+peu éloignés de la maison, mais toujours à portée de la vue et presque
+de la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où précisément il
+m'avait arraché à une mort peu douteuse, le jour qui avait décidé de nos
+destins: sa pensée de prévoyance n'était point restée stérile. Dès que
+Suzanne s'était remise, il était venu lui-même avec Pierre, à cet
+endroit, apporter des mottes de gazon pour en faire un parapet. Une
+investigation attentive de la falaise, vue d'en bas, lui avait démontré
+que les terres détrempées ne tenaient plus que par les racines des
+herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et c'est à cette distance qu'il
+avait établi ce mur protecteur, destiné à garder de mal les rares
+passants de la falaise, enfants du village, douaniers, et nous-mêmes. Il
+travaillait, remuant à pleines mains la terre humide de rosée qui
+laissait ses traces à ses doigts, elle le regardait, de temps en temps,
+ils se souriaient, et je devinais, à l'attitude de ma fille, qu'elle
+était satisfaite de lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le
+voir travailler comme un ouvrier.
+
+Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des conventions mondaines!
+Ils ne craignaient, ni l'un ni l'autre, les souillures du travail
+matériel. C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient leurs
+préoccupations!
+
+Je pensais à beaucoup de choses, quand la voix de Pierre me tira de ma
+rêverie:
+
+--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? me disait-il.
+
+--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel propos?
+
+--C'est que le patron d'une barque est venu demander tantôt si monsieur
+ne voulait pas se faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y va
+toutes les semaines... et aux îles anglaises presque tous les jours; ils
+sont trois patrons...
+
+--Qui font de la contrebande? interrompis-je.
+
+--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, puisqu'ils feraient payer la
+douane à monsieur!
+
+Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument. Évidemment, si je payais
+les droits de douane, je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir
+si ces droits seraient versés dans la caisse de l'Etat. Mais ce
+n'étaient pas mes affaires.
+
+--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y eût des correspondances
+régulières avec l'étranger dans ce pays perdu.
+
+--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, là-bas--Pierre indiquait
+un petit havre à quatre ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils
+vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui voyagent... Je leur ai
+dit de me rapporter des couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance.
+Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler!
+
+--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler avec des couverts en
+métal anglais! Est-ce bientôt, ajoutai-je plus poliment, que Félicie
+quitte le célibat?
+
+--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en se rengorgeant. Nous sommes
+déjà affichés.
+
+Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il y aurait six mois que nous
+habitions Faucois.
+
+--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise.
+
+--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie, et à Paris aussi.
+
+Je bondis.
+
+--A Paris? où?
+
+--A la mairie du deuxième, monsieur, rue de la Banque, puisque c'est
+notre dernier domicile.
+
+--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez perdus!
+
+--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant de plusieurs pas.
+
+Quand il se trouva acculé contre le mur, il resta les yeux fixes, les
+bras ballants. Je devais avoir l'air assez farouche, car il était
+littéralement muet d'épouvante.
+
+--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie, vous êtes affichés rue de la
+Banque, n'est-ce pas? Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a
+intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos traces, et en voyant vos
+deux noms, il ne devine que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là
+un beau chef-d'oeuvre!...
+
+--Que faut-il faire, monsieur? demanda le pauvre diable complètement
+anéanti.
+
+Je restai anéanti aussi, pendant un moment qui dut lui paraître long.
+Tout à coup une idée me vint:
+
+--Il faut courir après votre contrebandier, et lui dire de tenir une
+barque prête pour nous, afin que nous quittions le pays sans perdre un
+moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on vous demandera, et dites
+que c'est une fantaisie de touriste. Mais allez donc!
+
+--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme ça,
+Félicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de
+domicile, ce sera toujours à recommencer, et nous serons vieux avant que
+monsieur ait choisi un endroit pour y rester.
+
+Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le
+temps de rire de lui, ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine
+pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien des années, et je
+n'avais pas le droit de sacrifier à mes besoins le bonheur de cet
+honnête serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout
+arranger.
+
+--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous
+viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici,
+vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres maîtres qui sont allés
+se promener aux Iles. Avez-vous compris?
+
+--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui retrouva ses jambes de
+quinze ans pour courir au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment;
+il avait pris par le plus court et s'en allait à grandes enjambées le
+long de la falaise, par le côté opposé à celui qui menait à la ville.
+
+Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler,
+sans même se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs
+êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!
+
+--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en
+aille.
+
+Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, absorbés par la
+pensée l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi
+que la décision que j'avais prise.
+
+--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux
+partout!
+
+C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de
+Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se
+troubla et disparut.
+
+--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je ne me souciais pas de le
+laisser seul avec elle.
+
+Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas pour moi autant de larcins
+à mon destin cruel? Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en
+souriant.
+
+Maurice entra dans la maison, prit les pistolets et tout ce qu'il nous
+fallait, et nous nous dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une
+demi-heure, nous nous arrêtâmes.
+
+--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice. Jamais il ne manquait une
+occasion de me faire plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était
+pas vrai.
+
+Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai les pistolets que
+je remis dans la boîte.
+
+--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant autour de lui.
+
+--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque pas de petites clefs à la
+maison, nous en trouverons une.
+
+Nous revînmes à pas lents. Le temps était gris, le vent soufflait par
+rafales. Déjà les jours précédents nous avions eu d'assez fortes
+bourrasques; la falaise était glissante; une sorte marée, la semaine
+précédente, avait roulé des blocs de rochers jusque sur le galet,
+au-dessous de nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup parce que
+j'avais la fièvre intérieurement. Maurice s'en aperçut, ôta sa vareuse
+et m'obligea, malgré mes refus, à la garder sur mes épaules, pendant
+qu'il marchait dépouillé à mon côté.
+
+--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, plus respectueux, plus
+tendre! Pourquoi faut-il que cet homme fait pour que je l'aime doive
+être mon ennemi, en me prenant mon enfant!
+
+Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en tempête et frappait de
+grands coups dans nos fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel
+vacarme au dehors que je crus à quelque accident. C'était simplement un
+volet détaché qui frappait le mur. Le tonnerre se mit aussi de la
+partie, et, pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen d'échanger une
+parole.
+
+Dès que le calme se fut un peu rétabli:
+
+--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, si la mer ne se remet pas?
+
+--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel est d'échapper aux
+poursuites.
+
+--Mais s'il y a danger? fis-je observer.
+
+--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!
+
+Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson cette phrase arrachée au
+plus profond de leurs coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette
+coïncidence. Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre de leur passion
+les emportaient malgré eux. Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se
+joignirent, et je sentis que j'allais cesser d'être le plus fort.
+
+Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des papiers pendant une partie de
+la nuit. Rien ne devait rester derrière nous qui pût trahir notre
+identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin, chacun se retira,
+brisé de fatigue, pour prendre un peu de repos. Pierre m'avait loué une
+barque. La marée serait propice à dix heures du matin, le vent était
+bon, quoique la mer fût encore houleuse du grain de la veille; mais ce
+n'était pas une considération de cet ordre qui devait nous arrêter en un
+tel moment.
+
+J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une carriole empruntée,
+afin d'épargner à ma fille la fatigue d'une longue marche. Mais, comme
+le chemin était assez mauvais devant la maison, il fut convenu qu'on la
+conduirait jusqu'à un endroit sec, un peu plus haut sur la falaise, et
+que nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes devant un frugal
+repas préparé par Félicie qui laissait tomber de grosses larmes dans les
+assiettes.
+
+--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie, lui dit Suzanne, vous serez
+mariée dans quinze jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à plaindre,
+vous!
+
+--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût vous en arriver autant! dit
+naïvement la bonne fille.
+
+Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot presque brutal dans sa
+simplicité venait de blesser sa dignité féminine. Un certain malaise
+nous saisit tous les trois.
+
+--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la bien en vue, Pierre,
+sans cela je l'oublierais.
+
+Nous terminions notre repas lorsque Pierre m'annonça la visite du
+propriétaire de là maison. Il avait vu nos bagages dans la carriole et
+venait prendre congé de nous. Comme les visites de province n'en
+finissent pas si l'on n'y met bon ordre, je sortis de la maison pour
+l'empêcher d'y entrer, et je donnai en même temps l'ordre de conduire la
+carriole à l'endroit où elle devait nous attendre. Je la vis bondir à
+droite et à gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin, et je
+descendis dans le jardin pour recevoir mon hôte importun. Maurice et
+Suzanne rentrèrent dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait le
+couvert.
+
+Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors du jardin, sur la falaise,
+me racontait ses malheurs: la pluie de la veille avait percé son toit,
+une pierre tombée lui avait tué une poule.
+
+--Vous avez bien mauvais temps pour votre voyage, me dit-il, mais voici
+des particuliers qui viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau
+temps hier non plus.
+
+Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait, et je vis arrêtée
+sur la route une voiture de louage, près de laquelle deux individus
+d'une classe que je ne pus définir se dégourdissaient les jambes au
+moyen d'un peu de gymnastique. A cent pas devant moi, abritant ses yeux
+de la main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy me regardait
+attentivement...
+
+Je sentis un coup si violent au coeur que je faillis perdre pied. Mon
+interlocuteur, qui avait remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil
+curieux.
+
+--Vous le connaissez donc, ce monsieur? fit-il.
+
+--Je crois que oui, mais il ne peut avoir grand'chose à me communiquer.
+Je vous en prie, mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils partent
+sans m'attendre, je les rejoindrai dans un instant.
+
+--Les enfants? fit le Normand d'un air futé, la jeune dame n'est donc
+pas votre femme? On disait dans le pays que c'est votre fille, c'est
+donc vrai?
+
+Je fis un geste de colère,--mon Normand s'écarta de quelques pieds,--M.
+de Lincy approchait à grands pas.
+
+--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous.
+
+Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, je descendis
+au-devant de mon gendre. Une rencontre étant inévitable, autant valait
+ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de
+m'obéir, se retira un peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près,
+mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours.
+
+--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous
+pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre
+Pierre a été roussi par le flambeau de l'hymen.
+
+J'étais décidé à jouer cartes sur table.
+
+--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la
+laisser?
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition semblable, dit
+Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est
+ma femme que je veux, et je me suis arrangé pour la ramener au domicile
+conjugal.--J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, ajouta-t-il
+avec un sourire faux sur sa face blême.
+
+Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, détendus, lui donnaient
+dix ans de plus que son âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais,
+j'en suis sûr, plus jeune que lui.
+
+--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!
+
+Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement construit par
+Maurice, je m'arrêtai, M. de Lincy se mit à faire des trous dans le
+gazon avec sa canne.
+
+--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son
+ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.
+
+--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées.
+
+Son insolence m'exaspérait.
+
+--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid, tout cela n'est que des
+phrases; j'ai la loi pour moi.
+
+Avec sa canne il fit voler dans le précipice une motte de terre arrachée
+au parapet.
+
+--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est vous et votre fille qui
+êtes en contravention.
+
+Une seconde motte suivit la première.
+
+--C'est à vous de voir si vous voulez que j'agisse légalement ou si vous
+préférez me rendre ma femme, comme il convient entre gens du monde, sans
+bruit et sans scandale.
+
+Les mottes de terre volaient toujours sous les petits coups pressés de
+sa canne.
+
+--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce mur est là pour quelque
+chose, il y a un abîme au-dessous...
+
+--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent dans les abîmes, fit-il avec
+un cynisme révoltant, cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie
+sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir le parapet avec une
+sorte de joie froidement féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un
+but dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon, comme je l'entends;
+le reste me chault peu.
+
+Il asséna un coup vigoureux à la dernière motte qui disparut; je crus
+sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de
+Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souillé.
+
+--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'êtes pas de
+force à lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche
+sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre
+de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plaît.
+
+Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et, à mon
+inexprimable douleur, j'aperçus Suzanne qui, inquiète de mon absence, se
+dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas
+d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas.
+
+--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez pas cette fois.
+
+Il s'élança vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je
+passai devant mon Normand, toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai
+le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle à
+manger, attendaient de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus.
+Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite.
+
+Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi.
+A la vue de Maurice, ses traits exprimèrent une joie railleuse plus
+horrible que tout le reste.
+
+--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout à
+l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas
+menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant délit d'adultère,
+sous le toit paternel, ce qui empêchera votre père de vous réclamer
+efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle.
+
+--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un lâche!
+
+--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me
+tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient.
+
+Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je détournai son
+bras et lui arrachai son arme.
+
+--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement séparé d'elle,
+mais moi!
+
+Lincy profitant de cette diversion, avait bondi sur sa femme et
+cherchait à l'entraîner.
+
+--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi!
+
+Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa détresse, c'est moi qu'elle
+appelait, non Maurice!
+
+--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille libre, ou je vous tue!
+
+--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il, et il essaya d'enlever
+dans ses bras Suzanne qui s'accrochait à la table.
+
+--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta la joue de Lincy.
+
+Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette de mon pistolet, et le
+coup partit,--mais dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser un de
+ceux qui m'étaient chers,--la balle se perdit dans le mur.
+
+Lincy avait quitté le bras de ma fille.
+
+--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi? Nous verrons si vous oserez
+résister à la loi.
+
+Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui,
+mais je le manquai également. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais
+de colère.
+
+--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la
+barque est prête, allez!
+
+--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant de ses bras.
+
+--Je reste pour protéger votre retraite. Suzanne fit un geste énergique
+de négation.
+
+--Partez, répétai-je avec toute mon autorité paternelle, je le veux!
+Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais,
+obtenez un divorce et mariez-vous. Allez.
+
+Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis
+pour défendre l'entrée de la maison. Ils prirent le chemin de traverse,
+et j'attendis.
+
+Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un court colloque, les deux
+agents de l'autorité l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en
+courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un geste de triomphe en me
+désignant les hommes qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la
+détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment où j'allais peut-être
+commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra
+sous Lincy, et il roula dans le précipice.
+
+Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de l'abîme nouvellement
+creusé; la terre, minée par la tempête de la veille, avait cédé sous le
+poids du misérable, précisément à l'endroit où il avait démoli
+cruellement le parapet protecteur élevé par Maurice. Au hurlement du
+malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui
+couraient dans la direction opposée, se retournèrent: ils restèrent
+pétrifiés. Les agents descendirent aussitôt, le secours fut promptement
+organisé; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne
+fut qu'un cadavre. La mort avait été instantanée, car ces rochers sont
+autant de pointes d'aiguilles.
+
+Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'étais complètement
+incapable de réfléchir. La disparition subite de cet homme dans notre
+existence était une délivrance si inattendue que mon cerveau ébranlé fut
+quelque temps à s'en remettre.
+
+--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement dès le premier
+choc.
+
+--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré cette fois; j'en porterai
+témoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de
+dessous une pierre.
+
+A présent que mon gendre était mort, il était de mon côté.
+
+Le corps de M. de Lincy fut transporté dans notre maison; mes enfants,
+car Suzanne et Maurice étaient désormais également mes enfants, se
+rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations et tout le
+lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents,
+amenés pour nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins et les
+plus puissants auxiliaires.
+
+Mon gendre fut enterré dans le cimetière de Faucois. Une grande croix de
+fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter
+des fleurs.
+
+Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car nombre d'affaires exigeaient
+notre présence. L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour
+Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au delà du bonheur qu'ils avaient
+goûté dans notre désert maritime.
+
+Elle finit cependant, cette longue année, et, sans cérémonie aucune,
+avec le docteur, notre notaire et deux employés pour témoins, je remis
+ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils.
+
+Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, malgré la catastrophe
+de la falaise, il avait procédé au mariage dès qu'il avait eu ses six
+mois de domicile.
+
+Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, depuis qu'elle n'a
+plus besoin de déployer les qualités viriles de son coeur noble et bon,
+elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses défauts se
+montrent spécialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle
+recommence pour eux les mêmes tyrannies que jadis elle exerçait sur moi
+pour ma fille; et je ne serais pas étonné, si nous sommes encore tous
+deux de ce monde, que, dans quelques années, elle me fit retourner au
+catéchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son
+arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde
+appelle Suzon pour la distinguer de sa mère.
+
+J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, à me sentir triste de
+n'être pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consolé
+depuis une découverte que j'ai faite, il y a déjà quelque temps. C'est
+que mon petit-fils, M. Robert, me préfère à son papa et même à sa maman!
+Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est
+un être jaloux et ambitieux.
+
+Quand on ne rêve pas un empire, on rêve d'être le premier et l'unique
+dans le coeur d'un bambin de quatre ans.
+
+Lisbeth est venue nous voir il y a quelque temps; elle et ma belle-mère
+se sont tellement prises en affection que je prévois un va-et-vient
+continuel sur la route du Maçonnais.
+
+Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont trouvé l'amour, le vrai,
+et, quand on le possède, le mariage est la réalisation suprême du
+bonheur sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, parce que tout
+est partagé.
+
+Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends rien, plus ils vont en
+vieillissant, plus ils s'aiment! Je suis persuadé que l'amour est comme
+le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant.
+
+Et si M. de Lincy n'était pas mort?
+
+Très-probablement je l'aurais tué, et alors, comme il le disait,
+j'aurais passé en cour d'assises.
+
+Quand je repense à cette heure si féconde en péripéties, je me dis qu'il
+a fort bien agi en démolissant le parapet de Maurice.
+
+Et maintenant je pense à ma chère femme envolée avec une douceur
+toujours croissante, car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Suzanne Normis, par Henry Gréville</title>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Suzanne Normis
+ Roman d'un père
+
+Author: Henry Gréville
+
+Release Date: January 15, 2008 [EBook #24305]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h1>SUZANNE NORMIS</h1>
+
+<h2>ROMAN D'UN PÈRE</h2>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>HENRY GRÉVILLE</h3>
+
+<h6>Huitième Edition</h6>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h4>E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4>
+
+<h5>RUE GARANCIÈRE, 8</h5>
+
+<h4>1879</h4>
+
+<h6><i>Tous droits réservés</i></h6>
+
+<br><br>
+<h2>SUZANNE NORMIS</h2>
+
+<h3>ROMAN D'UN PÈRE</h3>
+
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>...Le docteur, penché sur la poitrine haletante
+de ma pauvre femme, l'ausculta avec attention,
+puis la reposa tout doucement sur son
+oreiller.</p>
+
+<p>--Encore un peu de patience, chère madame,
+lui dit-il avec bonté: cela va déjà un peu mieux,
+et bientôt...</p>
+
+<p>Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de
+fièvre. Le docteur se tut, et pressa la main
+blanche, presque transparente qui reposait sur
+le drap.</p>
+
+<p>--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là,
+reprit-il en griffonnant une ordonnance; et
+demain, nous verrons. Je passerai dans la soirée.
+Au revoir; bon courage.</p>
+
+<p>Ma femme répondit d'une voix claire et distincte:</p>
+
+<p>--Adieu, cher docteur, merci.</p>
+
+<p>Le médecin disparaissait sous les rideaux de
+la porte; je le suivis dans le salon voisin.</p>
+
+<p>--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa
+voix et ses paroles avaient un peu
+calmé mes angoisses.</p>
+
+<p>Il se retourna vers moi, et me serra les deux
+mains... Ses bons yeux gris clair, pleins de pitié
+et de douleur, me firent l'effet de deux couteaux
+de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés
+dans la poitrine; je répétai machinalement:</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--La fièvre va tomber d'ici deux heures,
+dit-il, et ensuite... Prenez garde, ajouta-t-il en
+me serrant le bras, elle peut vous entendre...</p>
+
+<p>Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine,
+la déchirant, la torturant. Je fis un mouvement
+pour me dégager le cou; j'étouffais.</p>
+
+<p>--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez
+une fille.</p>
+
+<p>--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement
+que j'en fus étonné moi-même.</p>
+
+<p>Il me semblait que j'étais environné d'un
+océan de glace.</p>
+
+<p>--Mon pauvre ami, dit le docteur après un
+silence, elle ne souffrira pas beaucoup; le plus
+dur est passé.</p>
+
+<p>--Alors, demain?</p>
+
+<p>--Ce soir peut-être, demain matin probablement.
+Je reviendrai. Je vous demande pardon
+de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre
+ailleurs.</p>
+
+<p>--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement.
+Vous voyez, je suis calme.</p>
+
+<p>Il s'enfuit presque en courant.</p>
+
+<p>Je fis un effort inouï pour composer mon
+visage, puis je revins lentement sur mes pas.
+Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte,
+et je me retrouvai en face de ma femme.</p>
+
+<p>Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues
+anciennes et la maladie récente, malgré la mort
+qui allait me la prendre. Au fond de ses grands
+yeux bleus qui me regardaient tristement, que
+d'expressions diverses, toutes plus chères les
+unes que les autres, se retrouvaient confondues!
+Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et
+nous nous étions tant aimés... et nous n'étions
+mariés que depuis six ans!...</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme
+pendant que je me penchais sur elle, couvrant
+de baisers timides son front et ses cheveux noirs,
+si doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à
+ses genoux sur le drap brodé.</p>
+
+<p>--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma
+chérie, lui dis-je en continuant à l'embrasser afin
+qu'elle ne vit pas mon visage; je me sentais très
+calme cependant, et, sinon résigné, au moins
+prêt à tout.</p>
+
+<p>--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à
+elle-même; et quand la fièvre sera tombée, je
+m'en irai.</p>
+
+<p>Un petit piétinement derrière une porte placée
+auprès du lit me coupa la parole. La porte s'ouvrit,
+et notre fille Suzanne entra sur ses deux
+petits pieds encore incertains.</p>
+
+<p>--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui
+revient au nid, maman et papa! voilà!</p>
+
+<p>De ses toutes petites mains gantées de moufles
+en laine, elle serrait sur sa poitrine un bouquet
+de lilas blanc. La bonne qui la suivait me dit
+que, depuis le moment où elles étaient entrées
+clans le magasin de fleurs, Suzanne n'avait pas
+permis qu'on touchât à son offrande.</p>
+
+<p>La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du
+lit de sa mère qui lui souriait... et de quel sourire!
+La vieille bonne détourna la tête et se sauva
+tout à coup dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>--Je veux embrasser maman! dit Suzanne,
+en tendant les bras.</p>
+
+<p>Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit.
+Elle n'avait pas donné à sa bonne le temps de
+lui ôter sa toilette de promenade. Les petites
+bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe
+d'étoffe moutonnée, le petit chapeau de fourrure,
+toute cette blancheur lui donnait l'apparence
+d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à
+pleines mains le bouquet de lilas et le déposa
+sur la poitrine de sa mère.</p>
+
+<p>--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a
+acheté.</p>
+
+<p>Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes
+sur le lit, et se précipita au cou de sa mère.
+J'étendis les bras pour épargner à ma pauvre
+femme la secousse trop brusque.</p>
+
+<p>--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien.
+La petite fille couvrait de baisers délicats les
+cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait
+une place pour chaque baiser, et souriait après
+l'avoir déposé bien doucement. Elle fit ainsi
+tout le tour du pâle visage dont les yeux s'étaient
+fermés sous ses caresses.</p>
+
+<p>--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les
+mains.</p>
+
+<p>Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma
+part de baisers. Ma femme avait rouvert les
+yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le
+long de ses joues. Je déposai l'enfant à terre.</p>
+
+<p>--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une
+autre robe, dis-je à Suzanne.</p>
+
+<p>Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit
+le chemin de sa chambre; arrivée sur le seuil,
+elle se retourna, nous jeta une poignée de baisers,
+et disparut. La musique de sa voix nous arrivait
+comme un gazouillement... Je me hâtai de fermer
+la porte, et je revins près de ma femme.</p>
+
+<p>Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est
+en la soignant d'une longue et dangereuse maladie,
+que ma femme avait contracté la bronchite
+dont elle devait mourir. Jamais, depuis sa
+naissance, Suzanne n'avait dormi dans une autre
+chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu,
+avec ses rideaux de mousseline brodée, ses noeuds,
+ses houppes, ses franges, plus semblable à une
+bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès
+de l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches
+nous avions passées ensemble ou tour à tour,
+près de la pauvre petite qui ne pouvait pas venir
+à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à
+demeure près du lit était tout usé par les longues
+stations de la mère qui avait endormi là son enfant
+sur ses genoux.</p>
+
+<p>Et maintenant que Suzanne était sauvée,
+maintenant que son petit râtelier complet s'étalait
+triomphant dans ses rires joyeux, voilà que
+ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses,
+n'avait plus trouvé de force pour continuer son
+oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort pendant
+neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être
+laissé voler l'enfant, prenait la mère!</p>
+
+<p>Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette
+abnégation entière, je le sais... Mais nous avions
+déjà perdu deux enfants; notre premier-né avait
+été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques
+d'une bonne anglaise, et le second, un
+garçon aussi, avait été empoisonné par le lait de
+sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie
+mère pour la troisième fois, elle m'avait fait promettre
+de lui laisser élever cet enfant-là.</p>
+
+<p>--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle
+avec des yeux brillants de joie et d'espérance.</p>
+
+<p>Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix!</p>
+
+<p>Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je
+reviens m'asseoir auprès de la mère. Elle n'avait
+voulu personne auprès d'elle pendant sa maladie.
+Les femmes de chambre et les gardes-malades
+étaient sous la main, prêtes à secourir, mais nous
+étions restés seuls ensemble; aucun tiers incommode
+n'avait troublé la joie que nous éprouvions
+--même à cette heure terrible--à nous trouver
+l'un près de l'autre.</p>
+
+<p>--Comme elle est belle! dit ma femme en
+serrant la main que je venais de mettre dans la
+sienne.</p>
+
+<p>C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie
+était concentrée sur cette petite tête blonde.</p>
+
+<p>--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir;
+elle deviendra grande et belle, et elle t'aime tant!</p>
+
+<p>Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris;
+puis je me rappelai soudain que ces sortes de
+maladies amènent toujours un mieux sensible
+avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai
+sur l'oreiller, ma joue contre la joue de ma
+femme.</p>
+
+<p>--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment,
+--ce que j'ai fait, il faut que tu le continues
+promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande,
+jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici,
+--elle indiquait le petit lit;--que tu ne la confieras
+pas à une bonne, même dévouée; que son
+sommeil sera surveillé par toi, que...</p>
+
+<p>L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit,
+ferma les yeux,--je crus que c'était fini.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, je la croyais endormie,
+elle rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>--Le promets-tu? dit-elle.</p>
+
+<p>--Je le promets! répondis-je, le coeur plein
+d'un ardent dévouement. Je te le jure sur nos
+ six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant!</p>
+
+<p>--Et elle sera heureuse?</p>
+
+<p>--Elle sera heureuse, quand je devrais être
+malheureux! Au prix de tous les sacrifices, elle
+sera heureuse!</p>
+
+<p>Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur
+mon coeur, et elle me rendit mon étreinte avec
+ses deux bras passés autour de mon cou.</p>
+
+<p>--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je
+l'ai bien aimée; je crois que je l'ai aimée plus
+que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi.
+Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps
+tu n'aies été que le second dans mon coeur?</p>
+
+<p>--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me
+fâche pas; tu as bien fait; tout ce que tu as fait
+est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...</p>
+
+<p>--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme
+avec un soupir... elle serait morte!... Le docteur
+a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle!
+Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout
+ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait
+d'ombre cette chambre où nous avions
+été si heureux. C'était notre chambre nuptiale,
+cela seul eût suffi pour nous la rendre chère;
+mais elle était encore pleine d'autres souvenirs.
+Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions
+appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses
+petits pieds hésitants; le tapis bleu et blanc portait
+les traces de plus d'un joujou brisé, de plus
+d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au
+printemps... «A présent que Suzanne est si
+sage!» disait ma femme en souriant, la veille
+du jour où elle était tombée malade.</p>
+
+<p>Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai
+la veilleuse. Chaque minute m'emportait une
+part de ma chère femme, et je ne voulais pas
+d'intrus dans ces minutes solennelles..</p>
+
+<p>On vint me chercher pour dîner; je fis signe
+que je ne dînerais pas. Ma femme n'avait plus
+une notion bien exacte du temps. Elle était dans
+un demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait
+prédit le docteur.</p>
+
+<p>A huit heures, on m'apporta la petite fille,
+déshabillée, dans sa robe de nuit, les yeux gros
+de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans
+avoir embrassé «maman».</p>
+
+<p>Je la pris dans mes bras et je la penchai bien
+doucement sur la main de sa mère. Elle la baisa,
+puis remonta jusqu'au visage.</p>
+
+<p>Ma femme ouvrit les yeux: une expression
+presque sauvage passa sur sa figure; avec une
+force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant
+et la couvrit de baisers.</p>
+
+<p>--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant
+sa menotte.</p>
+
+<p>Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement,
+et elle tomba aussitôt endormie.</p>
+
+<p>Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait
+avoir oublié ce qui venait de se passer, et
+ses yeux éteints ne voyaient que le vague.</p>
+
+<p>Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et
+longues à la fois,--courtes, irréparables--et
+quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré
+dans les soixante minutes d'une heure!</p>
+
+<p>Les premières lueurs du jour se glissèrent dans
+la chambre endormie. La petite n'avait pas bougé
+depuis la veille au soir. A six heures, un beau
+rayon doré passa entre les rideaux.</p>
+
+<p>Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai
+d'elle, bien près, bien près, nos deux mains
+nouées, pour un moment encore nos deux vies
+confondues...</p>
+
+<p>--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la
+voix encore endormie de Suzanne; et la petite
+fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur
+son séant. Ses deux mains rouges de santé se
+cramponnaient au bord, et soutenaient son visage
+mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés
+tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus,
+et elle riait à travers ses boucles mêlées.</p>
+
+<p>--J'aime maman! cria la voix angélique de
+notre enfant.</p>
+
+<p>A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés
+par la mort, et s'attachant à moi d'une étreinte
+désespérée:</p>
+
+<p>--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.</p>
+
+<p>--Je le jure! répondis-je éperdu.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la
+chaise placée près du berceau, était presque venue
+à bout de descendre. Ma femme relâchait
+son étreinte... elle respirait encore cependant,
+et elle comprenait... J'enlevai l'enfant, et du
+même mouvement je la déposai auprès de sa
+mère.</p>
+
+<p>--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant
+de nous étreindre encore. Elle se laissa aller sur
+son oreiller...</p>
+
+<p>Je mis dans la main de Suzanne le bouquet
+de lilas oublié la veille sur le tapis.</p>
+
+<p>--Mets cela sur ta mère, lui dis-je.
+ Effrayée par ma gravité inaccoutumée, par la
+rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas
+comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet
+sur le corps de sa mère, et se rejeta dans mes bras.</p>
+
+<p>Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier,
+--d'un geste je lui commandai le silence, et je
+lui remis l'enfant.</p>
+
+<p>Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui
+avait été mon épouse. Lorsqu'elle fut parée pour
+le cercueil, vêtue de blanc et couverte de fleurs,
+je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord
+de ce petit lit d'enfant où elle avait laissé sa vie,
+et je pleurai amèrement.</p>
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La journée s'écoula comme toutes les journées
+de ce genre; j'avais un chaos dans la tête, et je
+serrai une quantité de mains sans savoir à quels
+visages elles appartenaient. Mais le soir, que je
+redoutais confusément, m'apporta une croix bien
+lourde.</p>
+
+<p> On avait amusé Suzanne toute la journée au
+dehors de la maison; le temps étant très-beau,
+on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne,
+ce qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions,
+et elle n'avait guère demandé sa mère
+qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint
+l'heure du coucher, ce fut une autre affaire.</p>
+
+<p>--Maman! je veux voir maman! j'aime maman!
+criait la petite, qui sanglotait à fendre son
+pauvre petit coeur.</p>
+
+<p>Toutes les filles de service étaient là consternées;
+la bonne ne savait plus à quel saint se
+vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint:</p>
+
+<p>--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la
+voir; mais elle dort, et elle a très-froid; il ne faut
+pas crier, tu la rendrais malade.</p>
+
+<p>--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant
+bien fort sans cesser de pleurer, mais
+je veux la voir.</p>
+
+<p>Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai
+dans la chambre. Le beau visage de ma pauvre
+chère femme était plus beau que jamais; ses
+traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire;
+seuls les yeux étaient entourés d'une ombre violette.</p>
+
+<p>--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais
+elle a bien froid, dis-je à Suzanne, qui regardait
+les cierges avec étonnement.</p>
+
+<p> L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me
+laissa la porter jusqu'à sa mère. Soutenue par
+mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni,
+qui n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis
+elle se rejeta vers moi et m'embrassa à pleine
+bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides
+du contact récent avec la mort. Je la serrai
+comme si l'on eût voulu me l'arracher, et je courus
+avec elle dans la pièce où l'on avait transporté
+son berceau.</p>
+
+<p>Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession
+de nous-mêmes; je la caressai, elle me
+parla, et au bout d'un instant elle s'endormit.
+Au matin, ce fut bien autre chose. Suzanne
+avait oublié les impressions de la veille, ou du
+moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir.
+Elle s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa
+mère et moi... Et ses larmes recommencèrent à
+couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était
+pas auprès de son berceau, comme autrefois.</p>
+
+<p>--Maman est partie, lui disais-je en vain:
+elle reviendra, tu la reverras, mais elle est partie
+pour aller se guérir; tu sais bien qu'elle était
+malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se
+guérisse?</p>
+
+<p>--Je veux bien, criait la petite affolée de
+douleur, mais je veux aller avec elle!</p>
+
+<p>Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons
+pendant cette matinée aurait suffi à construire
+une maison. Tout cela l'amusait un moment,
+puis revenait la plainte obstinée:--Je veux
+maman.</p>
+
+<p>Elle me demanda sa mère pendant dix mois.
+Tous les jours, sans se lasser, elle répétait la
+même question et recevait la même réponse.</p>
+
+<p>Un jour, me voyant écrire:</p>
+
+<p>--Tu écris à maman? me dit-elle.</p>
+
+<p>--Pourquoi crois-tu cela?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que
+je veux la voir.</p>
+
+<p>Ah! chère petite orpheline, que de larmes
+tombèrent sur ton berceau pendant que tu dormais,
+les bras étendus, rejetée en arrière, dans
+la plénitude de la vie et de la santé! Heureusement
+tu ne les as pas vues. Comme je l'avais
+promis à ta mère, malgré bien des épreuves que
+je n'ai pu t'épargner, tu as été heureuse.</p>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>J'étais veuf depuis environ trois semaines, et
+je commençais à peine à envisager l'avenir,
+quand je reçus diverses propositions émanant
+toutes de parentes bien intentionnées, et qu'à ce
+titre je dus subir avec les dehors de la plus parfaite
+reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et
+sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse
+probablement manqué aux lois de la bienséance,
+en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis
+encore, une gaieté déplacée.</p>
+
+<p>Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous
+avions vécu dans la plus parfaite concorde, mais
+je dois avouer que, pour arriver à ce résultat,
+j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup
+du mien. Grâce à cette heureuse harmonie
+dans le passé, je vis arriver un jour madame
+Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume,
+avec un grand voile de crêpe sur son
+visage légèrement couperosé; elle commença par
+embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant
+à notre vieille bonne:</p>
+
+<p>--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec
+la dignité qui ne la quittait jamais.</p>
+
+<p>Suzanne et sa bonne disparurent; la petite,
+le coeur tant soit peu gros de se voir ainsi congédiée,
+et la bonne indignée intérieurement de
+s'entendre commander. Je dois dire que Félicie
+témoignait autant de mécontentement à recevoir
+les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne
+grâce à exécuter les miens.</p>
+
+<p>Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère
+s'assit sur le canapé, porta à ses yeux son
+mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se
+moucha et me dit:</p>
+
+<p>--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle
+pas en deuil?</p>
+
+<p>--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort
+surpris, elle est en deuil!</p>
+
+<p>--Alors, vous avez l'intention de lui faire
+porter le deuil en blanc?</p>
+
+<p>--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin,
+à mon humble avis, de faire connaissance
+avec les robes noires.</p>
+
+<p>--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma
+belle-mère. Vous êtes le maître, étant chez vous;
+cependant, j'aurais trouvé plus convenable...
+mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non!
+ajouta-t-elle en s'essuyant les yeux avec la bordure
+noire.</p>
+
+<p>Un silence embarrassant suivit, car, avec
+toute ma politesse, je me sentais incapable de
+lui accorder voix délibérative, comme elle le
+disait, dans mes propres conseils.</p>
+
+<p>--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle
+enfin; et maintenant, que comptez-vous faire de
+cette enfant?</p>
+
+<p>--Suzanne? fis-je innocemment.</p>
+
+<p>--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas
+d'autre, que je sache?</p>
+
+<p>--Non, ma chère mère; eh bien, je compte
+l'élever de mon mieux, et la rendre heureuse,
+ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse
+faite à ma pauvre femme.</p>
+
+<p>--Vous comptez l'élever... tout seul?</p>
+
+<p>--Pas absolument seul, répondis-je, non sans
+une recrudescence d'étonnement à cet interrogatoire,
+si savamment conduit. J'ai réfléchi depuis
+que ma belle-mère avait de singulières aptitudes
+pour la profession de juge d'instruction.</p>
+
+<p>Madame Gauthier déposa son mouchoir sur
+ses genoux, et commença un discours. La substance
+de ce discours, ou plutôt de ce sermon,
+était: 1° qu'une jeune fille est, de tout au
+monde, ce qu'il y a de plus difficile à diriger;
+2° qu'un homme est incapable de diriger quoi
+que ce soit, et spécialement l'éducation d'une
+jeune fille; 3° que la mère elle-même est sujette
+à commettre des erreurs dans une tâche aussi
+délicate, mais que la grand'mère, parmi toutes,
+excelle par principe à cet emploi; et, pour conclusion,
+madame Gauthier m'annonça que, par
+dévouement pour Suzanne et par pitié de mon,
+malheureux ménage mal tenu, elle avait donné
+congé de son appartement et condescendait à
+venir demeurer chez moi, pour tenir ma maison
+et élever ma fille.</p>
+
+<p>--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.</p>
+
+<p>Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché
+par l'effroi; ma belle-mère se redressa comme
+un cheval qui entend la trompette des combats:</p>
+
+<p>--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec
+un calme qui redoubla ma terreur.</p>
+
+<p>Je vis que ce serait une bataille rangée, car
+elle avait prévu ma résistance. J'avais repris
+mon sang-froid et je fis face au danger avec
+audace:</p>
+
+<p>--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant
+affectueusement les deux mains,--cette marque
+de tendresse avait un motif inavoué, peut-être
+bien le désir de m'assurer contre la possibilité
+d'un geste un peu vif,--ma chère mère,
+voilà quinze ans que vous habitez votre logement,
+il est plein des souvenirs de feu votre excellent
+époux, c'est là que vous lui avez fermé
+les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec
+vos serviteurs, votre mignonne petite chienne,
+vos meubles, tout votre passé, en un mot; je ne
+puis consentir à ce que, par un dévouement
+vraiment surhumain, vous renonciez à toutes
+ces chères attaches. Ce serait un trop grand sacrifice.</p>
+
+<p>--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier,
+j'aime assez ma petite-fille pour le faire à son
+intention.</p>
+
+<p>--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté,
+je ne puis l'accepter. Non, non, ma chère mère;
+je serais un misérable égoïste. Vous m'avez parfois
+reproché d'être entêté, ma résistance ne
+doit pas vous surprendre. C'est mon dernier
+mot. Je pressais affectueusement les deux mains
+de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je,
+de vous remercier de cette bonne pensée; je
+vous en serai toujours reconnaissant.</p>
+
+<p>Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement
+récalcitrantes, et je les reposai sur ses
+genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma
+belle-mère resta positivement pétrifiée.</p>
+
+<p>Un second silence suivit ma péroraison; mais
+cette fois je me sentais maître du terrain. Madame
+Gauthier se leva, toujours très-digne,
+rabattit son voile sur son visage et se dirigea
+vers la porte en disant:</p>
+
+<p>--Votre fille sera la première victime de votre
+entêtement, mon gendre, et vous serez la seconde.</p>
+
+<p>--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je
+devenais un profond diplomate; pour ne pas
+vouloir vous imposer une gêne de tous les instants,
+faut-il...?</p>
+
+<p>Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux:</p>
+
+<p>--Vous me croyez par trop bornée, mon
+gendre, dit-elle avec une certaine supériorité,
+--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi,
+vous avez peut-être raison, car, à coup sûr, je ne
+voudrais pas de vous chez moi!</p>
+
+<p>Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe,
+dard émoussé qui ne m'atteignit pas très-profondément.
+Cependant, comme elle ne manquait
+pas d'esprit, nous restâmes dans de bons
+termes. Mais au fond, tout au fond, elle ne me
+pardonna jamais complètement.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p> Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte..
+Nous finissions de déjeuner, Suzanne et moi, gravement
+assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et je lui
+apprenais à plier sa serviette,--art difficile
+qu'elle ne s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque
+mon domestique entra d'un air plus effaré
+que de coutume; il devait être véritablement
+ému, car il oublia de me parler à la troisième
+personne:</p>
+
+<p>--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a
+là une dame qui vous demande.</p>
+
+<p>--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est
+pas la première fois que cela arrive; pourquoi
+cet air inquiet?</p>
+
+<p>--C'est que, monsieur... elle a des malles
+sur l'omnibus.</p>
+
+<p>--Quel omnibus?</p>
+
+<p>--L'omnibus du chemin de fer, monsieur!
