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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:20:03 -0700 |
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Bayard + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE + + + + LES ENFANTS + DES TUILERIES + + + PAR + + MME LA VICOMTESSE DE PITRAY + NÉE DE SÉGUR + + + + Ouvrage illustré + DE 29 VIGNETTES SUR BOIS + PAR É. BAYARD + + + NEUVIÈME ÉDITION + + + 1903 + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79 + + + Droits de propriété et de traduction réservés + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE + +Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec +57 vignettes par H. Castelli. + +Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec +78 gravures d'après A. Marie. + +Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par +Riou. + +_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_ + + + +A MA FILLE + +JEANNE DE PITRAY + +Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta +charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une +Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère, +de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une +Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de +tout son coeur. + +Ta mère, + +Vicomtesse DE PITRAY, +Née de SÉGUR. + +Livet, 14 mai 1856. + + + + LES ENFANTS + DES TUILERIES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT. + + +Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure, +des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous +regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma +pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes +de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je? + +Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par +une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait +d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les +pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit +bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne +parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur +sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était +étalée sur ses genoux. + +Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un +_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa +chaise et pousser un cri de frayeur. + +«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot +d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête! + +--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne +nouvelle, devine un peu.» + +Irène bondit de sa chaise. + +«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux +brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas? + +--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur? + +--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma +charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à +l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles +pour faire enrager toutes nos amies! + +--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en +donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons +faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui +aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon +marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un +meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme +nous. + +IRÈNE. + +C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et +d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle +jolie tournure! + +JULIEN. + +.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs, +qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le +monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil! + +IRÈNE. + +Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris? + +JULIEN. + +Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour +qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens, +regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._) + +IRÈNE. + +Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me +semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les +objets. + +JULIEN. + +Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope. + +IRÈNE. + +Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents, +mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à +vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici. + +JULIEN, _avec humeur._ + +Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu +m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis +myope! + +IRÈNE, _avec ironie._ + +Cela me fera plaisir! + +JULIEN, _gravement._ + +Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas? + +IRÈNE. + +Oui: après? + +JULIEN. + +Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.» + +Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien +allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du +jardinier. + +[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)] + +IRÈNE. + +Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez? + +LÉONORE. + +Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire +combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir. + +IRÈNE. + +Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu! +quelle horreur! quelle infamie! + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce qu'il y a? + +IRÈNE. + +Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle +fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à +l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête! + +LÉONORE, _interdite._ + +Je suis bien fâchée, mamzelle.... + +IRÈNE. + +Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de +ma poupée. Veux-tu? + +LÉONORE. + +Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses! + +IRÈNE, _riant._ + +Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries: +elle a grand besoin de se remonter chez Béreux. + +LÉONORE. + +Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle? + +IRÈNE. + +C'est sa couturière, ma chère amie. + +LÉONORE, _avec stupeur_. + +Mamzelle vot' poupée a une couturière? + +IRÈNE. + +Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te +figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà +son coffre à bijoux. + +LÉONORE, _saisie_. + +Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!... + +Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement +les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout +admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un +air de protection: + +«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la +supporter; c'est si triste! toujours être seul. + +--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène? +disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle +devrait vous faire bien plaisir! + +--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des +occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est +sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites +ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et +très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à +Paris que nous menons une vie agréable. + +AMABLE. + +Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer +ici, monsieur Julien? + +JULIEN. + +Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se +déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes. +Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie +ressource que la société d'Irène! + +IRÈNE, _s'approchant_. + +Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu +es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui +pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que +te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée.... + +JULIEN. + +Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la +roue....» + +Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et +Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus +désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une +continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa +collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une +chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs. + +Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était +agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour +davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère +était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le +tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville, +leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât +très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa +famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une +heure chaque jour. + +Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent +d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre +un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien +s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate +rose. + +JULIEN. + +Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais? + +IRÈNE. + +Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et +Armand de Kermadio. + +JULIEN. + +Nos petits voisins des bains de mer? Ah!... + +IRÈNE. + +Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris +vers le 15 novembre. Ainsi tu vois.... + +JULIEN. + +Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer, +toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas +causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance +honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de +tailleur. + +IRÈNE. + +Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que +c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!... + +JULIEN. + +Oh!... elle est digne de son frère. + +IRÈNE. + +C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille! + +JULIEN. + +Toujours de bonne humeur. + +IRÈNE. + +Et très-complaisante. + +JULIEN. + +C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir +aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous! + +La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville +quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la +maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs +maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui +choquait ces braves gens. + +Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant +de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces +charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés +dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des +poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les +attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à +leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance +avec les petits de Kermadio. + + + + +CHAPITRE II. + +DEUX PETITS BRETONS. + + +«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu: +vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous +vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre +promenade accoutumée. + +--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth, +d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir, +que je me dépêche.... + +MADEMOISELLE HEIGER, souriant. + +Voilà qui est curieux, par exemple! + +ÉLISABETH. + +Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il +m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait +jamais tirée, bien sûr. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Ah! comme l'ambition vient.... + +ÉLISABETH, _riant_. + +En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans +cette bonne oeuvre!» + +Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute +réponse. + +ARMAND, _entrant_. + +«Ah! ah! on s'embrasse ici? + +ÉLISABETH. + +Pourquoi pas, quand on s'aime. + +ARMAND. + +C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça. + +ÉLISABETH. + +Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand? + +ARMAND, _soupirant_. + +Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.» + +Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé. + +«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à +Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc +seuls à Paris, jusque-là? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux +d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter +les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques. + +ARMAND. + +C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux +rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je +viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter +moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans +l'eau. + +ÉLISABETH. + +Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami? + +ARMAND. + +Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux +coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande +d'enfants bûcherons. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand? + +ARMAND. + +Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et +j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à +bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans +dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa. + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là. + +ARMAND. + +Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me +fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il +l'appelle déjà. + +--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire +la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à +peine le temps de faire ceux de la petite Marthe. + +ARMAND. + +Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais +travaillé aujourd'hui et demain avec toi! + +ÉLISABETH. + +Merci, Armand, tu es bon.... + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce +quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et +(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.» + +Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion. + +«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les +soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous +aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise! + +ARMAND. + +Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te +promener? + +ÉLISABETH. + +Oui, tout de suite (_riant_), Julien. + +--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement. + +--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne +sais pourquoi, aux petits de Morville. + +--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie +d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger. + +--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup, +mademoiselle,» répondit Armand en hésitant. + +Mlle Heiger se mit à rire. + +«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle. + +--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de +plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je +conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler. + +--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à +Irène. + +--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher +Armand, est très-bien. + +--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais +il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis +élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de.... + +--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand! + +--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme +Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe +occupent moins.... + +MADEMOISELLE HEIGER, _riant_ + +Et cela vaut mieux. + +--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne +nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes +enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous +nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous +dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.» + +On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une +foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes +gens avaient les larmes aux yeux. + +«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un. + +--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre. + +--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un +petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera +plaisir! + +--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à +souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une +ingrate, allez! + +--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille. + +--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans +vous! + +--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le +village est comme un corps sans âme.... + +--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles, +mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.» + +M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante, +et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui +s'empressaient au-devant de lui. + +«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans +quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous +aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos +voisins et vos amis.» + +Un cri général s'éleva: + +«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame! + +--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà +faire le bien comme leurs parents. + +--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne. + +--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la +reconnaissance m'étouffe? + +--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits +services rendus, il ne faut pas se croire.... + +--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à +ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir +réparé ma pauv' chaumière, hein? + +--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en +souriant. + +--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache +malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma +pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son +arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la +semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service? + +--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc +Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio. + +[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)] + +Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du +Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non, +da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et +vénérer ces bons coeurs-là....» + +Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se +dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de +Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement, +et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ, +leurs espérances d'un prompt retour. + +La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait +cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La +mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et +incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches +énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du +soir. + +«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix. + +--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute +notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais! + +--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère! +quelle joie de la revoir! + +--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul +sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent +avant tout rejoindre grand'mère! + +--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait +pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si +complaisante, si indulgente, si....» + +Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation +ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la +respiration lui manqua tout à coup. + +«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne +vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin. + +--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez, +mademoiselle! + +--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur. + +--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que +moi. + +--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth. + +--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me +corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant +ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur. + +--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de +Kermadio, en serrant la main de son fils. + +La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les +deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de +Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les +pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se +passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de +Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des +filets à poisson ou dessinait. + +Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent +Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient +retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III. + +L'ACCIDENT. + + +«Mantes, sept minutes d'arrêt.... + +--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme +de Morville à son mari.... + +M. DE MORVILLE. + +Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille, +n'est-ce pas? + +M. DE KERMADIO. + +Oui, nous sommes tous dans ce wagon. + +M. DE MORVILLE. + +C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route +ensemble, si vous le permettez. + +M. DE KERMADIO. + +Mais comment donc! nous en serons ravis!» + +Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio. +Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du +wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la +conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents +causaient de leur côté. + +JULIEN. + +Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites +campagnes? + +ARMAND. + +Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à +Paris. + +JULIEN. + +Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez +ça, tôt? + +ARMAND. + +Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et +toutes si amusantes! + +JULIEN. + +Lesquelles donc? + +ARMAND. + +Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à +loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort +pour l'hiver, aller chercher des coquilla.... + +JULIEN, _l'interrompant_. + +Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à +faire toutes ces sales besognes? + +ARMAND, _riant_. + +Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en +mettre! + +JULIEN, _avec dédain_. + +Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors? + +ARMAND, _vivement_. + +De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent +à cela, et ils ont bien raison. + +JULIEN, _avec orgueil_. + +Pas les enfants comme il faut, mon cher. + +ARMAND. + +Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus +à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient +aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes. + +JULIEN. + +C'est possible, mais c'est bien drôle! + +Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à +Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver? + +ÉLISABETH. + +Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui +demander. + +IRÈNE, _surprise_. + +En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et +pour ma poupée. + +ÉLISABETH. + +Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes, +l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les +dimanches, en popeline ou en alpaga. + +IRÈNE. + +Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais +l'air d'une pauvresse! + +ÉLISABETH. + +Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas +du tout comme une pauvresse! + +IRÈNE, _avec importance_. + +Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les +garnitures de mes toilettes. + +ÉLISABETH, _étonnée_. + +Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus +commodes pour jouer. + +IRÈNE. + +A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries! +songez donc qu'il y a un monde fou! + +ÉLISABETH, _riant_. + +Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi +qui y allons toujours. + +IRÈNE. + +Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe +de faye.... + +ÉLISABETH. + +Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_? + +IRÈNE, _riant_. + +Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la +soie magnifique, d'un grain tout particulier. + +ÉLISABETH. + +Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle! + +IRÈNE. + +Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de +choix. + +ÉLISABETH, _tranquillement_. + +Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse +maman s'en occuper pour moi. + +IRÈNE. + +Vous avez bien tort! je reprends: + +Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur +toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque +pareille, garnie de même. + +Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes +noires. + +Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et +gilet gladiateur gris chiné, à manches. + +Robe de.... + +ÉLISABETH. + +Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes +simples pour les Tuileries? + +IRÈNE + +Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là. + +ÉLISABETH + +Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses? + +IRÈNE. + +Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires; +certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera +aussi bien mise que moi. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont +très-gentilles. + +IRÈNE. + +Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui +vous les a données? + +ÉLISABETH. + +C'est le bon Dieu. + +IRÈNE. + +Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées? + +ÉLISABETH. + +Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et +que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres. + +IRÈNE. + +Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu, +qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte! + +JULIEN, _de même_. + +Miséricorde, je suis perdu...» + +Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi +lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de +verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de +Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui +craignaient pour eux. + +IRÈNE. + +Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel +malheur! (_Elle sanglote._) + +JULIEN. + +Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur! + +M. DE MORVILLE. + +Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces +sottises-là! + +IRÈNE, _pleurnichant_. + +Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous! + +MADAME DE MORVILLE. + +Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux +bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense. + +IRÈNE, _grimpant_. + +Ah là! là! que c'est difficile! + +M. DE MORVILLE, _agacé_. + +Ne crie pas tant: va toujours. + +«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la +glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon +pauvre sang coule! au secours!» + +Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison +dans les bras de sa mère éperdue. + +Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et +ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon. + +MADAME DE KERMADIO, _effrayée_. + +Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire +grand mal! + +ARMAND. + +Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas. + +M. DE KERMADIO, _inquiet_. + +Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu? + +ÉLISABETH, _sans l'écouter._ + +Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui +arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._) + +[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).] + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah! + +MADAME DE KERMADIO, _effrayée_. + +Qu'y a-t-il donc? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle +affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de +verre qui sont dans la plaie.... + +ÉLISABETH. + +Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en +prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras. + +--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant! + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres. + +Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant +avec soin le bras de cette courageuse enfant. + +MADAME DE MORVILLE, _tristement_. + +Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta +frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être +aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne. + +Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure +d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix: + +«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.» + +Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois +pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à +Irène. + +«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure, +ça empêchera l'air de l'envenimer davantage. + +--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant: +vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.» + +On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur +un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du +chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une +locomotive de rechange qui venait d'arriver. + +Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur +avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de +mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin +qu'elles eussent plus de solidité. + +«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville. + +--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en +peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je +serais comme lui si j'aidais aussi.) + +--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au +contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide! + +--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà +un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai. +Son père doit être fier de lui!» + +Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On +remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se +séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux +d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de +courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de +Kermadio. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV. + +AUX TUILERIES. + + +«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène? + +--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche +trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir +fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de +celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants, +Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là; +dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.» + +Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard +triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne +tout entière. + +Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la +toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle +était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus +savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle +trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et +la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si +ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents: + +«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!» + +Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi +pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon. + +«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai +des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent +s'impatienter. + +--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se +regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace. + +En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se +dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être +satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent: +leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures +élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait +d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis +qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses +révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec +empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie. + +JULIEN. + +Bonjour, Jordan; où est votre frère? + +JORDAN. + +Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui +n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas? + +JULIEN. + +Bravo! part à trois, n'est-ce pas? + +JORDAN. + +Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les +fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin. +Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un. + +JULIEN. + +Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me +voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares. +Voulez-vous les voir? + +--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents. + +Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de +toute espèce. + +«Voilà, dit-il. + +UN PETIT GARÇON. + +C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois? + +LES AUTRES. + +A nous aussi, n'est-ce pas? + +JULIEN, _feignant d'hésiter_. + +C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu +qu'ils sont très-chers. + +UN PETIT GARÇON. + +Ça nous va; nous avons de l'argent. + +JULIEN. + +Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre +plus d'un. + +LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_. + +J'en prends trois! (_Il paye Julien._) + +LES AUTRES. + +Nous aussi. Donnez, voilà l'argent. + +JULIEN. + +Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre +disposition.» + +Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs +acquisitions. + +«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement? + +--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires. +Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas? + +--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet. + +--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien +avez-vous payé ça, Jules? + +--Devinez, dit Jules en se croisant les bras. + +--Seize francs? dit Jordan. + +--Moins. + +--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des +français!... + +--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien +éclatèrent de rire. + +«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le +voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui +dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres? + +--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas? + +--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde. + +--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement? + +--Je ne pense pas. + +(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.) + +--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour +faire si triste mine? + +--Oui, répondit-il piteusement. + +--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché. +Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français +tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.» + +Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà. + +Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit. + +JULES. + +Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins. + +Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire. +Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies. + +IRÈNE. + +.