+Je crus que Pierre avait des hallucinations;
+son visage bouleversé me fortifiait dans cette
+idée, quand j'eus une lueur d'en haut. Je me
+dirigeai vers la fenêtre, et, écartant le rideau,
+je vis en effet un omnibus de chemin de fer,
+orné de deux ou trois malles, arrêté devant la
+porte. Je revins à Pierre, et probablement j'avais
+l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui
+eut pitié de moi:</p>
+
+<p>--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de
+payer l'omnibus? Elle s'est peut-être trompée,
+cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom;
+c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était
+pas monsieur...</p>
+
+<p>--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus,
+à présent?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait
+pas de monnaie.</p>
+
+<p>--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je
+le prends à l'heure. Et d'abord, faites entrer
+cette dame.</p>
+
+<p>Pierre introduisit la dame,--et je compris
+alors pourquoi le pauvre garçon avait été si fort
+troublé. C'était une grande femme, maigre, basanée,
+avec un châle jaune et des socques. Elle
+se précipita sur Suzanne et voulut l'embrasser;
+mais la petite, juchée dans sa haute chaise, se débattit
+à grands coups de ses petits poings fermés,
+et lui mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant,
+la femme au châle jaune se tourna vers moi avec
+un aimable sourire, et me dit, non sans un fort
+accent comtois:</p>
+
+<p>--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous
+ne me reconnaissez pas, cousin?</p>
+
+<p>Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau
+couvert de vignes, où nous allions grappiller la
+vendange, mes frères et moi, quand nous étions
+tout petits; on roulait sur l'herbe courte des
+pentes, on se poussait pour se faire tomber, et
+la cousine Lisbeth, de quelques années plus
+âgée que nous, commise à notre garde, ramassait
+les éclopés, les grondait, les embrassait, les
+mouchait parfois, les époussetait toujours, et,
+vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses
+petites ouailles récalcitrantes.</p>
+
+<p>--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant
+la main de bon coeur. Par quel hasard?</p>
+
+<p>Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de
+la Restauration,--un mouchoir à carreaux qui
+sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me
+dit:</p>
+
+<p>--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...</p>
+
+<p>Je fis un signe de tête; chose singulière, la
+banalité de cette phrase, répétée cent fois par
+jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là;
+je pouvais désormais parler de «ce malheur qui
+m'avait frappé», comme d'un malheur arrivé
+à un autre: par moments, il me semblait que ce
+n'était pas de moi qu'il était question; mais le
+soir, en rentrant dans la chambre bleue, je me
+retrouvais tout entier. Pour le moment, je me
+sentais étranger à cette part de moi-même qui
+s'absorbait si douloureusement dans le passé,
+j'étais le veuf qui reçoit des compliments de condoléance.</p>
+
+<p>--C'est pour moi que vous êtes venue à
+Paris? fis-je soudain. J'étais devenu extrêmement
+sceptique à l'endroit des dévouements.</p>
+
+<p>Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de
+brebis maigre, rougit, toussa, revint à son mouchoir
+à carreaux, tortilla le coin de son châle
+jaune et finit par dire:</p>
+
+<p>--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays
+que vous étiez resté tout seul avec cette petite
+mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez
+bien aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre
+maison en ordre...</p>
+
+<p>L'image menaçante de madame Gauthier se
+dressa devant moi, et je reculai mentalement
+devant sa vengeance.</p>
+
+<p>--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth,
+dis-je tranquillement, et nous voulons rester
+seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à
+Paris? je vous aurais engagée à aller les voir.</p>
+
+<p>Lisbeth perdit tout à fait contenance.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne,
+j'étais venue pour rester chez vous, pour vous
+rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer
+comme ça!</p>
+
+<p>La douleur de ma cousine était sincère, et
+je faillis m'y laisser prendre, mais la raison, cette
+conseillère à tête reposée, me souffla que si je
+permettais à Lisbeth de passer une nuit sous
+mon toit, je ne pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.</p>
+
+<p>--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner,
+cousine, lui dis-je, et je sonnai.</p>
+
+<p>Pendant qu'on préparait quelques réconfortants,
+Suzanne, qui s'était fait descendre de sa
+chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance
+d'abord, et puis de plus près; le bon regard
+l'attirait, le mouchoir à carreaux la repoussait,
+mais le sac fut tout-puissant, et elle finit
+par s'en approcher, le regarder avec soin, mettre
+sa menotte dedans, et en retirer parmi divers
+objets, étonnés de se voir réunis au grand jour,
+une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes
+firent sa joie, et, pour obtenir le bonheur
+de les toucher, elle se décida à se laisser
+embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses
+sincères, j'eus tout lieu de le croire.</p>
+
+<p>Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai
+ma montre.</p>
+
+<p>--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.</p>
+
+<p>--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas
+pour Paris... on dit que c'est si grand! Je m'en
+retourne.</p>
+
+<p>--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre
+omnibus est toujours en bas, il y a un train à
+quatre heures quinze; nous allons nous promener
+un peu dans ce grand Paris, et nous vous
+reconduirons au chemin de fer.</p>
+
+<p>Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je
+donnai l'ordre d'envoyer ma voiture à la gare
+pour quatre heures, et je montai dans l'omnibus
+avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de
+joie de se voir dans ce véhicule étrange et nouveau
+pour elle.</p>
+
+<p>Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth,
+ébahie, au milieu de nos merveilles; Suzanne
+voulait à toute force la faire aller dans la
+voiture à chèvres aux Champs-Élysées, et mon
+refus causa quelques larmes. Pour consoler ma
+fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus
+bizarres, tous dus à l'initiative de Suzanne: on
+mit successivement dans un plaid, acheté pour
+la circonstance, un grand bonhomme de pain
+d'épice, un coucou à réveil, un fourneau à faire
+chauffer les fers à repasser,--celui-ci était un
+désir de Lisbeth elle-même,--diverses boîtes
+de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et
+une langouste gigantesque, que Suzanne avait
+volée à l'étalage d'un marchand de comestibles
+pendant que j'achetais le coucou:</p>
+
+<p>--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne!
+avait dit la jeune vagabonde en apportant son
+butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes
+la dépassaient de toute leur longueur.</p>
+
+<p>Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et
+ses bizarres colis dans la salle d'attente, je lui
+remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un
+billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois,
+pour son bulletin de bagages, et je lui promis
+d'aller la voir avec Suzanne.</p>
+
+<p>Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et
+que d'années devaient s'écouler avant l'exécution
+de cette promesse!</p>
+
+<p>Quand je montai dans ma voiture avec ma
+fille, celle-ci fit la moue.</p>
+
+<p>--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y
+avait des fenêtres partout!</p>
+
+<p>L'autre, c'était l'omnibus.</p>
+
+<p>Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré
+ses esprits, me dit d'un air modeste en m'ouvrant
+la portière:</p>
+
+<p>--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti
+d'avoir gardé l'omnibus.</p>
+
+<p>Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû
+m'en vouloir mortellement, pleurait dans le
+train en retournant chez elle;--elle m'avait
+déjà pardonné. J'eus des remords, mais je les
+étouffai.</p>
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Je reçus encore une douzaine de propositions
+semblables; il m'en vint de tous les côtés, d'amis
+et d'inconnus, par la voie des journaux et
+par lettres anonymes. On eût dit que l'éducation
+de Suzanne était un point capital dans la
+politique européenne. Ma politique intérieure, à
+moi, me fit considérer ces ennuis comme hygiéniques
+au point de vue moral; car, dans cette
+lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis
+une fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment,
+et qui me fut plus tard d'un grand
+secours.</p>
+
+<p>A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion
+étrangère qui m'apprit à vouloir fermement,
+ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et
+l'adoration est un déplorable système d'éducation.</p>
+
+<p>Dans mon grand désir de la voir heureuse,
+j'avais oublié que sa mère,--qui savait l'aimer,
+elle,--avait dû résister quelquefois à de petits
+caprices, de légers moments d'humeur; moi,
+aveugle dans ma tendresse, j'avais tout accordé,
+me faisant patient et débonnaire, de peur de
+me voir quinteux et violent. Le résultat fut
+complètement opposé à mes prévisions, mais il
+dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère,
+car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir
+insupportable.</p>
+
+<p>C'est alors que je voulus déployer la fermeté
+nouvellement acquise, dont j'étais si fier; mais
+Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma
+première révolte,--car les rôles étaient intervertis,
+et c'est moi qui me révoltais contre sa
+tyrannie,--ma première révolte la plongea
+dans une profonde stupéfaction:</p>
+
+<p>--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas;
+je veux aller me promener!</p>
+
+<p>--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée,
+et tu ne sortiras pas.</p>
+
+<p>--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!</p>
+
+<p>Elle me regardait de ses beaux yeux bleus,
+avec une fixité étonnante, et semblait vouloir
+faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence
+de ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je
+résistais, elle me regarda encore, mais cette fois
+avec une sorte d'indignation.</p>
+
+<p>--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux
+pas ce que je veux? Est-ce possible?</p>
+
+<p>Une fois convaincue que je ne voulais pas,
+elle déploya une résistance au moins comparable
+à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à
+me faire une volonté, j'étais ébahi de voir une
+petite fille de quatre ans me tenir tête. Je recourus
+alors aux grands moyens.</p>
+
+<p>Certain jour, vers six heures, nous revenions
+d'une longue promenade à pied;--je multipliais
+ces exercices pour fortifier Suzanne qui
+grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à
+prendre sa poupée; et, après lui avoir conseillé
+à plusieurs reprises de n'en rien faire, je lui avais
+annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour.
+Elle s'était soumise à cette condition avec
+un petit air entendu qui n'annonçait rien de
+bon, et je m'attendais à un orage.</p>
+
+<p>En effet, comme nous passions sur le boulevard
+des Italiens, Suzanne me tira par la main
+et me dit:</p>
+
+<p>--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.</p>
+
+<p>Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient
+que le moment de la lutte était venu.
+Je lui répondis tranquillement:</p>
+
+<p>--Tu sais que tu dois la porter toi-même
+jusqu'à la maison.</p>
+
+<p>Suzanne se remit en marche sans répondre.
+Deux minutes après, elle réitéra sa demande, et
+je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à marcher
+en silence, et je m'applaudissais du succès
+de ma fermeté lorsque tout à coup mon jeune
+démon s'arrête, se campe fermement sur ses
+deux petites jambes, et d'une voix claire comme
+le cristal:</p>
+
+<p>--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes
+ma poupée.</p>
+
+<p>Au son de cette voix vibrante, deux ou trois
+passants s'étaient retournés; j'étais fort embarrassé,
+et certes, si j'avais pu me tirer de là par
+un sacrifice d'argent, j'aurais probablement
+écorné sans regret ma fortune. Mais nul secours
+n'était possible. Je pris donc ma fille par la
+main et je voulus presser le pas... Elle se laissa
+tomber sur l'asphalte, s'assit résolument par
+terre, mit sa poupée devant elle et me cria, de
+cette même voix perçante:</p>
+
+<p>--Je ne marcherai pas!</p>
+
+<p>Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle
+qui grossissait autour de nous; les uns prenaient
+parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je courais
+risque d'être invectivé par quelque gamin
+si la scène se prolongeait un instant de plus...
+J'appelai toute ma raison à moi, j'enlevai la
+petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de
+laisser la poupée à terre, et je sautai dans une
+calèche qui passait.</p>
+
+<p>--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en
+lançant dans la calèche la poupée qu'il tenait
+par une jambe.</p>
+
+<p>Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son
+jouet; je le lui enlevai et je le rejetai sur le macadam,
+où il fut broyé à l'instant par une voiture.</p>
+
+<p>--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en
+larmes.</p>
+
+<p>--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un
+ton sévère, et tu savais que je ne la porterais
+pas.</p>
+
+<p>Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer
+ses sanglots. Elle me boudait; je ne pouvais
+apercevoir son petit visage sillonné de larmes,
+mais je sentais de temps en temps le frémissement
+de son vêtement contre le mien. Mon coeur
+saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En
+voulant briser sa résistance, avais-je perdu le
+coeur de mon enfant?</p>
+
+<p>Cependant, en dedans de moi-même, il me
+semblait avoir bien fait; nous rentrâmes à la
+maison, toujours silencieux. Je la descendis de
+voiture. Au lieu de m'embrasser, comme elle le
+faisait toujours pendant ce rapide passage dans
+mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis
+rien.</p>
+
+<p>Le dîner était servi; elle mangea peu et en
+silence; sa bonne vint la chercher pour la coucher;
+elle s'approcha, mais sans me faire aucune
+de ces caresses qui prolongeaient toujours d'un
+quart d'heure au moins son séjour auprès de
+moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et
+partit, toujours muette.</p>
+
+<p>Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si
+cette petite pouvait concevoir et conserver un
+tel ressentiment, j'avais tout à craindre de l'avenir.
+N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir
+trop exigé d'un seul coup? N'aurais-je pas
+dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une résistance
+invincible? En cette circonstance, ma
+chère femme ne serait-elle pas mécontente de
+moi?</p>
+
+<p>J'interrogeais son souvenir à toutes mes
+heures de détresse; je me dirigeai vers la chambre
+bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de
+Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur
+l'oreiller, à la place où Marie avait rendu le dernier
+soupir.</p>
+
+<p>--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que
+penses-tu de moi? Ai-je bien fait, ai-je mal fait?
+Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?</p>
+
+<p>Une larme que je ne pouvais plus retenir roula
+sur l'oreiller, et je m'assis sur le lit, bien las,
+bien triste.</p>
+
+<p>Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne.
+Je me penchai sur elle, ses grands yeux
+brillants de larmes me regardaient dans l'ombre
+des rideaux bleus; elle retint encore un sanglot,
+mais garda le silence.</p>
+
+<p>--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément
+ému. Tu ne dors pas?</p>
+
+<p>--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle,
+parce qu'elle a fait de la peine à papa. Suzanne
+a été méchante, oh! si méchante!</p>
+
+<p>Elle tourna son petit visage sur l'oreiller
+qu'elle étreignit dans ses deux bras, et son pauvre
+coeur se fendit en lourds sanglots. Je l'enlevai
+du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait
+l'air d'un ange.
+Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais
+avec moins d'amertume..</p>
+
+<p>--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton
+père? lui dis-je.</p>
+
+<p>Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore,
+craignant, parmi pardon trop vite accordé,
+de perdre le fruit de son repentir.</p>
+
+<p>--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis
+que je t'ai fait de la peine, je n'ose plus
+t'embrasser.</p>
+
+<p>Je la serrai dans mes bras pour tout de bon
+cette fois, et je l'emportai sur le lit, à la place où
+sa mère était morte.</p>
+
+<p>--Demande pardon à papa et à maman qui
+est au ciel, et à qui tu as aussi fait de la peine.</p>
+
+<p>L'enfant joignit nos deux noms dans son
+humble prière, et je sentis que ma femme était
+auprès de moi.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente
+et d'une sévérité motivée, je réussis à
+débarrasser Suzanne de ses velléités de domination;
+une année assez tourmentée fut suivie d'une
+autre plus facile, et nous entrâmes enfin dans
+une période d'apaisement qui fut pour nous le
+paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture
+et de l'écriture; cette partie de ma tâche fut
+douce et facile, car elle était désireuse de savoir;
+si j'eusse voulu la croire, nous aurions passé
+tout le jour, elle à questionner, moi à répondre.
+Mais des principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent
+à nous entraîner régulièrement partout
+où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au
+bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe
+promenade n'appartient pas encore à la poussière
+et à la cohue. C'était à deux heures de
+l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le
+gazon.</p>
+
+<p>J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne
+désirait pas d'autre société que la mienne. Elle
+regardait d'un air dédaigneux les enfants qui se
+promenaient en groupe, et me serrait la main en
+passant auprès d'eux comme pour m'exprimer
+sa joie d'être à mon côté.</p>
+
+<p>--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les
+petites filles? lui demandais-je parfois.</p>
+
+<p>Elle secouait négativement la tête et répondait:</p>
+
+<p>--J'aime mieux rester avec papa.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, elle fut vivement tentée.
+Nous étions assis au soleil, dans une allée; un
+pensionnat de petites filles, très-correct, je dois
+le dire: robes noires, ceintures bleues, petit
+toquet de velours orné d'un pompon bleu, s'arrêta
+en face de nous, et les enfants commencèrent
+une de ces rondes où les couples défilent à
+la queue leu leu sous les bras élevés de leurs compagnes.
+La chaîne gracieuse se défaisait et se
+reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre
+moi, regardait de tous ses yeux, et de temps en
+temps murmurait:</p>
+
+<p>--C'est bien joli!</p>
+
+<p>Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis
+un instant, dit deux mots à l'une des grandes,
+et celle-ci, prenant une des plus petites par la
+main, s'approcha de notre banc.</p>
+
+<p>Elle me fit une révérence,--je dis me, car la
+révérence était pour moi; et le sourire qui l'accompagnait
+revenait à ma fille.</p>
+
+<p>--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse
+consommée d'une femme du meilleur monde,
+voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec
+nous?</p>
+
+<p>La ronde continuait, avec le chant mesuré des
+fillettes; Suzanne jeta un regard de côté sur la
+chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.</p>
+
+<p>--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en
+ôtant mon chapeau à la jeune pensionnaire, si
+parfaitement élevée.</p>
+
+<p>--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant
+encore.</p>
+
+<p>Elle descendit du banc, prit la main de la
+jeune fille et s'avança vers le groupe. Le chant et
+la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les yeux
+curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur
+elle. Ma petite sauvage rougit, perdit contenance,
+retira vivement sa main, courut à moi,
+me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en»,
+le tout en moins de trente secondes.</p>
+
+<p>Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé,
+je fis un signe à Pierre, qui nous attendait
+au bout de l'avenue, et nous montâmes en voiture.</p>
+
+<p>--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette
+à mon côté et plus grave que de coutume, pourquoi
+n'as-tu pas voulu jouer avec les petites filles?</p>
+
+<p>Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution
+d'un problème véritablement au-dessus de son
+âge.</p>
+
+<p>--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là.
+Le soir même, je racontai cette petite scène à
+ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait
+jamais gardé rancune ni de ma résistance à
+ses désirs, ni de l'impertinence par laquelle elle
+avait clos jadis certaine conversation; une fois
+par semaine environ, elle venait voir Suzanne,
+et dînait avec nous. Comme l'enfant avait gardé
+l'habitude de s'endormir aussitôt après le repas,
+nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue
+que parfois la soirée me semblait longue. Aussi,
+je mettais en réserve pour ce jour tout ce que je
+pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de
+traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à
+court.</p>
+
+<p>--Cette sauvagerie, me dit sérieusement
+madame Gauthier, qui m'avait écouté sans sourciller,
+est un grand défaut chez un enfant, et
+surtout chez une fille. Il faudrait absolument en
+corriger Suzanne.</p>
+
+<p>Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante
+que voulait bien le dire madame Gauthier,
+et je hasardai avec douceur:</p>
+
+<p>--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...</p>
+
+<p>--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse
+timidité lui a fait beaucoup de tort, reprit
+dogmatiquement madame Gauthier.</p>
+
+<p>Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais
+jamais le plus fort avec ma belle-mère; aussi je
+me gardai bien de rien dire.</p>
+
+<p>--Puisque vous avez amené vous-même ce
+sujet de conversation, mon gendre, poursuivit
+madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis,
+il est grand temps de mettre Suzanne en pension.</p>
+
+<p>--En pension! m'écriai-je en bondissant sur
+ma chaise.</p>
+
+<p>--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas!
+Sa mère a été élevée en pension! Qu'avez-vous
+à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé
+de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?</p>
+
+<p>A tant d'interrogations diverses, je reconnus
+que madame Gauthier avait préparé ses batteries
+de longue main. C'était d'ailleurs son système,
+et un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne
+sais comment il se faisait toujours que je me laissais
+prendre au dépourvu.</p>
+
+<p>Mon silence lui parut de la confusion, et elle
+continua, triomphante:</p>
+
+<p>--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente,
+qui dirige à Passy une maison de premier
+ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en
+plus petit; ce sont probablement ses élèves que
+vous avez vues aujourd'hui, et auxquelles Suzanne
+a fait cette impolitesse... Dans six mois,
+vous verrez comme elle sera changée!</p>
+
+<p>--Je serai bien fâché de la voir changée,
+m'écriai-je hors de moi. Voir Suzanne pareille à
+ces petites femmes parfaites... j'en serais au désespoir,
+et puis grand merci pour votre succursale
+du Sacré-Coeur. C'était un coup monté
+alors, cette rencontre?</p>
+
+<p>--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit
+beaucoup de sa hauteur, vous n'avez pas besoin
+d'employer les grands mots pour une chose aussi
+simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre
+le Sacré-Coeur?</p>
+
+<p>--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en
+pensant que j'avais trop à dire pour l'épancher
+en une heure, et que par conséquent mieux valait
+le garder pour moi.--Je n'ai rien du tout,
+ma chère mère, repris-je avec aménité, et surtout
+je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en
+pension.</p>
+
+<p>--Mais moi, mon gendre, mon intention à
+moi n'est pas que ma petite-fille...</p>
+
+<p>--Et moi, ma chère mère, mon intention à
+moi est d'élever seul ma fille.</p>
+
+<p>J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se
+leva pour battre en retraite.</p>
+
+<p>--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la
+seconde fois que vous me rappelez que vous êtes
+le maître chez vous. C'est fort bien!</p>
+
+<p>J'avais bonne envie de lui faire observer que
+ce n'était pas ma faute, mais je me contins. Elle
+s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son enragé
+besoin de domination lui dicta, dans le silence
+des nuits sans doute, un plan machiavélique
+dont l'exécution ne se fit pas attendre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans
+fin, je fus agréablement surpris de voir madame
+Gauthier aller et venir chez nous, comme si de
+rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et
+gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher
+de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita
+à dîner.</p>
+
+<p>Cette invitation était tellement en dehors de
+ses habitudes que j'en conçus un étonnement
+mêlé de quelque terreur. La saine raison me
+démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir
+l'intention de nous empoisonner à sa table, et je
+conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand'mère.</p>
+
+<p>Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux
+ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier,
+qui firent l'accueil le plus favorable à sa
+petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs
+enfants, plus une vieille demoiselle.--Si
+cette société n'avait rien de particulièrement
+attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.</p>
+
+<p>--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère
+en causant au coin du feu, après le dîner,
+qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue
+à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis,
+afin de me distraire. Je suis bien seule à présent...</p>
+
+<p>L'idée que ma belle-mère désirait se remarier
+me traversa le cerveau, et je fus pris d'une terreur,
+calmée instantanément par la réflexion que,
+dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir
+m'épouser.</p>
+
+<p>--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant
+mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère
+était plus habile que je n'étais capable
+de le supposer, et elle me le fit bien voir.</p>
+
+<p>Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien
+amener de particulier; mais un soir, quoique
+j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai
+au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée,
+presque noire, et qui à notre entrée
+s'écria:</p>
+
+<p>--Oh! quelle beauté mignonne!</p>
+
+<p>Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait
+de toute sa hauteur, puis parut m'apercevoir
+pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia
+quelques paroles d'excuse et recula vers le coin
+du feu.</p>
+
+<p>Ce mouvement de recul, si difficile toujours,
+fut accompli avec une grâce achevée; le corps
+souple et bien modelé s'affaissa dans un fauteuil
+sans que les plis de la longue traîne eussent souffert
+le moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher
+d'admirer cette savante manoeuvre.</p>
+
+<p>Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec
+les plus aimables excuses pour son absence intempestive,
+elle me présenta à mademoiselle de
+Haags, fille d'une de ses plus anciennes amies,
+et récemment arrivée en France.</p>
+
+<p>--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère
+d'un accent triomphant, est originaire d'une
+très-vieille famille catholique de Belgique, et je
+regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle
+a été élevée au Sacré-Coeur de Louvain.</p>
+
+<p>Je murmurai quelques paroles de politesse,
+tout en maudissant intérieurement ma belle-mère
+et sa tirade.</p>
+
+<p>--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère
+de la voix la plus mélodieuse, en déployant
+un sourire adorable, des dents de perle et des
+regards à faire damner saint Antoine, est-il possible
+que vous ayez des préjugés contre nous?</p>
+
+<p>--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère,
+je vous l'abandonne.</p>
+
+<p>A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags
+se trouva placé, non près du mien,--ma belle-mère,
+je l'ai dit, était très-forte,--mais près
+de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus
+là qu'ailleurs. Je n'obtins ni regards ni conversation:
+la jolie voisine de ma fille était absorbée
+par les «grâces enfantines» de cette «adorable
+petite créature», et l'adorable petite créature,
+qui n'était pas fillette pour rien, se mit à jouer
+de sa nouvelle amie comme on joue du piano:--«Donnez-moi
+votre éventail... Prêtez-moi
+votre montre... Rattachez ma serviette... J'ai
+laissé tomber ma fourchette...»--Tout l'arsenal
+des importunités enfantines y passait. Si
+j'avais été chez moi, j'aurais mis Suzanne en
+pénitence, mais chez moi elle n'eût pas rencontré
+mademoiselle de Haags...</p>
+
+<p>Après le dîner on fit de la musique; la jeune
+Belge avait une belle voix de contralto, vibrante
+et passionnée, mais un peu théâtrale.</p>
+
+<p>--Je ne chante que de la musique sacrée, me
+dit-elle en s'excusant d'un sourire.</p>
+
+<p>Je le veux bien, mais elle la chantait comme
+un opéra.</p>
+
+<p>Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait
+jamais entendu chanter. La musique produisit
+sur elle un effet extraordinaire.</p>
+
+<p>--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle
+de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au
+milieu de félicitations unanimes.</p>
+
+<p>D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice
+murmura, plutôt qu'elle ne chanta, la
+Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique
+assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut
+complet sur l'assistance, qui se pâma d'admiration,
+mais Suzanne avait l'esprit pratique.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans
+se gêner: c'est ennuyeux. J'aime mieux quand
+vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux
+en haut.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un
+regard presque haineux, puis se précipita sur
+elle et la couvrit de caresses.</p>
+
+<p>J'étudiais cette petite scène d'un air distrait
+en apparence, mais en réalité fort investigateur.
+J'appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment
+pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On
+voulait me faire promettre de revenir quand elle
+dormirait, mais je tins bon.</p>
+
+<p>Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous,
+j'affectai de ne me souvenir de rien de ce qui
+s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla
+elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi
+qu'elle possédait une certaine fortune, de nombreux
+talents, une belle âme susceptible de tous
+les dévouements, et une aptitude particulière
+pour ramener au bien les brebis égarées.</p>
+
+<p>--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère.
+Dans sa position, elle n'a qu'à choisir
+parmi une foule de partis brillants, mais elle
+s'attache surtout aux qualités solides. Bien que
+fervente catholique, elle épousera, je le crois du
+moins, un incrédule aussi bien qu'un homme de
+sa foi.</p>
+
+<p>--Pour le convertir? dis-je sans sourire.</p>
+
+<p>--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère.
+J'étais fixé.</p>
+
+<p>Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle
+de Haags se trouvait toujours là, comblant Suzanne
+de caresses et de bonbons... elle était trop
+habile pour donner des joujoux, car c'eût été
+s'exposer à se faire rendre quelque présent de
+prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait
+pénétrée de ma présence. C'était une sorte
+d'extase muette, dont j'étais la victime, mais non
+la dupe. Heureusement les spectateurs de ce
+drame intime n'avaient pas les facultés nécessaires
+pour en constater la marche.</p>
+
+<p>Quand ma belle-mère jugea que la poire était
+mûre, elle vint chez moi pour secouer le poirier.</p>
+
+<p>--Depuis quelque temps, mon gendre, me
+dit-elle, je me reproche de ne pas vous avoir
+parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont
+des préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage
+la vie sous un point de vue plus élevé...</p>
+
+<p>Je me gardai bien de l'interrompre, et elle
+continua sans paraître embarrassée:</p>
+
+<p>--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez
+à peine trente-cinq ans... L'idée pourrait vous
+venir de vous remarier...</p>
+
+<p>Je me taisais, mais une sorte d'indignation
+qui ne présageait rien de bon me montait à la
+gorge.</p>
+
+<p>--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le
+désir de vous occuper spécialement de l'éducation
+de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de
+ces résolutions qui ne tiennent pas devant les
+nécessités de la vie sociale. Le jour où vous voudriez
+vous remarier, je vous en prie, mon cher
+ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de
+ma petite-fille, qui recevrait, soyez-en persuadé,
+une éducation au moins aussi bonne que celle
+que vous pourriez lui donner, et, de la sorte,
+votre jeune femme...</p>
+
+<p>--Je vous remercie infiniment, madame,
+dis-je froidement, car j'étais encore maître de
+moi-même; mais si vous avez oublié que votre
+fille fut ma femme et la mère de Suzanne, je
+m'en souviens, moi, et ce n'est pas mademoiselle
+de Haags qui la remplacera ici!</p>
+
+<p>--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma
+belle-mère, qui ne perdait jamais contenance.</p>
+
+<p>--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup
+plus mal.</p>
+
+<p>Madame Gauthier me lança un regard flamboyant;
+puis sa colère s'affaissa, et elle se mit à
+pleurer. Devant ses larmes, que je crus sincères,
+je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que
+m'inspirait son beau plan de campagne:</p>
+
+<p>--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit,
+comment avez-vous pu?...</p>
+
+<p>--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en
+pleurs. Vous l'élevez déplorablement, elle n'a ni
+tenue, ni manières, et par-dessus le marché
+vous allez lui donner une éducation libérale...
+Cette dernière phrase me parut obscure, et
+j'en demandai l'éclaircissement.</p>
+
+<p>--Vous ne lui ferez pas faire sa première
+communion, continua madame Gauthier, noyée
+dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez
+cause de la perdition de son âme.</p>
+
+<p>--Suzanne fera sa première communion,
+dis-je gravement, je vous en donne ma parole
+d'honneur.</p>
+
+<p>--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant
+vers moi son visage à demi consolé.</p>
+
+<p>--Positivement; j'aime trop ma fille pour
+l'exposer à rencontrer dans la vie des obstacles
+que j'aurais pu lui éviter.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût
+compris, mais elle me remercia avec tant d'effusion
+que je crus qu'elle allait m'embrasser.</p>
+
+<p>--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous
+en faire? lui dis-je pour l'apaiser.</p>
+
+<p>--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit
+pour se tirer d'affaire. C'est égal, mon
+gendre, c'est une jolie fille et une femme supérieure.</p>
+
+<p>--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à
+présent, chère mère, puisqu'il est entendu que
+Suzanne fera sa première communion, avouez
+que vous vouliez me donner en pâture au loup,
+afin de reconquérir votre petite-fille.</p>
+
+<p>Madame Gauthier murmura quelques paroles
+fort vagues, que j'acceptai comme une explication.
+Je ne revis plus mademoiselle de Haags et,
+bien mieux, je ne sus que très-longtemps après
+ce qu'elle était devenue.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Pour me remettre de cette chaude alerte, je
+m'enfuis à la campagne avec Suzanne. A vrai
+dire, c'est là que nous étions le plus heureux;
+nous y passions deux mois tous les ans, et ces
+deux mois valaient mieux à eux seuls que le reste
+de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester
+plus longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de
+m'occuper de la société par actions dont j'étais
+le gérant. Je fis alors une réflexion salutaire:</p>
+
+<p>--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me
+dis-je; à quoi bon, pour toucher un traitement
+qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de
+nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la
+chaîne, arrière le boulet! Suzanne sera toujours
+assez riche avec mes soixante-cinq mille francs
+de revenu!</p>
+
+<p>Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je
+bénis la bonne pensée qui m'inspira cette démarche.</p>
+
+<p>Nous étions donc à la campagne, libres comme
+les oiseaux de notre parc, et presque aussi
+joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment,
+malgré les années qui s'écoulaient, je me
+prenais à chercher ma femme auprès de moi;
+mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte
+d'apaisement, qui bien certainement venait
+d'elle. Je sentais que vivante, elle eût fait ce que
+je faisais, et je me répétais chaque soir: Je tiens
+ma promesse, et Suzanne est heureuse.</p>
+
+<p>Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait
+tout sans effort, sa mémoire docile la servait à
+souhait, son intelligence la rendait apte h tout
+concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté:
+l'empêcher d'apprendre trop et trop vite, afin
+de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là encore
+elle était docile, et quand je disais:
+C'est assez! elle reposait parfois le livre sur la
+table avec regret, mais elle insistait bien rarement.</p>
+
+<p>L'été fut magnifique. Nous en passâmes une
+partie en costume de jardiniers, à remuer des
+plates-bandes sous un vieux couvert de tilleuls.
+J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude,
+et jamais nouveau propriétaire n'apporta plus
+d'ardeur à la création d'un jardin. Nos jardiniers
+--les vrais--regardaient avec stupéfaction la
+mignonne Suzanne bêcher et ratisser avec une
+ardeur infatigable; elle transplantait les bégonias,
+greffait les rosiers et marcottait les oeillets,
+comme si elle eût été spécialement créée pour
+cette besogne.</p>
+
+<p>Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la
+garantir d'une courbature; nous passâmes alors
+de longues heures au bord de notre ruisseau
+d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de
+chenilles qui devenaient des papillons. Mais à
+nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un goujon,
+goujon unique et par cela même précieux, que
+Suzanne voulait à toute force faire empailler.
+Après quelques minutes de réflexion, elle le
+rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa
+mésaventure au fond des eaux, toujours est-il
+que nous n'en revîmes pas d'autres.</p>
+
+<p>L'automne vint avec ses joies bruyantes: la
+vendange, les cuvées, le teillage du lin.--Suzanne
+allait partout, un panier ou un râteau sur
+l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé
+ce jour-là, et qu'elle se procurait je ne
+sais comment. Je soupçonne cependant Pierre
+d'avoir été son complice. Il apportait dans les
+remises des paquets mystérieux qui devaient
+contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre
+n'avait jamais su rien lui refuser, si bien qu'un
+beau jour je les trouvai, dans le pressoir vide,
+perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre
+démontrait à ma fille le système ingénieux qui
+change le raisin en vin.</p>
+
+<p>A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument
+revêtus de toiles d'araignée, avec les
+araignées dedans. C'est la vieille bonne qui n'était
+pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais
+ses démonstrations de moins près.</p>
+
+<p>A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la
+campagne; je n'osais, craignant de rendre Suzanne
+encore plus sauvage, et cependant nous
+étions si bien là, tout seuls!</p>
+
+<p>Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions
+encore, elle viendrait s'installer chez nous jusqu'à
+notre retour. Je n'hésitai plus, et j'ordonnai
+de faire nos malles.</p>
+
+<p>Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour
+de son domaine, pour dire adieu à tous ses biens;
+nous nous mîmes en route un beau matin. La
+gelée blanche s'était fondue aux premiers rayons
+du soleil; mais, bien chaussés de chaudes galoches
+en bois, nous ne craignions pas la rosée.
+Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable
+coutume, et poussait à la fois des cris
+de joie et des soupirs de regret à chaque lieu de
+prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait
+un souvenir.</p>
+
+<p>--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes
+au bord du ruisseau, te rappelles-tu? c'est
+ici que nous avons pêché ce fameux goujon!
+Pauvre petit, comme il était content de se retrouver
+dans l'eau! Nous reviendrons l'année
+prochaine, dis?</p>
+
+<p>--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais
+autant qu'elle ces lieux où elle avait été si
+heureuse.</p>
+
+<p>--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant
+la vallée du regard, et le chemin où il
+pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et là
+route de la ville, et la vieille fontaine, et tout,
+tout!</p>
+
+<p>Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se
+tut, soudain sérieuse.</p>
+
+<p>--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt
+à braver ma belle-mère si Suzanne voulait rester.</p>
+
+<p>--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque
+tu es toujours avec moi. Avec papa, je suis heureuse
+partout.</p>
+
+<p>Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais
+heureux partout avec elle.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y
+compris les dîners du jeudi, qui étaient devenus
+pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses
+ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître
+que je n'y rencontrai plus rien qui de près ou
+de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.</p>
+
+<p>Ma belle-mère essaya encore de me battre en
+brèche au sujet de l'éducation de Suzanne, et,
+sur un point, elle obtint gain de cause.</p>
+
+<p>--Cette petite ne sera jamais de force à tenir
+sa place dans un salon, si vous ne lui laissez pas
+voir un peu les autres! Puisque vous ne voulez
+pas la mettre en pension, laissez-moi au moins
+la conduire à un cours de n'importe quoi, me dit
+un jour madame Gauthier.</p>
+
+<p>--Vous avez mille fois raison, chère mère,
+répondis-je aussitôt. Dès demain, je conduirai
+Suzanne à un cours d'histoire.</p>
+
+<p>--Vous-même?</p>
+
+<p>--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?</p>
+
+<p>--Vous ferez une drôle de figure au milieu
+des ouvrages d'aiguille de ces dames, je vous en
+préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui
+l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me
+confier Suzanne? Avez-vous peur que je ne l'induise
+en tentation?</p>
+
+<p>--Précisément, chère mère, en tentation de
+ces charmantes mondanités sans lesquelles nous
+sommes si heureux.</p>
+
+<p>Madame Gauthier haussa les épaules et me
+tourna le dos. Je crois même qu'entre ses dents
+elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de
+telles appréciations.</p>
+
+<p>Suzanne ne témoigna pas un empressement
+bien vif à l'idée d'aller au cours; à son hésitation,
+je dirais presque sa répugnance, je compris
+que ma belle-mère avait eu raison, et qu'il
+était temps de façonner cette jeune intelligence
+au monde qui devait être son milieu.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais l'impression étrange de
+frayeur et de gêne que j'éprouvai pour elle et
+comme elle, en la voyant traverser la salle des
+cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans
+et paraissait grande pour son âge, grâce à la finesse
+de ses attachés et à l'élégance de sa taille.
+Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions
+cette couleur,--elle avait l'air d'un flocon
+de laine tombé de quelque toison. Je restai au
+fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue,
+de la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie,
+qu'elle ne parût ridicule; à l'idée de la voir
+traverser ces rangées de chaises, il me semblait
+prendre mes propres jambes dans un dédale de
+pieds et de barreaux. Bah! Suzanne semblait
+née dans une salle de cours. Toute rouge de
+confusion, mais parfaitement sûre d'elle-même,
+à peine assise, elle se retourna et m'envoya le
+plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit
+museau.</p>
+
+<p>--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je,
+et certes ce n'est pas le même que pour
+les petits gardons,--car un garçon se fût jeté
+par terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois
+assis, n'eût plus songé qu'à dévorer sa honte!
+ Une ou deux voix féminines me tirèrent de
+cette méditation:</p>
+
+<p>--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie
+enfant!--Quel âge a-t-elle?</p>
+
+<p>La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et
+toutes les mères voulaient la connaître. Je crois
+que la vue de Pierre, en livrée dans l'antichambre,
+et le piétinement de nos chevaux dans la
+cour, entraient pour quelque peu dans cette
+sympathie... mais chut! il ne faut pas médire,
+--surtout des femmes du monde! Si elles allaient
+me rendre la pareille!</p>
+
+<p>Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de
+l'examen public; les premières fois qu'elle eut à
+répondre, elle cherchait ses réponses sur mon
+visage, et l'encouragement de mes regards lui
+donnait la force de vaincre sa timidité. Mais ceci
+fut pris en mauvaise part. Quelques dames
+soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais
+les réponses, je m'en aperçus à la froideur qu'on
+me témoigna les jours suivants; grâce à mon
+sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer
+pourtant!--j'étais le loup dans la bergerie,--
+et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme un
+vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers
+protesté de mon innocence, mais à quoi bon?
+J'expliquai de mon mieux à Suzanne la nécessité
+de ne pas me regarder pendant les leçons,
+et je l'informai, pour plus de sûreté, que dorénavant
+je resterais en arrière à une place où ma
+complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.</p>
+
+<p>--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait
+avec beaucoup d'attention, ce serait très-mal
+si tu me soufflais?</p>
+
+<p>--Certainement, mon enfant.</p>
+
+<p>--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles
+que tu fais une chose très-mal?</p>
+
+<p>--Parce que...</p>
+
+<p>Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut.
+Fallait-il expliquer à Suzanne que ces dames
+soufflaient probablement leurs filles en semblable
+circonstance, ou bien fallait-il me rejeter
+sur la faiblesse humaine en général? J'essayai de
+faire un peu de philosophie très-vague, mais
+l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait
+point de mes périphrases. Elle devint soucieuse
+et finit par me dire:</p>
+
+<p>--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne
+fais rien de mal, moi non plus, et qu'on nous
+accuse injustement. C'est très-vilain, et ces
+dames sont méchantes.</p>
+
+<p>Ah! petite logique implacable de l'enfance!
+Madame Gauthier avait bien raison de le dire:
+il était grand temps d'accoutumer Suzanne au
+monde, car plus tard elle l'eût tout bonnement
+pris en haine.</p>
+
+<p>Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce
+premier plongeon dans les épines de la société,
+et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna
+longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance
+envers les personnes étrangères qui la
+caressaient, se souvenant toujours que des étrangères,
+tout aussi aimables, nous avaient accusés,
+elle et moi, de ce que, dans son honnête petite
+âme, elle n'était pas loin de considérer comme
+une infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer
+à ces formes polies, qui cachent tant de
+choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence
+gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.</p>
+
+<p>--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être
+complimentée? lui dis-je un jour qu'elle avait
+remporté un véritable succès. Est-ce que cela
+ne te fait pas plaisir?</p>
+
+<p>--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une
+petite Minerve enjuponnée, c'est que j'aie bien
+répondu, et que tu en sois content; mais pour
+les compliments, je m'en moque!</p>
+
+<p>Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce
+pour moi! Car, lorsque Suzanne commettait
+quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.</p>
+
+<p>--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous
+en moquez? Quelle expression vulgaire!</p>
+
+<p>Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.</p>
+
+<p>--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant
+sur mes genoux pour m'embrasser. Je me
+soucie de tout ce monde comme d'un pruneau
+(elle n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils
+mentent tous les uns plus que les autres.</p>
+
+<p>J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela?
+Je le lui demandai, et, parmi une pluie de baisers,
+je recueillis des maximes dans le genre de
+celles-ci:</p>
+
+<p>--Ce sont tous des menteurs,--les dames
+surtout, et les petites filles aussi, elles n'aiment
+que les beaux habits,--et ça leur est bien égal
+de ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne
+la leur demande pas! Et voilà!</p>
+
+<p>Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément
+dans son coin, le nez en l'air, avec l'expression
+d'un sage qui rêve.</p>
+
+<p>J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à
+trente ans pour pénétrer ces vérités fondamentales,
+bases de notre société, et Suzanne à huit
+ans n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors
+je n'avais jamais assisté à un cours pour
+les demoiselles.</p>
+
+<p>En voyant combien cette philosophie était
+claire et facile, et surtout avec quelle désinvolture
+Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus
+en plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il
+est bon de s'accoutumer à ce monde dans lequel
+nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu
+comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans
+claquer des dents, et grommeler à part soi ou
+tout haut.</p>
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Trois années s'écoulèrent à peu près de la
+même façon; j'avais varié les cours; Suzanne s'y
+était faite de tout point, et à l'heure dite, elle
+venait me prendre dans mon cabinet. La voiture,
+attelée par ses ordres, nous attendait en
+bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un
+portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle
+passait sous son bras avec l'aisance d'un vieux
+diplomate. J'étais émerveillé de toute cette prévoyance,
+mais je me gardais bien de le témoigner,
+car Suzanne avait cela de commun avec
+les autres enfants que les éloges la rendaient
+gauche et sotte. Je me contentai donc de lui
+laisser faire tout ce qu'elle voulait,--et je n'eus
+qu'à m'en applaudir.</p>
+
+<p>Je la voyais passer et repasser dans la maison,
+avec sa grâce mutine, chantonnant quelque chanson
+sans paroles qu'elle se composait pour elle-même,
+et qui me charmait; elle jouait du piano,
+pas très-bien, car les difficultés du mécanisme
+l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer quand
+même, afin de s'accompagner elle-même, quand
+elle pourrait chanter pour tout de bon. Suzanne
+était de la race des oiseaux, elle en avait
+l'activité silencieuse et la voix limpide; nous
+vivions toujours ensemble, jamais lassés l'un de
+l'autre, et véritablement heureux.</p>
+
+<p>Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint
+un jeudi soir, au moment où je prenais mon
+chapeau.</p>
+
+<p>--Et cette première communion, me dit-elle,
+quand la ferons-nous?</p>
+
+<p>--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de
+suite, si vous voulez.</p>
+
+<p>--Comme vous y allez, mon gendre! On voit
+bien que vous n'êtes qu'un impur mécréant. Il
+nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.</p>
+
+<p>Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.</p>
+
+<p>--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les
+prendrons-nous?</p>
+
+<p>--Comment où? Cette année et l'année prochaine,
+ne vous déplaise!</p>
+
+<p>--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère
+mère,--c'est à vous que je pourrais reprocher
+de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment
+s'y prend-on pour éviter deux ans de catéchisme?
+Car vous savez très-bien que j'irai aussi.</p>
+
+<p>--Cela vous fera grand bien, païen que vous
+êtes.</p>
+
+<p>--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car
+je mourrais avant la fin; il est vrai que probablement,
+étant en état de grâce, j'irais tout droit
+en paradis, mais ce serait pour moi une triste
+consolation. Comment fait-on pour réduire ces
+deux années à leur plus simple expression?</p>
+
+<p>Madame Gauthier me jeta un regard investigateur,
+puis, revenant à l'examen de ses manchettes:</p>
+
+<p>--On va trouver l'archevêque.</p>
+
+<p>--Ah! et puis?</p>
+
+<p>--Et puis, on lui demande une dispense.</p>
+
+<p>--Fort bien, et puis?</p>
+
+<p>--On l'obtient.</p>
+
+<p>--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte?</p>
+
+<p>--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère
+en me regardant d'un air de défi.</p>
+
+<p>Je m'inclinai avec respect.</p>
+
+<p>--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le
+monde ne demande-t-il pas des dispenses?</p>
+
+<p>--Tout le monde n'est pas aussi mauvais
+chrétien que vous! grommela madame Gauthier.</p>
+
+<p>Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.</p>
+
+<p>--Mais encore, cette grande perte de temps,
+si onéreuse pour les parents pauvres...</p>
+
+<p>--Pour les parents pauvres on peut n'exiger
+qu'un an.</p>
+
+<p>--Ah! Et les parents riches peuvent avoir
+une dispense? De combien?</p>
+
+<p>Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son
+argument quand elle n'avait pas envie de répondre.</p>
+
+<p>--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir
+cette dispense? repris-je avec une douceur
+angélique.</p>
+
+<p>--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme,
+et elle pourra faire sa première communion
+dans six mois.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma chère mère, je vous charge
+d'apprendre à Suzanne son catéchisme dans le
+plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander
+la dispense. Vous ne direz plus, au
+moins, que je refuse de vous confier ma fille.</p>
+
+<p>Madame Gauthier me jeta un regard composé
+de deux parties de reconnaissance et huit de
+reproche, mais le mélange était fort bien fait.</p>
+
+<p>--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère
+mère, quel motif alléguerez-vous pour votre
+demande de dispense?</p>
+
+<p>--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air
+bourru, que si l'enfant n'a pas en elle et promptement
+les germes d'une religion solide, votre
+exemple la pervertira!</p>
+
+<p>--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de
+voir que les brebis galeuses ont la meilleure part
+au pâturage.</p>
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai
+mon domestique:</p>
+
+<p>--Pierre, allez acheter un petit catéchisme,
+tout de suite.</p>
+
+<p>Pierre disparut effaré, mais il revint au bout
+d'.un temps assez court, avec le livre demandé.</p>
+
+<p>--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas
+apprendre cela par demandes et réponses, le plus
+vite possible, et tu le répéteras à ta grand'mère.</p>
+
+<p>--Par coeur?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Et si je ne comprends pas?</p>
+
+<p>--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus
+tard.</p>
+
+<p>Suzanne obéit et se mit dans un coin avec
+son livre. De temps en temps, elle me regardait
+avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au
+bout et le répéta sans broncher.</p>
+
+<p>Huit jours après, nous avions la dispense.</p>
+
+<p>Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les
+difficultés de l'entreprise se présentèrent bientôt.
+ Le jeudi qui suivit l'admission de Suzanne
+parmi les néophytes, madame Gauthier arriva
+dès neuf heures du matin, avec un joli portefeuille
+en cuir de Russie, fleurant comme baume
+et tout neuf, copieusement garni de papier et de
+crayons.</p>
+
+<p>--Quel bon vent vous amène, chère mère?
+lui dis-je avec la grâce que j'apportais toujours
+dans nos relations.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle
+de l'air le plus naturel.</p>
+
+<p>--Sans doute.</p>
+
+<p>--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour
+la conduire au catéchisme.</p>
+
+<p>--Que c'est aimable à vous! Et ce petit
+meuble, à quel usage le destinez-vous? dis-je en
+désignant le portefeuille.</p>
+
+<p>--C'est pour prendre les notes, afin de faire
+les analyses.</p>
+
+<p>--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand
+vous voudrez.</p>
+
+<p>--Gomment! vous venez aussi?</p>
+
+<p>--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne
+ma fille partout?</p>
+
+<p>--Mais je croyais que vous m'aviez confié
+l'éducation religieuse...</p>
+
+<p>--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour
+m'instruire.</p>
+
+<p>Je parlais sérieusement; cependant madame
+Gauthier me jeta un regard dubitatif.</p>
+
+<p>--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez
+toujours.</p>
+
+<p>Une heure après, pendant que les filles d'un
+côté, les garçons de l'autre chantaient,--assez
+faux, je dois l'avouer,--les cantiques d'usage,
+ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte
+à côte sur des bancs de bois peu commodes, mais
+tout à fait évangéliques par leur nudité. J'admirais
+en moi-même cette simplicité, digne des
+premiers âges de l'Eglise, et propre à écarter les
+idées mondaines, quand un sacristain vint s'excuser
+de cette installation provisoire, et nous
+prévenir que la semaine suivante nous aurions
+des chaises.</p>
+
+<p>Je regrettai les bancs de bois, mais pour le
+principe seulement.</p>
+
+<p>Le catéchiste monta en chaire et récita une
+instruction, fort bien faite du reste. Dès les premiers
+mots, ma belle-mère, comme toutes les
+dames qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille,
+arboré du papier blanc, et s'était mise à
+écrire fiévreusement. Malgré les pauses habilement
+ménagées de l'orateur, ces dames prenaient
+une peine énorme. On n'entendait que le froissement
+des feuilles de papier vivement retournées,
+les coups secs des crayons et le bruissement
+des soieries chiffonnées dans le mouvement rapide
+des manches sur le vélin.</p>
+
+<p>J'observais ce spectacle avec le désintéressement
+du sage: <i>Suave mari magno</i>, lorsque je
+saisis un regard éploré de ma belle-mère.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.</p>
+
+<p>Elle me montra piteusement son cahier, où
+des lambeaux informes de phrases couraient les
+uns après les autres sans pouvoir se rattraper.</p>
+
+<p>--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai
+faire les analyses! Enfin, c'est pour m'instruire
+que je suis venu!</p>
+
+<p>Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la
+senteur trop prononcée me donna la migraine;
+je pris des notes succinctes, mais assez coordonnées
+pour aider la mémoire.</p>
+
+<p>--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en
+sortant, de quels moyens le Seigneur se sert pour
+arriver à ses fins!</p>
+
+<p>Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant,
+me sourit agréablement.</p>
+
+<p>--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer,
+de changer le portefeuille, car je serais
+voué aux migraines à perpétuité.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Ceci n'était que le commencement. Restait le
+véritable travail, la mise en oeuvre des documents
+recueillis dans ce précieux portefeuille.
+Avec la conscience qui présidait à nos actions,
+le soir venu, j'installai Suzanne devant mes
+notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce
+qu'on appelle l'analyse,--de l'instruction
+qu'elle avait entendue. De mon côté, je pris un
+journal, et je m'absorbai dans la politique.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas
+la plume grincer sur le papier, je levai les yeux.
+Suzanne avait fourré ses dix doigts dans l'épaisseur
+de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte
+qu'elle m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux.
+Son front blanc était plissé par la méditation;
+ses deux coudes, arc-boutés sur la table,
+soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune
+cerveau. Elle présentait l'image du labeur
+obstiné et infructueux.</p>
+
+<p>--Eh bien? fis-je en déposant mon journal.</p>
+
+<p>--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air
+désespéré, mais avec son énergie habituelle.</p>
+
+<p>--Rien?</p>
+
+<p>--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction,
+il me semblait avoir compris, mais à
+présent voilà de grands mots, des belles phrases.
+Je ne pourrai jamais sortir de là.</p>
+
+<p>Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait
+raison, elle ne sortirait jamais de là. Ce genre
+de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter
+des intelligences de onze à quatorze ans; il
+faut être rompu aux difficultés de l'analyse et
+du compte rendu pour discerner dans un discours
+les points qui méritent d'être notés et
+ceux qui ne sont que du développement.</p>
+
+<p>--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne.
+Elle obéit et vint s'asseoir près de moi, un
+bras sur mon épaule, poursuivre mon travail;
+mais, après un examen attentif, je ne travaillai
+pas, et j'envoyai Suzanne se coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.</p>
+
+<p>--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule,
+que Suzanne fasse des analyses?</p>
+
+<p>--Certainement, répondit-elle, cela va de
+soi.</p>
+
+<p>--A quel point de vue envisagez-vous cette
+corvée comme une nécessité?</p>
+
+<p>--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez
+pas placer votre fille au-dessous du niveau
+le plus ordinaire?</p>
+
+<p>Je méditai un instant. La nécessité de placer
+ma Suzanne au même niveau que les jeunes
+filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme
+très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu,
+ai-je dit, à ne lui créer, en ce qui dépendait de
+mon initiative, aucun obstacle futur dans la
+vie...</p>
+
+<p>--Comment font les autres petites filles?
+demandai-je à ma belle-mère.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis
+un filet de lumière.</p>
+
+<p>--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère
+mère? lui glissai-je insidieusement.</p>
+
+<p>--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les
+feriez-vous pas? riposta madame Gauthier avec
+cette verdeur qui la rendait si redoutable.</p>
+
+<p>--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas
+convaincu...</p>
+
+<p>--Eh bien! cela vous convaincra peut-être.</p>
+
+<p>Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant
+guère d'autre moyen de trancher la difficulté, je
+finis par acquiescer. Mais je voulus en échange
+avoir le coeur net de mes doutes:</p>
+
+<p>--Alors, ce sont les mamans ou les papas
+qui font ces belles analyses que tout le monde
+admire?</p>
+
+<p>--Évidemment! murmura ma belle-mère en
+haussant les épaules.</p>
+
+<p>--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent?
+Ma belle-mère me tourna le dos, ce qui était
+son argument sans réplique. Fier de mon avantage,
+je poursuivis:</p>
+
+<p>--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;
+--mais s'ils ne l'ignorent pas, c'est le cas de
+demander: qui trompe-t-on ici? Et la vérité,
+première base de la foi, et l'honneur, et la
+loyauté, qu'en faisons-nous en tout ceci?</p>
+
+<p>--Voulez-vous que je vous dise, mon
+gendre? repartit ma belle-mère en tournant vers
+moi son visage irrité; vous devriez vous faire
+protestant.</p>
+
+<p>Et elle me quitta, enchantée de sa sortie.</p>
+
+<p>Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia
+de sa plus belle écriture sur du papier vélin,
+orné de filets d'or; c'était la mode cette année-là
+pour les analyses de catéchisme; et je dois
+avouer, pour la plus grande gloire de la religion,
+que nous obtînmes le cachet d'honneur
+tout le long de l'année. Voilà où devaient me
+conduire mes études universitaires! C'est pour
+cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!</p>
+
+<p>Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la
+convention. Elle ne voulait absolument pas signer
+un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai
+à causer avec ses petites compagnes, et
+elle obtint facilement des aveux. Personne ne se
+cachait d'en agir ainsi.</p>
+
+<p>--Tout de même, papa, me dit cette puritaine,
+c'est joliment malhonnête de signer ce
+qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un
+mensonge, c'est un abus de confiance!</p>
+
+<p>--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon,
+vous êtes une petite révolutionnaire.</p>
+
+<p>--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu,
+ce qu'on en fait! Que c'est vilain!</p>
+
+<p>Je ne veux pas raconter ici les événements et
+les orages de ces six mois. Suzanne voulait tout
+comprendre, tout expliquer; sa conscience droite
+n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités,
+et, pour en arriver à nos fins, ma belle-mère
+et moi, nous eûmes parfois besoin de recourir
+à notre autorité.</p>
+
+<p>--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée,
+mais ce qu'on nous enseigne est aussi
+par trop absurde!</p>
+
+<p>Le grand jour arriva; cependant Suzanne
+n'avait accepté de son instruction religieuse que
+le côte du sentiment, mais là elle s'était donnée
+tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la
+foi, mais elle avait l'amour. Je craignis que le
+catéchisme n'eût outrepassé les limites de ce qui
+est sain et raisonnable. Les trois jours de la
+retraite l'avaient laissée brisée et comme
+anéantie.</p>
+
+<p>Le jour de la première communion lui donna
+une fièvre mystique dont je me serais assurément
+bien passé. Je n'entravai en rien cependant
+cet élan de ferveur, persuadé qu'en changeant
+de milieu, Suzanne redeviendrait ce
+qu'elle était, une petite femme très-raisonnable,
+quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut
+pas trompée, si bien qu'un beau jour, conclusion
+peu logique de ses six mois de catéchisme,
+je m'aperçus que c'était elle qui commandait le
+dîner.</p>
+
+<p>--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant!
+me dit-elle d'un air si grave, que je ne
+pus m'empêcher de lui rire au nez.</p>
+
+<p>Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle
+avait appris à s'asseoir, à marcher, à saluer
+comme une coquette consommée. Madame Gauthier
+fut enchantée, et moi aussi. Mais quand
+il fut question du catéchisme de persévérance,
+je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais.
+Je crois bien que la question des analyses fut
+pour quelque chose dans son silence.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>L'été qui suivit la première communion de
+Suzanne a pris date dans nos meilleurs souvenirs,
+et pourtant ce fut un des plus éprouvés de
+ma vie. A peine étions-nous installés à la campagne,
+que je tombai malade.</p>
+
+<p>Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais
+tout à coup il s'accentua de telle façon que je
+fus contraint de me mettre au lit: et le médecin
+de la petite ville voisine constata l'invasion
+d'une fièvre nerveuse.</p>
+
+<p>Le danger ne se montra jamais très-sérieux,
+grâce à ma robuste constitution; à peine pendant
+deux ou trois jours la maison fut-elle alarmée;
+mais la convalescence se prolongea beaucoup,
+et c'est cette convalescence qui fit notre
+félicité à tous les deux.</p>
+
+<p>Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait
+appris à doser une limonade, à mesurer la lumière
+d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres
+juste un moment avant que j'en eusse
+pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être était-ce
+un instinct héréditaire, car jamais personne
+n'avait su comme sa mère apporter la paix et la
+confiance dans une maison de malade.</p>
+
+<p>Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable,
+de sentir, plutôt que d'entendre ce
+pas léger comme le vol d'un papillon, aller et
+venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie
+partout; de voir cette main agile, encore
+potelée et déjà fine, ranger les plis du rideau,
+donner de la grâce à ma couverture, ou porter
+délicatement un bouillon dans le bol d'argent!
+Elle goûtait le bouillon de ses lèvres roses, soufflait
+dessus quand il était trop chaud, et il me
+semblait que son souffle enfantin passait dans
+mes veines avec la force et la vie renouvelées.</p>
+
+<p>--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle
+à tout moment. Sois bien sage, et ne défais pas
+ta couverture!</p>
+
+<p>Elle me lisait de longs passages de mes auteurs
+favoris, des nôtres, devrais-je dire, car
+nous avions tout mis en commun: je goûtais ses
+récits de voyages, et elle appréciait les passages
+choisis de mon vieux Montaigne. Loin de professer
+l'horreur conventionnelle pour les ouvrages qui
+pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on
+interdit aux jeunes filles, je m'efforçais par une
+pente insensiblement graduée de lui faire comprendre
+combien le mariage est chose sérieuse et irrévocable,
+combien l'amour est respectable et sacré,
+quels droits et quels devoirs la loi donne à la
+femme... elle comprenait tout et s'assimilait lentement,
+sans curiosité, les idées de mariage et de
+maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle
+ne savait pas qu'il y eût quelque chose à cacher!</p>
+
+<p>L'amour pour elle, c'était mon union avec sa
+mère: le bonheur complet, réalisable sur la
+terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel
+on dit tout, qu'on associe à toutes ses pensées,
+à tous ses actes, près duquel on dort, pour ne
+pas le quitter même pendant le repos; d'élever
+ensemble, avec les mêmes fatigues et la même
+tendresse, les enfants qui doivent vous remplacer
+dans la société... Elle me fit raconter
+mille fois ses premières années, les soins qu'elle
+nous avait coûté, comment sa mère était morte
+après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces
+récits pénétraient dans son âme, pour y
+affermir le respect de la foi conjugale et de
+l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est
+pas permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.</p>
+
+<p>Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur
+son épaule, car elle grandissait très-rapidement,
+je pus faire le tour du parterre, puis du parc;
+nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau,
+qui lui avait paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui
+elle franchissait d'un bond comme
+une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le
+pays dans un petit panier traîné par un poney
+très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours
+ensemble, heureux de ne pas nous quitter,
+nous vécûmes dans un cercle enchanté.</p>
+
+<p>--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir,
+touché jusqu'aux larmes pendant que, penchée
+sur moi, elle cherchait la page dans mon livre
+pour épargner un peu de fatigue à mes yeux
+vieillis.</p>
+
+<p>Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus
+pleins de tendresse, de bonne volonté, de douceur
+soumise, débordèrent de larmes pressées,
+et elle se laissa glisser à genoux sur le tapis.</p>
+
+<p>--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant
+dans mes bras.</p>
+
+<p>--Tu ne m'en veux donc pas, mon père
+chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux donc pas
+d'avoir fait mourir maman à la peine?</p>
+
+<p>--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant;
+d'où te vient cette pensée cruelle?</p>
+
+<p>--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant
+ses larmes qui coulaient malgré elle, j'ai pensé
+bien des fois que c'est ma faute si elle était
+morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en
+vouloir, de ne me l'avoir jamais reproché!....</p>
+
+<p>--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée;
+mais, grâce à toi, je ne me suis jamais
+senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta
+mère!</p>
+
+<p>Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de
+le dire.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Encore quatre ou cinq années de félicité à
+joindre au total de nos jours heureux, puis les
+réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma
+fièvre nerveuse m'avait laissé de longs accès de
+faiblesse, d'inexplicables lassitudes dont je ne
+m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers
+l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année,
+j'éprouvai des étouffements et des battements
+de coeur qui ne laissèrent pas que de me
+donner des craintes sérieuses.</p>
+
+<p>En cachette de ma fille, je me rendis chez
+notre ami le docteur, et je le priai de me dire au
+juste ce qu'il en était.</p>
+
+<p>--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt
+que j'ai à connaître la vérité; Suzanne n'a
+que moi,--car ma belle-rnère...</p>
+
+<p>Il m'interrompit d'un geste de la main; il la
+connaissait, cette excellente madame Gauthier,
+et savait aussi bien que moi ce que l'on pouvait
+attendre d'elle.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je
+vous, promets la vérité, toute la vérité, rien que
+la vérité, comme dans Jean Hiroux.</p>
+
+<p>Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main
+qu'il posa sur la mienne tremblait plus que de
+raison.</p>
+
+<p>L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence
+qui me parut un arrêt de mort. J'allais
+prévenir sa condamnation en la prononçant
+moi-même, lorsqu'il m'arrêta du geste:</p>
+
+<p>--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous
+croyez. C'est une maladie de coeur en effet,--très-développée,
+j'en conviens; elle peut vous
+foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser
+atteindre les limites de l'extrême vieillesse.
+C'est une affaire de coïncidence, de hasards...
+Pas d'émotions, vous savez?</p>
+
+<p>Je fis un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi
+cette recommandation? Croyez-vous qu'on se
+prépare des émotions de gaieté de coeur?</p>
+
+<p>--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne
+détestent pas ça... Pour vous, je conviens que le
+précepte est inutile.</p>
+
+<p>Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint
+pis que cela, mais le danger existait toujours. Je
+fis un effort et posai une question vitale que
+notre ami de vingt ans devait comprendre.</p>
+
+<p>--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix
+que je sentais altérée.</p>
+
+<p>--C'est dur! murmura le vieux médecin, une
+enfant à qui vous avez tout sacrifié...</p>
+
+<p>--Est-elle trop jeune?</p>
+
+<p>--Hem! on attendrait encore bien une couple
+d'années!</p>
+
+<p>--Vivrai-je autant que cela?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi
+son honnête regard:</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.</p>
+
+<p>--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle
+assez bien portante pour supporter les fatigues,
+--le coeur me manquait, je baissai la
+voix,--et les chagrins du mariage?</p>
+
+<p>--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.</p>
+
+<p>--C'est bien, mon ami, je vous remercie,
+dis-je en serrant la main de mon vieux conseiller.</p>
+
+<p>Je sortis navré.</p>
+
+<p>Ce n'était rien de penser à ma solitude, à
+l'abandon de mon foyer, à l'isolement de mes
+vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle heureuse
+comme je l'avais juré à sa mère? Je revins
+au logis le coeur plein de tristes pensées, et je
+les gardai pour moi.</p>
+
+<p>Suzanne cependant devinait que je lui cachais
+quelque chose. J'avais si rarement eu besoin de
+dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle
+me câlina, me circonvint de cent manières, sans
+m'arracher mon triste secret. A la fin, pourtant,
+pressé de toutes parts, je finis par lui dire que
+je pensais à la marier.</p>
+
+<p>--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi,
+déjà? pourquoi?</p>
+
+<p>--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un
+appui dans la vie.</p>
+
+<p>--Après toi? fi le méchant père qui parle de
+choses défendues!</p>
+
+<p>Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres
+baisers et s'assit sur mes genoux pour mieux
+m'embrasser.</p>
+
+<p>--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter,
+regarde comme je suis vieux! J'ai des cheveux
+blancs.</p>
+
+<p>--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!</p>
+
+<p>--Et j'engraisse.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du
+tout, tu es toujours mon svelte et élégant papa,
+que les dames admirent dans la rue. C'est que je
+suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens
+que jamais tu ne pourras me mettre au bras d'un
+mari qui vaille mon père!</p>
+
+<p>--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne
+suis pas trempé dans le Styx, moi, je n'ai pas
+pris de brevet d'immortalité!</p>
+
+<p>Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que
+faire. Je lui dis des folies sans nombre, mais je
+ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et beaucoup
+d'autres, à l'heure où tout le monde dormait,
+j'entendis son souffle contenu au seuil de
+la porte de ma chambre, toujours ouverte, pour
+elle.</p>
+
+<p>Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais
+paisiblement,--et plus d'une fois, pendant
+un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête
+sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre
+ma respiration oppressée.</p>
+
+<p>Je fis part à ma belle-mère du danger qui me
+menaçait, et je dois convenir qu'elle fut parfaite.
+Elle mè promit de laisser à Suzanne toute sa
+liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât
+orpheline avant que je lui eusse trouvé un
+mari, et je n'eus qu'à me louer de la bonne volonté
+qu'elle apporta à me seconder dans la tâche
+difficile de choisir cet époux.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Le moment était venu de conduire Suzanne
+dans le monde. Madame Gauthier eût volontiers
+accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais
+qu'à moi pour examiner les prétendants, et je tins
+à les accompagner partout toutes les deux.</p>
+
+<p>Malgré le peu de joie que me causait cette
+présentation dans notre société frivole, je ne pus
+me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil
+paternel lorsque pour la première fois je vis ma
+fille en costume de bal. Fidèle à ses goûts d'enfance,
+elle avait voulu du blanc, rien que du
+blanc sur toute sa charmante personne, et la
+guirlande de jasmin qui serpentait dans ses cheveux,
+sur son corsage, tout autour, d'elle, était
+bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.</p>
+
+<p>Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir
+telle qu'elle était ce jour-là. Nous allâmes un peu
+partout où l'on peut mener les jeunes filles. Au
+théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait
+grands et petits par sa grâce séduisante et le
+charme ingénu qui se dégageait d'elle. En moins
+de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants,
+qui tous furent évincés, par ma belle-mère, par
+moi ou par Suzanne elle-même.</p>
+
+<p>J'étais bien résolu à ne me laisser influencer
+par aucune considération matérielle. Si le choix
+de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre et
+inconnu, mais doué de facultés productrices, un
+de ceux qui sont créés pour grandir et se perfectionner,
+j'aurais donné mon consentement sans
+hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise
+qui dort au fond du coeur des pères aurait
+préféré un gendre mieux posé, plus riche, mieux
+apparenté.</p>
+
+<p>Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles
+impressions avec la même aisance que,
+tout enfant, elle avait déployée à son cours d'histoire.
+Je laissais à tous les prétendants acceptables
+le loisir de faire eux-mêmes leur demande,
+et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même qui
+s'était chargée de les évincer. J'avais voulu
+qu'elle connût l'émotion de se sentir demandée;
+j'avais exigé qu'elle pût peser la valeur d'une
+parole d'amour,--le tout au grand scandale
+de ma belle-mère.</p>
+
+<p>--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela
+ne s'est jamais vu! C'est monstrueux!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser
+Suzanne juger par elle-même de l'impression que
+lui fait celui qui sera son mari?</p>
+
+<p>--On ne petit pas permettre aux jeunes filles
+de parler de ces choses-la avec les hommes...</p>
+
+<p>--Avant le mariage ou après?</p>
+
+<p>Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette
+expression vulgaire n'eût pas choqué ses principes
+rigides. Mais je tins bon comme toujours.</p>
+
+<p>Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais
+trouvé mon gendre moi;--par malheur il ne
+voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais
+pas aller lui proposer ma fille.</p>
+
+<p>C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ,
+aimable bien élevé, bon musicien, joli
+garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position
+sociale était d'être, comme il le disait gentiment,
+avocat sans causes.</p>
+
+<p>--Je serai riche un jour, disait-il, avec une
+bonne grâce parfaite, à ceux qui lui demandaient
+la raison de son aversion pour le mariage; mais
+je serai riche le plus tard possible, car tout mon
+bien me viendra d'une vieille tante qui m'a élevé
+et que j'adore. Eh bien, je me marierai quand
+je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas
+faire entrer «mes espérances» au contrat, et
+actuellement personne ne me donnera sa fille
+pour mes beaux yeux!</p>
+
+<p>Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant
+de bonne humeur que j'avais été prêt plus d'une
+fois à glisser sur le terrain des invites; cet avocat
+sans causes gagnait sans s'en douter, à toute
+heure du jour, le procès de la jeunesse et de la
+gaieté contre la sagesse mondaine. Mais Suzanne
+qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le
+considérait que comme un très-aimable baryton
+et je fus contraint de renoncer à nommer Maurice
+Vernex mon gendre.</p>
+
+<p>Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre,
+et plus heureuse que moi, d'ailleurs secondée
+par le sujet lui-même elle parvint à le faire
+agréer.</p>
+
+<p>M. Paul de Lincy était le type du mari modèle,
+le mari en carton-pâte que toutes les mères
+désireuses de «bien marier» leurs filles devraient
+placer sur leur commode, sous un globe.</p>
+
+<p>C'était un beau garçon de trente-deux ans, large
+d'épaules, quelque peu ventru, mais guère, avec
+des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux
+gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel,
+grand fumeur devant tout le monde,--
+hormis les dames;--grand buveur, je l'appris
+plus tard, dans le secret de son cabinet. Ce mari
+superbe possédait une belle terre, patrimoine
+authentique de sa famille, avec un vrai château
+en pierres de taille, entouré de vrais fossés où
+coassaient de vraies grenouilles; bref, tout était
+vrai en lui et en ses appartenances.</p>
+
+<p>--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma
+belle-mère, qui me détaillait tous ces avantages
+réels.</p>
+
+<p>--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle
+avec sa vivacité accoutumée.</p>
+
+<p>--Je ne sais... peut-être quelque chose de
+moins... Suzanne est si mignonne, si frêle auprès
+de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la
+casse en lui serrant la main.</p>
+
+<p>Ma belle-mère haussa les épaules.</p>
+
+<p>--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle,
+prétendent que les femmes seules ont le privilège
+des fantaisies romanesques! Enfin, l'autorisez-vous,
+ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?</p>
+
+<p>--Laissez-moi prendre mes informations,
+dis-je, pour gagner du temps.</p>
+
+<p>--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez.
+Je sais à quoi m'en tenir, répondit madame
+Gauthier d'un air de triomphe.</p>
+
+<p>Je m'en fus secrètement sous un faux nom au
+château de Lincy; je fis un métier indigne, car
+je subornai les domestiques, et je graissai la patte
+aux aubergistes pour les faire parler. Tout le
+monde fut d'accord pour louer le jeune châtelain.
+Il payait bien, n'avait point de dettes, n'avait
+jamais amené de «demoiselles» au château;
+personne ne se souvenait de l'avoir vu malade,
+et il fréquentait la meilleure société à dix lieues à
+la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me
+reprocha amèrement d'avoir découché.</p>
+
+<p>--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un
+ton désabusé. Après dix-sept années d'une vie
+exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les
+poulaillers, probablement? Où allons-nous!</p>
+
+<p>Elle levait les bras d'une façon si comique que
+ma disposition fâcheuse n'y put tenir.</p>
+
+<p>--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je
+sans précautions oratoires.</p>
+
+<p>--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux
+baissés.</p>
+
+<p>--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?</p>
+
+<p>--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que
+les demoiselles ont le droit de penser quelque
+chose sur le compte des messieurs? répondit-elle
+avec cette drôlerie qui la rendait si amusante.</p>
+
+<p>--Quand les messieurs ont l'intention de les
+demander en mariage, répliquai-je, je crois que
+les demoiselles peuvent se permettre de les juger.</p>
+
+<p>Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma
+belle-mère avait agi sur elle pendant mon
+absence.</p>
+
+<p>M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai
+à faire sa cour. J'en avais autorisé bien
+d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais
+qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas!
+ma belle-mère était plus forte que moi à ce jeu-là!
+Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, comme
+je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain;
+il amusait Suzanne, il la faisait rire. Ils
+étaient entrés facilement dans la familiarité de
+bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble.
+Il voulait plaire, et il plaisait.</p>
+
+<p>J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi;
+je le trouvais grossier, sans avoir pourtant rien à
+lui reprocher; cette grossièreté venait du fond,
+car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être
+aurais-je tout rompu si une série de crises ne
+m'avait fort abattu. Pendant deux ou trois jours,
+je crus que la fin était venue et que j'allais mourir
+sans avoir établi Suzanne. Cette crainte et
+les instances de ma belle-mère me décidèrent.
+Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne
+elle-même, et je l'interrogeai.</p>
+
+<p>--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.</p>
+
+<p>--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.</p>
+
+<p>--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?</p>
+
+<p>--Je crois que oui, père, répondit Suzanne
+en me regardant d'un air candide.</p>
+
+<p>--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage?
+repris-je hésitant.</p>
+
+<p>Elle me regardait toujours.</p>
+
+<p>--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie
+en commun avec quelqu'un qu'on estime et qu'on
+aime...</p>
+
+<p>Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais
+pas le lui dire: devant l'innocence de ses
+yeux d'enfant, le père ne pouvait que se taire.
+C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était
+pas là; Le père fit un dernier effort.</p>
+
+<p>--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?</p>
+
+<p>Elle fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je
+honteux de cette supposition.</p>
+
+<p>Elle répondit avec sa candeur ordinaire:</p>
+
+<p>--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est
+celui-là que j'épouserais.</p>
+
+<p>Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser.
+Le lendemain, elle était fiancée, et l'on commença
+la publication des bans.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle
+vint me demander les papiers nécessaires.</p>
+
+<p>--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme,
+que c'était vous qui étiez pressé?</p>
+
+<p>Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions
+me rendaient bien malade, et je craignais d'être
+surpris avant d'avoir tout mis en ordre.</p>
+
+<p>--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je
+faire?</p>
+
+<p>--Voir votre notaire, qui s'entendra avec
+celui de M. de Lincy, et lui dire au juste ce que
+vous donnez en dot à Suzanne.</p>
+
+<p>Cette conversation me laissa rêveur, et, tout
+en roulant d'un endroit à l'autre pour les formalités
+d'usage, je me demandai ce que j'allais donner
+en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose!
+Cette idée me paraissait bien extraordinaire.
+Est-ce que tout ce que j'avais n'était pas à elle?
+Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de
+ma vie, son bien de ma propriété... C'était bien
+étrange, et, je l'avoue, bien pénible.</p>
+
+<p>Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers
+sur sa table. Il me fit asseoir en face de lui, tout
+près, à portée de ses yeux noirs et myopes, et se
+lança aussitôt au coeur de la question.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède
+deux cent mille francs du chef de sa mère, ce
+qui fait de dix à douze mille livres de rente,
+c'est un fort joli denier; que désirez-vous y
+joindre?</p>
+
+<p>--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais
+rien du tout. C'est à vous de me dire ces choses-là.
+Combien donne-t-on à sa fille en la mariant
+quand on a plus d'argent qu'on n'en peut
+dépenser?</p>
+
+<p>--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit
+mon notaire d'un air posé qui ne voulait
+pas être narquois.</p>
+
+<p>Je me taisais, il continua:</p>
+
+<p>--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai
+de donner le moins possible, et vous
+voyez, ajouta l'excellent homme en souriant,
+que je ne parle pas dans le sens de mes intérêts.</p>
+
+<p>Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder
+le feu.</p>
+
+<p>--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de
+réflexion, pourquoi me conseillez-vous ainsi?
+Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit? Sauriez-vous
+quelque chose de défavorable sur son
+compte?</p>
+
+<p>Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait
+de me traverser la cervelle; ce ne fut qu'un
+éclair, le bon sens et la réponse du notaire me
+ramenèrent à la réalité.</p>
+
+<p>--Absolument rien de défavorable; mais c'est
+un jeune homme qui sait le prix de toute chose;
+je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne
+put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura
+beaucoup à s'en louer si on le tient par la corde
+d'argent. Puisque mademoiselle Normis est votre
+unique héritière...</p>
+
+<p>Nous restâmes silencieux tous les deux.</p>
+
+<p>--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je
+enfin. Tout cela me paraissait douloureux comme
+une agonie.</p>
+
+<p>--Donnez-lui dix autres mille francs de
+rente, insista le notaire, avec un capital inaliénable.</p>
+
+<p>--Faites comme vous voudrez, dis-je en me
+levant, je n'entends rien à ces choses que je
+trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez
+tout pour le mieux, afin que dans sa vie
+conjugale, ma fille soit heureuse...</p>
+
+<p>Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de
+quelques heures de repos pour me remettre. En
+entrant au salon, vers six heures, je trouvai
+Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme
+je ne l'avais jamais vue; un bouquet superbe
+parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec
+son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme
+que je trouvai insupportable.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient...
+les bouquets se suivaient et se ressemblaient,
+mes angoisses aussi,--j'étais devenu
+nerveux, impatient, presque méchant.
+Mes entrevues avec mon notaire me donnaient
+des palpitations de coeur.</p>
+
+<p>--Il est décidément très-fort, M. de Lincy,
+me dit un jour le brave homme, il veut absolument
+le capital, et non les revenus...</p>
+
+<p>--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel,
+et qu'il n'en soit plus question, m'écriai-je, ces
+marchandages me font mal au coeur!</p>
+
+<p>--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il
+vaudrait mieux faire à mademoiselle Normis
+quinze mille francs de rente, et laisser le capital
+à l'abri...</p>
+
+<p>--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et
+surtout ne m'en parlez plus.</p>
+
+<p>Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à
+l'église pour entendre ses bans: «Il y a promesse
+de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy
+et mademoiselle Suzanne-Marie Normis.»</p>
+
+<p>La voix du prêtre tomba sur mon coeur
+comme un suaire.. Quoi! ma fille, ma Suzanne,
+allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais
+plus d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de
+m'accorder? A peine sorti de l'église, je courus
+chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut
+fort étonné de me voir.</p>
+
+<p>--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule,
+je n'avais pas pensé à une chose, c'est que je ne
+puis consentir à me séparer tout à fait de ma
+fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa
+plus tendre enfance...</p>
+
+<p>M. de Lincy fit un signe de tête et continua
+à me regarder d'un air inquiet.</p>
+
+<p>--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle
+continue à vivre près de moi, et: à cette fin, je
+vous offre le premier étage de mon hôtel, me réservant
+seulement le rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur,
+me dit mon futur gendre avec une grande
+affabilité; nous craindrions de beaucoup vous
+gêner.....</p>
+
+<p>--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je
+avec vivacité, et son mari, continuai-je en faisant
+un violent effort, son mari ne peut pas me
+gêner non plus.</p>
+
+<p>M. de Lincy me serra la main.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez
+toutefois que nous passerons tous les ans quelques
+mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai pas
+besoin de vous dire que vous serez le bienvenu,
+et au retour...</p>
+
+<p>--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je
+avec joie.</p>
+
+<p>--C'est entendu, fit mon futur gendre.</p>
+
+<p>Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez
+moi. Suzanne m'attendait pour déjeuner, fort
+étonnée de ma brusque disparition.</p>
+
+<p>--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un
+père qui se dérange de plus en plus! un père qui
+disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup,
+qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière
+à surprise! Ah! j'ai vraiment un père bien
+extraordinaire!</p>
+
+<p>Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient,
+et toute sa gracieuse personne semblait danser.
+Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur mon
+coeur qui battait trop fort.</p>
+
+<p>--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne
+nous quitterons pas, tu demeureras ici après...
+après ton mariage.</p>
+
+<p>--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri:
+Eh bien! je m'en étais toujours doutée, car je
+me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de
+raison pour me mettre à la porte comme cela!