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça +jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour, +ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là. + +NOÉMI. + +La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la +reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez +Béreux? + +IRÈNE. + +Je prends tout chez elle, tu sais. + +NOÉMI. + +Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien? + +Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se +reculèrent vivement. + +«Prends garde à mon rouge! dit Constance. + +--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie. + +--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous +étiez peintes. + +--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge, +faut-il crier des choses pareilles! + +--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la +peine de s'étonner. + +--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance + +--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène? + +--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je +ferai comme vous. + +--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.» + +Constance et Herminie éclatèrent de rire. + +«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles. + +--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas +autant?» + +Constance secoua la tête. + +«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle. + +.... Bonjour, maman. + +--Bonjour, petite. + +--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà. + +--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains. + +CONSTANCE. + +Elle n'y pense jamais. + +NOÉMI. + +Ça doit te faire beaucoup de peine? + +CONSTANCE, _avec insouciance_. + +Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien. + +HERMINIE. + +Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante +très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou +chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais +s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments +où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort. + +NOÉMI. + +Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas? + +HERMINIE. + +Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air +distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre +chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera +amusant et cela ne nous chiffonnera pas. + +LES PETITES FILES. + +C'est cela! c'est une bonne idée!» + +Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le +plaisir de faire parler et saluer leurs poupées. + +Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth +et Armand se préparaient aussi à s'y rendre. + +«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau. + +--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi. + +--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et +les vêtements modestes de la poupée. + +ÉLISABETH. + +Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je +vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne +mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de +venir avec nous aujourd'hui.» + +Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement, +suivis de leur bonne, vers les Tuileries. + +«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais +pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand. + +Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois +là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne +pas jouer hors de l'allée de Diane. + +ANNA. + +Bien, monsieur Armand; j'y compte.» + +Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main. + +«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et +prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée? + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces +demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles. + +CONSTANCE, _à demi-voix_. + +Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle +misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas +vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène. + +HERMINIE, _de même_. + +Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment +pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise! +renvoyez-la. + +NOÉMI, _de même_. + +Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer +avec elle, croyez-moi. + +[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)] + +--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons +pas.» + +Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout +entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de +reproche et s'éloigna rapidement. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille! + +CONSTANCE. + +Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous +quand on a une toilette pareille! + +HERMINIE. + +Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec +vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma +chère! Tâchez donc de vous en débarrasser. + +CONSTANCE. + +C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler +_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter. + +NOÉMI. + +Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons +plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif? + +IRÈNE, _tressaillant_. + +Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette +ennuyeuse voisine. + +Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé +près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, +il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il +alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près +d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se +promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient +été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs, +cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin +de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs +tristes aventures. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V. + +RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL. + + +A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le +salon. + +«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il +arrivé quelque accident? + +ÉLISABETH. + +Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....» + +Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant, +elle fondit en larmes. + +«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à +ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui +est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif +grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux. +Assieds-toi là, et parle.» + +Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce +qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de +ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu. +Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit. + +«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant. + +Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable, +que celle-ci ne put s'empêcher de sourire. + +MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis +franchement ce que je pense de _ces gens-là_? + +ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien! + +MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je +les plains, oh! mais de toute mon âme. + +Armand resta interdit. + +«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire +comme vous. + +--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit +très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman! + +MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami. + +ARMAND, _surpris_. + +Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit +que.... + +--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en +souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas +savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises. +Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant, +irais-tu? + +ARMAND, _avec élan_. + +Oh oui! maman, sans hésiter. + +MADAME DE KERMADIO. + +Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de +sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite +humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà +pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.» + +Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle +n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante +de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés, +mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre +la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa +figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise. + +En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en +faire autant, sans se gêner. + +Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés, +organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes, +destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les +nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux +boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame +restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les +menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris, +et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne +et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines +étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en +commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries. + +Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là +on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y +avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout +leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth +heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart. + +ÉLISABETH. + +Pardon, mad... Oh! Irène.... + +[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)] + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal. + +Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène, +elle reprit: + +«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène? + +--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante. + +--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton +affectueux. + +--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne +serait pas agréable pour.... + +--Pour qui? dit Élisabeth en souriant. + +--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour +vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement +m'en vouloir. + +--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater: +«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous +ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous +pardonne, et de toute mon âme. + +--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien, +c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi +votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant, +de bons conseils et de bons exemples! + +--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant. + +--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit +Irène en se rasseyant. + +ÉLISABETH, _s'asseyant_. + +Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer? + +IRÈNE. + +Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne: +vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans +cesse: à quoi cela tient-il? + +ÉLISABETH. + +J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret. + +IRÈNE. + +Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth? + +ÉLISABETH. + +Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman. + +IRÈNE, _pensive_. + +C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable. + +ÉLISABETH. + +Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même! + +IRÈNE. + +C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de +promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir. + +ÉLISABETH. + +Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_, +comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut +mieux? + +IRÈNE. + +Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes +ses habitudes, et... je n'en ai guère. + +ÉLISABETH, _riant_. + +On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir +laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je +vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime +quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer. + +IRÈNE, _l'embrassant_. + +Voyons les conseils? + +ÉLISABETH. + +A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne +et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui +m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil? + +IRÈNE. + +Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets. + +ÉLISABETH. + +Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais. + +IRÈNE. + +Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie! + +ÉLISABETH. + +Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte? + +IRÈNE. + +Cela moins que le reste. + +ÉLISABETH. + +C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau! +perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose +très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à +autre chose et que vous finirez par.... + +ARMAND, _accourant_. + +Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._) + +IRÈNE. + +Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main: +j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien +m'aimer encore. + +ARMAND. + +J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos +torts; cela me raccommode tout à fait avec vous. + +--Où est Julien? + +IRÈNE. + +Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne +sait que faire. + +A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et +alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville +fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra +très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le +meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux +brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux +Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa +amplement de leur généreuse conduite. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI. + +IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT + + +Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons +conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer +une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions, +elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra +conduite par Julien. + +NOÉMI. + +Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous +interrompre? + +IRÈNE. + +Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi. + +JULIEN. + +Surtout comme messagère de bonnes nouvelles. + +IRÈNE. + +Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi? + +NOÉMI. + +D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos +toilettes et celles de votre poupée. + +IRÈNE, _avec joie_. + +C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous +faire honneur! + +JULIEN. + +Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle +Noémi? + +IRÈNE, _intriguée_. + +Un bal costumé? + +NOÉMI. + +Bien mieux que ça! + +IRÈNE. + +Un bal en dominos? + +NOÉMI. + +Vous n'y êtes pas! + +IRÈNE. + +Un déjeuner de cérémonie? + +JULIEN. + +Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce! + +NOÉMI, _riant_. + +Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte +sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette. + +IRÈNE. + +Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et +gentille! + +NOÉMI. + +Acceptez-vous? + +IRÈNE. + +Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec +enthousiasme! Que jouerons-nous? + +NOÉMI, _sans l'écouter_. + +Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes +de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux! + +JULIEN. + +Et moi, comment serai-je? + +NOÉMI. + +En Prince Charmant. + +JULIEN, _radieux_. + +Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je +suis sûr qu'il me conviendra très-bien! + +NOÉMI. + +A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos +costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter +tous les jours chez moi à deux heures. A demain! + +Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante +perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à +l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes +résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth +s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son +frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne +ce genre de plaisir. + +Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait +conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour +son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se +retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât +peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses +toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de +Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions. +Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de +fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale. + +Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait +la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder +que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère, +avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à +l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure. + +Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le +célèbre coiffeur se recula en disant: + +«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux, +c'est impossible!» + +Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds +étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des +flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des +guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant +le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure. +Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous, +elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du +spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant +des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth +et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir +venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par +des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes +fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une +touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait +un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de +soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné +le mot pour imiter le costume de cour. + +M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs +louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de +Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des +défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs +corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous, +comme des pensées importunes. + +L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres +élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des +regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse +enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le +plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère +de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur +triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de +«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles +ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; +jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants, +leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient +heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une +valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et +s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer. + +[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)] + +«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur; +laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.» + +Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la +vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles +valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les +bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de +Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste. + +De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la +reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, +que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la +fin de la soirée. + +Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur +et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle +négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie +devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille +distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses +répétitions. + +Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les +Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi. + +ÉLISABETH. + +Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc? + +IRÈNE, _embarrassée_. + +Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de +cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai! + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade? + +IRÈNE, _rougissant_. + +Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter +chez elle. + +--Ah! dit Élisabeth. + +Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise. +Il y eut un moment de silence. + +«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air +contraint; à revoir, Élisabeth. + +ÉLISABETH, _soupirant_. + +Au revoir, ma chère Irène.» + +Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et +se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette +répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne +pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles +d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non +sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa +encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se +sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se +disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer +Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain, +son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en +sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie. + +Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à +peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir +des compliments. + +Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal, +ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur +amour-propre. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII. + +COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS. + + +Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient +très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de +la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose: +c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se +procure un amusement imparfait et passager. + +C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils +fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se +promener aux Tuileries. + +Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler +de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils +y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait +leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce +jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience +leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une +grande gêne. + +Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur +disant: + +«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries, +aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus. + +ARMAND. + +Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à +merveille hier au soir? + +--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris. + +ARMAND. + +Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui +était hier au soir chez Mme de Valmier. + +JULIEN. + +Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors? + +ARMAND, _tranquillement_. + +Non; pas trop! + +JULIEN, _vexé_. + +Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi! + +ARMAND. + +Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce +n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là. + +ÉLISABETH. + +Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les +_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais. + +IRÈNE, _se récriant_. + +Par exemple, et comment ça? + +ÉLISABETH. + +Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela +détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec +intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère +amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses +frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux. + +IRÈNE, _à demi-voix_. + +C'est vrai, Élisabeth. + +ÉLISABETH. + +Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son +aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser +de l'être! + +IRÈNE, _soupirant_. + +C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin! + +ARMAND. + +Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà +qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants! + +JULIEN. + +De quelles charades parlez-vous, Armand? + +ARMAND. + +De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le +faisons tous les ans. + +JULIEN. + +Et qui joue avec vous? + +ÉLISABETH. + +Nos cousins et cousines de Marsy. + +IRÈNE. + +Et vos costumes, qui les fait? + +ARMAND. + +Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année +dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur +la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon +d'Egypte. Dieu, avons-nous ri! + +JULIEN, _souriant_. + +Le fait est que ça devait être bien drôle! + +IRÈNE, _avec curiosité_. + +Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth! + +ÉLISABETH. + +C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et +Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique +vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis +sûre. + +[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)] + +IRÈNE. + +Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête? + +ARMAND. + +Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que +nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar. + +ÉLISABETH. + +D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité +des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont +pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas! + +--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à +Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et +partons vite. + +--Déjà? dit Élisabeth. + +--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville. + +--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A +bientôt, n'est-ce pas?» + +Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement. + +Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en +silence. + +«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec +conviction. + +--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit +Julien. + +--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont +mauvaises. + +--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose +pareille? + +IRÈNE. + +Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience +inquiète comme je l'ai. + +JULIEN. + +En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout! + +IRÈNE. + +Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait +quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au +piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être +orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur +gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres. + +JULIEN, _hésitant_. + +C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à +me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y +avait-il de mal là dedans? + +IRÈNE, _avec émotion_. + +Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand +Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui +souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de +cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre +petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère +l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette, +mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout +cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!» + +Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent +Julien. + +«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me +sens aussi coupable que toi.» + +En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si +peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta +d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son +frère. + +«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon +d'être aimée de son frère! Que je te remercie! + +--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à +mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est +triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre. +Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux +être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de +nom, mais en réalité.» + +Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air +inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en +causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur +égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée +l'un pour l'autre. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII. + +LES DEUX CLUBS. + + +«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne +vous voit presque plus, que devenez-vous? + +--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne +suis pas venue tous ces jours-ci. + +CONSTANCE. + +Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle? + +IRÈNE. + +Non, vraiment. Laquelle donc? + +CONSTANCE. + +Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_. +Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne +reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en +paletots élégants. + +IRÈNE, _faiblement_. + +Mais je ne sais pas si je peux.... + +CONSTANCE. + +Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez +montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous +cherchent. Allons vite vous faire recevoir.» + +Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit +bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les +enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des +Tuileries. + +IRÈNE. + +Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce +club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis +jusqu'ici que pour jouer? + +HERMINIE, _avec autorité_. + +Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux +échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas +d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne +peut durer. + +CONSTANCE. + +Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des +enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des +personnes riches. Que les autres s'en aillent! + +Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui +semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène +le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et +de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club. + +JORDAN. + +Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement. +Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous? + +TOUS LES ENFANTS. + +Oui, oui, lisez! + +Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit: + +«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_. + +ART. 1er. + +Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants. + +ART. 2. + +Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos +et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs +devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles. + +ART. 3. + +Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les +enfants grossièrement habillés. + +ART. 4. + +Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_; +leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs +de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les +barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du +monde pouvant faire cercle et regarder....» + +Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants +tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et +quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout +leur coeur. + +CONSTANCE, _indignée_. + +Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici? + +JORDAN. + +Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations! + +HERMINIE, _avec majesté_. + +Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne +voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce +que nous disons. + +ARMAND, _tranquillement_. + +Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à +haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des +bêtises, nous rions, voilà tout. + +JORDAN, _indigné_. + +Des bêtises?... + +JACQUES DE MARSY. + +Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs +de beaux vêtements? + +CONSTANCE, _aigrement_. + +Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson. + +ÉLISABETH, _à ses compagnons_. + +Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants +devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un +club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la +Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus. + +VERVINS. + +Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors? + +ARMAND, _vivement_. + +Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos +vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous, +gandin? + +ÉLISABETH. + +Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non, +monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au +contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de +l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous +trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est +que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous +sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste +quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager. + +JEANNE DE MARSY. + +Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour +organiser notre club, ça va être très-intéressant. + +LES AUTRES ENFANTS. + +C'est cela. + +ARMAND. + +Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous +dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de +s'amuser à s'ennuyer! + +Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis. + +Restés seuls, les élégants se regardèrent. + +NOÉMI. + +Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où +est donc Irène? + +JORDAN. + +Et Julien? + +HERMINIE. + +Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les +ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries. + +NOÉMI. + +C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ! + +CONSTANCE, _aigrement_. + +Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les +autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque: +je ne peux pas souffrir ces manières-là! + +HERMINIE. + +Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée; +ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse +qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et +à se regarder dans la glace. + +NOÉMI. + +N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser. + +VERVINS. + +Voulez-vous regarder mes albums de timbres? + +JULES. + +C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les +conseilleront. + +Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus +que: + +«J'ai des mexicains: qui en veut? + +--Moi, j'en prends cinq. + +--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui? + +--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne +pourront qu'augmenter. + +--Jules, cédez-moi vos russes! + +--A combien? + +--Dix francs, les cinq. + +--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là! + +--Dites votre chiffre, alors? + +--Quinze francs. + +--Oh là! là! + +--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les +demande.... + +--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé! + +--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens? + +--Oui, mais mal! + +--Combien, voyons? + +--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine. + +--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé? + +--Vous le voyez bien.» + +Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de +celles-ci: + +«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver? + +[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)] + +--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma +chère! + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec +plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer +s'est surpassé!» + +Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie: + +«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal +fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien +arranger cela. + +--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les +sourcils? + +--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de +cela, comment vous mettez-vous du blanc? + +--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold +cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et +je me poudre; cela fait un effet admirable.» + +Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait +Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce +fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale. + +Élisabeth lut ce qui suit: + +_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre, +fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société +des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer. + +ARMAND. + +Si je prenais Jordan? (_On rit._) + +ÉLISABETH, _continuant_. + +_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il +aura fait dans la semaine. + +_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus +et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons +conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur +inspirer de bons sentiments. + +ARMAND. + +Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous +demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis +pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon +honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre +en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas +de moi. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras, +va! + +ARMAND. + +Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être +meilleur, je t'assure.» + +On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le +coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth +ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX. + +UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ. + + +«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son +amie. + +--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton. + +ÉLISABETH. + +Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici, +pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?» + +Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au +fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio, +qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils +n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant, +ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous +goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté, +avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis. + +JULIEN. + +Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé +aujourd'hui. + +IRÈNE. + +Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons? + +ÉLISABETH. + +Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte +rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler? + +IRÈNE. + +Oui, Noémi m'en a dit quelques mots. + +ÉLISABETH. + +Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si +cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner. + +JULIEN. + +Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi? + +ÉLISABETH. + +Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend. + +Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés, +en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui +toucha visiblement Irène et Julien. + +JACQUES. + +Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as +la parole. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je +demande à Jeanne de commencer. + +On s'assit et Jeanne prit la parole. + +«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à +secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et +très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la +vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi +la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à +faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à +tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle +ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi +aussi.» + +Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se +regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement. + +ÉLISABETH. + +Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour. + +JACQUES. + +Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la +jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit +très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec +lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne +parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la +Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a +dit brusquement: + +«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger? + +--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous +pas frères devant le bon Dieu?» + +Il me regarda avec des yeux singuliers. + +«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi! + +--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe! +et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et +surtout.... + +--Eh bien? dit-il, achevez. + +--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste. + +--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez +de moi sans doute....» + +J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre. + +«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce +pour cela que vous avez des larmes dans les yeux? + +--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!» + +Adolphe me saisit les mains. + +«Vous avez dit.... + +--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi, +Adolphe?» + +Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu +le consoler. + +«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon +d'aimer, de se repentir!...» + +A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu +affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté, +mais soumis. + +On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien, +pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les +saintes joies de la charité. + +Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne +restait plus qu'Élisabeth et Armand. + +ÉLISABETH. + +A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé. + +ARMAND. + +Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on +rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de +mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit +tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec +mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai +proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa +méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous +avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a +fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez +lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses +imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai +goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui +donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le +docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin +des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en +disant: + +«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous +le permets. + +--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me +fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de +nourriture et de boisson de ces jours-ci! + +--Voyons, essayez.... + +--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)» + +[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)] + +Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la +femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de +ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon +mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour +aller boire à son maudit cabaret.» + +--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente, +Armand! + +ARMAND. + +A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire. + +ÉLISABETH. + +Très-volontiers; la voici: + +«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes; +comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me +confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse +d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne +le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend +de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire +entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux, +et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la +soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole, +lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider +à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle, +Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en +joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse +pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.» + +Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis +approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma +joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons +très-bien maintenant!» + +Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se +sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce +qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X. + +UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE. + + +L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les +actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages +résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant +qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se +le promettait. + +C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et +dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un +train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits: +ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le +plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience +blâmait en secret. + +Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient +fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par +leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons, +quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis. + +La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins, +Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des +affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et +faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises +pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait, +lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte. + +«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.» + +Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se +tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils. + +«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer, +au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc +pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps? +Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines +manoeuvres! + +VERVINS, _troublé_. + +Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un +amusement comme un autre! + +LE SURVEILLANT, _avec force_. + +Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns +les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre +conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._) + +JORDAN, _aigrement_. + +Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de +très-honnête! + +LE SURVEILLANT, _avec ironie_. + +Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs +vingt-cinq centimes sur Anastase! + +«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en +plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!» + +(_Exclamations parmi les enfants._) + +ANASTASE, _en colère_. + +C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du +club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre +Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._) + +Étienne, _indigné_. + +Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon +argent comme ça! (_Il suit Anastase._) + +LE SURVEILLANT. + +Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec +leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien +le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à +vous!» + +Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à +moitié en colère, à moitié terrifiés. + +CONSTANCE, _avec aigreur_. + +Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui +nous plaît! + +HERMINIE, _tapant du pied_. + +Et d'oser nous faire des reproches! + +NOÉMI. + +Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien +mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien +plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants +simplement mis, je ne sais pas pourquoi! + +CONSTANCE, _avec dignité_. + +Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles +toilettes. + +HERMINIE. + +Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez? + +IRÈNE. + +Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien. +Viens-tu, Julien? + +JULIEN. + +Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une +position pareille! + +JORDAN. + +Comment, vous vous en allez! Et notre club? + +JULIEN. + +Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop... + +CONSTANCE. + +Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins! + +IRÈNE. + +Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club +qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; +aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur +dire que je serai très-contente de jouer avec eux. + +CONSTANCE. + +Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon +satin lilas sera perdu.... + +HERMINIE. + +Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe +de l'eau dans le cou.... + +NOÉMI. + +Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes! + +Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_ +courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue +torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant +l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux +tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se +disant des choses désagréables les uns aux autres. + +Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état +le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient +toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère. + +La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils +accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants +consternés. + +UN GAMIN. + +Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli +spectacle! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur +son menton... + +TROISIÈME GAMIN. + +Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir +pêle-mêle. C'est comme pour les pies! + +[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)] + +PREMIER GAMIN. + +C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis! + +JORDAN. + +Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix. + +PREMIER GAMIN. + +M'sieur a ses nerfs? + +JULES. + +Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_). + + En avant, marchons, + Contre ces garçons.... + +(_Il s'avance vers Jules._) + +JULES, _reculant_. + +Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours! + +TROISIÈME GAMIN. + +Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan! + +LA BONNE. + +Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles. + +PREMIER GAMIN. + +La rue est à tout le monde, d'abord.... + +DEUXIÈME GAMIN + +Et puis, c'est pas des enfants, ça! + +HERMINIE, _indignée_. + +Par exemple! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça. + +CONSTANCE, _furieuse_. + +Ça! l'insolent! + +UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_. + +Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les +chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs, +veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et +venir. + +Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux +barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent +piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au +détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant +quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les +passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines +ridicules du _beau monde_. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI. + +CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH + + +Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant: + + «Chère amie, + + Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de + vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à + huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, + devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je + t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme. + + Ton amie dévouée, + + ÉLISABETH DE KERMADIO.» + +Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de +porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de +vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé, +la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy. + +Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié +sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur +eux. + +Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent +ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils +se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le +soir. + +JEANNE. + +Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je +vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la +queue d'une, pour ma part! + +PAUL. + +Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez +sans ça! (_Il réfléchit._) + +ÉLISABETH. + +Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples, +aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._) + +JACQUES. + +Je crois que... non, ce serait mauvais! + +ARMAND. + +Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer.... + +[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)] + +JEANNE. + +Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait +jamais! + +ÉLISABETH, _riant_. + +Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce +soir, si nous allons de ce train-là. + +JEANNE. + +C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos +costumes!... + +FRANÇOISE. + +Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous +aider! + +JACQUES. + +Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite +après, à ce que dit Armand. + +FRANÇOISE. + +J'en sais un! j'en sais un superbe.... + +TOUS. + +Qu'est-ce que c'est? dis vite! + +FRANÇOISE, _triomphante_. + +_Mésange!_ C'est ça, un joli mot? + +JEANNE, _réfléchissant_. + +Il n'est pas facile. + +ÉLISABETH. + +Il est même impossible! + +FRANÇOISE, _vivement_. + +Pourquoi ça, mademoiselle la difficile? + +ÉLISABETH. + +Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot +_més_, comment nous en tirer? + +FRANÇOISE. + +La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_, +parce qu'il sera embarrassé. + +(_Les enfants rient._) + +François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger +entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours. + +MADAME DE MARSY. + +Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu +facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi! + +MADAME DE KERMADIO. + +_Balai, piqueur...._ + +JACQUES. + +Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman. + +TOUS. + +C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien. + +JACQUES, _affairé_. + +_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela. + +Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier +mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de +sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement +général. + +Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par +Paul d'Aubert[1]. + +[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._] + +TOUS. + +Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé! + +MADAME DE MARSY. + +Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer. + +PAUL. + +Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée. + +JEANNE. + +_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer. + +MADAME DE KERMADIO. + +Ah! voilà une idée excellente, chère enfant! + +MADAME DE MARSY. + +En effet, c'est simple et facile à jouer. + +PAUL. + +Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le +charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_, +un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour. + +LES ENFANTS. + +Bravo! c'est parfait. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun, +d'arranger les costumes et les décors. + +Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout +organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara +malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de +sanglier. + +PAUL, _vivement_. + +Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je +jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde. + +JEANNE, _riant_. + +Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant! + +PAUL, _se rebiffant_. + +Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme +ça! l'année dernière, c'était la même histoire.... + +JEANNE, _gaiement_. + +Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos! + +PAUL, _décidé_. + +J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu +ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle! + +Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à +la satisfaction générale. + +Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par +l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien +étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se +tireraient de leurs rôles. + +Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on +leva le rideau et la première charade commença. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII. + +PREMIÈRE CHARADE. + + +PIQUE. + + PERSONNAGES. ACTEURS. + + Mme Petit-Colin, portière[2] _Mlle Jeanne._ + + Mme Gros-Colin, portière[3] _Mlle Élisabeth._ + + M. Conciliant, voisin[4] _M. Jacques._ + + Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5] _M. Paul._ + + Titi, fils de Mme Gros-Colin[6] _M. Armand._ + + Marinette, fille de M. Conciliant[7] _Mlle Françoise._ + + Le théâtre représente une loge de concierge. + +[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes +couleurs, collier d'énormes boules.] + +[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert, +doigts couverts de bagues.] + +[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate +très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.] + +[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et +beaucoup trop empanachée.] + +[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle +de Mimi, aussi ridiculement ornée.] + +[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.] + + +SCÈNE I. + +MADAME PETIT-COLIN, MIMI. + + +MADAME PETIT-COLIN. + +Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas +étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui! + +MIMI, _bâillant_. + +Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait? + +MADAME PETIT-COLIN. + +Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la +langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de +porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer +Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc +aimable de venir comme ça voir les amis! + + +SCÈNE II. + +MADAME GROS-COLIN, _entrant_. + + +Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame +Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi. + +TITI, _grognant_. + +Bonjour, toi! + +MIMI, rechigné. + +Bonjour, toi! + +MADAME PETIT-COLIN. + +Allez jouer, mes petits amours. + +(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et +se tirant la langue de temps en temps._) + +MADAME GROS-COLIN. + +Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander +aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin +comme moi? + +MADAME PETIT-COLIN. + +La même chose m'étonnait aussi! + +MADAME GROS-COLIN. + +Pourquoi ça, s'il vous plaît? + +MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_. + +Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin. + +MADAME GROS-COLIN, _vivement_. + +Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable +nom.... + +MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_. + +Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin! + +MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_. + +Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous. + +MADAME PETIT-COLIN. + +Ceci est fort. Lisez ces papiers. + +(_Elle lui donne une liasse de cahiers._) + +MADAME GROS-COLIN. + +Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre. + +(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent +tout bas, en gesticulant._) + +MIMI. + +Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi! + +TITI. + +Pas vrai, c'est moi! + +MIMI, _tirant la langue_. + +Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça? + +TITI, _de même_. + +Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux.... + +MIMI. + +Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute, +veux-tu? + +TITI. + +Veux bien. + +(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils +peuvent en se faisant d'atroces grimaces._) + +MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_. + +C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous! + +MADAME PETIT-COLIN, _de même_. + +Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_! + +MADAME GROS-COLIN, _en colère_. + +Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin, +c'est nous.... + +MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_. + +Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire! + +MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_. + +Madame!... + +MADAME PETIT-COLIN, _de même_. + +Madame!... + + +SCÈNE III. + + +MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_. + +Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames? + +MARINETTE, _avec reproche_. + +Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça? + +MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_. + +Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms. + +MADAME PETIT-COLIN. + +Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à +elle seule, et que les autres étaient de faux Colin. + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Et ce n'était que cela qui vous troublait tant? + +LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_. + +Comment, que cela? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux +familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires. + +LES DEUX FEMMES. + +Eh bien! qui est la vraie Colin? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche +des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon! + +MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_. + +Vous êtes sûr? + +MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_. + +Très-sûr! + +MADAME GROS-COLIN. + +Mais alors, nous sommes parentes? + +MONSIEUR CONCILIANT. + +Certainement! + +MADAME PETIT-COLIN. + +Et moi qui l'ignorais.... + +MADAME GROS-COLIN. + +Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons +en paix. + +(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant +se frotte les mains en riant._) + +MARINETTE. + +Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez +gentils et embrassez-vous aussi! + +MIMI. + +Elle a raison. Veux-tu, Titi? + +TITI. + +Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids! + +MARINETTE. + +Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge! + +(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._) + + +HURE. + + PERSONNAGES. ACTEURS. + + Mme Harpagon[8] _Mlle Jeanne._ + + Jocrisset, domestique et cuisinier[9] _M. Jacques._ + + M. Gourmet[10] _M. Armand._ + + Mme Gourmet[11] _Mlle Élisabeth._ + + Mlle Gourmet[12] _Mlle Françoise._ + + Une hure de sanglier en carton[13] _M. Paul._ + + Le théâtre représente une salle à manger. + +[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin +jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un +soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.] + +[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte, +pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans +visière.] + +[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.] + +[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de +taches de graisse.] + +[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.] + +[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert +d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne +laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de +pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses); +oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux +terribles, pour compléter l'effet.] + + +SCÈNE I. + +MADAME HARPAGON, JOCRISSET. + + +MADAME HARPAGON. + +Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet, +encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset! + +JOCRISSET, _s'avançant_. + +Madame me réclame? + +MADAME HARPAGON. + +Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé? + +JOCRISSET. + +Quoi donc, madame? + +MADAME HARPAGON, _impatientée_. + +Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les +plats et n'offre que le moins possible. + +JOCRISSET. + +Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je +servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai.... + +MADAME HARPAGON. + +Mais non! mais non! c'est le contraire! + +JOCRISSET. + +C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que.... + + +SCÈNE II. + +LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET + + +MADAME GOURMET. + +Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère! + +M. GOURMET. + +Et mourant de faim.... + +MADAME HARPAGON, _à part_. + +Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais, +quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On +s'assied: Jocrisset sert._) + +JOCRISSET, _très-vite_. + +Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse; +il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme +Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._) + +MADAME HARPAGON, enchantée. + +Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet. + +JOCRISSET. + +La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite. + +M. GOURMET, _bas_. + +Horreur! Anastasie, as-tu entendu? + +MADAME GOURMET, _de même_. + +Que trop, hélas! + +MADEMOISELLE GOURMET, _de même_. + +J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim! + +M. GOURMET. + +Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton +père. + +MADAME HARPAGON, _bas_. + +Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les +bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec +douleur._) + +JOCRISSET. + +Madame, faut-il découvrir le plat du milieu? + +MADAME HARPAGON. + +Sans doute; tu as eu tort de l'oublier. + +MADAME GOURMET, _bas_. + +Oh! bonheur, nous allons manger.... + +M. GOURMET, _bas_. + +Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus! +(_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._) + +M. GOURMET, _haut_. + +Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un +talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._) + +MADAME HARPAGON, _très-agitée_. + +Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera +cette peine. + +MADAME GOURMET, _aigrement_. + +Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame? + +MADAME HARPAGON, _embarrassée_. + +Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable.... + +M. GOURMET. + +Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh! +grand Dieu! c'est du carton! + +MADEMOISELLE GOURMET. + +Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse! + +MADAME HARPAGON, _balbutiant_. + +Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre +souvent... pour orner.... + +M. GOURMET, _se levant_. + +En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher +ailleurs de quoi manger. + +MADAME GOURMET, _de même_. + +Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que +nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne! + +MADAME HARPAGON, _désolée_. + +Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il +y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset? + +JOCRISSET. + +Les pommes de terre germées? Certainement, madame. + +MADEMOISELLE GOURMET. + +Ça doit être bon! + +M. GOURMET. + +Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille. + +(_Ils sortent._) + +MADAME HARPAGON, _désolée_. + +Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la +hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._) + +PIQURE. + + Personnages. Acteurs. + + Comte de Rosbourg[14] _M. Jacques._ + + Paul d'Aubert[15] _M. Paul._ + + Première sauvage[16] _Mlle Élisabeth._ + + Deuxième sauvage _Mlle Jeanne._ + + Troisième sauvage _Mlle Françoise._ + + Quatrième sauvage _M. Armand._ + + Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par + une grosse planche de sapin. + +[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible. +Grande barbe, longs cheveux.] + +[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.] + +[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes, +guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches, +couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.] + + +M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_. + +Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de +ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon +Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé, +sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un +serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye +vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille, +adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un +rocher et prie._) + +PAUL, _accourant._ + +Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle! + +M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_. + +Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal.... +(_Il s'évanouit._) + +PAUL, _avec désespoir_. + +O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A +moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée! +(_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._) + +M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_. + +Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il +veut l'empêcher de continuer._) + +PAUL, _se débattant_. + +Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je +veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la +vie! + +M. DE ROSBOURG. + +Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il +retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer +la plaie._) + +UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_. + +Quoi arriver ici? On criait! + +PAUL, _se relevant_. + +Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure. + +DEUXIÈME SAUVAGE. + +Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu! + +PAUL. + +Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger. + +M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_. + +Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se +lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il +a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant! + +PAUL, _d'une voix éteinte_. + +Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont +brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._) + +M. DE. ROSBOURG, _pleurant_. + +Mon fils, mon enfant! reviens à toi! + +[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)] + +PREMIÈRE SAUVAGE. + +Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes. + +TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_. + +Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait +respirer un jus d'herbe._) + +PAUL, _ouvrant les yeux_. + +Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins. + +M. DE ROSBOURG. + +Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre +infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être +vraiment malheureux! + +QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_. + +Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il +vient vite vers terre. + +M. DE ROSBOURG. + +Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France! +c'est la famille.... + +PAUL. + +Cher père, vous allez être heureux? + +M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_. + +Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._) + + + + +CHAPITRE XIII. + +SECONDE CHARADE. + + +CHAT. + + Personnages. Acteurs. + + Mme Dur-à-Cuir[17] _Mlle Jeanne._ + + Sacripant, charretier[18] _M. Jacques._ + + Diablotin, gamin[19] _Mlle Françoise._ + + Mme Cancanier, portière[20] _Mlle Élisabeth._ + + M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._ + + Un Chat[22] _M. Paul._ + + La scène représente une rue. + +[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris +ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la +main.] + +[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.] + +[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.] + +[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.] + +[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.] + +[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches, +queue démesurément longue.] + + +SCÈNE I. + +(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._) + + +MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_. + +J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui +tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._) +Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un +angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne +peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours +du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On +entend de grands cris._) + + +SCÈNE II. + +MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_. + + +SACRIPANT. + +Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne +peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité? + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux +animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai +pris sous ma protection.... + +LE CHAT. + +Miaou, miaou. + +DIABLOTIN, _déclamant_. + +Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence! + +SACRIPANT. + +Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les +couleurs, à vot' protégé! + +MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_. + +Approche, si tu l'oses! + +SCÈNE III. + +MADAME CANCANIER, _entrant_. + +Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle +se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._) + +M. CANCANIER, _accourant_. + +De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un +peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il +se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._) + +DIABLOTIN, _riant_. + +Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la +partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les +figures de Sacripant et de Cancanier._) + +LE CHAT, _jurant_. + +Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout.... + +SACRIPANT. + +Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens +me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en +courant._) + +CANCANIER. + +Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me +cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il +s'en va en se tenant la tête._) + +DIABLOTIN, _chantant_. + +La victoire est à nous! + +MADAME CANCANIER. + +Et v'là le champ de bataille qui nous reste.... + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Avec armes et bagages! + +LE CHAT. + +Miaou.... + +MADAME CANCANIER. + +Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal? + +MADAME DUR-A-CUIR. + +Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de +bravoure à qui voudra l'entendre. + +MADAME CANCANIER. + +Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de +notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._) + +DIABLOTIN. + +Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!... + +(_La toile tombe._) + +RIZ. + + Personnages. Acteurs. + + M. Tremblotant[23] _M. Jacques._ + + Mme Tremblotant _Mlle Jeanne._ + + Le docteur Tukanmaime _M. Armand._ + + M. Huileux, apothicaire _M. Paul._ + + Mme Gémissons, cousine de Tremblotant _Mlle Élisabeth._ + + Mlle Azelma Tremblotant _Mlle Françoise._ + + La scène représente une salle à manger. + +[Note 23: Costumes de fantaisie.] + + + +SCÈNE I. + +MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_. + + +M. TREMBLOTANT. + +Qu'avons-nous encore à manger, ma femme? + +MADAME TREMBLOTANT. + +Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on +ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une +terrine._) + +MADAME GÉMISSONS. + +Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle +mange._) + +M. TREMBLOTANT. + +Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte +l'estomac._) + +MADAME GÉMISSONS. + +Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa +chaise._) + +MADEMOISELLE TREMBLOTANT. + +Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute +verte! + +MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_. + +Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un +médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en +courant._) + +M. TREMBLOTANT, _terrifié_. + +Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle.... +(_Il tombe évanoui sur sa chaise._) + +MADAME GÉMISSONS, _pleurant_. + +Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les +mains._) + +MADAME TREMBLOTANT. + +Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme! + + +SCÈNE II. + +Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA. + + +LE DOCTEUR. + +Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le +pouls._) + +Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation +convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._) + +MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_. + +Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles! + +LE DOCTEUR, _gaiement_. + +Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame? + +MADAME TREMBLOTANT. + +Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en +temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._) + +LE DOCTEUR. + +Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé? + +M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_. + +Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part. + +MADAME GÉMISSONS, _de même_. + +Et moi, pas davantage. + +LE DOCTEUR, _tranquillement_. + +Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une +violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les +patients. + +Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_) +dans votre chambre. + +M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_. + +Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver! + +LE DOCTEUR, _avec force_. + +Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il +lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine. + +MADAME GÉMISSONS. + +Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera! + +LE DOCTEUR, _avec autorité_. + +Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant +chacun de son côté._) + + +SCÈNE III. + +Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_. + + +M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le +bout de son instrument dépasser le papier._) + +Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à +vous, besoin de mon ministère? + +LE DOCTEUR. + +Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme +Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience. + +M. HUILEUX, _avec fierté_. + +Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce +d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._) + +M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_). + +Un..., deux..., trois.... + +MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_. + +Assez, assez! Je n'en peux plus! + +M. HUILEUX, _de même_. + +On en peut toujours, madame. Courage! + +MADAME TREMBLOTANT. + +La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre. + +M. HUILEUX. + +Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M. +Tremblotant. Grand silence._) + +M. HUILEUX, _dans la coulisse_. + +Un..., deux.... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Pas plus! pas plus! + +M. HUILEUX, _de même_. + +Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et +pourtant elle en a eu cinq! + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Vous trouvez que ce n'est rien? + +M. HUILEUX, _de même_. + +Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois... +quatre!... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Grâce.... Miséricorde! + +M. HUILEUX, _de même_. + +Cinq.... + +M. TREMBLOTANT, _de même_. + +Ah! je suis mort! + +M. HUILEUX, _sortant_. + +Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas. + +LE DOCTEUR. + +C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres +malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._) + +MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa +chambre_. + +Oh! la, la! + +M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_. + +Ah! grand Dieu! + +_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_ + +_La toile tombe._ + +[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)] + +THÉ. + + Personnages. Acteurs + + Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._ + + M. Ouistiti _M. Armand._ + + Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._ + + M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._ + + Grinchu, cuisinier _M. Paul._ + + Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._ + +(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M. +Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme +Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront +tourner leurs pouces sans cesse.) + +La scène représente un salon. + + +SCÈNE I. + + +MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_. + +Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne +pas l'avoir, Anastase? + +M. OUISTITI. + +Moi? non, je.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah! +Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment +faire ce maudit _thym_! + +FOLLETTE, _sautant_. + +Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman! +han! han! + +MADAME OUISTITI. + +Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie! + + +SCÈNE II. + + +GRINCHU, _entrant_. + +Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas +grand'chose, à mon avis! + +MADAME OUISTITI. + +O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés! + +M. OUISTITI. + +Oui, nous sommes.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi +cette recette. + +GRINCHU. + +Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant, +qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle +était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette +en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse. + +MADAME OUISTITI. + +Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez... +du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce +mot-là! + +GRINCHU, _regardant_. + +Il y a: infectez. + +M. OUISTITI, _de même_. + +Oui, je crois que.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le +_thym_... dans... dans.... + +GRINCHU. + +Madame se trompe; il y a avec. + +MADAME OUISTITI. + +Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi. + +GRINCHU, _lisant_. + +Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les +tasses et servez avec du plâtre dedans. + +MADAME OUISTITI, _effrayée_. + +Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de +cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture! + +M. OUISTITI. + +C'est vrai! nous allons.... + +MADAME OUISTITI, _affairée_. + +C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que +vous avez bien lu.... + +GRINCHU, _aigrement_. + +Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à +lire l'imprimé! + +MADAME OUISTITI. + +Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins +qui arrivent. + +(_Grinchu sort._) + + +SCÈNE III. + + +MADAME CORNICHON, _entrant_. + +Ma chère voisine, bonjour! + +M. GOBE-MOUCHE, _entrant_. + +Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il +rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis.... + +FOLLETTE, _éclatant de rire_. + +.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le +rappeliez. + +M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_. + +Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse, +mademoiselle Ouis.... + +FOLLETTE, _saluant_. + +.... titi. + +(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._) + +MADAME CORNICHON. + +Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_ +dont on parle tant! + +MADAME OUISTITI. + +Vous voulez dire du _thym_, ma voisine. + +MADAME CORNICHON. + +Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane +anglaise. + +M. GOBE-MOUCHE. + +Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense +que c'est son vrai nom. + +LES DEUX DAMES. + +Tiens! pourquoi? + +M. GOBE-MOUCHE, _gravement_. + +Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage. + + +SCÈNE IV. + + +GRINCHU, _entrant_. + +Madame, v'là la soupe. + +MADAME OUISTITI. + +Dites donc le _thym_, Grinchu! + +MADAME CORNICHON. + +Non, le _tout_. + +M. GOBE-MOUCHE. + +Non, le _tré_. + +GRINCHU, _impatienté_. + +Enfin, v'là la machine, quoi! + +M. OUISTITI. + +Eh bien! il faudrait man.... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon, on ne t'en demande pas davantage. + +(_Tout le monde s'assied, on sert._) + +MADAME CORNICHON, _buvant_. + +Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_. + +MADAME OUISTITI, _agacée_. + +A ce _thym_, chère amie? + +MADAME CORNICHON, _insistant_. + +Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le +_bonifie_ extraordinairement. + +GRINCHU, _à part_. + +Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame +a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour +aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la +valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._) + +M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_. + +Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute +ma tasse, ne voulant pas vous en priver... + +MADAME OUISTITI, _à part_. + +Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme. +(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse +à la vôtre, je m'en prive en votre faveur! + +M. OUISTITI, _à part_. + +Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon. +(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma... + +MADAME OUISTITI. + +C'est bon! On ne t'en demande pas davantage. + +MADAME CORNICHON, _ahurie_. + +Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._) + +M. GOBE-MOUCHE, _de même_. + +Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._) + +_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont +ravis._ + +MADAME CORNICHON, _se levant_. + +Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne! + +MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_. + +Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel! +quelle catastrophe! + +FOLLETTE, _regardant_. + +Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_. + +M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_. + +Je me retire aussi. Cher voisin, adieu! + +M. OUISTITI, _effrayé_. + +Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents. + +M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_. + +Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._) + +M. OUISTITI, _dans la coulisse_. + +Ouf! Grinchu, à mon secours! + +MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_. + +Follette, à moi! + +M. OUISTITI, _de même_. + +Grinchu! + +_La toile tombe._ + +CHARITÉ. + + Personnages. Acteurs. + + Un pauvre aveugle _M. Armand._ + + Un pauvre honteux _M. Jacques._ + + Mme Étourneau _Mlle Jeanne._ + + Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._ + + Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._ + +La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et +Juliette se promènent. + +[Note 24: Costumes de fantaisie.] + + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me +permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce +dont elle aura envie. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant. + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._) +Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le +diras. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est +beaucoup trop! + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Mais pourtant.... + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement. + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette. + +JULIETTE. + +Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet. + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Je le veux bien. + +(_Elles vont vers une boutique._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon +brave. + +L'AVEUGLE. + +Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main +bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour +vous. (_Elle lui donne._) + +L'AVEUGLE, _sans la lâcher_. + +Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens? + +MADAME ÉTOURNEAU. + +C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien. + +L'AVEUGLE, _de même_. + +Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. +Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se +mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice.... + +MADAME ÉTOURNEAU, _à part_. + +Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est +bavard comme une pie. + +L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_. + +Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._) +J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours. + +MADAME ÉTOURNEAU, _à part_. + +Je voudrais bien m'en aller! + +L'AVEUGLE, de même. + +Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et +se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je +souffre.... + +MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_. + +Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard! + +L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_. + +Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si +vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il +recevoir des reproches semblables et penser que.... + +(_Sa voix se perd dans l'éloignement._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien, +avez-vous acheté des joujoux? + +JULIETTE. + +Je crois que je vais prendre ce beau ballon. + +LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_. + +Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son +porte-monnaie._) + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme +récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._) + +LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_. + +Madame, je n'ai fait que mon devoir. + +JULIETTE, _bas_. + +Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme! + +MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_. + +Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre +et très-fier. + +MADAME ÉTOURNEAU, _de même_. + +Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! +il chancelle et s'assoit sur un banc. + +MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_. + +Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit +être fier de supporter noblement la pauvreté. + +LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_. + +C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore.... + +JULIETTE. + +Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore +touché! + +MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_. + +Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son +aise! Je cours chercher un rosbif. + +MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_. + +Cru? + +MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_. + +Non, cuit; sera-ce bien? + +MADAME RÉFLÉCHIE. + +Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis +nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa +misère. + +LE PAUVRE HONTEUX. + +Ah! madame, que de reconnaissance! + +MADAME ÉTOURNEAU. + +Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est +rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur +misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets! + +CHAPITRE XIV. + +LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS. + +Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits +acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène +et Julien, attendris et charmés. + +ÉLISABETH, _gaiement_. + +Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes +réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de +paisibles et doux souvenirs. + +IRÈNE. + +Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec +une joie sans mélange. + +MADAME DE GURSÉ. + +Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger! +Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez +moi. + +ÉLISABETH. + +Oui, grand'mère chérie, nous obéissons. + +On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de +Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient +extrêmement amusés chez Mme de Gursé. + +Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait +y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui +accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les +bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant +encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa +mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée. +Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des +pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après +avoir paré _sa fille_. + +Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance, +Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt +dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle +imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les +autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain. + +NOÉMI. + +Êtes-vous sortie hier au soir, Irène? + +IRÈNE, _rougissant_. + +Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth. + +CONSTANCE, _avec dédain_. + +De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore +cette enfant? Quel tort vous vous ferez! + +IRÈNE. + +Et quel tort voulez-vous que cela me fasse? + +HERMINIE, _sèchement_. + +Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de +cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre +chic. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie? + +IRÈNE, _de même_. + +C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas. + +HERMINIE. + +_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez +la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres! + +NOÉMI, _résolûment_. + +Tant pis; c'est vilain de parler comme ça. + +IRÈNE. + +Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette, +vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie! + +LIONNETTE. + +Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère +Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie, +mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette. +Elle réclame votre amitié. + +«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en +embrassant la poupée. + +Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre: +celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut +rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de +course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême +auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain, +et Noémi, la marraine. + +Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux +Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier. +Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville, +et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée +une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits, +vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de +vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et +la distribution se fit au milieu d'une joie générale. + +LE GARÇON. + +Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si +vous voulez bien. + +JULIEN, _à voix basse avec embarras_. + +Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je +vous en prie, la note chez moi, rue.... + +LE GARÇON. + +C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas +livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon +argent. + +JULIEN, _troublé_. + +C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé.... + +IRÈNE, _s'approchant_. + +Qu'y a-t-il, Julien? + +JULIEN. + +Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas +d'argent! en as-tu, toi? + +IRÈNE. + +Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs. + +JULIEN, _désolé_. + +Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter +cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle +est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle +affaire! + +IRÈNE, _vivement_. + +Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle +a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer +d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._) + +LE GARÇON, _froidement_. + +Eh bien, monsieur, et la note? + +JULIEN. + +Tout à l'heure. + +JORDAN. + +Paye donc, Julien. + +JULES. + +Une pareille bagatelle! + +VERVINS. + +Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à +court! + +JULIEN. + +Attendez... je vais.... + +(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._) + +IRÈNE, _revenant_. + +Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant. +Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en +ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire? + +[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)] + +ARMAND, _arrivant_. + +Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre +part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi. + +LE GARÇON, _impatienté_. + +Monsieur, finissons-en, je suis pressé. + +ARMAND, _surpris_. + +Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même! +Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi. + +ÉLISABETH, _s'approchant_. + +Bonjour, chers amis, merci de.... + +ARMAND, _précipitamment_. + +Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans +l'embarras! + +LE GARÇON. + +Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron +sans les vingt-six francs qui me sont dus. + +ARMAND. + +Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._) + +ÉLISABETH, _au garçon_. + +Où est votre note? + +LE GARÇON. + +La voici, mademoiselle. + +ARMAND. + +Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et +Armand paient le garçon._) + +LE GARÇON. + +Merci, monsieur. + +Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés +dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les +remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur +rendre avec tant de délicatesse et de générosité. + +ARMAND. + +Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les +élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent +organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club +_le Beau Monde_! + +Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants +s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio. + +La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et +d'Élisabeth. + +Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient +prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté. +Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi. + +«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. +Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant +encore et toujours merci! + +Ton ami reconnaissant, + +Julien de Morville.» + + + + +CHAPITRE XV. + +LA MALADIE D'ÉLISABETH. + + +«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au +moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère: +tu es pâle, tu as mauvaise mine. + +--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un +malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de +fièvre; c'est probablement un peu de rhume.» + +Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille, +lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, +mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la +hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait +faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était +aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de +Kermadio qu'il resterait près de sa soeur. + +Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la +petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit. + +«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne +doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre +qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera +près de son père. + +ARMAND, _pleurant_. + +Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir, +justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule! + +MADAME DE KERMADIO. + +Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur, +donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la +guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler. + +ÉLISABETH. + +Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma +paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma +place, je t'en prie. + +ARMAND. + +Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu +la retrouveras en bon état! + +Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton +lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit +sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son +père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la +petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le +docteur l'empêcha résolûment d'entrer. + +«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans +courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M. +Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme +de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille; +on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.» + +La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie: +on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence +était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre +malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la +maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu +depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant +refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de +l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa +chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait +avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille +des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus. + +Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie +d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était +digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances +avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur +attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger: +cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait +avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie, +jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire, +pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus +tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les +bons soins dont elle était entourée. + +Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit +bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait: + +«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent. + +«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se +conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour +que nous puissions aller les voir ensemble!» + +[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)] + +Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et +embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son +excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue +aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la +maladie de la bonne et charmante petite fille. + +Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer +dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête. + +Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent +vite, et l'on s'assit pour causer. + +ARMAND. + +Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la +maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont +venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander. +C'est mal et ingrat! + +ÉLISABETH. + +Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas +que j'ai été