+Au bout du compte, je suis toujours sa fille!</p>
+
+<p>Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous
+passâmes ensemble! M. de Lincy ne vint qu'à
+six heures et demie, et je constatai avec joie que
+Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.</p>
+
+<p>Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant
+mieux!... Je me trouvai si monstrueusement
+égoïste que je n'osai achever ma pensée.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie
+avait été célébré la veille, et j'avais mal caché
+ma joie jalouse en ramenant pour un jour encore
+à la maison paternelle ma fille mariée.</p>
+
+<p>Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume,
+et elle était venue sur la pointe du pied,
+comme elle le faisait souvent, écouter mon
+souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la
+force de dissimuler ma souffrance, et j'avais
+caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour
+étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu,
+légère, toute blanche, dans sa robe de
+nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé
+comme un adieu de sa main délicate. Le matin
+était venu, on m'avait amené ma fille vêtue de
+blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en
+avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui
+suivit: ma belle-mère me tança, je ne sais plus
+pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un
+tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants
+des orgues qui m'assourdissaient, puis je la vis
+tout à coup séparée de moi, agenouillée auprès
+d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé,
+frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide
+dans son linge empesé, brillant dans son habit
+noir, irréprochable, et nul comme un zéro:
+c'était mon gendre.</p>
+
+<p>Il était parfaitement correct: toute sa toilette
+venait de chez les premiers fournisseurs, sa tenue
+était celle d'un homme du monde, et pourtant il
+avait un air que je déteste par-dessus tout: il
+avait l'air d'un marié! Mais, après tout, il y a
+des gens qui naissent avec cet air-là, et d'ailleurs
+je ne pouvais faire autrement que de le
+trouver intolérable: n'était-ce pas mon gendre?
+Je jetai un regard à ma belle-mère, qui me répondit
+de même. Nous nous comprimes, et je
+lui pardonnai bien des choses; en ce moment-là
+elle le détestait tout comme moi.</p>
+
+<p>Le jour s'écoula; ces journées-là finissent
+aussi; on déjeuna chez moi, et, à cinq heures,
+les époux prirent l'express. Ils allaient passer la
+lune de miel au château de Lincy, où je devais
+les rejoindre quinze jours plus tard. A ce moment
+je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le
+quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin,
+j'eus envie de me mettre à pleurer, de
+me cramponner à sa robe comme un enfant malade
+et de lui dire: «Emmène-moi!»</p>
+
+<p>--On part, messieurs, on part! nous cria
+l'employé.</p>
+
+<p>Il fallut se reculer; avec de l'argent nous
+avions obtenu d'aller jusque-là; mais rien ne
+pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus
+loin.</p>
+
+<p>Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis
+encore une fois la tête blonde de Suzanne se
+pencher au dehors... puis plus rien. Madame
+Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma
+voiture. Notre fidèle Pierre, qui avait les yeux
+gros comme le poing à force d'avoir pleuré, nous
+ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis
+s'enfuit dans le sous-sol en étouffant un sanglot
+dont j'entendis l'écho à la cuisine: la vieille
+cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne,
+qui restait à son service, était partie en avant le
+matin, et nous étions tous jaloux d'elle.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai
+autour de moi; la vue de ces objets familiers me
+ramena à moi-même. Je traversai deux pièces,
+toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans
+la chambre de Suzanne. Chère petite chambre!
+Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle
+où elle était née, où j'avais veillé son berceau
+jusqu'à ce qu'elle eût sept ans... J'entends la
+voix de ma belle-mère qui me gourmandait:</p>
+
+<p>--Voyons, mon gendre, ne vous affectez
+donc pas comme cela! Vous n'êtes qu'une poule
+mouillée...</p>
+
+<p>Je la regardai hébété, les yeux secs....</p>
+
+<p>--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais
+mieux vous entendre hurler que de vous voir
+tranquille comme vous l'êtes!</p>
+
+<p>Je restais toujours immobile. Elle fondit en
+larmes et se jeta dans mes bras:</p>
+
+<p>--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà
+malheureux! Le monstre qui nous l'a enlevée!</p>
+
+<p>Et pour la première fois de notre vie, nous
+nous trouvâmes les mains unies, assis à côté
+l'un de l'autre, en parfaite communauté d'impression.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je
+l'avais beaucoup négligé depuis quelque temps.
+Il avait assisté au mariage de Suzanne comme
+les autres et m'avait engagé à lui rendre visite.</p>
+
+<p>--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la
+santé?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais
+ce que j'ai; Je crois n'être plus de ce monde...
+les jambes ne vont pas.</p>
+
+<p>Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.</p>
+
+<p>--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement;
+à présent, d'ailleurs» pour ce
+qu'il me reste de joies en de monde...</p>
+
+<p>--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà
+précisément ce qui me déroute, on dirait qu'il
+y a un changement en mieux.</p>
+
+<p>--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez
+pas me faire croire cela?</p>
+
+<p>--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer;
+peut-être m'étais-je trompé alors dans la gravité
+du pronostic.</p>
+
+<p>Je me levai et je le foudroyai de mon regard.</p>
+
+<p>--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je,
+si vous m'avez fait marier ma fille inutilement,
+je ne vous le pardonnerai de ma vie!</p>
+
+<p>--Inutilement! répéta le docteur en riant,
+inutilement est bien joli. Eh! mon Dieu, tant
+mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous
+voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...</p>
+
+<p>--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je
+d'un ton bourru.</p>
+
+<p>Mais la perspective des petits-fils me consolait
+un peu. Cependant les fils de M. de Lincy
+auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de
+Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au
+docteur qui me rit au nez.</p>
+
+<p>--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela,
+et puis on s'y fait. Tenez, votre belle-mère me
+disait exactement la même chose il y a vingt-quatre
+ans, quand elle vous donna sa fille en
+mariage, et vous voyez pourtant si elle a aimé
+sa petite-fille!</p>
+
+<p>Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule
+Maurice Vernex qui arrivait de province,
+et qui venait me rendre visite. Sa figure sympathique
+était justement une de celles que j'avais
+besoin de voir; je le fis remonter, et nous nous
+mîmes à causer.</p>
+
+<p>--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure
+de conversation de plus en plus intime.
+Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez
+pas votre maison pour cela, je suppose! Et
+puis, à qui le dirais-je si ce n'est à vous! Je
+regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne!
+Me voici riche!...--je m'aperçus alors
+qu'il était en deuil,--et je vous assure que
+j'aurais été un gendre bien aimable!</p>
+
+<p>Il riait, mais certain mouvement nerveux de
+sa main sur ses genoux me prouva qu'il ne parlait
+pas tout à fait à la légère. Je pris cependant
+la chose comme une plaisanterie.</p>
+
+<p>--J'aurais été charmé de vous avoir pour
+gendre, lui dis-je, et je regrette fort de n'avoir
+pas une autre fille; mais j'espère aussi que M. de
+Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma
+fille sera heureuse avec lui.</p>
+
+<p>--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une
+ombre de tristesse. Je le souhaite de tout mon
+coeur!</p>
+
+<p>Il se leva pour partir, et en tenant sa main
+loyale dans la mienne, je me pris à regretter
+qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place
+de cet irréprochable Lincy que je ne pouvais
+souffrir.</p>
+
+<p>--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton
+qui avait bien l'air d'un reproche.</p>
+
+<p>--Ma vieille tante était malade, répondit-il,
+et sa réponse ressemblait fort à une excuse.
+Elle est morte dans mes bras; je suis revenu
+dès que cela m'a été possible...</p>
+
+<p>--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas
+sûr de ne pas l'avoir dit. Venez me voir, continuai-je
+tout haut, venez dîner avec moi demain:
+je suis bien seul...</p>
+
+<p>Son visage mâle et franc prit une expression
+de sympathie qui acheva de me gagner.</p>
+
+<p>--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement.
+Vous ne l'aimez peut-être pas beaucoup,
+la musique?</p>
+
+<p>--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous
+les soirs.</p>
+
+<p>--A demain! dit gaiement Maurice Vernex
+en prenant congé de moi, pour couper court,
+je crois, à mes doléances.</p>
+
+<p>Il vint en effet, et nous passâmes une soirée
+charmante; il s'entendait en toutes choses, il
+connaissait tout le monde, et je n'ai jamais entendu
+de conversation plus séduisante. Au rebours
+de la plupart des gens, il savait déguiser
+la portée du fond sous la frivolité apparente de
+la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse
+été heureux de l'avoir toujours à mon foyer!</p>
+
+<p>Pendant cette interminable quinzaine, il vint
+me voir plus qu'il ne l'avait fait en deux années.
+C'était, je crois bien, par pitié de ma solitude,
+que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement.
+Avec celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions
+un plaisir amer à parler de Suzanne et à
+médire de son mari. Trois jours après le mariage,
+j'avais reçu un petit billet de ma fille contenant
+ces mots:</p>
+
+<p>«Cher père, je me porte bien; le château de
+Lincy est superbe, mais il pleut à verse depuis
+notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi.
+Je t'envoie deux baisers, des meilleurs.</p>
+
+<p>«TA SUZANNE.»</p>
+
+<p>--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton
+piqué, lorsque je lui communiquai ce petit document,
+il me semble que votre fille aurait bien pu
+prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.</p>
+
+<p>--Mais, chère mère, fis-je observer avec
+douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de
+la rappeler à votre souvenir de la façon la plus
+affectueuse.</p>
+
+<p>--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire;
+du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous
+l'avez si mal élevée!</p>
+
+<p>Ce reproche m'avait été fait tant de fois que
+j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une
+joie secrète que je constatai la préférence de
+Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai
+dire, je n'avais jamais douté.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir
+Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre
+monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent,
+et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de
+joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à
+quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai
+de me rendre ridicule en avouant que mon
+gendre m'inspirait une terreur insurmontable.
+En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni
+mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche
+une fort belle calèche, avec un fort beau cocher
+et un magnifique valet de pied, que mon Pierre
+examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.</p>
+
+<p>--Comment s'y prend-on, pensait évidemment
+le pauvre diable, pour être si majestueux
+rien qu'en fermant une portière?</p>
+
+<p>Comme le superbe valet de pied montait auprès
+du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux
+alternatives: laisser Pierre faire la route à pied,
+ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je
+n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre
+s'assit respectueusement sur le bord du coussin,
+sans lâcher mon sac de voyage.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient excellents, la route magnifique.
+Pierre ne put contenir sa joie:</p>
+
+<p>--Nous allons donc revoir mademoiselle,
+dit-il d'un air discret et respectueux; puis
+s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame
+de Lincy! et resta confus.</p>
+
+<p>--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi,
+j'avais besoin de m'épancher un peu.</p>
+
+<p>--Oh! si monsieur peut penser que ça me
+ fait plaisir! répondit-il en tournant vers moi
+son honnête figure à laquelle vingt années de
+concorde domestique m'avaient si bien accoutumé.
+Mais ce qui ne me plaît pas, ce sont...
+Il s'arrêta plus confus que jamais.</p>
+
+<p>--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.</p>
+
+<p>Il me désigna du bout de son ongle le magnifique
+cocher et l'imposant valet de pied:</p>
+
+<p>--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que
+j'aurai de la peine à m'y habituer.</p>
+
+<p>Nous entrions dans le parc, par la grille grande
+ouverte.</p>
+
+<p>--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et
+je la vis sur le bord de la route qui m'attendait,
+les yeux noyés de larmes heureuses, les bras
+pendants dans l'extase de la joie.</p>
+
+<p>La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la
+vigueur de ma vingtième année.</p>
+
+<p>L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit
+le paradis fermé depuis son départ.</p>
+
+<p>--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant
+de mes bras, pendant qu'elle écartait ses cheveux
+frisés de son front, avec ce même geste
+qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle
+regarda machinalement dans la calèche et aperçut
+Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant
+bouger de sa place, lui souriait d'un sourire
+large comme le détroit de Gibraltar.</p>
+
+<p>--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien!
+Je suis bien contente de vous voir. Eh bien,
+mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et
+dites à M. de Lincy que papa et moi nous avons
+pris le plus court; comme cela, nous arriverons
+après vous.</p>
+
+<p>Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras
+et m'entraîna sous le couvert d'une allée, pendant
+que la noble calèche s'éloignait, voiturant
+mon valet de chambre avec mon sac.</p>
+
+<p>Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne
+et moi; elle, pressée de toute sa force
+contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de
+ma joie. Au bout d'une vingtaine de pas je m'arrêtai
+et je la repris dans mes bras avec plus de
+force encore que la première fois. Elle me rendit
+mes baisers comme auparavant, j'aurais pu
+croire que rien n'était changé, et cependant je
+sentais qu'elle n'était plus la même.</p>
+
+<p>--Eh bien? lui dis-je en contemplant son
+cher visage, toujours lumineux et doux, mais
+légèrement pâli.</p>
+
+<p>--Rien, dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Et nous reprîmes notre marche.</p>
+
+<p>--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un
+instant,--quand il ne pleut pas, s'entend. Mon
+Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine!
+Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!</p>
+
+<p>La question qui me brûlait les lèvres finit par
+sortir:</p>
+
+<p>--Es-tu heureuse?</p>
+
+<p>--Mais oui! répondit-elle tranquillement,--
+trop tranquillement peut-être.</p>
+
+<p>--Et ton mari?</p>
+
+<p>--Mon mari est très-aimable. Seulement
+tantôt il m'a vexée. Je voulais aller à ta rencontre,
+à la station...</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements
+de famille en public, m'a-t-il dit; au
+fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée
+et je suis venue à ta rencontre dans le parc.
+Faisons l'école buissonnière!</p>
+
+<p>Cette proposition était trop de mon goût pour
+ne pas être acceptée, et nous voilà vagabondant
+tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que
+Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai
+à obtenir quelques indications sur le genre de
+vie de Suzanne, sur ses impressions, sur l'opinion
+qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma
+fille, si franche, si ouverte, s'était fait une sorte
+de forteresse derrière laquelle elle se retranchait
+à certaines questions; je vis que, pour le moment
+au moins, je n'en obtiendrais rien.</p>
+
+<p>Nous causions pourtant à coeur ouvert de
+Paris, de nos amis, de ma belle-mère, et Suzanne
+riait aux larmes de la jalousie si innocemment
+provoquée par son petit billet, lorsque
+non loin du château, dans le parterre français,
+nous vîmes arriver M. de Lincy.</p>
+
+<p>--Je vous cherchais partout, cher beau-père,
+dit-il avec une gaieté forcée qui cachait mal une
+mauvaise humeur non équivoque. En voyant
+arriver la calèche avec votre domestique seul,
+j'avais crains un accident.</p>
+
+<p>--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit
+Suzanne sans quitter mon bras.</p>
+
+<p>--Sans doute, ma chère.</p>
+
+<p>--Sur le perron?</p>
+
+<p>--Naturellement, j'étais venu saluer mon
+père, non sans vous avoir vainement cherchée
+partout.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine,
+c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait
+pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a
+reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez
+dû être drôles tous les deux quand vous vous
+êtes trouvés nez à nez!</p>
+
+<p>Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si
+doux et si communicatif, ne dérida pas M. de
+Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus
+soucieux.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison,
+silencieux, car Suzanne ne riait plus et
+n'avait plus l'air de vouloir recommencer de
+longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre
+était quinteux.</p>
+
+<p>Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence:
+tout était magnifique dans cette
+maison, le propriétaire plus que tout le reste.
+Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle
+cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle
+et si charmante quand elle présidait chez nous
+aux repas de famille. Elle mangeait du bout des
+dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se
+conduisait, en un mot, comme une demoiselle
+bien élevée qui dîne en ville.</p>
+
+<p>Comme on servait un plat:</p>
+
+<p>--Encore ces maudits oeufs brouillés aux
+pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne
+puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais
+défendu qu'on en resservît jamais à ma table!</p>
+
+<p>--C'est le plat favori de mon père, dit doucement
+ma fille en dirigeant du regard le domestique
+vers moi.</p>
+
+<p>J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion
+difficile, car mon gendre, après avoir
+murmuré poliment à voix basse:--C'est différent!
+avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne,
+les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir
+plus envie de manger du tout, et je trouvai que
+je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de
+mon mieux ce mets malencontreux, et le repas
+s'acheva sans autre désagrément.</p>
+
+<p>On prit le café sur la terrasse; pendant que
+M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier,
+je me rapprochai de Suzanne:</p>
+
+<p>--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je
+à voix basse.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules, plongea son regard
+honnête dans le mien, me pressa simplement la
+main, détourna la tête et me répondit:</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et
+si peu content que je fusse de me séparer de
+Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus
+retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui
+eus tourné le dos pour aller me coucher.</p>
+
+<p>J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes,
+et je méditais assez tristement, lorsque Suzanne
+entra sur la pointe du pied. Elle était encore
+tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de
+coutume nuançait le haut de ses joues.</p>
+
+<p>--Je suis venue t'embrasser encore une fois,
+mon petit père, me dit-elle tout bas. Es-tu bien?
+as-tu tout ce qu'il te faut?</p>
+
+<p>--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.</p>
+
+<p>--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas
+que je fasse attendre mon mari. Je me suis
+sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs
+et ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.</p>
+
+<p>Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.</p>
+
+<p>Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air
+d'un catafalque, et je cherchai à résumer mes
+impressions de la journée.</p>
+
+<p>--Il y a beaucoup de choses que mon gendre
+n'aime pas, me dis-je enfin; et moi, ajoutai-je
+avec la franchise d'un aveu assez longtemps
+réprimé, je n'aime pas du tout mon gendre!</p>
+
+<p>Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me
+procurer le sommeil; aussi je ne dormis guère.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>Le lendemain se trouvait être un dimanche.
+Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las
+de mon sommeil interrompu, et à ma grande
+surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le
+chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède,
+qui m'attendait devant le plateau de café.</p>
+
+<p>--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir
+embrassée; où peux-tu aller de si bonne heure?</p>
+
+<p>Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures
+moins un quart, et en me servant à la hâte
+une tasse de café:</p>
+
+<p>--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?</p>
+
+<p>--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?</p>
+
+<p>Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours
+irréprochable, vêtu de frais, en drap d'été
+gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris
+que satisfaits.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous
+prête?</p>
+
+<p>Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.</p>
+
+<p>M. de Lincy sourit avec grâce:</p>
+
+<p>--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et
+Dieu ne doit pas attendre.</p>
+
+<p>Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne
+avec un geste inquiet et indécis me jeta
+un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma
+tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et
+je la suivis.</p>
+
+<p>Le magnifique valet de pied se mit derrière
+nous, portant un sac que je pris d'abord pour
+un sac de voyage: je rougis de ma méprise
+lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres
+d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.</p>
+
+<p>Mon gendre faisait très-bon effet dans son
+banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il
+ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés
+crossés et mitrés qui ornaient les stalles du
+choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait
+très-bon effet aussi, comme église de paroisse.
+Tout y était superbe, magnifique, irréprochable...
+Suzanne était bien partout, avec sa grâce
+juvénile et sa distinction native; seul, je faisais
+tache dans cet ensemble parfait, où le peuple
+endimanché, groupé dans les bancs d'une manière
+pittoresque, semblait amené tout exprès
+par la nécessité de faire un fond à ce tableau,
+de meubler cette jolie chapelle.</p>
+
+<p>Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais;
+--je l'écoutai avec une attention qui pouvait
+passer pour du recueillement; Suzanne, moins
+vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête
+sur son sein, dans une attitude qui ressemblait
+moins à la méditation qu'au sommeil...</p>
+
+<p>J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la
+fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète
+imprimée à la robe de sa femme, la tira
+de son engourdissement. La pauvre petite fit un
+brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta
+un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un
+air de grand recueillement. Les deux enfants de
+choeur sourirent,--mon gendre avait un air
+pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et
+qui ensuite m'inspira une certaine envie de me
+moquer de lui..., mais je n'en eus garde.</p>
+
+<p>Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne
+exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine;
+elle interrogea les mères, tapota la joue
+des enfants, glissa quelque aumône dans la main
+des vieillards, puis nous reprîmes la route du
+château, toujours suivis par le domestique
+chargé des livres d'heures.</p>
+
+<p>Mon gendre était resté en arrière et causait
+avec les paysans.</p>
+
+<p>--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je
+tout bas à Suzanne, qui passa son bras
+sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.</p>
+
+<p>--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce
+que nous assistions à l'office pour donner le bon
+exemple.</p>
+
+<p>La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter
+longtemps, glissa un éclair de malice dans
+ses yeux, et elle rit un peu.</p>
+
+<p>--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la
+voir gaie.</p>
+
+<p>--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon
+m'endort infailliblement, et M. de Lincy
+n'aime pas ça...</p>
+
+<p>--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie,
+à la fin! Que le diable...</p>
+
+<p>Suzanne me pressa doucement le bras:</p>
+
+<p>--Père, dit-elle, c'est mon mari.</p>
+
+<p>Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune
+visage s'était revêtu tout à coup d'une noblesse
+bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris
+et je me tus.</p>
+
+<p>--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas
+parfait, mais tel qu'il est... c'est mon mari,
+enfin, dit-elle pour la troisième fois.</p>
+
+<p>Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir
+tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à
+moi! Un homme qui faisait le magister et qui
+parlait en maître à ma Suzanne, après quinze
+jours de mariage!</p>
+
+<p>Il nous rejoignit, et commença à me parler
+d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais
+envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre
+poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son
+mari.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours de cette existence, j'en
+avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais
+dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai
+des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient
+ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire
+mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un
+empressement qui me prouva que le séjour du
+château ne lui agréait pas plus qu'à moi.</p>
+
+<p>--Tu veux donc t'en aller, père? me dit
+Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai
+mon départ.</p>
+
+<p>--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois
+qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop
+récent pour que je ne me sente pas de trop entre
+vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...;
+M. de Lincy a des façons de parler et d'agir
+auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un
+coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis
+supporter de t'entendre gourmander par un
+homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit
+obéissance et soumission! Soit encore; mais le
+père ne peut pas voir ces choses avec plaisir...
+Je m'y ferai plus tard, peut-être!</p>
+
+<p>Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers
+mots de ce discours passablement diffus, la releva
+et me regarda droit dans les yeux:</p>
+
+<p>--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer
+des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as
+pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont
+pas été perdues, cher père, tu as voulu que je
+sois heureuse, et je suis heureuse.</p>
+
+<p>Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée
+qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son
+mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy
+déployait à son égard n'étaient-elles qu'un
+trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers
+les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour
+partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant
+Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante,
+prête, on l'eût dit, à défendre sa cause
+au prix de sa vie...</p>
+
+<p>--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai
+eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton
+bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire,
+à te rendre malheureuse; si je pensais
+que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse
+ont empoisonné pour toi la source des joies, je
+suis encore assez vaillant pour réparer ma faute,
+assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je
+mourir à la peine, si cet homme se conduit mal
+envers toi, je te vengerai!</p>
+
+<p>--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante
+et radieuse, sois en paix, tu as accompli
+ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.</p>
+
+<p>Avec quelle ferveur je couvris de baisers son
+front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs!
+Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais
+c'était un mensonge: elle était toujours ma fille,
+et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de
+mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus envie de nous parler; une
+entente muette s'était établie entre nous; jusqu'au
+moment du départ, nos yeux seuls échangèrent
+des tendresses. Mon gendre, qui avait
+fait pour me retenir toutes les instances qu'un
+gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit
+en break jusqu'à la station. Suzanne
+avait préféré me dire adieu chez elle, loin des
+yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le
+dire.</p>
+
+<p>--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu
+me serrant la main, au moment où le train approchait.</p>
+
+<p>--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons
+en octobre.</p>
+
+<p>--Au revoir, me dit-il.</p>
+
+<p>Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en
+avions parlé, mais nous avions très-bien compris
+l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de
+vivre sous le même toit.</p>
+
+<p>Cependant j'avais tellement besoin de la présence
+de ma fille que, pour l'avoir chez moi,
+pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre
+son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement
+j'eusse toléré mon gendre, mais j'eusse été
+un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent,
+je ne voulus point réclamer l'exécution de sa
+promesse, et j'appris au bout de quinze jours
+qu'il faisait meubler un appartement du côté des
+Ternes, le plus loin possible de moi, dans un
+même rayon.</p>
+
+<p>--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il
+m'aime autant que je le chéris, nous ne serons
+jamais assez loin de l'autre.</p>
+
+<p>Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première
+ni la dernière fois, et je commençais à
+m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord,
+avaient failli me tuer.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Je passai quelques jours à ma maison de campagne,
+mais sans Suzanne rien n'avait d'attrait
+pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et
+nous trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire
+du mal de M. de Lincy. Elle aussi avait été voir
+sa petite-fille, et le château ne lui avait pas
+semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant
+les choses qui m'avaient déplu n'étaient pas
+celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété
+n'avait rien eu pour elle de remarquable, et
+quand je lui en parlai, elle me rit au nez.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde
+ne peut pas aimer le bon Dieu, comme moi, à
+la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent
+faire leur prière qu'en habits du dimanche.
+Mais, le monstre, comme il gronde Suzanne!
+Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous
+avez employé à faire son éducation, mon gendre,
+vous n'êtes pas parvenu à la gâter!</p>
+
+<p>Nous avions beau faire, madame Gauthier et
+moi, ni le whist avec un mort, que nous organisions
+à l'aide de notre médecin de village, ni
+le bésigue à nous deux, ni les promenades, ni
+quoi que ce soit, ne pouvait combler le vide qui
+semblait au contraire se creuser de plus en plus
+autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour
+prendre son content de bruit, me dit-elle.--Et
+moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais presque
+envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une
+idée me vint: la vendange et la cousine Lisbeth!
+J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes
+une malle en grande hâte, et nous voilà partis
+pour le Maçonnais.</p>
+
+<p>Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu
+près quinze ans que je lui avais promis ma visite.
+Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison,
+vaste et commode, quoique peu élégante, elle se
+leva, mit sa main en abat-jour sur ses yeux
+vieillis, que ne quittaient plus les fameuses lunettes,
+et resta indécise.</p>
+
+<p>--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous
+de votre voyage à Paris?</p>
+
+<p>--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à
+moi, que vous êtes changé, cousin! je ne vous
+reconnaissais pas!</p>
+
+<p>Et cherchant du regard derrière moi:</p>
+
+<p>--Où donc est la petite? fit-elle.</p>
+
+<p>--Hélas! cousine, la petite est grande; elle
+est mariée!</p>
+
+<p>--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir
+encore avec sa langouste... Mariée! et je n'en
+ai rien su!</p>
+
+<p>On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de
+faire part! Mais elle avait un caractère si heureux,
+qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en formaliser.
+Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et
+je vis arriver de vieilles servantes, roses et ridées
+comme des pommes de terre qui ont passé
+l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le
+feu flambait dans l'âtre, mon repas rissolait
+dans une grande poêle, et le cru célèbre de
+l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier,
+baignait les bords d'un vase de terre semblable
+à une amphore.</p>
+
+<p>--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait
+le service en payant de sa personne, nous
+mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on
+vous servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.</p>
+
+<p>J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans
+la cuisine! Quelle cuisine! Haute, voûtée, peinte
+à la chaux tous les six mois, avec un dallage
+superbe de pierres du pays, elle faisait penser
+aux peintres flamands. Le gros chaudron de
+Téniers trônait magistralement sur le manteau
+de la cheminée, en compagnie de plusieurs
+autres, moins imposants; toute la batterie de
+cuisine étincelait, on voyait là les preuves irrécusables
+de l'ordre et de l'économie de plusieurs
+générations.</p>
+
+<p>--On va vous coucher dans la chambre jaune,
+me dit Lisbeth en m'apportant un plat fumant
+et savoureux; c'est celle qui a la plus belle vue,
+et puis elle est au soleil levant... mais si vous
+aimez mieux la chambre bleue, qui est au soleil
+couchant?</p>
+
+<p>Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi
+en comparant cet accueil hospitalier avec
+celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son
+voyage. Je la croyais moins riche aussi; son
+châle jaune et son ridicule à glands ne pouvaient
+me donner la mesure de ce bien-être de
+province où les capitaux sont représentés par
+des terres, des tonneaux de vin, des armoires
+pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que
+par des pièces de cent sous.</p>
+
+<p>--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant
+les deux mains, vous êtes une vraie femme,
+vous!</p>
+
+<p>--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant,
+c'est comme ça qu'ils m'appellent dans le pays,
+parce que, sans être méchante, je n'ai pas plus
+d'esprit qu'il ne m'en faut.</p>
+
+<p>Je fus touché de cette humble douceur.</p>
+
+<p>--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs
+me rappelaient une famille nombreuse?</p>
+
+<p>--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un
+soupir, les uns pour l'armée, les autres pour le
+cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui était
+morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche
+les a emportés tous les deux la même
+semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis
+restée toute seule ici... Vous allez bien rester
+un mois, dites, cousin, pour ne pas dire
+plus?</p>
+
+<p>--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec
+vous, cousine, et j'y serai mieux que là-bas!</p>
+
+<p>Je lui racontai alors le mariage de Suzanne
+et ma visite au château de Lincy, et l'aversion
+que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui s'ensuivait;
+il me semblait causer avec une vieille
+amie; Lisbeth m'écoutait de toute son âme,
+hochant la tête aux endroits pathétiques... Jamais,
+sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant
+de sympathie.</p>
+
+<p>--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son
+mari n'est pas bon, elle sera bien à plaindre...
+Mais chez vous autres gens riches, quand on ne
+s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous,
+parce que chacun peut vivre à son idée; si elle
+s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir
+souvent; son mari sera occupé de son côté.
+Qu'est-ce qu'il fait, votre gendre?</p>
+
+<p>--Hélas! cousine, il ne fait rien!
+Elle soupira une fois de plus.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants.
+C'est si bon les enfants, on n'a pas le temps de
+penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici,
+depuis que je n'en ai plus!</p>
+
+<p>Cette humble vieille fille me raconta son histoire,
+et je compris alors ce qui l'avait poussée à
+venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement
+faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau.
+Habituée à soigner les autres, à chercher autour
+d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, elle
+s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un
+veuf qui doit être, bien embarrassé, allons à son
+secours!</p>
+
+<p>Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite
+d'alors avait eu d'inhumain, de brutal: elle ne
+s'en était pas même aperçue. A peine revenue
+au logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras;
+la vieille mère était morte, un frère s'était marié,
+puis il était mort à son tour, enfin elle avait
+soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule,
+dernière de cette branche, elle avait hérité de
+tout, et n'en était pas plus contente.</p>
+
+<p>--A quoi bon? me dit-elle en terminant son
+récit, je n'ai personne à qui le laisser! Heureusement,
+il y a les pauvres!</p>
+
+<p>Le dimanche venu, elle ne m'emmena point
+à la messe. Je m'étais levé de bonne heure, afin
+de ne rien changer à ses habitudes; mais quand
+je descendis, elle était déjà revenue.</p>
+
+<p>--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle,
+comme ça je puis envoyer mes servantes à la
+grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! Et
+ pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en
+gardera pas rancune!</p>
+
+<p>Humble femme! douce et généreuse nature!
+je trouvai dans mon séjour auprès d'elle des
+ressources, des consolations que je n'avais jamais
+connues. Elle m'apprit combien une âme
+simple peut être grande, lorsque--de quelque
+nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir
+au-dessus de toutes choses.</p>
+
+<p>Quand je la quittai, elle me fit promettre de
+revenir.</p>
+
+<p>--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne
+était restée la petite pour elle;--je ne vous dis
+pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être
+pas notre genre de vie,--mais si une fois
+il va en voyage, venez avec Suzanne.</p>
+
+<p>Je le lui promis, et je retournai chez moi plus
+calme que je n'aurais cru pouvoir l'être six semaines
+auparavant.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit
+tous les quinze jours des lettres officielles qui
+évoquaient devant moi l'image de mon gendre,
+fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air
+doctoral les lignes tracées par sa femme. J'avais
+appris par ces lettres que la campagne était superbe,
+le temps très-doux, la vendange fort
+amusante,--et c'était tout.</p>
+
+<p>Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce
+premier feu d'automne si charmant quand
+on est deux à le regarder, si triste quand on est
+tout seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon
+égoïste,--et je me faisais de la morale:</p>
+
+<p>--Comment, me disais-je, te voilà devenu
+vieux, tu as passé l'âge des rêveries sentimentales,
+et tu te reprends à remonter vers le passé,
+à regretter l'année dernière, où ta fille était là
+té faisant la lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste
+que tu es, que Suzanne serait toujours là pour
+te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la
+vie? Non! Eh bien, que te faut-il?</p>
+
+<p>Mais ma morale ne servait pas à grand'chose,
+et mes yeux d'incorrigible rêveur, devenus humides,
+persistaient à revoir, au lieu des bûches
+charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et
+blanc où Suzanne enfant avait écrasé maintes
+grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons
+de ma femme avaient usé un chemin de
+son lit au berceau...</p>
+
+<p>J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand
+Marie et moi, serrés l'un contre l'autre sur la
+petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de
+ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé
+que je vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais
+dit que ma noble femme et moi, toujours serrés
+l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure
+redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les
+cheveux blancs viennent encadrer les rides,--
+et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux,
+--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps
+troublés de la jeunesse; j'avais considéré la vieillesse
+comme le couronnement d'une existence
+remplie de labeurs utiles, comme le dénouement
+splendide et serein du drame de la vie... Mais
+j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.</p>
+
+<p>Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta
+de mon coeur à mes yeux; je revis le bouquet
+de lilas blanc posé par ma fille enfant sur
+le sein de sa mère endormie à jamais... Je me
+rappelai le mot «heureuse», dernier cri arraché
+par l'angoisse maternelle h cette poitrine haletante...
+Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je
+accompli le voeu de ma femme? Hélas! je ne
+pouvais répondre que par un doute cruel.</p>
+
+<p>--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère
+ombre évoquée par moi. Pardonne-moi; je
+croyais bien faire!</p>
+
+<p>Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit
+lever la tête; j'entendis un bruit confus, la porte
+de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une
+forme féminine parut dans l'écartement des
+rideaux.</p>
+
+<p>--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne,
+elle franchit d'un bond l'espace qui nous séparait
+et tomba sur mon cou, riant et pleurant.</p>
+
+<p>J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du
+dos de la main et qui refermait discrètement la
+porte.</p>
+
+<p>--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée
+par l'émotion. Tout droit du chemin de fer!
+Voilà!</p>
+
+<p>Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:</p>
+
+<p>--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des
+cheveux blancs! Tu t'es donc fait teindre? Tiens,
+regarde comme tu es laid!</p>
+
+<p>Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus
+alors que j'avais blanchi depuis l'époque
+de son mariage.</p>
+
+<p>--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser
+le temps de parler, tu es beau tout de même, je
+t'aime comme ça.</p>
+
+<p>Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons
+dans mes cheveux blancs et fondit en larmes,
+en cachant sa tête blonde dans mon cou.</p>
+
+<p>Je la pris par la taille et je voulus la faire
+asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son
+chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et
+se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant
+et me prenant à tout moment la figure entre les
+deux mains pour me regarder à son aise.</p>
+
+<p>--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien
+vu, que j'avais envie de te revoir!</p>
+
+<p>Et moi donc! mais je n'osais le lui dire</p>
+
+<p>--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant
+de l'existence de cet être désagréable.</p>
+
+<p>--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain
+un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à
+l'hôtel.</p>
+
+<p>--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.</p>
+
+<p>--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué
+un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.</p>
+
+<p>Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette
+nouvelle.</p>
+
+<p>--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu
+ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut
+mieux.</p>
+
+<p>Elle me lança un regard; ce regard voulait
+dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait
+là du regret, de la résignation, de la fermeté,
+de la compassion, et même un grain de mépris,
+--mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma
+Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie
+de dire des choses désagréables à mon gendre,
+mais cette émotion me laissa froid; je l'avais
+éprouvée tant de fois déjà!</p>
+
+<p>--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je
+pour changer le cours de la conversation.</p>
+
+<p>--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et
+grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va
+pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous
+mangerait! Ce sera un secret à nous deux.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon
+gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum
+dû à un si noble personnage. Il me serra la main,
+ s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il
+était temps de partir. Celle-ci alla chercher son
+chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa
+tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur
+son poignet. Mon gendre alors prit congé de
+moi, je les invitai tous deux à dîner pour le
+lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers
+la porte.</p>
+
+<p>M. de Lincy disparut le premier; Suzanne,
+restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas,
+m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte;
+au moment de disparaître, elle se retourna avec
+un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son
+mari d'un geste imperceptible:</p>
+
+<p>--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux
+et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie
+inimitable qui me rappela son enfance, et
+elle disparut.</p>
+
+<p>Tout cela avait été fait si vite que je n'avais
+pas même eu le temps de rire. La porte se referma;
+je retournai à mon fauteuil, et je trouvai
+le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.</p>
+
+<p>--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte?
+me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible
+désir de porter le mouchoir à mes lèvres...
+Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans
+la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder
+de larmes,--je crois que c'étaient des
+larmes de joie.</p>
+
+<p>Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre
+s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le
+bouton de la porte, il toussait discrètement pour
+m'avertir de sa présence.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une
+grande liberté d'esprit.</p>
+
+<p>--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle
+est revenue... madame, veux-je dire... Ah!
+monsieur, je suis bien content!</p>
+
+<p>Et voilà mon Pierre qui se met à chercher
+son mouchoir dans sa poche en reniflant d'une
+façon fort émouvante.</p>
+
+<p>--Je demande pardon à monsieur, reprit-il
+quand il eut trouvé cet objet à carreaux et qu'il
+se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet
+de voir mademoiselle...</p>
+
+<p>--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je
+à mon vieux serviteur.</p>
+
+<p>Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me
+regardait avec des yeux rayonnants. Je crus le
+revoir sur l'échelle du pressoir, le jour mémorable
+des toiles d'araignée.</p>
+
+<p>--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix
+que je voulais rendre ferme.</p>
+
+<p>L'imbécile continuait à me regarder, et de
+grosses larmes roulaient sur les revers de sa livrée.
+Tout à coup je portai le petit mouchoir de
+Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.</p>
+
+<p>Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre
+et j'allai me coucher.</p>
+
+<p>Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Le lendemain, je déjeunais, toujours seul,
+mais moins triste, car je savais que je verrais
+ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne
+de Suzanne se faufila modestement dans la salle
+à manger.</p>
+
+<p>--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis
+enchanté de vous voir. Nous allons donc parler
+un peu de madame?...</p>
+
+<p>Elle me regardait d'un air si maussade que je
+ne terminai pas ma phrase.</p>
+
+<p>--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un
+beau coup! me dit-elle d'un ton grognon.</p>
+
+<p>--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.</p>
+
+<p>--En mariant notre pauvre ange de Suzanne
+avec ce monsieur-là! Ah! monsieur peut se dire
+qu'il n'a pas eu la main heureuse!</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me
+faire des reproches, parlez franchement, cela
+vaudra mieux, allez!</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est.
+M. de Lincy m'a donné mes huit jours!</p>
+
+<p>Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne,
+elle avait alors quarante ans;--la renvoyer
+à cette heure, c'était briser le reste de son
+existence.</p>
+
+<p>--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement,
+vous vous êtes trompée.</p>
+
+<p>--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne
+connaissais pas le service comme on le fait
+maintenant, et que madame avait besoin d'une
+jeune femme de chambre pour lui faire ses
+robes...</p>
+
+<p>--Une jeune femme de chambre ne vous aurait
+pas empêchée de rester...</p>
+
+<p>--Monsieur ne comprend donc pas que c'est
+un prétexte? M. de Lincy ne veut pas de moi
+parce que madame n'est pas heureuse et que je lui
+en ai fait l'observation...</p>
+
+<p>--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez
+fait des observations, je ne m'étonne plus!...</p>
+
+<p>--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire,
+sans lui rien dire peut-être? Un brutal, qui ne
+connaît pas la différence entre une âme du bon
+Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur
+à madame dès le soir de ses noces, que jusqu'à
+présent, la nuit, quand elle entend son pas,
+elle se met à trembler comme la feuille?</p>
+
+<p>--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant
+le manche de mon couteau jusqu'à me faire mal
+aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le
+lendemain, madame m'a gardée près d'elle
+après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et
+lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le
+corridor, voilà madame qui est devenue blanche
+comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et
+m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!»
+Elle tremblait si fort que j'ai cru qu'elle avait la
+fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de m'en
+aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs,
+c'est la même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il
+que ce soit un manant pour l'avoir effrayée
+comme cela!</p>
+
+<p>Je restai consterné.</p>
+
+<p>--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt?
+repris-je après un moment de réflexion.</p>
+
+<p>Félicie haussa les épaules.</p>
+
+<p>--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à répondre.</p>
+
+<p>--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon
+âge! continua la vieille bonne. Si c'est là ce que
+j'attendais!...</p>
+
+<p>--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas
+sur le pavé, Félicie, ne dites pas de bêtises;
+vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire
+entendre raison à mon gendre.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules encore une fois.
+Était-ce à mon adresse ou à celle de M. de Lincy?
+Je ne pus le savoir.</p>
+
+<p> Ce même jour, quand ils vinrent tous les
+deux, j'envoyai Suzanne dans ma chambre où
+elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon
+gendre.</p>
+
+<p>--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir;
+elle avait élevé Suzanne, vous le savez...</p>
+
+<p>--Elle donnait de mauvais conseils à ma
+femme, et elle voulait me régenter: à mon grand
+regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez,
+mon cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un
+ennemi domestique dans sa propre maison...
+Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.</p>
+
+<p>--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience,
+si cette femme est attachée à Suzanne.
+Suzanne lui est également attachée, et vous comprendrez
+à votre tour que ce changement lui
+cause un chagrin véritable...</p>
+
+<p>--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec
+un sourire et un air de supériorité sans égale,
+a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état
+réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre
+l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt.
+Félicie a pu reconnaître à ses dépens la justesse
+de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon
+autorité chez moi, par tous les moyens.</p>
+
+<p>Je le regardai bien en face pour voir si ce discours
+s'adressait à moi; il me fut impossible de
+rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec
+complaisance sur les tableaux et les bronzes du
+salon.</p>
+
+<p>--Vous avez un bien joli Van Goyen, me
+dit-il avec la plus grande aisance. L'avez-vous
+payé cher?</p>
+
+<p>Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser
+de répondre. Elle passa son bras sous le
+mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes
+silencieux,--sa main dans ma main.
+Mon gendre fit la conversation tout seul jusqu'à
+l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour
+le reste de la soirée. Ils partirent à neuf heures
+du soir, me laissant avec madame Gauthier qui
+avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.</p>
+
+<p>--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil
+de personne quand on choisit son gendre, me
+dit-elle, en terminant sa première apostrophe.</p>
+
+<p>Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que
+je ne lui répondis pas un mot, et elle parla longtemps.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre
+avait bien raison: entre l'arbre et l'écorce...
+Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et
+à ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper
+de son bonheur?</p>
+
+<p>Elle ne paraissait pas malheureuse; certes,
+son joli visage, autrefois rose et mutin, était
+devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux légèrement
+cernés n'avaient plus la joyeuse expression
+des jours passés, mais elle causait avec
+abandon quand nous nous trouvions ensemble,
+et riait volontiers de ce rire charmant, si doux
+et si communicatif que le plus morose s'y fût déridé.</p>
+
+<p>Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses
+huit jours», était rentrée chez moi, et ne m'avait
+plus jamais reparlé des détails que dans
+sa colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu
+croire que j'avais fait un mauvais rêve, si un
+léger changement dans l'expression du visage de
+Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne
+m'eût rappelé souvent ce que la vieille bonne
+m'avait raconté.</p>
+
+<p> Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand
+un jour, vers midi, en traversant le salon qui
+menait à la salle à manger, chez mon gendre,
+j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de
+Suzanne, particulièrement vibrante, lui répondait
+par saccades... J'eus l'envie la plus véhémente
+de rester immobile et d'écouter à la porte,
+mais la vieille habitude prit le dessus, et je
+frappai sans attendre. Mon gendre m'ouvrit, et
+j'eus le temps d'observer l'expression brutale et
+presque sauvage de sa physionomie. Suzanne,
+assise devant sa tasse vide, les mains jointes,
+les yeux brillants, une tache rouge à chaque
+pommette, réprima un élan involontaire vers
+moi. Je ne dis rien, mais je pris une chaise, car
+je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.</p>
+
+<p>--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille;
+n'était-il pas convenu que nous irions ensemble
+à une matinée théâtrale?</p>
+
+<p>Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon
+gendre, qui s'était assis entre elle et moi, s'interposa
+vivement:</p>
+
+<p>--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa
+voix était devenue douce comme les sons d'une
+flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait
+oublié, je viens de lui rappeler;--des visites
+indispensables... Je regrette vraiment que
+vous ayez pris une peine inutile.</p>
+
+<p>Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été
+plus calme et plus aimable; ce jour-là cependant
+j'étais décidé à ne pas m'en laisser imposer.</p>
+
+<p>--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du
+tout à ce théâtre. Je vous accompagnerai quand
+vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places,
+puis-je vous mener quelque part?</p>
+
+<p>Mon gendre murmura quelques paroles vagues
+que je ne pus comprendre, et sortit: je ne puis
+dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de
+la part d'un homme aussi bien élevé que M. de
+Lincy, le mouvement était d'une violence étonnante.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le
+bruit d'une autre porte m'eut annoncé le départ
+définitif de mon gendre.</p>
+
+<p>--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui.
+Des questions d'intérêt...</p>
+
+<p>--D'intérêt?</p>
+
+<p>--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce
+qu'il paraît; il a quelque chose à payer, et l'on
+veut de l'argent tout de suite...</p>
+
+<p>--Qui?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours
+comme cela, et tout s arrange.</p>
+
+<p>--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je
+avec un mouvement d'effroi.</p>
+
+<p>Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui
+se reproche d'en avoir trop dit.</p>
+
+<p>--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle
+avec hésitation, pour des vétilles... Ce n'est pas
+la peine d'en parler.</p>
+
+<p>--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort
+grave; si mon gendre a des embarras d'argent,
+c'est déjà un point assez important pour que
+j'en sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses
+accès de mauvaise humeur, c'est encore plus sérieux.</p>
+
+<p>Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses
+doigts tortillaient nerveusement le coin de la
+nappe. Au bout d'un instant, elle leva les yeux,
+et son visage changea d'expression:</p>
+
+<p>--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es
+pâle! Voyons, ne te tourmente pas comme cela.
+Il a mauvais caractère, c'est bien certain; mais,
+en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout
+de me débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle
+en venant à moi, je suis heureuse malgré
+cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué
+ses bras autour de mon cou,--rien ne me
+manque, je fais ce que je veux..</p>
+
+<p>--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je
+en la serrant dans mes bras.</p>
+
+<p>Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:</p>
+
+<p>--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise
+humeur qui est cause de tout cela; il ne
+veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille,
+tout est très-bien, je suis heureuse.</p>
+
+<p>Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête
+sur mon épaule; malgré le souci qui s'était emparé
+de moi, je ne pus résister à la grâce de ses
+caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant
+nous trouva rayonnants. Son air grognon
+avait aussi disparu, il souriait avec la grâce parfaite
+du temps passé, et nous avions tous les
+trois l'air de nager dans la béatitude.</p>
+
+<p>--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne.
+Ces visites peuvent se remettre, si vous le désirez;
+allez avec votre père.</p>
+
+<p>Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil
+avec ses gants et son chapeau.</p>
+
+<p>--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au
+moment où nous sortions, j'espère que vous me
+tiendrez compte de ma bonne grâce?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas et se hâta de monter en
+voiture.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je
+quand nous fûmes en route.</p>
+
+<p>Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit
+rien. Comme j'insistais:</p>
+
+<p>--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au
+théâtre; je n'ai pas envie d'entrer dans cette
+salle chaude où il y a des bougies en plein midi;
+il fait beau, allons au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument
+désert à cette saison et à cette heure de la
+journée.</p>
+
+<p>--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement
+de la voiture et l'air vif d'une belle gelée
+eurent ramené son teint à sa fraîcheur ordinaire,
+il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit
+toujours aussi désagréable.</p>
+
+<p>--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!</p>
+
+<p>--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces
+affaires d'argent qui le tracassent. Il a vendu ses
+terres...</p>
+
+<p>--Quelles terres? Lincy?</p>
+
+<p>--Oui; pas le château ni le parc, mais tout
+le domaine...</p>
+
+<p>Je bondis sur mon siège; elle posa sa main
+sur mon bras. Je me calmai.</p>
+
+<p>--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent
+que possible.</p>
+
+<p>--Peu de temps après ta visite...</p>
+
+<p>--Un mois après ton mariage?</p>
+
+<p>--A peu près.</p>
+
+<p>Je réfléchis encore. Une foule de détails que
+jusque-là je n'avais pas remarqués me revenaient
+à la mémoire.</p>
+
+<p>--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.</p>
+
+<p>--Pas encore.</p>
+
+<p>--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?</p>
+
+<p>--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier
+est venu avant-hier... Voyons, mon petit
+père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel
+qu'on ne puisse payer tout d'un coup une
+somme comme celle-là?</p>
+
+<p>--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel,
+quand on vient de vendre un domaine estimé
+à près d'un million. M. de Lincy devait
+avoir des capitaux à placer, et ce n'est pas un
+misérable compte de tapissier qui pourrait le
+mettre de mauvaise humeur...</p>
+
+<p>Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais
+l'épine enfoncée trop avant au coeur pour que
+sa tendresse me rassurât complètement, et nous
+reprîmes le chemin de la ville en silence.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Le doute n'était plus possible; malgré la générosité
+qui poussait Suzanne à me cacher la
+situation, ma fille était malheureuse dans son
+intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru
+si bien faire en la mariant de bonne heure, afin
+de ne pas la laisser orpheline, non-seulement je
+n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup
+mieux! Ne sachant à qui m'en prendre,
+dans ma colère, j'allai voir le docteur. Il se
+trouvait précisément chez lui.</p>
+
+<p>--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en
+entrant: vous m'avez trompé!</p>
+
+<p>--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il
+sans se troubler. En quoi vous ai-je trompé?</p>
+
+<p>--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous
+qui m'avez fait marier ma fille sous prétexte que
+j'étais dangereusement malade...</p>
+
+<p>L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie,
+puis reprit avec une douce gaieté:</p>
+
+<p>--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre
+fille, et puis je ne vous trouve pas si malheureux
+de n'être plus malade! De quoi vous plaignez-vous?</p>
+
+<p>--J'ai marié ma fille à un butor, à un...</p>
+
+<p>Je me calmai subitement, car je courais risque
+de passer pour un fou aux yeux de l'éminent
+praticien si je disais tout ce que je pensais de
+mon gendre.</p>
+
+<p>Le docteur était devenu sérieux tout à coup.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec
+Suzanne? dit-il d'un ton grave.</p>
+
+<p>--C'est un animal; voilà mon opinion!
+Nous nous regardâmes tous les deux, et je vis
+que le docteur était fort ému.</p>
+
+<p>--Si je pensais qu'il la rend malheureuse,
+dit-il entre ses dents... C'est que je l'aime, notre
+Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais c'est
+moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible
+que ce beau M. de Lincy ne soit pas aux genoux
+de son adorable femme?</p>
+
+<p>--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur,
+tenez, ne parlons pas de tout cela. Je ne me
+consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et
+quand on pense qu'il y en a pour toute la
+vie!...</p>
+
+<p>--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela
+que je suis resté garçon!</p>
+
+<p>Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint
+d'en haut.</p>
+
+<p>--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution?
+glissai-je cauteleusement.</p>
+
+<p>--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce
+garçon-là ira jusqu'à quatre-vingts ans!</p>
+
+<p>Un morne silence régna dans le cabinet.</p>
+
+<p>--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur
+d'assister aux souffrances de ma fille?</p>
+
+<p>--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à
+me palper et à me retourner dans tous les sens.</p>
+
+<p>--N'avez-vous jamais mal dans les jambes?
+me dit-il après un long examen.</p>
+
+<p>--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous
+consulter à ce sujet; il me semble que mes articulations
+se roidissent chaque jour; j'ai des douleurs vagues...</p>
+
+<p>--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en
+me tendant les deux mains, vous avez des rhumatismes,
+vous êtes sauvé!</p>
+
+<p>--Sauvé?</p>
+
+<p>--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous
+amuser à faire des folies; mais vous êtes sauvé,
+et probablement vous vivrez très-vieux,--avec
+des douleurs atroces de temps en temps, par
+exemple! Je vous en préviens!</p>
+
+<p>--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.</p>
+
+<p>--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?</p>
+
+<p>--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est
+moi qui n'aurais pas marié Suzanne!</p>
+
+<p>--Vous pourrez au moins la protéger.</p>
+
+<p>--La protéger? de quelle façon, s'il vous
+plaît? Est-ce qu'une femme mariée n'est pas
+absolument l'esclave de son mari?</p>
+
+<p>--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de
+la conciliation; il y a la séparation de corps...</p>
+
+<p>--Cela vaut mieux que rien... et encore, je
+ne sais pas... le scandale, les bruits méchants
+autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que
+dix-huit ans...</p>
+
+<p>--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré;
+on a vu des ménages qui avaient mal
+commencé devenir très-heureux...</p>
+
+<p>--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un
+très-heureux, je serai bien étonné. Enfin, vous
+avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y
+aurait la séparation. Mais tout cela, est bien
+lugubre. Ah! si vous m'aviez dit l'an dernier
+que j'aurais des rhumatismes!...</p>
+
+<p>--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit
+le docteur en me citant un texte latin pour arrondir
+sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué,
+mais c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe
+qui s'y serait trompé.</p>
+
+<p>--C'est égal, docteur! si j'avais su!...</p>
+
+<p>En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une
+vive douleur au genou gauche. Brave docteur!
+il venait de me rendre la vie, comme il me l'avait
+ôtée un an auparavant. J'étais content cependant,
+moins pour la vie en elle-même, bien
+qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la
+joie de me savoir en état de protéger Suzanne.</p>
+
+<p>Au moment de monter en voiture, je rencontrai
+Maurice Vernex qui passait.</p>
+
+<p>--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement.
+Vous avez bonne mine. Comment va-t-on chez
+vous?</p>
+
+<p>--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes;
+je suis enchanté!</p>
+
+<p>--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il
+en riant. Et madame de Lincy?</p>
+
+<p>--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à
+mes préoccupations. Mais vous-même?</p>
+
+<p>--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un
+sérieux qui ne lui était pas ordinaire. Je m'ennuie
+de n'être bon à rien en ce monde. Quand
+je n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent
+que j'ai des rentes, je n'ai plus goût à rien.</p>
+
+<p>--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos
+misères ensemble, lui dis-je. Moi aussi, je ne
+suis pas content de mon sort.</p>
+
+<p>--Comment, vous avez des rhumatismes, et
+vous n'êtes plus content? Mais que vous faut-il
+donc?</p>
+
+<p>Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles
+du docteur et à la société de Maurice Vernex, je
+passai une soirée charmante.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du soir, nous étions dans
+mon cabinet à fumer de très-bons cigares, et
+comme il faisait froid, nous avions baissé les
+portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse
+et sévère à la fois, bien chauffée, doucement
+éclairée, était l'image de la vie large et confortable
+des gens de notre monde, et j'éprouvais un
+bien-être que je n'avais pas ressenti depuis
+longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit retourner,
+et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à
+travers la fente de la portière de velours.</p>
+
+<p>--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure?
+Viens vite te chauffer.</p>
+
+<p>--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant
+à demi des plis épais de l'étoffe, je vous
+dérange.</p>
+
+<p>Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma
+fille, et, la main sur le dossier d'une chaise, il
+attendait son arrêt.</p>
+
+<p>--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura
+garde de s'en aller comme il me paraît en avoir
+l'intention. Nous allons prendre une tasse de
+thé tous les trois ensemble.</p>
+
+<p>J'étendais la main pour sonner, Suzanne me
+retint:</p>
+
+<p>--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle,
+et j'ai apporté mon ouvrage. Est-ce que
+vous supportez les femmes qui font de la tapisserie,
+monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.</p>
+
+<p>--Je les vénère, madem... Pardon, madame,
+reprit-il en s'inclinant devant elle. Je n'avais
+pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en
+manière d'excuse, depuis l'événement qui...</p>
+
+<p>--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy?
+fit-elle avec ce mélange de comique et de sérieux
+qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé
+de nom, mais voilà tout!</p>
+
+<p>Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement
+dans son petit panier à ouvrage.</p>
+
+<p>--Alors on peut faire encore de la musique?
+demanda Maurice d'une voix particulièrement
+moelleuse.</p>
+
+<p>--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui
+vendredi.</p>
+
+<p>Elle se mit à broder avec une application qui
+me rappela le temps où elle apprenait son catéchisme.
+La conversation reprit; Pierre nous
+apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.</p>
+
+<p>--A propos, dis-je soudain, retombant dans
+la réalité, où est ton mari?</p>
+
+<p>--Au club, répondit tranquillement Suzanne.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il y va souvent, au club?</p>
+
+<p>--Tous les soirs.</p>
+
+<p>--Et comment es-tu venue?</p>
+
+<p>--En voiture.</p>
+
+<p>--De remise?</p>
+
+<p>--De place, numéro 2,884, lanternes rouges,
+un brave homme de cocher.</p>
+
+<p>--Tu ne devrais pas sortir seule le soir...,
+fis-je d'un ton mécontent.</p>
+
+<p>--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi
+ses beaux yeux caressants, si tu me refuses cela,
+que me restera-t-il?</p>
+
+<p>Maurice Vernex regarda ma fille avec une
+telle intensité d'étonnement que je crus lui devoir
+une sorte d'explication.</p>
+
+<p>--M. de Lincy est un mari... mari...,
+fis-je non sans hésiter.</p>
+
+<p>--Despote? glissa Maurice.</p>
+
+<p>--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral.
+Heureusement, il va au club, ajouta-t-elle,
+mi-rieuse, mi-triste.</p>
+
+<p>--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire
+ce soir? dit Maurice, avec cette voix
+richement timbrée qu'il n'employait point pour
+me parler à moi.</p>
+
+<p>Suzanne secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>--Si vous osiez le déposséder de ce droit,
+dit-elle, mon vieux Pierre vous tordrait le cou
+sans cérémonie, comme à un poulet!</p>
+
+<p>Nous causâmes encore quelques instants, puis
+Maurice se retira. Quand je fus seul avec Suzanne,
+elle vint se blottir dans un grand fauteuil,
+tout contre moi.</p>
+
+<p>--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je
+non sans quelque inquiétude.</p>
+
+<p>--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec
+dédain.</p>
+
+<p>Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin
+irrésistible de rassurer Suzanne, je lui confiai ce
+que m'avait dit le docteur au sujet de ma santé.</p>
+
+<p>--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre
+coeur ne bat plus comme l'an dernier? fit-elle
+avec une joie troublée.</p>
+
+<p>--Non, je ne souffre plus du tout; je passe
+de bonnes nuits...</p>
+
+<p>Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des
+gouttes chaudes tomber sur mes mains et sur
+mon visage.</p>
+
+<p>--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai
+craint de te perdre! Si tu savais que de fois, la
+nuit...</p>
+
+<p>--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je
+retenais ma respiration...</p>
+
+<p>--Oh! le méchant père, qui se faisait mal
+pour ne pas m'inquiéter... C'est fini, dis?</p>
+
+<p>--Le danger est passé, au moins: je vivrai,
+ma Suzanne, je te protégerai...</p>
+
+<p>Elle me serra plus fort sans parler.</p>
+
+<p>--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.</p>
+
+<p>Elle me regarda bien en face; je lus une fois
+de plus dans ses yeux la douceur sublime, la joie
+ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:</p>
+
+<p>--Je suis parfaitement heureuse!</p>
+
+<p>Et elle se remit à pleurer.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le
+soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait
+pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait
+parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que
+plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en
+apprenant que ma fille était avec moi, il s'était
+retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve
+me parut de bon goût, et je sus gré à ce
+jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête
+que le destin clément me réservait avec
+Suzanne.</p>
+
+<p>Un soir, après avoir babillé et ri pendant une
+demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs
+du grand fauteuil où elle se roulait en boule,
+comme autrefois, s'assit posément sur le bord,
+et me regarda d'un air sérieux:</p>
+
+<p>--Père, me dit-elle, je te demande pardon
+d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin
+de savoir... Es-tu riche?</p>
+
+<p>Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune,
+je la croyais au courant de nos revenus.</p>
+
+<p>--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas
+d'après mon genre de vie?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle:
+je m'exprime mal, sans doute. As-tu une
+grande fortune personnelle, indépendante de...
+de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.</p>
+
+<p>Je pressentis un nouveau noeud dans notre
+existence, et je répondis nettement:</p>
+
+<p>--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu,
+à cinq, qui font trois cent mille francs de
+capital: le capital t'appartient; les revenus sont
+indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens
+de ta mère environ deux cent mille francs.</p>
+
+<p>Suzanne baissa la tête et parut calculer.</p>
+
+<p>--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est
+beaucoup...</p>
+
+<p>--Non, quand on a un loyer et un train de
+maison considérables,--mais tu n'as pas de
+voitures... M. de Lincy doit avoir au moins
+autant?</p>
+
+<p>Ma fille ne répondit pas à cette dernière
+question.</p>
+
+<p>--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?</p>
+
+<p>--J'ai encore à moi environ quarante-cinq
+mille francs de revenu,--de quoi te donner
+tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque
+objet, as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te
+dire que tu peux puiser sans compter dans ce
+meuble-là.</p>
+
+<p>J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon
+regard.</p>
+
+<p>--Pourrais-tu me prêter dix mille francs?
+dit-elle d'un ton timide.</p>
+
+<p>--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que
+veux-tu faire de dix mille francs?</p>
+
+<p>Elle baissait toujours la tête et jouait avec la
+frange de sa robe.</p>
+
+<p>--As-tu des dettes? demandai-je avec autant
+d'indulgence qu'il me fut possible.</p>
+
+<p>--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire
+forcé. Pourquoi pas? Supposons que j'aie des
+dettes. Refuserais-tu de les payer?</p>
+
+<p>--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière?
+A ta modiste?</p>
+
+<p>--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir
+comme cela. C'est M. de Lincy qui en a besoin.
+Il a perdu au jeu.</p>
+
+<p>--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver
+ailleurs que chez moi? Et il ne veut pas me les
+demander lui-même?</p>
+
+<p>--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie!
+s'écria ma fille; s'il savait que je t'en
+ai parlé, il serait furieux!</p>
+
+<p>--Furieux! Je voudrais bien voir cela.</p>
+
+<p>J'étais tellement irrité, que pour me calmer
+Suzanne se vit forcée de m'avouer l'exacte vérité,
+M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites
+que me rendait sa femme pendant ses
+absences journalières, avait jugé à propos de se
+faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement
+à Suzanne que, si elle voulait continuer
+à me voir, il fallait qu'elle obtînt en
+échange les sommes dont il pourrait avoir besoin.
+C'est du moins ce que je recueillis de son long
+récit, coupé par des réticences douloureuses.</p>
+
+<p>--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant
+de bassesse.</p>
+
+<p>--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!</p>
+
+<p>Tu me ferais beaucoup de chagrin!</p>
+
+<p>Elle insistait avec tant de vivacité, que je
+soupçonnai encore autre chose. A forcé d'interroger
+et de deviner, je finis par comprendre que
+le misérable époux, connaissant la répugnance
+invincible qu'il inspirait à ma fille, lui faisait
+acheter son repos au prix des sacrifices d'argent
+qu'elle pourrait obtenir de moi.</p>
+
+<p>--De sorte que si je ne te donne pas la
+somme que tu me demandes?... fis-je plein
+d'humeur et de dégoût.</p>
+
+<p>--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle
+honteuse. Je ne puis supporter sa
+présence, continua-t-elle.--Et le tremblement
+nerveux dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt
+à la seule idée de cette présence abhorrée.</p>
+
+<p>--Le misérable! m'écriai-je en serrant les
+deux poings. Puis je courus à mon secrétaire,
+j'y pris un paquet de billets de banque que je
+remis à ma fille.</p>
+
+<p>--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un;
+qu'il paye chaque concession au prix que tu
+jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement,
+et s'il manque à sa promesse, viens me trouver,
+je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai,
+quand je devrais le tuer!</p>
+
+<p>Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son
+mieux pour l'apaiser, mais je ne voulais rien
+entendre.</p>
+
+<p>--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas
+de pire outrage que celui qu'un mari peut infliger
+par son amour, feint ou réel, à une femme
+qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari
+t'inflige cet outrage, je le tuerai--en duel ou
+autrement,--mais je le tuerai!</p>
+
+<p>Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète;
+et je n'ai pas besoin de dire que je ne fermai pas
+l'oeil de la nuit.</p>
+
+<p>A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne
+souriante et reposée. La veille au soir, elle
+avait livré son argent, et en échange elle avait
+obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.</p>
+
+<p>--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je,
+je m'arrangerai pour en avoir. Mais s'il a
+d'autres exigences, que ferai-je?</p>
+
+<p>Je consultai le Code; le Code ne me dit rien;
+alors j'allai trouver mon notaire.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous
+aurais fait prévenir si vous n'étiez pas venu.</p>
+
+<p>--Que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort!
+Il s'est informé de la manière, dont sont
+placés les capitaux de madame de Lincy.</p>
+
+<p>--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?</p>
+
+<p>--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite...
+J'ai appris, continua-t-il, que votre santé
+s'est raffermie; vous sentez-vous en état de recevoir
+une violente commotion?</p>
+
+<p>--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce
+que j'ai appris ces jours derniers... Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre
+fort, en tira une simple copie de lettre, et je lus
+ce qui suit:</p>
+
+<p>«Mon cher persécuteur,</p>
+
+<p>«En réponse à votre dernière lettre, je me
+vois forcé de vous révéler le véritable état des
+choses. Malgré les belles apparences, Lincy était
+fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne.
+J'ai conclu un mariage qui ne m'assurait
+presque rien en fait d'avantages présents, mais
+qui m'offrait une fort belle position dans un délai
+que la mort prévue de mon beau-père devait
+rapprocher.»</p>
+
+<p>Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer.
+J'obéis.</p>
+
+<p>«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte
+comme un charme, et moi, par contre, je me
+trouve dans les plus mauvais draps. J'avais
+trouvé quelques bonnes âmes qui, se basant sur
+l'état précaire de la santé du père de ma femme,
+m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement
+de ce monsieur rend leur créance très-mauvaise,
+et, naturellement, c'est moi qui en suis victime.
+Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet
+mon beau-père en ne trépassant pas dans les
+délais voulus, mais il faut que vous m'aidiez à
+obtenir un renouvellement de ces créances, ou
+quelques garanties, ou enfin quelque chose qui
+me sorte de mon pétrin.»</p>
+
+<p>La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je
+le remis au notaire:</p>
+
+<p>--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton
+dégagé. Gomment vous êtes-vous procuré ce
+précieux document?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu
+qu'on y mette le prix, répondit-il. Eh bien! que
+pensez-vous de votre gendre?</p>
+
+<p>--Je le trouve charmant; mais cela ne
+m'étonne nullement de sa part. Je ne pouvais
+pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?</p>
+
+<p>--La dot de madame de Lincy ne court aucun
+danger, me répondit évasivement mon conseiller.</p>
+
+<p>--Fort bien; mais il n'en appert pas moins
+que M. de Lincy a des dettes probablement considérables;
+sa terre patrimoniale a été vendue
+six semaines après son mariage, vous le savez.
+Donc, il vit actuellement des vingt-cinq mille
+francs de rente que lui a apportés ma fille; à
+moins qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...</p>
+
+<p>Le notaire fit un signe négatif; je continuai:</p>
+
+<p>--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car
+il avait besoin avant-hier de dix mille francs que
+ma fille m'a demandés pour lui.</p>
+
+<p>--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.</p>
+
+<p>--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette
+somme de la main à la main.</p>
+
+<p>Mon notaire se leva et fit deux tours dans
+son cabinet:</p>
+
+<p>--Permettez-moi, mon cher client, de vous
+dire que cette conduite n'est basée sur aucun
+raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent,
+sans reçu, à la première réquisition, vous laissez
+s'organiser contre vous une exploitation régulière!</p>
+
+<p>Je fis un signe d'assentiment.</p>
+
+<p>--C'est absurde!</p>
+
+<p>--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement
+que je puis obtenir le repos de ma fille,
+je n'ai pas à hésiter.</p>
+
+<p>--Mais, cher monsieur, c'est du chantage,
+alors!</p>
+
+<p>--Parfaitement.</p>
+
+<p>Le notaire fit encore deux ou trois tours:</p>
+
+<p>--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant
+moi.</p>
+
+<p>--Ensuite? Que voulez-vous que je vous
+dise? Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons,
+comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne
+puis souffrir que ma fille soit malheureuse quand
+je puis acheter sa tranquillité à poids d'or.</p>
+
+<p>--Et quand vous serez entièrement dépouillé?</p>
+
+<p>--Sans doute alors il me laissera l'emmener
+quelque part où nous achèverons de vivre en
+paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.</p>
+
+<p>--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le
+digne homme. Je ne puis permettre à mes clients
+de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer
+une séparation!</p>
+
+<p>--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en
+dernier recours...</p>
+
+<p>--Non pas en dernier! en premier! Est-il
+possible que vous hésitiez un moment?</p>
+
+<p>Il me démontra si bien les avantages de la séparation,
+que je restai ébranlé. Certes, il m'en
+coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, condamnée
+pour toujours à ignorer les douceurs de la
+vie de famille et de la maternité; mais cette perspective,
+si triste qu'elle fût, était encore préférable
+à celle que, dans mon désespoir, j'avais
+évoquée: l'abandon de tous mes biens, pour
+obtenir la liberté d'avoir ma fille avec moi.</p>
+
+<p>--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le
+notaire.</p>
+
+<p>--Parce que, tant que j'aurai quelque chose,
+il persécutera sa femme pour me le soutirer.--
+Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture
+du code et les conclusions de mon conseiller.
+Que faut-il faire pour obtenir une séparation?</p>
+
+<p>--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant
+témoins...</p>
+
+<p>--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est
+pas un homme à frapper ma fille. Passons.</p>
+
+<p>--Il y a l'adultère du mari, constaté par
+l'existence d'une maîtresse sous le toit conjugal.</p>
+
+<p>--Ceci ne serait peut-être pas impossible,
+nous verrons. Et puis?</p>
+
+<p>--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais
+si M. de Lincy a intérêt à conserver son pouvoir
+sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener
+là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez
+avec votre fille, voyez ce qu'elle préfère; si vous
+pouviez engager M. de Lincy à vous la rendre,
+sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup
+mieux.</p>
+
+<p>--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...</p>
+
+<p>--Même en le payant très-cher?</p>
+
+<p>--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci.
+Je le quittai, navré, et j'allai chez mon avoué.</p>
+
+<p>Celui-ci me reçut avec les démonstrations du
+plus vif intérêt et parut parfaitement au courant
+de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner.
+Comme je lui faisais part de ma surprise:</p>
+
+<p>--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois,
+on s'attend à quelque résolution semblable de
+votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre
+de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne
+de tous les respects; on pensait bien que vous ne
+pourriez pas tolérer cet état de choses.</p>
+
+<p>--On? Comment oh? Qui donc?</p>
+
+<p>--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous
+étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas
+connaître le caractère véritable de votre gendre.</p>
+
+<p>J'appris alors que les renseignements obtenus
+par moi sur le compte de M. de Lincy avaient
+exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur
+ses domestiques quand on a la faiblesse de croire
+à la validité des renseignements. Tous ceux qui
+avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire
+un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou
+de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers,
+voisins, avaient chanté le concert de
+louanges qui m'avait étourdi.</p>
+
+<p>Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui
+avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser
+d'hypothèques par trop exigeantes, s'était
+jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée.
+Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait
+les soupers bruyants, les femmes plâtrées,
+l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à
+son mariage, il avait soigneusement dompté ses
+appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de
+sa bonne réputation pour faire un mariage riche.
+Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même
+sans se gêner.</p>
+
+<p>--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a
+pas de voiture, pourquoi elle porte toujours
+les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...</p>
+
+<p>Je restai atterré, et, la tête dans mes deux
+mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!</p>
+
+<p>--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?</p>
+
+<p>--Certainement! conclut mon légiste d'un
+ton joyeux.</p>
+
+<p>Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais
+le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je
+sentais la raillerie des regards méchants sur le
+visage innocent de ma Suzanne... Après tout,
+mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était
+nécessaire, que le martyre prolongé, la lente
+agonie de mon enfant dans les mains impures du
+misérable auquel elle était liée pour la vie.</p>
+
+<p>J'annonçai mon intention de réfléchir et je
+rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Après une heure de méditation, je sortis et je
+me rendis chez mon gendre. Il était absent, ma
+fille aussi; je laissai ma carte avec l'ordre de la
+remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots
+au crayon, je lui demandais un entretien particulier
+pour le soir même ou le lendemain matin.
+Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan
+de campagne.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre
+vint m'annoncer que mon gendre m'attendait
+dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon
+secours l'image de la mère de Suzanne et j'abordai
+M. de Lincy.</p>
+
+<p>Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est
+lui qui était le coupable et moi le juge, car je
+sentais mes traits et ma voix profondément altérés
+par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement
+à son aise. Ses vêtements, d'une coupe
+élégante, lui seyaient à merveille; mais son visage
+fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.</p>
+
+<p>Il n'essaya pas de me tendre la main et se
+contenta de s'incliner. C'était du reste ce qu'il
+avait de mieux à faire. Je lui indiquai un siège,
+et je m'assis.</p>
+
+<p>--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il
+avec aisance.</p>
+
+<p>Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence
+me révoltait au point d'arrêter ma voix
+dans mon gosier contracté.</p>
+
+<p>--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une
+déférence du meilleur goût.</p>
+
+<p>J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en
+profiter.</p>
+
+<p>--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je,
+mais c'était bien sans le vouloir.</p>
+
+<p>Le visage de mon gendre exprima une anxiété
+de bon ton.</p>
+
+<p>--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je,
+tout le monde me croyait bien malade,
+et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de
+Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine.</p>
+
+<p>M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait
+dire: Ne parlez donc pas de ces vilaines choses-là!
+Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser
+émouvoir.</p>
+
+<p>--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement
+convenablement dotée, mais encore elle
+vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on
+est convenu d'appeler de très-belles espérances...</p>
+
+<p>M. de Lincy m'écoutait avec une attention si
+soutenue qu'il oublia de conjurer poliment au
+passage ce mot de mauvais goût.</p>
+
+<p>--Voici que,--heureusement ou malheureusement,
+car tout dépend des points de vue,
+--mon médecin s'était trompé du tout au tout,
+en prenant les symptômes accessoires d'une maladie
+pour une altération organique... Mais ce
+serait très-long et peu intéressant...</p>
+
+<p>--Comment donc! murmura M. de Lincy,
+ces détails, au contraire, sont de l'intérêt le plus
+puissant. Qui est votre médecin?</p>
+
+<p>--Le docteur D...</p>
+
+<p>--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de
+Lincy. Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement,
+à moins d'un accident que nul ne
+peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable.</p>
+
+<p>--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter
+de cet heureux changement.</p>
+
+<p>Son ton était irréprochable, mais l'expression
+de son visage, quoi qu'il en eût, était moins
+joyeuse que ses paroles.</p>
+
+<p>--Le résultat est que, devant vivre longtemps,
+j'avais des années devant moi pour prendre une
+résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai
+marié Suzanne à la légère.</p>
+
+<p>--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy
+en levant sur moi un regard poli et haineux.</p>
+
+<p>--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure.
+Mais votre position, vos espérances, en un mot,
+se trouvent aussi modifiées par mon état actuel
+de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu
+d'arriver à un compromis... Si vous voulez me
+rendre Suzanne, et considérer, en ce qui dépend
+de vous, votre mariage comme non avenu,--je
+vous offre une rente viagère de nature à contenter
+les goûts les plus larges.</p>
+
+<p>Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait
+de son regard terne et froid. Comme il
+gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour
+l'interroger. Il parla:</p>
+
+<p>--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père,
+dit-il, le motif qui vous porte à me faire une proposition
+aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce qu'il
+me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné
+lieu de penser que nous n'étions pas heureux de
+vivre ensemble!</p>
+
+<p>--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je
+avec une sorte d'impatience, ce genre de
+discussion nous entraînerait trop loin. Je vous
+demande si vous consentez à me rendre ma fille.</p>
+
+<p>--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse
+exquise, vous n'y pensez pas! Que dirait-on
+de moi dans le monde,--et, bien mieux, que
+dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme
+qui quitte à dix-huit-ans la maison conjugale!
+Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à
+moi et à vous-même, un tort irrémédiable!</p>
+
+<p>Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les
+veines. J'eus envie de le frapper à la face; je me
+contins.</p>
+
+<p>--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages
+assez beaux pour primer toute autre considération?</p>
+
+<p>--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop
+votre fille pour la laisser manquer de rien, et,
+tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas
+besoin personnellement de recourir à votre générosité.</p>
+
+<p>Il avait jeté le masque; je me sentis plus à
+l'aise.</p>
+
+<p>--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer
+mon bien en viager?</p>
+
+<p>--Raison de plus pour que je ne me sépare
+pas de ma femme! répondit-il avec un cynisme
+qui m'épouvanta.</p>
+
+<p>--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé
+par la colère qui m'envahissait, vous savez que
+je vous méprise, et vous persistez!</p>
+
+<p>--La femme doit obéissance et soumission à
+son mari, répondit-il sans relever mon insulte.
+Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr
+sous le toit conjugal.</p>
+
+<p>--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré.</p>
+
+<p>--Heureusement personne ne vous entend,
+riposta Lincy sans se troubler, car on douterait
+de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et
+regardez votre fureur. Personne ne pourrait
+croire que, sans provocation aucune, un homme
+en possession de son bon sens s'abandonne à
+de pareilles extravagances.</p>
+
+<p>Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa
+figure de lâche se décomposa, et il baissa ses yeux
+impudents devant mon regard d'honnête homme.</p>
+
+<p>--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous
+ma fille?</p>
+
+<p>--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec
+effronterie.</p>
+
+<p>--Nous intenterons un procès en séparation!</p>
+
+<p>--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas
+assez bête pour me laisser prendre.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver
+à une panoplie, et je fis un mouvement
+pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était
+pas chargé...</p>
+
+<p>--Je vous donnerai cent-mille francs comptant,
+lui dis-je, en essayant de le séduire par un
+gros chiffre.</p>
+
+<p>--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai
+neuf cent mille... Suzanne est assez bonne pour
+me donner tout ce que je lui demanderai....
+Adieu, cher beau-père.</p>
+
+<p>Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais
+encore à la même place, essayant de sortir
+du gouffre, et ne trouvant aucune voie de salut.</p>
+
+<p>Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi,
+me trouva dans cet état de prostration, et n'en
+fut pas peu épouvantée. A force de me secouer
+et de m'interroger, elle apprit tout ce que les
+derniers mois m'avaient révélé et que je lui avais
+caché jusque-là.</p>
+
+<p>Elle en fut profondément remuée; de vagues
+appréhensions l'avaient parfois saisie, à la vue
+du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si
+courageusement son malheur, elle savait si bien
+étourdir sa grand'mère par son joyeux babil d'enfant
+gâtée, que les commérages, de quelques
+amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement
+la foi de madame Gauthier en l'honneur de mon
+gendre.</p>
+
+<p>--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle;
+d'ailleurs, tous les gendres sont insupportables,
+mais je n'aurais jamais cru qu'il fût malhonnête!</p>
+
+<p>--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter
+cela à son bilan.</p>
+
+<p>Madame Gauthier tomba d'accord avec moi
+de la nécessité d'une séparation.</p>
+
+<p>--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle
+prudemment, car une femme séparée joue un
+triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi
+nous sommes là, par bonheur. Où aviez-vous
+l'esprit, mon pauvre ami, quand, malgré mes
+conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de
+Lincy?</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais
+d'autres soucis. Je la laissai accumuler les pierres
+de cette espèce dans mon jardin.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>Il fallait aviser à une prompte solution, car la
+situation, de jour en jour plus tendue, pouvait
+amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne,
+qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de
+banque, était exaspérée au point de me faire
+craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux.
+Elle parlait désormais plus librement de
+sa vie domestique. La présence de sa grand'mère,
+avec laquelle cependant elle n'avait jamais été
+aussi expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder
+certaines questions délicates que je n'osais
+même effleurer.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne
+à sa grand'mère. Je ne savais pas ce que voulait
+dire le mot mariage: si je l'avais su, je n'aurais
+jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui,
+un crime que de livrer une jeune fille à un
+homme qui, pour elle, est le premier venu.</p>
+
+<p>Que répondre à cela? Certes je croyais avoir
+bien fait, avoir, mieux fait que les autres en laissant
+ma fille libre dans le choix de ses lectures;
+mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale
+éviterait tout ce qui aurait pu l'instruire, et
+j'avais donné à ma fille pour mari, pour maître,
+non un homme aimé, mais, comme elle le disait,
+le premier venu!</p>
+
+<p>C'est alors que je maudis la coutume barbare
+qui jette le ridicule et presque le mépris sur celles
+qui, par goût ou par nécessité, gardent longtemps
+ou toujours le célibat, les vieilles filles,
+comme on les nomme. C'est alors que je déplorai
+ma faiblesse, qui n'avait pas su résister à la
+pression de mon entourage. Faible et misérable
+père! Tant qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne,
+j'avais osé tenir tête à l'opinion publique,
+et au moment redoutable de décider de son avenir,
+j'avais manqué d'énergie pour lui assurer
+l'indépendance et le bonheur!</p>
+
+<p>Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième
+année, en prévision de ma mort prochaine, me
+dis-je, et lui laisser le soin de trouver elle-même,
+quand l'heure serait venue, celui à qui elle se
+donnerait volontairement, pour l'aimer et le respecter
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était
+trop tard; tout au plus pouvais-je essayer de
+pallier le mal que ma faiblesse et mon imprudence
+avaient causé.</p>
+
+<p>Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts
+de M. de Lincy. Je le suivis partout, le matin,
+le soir, dans le jour. J'appris où il dépensait son
+temps et mon argent, à quel restaurant on le
+voyait souper, où il passait quelquefois la nuit.
+Ici j'eus une espérance, mais mon avoué la renversa
+d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.</p>
+
+<p>Je ne me désespérai pas cependant; je continuai
+à m'enquérir. Je me fis apporter des billets
+qu'il avait souscrits, me réservant de le poursuivre
+s'il en était besoin... Hélas! la contrainte
+par corps était abolie, et je n'avais plus même la
+ressource de l'envoyer passer quelques semaines
+à Clicby!</p>
+
+<p>Un jour que, dans ma patiente recherche, je
+l'avais traqué sur le boulevard, je le vis descendre
+de voiture devant Bignon; le coupé était fort
+joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était
+son coupé à lui; pour ne pas
+être forcé d'en partager la jouissance avec Suzanne,
+il le louait au mois et le prenait au coin
+de l'avenue des Champs-Elysées, en sortant de
+chez lui le matin.</p>
+
+<p>Une femme restée dans le coupé se pencha
+par la portière et lui cria:</p>
+
+<p>--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!</p>
+
+<p>Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis
+un plongeon dans mes souvenirs, et je retrouvai
+au fond, tout au fond, le profil de mademoiselle
+de Haags, celle que ma belle-mère m'avait
+si obligeamment destinée autrefois.</p>
+
+<p>C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres
+rouges, les cheveux d'un blond insolent, les yeux
+bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues
+fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra
+mon regard en retirant sa tête de la portière, et
+je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté là,
+de manière à ce que mon gendre ne pût faire
+autrement que de me voir.</p>
+
+<p>Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers
+le coupé.</p>
+
+<p>--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un
+tour; dans un quart d'heure nous serons servis.</p>
+
+<p>Je m'avançai alors, et le regardant bien en
+face:</p>
+
+<p>--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un
+ton aussi froid que possible.</p>
+
+<p>--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie.
+Mais pas sous le toit conjugal! continua-t-il
+avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas
+cela!</p>
+
+<p>Il me salua, monta en voiture, referma la portière
+avec bruit, et le coupé partit dans la direction
+de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage
+impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard,
+et je me demandai s'il faudrait arriver à lui
+brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce
+monstre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>Quelques semaines s'écoulèrent; les jours
+étaient déjà longs, le soleil était plus chaud, et
+pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui
+ressemblait à la phthisie.</p>
+
+<p>A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait
+assuré que cela passerait avec du calme et du
+bien-être moral. Ils en parlent bien à leur aise,
+les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le
+calme et le bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait,
+un repos relatif en satisfaisant aux exigences
+d'argent de son mari, toujours croissantes,
+mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la
+lutte ne torturait-elle pas, avant et après, ce
+pauvre coeur déchiré?</p>
+
+<p>Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse
+consolation. Malgré la brusquerie de ses
+coups de boutoir, elle n'en était pas moins une
+excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues,
+avaient subi des modifications essentielles
+depuis nos malheurs. Elle avait vieilli beaucoup
+en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu
+tout blanc. Ma barbe et mes cheveux, toujours
+abondants, n'avaient plus trace de leur couleur
+primitive.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus
+agitée, plus nerveuse encore que de coutume;
+ses visites, toujours fréquentes, étaient plus
+courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer
+et sortir. Un soir qu'elle était venue vers neuf
+heures, après s'être laissée tomber en entrant dans
+un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par
+un ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés
+et m'embrassa comme pour s'en aller.</p>
+
+<p>--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions
+guère, mais c'était encore du bonheur que d'être
+ensemble.</p>
+
+<p>--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait
+nerveusement contre elle les plis de son burnous.</p>
+
+<p>--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps
+que tu m'en as demandé.</p>
+
+<p>--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu
+donné à peu près, depuis les premiers dix mille
+francs?</p>
+
+<p>--Nous voici bien près de vingt mille.</p>
+
+<p>--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle
+d'un air préoccupé.</p>
+
+<p>--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi,
+tu sais que tout est à toi, qu'il n'y a pas une
+obole à moi qui ne t'appartienne?</p>
+
+<p>Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa
+et sortit sans parler. Ma belle-mère, qui
+la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler
+sa présence Depuis que nous étions si malheureux,
+sa jalousie puérile avait totalement
+disparu.</p>
+
+<p>--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle
+après que nous eûmes bien regardé les chenets
+sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là.
+Il me semble que tout n'y va pas bien.</p>
+
+<p>--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec
+désespoir.</p>
+
+<p>--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus
+mal qu'avant, insista madame Gauthier. Il y a
+dans l'attitude de Suzanne quelque chose d'extraordinaire...
+C'est votre fille, et vous êtes
+assez emporté sans qu'il y paraisse. J'ai peur
+qu'elle ne prenne quelque mauvaise résolution...</p>
+
+<p>--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain.
+Le lendemain, en effet, vers midi, je me rendis
+chez mon gendre. Il était rarement chez lui
+à cette heure, j'avais lieu d'espérer une conversation
+tranquille avec ma fille. J'appris au contraire
+qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était
+guère dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait
+peu soucieux de m'annoncer, il y avait
+dans toute l'apparence de la maison quelque
+chose de décousu, d'inquiet, qui me parut du
+plus mauvais augure. Je dis au domestique que
+j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon.
+La vaste pièce était déserte, mais la porte
+opposée, celle de la salle à manger, ouverte à
+deux battants, laissait arriver le bruit des voix.</p>
+
+<p>--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du
+pied, je vous hais et je vous méprise!</p>
+
+<p>--Vous êtes une femme charmante, répondit
+Lincy, et la colère vous sied à merveille. Je crois
+qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous
+que d'aller chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p>--Lâche! s'écria ma fille.</p>
+
+<p>J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans
+l'embrasure de la porte, mais ni l'un ni l'autre
+ne regardaient de mon côté.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui
+prendre la taille; elle alors, se redressant de
+toute sa hauteur, lui cracha au visage.</p>
+
+<p>Il reçut l'affront et recula; sa figure blême
+exprimait la rage la plus féroce. Au moment où
+j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne
+reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.</p>
+
+<p>Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune
+et plus alerte que moi, il se dégagea de mon
+étreinte, et toujours sans essuyer son visage décomposé,
+me serrant le bras comme dans un étau:</p>
+
+<p>--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en
+présence de témoins. Il faut deux témoins, beau-père,
+et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai
+la nuit!</p>
+
+<p>Il me poussa brusquement, et pendant que je
+regagnais l'équilibre, il disparut.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles
+qui s'évanouissent dans les grandes circonstances:
+son doux visage marbré avait pris une expression
+rigide; ses lèvres tremblaient.</p>
+
+<p>--J'aime encore mieux cela que ses caresses,
+dit-elle entre ses dents serrées. S'il vient ce soir,
+je le tuerai, ou moi-même!</p>
+
+<p>Une idée lumineuse me traversa l'esprit.</p>
+
+<p>--Est-il parti? dis-je.</p>
+
+<p>--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une
+scène.</p>
+
+<p>--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa
+chambre. Vite un châle et un chapeau; ne perds
+pas une minute.</p>
+
+<p>Elle obéit machinalement.</p>
+
+<p>--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?</p>
+
+<p>Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai
+vivement et j'y pris sa boîte à bijoux, encore
+intacte.</p>
+
+<p>--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque
+chose que tu aimes?</p>
+
+<p>Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent,
+pus saisit une miniature de sa mère, accrochée
+à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne
+faut pas qu'on te voie pleurer.</p>
+
+<p>Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du
+soufflet commençait à rougir et lui causait une
+cuisson douloureuse.</p>
+
+<p>--Un voile, dis-je.</p>
+
+<p>Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement
+automatique.</p>
+
+<p>Je la fis passer devant moi. L'antichambre
+était déserte, et les domestiques à la cuisine,
+dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de leur
+maître, deviné ou entendu à travers les portes.
+Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai
+un ordre au cocher.</p>
+
+<p>--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant
+qu'on ne prenait pas le chemin de la maison.</p>
+
+<p>--Chez le docteur, répondis-je.</p>
+
+<p>Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je
+poussai Suzanne dans la salle à manger, et la
+montrant à notre ami stupéfait:</p>
+
+<p>--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je
+Je devais être terrible, car le docteur me regardait
+plus que Suzanne.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter
+des yeux.</p>
+
+<p>--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui
+a donné le payera de sa vie!</p>
+
+<p>Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne,
+toujours muette, toujours droite, et secouée
+seulement par son tremblement nerveux.</p>
+
+<p>--Qu'allez-vous faire? dit-il.</p>
+
+<p>--Vite une ordonnance, docteur; nous partons
+pour l'Italie. Je l'enlève, et s'il veut venir
+me la reprendre, je le tuerai!</p>
+
+<p>Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans
+le vide pour m'embrasser, et ce fut le docteur
+qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était
+évanouie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant
+mon regard, elle eut sur-le-champ le sentiment
+de la réalité.</p>
+
+<p>--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle
+avec une expression déchirante d'angoisse et de
+prière.</p>
+
+<p>--Oui, je t'emmène, pour toujours.</p>
+
+<p>--Je, ne le reverrai plus?</p>
+
+<p>--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais,
+au moins tant que je vivrai!</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux et respira longuement
+Puis son doux regard plein de reconnaissance se
+porta de mon visage à celui du docteur.</p>
+
+<p>--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la
+jusqu'à mon retour, et ne laissez pénétrer personne
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami,
+d'autant mieux que j'ai à causer avec elle.</p>
+
+<p>Je sortis, et je courus chez mon notaire.
+Quand celui-ci apprit ma résolution de ne pas
+laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son
+mari, il devint très-soucieux:</p>
+
+<p>--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous
+projetez là! Songez que le mari est toujours en
+possession du droit de retenir sa femme au domicile
+conjugal, en se faisant prêter main-forte,
+en cas de besoin!</p>
+
+<p>--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes
+dents.</p>
+
+<p>--Je vous ferai observer; continua-t-il, que
+je vous parle en ami; que ferez-vous si votre
+gendre découvre votre retraite et vous fait sommer
+de lui rendre sa femme?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant
+de me calmer. Si cette occasion se présente, je
+trouverai sans doute un dénouement à la situation;
+mais en ce moment, après ce qui s'est
+passé, je ne peux y penser de sang-froid.</p>
+
+<p>--Ne voudrait-il pas mieux demander une
+séparation, et obtenir que votre fille, en attendant,
+vînt demeurer chez vous?</p>
+
+<p>--Peut-elle y rester dès à présent? tout de
+suite?</p>
+
+<p>--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.</p>
+
+<p>--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre
+heures seule avec cet infâme? Mais songez
+donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la
+battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!</p>
+
+<p>Le notaire enfonça son menton dans sa cravate
+et réfléchit. J'étais lancé, je continuai:</p>
+
+<p>--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je
+l'obtiendrai? Pouvez-vous me garantir que la
+loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?</p>
+
+<p>--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire;
+je ne sais rien; je vous parle comme peut et doit
+parler un homme calme qui juge les choses de
+loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument
+ce que je ferais.</p>
+
+<p>--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je.
+A présent, parlons de choses pratiques.
+Pouvez-vous me donner de l'argent?</p>
+
+<p>Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire
+promit de m'envoyer mes revenus à l'endroit
+que je lui indiquerais, sous un nom supposé
+dont nous convînmes ensemble, et je le quittai,
+sûr au moins de pouvoir aplanir les difficultés
+matérielles.</p>
+
+<p>Je me rendis alors chez madame Gauthier. En
+quelques mots je la mis au courant de la situation,
+et elle approuva sans réserve la résolution
+suprême que j'avais prise si vite. C'était une
+femme de tête et de coeur, je le vis bien, car elle
+renonça à embrasser sa petite-fille, sur la seule
+observation que je lui fis relativement au danger
+qu'elle nous ferait courir par cette démarche.</p>
+
+<p>--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez
+de moi à Suzanne, pour qu'elle ne m'oublie
+pas!</p>
+
+<p>Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse
+reconnaissante pour cette femme vraiment
+forte dans les moments douloureux. Jusque-là
+ses défauts m'avaient empêché de rendre
+justice à ses qualités. Je me promis de réparer
+mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.</p>
+
+<p>Je passai ensuite chez moi, et je fis venir
+Pierre dans le coin le plus reculé de l'appartement.</p>
+
+<p>--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans
+que nous vivons ensemble, vous êtes attaché à
+ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en
+remets absolument à vous.</p>
+
+<p>Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et
+voulut protester de son dévouement, je lui coupai
+la parole:</p>
+
+<p>--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit,
+demain au plus tard, on viendra chercher ici
+madame de Lincy,--vous direz que vous ne
+l'avez pas vue. On s'informera de moi,--vous ne
+m'avez pas vu depuis le moment où je vous parle;
+vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et
+vous serez, s'il le faut, plus inquiet que personne
+de ma brusque disparition. Demain, vous recevrez
+la lettre que voici: vous la mettrez à la
+poste ce soir avant de vous coucher; dans cette
+lettre, je vous ordonne de licencier ma maison,
+et je vous annonce mon intention de ne pas revenir
+à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez
+chez mon banquier la somme que je vous
+ai indiquée, vous payerez les gages de chacun
+et vous fermerez la maison. Après quoi, quand
+vous aurez laissé passer une quinzaine de jours,
+vous direz que vous vous ennuyez à Paris, et
+que vous voulez retourner dans voire pays. De
+quel pays êtes-vous?</p>
+
+<p>--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement
+le pauvre Pierre.</p>
+
+<p>--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez
+dans votre pays, à Rouen. Vous prendrez
+le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la
+première bifurcation, vous vous dirigerez sur
+Orléans,--sans bagages,--et de là vous viendrez
+nous rejoindre. Dans un mois, je serai à
+Florence.</p>
+
+<p>--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant
+au cou, moi qui pensais que vous vouliez
+m'abandonner!</p>
+
+<p>Je répondis de bon coeur à son étreinte, et,
+chose étrange, ce plan, mûri en voiture, m'avait
+si bien rendu ma liberté d'esprit, que je souris
+de son accès d'expansion.</p>
+
+<p>Je lui remis de l'argent pour ses dépenses
+personnelles, je lui dis sous quel nom il me retrouverait
+à Florence, je lui défendis de m'écrire,
+je lui indiquai un faux nom pour lui-même;
+et, toutes ces précautions prises, je le
+congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.</p>
+
+<p>Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand
+elle apprit que je quittais Paris avec sa jeune
+maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de reproches
+qui ne me permirent pas de prononcer une
+parole. Je la laissai me dire autant de choses désagréables
+qu'elle en put trouver, et quand elle
+s'arrêta, hors d'haleine:</p>
+
+<p>--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement,
+vous venez avec nous.</p>
+
+<p>Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie
+de plaisanter, fondit en larmes et s'écria:</p>
+
+<p>--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous
+le rendra!</p>
+
+<p>Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de
+prendre le chemin de fer d'Orléans et de gagner
+Maçon par le centre. Là, elle devait nous retrouver,
+ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait
+dans le plus profond recueillement, hochant
+la tête pour prouver qu'elle avait compris, et
+quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:</p>
+
+<p>--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame
+pour faire ses malles?</p>
+
+<p>J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela
+ne servirait à rien. Je la fis descendre comme elle
+était; je la bousculai dans une voiture de place,
+et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans.
+Quand elle eut disparu dans la salle d'attente,
+je poussai un soupir de soulagement et je retournai
+près de ma fille.</p>
+
+<p>Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant
+comme ployée par le poids d'une grande responsabilité.
+Je ne me souciais pas de la laisser réfléchir;
+d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient
+rapidement écoulées depuis la scène du
+matin. Si je voulais partir le soir même pour
+quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment
+à perdre. Nous prîmes congé du docteur
+qui nous jura le secret le plus absolu, et j'entraînai
+ma fille vers une station de voitures. Je
+ne voulais pas qu'aucune indiscrétion, même
+la plus légère, pût trahir le secret de notre
+fuite.</p>
+
+<p>Au moment où nous montions en voiture, ma
+fille fit en arrière un brusque mouvement. A
+deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un
+réverbère, causait avec un homme mal vêtu,
+que je reconnus pour un préteur à gros intérêts.
+J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de
+la voiture, je donnai une fausse adresse au cocher,
+et cinq minutes après je lui dis de se rendre
+à la gare de Lyon.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes juste au moment du départ.
+Bien en hâte nous montâmes en wagon, et quand
+le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai
+la main sur mon front. Nous étions sauvés.</p>
+
+<p>--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude,
+tu n'as pas dîné!</p>
+
+<p>--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais
+toi?</p>
+
+<p>Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous?
+dit-elle.</p>
+
+<p>--Chez la cousine Lisbeth.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>J'avais choisi la maison de Lisbeth comme
+l'asile le plus sûr; personne ne la connaissait à
+Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si
+quelques-uns par hasard savaient son nom, à
+coup sûr aucun n'avait idée de l'endroit qu'elle
+habitait. Aux premières lueurs du jour, le train
+s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste;
+nous descendîmes, le train repartit sans
+que nul curieux eût seulement mis la tête à la
+portière du wagon. Un gendarme et l'employé
+chargé de recevoir les billets furent les seuls
+témoins de notre arrivée.</p>
+
+<p>Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous,
+c'est-à-dire, car nous étions
+seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne...
+je m'assis auprès d'elle, et nous voilà
+roulant vers la petite ville, éloignée de deux ou
+trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit
+depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois
+que j'avais levé les yeux, j'avais vu les siens
+fixés dans le vide avec une ténacité extraordinaire.
+Que voyait-elle au delà du drap gris de
+notre coupé? Qu'allait chercher ce regard,
+presque dur à force d'être obstiné? Était-ce
+l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait
+s'éloigner d'elle à chaque tour de roue? Je
+n'avais pas osé l'interroger.</p>
+
+<p>La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A
+mi-chemin, je fis arrêter l'omnibus devant une
+route qui menait à une métairie peu éloignée,
+je pris le bras de ma fille sous le mien, et je
+tournai le coin d'une haie. Le conducteur de
+l'omnibus nous cria obligeamment:--Toujours
+à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la voiture
+jaune disparut avec un bruit de ferrailles.</p>
+
+<p>Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous
+voir, je revins sur mes pas et nous prîmes à
+droite, de l'autre côté de la route. Suzanne,
+toujours muette, suspendue à mon bras, marchait
+avec une énergie concentrée qui me faisait
+mal. Évidemment, si je lui avais dit que le
+salut était au bout d'une route de cent lieues,
+elle eût marché du même pas sans se plaindre
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je.
+Mais il faut dépister les recherches, dans le cas
+invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus
+descendre.</p>
+
+<p>--Allons, allons, répondit-elle en pressant
+le pas.</p>
+
+<p>Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute
+brune, fumait à la première tiédeur du jour. Un
+brouillard d'opale montait doucement en s'éclaircissant
+vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient
+çà et là aux branches des arbres dans
+l'air immobile. L'herbe des chemins était couverte
+de rosée, mais la route admirable, comme
+toutes nos routes de France, était sèche, ferme
+et sonore sous le pas. Le soleil n'était pas encore
+levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux
+s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent
+ans que je ne pourrais oublier cette marche matinale
+dans les champs déserts avec mon enfant
+reconquise, volée! à mon bras.</p>
+
+<p>Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes
+devant nous la maison de Lisbeth.</p>
+
+<p>Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes
+des hautes cheminées, les vaches mugissaient à
+l'étable, réclamant la traite du matin. La porte
+de la cour était ouverte, et la charrue brillante
+attelée d'un cheval vigoureux, prête à sortir,
+n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me
+regarda, et je vis à l'expression de son visage
+qu'elle était contente.</p>
+
+<p>--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle
+à voix basse.</p>
+
+<p>Nous avions atteint notre refuge. Je poussai
+la porte entre-baillée; au fond de la vaste pièce,
+Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de la
+croisée à petits carreaux, triait des écheveaux
+de lin.</p>
+
+<p>--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je
+vous amène la petite.</p>
+
+<p>La cousine me regarda d'un air effaré, bondit
+à travers ses écheveaux de lin sans s'y prendre
+les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra
+Suzanne dans ses bras.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou
+trois fois. Elle était si saisie que les paroles ne
+lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser
+que de faire un discours. Quand elle eut renoué
+le fil de ses idées:</p>
+
+<p>--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il
+possible! Attendez, je vais vous faire du café.
+Où sont vos bagages? Je vais appeler les filles...
+Je lui mis la main sur le bras.</p>
+
+<p>--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit;
+personne ne nous a vus entrer. Personne ne sait
+que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici
+pour ma femme.</p>
+
+<p>--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine
+épouvantée.</p>
+
+<p>--Parce que j'ai volé ma fille à son mari,
+parce que le lâche l'a frappée, parce qu'elle en
+serait morte, et que je veux qu'elle vive!</p>
+
+<p>Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:</p>
+
+<p>--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est
+donc pour cela qu'elle est si pâle! Vous avez
+bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez,
+mais je, vais toujours vous faire du café.</p>
+
+<p>Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne,
+déjà remise par ce bon accueil, souriait
+doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie
+que Lisbeth avait traîné auprès du feu;
+une gerbe de flammes gaies et pétillantes, sans
+cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait
+avec profusion, montait le long de la vieille
+cheminée luisante de suie: la cafetière de cuivre
+étincelait; la crème épaisse tremblait dans le
+crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait
+avec une activité prodigieuse. Tout à coup
+un rayon de soleil pénétra par la porte que nous
+avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux
+d'or de ma fille. Lisbeth fit le signe de la croix,
+et ses lèvres muettes s'agitèrent un peu:</p>
+
+<p>--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un
+sourire en se tournant vers nous; chaque fois
+que je vois le soleil au lever du jour, il faut que
+je remercie le bon Dieu!</p>
+
+<p>Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés
+dans le foyer. Humble coeur, débordant
+de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen
+de remercier Dieu à toute heure du jour!</p>
+
+<p>Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées
+de pain, Lisbeth, qui s'était absentée un instant,
+revint tout essoufflée.</p>
+
+<p>--La chambre de la petite est faite, dit-elle,
+j'ai mis des draps au lit; elle va aller se coucher.</p>
+
+<p>Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans
+faiblesse l'escalier de bois de chêne aux larges
+balustres noircis et polis par l'usage; elle entra
+dans la chambre gaie et claire, où les poutres
+du plafond étaient encore garnies de leurs chapelets
+d'oignons conservés pour l'hiver; me
+tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth
+qui nous avait suivis...</p>
+
+<p>--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine,
+pauvre petite sans mère, qu'elle a dû souffrir
+pour avoir ces yeux-là!</p>
+
+<p>Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier,
+s'enfuit en étouffant un sanglot.
+Suzanne ne pleurait pas:</p>
+
+<p>--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je
+suis contente d'y être venue.</p>
+
+<p>Je sortis en fermant la porte doucement. Je
+revins au bout d'un quart d'heure, elle était déjà
+endormie. Mais sur son doux visage la marque
+du soufflet se voyait encore en une ligne rouge.
+Je redescendis sur la pointe du pied, et j'allai
+retrouver Lisbeth.</p>
+
+<p>--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre
+chambre est pourtant prête aussi, dit-elle en me
+voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par
+la rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la
+maison.</p>
+
+<p>--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse.
+Sommes-nous bien seuls?</p>
+
+<p>--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé
+les filles à l'ouvrage, et je leur ai parlé comme
+vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.</p>
+
+<p>C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que
+Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant
+de ce qui s'était passé depuis ma précédente
+visite. Elle ne parut pas fort surprise de
+la conduite de mon gendre, en ce qui touchait
+les choses d'intérêt; les campagnards peuvent
+tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle
+des petites rivalités, des jalousies de la
+province les bronze à cet endroit là; mais, en
+ce qui touchait le procédé employé par lui pour
+obtenir de l'argent de Suzanne, je la trouvai
+incrédule.</p>
+
+<p>--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas
+possible. Il n'y a pas d'homme assez lâche pour
+commettre une action pareille.</p>
+
+<p>Je finis cependant par la convaincre, et dès
+lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne
+connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin,
+je crois, de la considérer comme une sainte
+martyre.</p>
+
+<p>Ma fille dormit pendant une partie du jour;
+au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut
+gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout
+oublié; mais; moi qui la connaissais, je devinais
+bien que cette gaieté était factice, et je
+l'interrogeai.</p>
+
+<p>--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous
+fûmes seuls le soir.</p>
+
+<p>--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir
+la rassurer; ici nous sommes mieux cachés que
+n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand
+même on nous trouverait, je ne te laisserais pas
+emmener. Où tu iras j'irai, et je coucherai en
+travers de la porte s'il le faut.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit
+d'un calme sommeil.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de
+l'édition source n'a pas été corrigée ici.]</p>
+
+<p>Le soleil levant que j'avais dans les yeux me
+réveilla le lendemain. Je me levai et j'ouvris la
+fenêtre pour respirer l'air du matin.</p>
+
+<p>--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.</p>
+
+<p>J'entrai dans sa chambre, séparée de la
+mienne par une cloison de chêne, et je la trouvai
+dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose,
+souriante, telle que je l'avais vue toute petite.
+La camisole de Lisbeth, trop grande pour elle,
+faisait mille plis sur son cou; ses mains fluettes
+sortaient à grand'peine des longues manches,
+et elle riait au travers de ses cheveux qui
+avaient repoussé son bonnet de nuit pendu à
+son cou.</p>
+
+<p>--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh!
+que c'est bon!</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses
+forces dans le lit de plume rebondi, puis se repelotonna,
+avec son geste familier, et répéta:
+C'est bon de vivre!</p>
+
+<p>Une joie immense m'inonda; faible et aveugle
+père, je n'avais pourtant pas coupé dans sa fleur
+cette jeune existence si pleine de sève. Elle pouvait
+encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne
+était brisée, nous allions être heureux!</p>
+
+<p>Elle avait sans doute deviné ma pensée, car
+elle ajouta:</p>
+
+<p>--C'est à présent que je suis heureuse!
+Chère enfant! Je sentis que j'avais bien fait.</p>
+
+<p>Les hommes et la loi ne pouvaient me donner
+tort; une voix plus forte que tous les sophismes
+me criait que j'avais rempli mon devoir en arrachant
+ma fille à son bourreau.</p>
+
+<p>--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai
+faim. Et puis je ne puis pas me lever, parce
+que je n'ai pas de robe!</p>
+
+<p>Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf,
+me rappela tout un ordre de souvenirs que nos
+récentes peines avaient relégués dans le passé.
+Il me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et
+retourner au temps de sa première enfance!</p>
+
+<p>Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:</p>
+
+<p>--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne,
+dit-elle, pendant qu'on nettoie la
+tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai
+fait un pli.</p>
+
+<p>Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne
+à faire sa toilette.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, j'entendis un
+concert d'éclats de rire, et Suzanne entra vêtue
+de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop
+longue, mais la taille avait bien cinq pouces de
+trop, et Suzanne essayait vainement de s'apercevoir
+en entier dans les petites glaces de cette
+antique demeure.</p>
+
+<p>Nous restâmes huit jours chez notre excellente
+cousine, puis il fallut partir, pour mettre
+définitivement la frontière entre mon gendre et
+nous.</p>
+
+<p>J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris,
+aucun journal n'arrivait dans ce coin reculé du
+monde. Malgré les regrets de Lisbeth, nous
+partîmes un matin, à l'heure où nous étions
+venus, mais cette fois dans la carriole de Lisbeth,
+qui avait voulu nous conduire elle-même.
+Après que nous fûmes montés dans le train,
+j'aperçus encore longtemps sa silhouette sur le
+ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement
+la bonne vieille fille.</p>
+
+<p>Quelques heures après, nous étions à Genève,
+c'est-à-dire à l'abri de la police française; mais
+ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des
+gens qui ne veulent pas être reconnus. Après
+ une nuit de repos, nous repartîmes pour le lac
+de Constance; de là je voulais gagner Munich et
+ensuite l'Italie.</p>
+
+<p>Cet excès de prudence m'était venu par la
+lecture des journaux. A Genève, en parcourant
+les feuilles éparses sur la table de l'hôtel, j'avais
+lu un entre-filet ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition
+inconcevable d'une jeune femme appartenant
+au meilleur monde parisien et mariée depuis
+moins d'un an. On se perd en conjectures sur
+la cause de cet événement extraordinaire.
+L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié
+aussitôt à toutes les frontières, mais
+jusqu'à présent les recherches ont été infructueuses.
+On commence à croire qu'il pourrait y
+avoir là un suicide ou même un crime; pourtant,
+ce qui rend ces suppositions peu vraisemblables,
+c'est que la disparition de madame de
+L... coïncide avec celle de son père, qui a
+occupé anciennement des fonctions importantes
+dans une entreprise actuellement en voie de
+grande prospérité.»</p>
+
+<p>Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et
+je maudis-d'abord le reporter qui avait failli
+nous perdre, puis je me dis que ces lignes
+étaient trop soigneusement pesées pour ne pas
+être le produit de la plume de mon gendre.
+Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions
+éludé l'ardeur des premières recherches; si
+j'avais tenté de passer la frontière immédiatement,
+nous eussions probablement été arrêtés;
+mais, depuis huit jours, la consigne s'était relâchée,
+et d'ailleurs nous n'étions pas des voleurs,
+et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me
+réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai
+dans mon idée de gagner l'Italie par la Bavière.</p>
+
+<p>Quinze jours plus tard nous étions à Florence,
+comme je l'avais dit à Pierre. Lisbeth s'était
+chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux
+valet de chambre vint nous rejoindre en temps
+convenable, et nous nous trouvâmes tous les
+quatre parfaitement heureux d'être réunis.</p>
+
+<p>Pierre avait un million de choses à me raconter,
+et je n'avais pas moins envie de les entendre.
+Tout s'était passé comme je l'avais prévu,
+à cela près que les recherches avaient commencé
+dès huit heures du soir. M. de Lincy, quand
+nous l'avions rencontré à Paris au moment de
+monter en voiture, essayait précisément de se
+procurer de l'argent; et si l'usurier auquel il
+s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille, nous
+aurions été arrêtés à la gare même, avant que
+j'eusse eu le temps de prendre nos billets.</p>
+
+<p>Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure
+du dîner et en apprenant que sa femme n'avait
+pas reparu depuis la scène du matin, il avait
+commencé par la faire demander chez moi, puis
+chez sa grand'mère, et ce n'est qu'en apprenant
+que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté
+de la vérité.</p>
+
+<p>Cependant il avait fait faire une perquisition
+à mon domicile et à celui de ma belle-mère pendant
+la nuit de notre départ, et ne s'était réellement
+convaincu de notre fuite qu'au bout de
+vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur.
+«Je suis joué! n'avait-il cessé de répéter, et je
+suis persuadé que la blessure de son amour-propre
+saignait presque autant qu'elle de sa
+cupidité. Comment, en effet, expliquer la disparition
+de sa femme? Les moins méchants se
+contentaient de sourire, et la supposition la
+plus naturelle était qu'un plus heureux avait supplanté
+M. de Lincy dans le coeur de sa femme.
+Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour
+un homme qui tenait avant tout à retenir sa
+femme au domicile conjugal, il avait donné aux
+journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui
+plaisait pas beaucoup plus d'avouer que le père
+pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, de
+la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait
+tout entière sur moi... qui avais si mal élevé
+mon enfant!»</p>
+
+<p>Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement
+pendant deux jours; puis, un cheval célèbre
+s'étant cassé la jambe, on avait cessé de
+s'occuper de nous pour aller prendre des nouvelles
+de l'illustre blessé. Seul, M. de Lincy
+cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux
+que, Suzanne lui ayant refusé de l'argent précisément
+au moment de notre fuite, il était fort
+mal en point.</p>
+
+<p>Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression
+d'une satisfaction profonde, et conclut en
+disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur
+peut avoir eu la main malheureuse: je crois
+même qu'à la place de monsieur j'aurais fait le
+même choix;--mais quand j'ai vu le gendre
+de monsieur aller à la messe avec un domestique
+pour lui porter son paroissien, je me suis
+dit que cela finirait mal.</p>
+
+<p>Tout le monde était content, sauf Félicie qui
+trouvait le beurre détestable, et qui se plaignait
+«du baragouin de ces femmes noires qui, crient
+toujours». Avec le temps elle finit par se faire,
+au baragouin, mais elle ne put jamais s'accoutumer
+au beurre italien.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p>Suzanne revenait rapidement à la santé, ses
+joues se rosaient, la vilaine marque rouge avait
+disparu depuis bien longtemps, mais je la voyais
+toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus,
+rendus à leur douceur première, me souriaient
+comme aux temps heureux de son enfance. Un
+jour qu'après une longue promenade en calèche
+nous revenions ensemble par les faubourgs, Suzanne
+avait sur les genoux un gros bouquet de
+fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs,
+les lumières lointaines piquaient de clous
+d'or le fond gris de la ville, où quelques clochers
+se détachaient visibles encore. Ma fille me dit
+avec un soupir de béatitude:</p>
+
+<p>--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi
+ce voyage d'Italie... Il me semble que je n'ai
+jamais été mariée.</p>
+
+<p>Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent
+sur les fleurs symboliques, et elle fit un
+mouvement comme pour écarter une pensée importune.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune
+de ses paroles ne me révélait plus comme autrefois
+la direction de ses pensées. Il y avait un an,
+un an seulement que nous ne parlions plus absolument
+à coeur ouvert, un an que cet étranger qui
+me l'avait volée s'était placé entre elle et moi.</p>
+
+<p>--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de
+dire n'est pas juste. J'ai été mariée, je le suis encore...
+J'ai juré d'aimer et de respecter mon
+mari...</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots avec tant d'amertume
+que j'en fus navré. L'obscurité m'empêchait de
+voir son visage, elle continua:</p>
+
+<p>--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je
+méprise et je hais celui à qui je suis liée pour la
+vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et
+pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le
+nom d'un homme indigne de moi? Et pourquoi,
+moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à
+jamais de mon cher pays, tandis que celui qui
+m'a torturée depuis le premier jour est heureux
+et considéré dans sa patrie?</p>
+
+<p>Elle parlait sans colère, sans passion; ces
+questions redoutables se succédaient les unes aux
+autres comme entraînées par leur propre poids.
+On eût dit que pour la première fois de sa vie
+elle allait jusqu'au fond de ce mystère interroger
+sa destinée.</p>
+
+<p>Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet.
+Elle reprit de la même voix égale et lente, mais
+avec un peu d'amertume:</p>
+
+<p>--Je suis une honnête femme: depuis le jour
+où M. de Lincy m'a emmenée chez lui, jusqu'à
+celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai
+fait de mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas
+réussi, ce n'est pas de ma faute, car jusqu'au
+jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour
+lui; j'ai été économe et soigneuse de son bien,
+j'ai été soumise à ses ordres et même à ses caprices,
+je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai
+même sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de
+ma vie, qui était de vivre auprès de mon père.
+Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre...
+je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion
+insurmontable pour lui comme époux, tandis que
+je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce lui
+qui est considéré dans le monde, le monde qui
+me jette la pierre? Pourquoi est-ce moi qui me
+cache et lui qui me cherche, moi que la loi condamne
+et lui qu'elle soutient?</p>
+
+<p>
+Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre.
+Je pressai la main de Suzanne, devenue fiévreuse
+tout à coup.</p>
+
+<p>--Père, continua-t-elle, quand une femme
+éprouve pour son mari le dégoût le plus violent,
+quand la vue seule de cet homme la fait trembler
+de crainte et de colère, est-elle obligée de
+lui obéir, de se soumettre à ses caprices?</p>
+
+<p>Forcé de répondre, je répondis:--Oui.</p>
+
+<p>--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire
+aimer, qui ne sait même pas se faire estimer, va
+chercher près de femmes ignobles les plaisirs de
+la débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et
+élevée dans la chasteté, soit forcée d'accepter le
+rebut de ses caresses?</p>
+
+<p>Je n'eus pas le courage de répondre.</p>
+
+<p>--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers
+moi son visage empourpré par la honte, où ses
+grands yeux lançaient des éclairs d'indignation,
+si moi aussi je foulais aux pieds le respect de la
+foi jurée, si je m'avilissais comme il s'avilit, c'est
+encore lui que le monde plaindrait, et moi qui
+serais condamnée?</p>
+
+<p>--Oui, dis-je en baissant la tête.</p>
+
+<p>--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel,
+où jamais l'ombre du mal n'avait effleuré
+ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a
+voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui
+serais responsable de ma chute? Non, non, non!
+s'écria-t-elle en tendant les bras vers les étoiles,
+je demande justice devant le ciel sourd et muet!
+Je demande justice de cet homme, qui fut mon
+bourreau sans pouvoir m'abaisser!</p>
+
+<p>Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son
+châle autour d'elle. Le pas égal des chevaux retentissait
+sur la route déserte, le cocher italien
+ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:</p>
+
+<p>--Tantôt, dans le village que nous avons traversé,
+il y avait une jeune mère qui allaitait son
+enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves
+à son tonneau, deux autres petits jouaient à
+terre; l'as-tu vu?</p>
+
+<p>J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur
+s'était serré pour elle à la vue de ce bonheur
+qu'elle devait ignorer.</p>
+
+<p>--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait
+les enfants avec bonté; la mère avait l'air heureux;
+ quand les yeux des époux se sont rencontrés,
+j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi
+qu'on s'aime, je le comprends, c'est ainsi que
+tu aimais ma mère! vos deux existences n'en
+faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût
+pas voulu du paradis s'il avait dû quitter l'autre
+pendant une heure pour y entrer! Et moi! moi...
+qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais
+mère!</p>
+
+<p>Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura
+longuement.</p>
+
+<p>Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la
+défendrait de ces tristes réflexions, je m'étais dit
+que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse,
+adoucirait les regrets,--j'avais compté sans
+l'éducation virile et sérieuse que je lui avais
+donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée à considérer
+le fond de chaque chose, à se rendre
+compte de ses droits et de ses devoirs: ici comme
+ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce
+que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait
+à l'éternelle douleur!</p>
+
+<p>--A ce monde de convention, pensais-je, il
+ne faut que des poupées de salon. J'aurais dû
+l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma
+belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée
+de M. de Lincy; ils auraient fait un ménage
+modèle!</p>
+
+<p>Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante
+et résignée. Elle s'essuya les yeux. Nous entrâmes
+dans la ville, elle reprit sa place dans le
+fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle
+garda dans la sienne.</p>
+
+<p>--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire
+que je te rende responsable des erreurs de M. de
+Lincy; je l'ai accepté de mon plein gré, donc
+c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis
+trop heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines
+de tranquillité, et pour ma consolation,
+cher père, je veux croire et je crois que c'est ce
+repos moral qui t'a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion.
+Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour
+elle trouva une grande douceur à m'entretenir
+de mon rétablissement, à me demander quand
+et comment je m'étais senti mieux, et à faire
+coïncider ce mieux avec l'époque de son mariage.
+Il ne fut plus question entre nous de la
+condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du
+monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis
+par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle
+se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur
+se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais
+ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à
+ma belle-mère par l'entremise de Lisbeth, qui
+mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui
+parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et
+j'appris qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution
+désespérée.</p>
+
+<p>Une de ses lettres me donna des détails nouveaux,
+bien que prévus, sur mon gendre.</p>
+
+<p>«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin
+se prélasse et vit à peu près maritalement
+avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec
+mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes
+fugues à l'étranger, notamment à Vienne,
+a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée
+en conscience, et maintenant elle mange
+ce plumage avec votre gendre. Elle va débuter
+ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il
+faut voir le mal que Lincy se donne pour lui
+faire un succès. C'est positivement monstrueux!
+Qui eût pu croire cela d'elle! Vous souvenez-vous,
+mon ami, que dans un moment où j'avais
+la berlue, j'avais pensé à vous la donner pour
+femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne
+fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur,
+aussi coupable que je l'avais présumé. Mais cette
+demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle avait
+reçu une si bonne éducation et de si excellents
+principes!»</p>
+
+<p>Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère.
+Ces belles éducations et ces excellents
+principes ne peuvent donner, suivant les natures,
+que d'admirables résultats, ou de très-mauvais.
+Et certainement mademoiselle de Haags n'était
+point prédestinée à donner les premiers.</p>
+
+<p>Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus
+pendant les chaleurs de juin une abominable
+attaque de rhumatisme, et je souffris autant que
+le cher homme pouvait le désirer pour faire un
+excellent dérivatif. Cette maladie me fut douce
+cependant, car Suzanne était ma garde-malade,
+et je croyais remonter au bon temps passé, quand
+j'avais cru mourir une première fois. Elle y songeait
+aussi, et bien souvent elle vint s'asseoir
+auprès de moi, et posant sa main souple et caressante
+sur mon front fiévreux, elle me dit de
+sa voix d'enfant:</p>
+
+<p>--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis
+bien heureuse!</p>
+
+<p>Mais elle avait beau me le répéter, je savais
+bien qu'elle mentait encore, et souvent, dans
+mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne
+serait pas contente de moi, qui n'avais pas su
+tenir ma promesse, et rendre Suzanne heureuse!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p>Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles
+un calme profond s'étendit sur nous; j'avais
+vieilli rapidement pendant les six premiers mois,
+puis ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux
+changements de saison de bonnes attaques de
+rhumatisme, je devins un hygromètre de premier
+ordre, prédisant de par mon genou gauche
+les moindres symptômes d'humidité dans l'atmosphère,
+et à cela près je restai un monsieur décidé
+à vivre très-longtemps et le mieux possible.</p>
+
+<p>Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents
+que je lui voyais faire sur elle-même,
+dans la torpeur muette des longues après-midi
+d'été. Elle avait repris son développement si
+malheureusement interrompu par son mariage.
+Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement,
+sans secousses, à la maturité éclatante de
+vingt ans: le visage s'était arrêté à des contours
+précis taillés dans un marbre vivant et transparent,
+les lignes de toute sa personne s'étaient
+remplies, des courbes harmonieuses remplaçaient
+les formes un peu grêles de l'adolescence. Quand
+je la voyais venir à moi avec son sourire adorable,
+ses yeux désormais pensifs, même au milieu
+de leur joie naïve, ses mains blanches et
+fines nouées sous une gerbe de fleurs:</p>
+
+<p>--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette
+beauté rayonnante, de cette fleur-de jeunesse?
+Va-t-elle se dessécher lentement comme les
+arbres qui ne donnent point de fruit? Faut-il que
+cette admirable créature, si bien faite pour inspirer
+l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?</p>
+
+<p>Et un vague chagrin de grand-père me saisissait
+le coeur. Il me semblait qu'auprès du berceau
+des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les douceurs
+oubliées de ma jeunesse évanouie.</p>
+
+<p>C'était à M. de Lincy que je m'en prenais
+dans ces heures de tristesse: à force de le mépriser,
+je venais parfois à bout de le plaindre.
+Pauvre homme en effet que celui qui n'avait pas
+su respecter en Suzanne l'épouse accomplie,
+adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût
+voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle
+qu'elle était devenue, afin de l'écraser de ses
+perfections, et de le chasser ensuite honteusement
+du paradis qu'il s'était fermé lui-même.</p>
+
+<p>Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup,
+car il nous laissait bien tranquilles; ma
+belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais
+pour lui donner des louanges, il est superflu de
+le dire. Mon notaire m'écrirait qu'il touchait
+régulièrement les vingt-cinq mille francs de
+rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en
+préoccupait plus et semblait avoir oublié son
+existence. Par quel prodige avait-il trouvé un
+radeau pour surnager dans son océan de dettes?
+Je ne l'ai jamais su, et, du reste, je n'ai jamais
+cherché à le savoir.</p>
+
+<p>Nous étions depuis deux ans à Florence; il y
+faisait bien un peu chaud l'été, mais notre villa,
+moitié ville et moitié campagne, avait de grandes
+salles fraîches, presque humides, et dans le parc
+une grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où
+nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me
+paraissait supporter le printemps moins bien que
+de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou
+trois fois de voyager pour changer d'air; mais je
+n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je
+lui demandai sérieusement ce qu'elle éprouvait:</p>
+
+<p>--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres
+désirs que les tiens; je vois que Florence t'ennuie,
+que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce le
+Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour
+les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de
+tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir
+de trop grave.</p>
+
+<p>--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant.
+Pourquoi pas? Mais c'est bien loin!</p>
+
+<p>--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure...
+veux-tu aller au Caire? Mais il va faire bien
+chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de
+Wight? Précisément le docteur, dans sa dernière
+lettre, te conseillait l'air de la mer... Veux-tu
+Jersey, Guernesey?</p>
+
+<p>--Les îles anglaises... répondit Suzanne de
+la voix lente et endormie de ses jours de découragement;
+non... pas les iles anglaises... mais
+un pays où les prairies sont entourées de grands
+arbres, où les chemins ont l'air de vous connaître,
+où l'on ne voit plus ces éternels cyprès,
+ces éternels peupliers qui me rendent malade...
+un pays où l'on parle la chère langue maternelle...
+Oh! père, la France! la patrie!...</p>
+
+<p>Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses
+yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.</p>
+
+<p>Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai
+ses cheveux, je baisai son front brûlant... elle
+avait la fièvre...</p>
+
+<p>--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que
+je le cache, mais je meurs du mal du pays, il
+faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu
+te le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer,
+mais je ne puis plus supporter ce désir
+qui me tue... Cette langue italienne me fait horreur.
+C'est mon pays que je veux, et si je dois
+mourir de chagrin où de nostalgie, j'aime mieux
+mourir sur la terre de France!</p>
+
+<p>Elle parlait vite maintenant, et ses larmes
+coulaient vite aussi; ce pauvre coeur toujours
+déchiré, toujours saignant, toujours comprimé,
+s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse
+de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps,
+et à la fin de chaque phrase revenait le
+nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!</p>
+
+<p>Je lui fis toutes les représentations possibles;
+j'eus recours à tous les raisonnements, mais en
+vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et
+répétait pour conclusion: Je veux revoir la
+France!</p>
+
+<p>--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force,
+veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque
+part près de la frontière d'Espagne, afin de nous
+enfuir à la moindre alerte?</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure
+fraîche, ni de petits ruisseaux, d'eau vive...
+on n'y parle pas français avec le cher accent
+traînant de nos provinces...</p>
+
+<p>Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller
+de ville en ville, au risque d'être reconnus par
+quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était
+pas pour Suzanne que je craignais; elle avait
+tant changé que des indifférents l'auraient vue
+passer sans songer à madame de Lincy; mais
+moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai
+longtemps; enfin je me rappelai qu'un jour
+Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en
+pays perdu, sur la côte normande, où il avait
+passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses
+de sa vie. Je me procurai une carte, des
+guides... peine perdue, le nom de cet endroit
+béni ne s'y trouvait pas.</p>
+
+<p>Nulle recommandation ne valait celle-là, pour
+nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt
+de la guerre, et je me mis à suivre avec une
+épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant
+à grand'peine les noms pressés les uns sur les
+autres. Après une heure de patientes recherches,
+mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un
+hameau, dix maisons tout au plus... J'avais
+trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de
+faire part de ma découverte à ma fille. Dans son
+impatience, elle eût voulu partir le soir même,
+et c'était l'époque où les Parisiens frileux s'en
+viennent chercher le soleil en Italie, pendant que
+le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que
+je retarderais le plus possible ce voyage, m'estimant
+heureux de la certitude de garder Suzanne
+aussi longtemps que je serais de l'autre côté de
+la frontière.</p>
+
+<p>Nous étions devenus très-braves, et nous sortions
+désormais en plein jour; deux ans de sécurité
+nous avaient rendus téméraires. Tout le
+monde nous connaissait sous le nom du «vieux
+monsieur anglais avec sa jeune femme», et même
+les marchandes de fruits du marché aux herbes
+nous saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles
+nous voyaient passer. Un jour, tard dans l'après-midi,
+nous revenions de faire quelques emplettes
+ au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée
+par un embarras de charrettes. Une autre
+calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva
+près de nous; une femme dont le visage était
+caché par son ombrelle causait haut, sans se
+gêner et en français, avec un homme qui ne
+nous présentait que la raie du derrière de sa tête.</p>
+
+<p>Au moment où le groupe confus dont nous
+faisions partie commençait à s'ébranler, la dame
+en question releva son ombrelle, jeta un regard
+autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et
+s'écria à pleine voix:</p>
+
+<p>--Dites donc, Paul, votre beau-père!</p>
+
+<p>Avec l'imprudence inévitable en pareil cas,
+Suzanne et moi, au lieu de nous détourner, nous
+regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna
+vivement de notre côté, et nous fit voir
+la figure fatiguée, mais irréprochable, de M. de
+Lincy.</p>
+
+<p>Il fit un mouvement si brusque, son visage
+exprima une joie si féroce, que je m'élançai involontairement
+en avant pour protéger Suzanne
+de mon corps. Heureusement notre cocher,
+voyant enfin la route libre et voulant regagner
+le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui
+partirent, moitié trot, moitié galop. Les sons
+aigus de la voix de la femme à l'ombrelle m'arrivèrent
+de loin, et je crus discerner quelque
+chose comme une altercation. Mais je n'avais
+pas un instant à perdre. Je fis faire plusieurs détours
+au cocher, et nous arrivâmes chez nous.</p>
+
+<p>--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant
+dans sa chambre à coucher. Je pris tout mon
+argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne,
+qui renfermait ses bijoux et nos papiers;
+je dis à Pierre de nous suivre immédiatement à
+la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous
+nos effets, et je remontai dans la calèche avec
+ma fille. Nos deux serviteurs s'arrangèrent de
+leur mieux auprès du cocher, et nous quittâmes
+ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités
+deux ans.</p>
+
+<p>J'avais fait prendre un détour qui me permettait
+de voir la villa en repassant sur une route
+en contre-bas... et j'eus la satisfaction d'apercevoir
+une autre calèche contenant mon gendre et
+deux personnages que je ne pus définir, gens de
+la police ou employés du consulat, qui s'arrêtait
+devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent
+à tour de bras, et longtemps sans doute, car les
+aboiements d'un chien me poursuivirent longtemps.
+Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes
+le premier train de banlieue. La direction nous
+importait peu, l'essentiel était de quitter cette
+ville devenue dangereuse pour nous.</p>
+
+<p>Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait
+fortement le bras, Félicie, qui avait gagné quelques
+habitudes italiennes, faisait de temps en
+temps un grand signe de croix... Quand nous
+fûmes en wagon, Suzanne me dit:</p>
+
+<p>--Où allons-nous, père?</p>
+
+<p>Son visage exprimait une inquiétude si poignante
+que je ne pus y tenir plus longtemps.</p>
+
+<p>--En France! répondis-je.</p>
+
+<p>Un cri de triomphe partit des trois poitrines
+haletantes qui attendaient ma réponse, et les
+trois paires d'yeux me remercièrent par des
+larmes de joie.</p>
+
+<p>Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis
+que passer. Nous ne fûmes point inquiétés à la
+frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait
+point de ce côté.</p>
+
+<p>Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec
+nos domestiques dans un hôtel de la banlieue,
+et j'allai voir notre docteur nuitamment comme
+un voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon
+énergique résolution et m'assura que, dès lors,
+nous pouvions rester en France sans être inquiétés.</p>
+
+<p>--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous
+cherche là où vous allez. Je ne crois pas que
+personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement
+ce ne sera pas très-habitable l'hiver!</p>
+
+<p>--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons
+en Italie, ou en Espagne, ou à Malte.
+Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas
+toute sa vie le mal du pays.</p>
+
+<p>--Je doute même fort, reprit le docteur,
+qu'elle l'ait une seconde fois! On n'a guère cette
+maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse.
+Plus tard, on se bronze!</p>
+
+<p>Notre ami étouffa un soupir; peut-être se
+croyait-il trop bronzé; mais il se trompait en ce
+cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le
+nôtre.</p>
+
+<p>J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je
+considérai l'entreprise comme trop périlleuse, et
+j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais vaguement
+qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne.
+Je me hâtai de retourner à l'endroit où je l'avais
+laissée. Tout était pour le mieux; elle dormait
+encore, car j'avais passé une partie de la nuit à
+causer avec le docteur, et j'étais revenu par le
+premier train.</p>
+
+<p>Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer
+par Paris, et douze heures après nous débarquions
+dans une petite ville de Normandie, si
+tranquille que l'herbe y pousse entre les marches
+des escaliers, sur les perrons des hôtels et jusque
+dans le marché aux chevaux.</p>
+
+<p>Après une nuit passée à nous reposer de ce
+voyage précipité, nous montâmes dans une
+lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien
+omnibus du chemin de fer dans lequel nous
+avions promené Lisbeth. Vers le soir, la patache
+en question nous déposait sur la place d'un village
+où il y avait bien cinq maisons groupées
+autour d'une vieille église surmontée d'un clocher
+à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à
+deux versants très-inclinés, assez semblable, en
+effet, à un bât de cheval ou de mulet.</p>
+
+<p>Quelques femmes étaient venues pour réclamer
+leurs commissions au conducteur, sorte de
+messager rural; on tira de la patache une quantité
+de choses étranges, des petits barils pleins
+d'huile, de vinaigre, de liquides variés, des sacs
+d'avoine ou de farine, des morceaux de viande
+fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers
+vides, enfin un nombre prodigieux de colis
+hétéroclites, bien que je cherchasse vainement à
+découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment
+cachés aux regards.</p>
+
+<p>Quand tous les petits barils et les quartiers de
+viande eurent trouvé leurs destinataires, non
+sans quelques litiges, une femme avenante, proprement
+vêtue, s'approcha de nous, prenant en
+pitié notre air emprunté. De fait, nous devions
+être passablement gauches, car nos yeux suivaient
+avec une sorte de regret la voiture jaune, qui
+s'en allait plus loin peupler le pays de petits barils
+et de sacs de toile mystérieux.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs
+et de ces dames? nous dit l'hôtesse en français
+très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une
+jolie chambre peut-être et un souper?</p>
+
+<p>--Quatre jolies chambres et quatre soupers,
+répondis-je, retombant dans la réalité.</p>
+
+<p>Les chambres étaient propres et fraîches malgré
+leurs affreuses lithographies de la Restauration
+encadrées dans des cadres de bois noir; en
+attendant le repas, je me mis au courant des
+aventures de Télémaque et de celles non moins
+véridiques de la belle Zélie, représentée avec un
+corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de
+reprocher à un perfide l'abandon le plus immérité.</p>
+
+<p>Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous
+à la même table. La frugalité, mais non la parcimonie,
+présidait à ce repas, arrosé de cidre encore
+potable. Pierre fit la grimace; je l'avais
+accoutumé à boire de bon vin,--mais, en nous
+voyant boire courageusement, il prit le parti
+d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en
+soit trouvé plus mal.</p>
+
+<p>--Ces messieurs et ces dames sont venus
+pour voir l'endroit? nous demanda l'hôtesse en
+desservant la table.</p>
+
+<p>--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle
+loin?</p>
+
+<p>--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois
+que vous la trouverez.</p>
+
+<p>--Y a-t-il une auberge à Faucois?</p>
+
+<p>--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!</p>
+
+<p>Je n'y étais plus du tout, et je commençais à
+accuser Maurice Vernex d'avoir fait comme tous
+les voyageurs anciens et modernes, lorsque l'hôtesse
+ajouta:</p>
+
+<p>--Mais il y a une maison à louer, une belle
+maison de six appartements, avec jardin, une
+écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu
+humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a
+louée... Mais si ces messieurs veulent voir...</p>
+
+<p>Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube
+j'étais dans la belle maison de six appartements,
+ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces,
+et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la
+place du lit, des chaises, des armoires... Une
+heure après, Pierre était en route pour la ville
+déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir
+même, pendant qu'un bon feu de bois de charme
+brûlait dans les cheminées pour les assainir, nous
+couchions dans nos meubles.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne,
+et je me trouvai bientôt auprès d'elle.</p>
+
+<p>--La mer, disait-elle, vois donc, père, la
+voilà en face de nous sous la fenêtre! On dirait
+qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper
+ses pieds!</p>
+
+<p>En effet, la veille, tout occupés des arrangements
+intérieurs, nous n'avions pas songé à regarder
+par les fenêtres.</p>
+
+<p>Un panorama splendide se déroulait devant
+nous. En face, la mer, d'un bleu foncé intense,
+qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un
+bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à
+gauche, deux bras de rochers roux qui enserraient
+une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle
+avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt
+rocheuses, tantôt couvertes d'herbe drue et de
+hautes fougères; quelques arbres pittoresques
+auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau
+vive qui traversait Je jardin avec un bruit de
+cascatelle, et sous la fenêtre, de grandes plates-bandes
+de juliennes blanches qui embaumaient
+l'air. Un bruissement d'abeilles affairées remplissait
+l'atmosphère fraîche et tiède à la fois,
+où le vent avait la douceur du velours et la force
+vivifiante du bain salé.</p>
+
+<p>--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice
+Vernex ne m'avait pas trompé.</p>
+
+<p>--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit
+vivement Suzanne en se tournant vers moi.</p>
+
+<p>--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié,
+et puis, quand tu as parlé de revenir en France,
+je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et
+sauvage.</p>
+
+<p>Suzanne ne répondit rien; mais une expression
+de joie et de gratitude passa sur son visage
+expressif.</p>
+
+<p>--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous
+est jamais venu de lui que du bien. Te rappelles-tu
+ce triste hiver à Paris, comme il venait souvent
+te désennuyer?... Nous avons passé alors
+de bonnes soirées.</p>
+
+<p>Elle devint pensive, et moi, craignant de la
+voir revenir aux pénibles souvenirs de ce passé
+douloureux, je détournai la conversation.</p>
+
+<p>--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je,
+mais que mange-t-on dans ce paysage de féerie?
+Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de
+marchands...</p>
+
+<p>--Il y a toujours des poulets et du beurre,
+répondit Félicie qui accourait un volatile dans
+chaque main; si vous voulez vous plaindre de la
+nourriture, monsieur, vous allez nous rendre
+bien malheureux!</p>
+
+<p>C'était sa manière à elle de rassurer les gens
+inquiets. Je la laissai dire. Du reste, grâce à son
+activité et à sa prévoyance, nous eûmes toujours
+un ordinaire confortable.</p>
+
+<p>Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes,
+les falaises qui prenaient un air riant ou sévère
+suivant les heures du jour, les sentiers étroits tapissés
+de fleurs sauvages, où la mer apparaissait
+soudain par un trou dans la haie, les pentes
+gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient
+de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais
+je n'avais rêvé tant d'eaux courantes, de vallées,
+de pelouses, de points de vue divers et charmants;
+le besoin de poésie que tout homme apporte
+en lui et qui dort pendant les années de
+lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se traduisait
+en moi par un enivrement complet. D'autres
+se mettent à collectionner des bibelots,
+quelques-uns achètent des tableaux, le plus
+grand nombre s'en va à la campagne; mais je
+ne crois pas que nul ait jamais plus ou mieux
+joui de la poésie des choses que moi, à ce moment
+de la vieillesse commençante.</p>
+
+<p>Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions
+parce qu'elle était ma fille, ou bien si son
+tempérament et ses études l'avaient prédisposée
+aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie
+par tous les pores et tombait dans des extases
+délicieuses devant les merveilles que la nature
+jetait à pleines mains autour de nous.</p>
+
+<p>Pour la première fois nous étions dans un véritable
+désert. Jusque-là, la solitude n'avait été
+que fictive; à la campagne, chez nous, les
+paysans du village, les journaliers, le personnel
+de la maison formaient une sorte de société qui
+nous entourait sans nous toucher. A Florence,
+nous ne parlions à personne, mais nous voyions
+des hommes; le mouvement d'une grande ville
+nous empêchait de sentir notre isolement. Ici,
+le plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction
+de ses goûts. Les quelques paysans de notre
+ hameau étaient toujours au travail dans les
+champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on
+passer. On échangeait un salut, parfois une parole,
+car ces gens étaient très-sociables. Leur
+aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité
+vis-à-vis de nous. Les paysannes ne causaient
+guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne
+entrait dans une maison, caressait un enfant et
+sortait aussitôt. Là se bornaient nos relations
+extérieures.</p>
+
+<p>Notre maison, ancien corps de garde de
+douaniers, était en pierres de la falaise, schiste et
+granit; des rosiers blancs la tapissaient extérieurement;
+Suzanne y avait tendu à l'intérieur
+quelques centaines de mètres de perse, et avec
+les meubles primitifs que nous avions achetés à
+la hâte, nous nous étions installé un refuge très
+passable. Il n'y manquait qu'un piano, et je
+n'osais en faire venir un de la ville, de crainte
+d'attirer l'attention des villages environnants.
+Suzanne s'était rendue à cette raison; nous nous
+promettions d'en avoir un «l'année prochaine»,
+quand on se serait assez habitué à nous pour ne
+plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait
+de chanter sans accompagnement, le plus souvent
+au grand air, et ces exercices répétés, loin
+de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre
+déjà riche et velouté une puissance extraordinaire.</p>
+
+<p>J'avais fait venir des livres, des couleurs,
+du papier; nous faisions, ma fille et moi, de
+détestables aquarelles d'après nature; et si
+quelque chose pouvait consoler Suzanne des
+siennes, c'était la contemplation des miennes.</p>
+
+<p>--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour,
+après avoir admiré longuement une de mes esquisses.</p>
+
+<p>--Où donc?</p>
+
+<p>--Là, dans le coin.</p>
+
+<p>--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu
+prendre cela pour un rocher?</p>
+
+<p>--Un tronc d'arbre, alors?</p>
+
+<p>--Du tout! c'est une vache rousse.
+Suzanne se laissa tomber sur le gazon en
+proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle
+eut repris un peu de calme:</p>
+
+<p>--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce
+que nous faisons, nous serions peut-être plus
+sages de nous abstenir? La muse de la peinture
+ne nous a point regardés d'un oeil favorable.</p>
+
+<p>--J'en conviens, répondis-je, mais que
+veux-tu que nous fassions? Il faut bien passer le
+temps à quelque chose.</p>
+
+<p>Elle devint si grave que je me repentis d'avoir
+parlé. Je n'étais jamais sûr de ne pas atteindre
+sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de
+son âme.</p>
+
+<p>--A Paris, murmura-t-elle, nos journées
+étaient toujours trop courtes!</p>
+
+<p>Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est
+que Paris est un foyer de lumière électrique; on
+a beau faire, on se consume soi-même dans cet
+embrasement, où chacun apporte et reçoit sa
+part de lumière.</p>
+
+<p>--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous
+en sommes bannis à jamais... Je hais cet homme,
+dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son
+visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté!
+tout, depuis la maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!</p>
+
+<p>Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne
+on ne peut vivre loin du monde où l'on a été
+élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit naturellement
+chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait
+son ancienne existence, celle d'avant
+son mariage, qu'alors je ne lui suffirais plus...
+Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible,
+mais quand il viendrait?...</p>
+
+<p>Il était venu.</p>
+
+<p>Elle me regardait toujours et semblait attendre
+mes paroles. Je feignis de ne pas le voir, et
+je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors,
+à l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri
+d'un grand rocher. La ville la plus proche
+s'étendait dans le lointain comme une buée blanchâtre,
+et, sur la route qui serpentait le long de
+la côte, la patache jaune apparaissait comme
+une lourde bête à la démarche irrégulière.
+Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un
+chemin de traverse.</p>
+
+<p>--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en
+indiquant le véhicule qui festonnait le long de la
+montée, ils savent ce qui se fait ailleurs, ils ont
+vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert,
+ils ont entendu de la musique. Oh! la musique,
+si douce à l'oreille, si douce au coeur!</p>
+
+<p>Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient
+tant inquiété à Florence; la nostalgie qui
+la dévorait n'était pas seulement le mal de la
+France, c'était le mal de Paris.</p>
+
+<p>Suzanne revint peu à peu à sa première pensée,
+et se tourna vers moi avec une expression
+d'amertume résignée qui me toucha profondément.</p>
+
+<p>--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni
+mère, ni femme du monde, ni femme utile; je
+serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce
+tâche que d'embellir les vieux jours d'un père
+tel que toi!</p>
+
+<p>Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit
+mes caresses, puis reprit:</p>
+
+<p>--Tu dois avoir un souci, père, et je sens
+que depuis longtemps j'aurais pu, j'aurais du te
+l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as
+pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait
+si je rencontrais un jour, n'importe quand,
+l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais
+aimé?</p>
+
+<p>Suzanne touchait, là une des cordes les plus
+sensibles de mon coeur; oui, j'avais pensé à ce
+jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car
+je me sentais impuissant devant ce malheur-là!</p>
+
+<p>--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle
+avec une sorte d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé
+à cela; j'ai réfléchi longtemps, et j'ai gardé le
+silence parce que je ne savais pas si je serais
+assez forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui,
+j'ai vingt ans, je vois clair devant moi.
+La virile éducation que tu m'as donnée a porté
+ses fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma
+mère n'aura point de reproches, et tu pourras
+t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je rencontre
+cet homme, je ne puis jurer de ne pas
+l'aimer, mais je te jure que je ne faillirai pas!</p>
+
+<p>Elle portait sur son front l'expression de
+jeunes martyres confessant leur foi. Je baisai
+longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient
+trop bien aux questions douloureuses de
+mes nuits d'angoisse pour que j'eusse besoin de
+lui demander des explications, mais ce fut elle
+qui m'en donna.</p>
+
+<p>--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant
+auprès de moi. Je me suis demandé si je n'avais
+pas le droit de choisir un coeur entre tous pour
+m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin
+de la vie: le destin me paraissait si inique,
+si cruel envers moi qui n'avais rien fait de mal!
+J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans
+me manquer à moi-même, m'accorder la douceur
+d'être aimée en dehors des lois de notre
+monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi
+déshéritées que moi dans le mariage et qui n'ont
+pour les consoler ni les douceurs de la fortune,
+ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que
+toi... Je me suis rappelé d'humbles ouvrières
+que leur mari battait, qui n'avaient pas d'enfants,
+à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant
+portaient haut l'honneur du nom conjugal, et plus
+haut encore l'honneur du nom que leur avait
+laissé leur père; à côté de ces existences de martyres,
+j'ai vu que la mienne était un paradis, et
+j'ai eu honte de ma première pensée. Sois donc
+sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais
+rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront
+point la honte.</p>
+
+<p>Elle me couvrit de caresses, et moi, faible,
+ému, les yeux pleins de larmes, larmes d'orgueil
+paternel plus que de tristesse peut-être, je me
+laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans
+mon coeur.</p>
+
+<p>Nous étions muets depuis un moment, et nous
+laissions errer nos yeux sur le paysage; la patache,
+qui avait achevé de gravir la montée, s'éloignait
+rapidement dans la direction des terres, et
+bientôt un bouquet d'arbres la cacha à nos yeux.
+Le soleil descendait, et l'Océan commençait à
+prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris,
+le bleu et le vert, on sent un peu de rose, le
+flamboiement du soleil couchant à travers les
+vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore,
+splendide, éclata derrière un pli de terrain, et
+un personnage invisible lança à plein gosier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Chant de nos montagnes</p>
+<p class="i20">Qui fais tressaillir...</p>
+</div></div>
+
+<p>Nous nous étions levés brusquement pour
+moi, ce baryton était l'ennemi, car on ne chante
+pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et
+tout homme du monde, à quelque monde qu'il
+appartînt, était un danger vivant. Suzanne, au
+contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait
+l'oreille de toute son âme. La voix se rapprocha
+rapidement; avant que j'eusse eu le temps de
+battre en retraite, un grand beau garçon, superbement
+découplé, arriva sur nous à longues enjambées
+sans perdre une note de l'air du Chalet.
+Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous
+avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer
+le large, mais, juste en face de nous, sur
+le milieu du sentier étroit, il s'arrêta interdit,
+la dernière note de sa roulade interrompue résonna
+dans la vallée où l'écho la répéta deux
+fois, et le grand garçon, ôtant son chapeau, s'écria
+avec un étonnement indescriptible:</p>
+
+<p>--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne!
+vous n'êtes donc pas morts?</p>
+
+<p>C'était Maurice Vernex.</p>
+
+<p>Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai
+à reconnaître le brave garçon dans ce
+visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand
+que je serrai à deux reprises sa main tendue vers
+moi.</p>
+
+<p>Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion,
+regardait sans pouvoir en détacher ses yeux le
+jeune homme dont la présence venait de nous
+rejeter soudain en pleine civilisation. Après les
+premiers mots:</p>
+
+<p>--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice.
+Permettez-moi de m'asseoir, je viens de faire
+deux lieues à pied; ces conducteurs de diligence
+ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur
+le sort de leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger
+la charge, on se laisse bêtement induire à
+marcher derrière la voiture pendant les trois
+quarts de la route; ils empochent votre argent, et
+le tour est joué.</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous
+assîmes aussi, et le silence se fit. Maurice n'avait
+plus rien à dire pour soutenir la conversation,
+et la situation était si embarrassante que je ne
+pus trouver immédiatement ce que je voulais
+exprimer....</p>
+
+<p>--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin,
+de nous trouver ici. C'est un peu votre faute.
+Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si
+enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de
+nous y fixer, et, comme vous le voyez, nous
+avons mis notre idée à exécution.</p>
+
+<p>--Comment! vous demeurez par ici? C'est
+curieux, par exemple! Et vous avez trouvé à
+vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel
+perchoir fantastique avez-vous élu domicile?</p>
+
+<p>--Dans un grenier fort convenable, dis-je,
+un ancien corps de garde de douaniers...</p>
+
+<p>--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable
+sur la côte à dix kilomètres à la ronde.</p>
+
+<p>--Mais tout près, à Faucois!</p>
+
+<p>--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous
+m'avez pris ma maison!</p>
+
+<p>--Votre maison, celle que vous avez habitée
+autrefois?</p>
+
+<p>--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui
+m'appartient toujours, en vertu d'un bail dûment
+enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma
+poche.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée,
+à peu près aussi efficace pour ouvrir une serrure
+que la première bûchette venue.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé,
+comment cette maison...</p>
+
+<p>--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement
+Vernex. Il y a de la Normandie là-dessous.
+Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans, j'avais
+l'intention de revenir le printemps suivant, et
+puis... je vous dirai une autre fois pourquoi je
+ne suis pas revenu, fit-il avec une nuance d'embarras;
+le fait est que je ne suis pas revenu, je
+n'ai cependant pas cessé de payer fidèlement
+mon loyer d'avance à la Saint-Michel. Mais en
+ne me voyant pas venir cette année plus que
+l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux
+moutures du même sac, et ils vous ont loué ma
+maison. C'est d'une simplicité charmante.</p>
+
+<p>--Je suis désolé, commençai-je; nous allons
+quitter...</p>
+
+<p>--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la
+terre est au premier occupant; je suis venu trop
+tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez
+pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra
+que j'implore une grange... Ah! fit-il joyeusement,
+on m'avait bien dit qu'il y avait des Parisiens
+dans le pays, mais du diable si je pensais
+à vous, et dans ma maison encore!</p>
+
+<p>Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière
+et communicative qui lui était propre.</p>
+
+<p>--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je,
+vous me permettrez de vous offrir l'hospitalité
+sous votre propre toit?</p>
+
+<p>--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je
+vous remercie.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence
+reprit de plus en plus embarrassant. Suzanne
+se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper
+du repas et prit le chemin de la maison. Quand
+elle eut disparu:</p>
+
+<p>--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en
+regardant attentivement Maurice, que nous vivons
+dans la retraite la plus absolue; j'ai volé
+Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait
+où nous sommes, c'est lui qui me la volerait à
+son tour.</p>
+
+<p>Vernex me regarda, me tendit la main, et je
+compris qu'il ne nous trahirait à aucun prix.</p>
+
+<p>--Les raisons qui m'ont fait prendre cette
+résolution suprême, poursuivis-je, vous sont sans
+doute connues?--Il fit un signe de tête. En ce
+cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible
+sujet. Vous me blâmez peut-être?</p>
+
+<p>--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex
+pour toute réponse. Vous ne pouvez pas vous
+imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment
+pour prouver que vous et madame de Lincy
+aviez péri dans une catastrophe de chemin de
+fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!</p>
+
+<p>--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement
+était peut-être antérieur à la rencontre
+de Florence.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin
+de fer belge...</p>
+
+<p>--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait
+de nous rencontrer à Florence, dis-je simplement.</p>
+
+<p>--Ah! très-bien! de mieux en mieux!</p>
+
+<p>Le silence reprit.</p>
+
+<p>--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se
+levant, si je suis importun, si vous désirez garder
+votre solitude inviolée, je m'en vais à l'instant.
+Ce n'est pas trois lieues de plus ou de
+moins qui peuvent effrayer un marcheur tel que
+moi...</p>
+
+<p>--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de
+la sociabilité et aussi par le plaisir de rencontrer
+un homme pour lequel j'avais de l'estime et de
+l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps
+que vous le pourrez, à condition qu'en
+quittant ce pays vous oublierez que vous nous
+avez rencontrés.</p>
+
+<p>Il acquiesça du geste.</p>
+
+<p>--Et nous allons parler de Paris!</p>
+
+<p>Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé
+tombait sur la campagne, la lune se levait à l'est
+dans une brume transparente; nous revînmes au
+logis, causant intimement comme des gens qui
+ne se sont jamais quittés, effleurant les théories
+pour revenir aux actualités, et parfaitement heureux,
+je le crois, d'être ensemble.</p>
+
+<p>La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée
+qui nous servait de salle à manger,
+et Suzanne nous attendait, debout auprès de la
+table. La soupe fumait dans une grande soupière,
+l'argenterie brillait sur la nappe à côté
+des assiettes en terre commune, et le tout avait
+un air de bonhomie et de contentement rural indescriptible.</p>
+
+<p>--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu
+ici! dit Maurice en regardant autour de lui.
+Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère
+que des toiles d'araignée.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table, plus heureux que
+nous ne l'avions été depuis que nous avions
+quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis
+Maurice à la chambre que lui cédait notre
+vieux Pierre.</p>
+
+<p>--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je
+à notre hôte.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe,
+répondit-il en riant.</p>
+
+<p>Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne,
+qui regardait la lune briller sur la mer, assise à
+sa fenêtre.</p>
+
+<p>--Quel événement! lui dis-je quand je fus
+près d'elle.</p>
+
+<p>--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant
+cela devait arriver. Je ne comprends pas
+comment nous n'y avions pas songé!</p>
+
+<p>--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex
+est un brave coeur, et, en somme, je suis bien
+aise qu'il soit venu.</p>
+
+<p>--Moi aussi, murmura Suzanne.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p>Pendant les deux ou trois premiers jours,
+notre hôte fut d'une réserve presque exagérée.
+A peine assistait-il à nos repas, et alors la conversation
+roulait sur des sujets généraux, tels que
+le rendement des impôts, les lois de l'esthétique
+et la prépondérance des opinions religieuses en
+matière politique. De tels entretiens n'avaient
+assurément rien qui put paraître indiscret, et
+cependant le quatrième jour Maurice Vernex
+nous annonça son intention de retourner à Paris.</p>
+
+<p>--Qui vous presse? lui dis-je.</p>
+
+<p>--Des affaires laissées en souffrance... Ma
+présence est nécessaire pour les débrouiller.</p>
+
+<p>--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis
+votre arrivée vous n'avez pas reçu de lettres;
+vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention
+d'y passer trois jours tous les deux ans.
+Souffrez donc que je conclue à votre place. Vous
+craignez d'être importun, et vous vous en allez
+par discrétion. Eh bien, voici le fond de ma
+pensée: si nous acceptions ce sacrifice, nous en
+serions bien peu dignes; par conséquent, si vous
+partez, nous partons aussi, et nous irons chercher
+ailleurs un nid que nous n'ayons pas
+usurpé.</p>
+
+<p>--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec
+une sorte de joie.</p>
+
+<p>--Assurément.</p>
+
+<p>--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un
+contentement visible.</p>
+
+<p>Il fit venir le jour même quelques colis restés
+à la ville voisine, et une bonhomie qui nous fit
+grand bien à tous présida désormais à nos relations.
+Maurice était bon tireur, il avait apporté
+d'excellentes armes. Nous prîmes un rocher pour
+cible, et la falaise retentit journellement de nos
+exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups
+et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait
+dans le blanc, que nous avions fait avec du
+cirage.</p>
+
+<p>Je devais à Maurice quelques explications;
+nos soirées d'autrefois avaient amené entre nous
+une entente bien plus intime que celle qui existe
+d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits
+de tuer le temps ensemble. Il était dès lors au
+courant des chagrins domestiques de Suzanne,
+et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris
+beaucoup plus long que je n'en savais moi-même.
+Un jour que nous revenions du tir par le
+plus long chemin, je lui racontai donc comment
+j'avais enlevé Suzanne; il m'interrompit:</p>
+
+<p>--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une
+expression de rage qui me saisit.</p>
+
+<p>--Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>--Ce n'est un secret pour personne; je suppose
+que les domestiques auront parlé.</p>
+
+<p>--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain
+de savoir comment nous avions été jugés.</p>
+
+<p>--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer.
+Lincy était universellement connu pour ce qu'il
+est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant
+à l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué
+ciel et terre pour vous retrouver, et je suis persuadé
+qu'il n'y a pas renoncé.</p>
+
+<p>--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit
+deux ans auparavant. S'il veut l'avoir, il faudra
+que je sois mort.</p>
+
+<p>Vernex me serra la main avec une force extraordinaire,
+et la conversation tomba.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit
+sur notre paisible demeure. Nos causeries,
+nos promenades, notre silence même avaient
+pris un charme tout particulier. Nul ne peut se
+représenter ce que la présence de notre hôte
+apportait d'éléments à notre intelligence, de satisfaction
+à notre curiosité. Pendant ces deux années,
+nous avions vécu comme des parias, heureux
+d'oublier et d'être oubliés; nous rentrions
+ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle.
+Jamais notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne,
+je crois, pas plus qu'à moi; mais la tristesse
+était souvent assise à notre foyer désert.
+La venue de Maurice l'en avait bannie à jamais.</p>
+
+<p>Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc
+sourire, à l'expression cordiale et spirituelle de
+cette physionomie, au regard sympathique et
+vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le
+plus actif, le plus communicatif que puisse produire
+notre société, en restant dans les limites
+du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire de
+ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien
+n'était plus correct que sa tenue et son langage,
+et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa façon
+d'être avec tous, grands et petits.</p>
+
+<p>Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les
+bains de mer, et je mûrissais le plan d'une cabine
+en planches à mi-chemin de la falaise,
+quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé.
+Il était en tenue de gala et pétrissait la
+visière d'une casquette de livrée, échappée je ne
+sais comment aux vicissitudes de nos évasions.</p>
+
+<p>--J'ai une demande à formuler à monsieur,
+me dit-il avec une gravité surprenante.</p>
+
+<p>--Formulez, mon ami, formulez votre demande.</p>
+
+<p>--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex
+demeure ici, moi, je demeure dans la grange...</p>
+
+<p>--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps
+de troquer vos appartements?</p>
+
+<p>--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être,
+si monsieur voulait bien m'accorder son
+agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais
+bien aimé épouser Félicie.</p>
+
+<p>Épouser Félicie, demeurer dans la grange...
+Je ne saisis pas tout d'abord le rapport occulte
+entre ces deux idées.</p>
+
+<p>--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent,
+faut-il supposer, car Pierre, avec sa bonté ordinaire,
+vint à mon secours.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais
+plus dans la grange.</p>
+
+<p>--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais
+Félicie n'est pas très-jeune, et vous-même...</p>
+
+<p>--Félicie a cinquante-neuf ans et demi,
+monsieur, et moi j'en ai cinquante-sept; la différence
+d'âge n'est pas considérable, et d'ailleurs
+ce n'est pas cela qui fait le bonheur.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement.</p>
+
+<p>--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je;
+je serai enchanté de vous voir mariés. A vrai
+dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez
+dû y penser.</p>
+
+<p>--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit
+Pierre dont le visage s'était épanoui; mais elle
+était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée,
+ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé;
+mais je crois bien qu'à présent il n'y
+aura plus de bisbille entre nous.</p>
+
+<p>--La demoiselle consent? dis-je avec une
+gravité comique.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, elle consent, répondit
+Pierre, rayonnant d'aise. Elle va être bien contente
+quand je lui dirai que monsieur ne met pas
+d'obstacle.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Félicie, rougissante
+comme si, elle n'avait eu que quinze printemps,
+vint me faire sa révérence; j'adressai un petit
+discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme
+ils s'en allaient, une réflexion me vint:</p>
+
+<p>--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous?
+Nous n'avons pas six mois de domicile!</p>
+
+<p>Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me
+regarda d'un air piteux.</p>
+
+<p>--Combien avons-nous, monsieur?</p>
+
+<p>--Quatre mois et huit jours.</p>
+
+<p>--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines
+à attendre. Pendant ce temps-là, nous allons
+toujours faire venir nos papiers.</p>
+
+<p>Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part
+moi que ceux qui n'ont plus longtemps à vivre
+sont moins impatients de l'avenir que ceux qui
+ont de longues années devant eux, ce qui n'est
+pas logique absolument parlant. J'allai raconter
+ces événements à Suzanne, et je la trouvai dans
+le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant
+qu'elle brodait une immense tapisserie qu'elle
+s'était fait venir de la ville. Je restai immobile
+sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau
+qu'ils faisaient à eux deux. La tête brune
+et sérieuse du jeune homme formait un contraste
+original avec la beauté blonde et vaporeuse de
+Suzanne; le rideau de feuillage qui servait de
+fond, le ruisseau courant qui dessinait un premier
+plan, les couleurs vives de la laine, tout,
+jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes,
+formait un ensemble «fait à souhait pour
+le plaisir des yeux».</p>
+
+<p>Il posa son livre et fit une question que je
+n'entendis pas. Suzanne leva la tête, sourit; une
+teinte fugitive de rose passa sur ses joues, ses cils
+châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux;
+elle répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage.
+Je restai un instant comme pétrifié, puis
+je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne
+m'avaient ni vu, ni entendu.</p>
+
+<p>Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu
+qu'ils s'aimeraient!</p>
+
+<p>Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour
+l'autre pouvaient-ils vivre ensemble, partager le
+même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions,
+échanger les mêmes sympathies, et ne pas
+s'aimer! Si quelque chose était étrange ici, c'était
+qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras
+l'un de l'autre au bout de huit jours! Et moi,
+père aveugle, niais, incapable, j'avais retenu cet
+homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais
+joué le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie
+au mariage. A présent, pourrais-je la ravir
+à l'amour?</p>
+
+<p>Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et
+je regardai dans le jardin; elle brodait, il lisait,
+rien n'était changé, et pourtant, à présent que
+mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette
+attitude paisible, dans ce recueillement intérieur
+mille nuances qui m'avaient échappé.</p>
+
+<p>Ils en étaient encore à la période de l'amour
+qui s'ignore et vit de lui-même. L'innocence du
+regard de Suzanne, la franchise de celui de Maurice
+m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient
+qu'amis. Combien de jours, combien d'heures
+durerait ce calme? A quel moment inconnu la
+passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en
+pleine jouissance de la jeunesse et de la vie? Demain,
+ce soir peut-être... Que fallait-il faire? Où
+s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient
+mes devoirs?</p>
+
+<p>Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre,
+pour ne pas les épier malgré moi, car ce
+rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il
+me tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais
+savoir à tout prix ce qu'ils pouvaient se dire;
+je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où nous
+venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus
+le courage de me retirer, de coller mes mains
+sur mes yeux et de me mettre à penser seul.</p>
+
+<p>Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice
+m'appelait pour le bain du soir. Je descendis,
+et je pris avec lui le chemin de la falaise;
+j'avais résolu de lui parler sans plus attendre.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes atteint la crique solitaire
+qui nous servait de plage, je l'arrêtai:</p>
+
+<p>--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer
+un instant avec vous.</p>
+
+<p>Il me regarda non sans quelque surprise, puis
+s'assit sur un rocher; j'en fis autant.</p>
+
+<p>--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle
+amitié je vous parle, ayez confiance en moi, et
+oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons
+comme deux amis. Je regretterai toujours que
+vous soyez arrivé quelques heures trop tard, il y
+a trois ans... mais...</p>
+
+<p>Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air
+désespéré et me dit d'une voix basse:</p>
+
+<p>--C'est vrai, je l'aime!</p>
+
+<p>Il se tut.</p>
+
+<p>La lame brisait régulièrement sur le sable à
+quelques pas de nous; j'écoutais machinalement
+son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du
+flot me privait pour ainsi dire de ma puissance
+de réflexion. J'étais comme magnétisé, mon cerveau
+souffrait d'une si forte secousse. Je fis un
+effort violent pour secouer cette torpeur.</p>
+
+<p>--Vous aime-t-elle?</p>
+
+<p>Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon
+énergie.</p>
+
+<p>--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure,
+mon enfant, mon ami, partez! Partez
+aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle!
+Si elle était libre, je vous la donnerais à l'instant,
+mais elle est enchaînée, vous ne pouvez
+que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre,
+n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez
+pitié d'elle et de moi.</p>
+
+<p>Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes,
+j'avais peine à les prononcer distinctement;
+je me sentais vaincu par la douleur.</p>
+
+<p>Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi
+étaient pleins de larmes.</p>
+
+<p>--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit
+de me chasser. C'est vrai, j'aime votre fille, et
+je sens que cet amour est un outrage. Si elle
+était veuve demain, je la réclamerais de vous,
+mais je n'ose pas même le lui dire à elle, tant son
+malheur est respectable. Oui, j'aurais dû partir;
+je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce
+ici entre vous deux, vous que je vénère autant
+que je l'aime. Je m'en irai, puisque vous le voulez,
+je m'en irai...</p>
+
+<p>Il me regardait; ses yeux pleins de douleur,
+de reproche, lurent au fond de mon âme que
+j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui
+tendis la main, il y mit la sienne, et nous nous
+sentîmes liés pour la vie par un lien indestructible
+d'estime et d'amitié.</p>
+
+<p>Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le
+ciel s'assombrissait, quelques gouttes de pluie
+commencèrent à tomber, nous revînmes lentement
+vers le logis. Maurice regardait la mer
+comme pour l'absorber par les yeux.</p>
+
+<p>--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une
+voix rêveuse; si heureux, que ces quelques semaines
+seront la joie de ma vie entière. Il n'est
+pas au monde de femme semblable à Suzanne.
+Elle n'a pas à craindre d'être jamais remplacée
+dans mon coeur. Quelle autre créature aurait
+sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction
+supérieure et sa modestie! quelle autre
+aurait traversé le bourbier de son épreuve sans
+y souiller seulement la moindre plume de son
+aile! Suzanne seule pouvait porter une telle infortune
+avec tant de dignité; seule, sa grande
+âme était capable de se développer ainsi sous
+l'aiguillon du malheur!</p>
+
+<p>Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression
+de ma pensée, et, plus il parlait, plus je
+le trouvais digne d'elle. O folie amère, d'avoir
+livré ma fille à son bourreau, pendant que
+j'avais là près de moi l'homme que tout lui destinait!</p>
+
+<p>Nous marchions un peu à l'aventure le long
+du chemin glissant et étroit.</p>
+
+<p>Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il
+ne devait rentrer que pour partir, et moi
+je n'étais guère désireux de le mettre en face de
+Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il
+me saisit par le bras et me tira brusquement en
+arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à
+terre, et au même instant la motte de gazon sur
+laquelle j'avais posé le pied se détacha du bord
+et roula sur les rochers à quarante pieds au-dessous.</p>
+
+<p>--Ces endroits sont très-dangereux, dit
+Maurice; la moindre pluie détrempe les terres
+sans cesse minées par le vent et la poussière des
+vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du
+village faire ici un petit parapet de gazon; j'en
+avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il
+avec amertume, je n'y serai plus!</p>
+
+<p>--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je;
+votre bonne pensée ne restera point stérile.</p>
+
+<p>L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes
+la maison d'un pas rapide.</p>
+
+<p>--Quel temps! murmura Maurice en me
+regardant avec une expression de prière humble
+et soumise.</p>
+
+<p>--Vous partirez demain, lui dis-je à voix
+basse. Il me serra la main, et nous entrâmes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p>--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne;
+vous avez été bien longtemps.</p>
+
+<p>--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse;
+c'est notre ami qui m'a sauvé en me
+retenant au moment dangereux.</p>
+
+<p>Le regard de ma fille chargé de reconnaissance
+glissa sur moi, et se posa un instant sur le
+visage défait de Maurice.</p>
+
+<p>--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin
+de vous sécher, et même je crois de vous
+réchauffer.</p>
+
+<p>Le repas fut morne: nous n'avions pas le
+courage de feindre une gaieté dont nous étions
+si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par
+rire et plaisanter, comme d'habitude, se laissa
+gagner bientôt à notre gravité, et pressa le service
+pour avoir plus tôt fini.</p>
+
+<p>Après le dîner, nous nous réunîmes dans
+notre petit salon, et ma fille fit faire une flambée
+pour chasser l'humidité qui pénétrait partout.
+La flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au
+milieu de la vaste cheminée, et un semblant de
+confort régna dans le salon. Maurice prit son
+courage à deux mains.</p>
+
+<p>--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera
+pas si mauvais demain pour mon voyage.</p>
+
+<p>--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher
+d'importance.</p>
+
+<p>--Non, un voyage.</p>
+
+<p>Ma fille s'était redressée et regardait le jeune
+homme avec anxiété.</p>
+
+<p>--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser
+lever les yeux.</p>
+
+<p>--Pour Paris! répéta Suzanne.</p>
+
+<p>Elle joignit les mains sur ses genoux et nous
+regarda tour à tour.</p>
+
+<p>--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une
+voix singulièrement altérée.</p>
+
+<p>--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le
+mensonge s'arrêta dans ma gorge.</p>
+
+<p>--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne
+m'aime? fit-elle toujours en s'adressant à moi,
+sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni
+lui, ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit,
+mais je sais qu'il m'aime, et je l'aime!</p>
+
+<p>Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre
+nous, très-pâle, son visage contracté, éclairé
+par les flammes capricieuses du foyer, elle avait
+l'air de quelque divinité païenne acceptant un
+sacrifice.</p>
+
+<p>Maurice, éperdu, avait fait un mouvement
+vers elle; elle l'arrêta du geste:</p>
+
+<p>--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant
+lui,--elle me désignait,--devant lui, le confident
+de toute ma vie, que-je veux vous le dire.
+Vous m'avez appris qu'il est au monde des
+hommes qui savent respecter en aimant, qui
+préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur
+propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que
+l'amour existe, qu'il ennoblit l'âme et la rapproche
+de la perfection autant qu'il est possible
+à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné
+une seconde vie,--je me sens jeune, vivante,
+heureuse de vivre,--je vous bénis, Maurice, et
+je vous aime.</p>
+
+<p>Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa
+robe. Je me taisais. Qu'avais-je à dire?</p>
+
+<p>--Mon père vous a ordonné de partir? C'était
+son devoir; moi, je vous prie de rester; peut-être
+mon père y consentira-t-il quand je lui
+aurai parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se
+tournant vers moi, que, le jour même de son
+arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit,
+tu ne peux l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne
+faillirais pas; que j'aimerais jusqu'au martyre,
+mais que je respecterais tes cheveux blancs.</p>
+
+<p>Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour
+avait été une des plus pures de ma vie.</p>
+
+<p>--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne.
+Jamais Maurice, par surprise ou persuasion,
+n'obtiendra rien de moi; je resterai ce
+que je suis, nous vivrons comme nous avons
+vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, qu'il parte.
+Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma
+vie s'en ira avec lui!</p>
+
+<p>Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je
+n'eus pas le courage de le prononcer; mais je ne
+pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et
+s'approcha de moi, passant sa main sur mon
+bras avec cette câlinerie irrésistible qui lui était
+restée de son enfance.</p>
+
+<p>--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans,
+j'ai été bien malheureuse; me suis-je jamais
+plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un
+rayon de joie qui me vient du ciel; je me croyais
+condamnée à l'éternelle solitude; toi et moi, nous
+devions voguer à jamais par le monde sans port
+et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai
+trouvé le repos... Veux-tu m'enlever le seul
+bonheur que je doive jamais connaître, celui
+d'aimer dans le présent, de toute la pureté de
+mon âme, avec le devoir et l'honneur pour
+étoiles? Dis, le veux-tu?</p>
+
+<p>Elle me regardait avec des yeux, de femme
+mûrie par la douleur, et qui sait ce qu'elle
+veut...</p>
+
+<p>--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai
+mal mariée, je n'ai pas le droit de te contraindre.</p>
+
+<p>Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le
+temps daller jusqu'à l'escalier, quand je sentis
+la main de Maurice me retenir:</p>
+
+<p>--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en
+irai demain, venez assister à nos adieux.</p>
+
+<p>Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et
+se laissa glisser à mes genoux. Je la reçus à moitié
+route.</p>
+
+<p>--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon,
+cher père,--j'avais fait ce beau rêve,--il
+est impossible... soit. Pardonne-moi seulement,
+je ne croyais pas mal faire.</p>
+
+<p>--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que
+nous sommés malheureux!</p>
+
+<p>Après un montent de trouble, Maurice s'approcha
+de moi.</p>
+
+<p>--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été
+heureux, bien heureux de vous nommer mon
+père. Tâchez qu'elle soit heureuse!</p>
+
+<p>--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant
+la main au jeune homme, au revoir. Quoi
+qu'il arrive, nous nous reverrons.</p>
+
+<p>La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf
+heures, mais nous nous séparâmes aussitôt, sur
+la convention de ne pas revenir sur ces adieux le
+lendemain.</p>
+
+<p>Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre
+qui s'efforçait de mettre tout le zèle possible
+dans son service du soir.</p>
+
+<p>--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me
+dit-il; la lettre est partie. M. le maire a eu la
+bonté de m'indiquer toutes les formalités. J'ai
+écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur,
+quelle affaire qu'un mariage!</p>
+
+<p>J'avais le coeur trop serré pour lui répondre.
+Je me hâtai de le congédier.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée,
+j'entendis un bruit insolite. Comme je ne dormais
+pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma
+porte et je prêtai l'oreille. On parlait dans la
+chambre de Suzanne. J'allumai vite une bougie
+et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis
+recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans
+frapper, je levai le loquet, fermeture unique et
+primitive de toutes nos chambres, et je vis Suzanne,
+assise sur son séant, en proie à une fièvre
+violente. Elle gesticulait vivement, et parlait à
+voix haute. La vue de ma lumière lui fit détourner
+la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma,
+et reprit ses discours incohérents:</p>
+
+<p>--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque
+en bredouillant; je n'ai rien fait de mal! Qu'est-ce
+que je veux? rien de mal! Alors pourquoi
+mon père est-il si cruel? Vous savez bien,
+Maurice, que je suis une honnête femme,--
+vous-savez bien que je tiendrai mon serment.
+Partez, partez; allez vite, il ne faut pas mécontenter
+mon père! Il a été si bon pour moi. Il
+souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez,
+allez!</p>
+
+<p>Et une plainte longue, douloureuse, succédait
+à ces discours. Je ne savais que faire; je fis lever
+Félicie, pour employer quelque remède domestique,
+de ceux qu'on a sous la main, et Pierre
+partit aussitôt pour la ville, afin de ramener un
+médecin.</p>
+
+<p>Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le
+rencontrai dans la salle, tremblant d'émotion et
+d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en
+était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de
+son désespoir.</p>
+
+<p>--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte,
+me dit-il, je resterai en dehors, mais laissez-moi
+l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce
+que je souffrirais si vous me défendiez de rester là.</p>
+
+<p>Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour
+se soutenir.</p>
+
+<p>--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne
+dont le délire augmentait, c'est mon mari malgré
+tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux
+pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de
+suite. Père, cria-t-elle, tu n'es pas là... je lui
+tenais les mains. Ah! le misérable, il m'entraîne,
+il va m'enlever, père... Je ne veux pas,
+non, non... Maurice!</p>
+
+<p>Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un
+appel désespéré. Maurice n'y résista pas, il bondit
+dans la chambre et se laissa tomber à genoux
+près du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait
+reconnu aucun de nous, poussa un cri de joie,
+lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue
+sur ses cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent
+une douceur céleste:</p>
+
+<p>--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus,
+tu ne me laisseras pas enlever?</p>
+
+<p>Non, non, répétait Maurice éperdu.
+Je ne veux pas aller avec lui. Assieds-toi là.</p>
+
+<p>Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle
+murmura encore quelques paroles incompréhensibles,
+puis se laissa retomber sur l'oreiller, et
+s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis
+plus profond, toujours sans quitter la main de
+Maurice.</p>
+
+<p>Au petit jour, le médecin arriva. Il examina
+Suzanne pendant son sommeil et ne voulut pas
+qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager
+à une forte commotion; la moindre émotion
+pouvait provoquer une fièvre cérébrale; mais
+avec un repos parfait, il n'y avait probablement
+rien à craindre.</p>
+
+<p>--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche
+à Vernex, qu'il prit pour mon gendre,
+pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On
+la tuerait, et ce ne serait pas long.</p>
+
+<p>Il se retira après avoir prescrit une potion
+calmante.</p>
+
+<p>Suzanne dormait tranquillement. Un peu de
+rougeur à ses joues, un peu de chaleur à ses
+mains étaient les seules traces de la terrible
+secousse de la nuit; au premier mouvement
+qu'avait fait Maurice pour retirer sa main elle
+l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement
+douloureux.</p>
+
+<p>Il me regarda de cet air soumis et malheureux
+qui me fendait l'âme.</p>
+
+<p>--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi
+qui vous conjure de rester.</p>
+
+<p>Il me remercia d'un mouvement des lèvres,
+puis détourna son visage et le plongea dans
+l'oreiller de Suzanne, sans parler.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p>Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut
+qu'un vague souvenir de ce qui s'était passé. La
+vue de Maurice la troubla tellement, que je crus
+une explication nécessaire:</p>
+
+<p>--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je;
+j'ai prié notre ami de rester pour m'aider à te
+soigner.</p>
+
+<p>Elle se rappela soudain, devint rouge, puis
+pâle. Son cerveau affaibli ne lui permit pas de
+longues réflexions; elle se laissa aller sur l'oreiller
+avec un air heureux:</p>
+
+<p>--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont
+elle avait lâché la main en ouvrant les yeux..</p>
+
+<p>Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre
+sans dire un mot. Ma fille n'insista pas, et il ne
+fut plus question de départ.</p>
+
+<p>Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent
+encore. Elle avait le délire à la même heure, et
+se débattait contre son mari qui voulait l'enlever.
+La voix et la main de Maurice seules
+pouvaient ramener le calme. J'appris alors, par
+la force de cette obsession, quelles épouvantes
+ma pauvre enfant avait subies en silence. Que
+de fois, depuis notre fuite, elle avait dû s'éveiller
+en sursaut, glacée par l'angoisse de voir son
+mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations
+inconscientes me livrèrent son secret, et je reconnus
+que, pour se taire et paraître joyeuse,
+elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus
+de son âge.</p>
+
+<p>J'appris encore autre chose, et cette découverte
+jeta sur mon esprit une teinte de mélancolie
+qui fut longue à dissiper: j'appris que du
+jour où notre enfant aime, nous autres parents,
+nous ne sommes plus que bien peu de chose auprès
+de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné
+d'assez rudes leçons pour que j'eusse le courage
+d'envisager ma peine et de tâcher de lui trouver
+un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude:
+un autre père l'eût peut-être fait; moi
+je me contentai de reconnaître que plus l'enfant
+élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure,
+plus l'amour a de prise sur ce jeune
+coeur, et plus, par conséquent, nous pauvres
+vieux, devons passer au second plan. Je reconnus
+aussi que, si Suzanne avait donné le
+meilleur de son âme à ce jeune homme, elle
+ m'avait gardé pour dédommagement toutes les
+adorables caresses, toutes les grâces charmantes
+que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A Maurice,
+elle avait donné sa vie, mais tous ses regards,
+toutes ses tendresses étaient pour son
+vieux père. C'est ainsi qu'elle me remerciait de
+lui avoir laissé son bonheur.</p>
+
+<p>Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le
+corps est si souple et si résistant! Il faut si peu
+de chose pour lui rendre son élasticité! A la fin
+de la semaine, elle put marcher dans le jardin
+et rester quelques heures au grand air sans trop
+de fatigue. Rien n'était changé dans ses relations
+avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient
+absolument satisfaits de leur sort. Elle lui
+tendait la main le matin et le soir,--il la laissait
+retomber aussitôt,--un indifférent n'eût
+jamais pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous
+cette glace, je voyais couver, grandissant chaque
+jour, une passion irrésistible qui menaçait de
+nous engloutir tous dans quelque catastrophe.</p>
+
+<p>J'étais résolu à n'être pas complice de la
+chute de ma fille. Le jour où j'aurais la certitude
+qu'il s'était passé entre eux quelque chose,
+d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant
+ma fortune et ne gardant pour moi que le souci
+de mon honneur. Que me fallait-il pour vivre?
+Un morceau de pain,--et pour peu de temps,
+car j'étais bien certain de ne pas résister longtemps
+au chagrin d'avoir perdu Suzanne. C'est
+alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était
+donc pour en arriver là que je l'avais élevée avec
+tant d'amour! C'était pour cela que je l'avais
+arrachée à son mari!</p>
+
+<p>C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours!
+Que de fois pendant que tout dormait
+dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai
+la chère image pour lui demander conseil! Mais
+je n'obtenais pas de réponse, car dans ce dédale
+de perplexités son esprit droit et honnête lui-même
+se fût perdu.</p>
+
+<p>Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon,
+véritable suicide moral, les deux amants,
+encore innocents, savouraient à longs traits
+l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque
+recueillie sous le poids de ce grand bonheur
+d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait
+grandie et transfigurée par le rayonnement de
+son âme... Chère et chaste enfant, j'étais bien
+sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait
+d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus
+haut degré l'horreur de la boue. De plus que les
+ingénues, elle avait gardé des réalités du mariage
+un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut
+sur un piédestal, au delà des atteintes d'une
+passion terrestre. Maurice était le plus honnête,
+le plus chevaleresque des hommes; livrée à son
+respect, Suzanne eût pu traverser l'Océan,--mais
+ils n'étaient après tout que de chair et de
+sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la
+sève montait dans leur coeur!...</p>
+
+<p>Un jour je les regardais le long de la falaise:
+ils s'étaient quelque peu éloignés de la maison,
+mais toujours à portée de la vue et presque de
+la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où
+précisément il m'avait arraché à une mort peu
+douteuse, le jour qui avait décidé de nos destins:
+sa pensée de prévoyance n'était point restée
+stérile. Dès que Suzanne s'était remise, il était
+venu lui-même avec Pierre, à cet endroit, apporter
+des mottes de gazon pour en faire un
+parapet. Une investigation attentive de la falaise,
+vue d'en bas, lui avait démontré que les terres
+détrempées ne tenaient plus que par les racines
+des herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et
+c'est à cette distance qu'il avait établi ce mur
+protecteur, destiné à garder de mal les rares
+passants de la falaise, enfants du village, douaniers,
+et nous-mêmes. Il travaillait, remuant à
+pleines mains la terre humide de rosée qui laissait
+ses traces à ses doigts, elle le regardait, de
+temps en temps, ils se souriaient, et je devinais,
+à l'attitude de ma fille, qu'elle était satisfaite de
+lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le
+voir travailler comme un ouvrier.</p>
+
+<p>Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des
+conventions mondaines! Ils ne craignaient, ni
+l'un ni l'autre, les souillures du travail matériel.
+C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient
+leurs préoccupations!</p>
+
+<p>Je pensais à beaucoup de choses, quand la
+voix de Pierre me tira de ma rêverie:</p>
+
+<p>--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre?
+me disait-il.</p>
+
+<p>--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel
+propos?</p>
+
+<p>--C'est que le patron d'une barque est venu
+demander tantôt si monsieur ne voulait pas se
+faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y
+va toutes les semaines... et aux îles anglaises
+presque tous les jours; ils sont trois patrons...</p>
+
+<p>--Qui font de la contrebande? interrompis-je.</p>
+
+<p>--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande,
+puisqu'ils feraient payer la douane à monsieur!</p>
+
+<p>Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument.
+Évidemment, si je payais les droits de douane,
+je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir
+si ces droits seraient versés dans la caisse de
+l'Etat. Mais ce n'étaient pas mes affaires.</p>
+
+<p>--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y
+eût des correspondances régulières avec l'étranger
+dans ce pays perdu.</p>
+
+<p>--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe,
+là-bas--Pierre indiquait un petit havre à quatre
+ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils
+vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui
+voyagent... Je leur ai dit de me rapporter des
+couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance.
+Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler!</p>
+
+<p>--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler
+avec des couverts en métal anglais! Est-ce bientôt,
+ajoutai-je plus poliment, que Félicie quitte
+le célibat?</p>
+
+<p>--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en
+se rengorgeant. Nous sommes déjà affichés.</p>
+
+<p>Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il
+y aurait six mois que nous habitions Faucois.</p>
+
+<p>--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise.</p>
+
+<p>--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie,
+et à Paris aussi.</p>
+
+<p>Je bondis.</p>
+
+<p>--A Paris? où?</p>
+
+<p>--A la mairie du deuxième, monsieur, rue
+de la Banque, puisque c'est notre dernier domicile.</p>
+
+<p>--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez
+perdus!</p>
+
+<p>--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant
+de plusieurs pas.</p>
+
+<p>Quand il se trouva acculé contre le mur, il
+resta les yeux fixes, les bras ballants. Je devais
+avoir l'air assez farouche, car il était littéralement
+muet d'épouvante.</p>
+
+<p>--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie,
+vous êtes affichés rue de la Banque, n'est-ce pas?
+Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a
+intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos
+traces, et en voyant vos deux noms, il ne devine
+que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là
+un beau chef-d'oeuvre!...</p>
+
+<p>--Que faut-il faire, monsieur? demanda le
+pauvre diable complètement anéanti.</p>
+
+<p>Je restai anéanti aussi, pendant un moment
+qui dut lui paraître long. Tout à coup une idée
+me vint:</p>
+
+<p>--Il faut courir après votre contrebandier, et
+lui dire de tenir une barque prête pour nous,
+afin que nous quittions le pays sans perdre un
+moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on
+vous demandera, et dites que c'est une fantaisie
+de touriste. Mais allez donc!</p>
+
+<p>--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins
+de larmes, alors, comme ça, Félicie et moi nous
+ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois
+de domicile, ce sera toujours à recommencer, et
+nous serons vieux avant que monsieur ait choisi
+un endroit pour y rester.</p>
+
+<p>Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment!
+mais je n'avais ni le temps de rire de lui,
+ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine
+pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien
+des années, et je n'avais pas le droit de sacrifier
+à mes besoins le bonheur de cet honnête serviteur.
+D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple
+de tout arranger.</p>
+
+<p>--Nous partirons sans vous, dis-je; vous
+vous marierez ici, et vous viendrez nous rejoindre
+en Angleterre. Si l'on vient nous relancer
+ici, vous ne nous avez pas vus; vous serviez
+d'autres maîtres qui sont allés se promener aux
+Iles. Avez-vous compris?</p>
+
+<p>--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui
+retrouva ses jambes de quinze ans pour courir
+au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment;
+il avait pris par le plus court et s'en allait
+à grandes enjambées le long de la falaise, par le
+côté opposé à celui qui menait à la ville.</p>
+
+<p>Les jeunes gens revenaient lentement vers la
+maison, sans se parler, sans même se regarder,
+et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs
+êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!</p>
+
+<p>--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je,
+il sera temps que je m'en aille.</p>
+
+<p>Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs,
+absorbés par la pensée l'un de l'autre. Je leur
+communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi que la
+décision que j'avais prise.</p>
+
+<p>--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble,
+ne serons-nous pas heureux partout!</p>
+
+<p>C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard
+alla chercher celui de Maurice. Je ne sais ce
+qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se
+troubla et disparut.</p>
+
+<p>--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je
+ne me souciais pas de le laisser seul avec elle.</p>
+
+<p>Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas
+pour moi autant de larcins à mon destin cruel?
+Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en
+souriant.</p>
+
+<p>Maurice entra dans la maison, prit les pistolets
+et tout ce qu'il nous fallait, et nous nous
+dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une demi-heure,
+nous nous arrêtâmes.</p>
+
+<p>--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice.
+Jamais il ne manquait une occasion de me faire
+plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était
+pas vrai.</p>
+
+<p>Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai
+les pistolets que je remis dans la boîte.</p>
+
+<p>--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant
+autour de lui.</p>
+
+<p>--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque
+pas de petites clefs à la maison, nous en trouverons
+une.</p>
+
+<p>Nous revînmes à pas lents. Le temps était
+gris, le vent soufflait par rafales. Déjà les jours
+précédents nous avions eu d'assez fortes bourrasques;
+la falaise était glissante; une sorte marée,
+la semaine précédente, avait roulé des blocs
+de rochers jusque sur le galet, au-dessous de
+nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup
+parce que j'avais la fièvre intérieurement. Maurice
+s'en aperçut, ôta sa vareuse et m'obligea,
+malgré mes refus, à la garder sur mes épaules,
+pendant qu'il marchait dépouillé à mon côté.</p>
+
+<p>--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif,
+plus respectueux, plus tendre! Pourquoi faut-il
+que cet homme fait pour que je l'aime doive être
+mon ennemi, en me prenant mon enfant!</p>
+
+<p>Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en
+tempête et frappait de grands coups dans nos
+fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel vacarme
+au dehors que je crus à quelque accident.
+C'était simplement un volet détaché qui frappait
+le mur. Le tonnerre se mit aussi de la partie, et,
+pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen
+d'échanger une parole.</p>
+
+<p>Dès que le calme se fut un peu rétabli:</p>
+
+<p>--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne,
+si la mer ne se remet pas?</p>
+
+<p>--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel
+est d'échapper aux poursuites.</p>
+
+<p>--Mais s'il y a danger? fis-je observer.</p>
+
+<p>--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!</p>
+
+<p>Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson
+cette phrase arrachée au plus profond de leurs
+coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette coïncidence.
+Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre
+de leur passion les emportaient malgré eux.
+Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se joignirent,
+et je sentis que j'allais cesser d'être le
+plus fort.</p>
+
+<p>Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des
+papiers pendant une partie de la nuit. Rien ne
+devait rester derrière nous qui pût trahir notre
+identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin,
+chacun se retira, brisé de fatigue, pour prendre
+un peu de repos. Pierre m'avait loué une barque.
+La marée serait propice à dix heures du matin,
+le vent était bon, quoique la mer fût encore houleuse
+du grain de la veille; mais ce n'était pas
+une considération de cet ordre qui devait nous
+arrêter en un tel moment.</p>
+
+<p>J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une
+carriole empruntée, afin d'épargner à ma fille la
+fatigue d'une longue marche. Mais, comme le
+chemin était assez mauvais devant la maison, il
+fut convenu qu'on la conduirait jusqu'à un endroit
+sec, un peu plus haut sur la falaise, et que
+nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes
+devant un frugal repas préparé par Félicie qui
+laissait tomber de grosses larmes dans les assiettes.</p>
+
+<p>--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie,
+lui dit Suzanne, vous serez mariée dans quinze
+jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à
+plaindre, vous!</p>
+
+<p>--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût
+vous en arriver autant! dit naïvement la bonne
+fille.</p>
+
+<p>Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot
+presque brutal dans sa simplicité venait de blesser
+sa dignité féminine. Un certain malaise nous
+saisit tous les trois.</p>
+
+<p>--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la
+bien en vue, Pierre, sans cela je l'oublierais.</p>
+
+<p>Nous terminions notre repas lorsque Pierre
+m'annonça la visite du propriétaire de là maison.
+Il avait vu nos bagages dans la carriole et venait
+prendre congé de nous. Comme les visites de
+province n'en finissent pas si l'on n'y met bon
+ordre, je sortis de la maison pour l'empêcher d'y
+entrer, et je donnai en même temps l'ordre de
+conduire la carriole à l'endroit où elle devait
+nous attendre. Je la vis bondir à droite et à
+gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin,
+et je descendis dans le jardin pour recevoir mon
+hôte importun. Maurice et Suzanne rentrèrent
+dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait
+le couvert.</p>
+
+<p>Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors
+du jardin, sur la falaise, me racontait ses malheurs:
+la pluie de la veille avait percé son toit,
+une pierre tombée lui avait tué une poule.</p>
+
+<p>--Vous avez bien mauvais temps pour votre
+voyage, me dit-il, mais voici des particuliers qui
+viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau
+temps hier non plus.</p>
+
+<p>Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait,
+et je vis arrêtée sur la route une voiture
+de louage, près de laquelle deux individus d'une
+classe que je ne pus définir se dégourdissaient les
+jambes au moyen d'un peu de gymnastique. A
+cent pas devant moi, abritant ses yeux de la
+main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy
+me regardait attentivement...</p>
+
+<p>Je sentis un coup si violent au coeur que je
+faillis perdre pied. Mon interlocuteur, qui avait
+remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil
+curieux.</p>
+
+<p>--Vous le connaissez donc, ce monsieur?
+fit-il.</p>
+
+<p>--Je crois que oui, mais il ne peut avoir
+grand'chose à me communiquer. Je vous en prie,
+mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils
+partent sans m'attendre, je les rejoindrai dans
+un instant.</p>
+
+<p>--Les enfants? fit le Normand d'un air futé,
+la jeune dame n'est donc pas votre femme? On
+disait dans le pays que c'est votre fille, c'est donc
+vrai?</p>
+
+<p>Je fis un geste de colère,--mon Normand
+s'écarta de quelques pieds,--M. de Lincy approchait
+à grands pas.</p>
+
+<p>--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs
+pour vous.</p>
+
+<p>Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense,
+je descendis au-devant de mon
+gendre. Une rencontre étant inévitable, autant
+valait ne pas le laisser approcher de la maison.
+Mon Normand, au lieu de m'obéir, se retira un
+peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près,
+mais assez pour ne rien perdre de nos gestes,
+sinon de nos discours.</p>
+
+<p>--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment,
+je vous retrouve! Vous pouvez vous vanter
+de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement,
+votre Pierre a été roussi par le flambeau
+de l'hymen.</p>
+
+<p>J'étais décidé à jouer cartes sur table.</p>
+
+<p>--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien
+voulez-vous pour me la laisser?</p>
+
+<p>--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition
+semblable, dit Lincy; je ne suis pas
+venu si loin pour m'en retourner bredouille.
+C'est ma femme que je veux, et je me suis arrangé
+pour la ramener au domicile conjugal.--
+J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré,
+ajouta-t-il avec un sourire faux sur sa face
+blême.</p>
+
+<p>Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués,
+détendus, lui donnaient dix ans de plus que son
+âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais,
+j'en suis sûr, plus jeune que lui.</p>
+
+<p>--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!</p>
+
+<p>Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement
+construit par Maurice, je m'arrêtai,
+M. de Lincy se mit à faire des trous dans le
+gazon avec sa canne.</p>
+
+<p>--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur,
+dit-il avec son ancienne insolence; je ne
+vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées.</p>
+
+<p>Son insolence m'exaspérait.</p>
+
+<p>--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid,
+tout cela n'est que des phrases; j'ai la loi
+pour moi.</p>
+
+<p>Avec sa canne il fit voler dans le précipice
+une motte de terre arrachée au parapet.</p>
+
+<p>--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est
+vous et votre fille qui êtes en contravention.</p>
+
+<p>Une seconde motte suivit la première.</p>
+
+<p>--C'est à vous de voir si vous voulez que
+j'agisse légalement ou si vous préférez me rendre
+ma femme, comme il convient entre gens du
+monde, sans bruit et sans scandale.</p>
+
+<p>Les mottes de terre volaient toujours sous les
+petits coups pressés de sa canne.</p>
+
+<p>--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce
+mur est là pour quelque chose, il y a un abîme
+au-dessous...</p>
+
+<p>--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent
+dans les abîmes, fit-il avec un cynisme révoltant,
+cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie
+sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir
+le parapet avec une sorte de joie froidement
+féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un but
+dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon,
+comme je l'entends; le reste me chault peu.</p>
+
+<p>Il asséna un coup vigoureux à la dernière
+motte qui disparut; je crus sentir le sol manquer
+sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage
+de Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon
+souillé.</p>
+
+<p>--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez,
+vous n'êtes pas de force à lutter avec moi;
+vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche
+sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en
+attendant il faut vivre de son mieux; donc, rendez-moi
+ma femme, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la
+maison, et, à mon inexprimable douleur, j'aperçus
+Suzanne qui, inquiète de mon absence, se
+dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle
+ne reconnut pas d'abord, elle resta immobile,
+puis revint rapidement sur ses pas.</p>
+
+<p>--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez
+pas cette fois.</p>
+
+<p>Il s'élança vers la maison, mais j'avais un
+peu d'avance sur lui; je passai devant mon Normand,
+toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai
+le premier. Maurice et Suzanne, se tenant
+par la main, dans la salle à manger, attendaient
+de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus. Maurice
+tenait un de ses pistolets dans sa main
+droite.</p>
+
+<p>Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un
+mot, Lincy entrait aussi. A la vue de Maurice,
+ses traits exprimèrent une joie railleuse plus horrible
+que tout le reste.</p>
+
+<p>--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne
+m'a pas menti tout à l'heure, et les gens de la
+ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas menti
+non plus! Je vous prends, madame, en flagrant
+délit d'adultère, sous le toit paternel, ce qui empêchera
+votre père de vous réclamer efficacement
+devant les tribunaux... Vous me faites la
+partie belle.</p>
+
+<p>--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un
+lâche!</p>
+
+<p>--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez
+bien me tuer, mais vous ne me tuerez pas. Je ne
+me bats que lorsque cela me convient.</p>
+
+<p> Maurice levait son pistolet et visait Lincy au
+front. Je détournai son bras et lui arrachai son
+arme.</p>
+
+<p>--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement
+séparé d'elle, mais moi!</p>
+
+<p>Lincy profitant de cette diversion, avait bondi
+sur sa femme et cherchait à l'entraîner.</p>
+
+<p>--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi!</p>
+
+<p>Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa
+détresse, c'est moi qu'elle appelait, non Maurice!</p>
+
+<p>--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille
+libre, ou je vous tue!</p>
+
+<p>--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il,
+et il essaya d'enlever dans ses bras Suzanne
+qui s'accrochait à la table.</p>
+
+<p>--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta
+la joue de Lincy.</p>
+
+<p>Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette
+de mon pistolet, et le coup partit,--mais
+dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser
+un de ceux qui m'étaient chers,--la balle se
+perdit dans le mur.</p>
+
+<p>Lincy avait quitté le bras de ma fille.</p>
+
+<p>--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi?
+Nous verrons si vous oserez résister à la loi.</p>
+
+<p>Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai
+une seconde fois sur lui, mais je le manquai également.
+Ma main tremblait, non de vieillesse,
+mais de colère.</p>
+
+<p>--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez,
+la carriole vous attend, la barque est prête,
+allez!</p>
+
+<p>--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant
+de ses bras.</p>
+
+<p>--Je reste pour protéger votre retraite.
+Suzanne fit un geste énergique de négation.</p>
+
+<p>--Partez, répétai-je avec toute mon autorité
+paternelle, je le veux! Seulement, par respect
+pour moi, faites-vous naturaliser Anglais, obtenez
+un divorce et mariez-vous. Allez.</p>
+
+<p>Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les
+repoussai, et je sortis pour défendre l'entrée de
+la maison. Ils prirent le chemin de traverse, et
+j'attendis.</p>
+
+<p>Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un
+court colloque, les deux agents de l'autorité
+l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en
+courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un
+geste de triomphe en me désignant les hommes
+qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la
+détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment
+où j'allais peut-être commettre un meurtre,
+car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra
+sous Lincy, et il roula dans le précipice.</p>
+
+<p>Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de
+l'abîme nouvellement creusé; la terre, minée par
+la tempête de la veille, avait cédé sous le poids
+du misérable, précisément à l'endroit où il avait
+démoli cruellement le parapet protecteur élevé
+par Maurice. Au hurlement du malheureux, au
+cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice,
+qui couraient dans la direction opposée, se
+retournèrent: ils restèrent pétrifiés. Les agents
+descendirent aussitôt, le secours fut promptement
+organisé; mais quand on remonta mon
+gendre au haut de la falaise, ce ne fut qu'un cadavre.
+La mort avait été instantanée, car ces rochers
+sont autant de pointes d'aiguilles.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que pensaient les autres; pour
+moi, j'étais complètement incapable de réfléchir.
+La disparition subite de cet homme dans notre
+existence était une délivrance si inattendue que
+mon cerveau ébranlé fut quelque temps à s'en
+remettre.</p>
+
+<p>--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement
+dès le premier choc.</p>
+
+<p>--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré
+cette fois; j'en porterai témoignage si vous voulez,
+me dit mon Normand, sortant soudain de
+dessous une pierre.</p>
+
+<p>A présent que mon gendre était mort, il était
+de mon côté.</p>
+
+<p>Le corps de M. de Lincy fut transporté dans
+notre maison; mes enfants, car Suzanne et Maurice
+étaient désormais également mes enfants,
+se rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations
+et tout le lugubre appareil de ces sortes
+d'affaires. Heureusement les agents, amenés pour
+nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins
+et les plus puissants auxiliaires.</p>
+
+<p>Mon gendre fut enterré dans le cimetière de
+Faucois. Une grande croix de fer orne sa tombe,
+mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter
+des fleurs.</p>
+
+<p>Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car
+nombre d'affaires exigeaient notre présence.
+L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice
+que pour Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au
+delà du bonheur qu'ils avaient goûté dans notre
+désert maritime.</p>
+
+<p>Elle finit cependant, cette longue année, et,
+sans cérémonie aucune, avec le docteur, notre
+notaire et deux employés pour témoins, je remis
+ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de
+mon gendre,--mais de mon fils.</p>
+
+<p>Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que,
+malgré la catastrophe de la falaise, il avait procédé
+au mariage dès qu'il avait eu ses six mois
+de domicile.</p>
+
+<p>Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange,
+depuis qu'elle n'a plus besoin de déployer les
+qualités viriles de son coeur noble et bon, elle
+redevient insupportable. Il est juste de dire que
+ses défauts se montrent spécialement en ce qui
+concerne les enfants de Suzanne. Elle recommence
+pour eux les mêmes tyrannies que jadis
+elle exerçait sur moi pour ma fille; et je ne serais
+pas étonné, si nous sommes encore tous deux
+de ce monde, que, dans quelques années, elle
+me fit retourner au catéchisme et recommencer
+les analyses religieuses pour le compte de son
+arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex,
+que tout le monde appelle Suzon pour la
+distinguer de sa mère.</p>
+
+<p>J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut,
+à me sentir triste de n'être pas le premier dans
+le coeur de ma fille, mais je me suis consolé depuis
+une découverte que j'ai faite, il y a déjà
+quelque temps. C'est que mon petit-fils, M. Robert,
+me préfère à son papa et même à sa maman!
+Depuis lors, il ne me manque plus rien,
+tant il est vrai que l'homme est un être jaloux et
+ambitieux.</p>
+
+<p>Quand on ne rêve pas un empire, on rêve
+d'être le premier et l'unique dans le coeur
+d'un bambin de quatre ans.</p>
+
+<p>Lisbeth est venue nous voir il y a quelque
+temps; elle et ma belle-mère se sont tellement
+prises en affection que je prévois un va-et-vient
+continuel sur la route du Maçonnais.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont
+trouvé l'amour, le vrai, et, quand on le possède,
+le mariage est la réalisation suprême du bonheur
+sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon,
+parce que tout est partagé.</p>
+
+<p>Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends
+rien, plus ils vont en vieillissant, plus ils s'aiment!
+Je suis persuadé que l'amour est comme
+le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant.</p>
+
+<p>Et si M. de Lincy n'était pas mort?</p>
+
+<p>Très-probablement je l'aurais tué, et alors,
+comme il le disait, j'aurais passé en cour d'assises.</p>
+
+<p>Quand je repense à cette heure si féconde
+en péripéties, je me dis qu'il a fort bien agi en
+démolissant le parapet de Maurice.</p>
+
+<p>Et maintenant je pense à ma chère femme
+envolée avec une douceur toujours croissante,
+car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Gréville
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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