malade. + +ARMAND. + +Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries; +d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir? + +JACQUES. + +Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix: +si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les +pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne +peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries +M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il, +vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait +ce qu'ils sont devenus. + +ÉLISABETH, _désolée_. + +Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela, +Jacques? + +JACQUES. + +Depuis près de quinze jours. + +ARMAND, _vivement_. + +Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler +mot? + +JACQUES. + +Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais +jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore +très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle +affaire! + +ARMAND. + +Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être +malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose! + +PAUL. + +Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus! + +JEANNE. + +C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!... + +FRANÇOISE. + +Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel? + +JACQUES. + +Je n'en sais rien. + +ÉLISABETH. + +Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je +vais le lui demander. + +Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de +Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler +de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où +il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel. + +M. DE KERMADIO. + +Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause +de ce malheur subit. + +ARMAND. + +Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa? + +M. DE KERMADIO. + +C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la +chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est +cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville. + +ARMAND. + +C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux +gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère? + +MADAME DE GURSÉ. + +Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa +grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois, +cruellement puni. + +JACQUES. + +Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en +grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour: +«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia.... + +M. DE MARSY, _en riant_. + +J'agiote.... + +JACQUES. + +C'est cela, papa. Quel drôle de mot! + +M. DE MARSY. + +_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires +hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire +ces tristes mots-là. + +ÉLISABETH. + +Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman, +voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure? + +MADAME DE KERMADIO. + +Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie. + +ÉLISABETH, _soupirant_. + +Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!... + +ARMAND. + +Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger, +à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur +adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle +sortira! + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +Oh! Armand! que tu es bon! + +Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son +idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les +élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au +temps de leur prospérité. + + + + +CHAPITRE XVI. + +LES RECHERCHES D'ARMAND. + + +Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la +gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et +le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui +discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le +noeud d'une cravate. + +ARMAND. + +Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la +nouvelle adresse de Julien? + +JULES, _maussade_. + +Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs. + +VERVINS, _froidement_. + +Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc +vous renseigner en rien. + +JORDAN. + +Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue. + +JULES, _ricanant_. + +Je crois bien! Voir des gens ruinés! + +ARMAND, _saluant_. + +Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec +meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé. + +Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui, +sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du +petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer. + +Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes, +fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir +projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus +mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien. + +CONSTANCE, _indignée_. + +C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours +que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine! + +HERMINIE, _légèrement_. + +Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en +suis enchantée; c'était une orgueilleuse! + +ARMAND. + +Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable, +vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis! + +NOÉMI, _avec impatience_. + +Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire, +ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux, +n'est-ce pas, Lionnette? + +LIONNETTE. + +Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas. + +ARMAND, _insistant_. + +Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle? + +NOÉMI, _habillant sa poupée_. + +Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et +dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de +Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!» + +ARMAND, _avec joie_. + +De notre côté! quel bonheur!... + +NOÉMI, _avec horreur_. + +Vous logez par là? + +ARMAND, _riant_. + +Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91. + +NOÉMI. + +A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y +voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient. + +ARMAND. + +C'est ma grand'tante. + +CONSTANCE, _radoucie_. + +C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur, +monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle. + +HERMINIE. + +Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on +a une si belle position, on doit tenir son rang. + +LIONNETTE. + +C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la +chercher, monsieur. + +ARMAND. + +Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est +convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle +amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!... + +Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du +petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer +en flattant bassement la richesse. + +Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger; +Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: +sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai; +tout le reste m'est égal! + +MADEMOISELLE HEIGER. + +A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis? + +ARMAND. + +Avenue de Breteuil. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth +va être enchantée! et le numéro? + +ARMAND, _stupéfait_. + +Le numéro? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller. + +Armand, _consterné_. + +Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander! + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Allez vous en informer près de Noémi. + +ARMAND, _piteusement_. + +Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en +aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un +jeu de quilles. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes? +rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence. + +ARMAND. + +Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose +à partir._) + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai, +moi, savoir ce numéro. + +ARMAND. + +Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service. + +Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable +institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle +revint bientôt, mais elle paraissait contrariée. + +«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure +chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes +pour vous? + +--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger, +mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non +plus. + +[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)] + +ARMAND, _désolé_. + +Que faire alors? + +MADEMOISELLE HEIGER. + +S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de +Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est +pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver +ce que nous cherchons. + +ARMAND, _radieux_. + +C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va +être contente!» + +Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et +de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se +rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir +une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans +une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de +charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa +à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux +qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur +l'échafaud. + +Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la +recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette +bonne parole d'un concierge: «C'est ici.» + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Entrez-vous, Armand? + +ARMAND. + +J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul +sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine. + +MADEMOISELLE HEIGER. + +Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse +pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter +votre plein succès. + +ARMAND, _riant_. + +Et mes maladresses! + +Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les +promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son +frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son +grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne +put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain. + + + + +CHAPITRE XVII. + +CHEZ IRÈNE ET JULIEN. + + +Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue +de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y +étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes +aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à +une porte disjointe. + +On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme +de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, +seule dans une petite pièce misérablement meublée. + +Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants. + +«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion: +votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le +disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux +de vous voir! + +ÉLISABETH. + +Pouvons-nous aller les embrasser, madame? + +--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en +souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.» + +Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent +tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait +là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis. + +On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des +sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les +bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les +embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec +effusion: ils pleuraient aussi. + +Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique +chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien +offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par +un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un +verre complétaient leur triste ameublement. + +[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)] + +IRÈNE. + +Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir! +vous avez donc eu la bonté de nous chercher? + +ÉLISABETH. + +Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions +fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié +un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé. + +ARMAND, _avec reproche_. + +Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite +pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours! + +JULIEN, _pleurant_. + +Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens +amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors +j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait +tant de peine.... + +ARMAND. + +Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de +mon attachement, entends-tu? + +JULIEN, _l'embrassant_. + +Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je +n'avais plus la tête à moi! + +IRÈNE, _s'essuyant les yeux_. + +Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine: +c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas. + +ÉLISABETH. + +Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade! + +Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit +à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de +Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine +de sollicitude. + +ÉLISABETH. + +A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que +comptes-tu faire? + +IRÈNE. + +Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue +par la douleur! + +ÉLISABETH, _avec tendresse_. + +Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne +remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on +attriste et on décourage les autres. + +IRÈNE. + +Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié +me remontent tellement! + +ÉLISABETH. + +Tant mieux! Quelles seront tes occupations? + +IRÈNE. + +Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement. +Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me +laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique +l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains +de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce +sera pour vivre! + +ÉLISABETH. + +Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu +vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper +ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma +musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te +demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons +de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les +nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas +déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5 +francs par leçon. + +IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_. + +Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle +pleure._) + +ÉLISABETH, _riant et pleurant_. + +Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles +s'embrassent._) + +ARMAND, _gaiement_. + +A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer? + +JULIEN, _souriant à demi_. + +J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je +cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par +nécessité, maintenant. + +ARMAND. + +Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître. + +JULIEN. + +Je crains de ne pas savoir suffisamment.... + +ARMAND. + +Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines +remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner +des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_. +Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien? + +Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se +tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes. + +MADAME DE MORVILLE. + +Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable +tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma +ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre +courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les +voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur! + +M. DE MORVILLE. + +Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le +dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me +rendre la force qui me faisait défaut! + +Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après +d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter, +que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs +premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin +d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre +enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus +longtemps et tout à leur aise. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES. + + +Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres +mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de +leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive +et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue +chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de +Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le +temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de +tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement, +suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un +peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma +de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et +l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni. +Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et +les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position. + +Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en +fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que +jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs +anciens camarades. + +IRÈNE, _saisie_. + +Ah! voilà toutes mes amies! + +«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette, +Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?» + +Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en +indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements. + +LIONNETTE, _majestueusement_. + +Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._) + +CONSTANCE, _à demi-voix_. + +A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette +semblable! + +HERMINIE, _de même_. + +Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à +voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des +fagots comme ça! + +[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)] + +LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_. + +Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle! + +IRÈNE, _pleurant_. + +Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne +suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour +moi.... + +NOÉMI, _embarrassée et froide_. + +Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes +vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant. + +IRÈNE, _douloureusement_. + +Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence, +en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je +dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre +amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à +mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!... +Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes. + +ÉLISABETH. + +Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat! +tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu +sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils +valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la +parole. + +HERMINIE, _ricanant_. + +Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la +dédaigneuse! + +ARMAND, _s'avançant_. + +Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée +d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos +panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah! +mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_): + +La victoire est à nous!... + +IRÈNE, _souriant_. + +Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer! + +ARMAND. + +Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi! + +ÉLISABETH, _avec reproche_. + +Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises. + +ARMAND, _se récriant_. + +D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie. + +ÉLISABETH, _souriant_. + +Elle est bonne, ta raison! + +ARMAND, _avec sang-froid_. + +Et puis, ce n'étaient que des vérités. + +JULIEN, _riant_. + +Elles étaient joliment crues, tes vérités! + +ÉLISABETH. + +Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et +cousines que je vois là-bas. + +IRÈNE, _avec effroi_. + +Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie! + +ÉLISABETH, _surprise_. + +Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène? + +IRÈNE, _les larmes aux yeux_. + +Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces +demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit! + +ARMAND, _se récriant_. + +Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il +est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te +portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront +enchantés de vous voir tous deux, je te le promets! + +JULIEN, _hésitant_. + +Mais... ils vont se moquer de nos vêtements! + +ÉLISABETH. + +N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre +attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord. + +ARMAND. + +Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons +coeurs et à la vraie amitié. + +Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les +enfants, arrivèrent en courant. + +Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne +doit pas causer, on joue. + +JEANNE. + +Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand +te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant! + +JACQUES. + +Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis +content de le revoir! (_Il lui serre la main._) + +PAUL. + +L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça. + +FRANÇOISE. + +Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas? + +Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion +aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth +et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien +comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des +enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient +montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la +réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient +clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et +ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de +vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la +bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants. + +Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement +pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par +Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études. + + + + +CHAPITRE XIX. + +LES JOIES DE LA PAUVRETÉ. + + +Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle +si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir. + +Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure, +intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché +sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de +Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture +pour les regarder avec un orgueil maternel. + +Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant. + +«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de +premier ordre, n'est-ce pas, chère maman? + +--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent +autant de surprise que de joie! + +--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la +petite fille avec tendresse. + +M. de Morville s'avança. + +«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi. + +--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel +bonheur! + +--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville. + +--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de +voir m'a reposé. + +--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de +leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un +peu de feu. + +--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une +courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, +et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris +alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....» + +Là, M. de Morville s'arrêta. + +«Puis, dit sa femme qui souriait, achève. + +--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire +au sourire de sa femme. + +Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris +que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux +interrogateurs. + +«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans +ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices, +de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les +forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon +des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres +chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous +étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous +aimer ni de nous le prouver. + +MADAME DE MORVILLE, _pensive_. + +C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide +m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à +nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et +utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de +ceux qui souffrent. + +IRÈNE. + +Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de +dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, +elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!... + +JULIEN. + +Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme +j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici +l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui +m'était inconnue autrefois.» + +M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se +regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux. + +IRÈNE. + +Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont +très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour, +chère maman: là, c'est très-bien. + +JULIEN. + +Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras, +papa? + +M. DE MORVILLE. + +Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et +divers travaux de ce genre pour M. de Valmier. + +IRÈNE, _étonnée_. + +Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa? + +M. DE MORVILLE. + +Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce +travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié. + +MADAME DE MORVILLE. + +Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être +non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner. + +IRÈNE. + +C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon +petit plat! + +JULIEN. + +Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien. + +La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la +table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire +avec un profond sentiment de bonheur. + +IRÈNE. + +Là, voilà les couverts mis. + +JULIEN. + +Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous +comme des Turcs, pour manger? + +MADAME DE MORVILLE. + +Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir +grand'faim, j'ai hâte de te voir à table. + +On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté. + +IRÈNE. + +Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux, +maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite +cuisine d'une façon étonnante. + +JULIEN. + +C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des +manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses +aventures!... + +MADAME DE MORVILLE. + +C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous +savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres +éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution. + +JULIEN. + +N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne +bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir. + +IRÈNE. + +Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est +le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il? + +LE PÈRE MICHEL. + +Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il +salue._) + +MADAME DE MORVILLE. + +Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire +le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes. + +LE PÈRE MICHEL. + +C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je +connais le malheur, j'y sais compatir. + +(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en +continuant:_) + +«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que +vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville, +noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il +essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous +me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités +et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la +serre, monsieur Julien? + +JULIEN. + +Je vais la ranger, père Michel. + +LE PÈRE MICHEL. + +Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous +l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, +mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez. + +M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_. + +Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à +nous être utile et agréable. + +MADAME DE MORVILLE. + +Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes +heureux d'être si bien servis. + +LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_. + +Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle +Irène, et à vous aussi, monsieur Julien. + +LES ENFANTS. + +Merci, bon père Michel, bonsoir.» + +Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite +lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea +pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui, +écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures, +tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand +vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air +mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent +intrigués. + +«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place. + +[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)] + +--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné. +Veux-tu lui parler? + +--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir.... + +--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu +jamais tenir ta langue? + +ARMAND. + +Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme +il me démange, tu aurais pitié de moi! + +ÉLISABETH. + +Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos +amis ont l'air très-intrigués.» + +Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la +raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand. +Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi +un ambassadeur. + +MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_. + +De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant? + +--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises +pour nous. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait. + +ARMAND. + +Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma + +tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser +Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de +dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous +jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres. + +MADAME DE MORVILLE, _émue_. + +Cher enfant.... + +ARMAND, _précipitamment_. + +Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi +prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez +Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera +quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma +tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles +l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa +collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui +lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions. +Voilà.» + +Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui +indiquait toujours chez lui un ravissement complet. + +Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler, +elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence +tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues +roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce +dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait +droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une +tendresse pleine de reconnaissance. + +Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler. + +ARMAND. + +Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si +heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera +éclater. + +Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent +toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et +reconnaissants; puis les leçons commencèrent. + +Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies, +Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur +promenade accoutumée. + +Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur +firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les +remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux. + +Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de +Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, +que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir +venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que +_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun +se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi. + + + + +CHAPITRE XX. + +LES DEUX ARTISTES. + + +M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une +soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme +avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis +que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville +s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient +plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort +tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits +de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, +elle partit à la hâte. + +Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant +une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi +simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe +contenait ces quelques mots: + +Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.» + +IRÈNE, _attendrie_. + +Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur! + +JULIEN. + +Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit? + +«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi, +pas de remercîment, chut!...» + +Cher, excellent Armand! + +MADAME DE MORVILLE. + +Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels +amis!... + +M. DE MORVILLE. + +Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère +pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous +avions encore nos richesses? + +MADAME DE MORVILLE. + +Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers +enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis! + +Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception +de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à +Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus +difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières +aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et +se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient +travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent +promptement et se rendirent chez Mme de Marsy. + +Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne +trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les +invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de +chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un +terrible «_chut_» d'Armand. + +Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi +arrivèrent bientôt avec leurs parents. + +LIONNETTE. + +Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes +sont-ils arrivés? + +ARMAND. + +Oui, mademoiselle, ils sont là. + +NOÉMI. + +Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!... +Tiens! Irène Ici... et Julien! + +Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville +répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un +air de dédain et de protection. + +«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....» + +Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio. + +ARMAND, _d'un air formidable_. + +Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup +d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!... + +LIONETTE, _balbutiant_. + +J'aimerais mieux parler d'autre chose. + +ARMAND, _de même_. + +Et pourquoi, et pourquoi? + +LIONETTE, _naïvement_. + +Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez, +comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, +d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est +ennuyeux, ça. + +Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible +petit Breton. + +MADAME DE MARSY, _s'approchant_. + +Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez +promis; je compte sur vous, et le piano vous attend. + +[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)] + +IRÈNE, _tremblante_. + +Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._) + +NOÉMI, _bas à Élisabeth_. + +Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène? + +Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença; +Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les +yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre +enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et +subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable +sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son +émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des +misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi. +Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble +préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se +surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les +délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts +inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements +retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts! + +On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors +ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se +montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre. + +Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de +l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et +l'accablèrent de félicitations. + +NOÉMI, _enthousiasmée_. + +Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande +artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des +bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent. + +LIONETTE, _de même_. + +C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous +accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où +est-il? + +ARMAND. + +Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table. + +NOÉMI, _regardant_. + +Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces +choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses! + +Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier. + +«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles +sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles +choses? + +ARMAND. + +Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes +aquarelles? + +M. DE VALMIER, _à Julien_. + +Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable! +J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous? + +JULIEN, _rougissant_. + +Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en +défaire.» + +M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à +voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et +admirer les aquarelles. + +LIONNETTE. + +Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand? + +ARMAND. + +Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous? + +LIONNETTE. + +Je suis plus _épatée_ que jamais. + +ARMAND, _avec sang-froid_. + +N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_? + +LIONNETTE, _étonnée_. + +Hein? vous dites? + +ARMAND. + +Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles! + +LIONNETTE, _stupéfaite_. + +Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar... + +ARMAND, _tranquillement_. + +Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot +aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour +être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._) + +LIONNETTE, _très-rouge_. + +Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir +des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous! + +ARMAND. + +Mais, mademoiselle, si vous.... + +ÉLISABETH. + +Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela +finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé; +offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le +monde se dirige vers la salle à manger. + +Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et +elle fut aussi justement applaudie que la première fois. + +On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se +retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de +Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des +aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées +avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène +prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs +amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LE CHANGEMENT DE NOÉMI. + + +En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère +s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue +de la soirée. + +«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier +ta fatigue! s'écria Mme de Valmier. + +-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien +doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!» + +A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et +la conversation en resta là. + +Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec +distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour +réfléchir sérieusement. + +«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs +talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau +et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux +des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée +si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et +pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche +et m'a fait agir comme si je manquais de coeur! + +«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant +d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse +dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de +Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités! +Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si +j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils +ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup +maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage +d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.» + +Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne +tarda pas à s'endormir, en répétant: + +«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.» + +Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux +Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait +faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants +s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire +bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé +d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris, +l'avaient accompagnée machinalement. + +«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en +rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous, +mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman +dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible. +Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande +pardon!» + +A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que +tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et +l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de +l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les +élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si +embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit +d'un grand éclat de rire. + +CONSTANCE, _aigrement_. + +De quoi riez-vous donc, vous? + +ARMAND. + +Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle. + +HERMINIE. + +Est-ce de nous, par hasard? + +ARMAND. + +Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah! +Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille +les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer +tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah! + +La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire +aux éclats. + +CONSTANCE, _ricanant_. + +Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules? + +ARMAND. + +Certes, et joliment, encore! + +Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en +foule. + +HERMINIE, _avec ironie_. + +Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros +bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à +talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur? + +ARMAND. + +Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir +jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante. + +Il y eut un mélange de rires et de cris. + +CONSTANCE, _en colère_. + +Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton. + +ARMAND. + +Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous +faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette +jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau +monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable.... +(_Rires et exclamations._) + +CONSTANCE, _furieuse_. + +Je ne serai pas l'avocat du diable!... + +ARMAND. + +La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente? +(_Entre ses dents._) C'est la même chose. + +CONSTANCE, _calmée_. + +Je veux bien; vous allez être battu à plate couture. + +JULES. + +Bon, ça va être amusant. + +LIONNETTE. + +C'est très-gentil, ce jeu-là. + +JACQUES. + +Des chaises pour nos juges! + +PAUL. + +Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout. + +HERMINIE. + +Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à +m'aller très-bien. + +JORDAN. + +A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs. + +Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença. + +L'AVOCAT CONSTANCE. + +Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle +cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand +luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie, +le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que +cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes.... + +L'AVOCAT ARMAND. + +Oh! très-calmes! + +LE JUGE ÉLISABETH. + +Avocat Armand, n'interrompez pas. + +LE JUGE LIONNETTE. + +Je remercie mon collègue de ce sage avertissement. + +L'AVOCAT CONSTANCE. + +Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à +notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient +sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de +chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie.... + +L'AVOCAT ARMAND. + +L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._) + +L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_. + +Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées, +ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est +utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes. + +Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On +félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand +demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase: + +«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de +mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe +modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque, +que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet, +nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de +velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux +s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de +peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes +magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides, +avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la +boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter +à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de +rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien, +vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller +le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas +la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir +simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui +habille les pauvres!» + +Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur +et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient +tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé, +une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs. + +Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en +le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent +aussi. + +[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)] + +HERMINIE. + +Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand. + +LIONNETTE. + +Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme +utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je +n'en suis plus. + +JORDAN. + +Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur, +vraiment! + +LIONNETTE. + +Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire? + +LES ENFANTS. + +Certainement, il le faut. + +LIONNETTE. + +Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes +choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie. +(_Applaudissements._) + +HERMINIE. + +Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça +du jour au lendemain! + +LIONNETTE. + +C'est trop juste; accordé. + +CONSTANCE, _gaiement_. + +Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma +cause près de vous. + +ÉLISABETH, _affectueusement_. + +C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en +ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes +petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin +d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles +peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous +de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux +côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance +qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de +vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel +d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer +là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à +ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite. + +VERVINS. + +Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous +allons être très-raisonnables, vous verrez. + +CONSTANCE. + +Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle. + +ARMAND, _gaiement_. + +A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie +monstre; les juges vont choisir le jeu. + +On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent +bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le +Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de +_la Charité_. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN. + + +En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à +sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue; +c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque +de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie +mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit +avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de +piano chez Irène. + +La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut +avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de +voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme +de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et +si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant +cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée +et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit. + +«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle. + +--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en +féliciter. + +MADAME DE MORVILLE. + +Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais +chaque jour davantage.» + +Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien +causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de +plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement +devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour +ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère. + +Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce +surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme +de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était +rayonnant. + +JULIEN. + +Dieu! papa, quelle figure heureuse! + +IRÈNE. + +Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues? + +M. DE MORVILLE. + +Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées. + +MADAME DE MORVILLE. + +Quel bonheur! Combien, mon ami? + +M. DE MORVILLE. + +Devine! devinez, enfants. + +JULIEN. + +Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique. + +M. DE MORVILLE. + +Tu n'y es pas. + +IRÈNE. + +Quarante francs chacune, alors, papa? + +M. DE MORVILLE. + +Va toujours. + +MADAME DE MORVILLE, _étonnée_. + +Cinquante francs pièce, mon ami? + +M. DE MORVILLE. + +Cent francs, chère Suzanne. + +La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie. + +«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant +d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela. + +M. DE MORVILLE. + +Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi +et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de +Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles. + +«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le +sourcil. + +--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La +délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!» + +Il a souri et sa figure s'est éclairée. + +«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur +d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa +famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il +vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous +supplie d'y consentir.» + +«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet +qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon +enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton +talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu +me donnes.» + +Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et +Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection. + +Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de +la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous +les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries. + +Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils +furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à +partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi +simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec +amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments. + +Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette +s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à +l'esprit gai et malin du bon gros Armand. + +Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres +l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; +la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme +des Tuileries. + +Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le +bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit +cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons +de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait +souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi +intéressante que profitable. + +Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un +billet d'Élisabeth qui parut la contrarier. + +«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin. + +--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en +soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio +pour une course pressée. + +JULIEN. + +Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez.... + +IRÈNE. + +Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls. + +NOÉMI. + +Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre +service, vous savez! + +IRÈNE, _hésitant_. + +Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi.... + +NOÉMI. + +Pas du tout, je vous assure! + +JULIEN, _à voix basse_. + +Ne parlons pas de cela maintenant. + +NOÉMI, _surprise_. + +C'est donc un se.... + +IRÈNE, _précipitamment_. + +Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth +nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir? + +MADAME DE MORVILLE. + +Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils +avec elle.» + +Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois +amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre +aux Tuileries. + +A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme +Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien? + +JULIEN. + +Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.» + +Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant +la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour +vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur +ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites +dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs +à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la +famille, invités à dîner pour ce jour-là. + +Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau. + +IRÈNE, _entrant_. + +Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les +bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle +nous avait donné la permission de les vendre. + +MADAME BLESSEAU. + +Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les. + +IRÈNE. + +Voilà ma bague. + +JULIEN. + +Voici mes boutons de chemise. + +MADAME BLESSEAU. + +Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer. + +IRÈNE. + +Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite. + +MADAME BLESSEAU. + +Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque +bijou._) + +IRÈNE. + +Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs. + +MADAME BLESSEAU. + +Elle ne pèse pas cela, mademoiselle. + +IRÈNE, _avec chagrin_. + +Ah! mon Dieu, quel malheur! + +MADAME BLESSEAU, _souriant_. + +Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage. + +IRÈNE. + +Quel bonheur! combien s'il vous plaît? + +MADAME BLESSEAU. + +Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle. + +IRÈNE. + +C'est énorme; merci, madame Blesseau. + +MADAME BLESSEAU. + +Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je +vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente.... + +IRÈNE. + +Mais quel bonheur! + +MADAME BLESSEAU, _riant_. + +Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me +laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien +exacte de votre pierre. + +IRÈNE. + +Que je suis contente! à toi, Julien. + +MADAME BLESSEAU. + +Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui +m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à +quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et... +vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux +francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme +désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus. + +JULIEN. + +Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie +mille fois, madame Blesseau. + +NOÉMI. + +Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu +quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre +fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette +dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je +l'ai gardé. + +MADAME BLESSEAU. + +C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle. + +NOÉMI. + +Combien l'estimez-vous, alors? + +MADAME BLESSEAU, _le pesant_. + +Trente-neuf francs, mademoiselle. + +NOÉMI. + +Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que +lui? ça vous serait si facile, pourtant! + +MADAME BLESSEAU. + +Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous +acheteur en vendant, vendeur en achetant.» + +NOÉMI. + +Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le +commerce aussi honnêtement. + +[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)] + +MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_. + +Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur +Julien, voici votre argent. + +Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si +justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les +enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait +préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau; +elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y +courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute +essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue +absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle +et l'on se dirigea vers les Tuileries. + +NOÉMI. + +Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis? + +IRÈNE, _tristement_. + +Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._) + +NOÉMI. + +Vous deviez y tenir beaucoup, alors? + +IRÈNE, _avec effort_. + +Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman +un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge. + +JULIEN. + +C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera +notre affection. + +IRÈNE. + +C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas? + +NOÉMI. + +Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien? + +JULIEN, _souriant avec effort_. + +En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas +la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir. + +IRÈNE, _lui serrant la main_. + +Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer, +il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous +achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu? + +JULIEN, _souriant_. + +C'est cela. + +Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des +petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à +jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits +de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en +se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants +recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne +plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE. + + +Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le +jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec +amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir +leurs surprises. + +Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il +servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule +ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était +répandue sur tous les visages. + +Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup. + +MADAME DE MORVILLE. + +Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème +en l'honneur de vos amis. + +M. DE MORVILLE. + +Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._) + +MADAME DE MORVILLE. + +Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table. + +M. DE MORVILLE, _riant_. + +Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._) + +MADAME DE MORVILLE, _étonnée_. + +Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous +vous sauvez? + +ARMAND, _s'enfuyant_. + +Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._) + +ÉLISABETH, _de même_. + +Une petite minute seulement et nous revenons. + +Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander +quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait +toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque +toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs +reparaître. + +M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et +Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur +le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. +Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le +père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet. + +MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_. + +Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu? + +[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)] + +A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée, +félicitée. + +IRÈNE. + +Votre fête, chère, chère maman. + +JULIEN. + +Que nous vous souhaitons de tout notre coeur. + +M. DE MORVILLE. + +Pouvions-nous l'oublier, Suzanne! + +ARMAND. + +Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge. + +ÉLISABETH. + +Voilà pour s'agenouiller devant. + +MICHEL. + +Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire +aussi: et l'hôtel! + +Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire +tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants +d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de +nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on +serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les +aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville. + +M. DE MORVILLE. + +Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez! + +IRÈNE. + +Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu. + +JULIEN. + +Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère. + +ÉLISABETH, _riant_. + +C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se +consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans +le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que +je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait, +et ne le saura: personne, personne!» + +(_Tout le monde rit._) + +ARMAND, _consterné_. + +Tu m'as entendu? + +ÉLISABETH. + +Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris +pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux +roseaux pour planter dans ton jardinet? + +ARMAND, _frappé_. + +Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas? + +ÉLISABETH, _riant_. + +Justement. + +Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup: +«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion. + +ÉLISABETH. + +Comment ça? + +ARMAND, _avec majesté_. + +J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même +à toi! + +ÉLISABETH, _intriguée_. + +Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à +ma place? + +ARMAND, _triomphant_. + +Justement. + +M. DE MORVILLE. + +A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont +imposé nos excellents enfants pour toi. + +MADAME DE MORVILLE, _inquiète_. + +Oh! mon Dieu, lequel? + +IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_. + +Papa, ne dites pas.... + +M. DE MORVILLE. + +Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier +pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu +leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête. + +MADAME DE MORVILLE, _très-émue_. + +Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre +dévouement! (_Elle les embrasse._) + +IRÈNE. + +Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai +trésor de notre coeur. + +JULIEN. + +Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un +instant! + +MADAME DE MORVILLE. + +Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y +teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs! + +M. DE MORVILLE. + +Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je +suis fier de leur dévouement. + +ARMAND, _avec explosion_. + +Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur, +quelle joie! (_Il gambade._) + +ÉLISABETH. + +Armand, es-tu fou? + +ARMAND. + +De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir +de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._) + +ÉLISABETH. + +Voyons. (_Elle lit haut._) + + «Chère Irène et cher Julien, + + + «C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre + jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je + répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. + Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en + voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, + qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car + elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous + me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? + J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa + bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers + amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais + en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux + comme je vous aime: de tout mon coeur. + + + «Votre amie dévouée, + + «Noémi de Valmier.» + +Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents, +aussi émus qu'eux de cette lettre touchante. + +ARMAND, _sautant de joie_. + +Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de +Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth, +qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston? + +ÉLISABETH. + +Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les +roseaux d'Armand le discret! + +(_Armand se rengorge._) + +JULIEN, _avec émotion_. + +Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi +une surprise comme elle le mérite. + +IRÈNE, _de même_. + +Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir. + +LE PÈRE MICHEL, _desservant_. + +Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution. + +ARMAND, _gaiement_. + +Quel âge aviez-vous en 93, père Michel? + +LE PÈRE MICHEL. + +Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98. + +ARMAND. + +Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855. + +LE PÈRE MICHEL. + +Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de +malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix +ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je +n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge +comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue, +j'aimerais bien à la prendre. + +M. DE MORVILLE. + +Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr. + +LE PÈRE MICHEL. + +Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne +peuvent que me faire honneur. + +La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand; +après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +LA FÊTE DE M. DE VALMIER. + + +Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de +Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la +reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et +se mit à causer avec la mère d'Irène. + +Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien +elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui +demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile +aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se +montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes +femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes +de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par +ces liaisons. + +La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se +mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille +lui offrir de magnifiques bouquets. + +«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement. + +--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en +l'embrassant. + +--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi. + +--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si +longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable. + +--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement +Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr. + +--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand +plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes +bien simplement mises pour nos invités. + +MADAME DE VALMIER. + +J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré +que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise. + +NOÉMI, _gaiement_. + +Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour +m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre +de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.» + +L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme. + +«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle +de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le +remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions +brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant? + +MADAME DE VALMIER. + +En êtes-vous fâché, André? + +M. DE VALMIER, _vivement_. + +Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire... +non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit +être si doux!» + +On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon +avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu. + +«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence +brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que +l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des +affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous +est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!» + +M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de +regret poignant, la voix émue, les yeux baissés. + +Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux +yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de +lui, lui tendait la main et lui dit tout bas: + +«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous +fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux +excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus +qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de +Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de +famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant +votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et +dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi? + +NOÉMI. + +Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il +désire!» + +M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos +de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et +il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en +pleurant. + +Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si +affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi, +riant et pleurant, s'écria: + +«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste! + +M. DE VALMIER. + +Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font +couler. + +NOÉMI. + +Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue. + +M. DE VALMIER. + +Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique +bouquet? + +NOÉMI. + +Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune +peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a +aidée à vaincre quelques difficultés.» + +En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau +de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment +remarquables. + +M. DE VALMIER + +Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._) +Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et +charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire! + +MADAME DE VALMIER. + +A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison +de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en +cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre +morceau favori du _Barbier de Séville_. + +Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent, +l'air tant aimé par M. de Valmier. + +Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais +ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le +faire. + +NOÉMI. + +Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir +moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène. + +M. DE VALMIER, _frappé_. + +Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville, +Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois +béni par moi, était dû à leurs bons conseils? + +NOÉMI, _avec feu_. + +Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et +leurs amis de Kermadio et de Marsy. + +[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)] + +MADAME DE VALMIER. + +Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André: +elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes +redevables de nos idées sérieuses. + +Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre +des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle +avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de +l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de +Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme +leurs amis, en famille et pour la famille. + +M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était +vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec +élan: + +«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle +sera digne de vos coeurs, je le jure. + +MADAME DE VALMIER. + +Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux, +André. Nous ne voulons rien de plus! + +NOÉMI. + +Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa +famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va +l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont +trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des +petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser.... + +M. DE VALMIER. + +Le bon Dieu t'en enverra peut-être. + +MADAME DE VALMIER. + +Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille! + +M. DE VALMIER. + +C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.» + +Un domestique entra en ce moment: + +«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à +remettre à monsieur en personne deux paquets. + +M. DE VALMIER. + +Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette? + +MADAME DE VALMIER. + +Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire. + +M. DE VALMIER. + +Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la +clef de ce mystère. + +LE DOMESTIQUE. + +Tout de suite, monsieur.» + +La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant, +essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours +majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais. + +NOÉMI, _intriguée_. + +C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là? + +MADAME DE VALMIER. + +Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé! + +LE PÈRE MICHEL. + +Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je +suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire +plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or, +comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais +deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à +monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et +mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets. + +NOÉMI, _surprise_. + +Irène m'envoie cela? + +LE PÈRE MICHEL. + +Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est +destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il +hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien.... + +M. DE VALMIER. + +Quoi, mon ami, que voulez-vous? + +LE PÈRE MICHEL. + +C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement +général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement +remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si +canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je +peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur +comprend..., portant des choses précieuses, sans doute.... + +M. DE VALMIER, _riant_. + +Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà; +pouvons-nous prendre les paquets, maintenant? + +LE PÈRE MICHEL. + +Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question? +J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit +bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages +honorables, qu'il.... + +NOÉMI. + +Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez, +maman, le délicieux mouchoir! + +MADAME DE VALMIER. + +La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée +délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et +à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie +excellente tu as là, Noémi! + +NOÉMI. + +Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._) + + «Ma bonne Noémi, + + + «La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, + je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque + point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur + pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son + dévouement et son affection. + + «Ton ami reconnaissante, + + «Irène.» + +M. DE VALMIER. + +Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout, +et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne. + +Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une +magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château +de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André, +offert par une famille reconnaissante. + +MADAME DE VALMIER. + +André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en +suis aussi heureuse que fière pour mes amis. + +NOÉMI. + +Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le +petit croquis de Valmier! + +M. DE VALMIER. + +Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant +souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail! + +LE PÈRE MICHEL. + +Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je +vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je +tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé +à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces +jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs +leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas. + +NOÉMI, _émue_. + +L'entendez-vous, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces +affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie, +après l'amour de Dieu! + +M. DE VALMIER. + +Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel, +permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine. +(_Il veut lui donner un louis._) + +LE PÈRE MICHEL, _refusant_. + +Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le +service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie. + +M. DE VALMIER. + +Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous +remercier de votre obligeance. + +Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya +les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une +profonde émotion. + +Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze +heures passées. + +M. DE VALMIER. + +Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci +à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante. + +On se sépara sur ces bonnes paroles. + + + + +CHAPITRE XXV. + +ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE. + + +L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la +plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier +et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures +mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa +fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs +charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque +chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au +cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et +elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le +préoccupait ainsi. + +«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous +voir aujourd'hui? + +--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant. + +--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez +Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que +vous me voyez. + +MADAME DE VALMIER, _finement_. + +André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville. + +M. DE VALMIER, _riant_. + +Comment cela? + +MADAME DE VALMIER. + +Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé +le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres. + +M. DE VALMIER, _interdit_. + +Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure.... + +NOÉMI. + +Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman, +dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci? + +M. DE VALMIER. + +Oui! qui te l'a appris? + +NOÉMI. + +Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous +le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent! + +MADAME DE VALMIER, _avec reproche_. + +Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si +rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou +des amis intimes. + +M. DE VALMIER. + +Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu +les aimeras beaucoup. + +MADAME DE VALMIER, _riant_. + +S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère +qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils? + +M. DE VALMIER. + +Hum!... M. et Mme Villemor. + +NOÉMI. + +Ont-ils des enfants, papa? + +M. DE VALMIER. + +Oui, un fils et une fille. + +NOÉMI. + +Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien, +cela me fera un charmant voisinage. + +MADAME DE VALMIER. + +Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère +Suzanne. + +M. DE VALMIER. + +Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme +de Morville. + +MADAME DE VALMIER. + +C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes +aussi charmantes. + +M. DE VALMIER, _avec tendresse_. + +J'en connais une qui la vaut bien. + +MADAME DE VALMIER. + +Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.» + +Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation. + +Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme +une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par +l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit +garçon! quelle petite fille! + +On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des +manières aussi ridiculement affectées. + +Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus. +Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables +pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques. + +CONSTANCE, _gracieusement_. + +Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous? + +LA PETITE FILLE, _zézayant_. + +_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous, +mademoiselle? + +[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)] + +CONSTANCE. + +Je m'appelle Constance de Blainval. + +LA PETITE FILLE. + +Votre mère est-elle marquise? + +CONSTANCE. + +Non, elle est comtesse. + +LA PETITE FILLE. + +La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Héloïse de +Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de +_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous +_zouer_ avec la comtesse? + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer +chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps +possible. + +CONSTANCE, _avec orgueil_. + +Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce +qui vous intéresse, monsieur le vicomte. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_. + +Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur? + +JORDAN, _orgueilleusement_. + +Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux +noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son +groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien +avez-vous de voitures? + +JORDAN, _un peu humilié_. + +Deux, une calèche et un coupé. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé, +phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos +voitures? + +JORDAN, _de plus en plus humilié_. + +De chez Lelorieux. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui, +mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il +lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que +j'ai chipés. + +JORDAN. + +On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos +cigares? + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Dans le fumoir de papa, donc. + +Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse +disait à Constance. + +«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants? + +CONSTANCE. + +Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000 +francs, c'est superbe à voir. + +HÉLOISE, _avec dédain_. + +Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000 +écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle +a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le +mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix +incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux +point de Venise de 4,000 écus. + +CONSTANCE, _humiliée_. + +Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi. + +HÉLOISE, _dédaigneusement_. + +Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi +vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_: +il n'y a que ce mot-là de bien porté. + +CONSTANCE. + +Merci, mademoiselle, vous avez raison. + +HÉLOISE. + +_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_: +elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_. +D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle. + +CONSTANCE. + +Avez-vous des frères et soeurs? + +HÉLOISE, _indignée_. + +Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce +serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de +ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!... + +ARMAND, _bas_. + +Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon! + +JACQUES, _bas_. + +Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes +amis, à quoi jouons-nous à présent? + +CONSTANCE, _avec humeur_. + +Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas. + +HÉLOISE. + +Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_ +toilette. + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_. + +Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les +amis des premiers venus, je vous en préviens. + +ARMAND, _avec ironie_. + +Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut! + +LE VICOMTE HÉLIOGABALE. + +Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie. + +ARMAND, _haussant les épaules_. + +Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons +jouer sans elles.» + + + + +CHAPITRE XXVI. + +LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS. + + +Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la +bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite +fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec +précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux. +Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère, +arrêta brusquement ces enfants. + +«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine, +s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres! + +HÉLOISE. + +Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales +petits. + +LE PETIT GARÇON, _rougissant_. + +Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous +ne devez pas craindre de les toucher. + +HÉLOISE, _minaudant_. + +Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se +sauve derrière Héliogabale._) + +HÉLIOGABALE, _avec majesté_. + +Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas +faites pour des gens communs comme vous. + +ARMAND, _indigné_. + +Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à +vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait. + +HÉLIOGABALE. + +Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai +donné la leçon qu'ils méritaient. + +LA PETITE FILLE, _irritée_. + +C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera +peut-être donnée.... + +HÉLIOGABALE, _ricanant_. + +Ah! Ah! je voudrais bien voir cela. + +LE PETIT GARÇON, _avec colère_. + +Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit.... + +LA PETITE FILLE. + +Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont +pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre +défense.» + +Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis, +choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec +Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par +les élégants, était restée près d'Héloïse. + +Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon +coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours +suivants. + +On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat; +aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au +grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle +d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits +par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les +toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se +joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient +orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque +jour de plus en plus. + +Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant, +paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une +petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et +Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce +n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux. + +HÉLOÏSE, _gracieusement_. + +Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur? + +LA PETITE FILLE, _avec hauteur_. + +Je veux savoir avant qui vous êtes. + +HÉLOÏSE, _bas_. + +Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop +_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor. + +LA PETITE FILLE, _riant_. + +Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte? + +Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent +de rire à cette réflexion. + +HÉLOÏSE, _très-rouge_. + +Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle! + +LA PETITE FILLE, _majestueusement_. + +Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq +serviteurs. + +ARMAND, _riant_. + +Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré. + +LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_. + +Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je +ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi? + +HÉLIOGABALE, _honteux_. + +Hélas! je n'en ai que huit! + +JORDAN, _bas_. + +Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le +vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries! + +La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués +par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se +séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants: +«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute +deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi, +ce sera très-intéressant.» + +Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on +obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque: + +Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents; +chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se +retrouva au spectacle. + +Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver +leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les +petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop. +Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries +avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les +enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux +qui étaient venus aux Tuileries le matin. + +Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on +les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent +à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient +devenus rouges et embarrassés. + +LE PETIT GARÇON. + +Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et: +j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège! + +LA PETITE FILLE. + +Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie; +il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres. + +LE PETIT GARÇON. + +Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est +vrai que nous étions richement habillés. + +LA PETITE FILLE. + +Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous +avez insultés. + +[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)] + +LE PETIT GARÇON. + +C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon. + +ARMAND. + +C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces +petits enfants! + +Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les +élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs +de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène. + +Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries: +quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse, +Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins, +abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux +Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine +d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et +grossirent le nombre des enfants raisonnables. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +LA SURPRISE DE M. DE VALMIER. + + +«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après +les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon +aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur +est impossible de nous recevoir ce matin. + +MADAME DE VALMIER, _étonnée_. + +C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais! +cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis! + +NOÉMI. + +Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse +de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée. + +M. DE VALMIER. + +Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies. + +NOÉMI. + +On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa. +(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman? + +MADAME DE VALMIER. + +Je ne sais si cela leur.... + +BAPTISTE, _entrant_. + +Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur. + +MADAME DE VALMIER, _lisant_. + +C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la +matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils +désirent tous que nous y allions. + +NOÉMI, _étonnée_. + +Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents +sont occupés! quelle singulière chose! + +MADAME DE VALMIER. + +Je vais écrire que nous irons.» + +La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de +Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait +reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture +eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en +voiture, Noémi dit a sa mère: + +«Maman, papa prépare notre surprise. + +MADAME DE VALMIER. + +Je le crois aussi. + +NOÉMI, _pensive_. + +Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir +éloignées de la maison aujourd'hui. + +MADAME DE VALMIER, _riant_. + +Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à +l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord +avec ton père. + +NOÉMI. + +C'est cela! ça va être amusant.» + +Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la +tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire +sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher +et paraissait hors de lui. + +Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil +en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec +intention: + +«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?» + +Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde. + +ÉLISABETH. + +Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles. + +ARMAND, _très-agité_. + +Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir? + +NOÉMI, _avec malice_. + +Il me semble qu'il en est bien temps. + +ARMAND, _de plus en plus agité_. + +Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué! + +NOÉMI. + +Qu'est-ce qui serait manqué? + +ÉLISABETH, _précipitamment_. + +Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du +dîner. + +JEANNE, _riant_. + +Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!... + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce que c'est? + +JEANNE. + +Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon +compliment! (_Elle se frotte le bras._) + +ARMAND, _honteux_. + +Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que.... + +NOÉMI. + +Que quoi? + +ARMAND. + +Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit. + +ÉLISABETH, _riant_. + +Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin! + +ARMAND. + +Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes +amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur. + +JACQUES. + +Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur? + +ARMAND. + +Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple. + +ÉLISABETH. + +Plus simple qu'élégant. + +ARMAND. + +C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres. + +La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en +débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures +sonnaient quand Mme de Valmier s'écria: + +«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons. + +NOÉMI. + +Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes +horriblement en retard pour le dîner! + +ARMAND. + +Tant mieux! + +NOÉMI. + +Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit +mourir de faim! + +ARMAND. + +Il n'y songe pas, au... aïe!... + +LES ENFANTS. + +Qu'est-ce que tu as! + +ARMAND. + +C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les +intérêts! (_On rit._) + +JEANNE, _gaiement_. + +Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu +allais.... + +ARMAND. + +Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.» + +Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient +plus intriguées que jamais. + +NOÉMI. + +Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise? + +MADAME DE VALMIER. + +Je ne m'en doute pas du tout! Patience! + +En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser +entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu. + +NOÉMI. + +Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles +ressemblent à ceux de Mme de Morville. + +MADAME DE VALMIER. + +Il y en a des centaines de pareils, mon enfant. + +En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour +baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure +d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée. + +Noémi poussa une exclamation. + +«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle. + +MADAME DE VALMIER. + +Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur +mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi +de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en +retard! + +M. DE VALMIER. + +Tant mieux! + +NOÉMI. + +Là! voilà papa qui dit comme Armand. + +M. DE VALMIER. + +Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses +dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole. + +MADAME DE VALMIER. + +A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.» + +A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en +se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit: + +«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon. + +MADAME DE VALMIER. + +Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli. + +M. DE VALMIER. + +Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous +irions tous leur faire une visite ce soir. + +MADAME DE VALMIER, _étonnée_. + +N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine +installés: notre visite les gênera, je crois. + +M. DE VALMIER. + +Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera +contente de voir ses petits voisins. + +NOÉMI. + +Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et +elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.» + +[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)] + +On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père, +mais elle était visiblement distraite. + +A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos +voisins, Juliette? + +MADAME DE VALMIER. + +Volontiers; viens, Noémi.» + +On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna +et... le père Michel vint ouvrir. + +NOÉMI, _surprise_. + +Vous ici, père Michel, par quel hasard? + +M. DE VALMIER, _souriant_. + +Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos +voisins. Entre au salon, Juliette. + +MADAME DE VALMIER, _entrant_. + +Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle +l'embrasse._) + +NOÉMI, _enchantée_. + +Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà +donc votre surprise, papa? + +MADAME DE VALMIER, _émue_. + +Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta +tendresse pour nous. + +MADAME DE MORVILLE. + +Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas +tout! + +M. DE MORVILLE. + +Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami, +madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère +famille n'est plus dans la gêne. + +IRÈNE. + +Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles, +nous les devons à sa générosité. + +JULIEN. + +Comment jamais reconnaître tant de bienfaits? + +En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant +encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole: + +«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville, +grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à +sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de +banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été +inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à +eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient. +N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si +noblement méritée?» + +De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces +paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant +appartement de leurs amis. + +NOÉMI. + +Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le +prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux +de Mme de Morville? + +MADAME DE VALMIER. + +Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec +Irène était très-naturelle. + +IRÈNE. + +Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand +elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne +pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie.... +(_Elles s'embrassent._) + +M. DE VALMIER. + +Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine +installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est +averti. + +NOÉMI. + +Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup. + +MADAME DE VALMIER. + +Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le +maître d'hôtel. + +On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans +la plus douce, la plus affectueuse intimité. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +LES CONTRASTES. + + +Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce +n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les +toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les +coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de +Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis +vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés +dans leurs malheurs. + +Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie +profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant, +chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains +avec plus d'ardeur que jamais. + +Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les +artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait +gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore +tiré leurs billets. + +ARMAND. + +Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la +chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je +disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis, +je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser +M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._) + +ÉLISABETH, _intriguée_. + +Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu? + +ARMAND. + +Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre +Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me +faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!... +Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, +tenez! (_Il s'essuie les yeux._) + +MADAME DE KERMADIO, _émue_. + +Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là +bien des heureux! + +M. DE KERMADIO, _de même_. + +Nous en sommes vivement reconnaissants! + +ÉLISABETH, _poussant un cri_. + +Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de +gagner.... + +MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_. + +Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._) + + «Mademoiselle, + + + «J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est + acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête + pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me + dit-on. + + «Daignez agréer, etc. + + «LEPEC, _architecte_.» + +M. DE KERMADIO. + +Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher +monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous +pourrons lui laisser accepter.... + +M. DE VALMIER. + +Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants, +monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs +parents. Qu'ils en soient récompensés! + +MADAME DE VALMIER. + +André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous +sommes heureux de vous y aider. + +Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant. + +«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir, +voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis +que notre amitié fit quelque bien. + +ARMAND. + +Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque +rien fait de bon. + +JULIEN. + +Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous +trouver?» + +Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et +l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le +lendemain. + +Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau +monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et +gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et +améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de +faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son +coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour +davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par +Élisabeth, Armand et leurs amis. + +On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans +la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les +enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en +nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient; +Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais +roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases: + +«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette! + +--C'est la reine de Charenton, pour sûr! + +--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là? + +-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie +j'ordonne_! + +--Ah! mais non! ça ne prend pas.... + +--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme +celle-là! + +--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits +idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras! + +--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras! + +--Ça y est!» + +Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses +et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en +chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_ + + V'là la Déesse du Boeuf-Gras, + A la mode, à la mode, + V'là la Déesse du Boeuf-Gras, + A la mode de chez nous. + + Elle a la tête à l'envers, + Pas d'cervelle, pas d'cervelle, + Elle a la tête à l'envers, + A la mode de chez nous. + +ARMAND, _s'élançant_. + +Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons +comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs +parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule. + +UN GAMIN. + +Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire! + +UN AUTRE GAMIN. + +Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux +pas qu'on le contrarie, entends-tu? + +PREMIER GAMIN. + +A cause? C'est l'arche sainte, peut-être? + +DEUXIÈME GAMIN. + +Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not' +loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! +le v'là. + +[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)] + +PREMIER GAMIN, _ému_. + +C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît +(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais +on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres? + +TOUS LES GAMINS. + +Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore! + +DEUXIÈME GAMIN. + +Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades! + +ARMAND, _affectueusement_. + +Merci, mes amis, merci, Théodore. + +THÉODORE. + +Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu +Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous? +en route, mauvaise troupe. + +La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à +tue-tête. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +LES CONTRASTES CONTINUENT. + + +Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient +la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands +cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi +de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en +pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et +s'élança vers elle. + +LA BONNE. + +Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas +suivie pour protéger aussi votre cousine? + +HÉLIOGABALE, _pleurnichant_. + +Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais +mieux rester aux Champs Élysées. + +PREMIER SOLDAT, _arrivant_. + +Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur +du militairrrre frrrrançais. + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Oui, nous vous.... + +PREMIER SOLDAT, _avec solennité_. + +Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi +m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec, +que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous +faire traverser la place Concorde? + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent? + +LE SERGENT. + +Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet; +votre _intempérie_ de langage me choque. + +LA BONNE, _étonnée_. + +Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats? + +HÉLIOGABALE, _grognant_. + +Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une +scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais +peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des +remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner +de l'argent? + +[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).] + +ARMAND, _vivement_. + +C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens. +Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent? + +JULIEN. + +A des soldats français! c'est honteux.... + +JACQUES. + +Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez, +sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries +vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs +camarades. + +PAUL. + +Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch, +voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent, +ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme +vous. + +LE SERGENT, _souriant_. + +A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre +gentil cadeau. + +DEUXIÈME SOLDAT. + +Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je.... + +LE SERGENT, _avec autorité_. + +Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon +ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte. + +Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des +remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle. + +Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à +peu à la recherche de leurs amis. + +HÉLOÏSE, _aigrement_. + +C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé; +elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il +n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont +entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée +_zusqu'ici_, et voilà. + +LIONNETTE, _vivement_. + +Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé +de vous défendre tout le temps. + +HÉLOÏSE, _avec colère_. + +Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est +dégoûtant! + +HERMINIE, _ricanant_. + +Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de +vous.... + +HÉLOÏSE, _de même_. + +Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble! + +CONSTANCE, _tranquillement_. + +C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce +n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous. + +HÉLIOGABALE. + +Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me +mener ici. C'est pas des bons amis, ça! + +JORDAN. + +Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18 +francs de timbres confédérés.... + +JULES. + +Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes.... + +VERVINS. + +Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe, +de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries. + +HÉLIOGABALE. + +Vous êtes des vilains! + +HÉLOÏSE, _à ses amies_. + +Vous êtes des _messantes_! + +Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se +disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas. + +LA BONNE. + +Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en +vont. + +LIONNETTE, _résolûment_. + +Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth, +Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées. +Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui +l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse +de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes! + +ARMAND, _battant des mains_. + +Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause! + +ÉLISABETH, _l'embrassant_. + +Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions +véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie. + +LA BONNE. + +Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent +mieux que les beaux habits. + +Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui +firent les plus tendres caresses. + +Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la +condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin +à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire +commença. + +LE JUGE ÉLISABETH. + +Procureur Armand, qu'avez-vous à dire? + +P. ARMAND. + +Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de +l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour +preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie. + +J. ÉLISABETH. + +C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez. + +T. LIONNETTE. + +Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se +barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que.... + +P. ARMAND, _l'interrompant_. + +Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin. + +LIONNETTE. + +Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de +tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer.... + +ARMAND. + +Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._) + +LIONNETTE. + +Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs, +les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme +absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._) + +ARMAND. + +Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._) +Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple +nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité +et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans +coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous +y gagnerons sous tous les rapports. + +Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge +Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la +condamnation suivante: + +«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du +procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli +par les enfants des Tuileries.» + +Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur +faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à +leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries. + + + + +CONCLUSION. + + +Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien, +Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous +achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent +leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées +par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi +une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur +des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier +Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa +grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit +frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y +plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les +gens du voisinage, pauvres et riches. + +Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et +de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige +l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On +pensa qu'elle ne le refusera pas. + +Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux. +Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier, +grâce à son detestable caractère. + +Héloïse est morte étouffée dans son corset. + +Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos +d'héritages. + +Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu +idiot à force de fumer. + +Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth? +vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés +de mon oubli... Je la réservais pour la fin. + +Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de +dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que +les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la +cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est +Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +Dédicace. A ma fille. +I. L'élégante et l'élégant. +II. Deux petits Bretons. +III. L'accident. +IV. Aux Tuileries. +V. Rendez le bien pour le bien. +VI. Irène et Julien s'amusent. +VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois. +VIII. Les deux clubs. +IX. Une séance du Club «la Charité». +X. Une séance du Club «le Beau monde». +XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth. +XII. Première charade. +XIII. Seconde charade. +XIV. Les amis faux et les amis vrais. +XV. La maladie d'Élisabeth. +XVI. Les recherches d'Armand. +XVII. Chez Irène et Julien. +XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres. +XIX. Les joies de la pauvreté. +XX. Les deux artistes. +XXI. Le changement de Noémie. +XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien. +XXIII. La fille de Mme de Marville. +XXIV. La fête de M. de Valmier. +XXV. On entrevoit une grande surprise. +XXVI. Les élégants sont attrapés! +XXVII. La surprise de M. de Valmier. +XXVIII. Les contrastes. +XXIX. Les contrastes continuent. +Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by +Olga, Vicomtesse de Pitray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + +***** This file should be named 26091-8.txt or 26091-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26091/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26091-8.zip b/26091-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7bc9886 --- /dev/null +++ b/26091-8.zip diff --git a/26091-h.zip b/26091-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..67cd693 --- /dev/null +++ b/26091-h.zip diff --git a/26091-h/26091-h.htm b/26091-h/26091-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d70e044 --- /dev/null +++ b/26091-h/26091-h.htm @@ -0,0 +1,11835 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Les enfants des Tuileries, par Vicomtesse de Pitray</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les enfants des Tuileries + +Author: Olga, Vicomtesse de Pitray + +Illustrator: E. Bayard + +Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<h5>BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</h5> + +<h2>LES ENFANTS</h2> + +<h1>DES TUILERIES</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>MME LA VICOMTESSE DE PITRAY</h3> + +<h4>NÉE DE SÉGUR</h4> + +<h4>ouvrage illustré</h4> + +<h3>DE 29 VIGNETTES SUR BOIS</h3> + +<h5>PAR É. BAYARD</h5> + +<h3>NEUVIÈME ÉDITION</h3> + +<hr class="short"> + +<p class="mid">PARIS</p> + +<p class="mid">LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br> + +79, <i>BOULEVARD SAINT-GERMAIN</i>, 79</p> + +<hr class="short"> + +<h4>1903</h4> + +<p class="mid">Droits de propriété et de traduction réservés</p> + +<br><br> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> +<br> +<p>PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</p> +<br> +<p>Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec +57 vignettes par H. Castelli.</p> +<br> +<p>Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec +78 gravures d'après A. Marie.</p> +<br> +<p>Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par +Riou.</p> +<br> +<p><i>Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25</i></p> +</div></div> +<a name="p0" id="p0"></a> +<br><br> + +<p>A MA FILLE</p> + +<p>JEANNE DE PITRAY</p> + +<p>Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde +toujours ta charmante simplicité, ton coeur excellent, +afin de devenir une Élisabeth, une Irène, une Noémi: +le bon Dieu te préservera, je l'espère, de ressembler, +même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une +Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime +et te bénit de tout son coeur.</p> + +<p>Ta mère,</p> + +<p>Vicomtesse DE PITRAY,<br> + +Née de SÉGUR.</p> + +<p>Livet, 14 mai 1856.</p> +<br><br> + +<h2>LES ENFANTS<br> + +DES TUILERIES.</h2> +<a name="p1" id="p1"></a> +<br><hr><br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.</h4> + +<p>Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! +toujours de la verdure, des animaux, et pas moyen +de faire de la toilette! personne pour vous regarder! +Aussi mes jolies robes se fanent dans +l'armoire! jusqu'à ma pauvre poupée qui est +condamnée comme moi... aaaah! à porter des +robes de toile... oh! mes chères Tuileries, quand +vous reverrai-je?</p> + +<p>Tel était le monologue qu'Irène de Morville se +débitait à demi-voix, par une belle matinée d'automne: +assise auprès de la fenêtre, elle regardait +d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à +sa vue. Ni les pelouses vertes, ni les corbeilles +remplies de fleurs, ni même le petit bateau qui se +balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne +parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les +yeux avec humeur sur une robe de velours bleu +appartenant à sa poupée, et qui était étalée sur +ses genoux.</p> + +<p>Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle +quand, au milieu d'un <i>aaah!</i> formidable, une +porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa +chaise et pousser un cri de frayeur.</p> + +<p>«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? +que c'est sot d'entrer ici comme un ouragan! que +c'est bête!</p> + +<p>--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; +je t'apporte une bonne nouvelle, devine un peu.»</p> + +<p>Irène bondit de sa chaise.</p> + +<p>«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant +des mains: à tes yeux brillants de joie, je vois +que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?</p> + +<p>--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc +reprendre ma bonne, ma charmante vie de Paris! +Oh! ma chère poupée, nous allons aller à l'Éclair +pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous +ferons bien belles pour faire enrager toutes nos +amies!</p> + +<p>--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les +mains, vais-je m'en donner à la Bourse des Timbres! +Jordan, Vervins et moi, nous allons faire +marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de +petits garçons qui aiment mieux jouer aux barres. +Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon marché +ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, +voilà un meilleur passe-temps pour des garçons +sérieux et intelligents comme nous.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est si amusant de se promener aux Tuileries, +en élégante, et d'entendre dire: «Quelle gentille +enfant! qu'elle est bien mise! quelle jolie tournure!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant +des timbres communs, qu'on leur fait payer très-cher, +et puis de se promener devant tout le monde +avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! +Où l'as-tu pris?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont +donné. Je le cache pour qu'on ne se moque pas +de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens, regarde, +n'est-ce pas qu'il est joli? (<i>Il le montre à sa +soeur.</i>)</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu +pour voir à travers? Il me semble (<i>elle regarde +dedans</i>) que ça rapetisse affreusement tous les +objets.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours +eu des yeux excellents, mon cher; hier encore +tu voyais sur la colline les ailes des moulins +à vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues +d'ici.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>avec humeur.</i></p> + +<p>Ce n'est pas une raison: (<i>Irène rit toujours</i>) finis +donc, toi, tu m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, +je vais te prouver que je suis myope!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec ironie.</i></p> + +<p>Cela me fera plaisir!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>gravement.</i></p> + +<p>Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, +là-bas?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oui: après?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»</p> + +<p>Irène se remit à rire de plus belle en se moquant +de son frère: Julien allait se fâcher sérieusement +quand ils virent entrer les enfants du jardinier.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<h5>«Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)</h5> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce +que vous voulez?</p> + +<p class="mid">LÉONORE.</p> + +<p>Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir +ce bouquet et vous dire combien nous sommes +fâchés d'apprendre que vous allez bientôt +partir.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Merci. (<i>Elle prend le bouquet et le jette en poussant +un cri.</i>) Dieu! quelle horreur! quelle infamie!</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Une chenille.... une atroce, une monstrueuse +chenille! pouah! (<i>Elle fait des mines.</i>) J'ai cru que +j'allais me trouver mal! je frissonne à l'idée seule +d'avoir pu toucher cette ignoble bête!</p> + +<p class="mid">LÉONORE, <i>interdite.</i></p> + +<p>Je suis bien fâchée, mamzelle....</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi +à faire les malles de ma poupée. Veux-tu?</p> + +<p class="mid">LÉONORE.</p> + +<p>Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>riant.</i></p> + +<p>Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a +plus que des vieilleries: elle a grand besoin de +se remonter chez Béreux.</p> + +<p class="mid">LÉONORE.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est sa couturière, ma chère amie.</p> + +<p class="mid">LÉONORE, <i>avec stupeur</i>.</p> + +<p>Mamzelle vot' poupée a une couturière?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! +Tu ne peux pas te figurer comme c'est cher +à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà son +coffre à bijoux.</p> + +<p class="mid">LÉONORE, <i>saisie</i>.</p> + +<p>Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...</p> + +<p>Les deux petites filles continuèrent, l'une +à étaler orgueilleusement les richesses de sa +poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à +tout admirer; pendant ce temps, Julien causait +avec Amable et lui disait d'un air de protection:</p> + +<p>«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, +toi! moi, je ne peux pas la supporter; c'est si +triste! toujours être seul.</p> + +<p>--Et monsieur votre père? Et madame votre +mère? Et mamzelle Irène? disait Amable, c'est +une bonne et belle société, monsieur Julien: elle +devrait vous faire bien plaisir!</p> + +<p>--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec +importance, nous avons des occupations qui ne +nous permettent pas de nous voir souvent. Papa +est sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. +Maman a des visites ou fait des visites. +Quand nous les voyons, ils sont très-bons et très-affectueux, +mais nous les voyons très-peu. C'est +donc seulement à Paris que nous menons une vie +agréable.</p> + +<p class="mid">AMABLE.</p> + +<p>Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: +ça doit vous désennuyer ici, monsieur Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Irène? joliment! elle passe ses récréations à +s'habiller, se déshabiller, se rhabiller, s'attifer de +trente-six façons différentes. Quand ce n'est pas +elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie ressource +que la société d'Irène!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>s'approchant</i>.</p> + +<p>Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, +évidemment! on dirait que tu es une perfection, +toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui +pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de +chasse, et qui ne sais que te pavaner! moi, au +moins, je m'amuse avec ma poupée....</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Je te conseille de me dire cela, toi qui passes +ta vie à faire la roue....»</p> + +<p>Les enfants du jardinier s'échappèrent de la +chambre pendant qu'Irène et Julien, rouges et +furieux, se disaient des choses de plus en plus +désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort +en colère; l'une continua à faire les malles de +sa poupée, l'autre alla visiter sa collection de +timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter +une chaîne de montre; cette chaîne était +l'objet de tous ses désirs.</p> + +<p>Irène avait douze ans et Julien treize ans et +demi; leur père était agent de change: leur séjour +annuel à Paris développait chaque jour davantage +en eux les défauts dont la vanité était le +principe. Leur mère était bonne et tendre, mais +malheureusement, entraînée dans le tourbillon +du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de +Morville, leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il +les aimât très-sincèrement; ses nombreuses +affaires le retenaient loin de sa famille, et c'est +à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme +une heure chaque jour.</p> + +<p>Le lendemain de leur dispute, le frère et la +soeur se réconcilièrent d'un commun accord; la +mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre +un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, +et la rancune de Julien s'était évanouie à propos +d'une exclamation d'Irène sur une cravate +rose.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, +tu sais?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager +avec Élisabeth et Armand de Kermadio.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio +voulait aller à Paris vers le 15 novembre. +Ainsi tu vois....</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, +cet Armand. Jouer, toujours jouer, c'est ennuyeux, +et il ne sort pas de là; on ne peut pas causer sérieusement +avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance +honteuse sur les timbres, et il hausse les +épaules quand on parle de tailleur.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle +ne savait pas ce que c'était que Béreux et qu'elle +n'avait jamais été à l'Éclair!...</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Oh!... elle est digne de son frère.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne +fille!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Toujours de bonne humeur.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et très-complaisante.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera +très-ennuyeux de les voir aux Tuileries, s'ils +n'ont pas bon genre comme nous!</p> + +<p>La conversation en resta là. Le lendemain, +M. et Mme de Morville quittèrent le château avec +Irène et Julien. Les gens attachés à la maison les +laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à +peine leurs maîtres, et les enfants avaient toujours +un air dédaigneux ou ennuyé qui choquait +ces braves gens.</p> + +<p>Léonore et Amable se remirent donc gaiement +au travail en se félicitant de voir partir les poupées, +les lorgnons et les propriétaires de ces charmants +objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment +installés dans la calèche qui les emportait +vers le chemin de fer, prenaient des poses gracieuses +et préludaient ainsi avec bonheur aux +joies qui les attendaient à Paris et en particulier +aux Tuileries. Laissons-les à leurs occupations et +à leurs pensées frivoles pour faire connaissance +avec les petits de Kermadio.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p2" id="p2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>DEUX PETITS BRETONS.</h4> + +<p>«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, +reposez-vous donc un peu: vous savez bien que +je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous +vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien +mieux faire notre promenade accoutumée.</p> + +<p>--Oh! chère mademoiselle, encore un quart +d'heure, répondit Élisabeth, d'un ton suppliant. +C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir, +que je me dépêche....</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER, souriant.</p> + +<p>Voilà qui est curieux, par exemple!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement +la camisole qu'il m'eût fallu donner à Marthe +sans être faite, et elle ne s'en serait jamais +tirée, bien sûr.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Ah! comme l'ambition vient....</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes +aimable de m'aider dans cette bonne oeuvre!»</p> + +<p>Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa +tendrement pour toute réponse.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>entrant</i>.</p> + +<p>«Ah! ah! on s'embrasse ici?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Pourquoi pas, quand on s'aime.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce +qu'il y a, Armand?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>soupirant</i>.</p> + +<p>Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»</p> + +<p>Élisabeth échangea avec son institutrice un regard +désolé.</p> + +<p>«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est +tôt! Grand'mère ne revient à Paris que pour Noël: +mes cousins de Marsy, de même. Nous serons +donc seuls à Paris, jusque-là?</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Que voulez-vous, chère petite! votre père a +évidemment un besoin sérieux d'y retourner; +nous avons, comme consolation, la perspective +de visiter les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, +magnifiques.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme +Élisabeth: j'aimerais mieux rester encore ici très-longtemps. +C'est si amusant, la campagne! Je viens +à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais +y récolter moi-même les salades d'hiver, +et puis voilà mes autres projets dans l'eau.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre +ami?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire +une pêche de beaux coquillages pour augmenter +ta collection, et enfin, organiser ma bande d'enfants +bûcherons.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous +dire, Armand?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Il y a une masse de bois mort dans la forêt de +papa, mademoiselle, et j'ai obtenu de lui que +Daniel apprît à tous les enfants du village à bien +faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer +tous sans dépenser un sou, et ça nettoiera les +bois de papa.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p> + +<p>«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée +que tu as eue là.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Elle est bien simple! mais je me réjouissais de +les aider, et cela me fait de la peine de ne pas +voir Daniel instruire son «régiment» comme il +l'appelle déjà.</p> + +<p>--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: +j'espérais faire la semaine prochaine les +habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à peine +le temps de faire ceux de la petite Marthe.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache +pas coudre! j'aurais travaillé aujourd'hui et demain +avec toi!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Merci, Armand, tu es bon....</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui +l'aime tendrement: ce quelqu'un a pris, sans en +rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et (<i>elle +ouvre une armoire</i>) elle a fait les vêtements d'hiver.»</p> + +<p>Élisabeth sauta au cou de son institutrice et +l'embrassa avec effusion.</p> + +<p>«C'est donc pour cela que vous vous en alliez +de si bonne heure tous les soirs, dit-elle. Oh! +bonne mademoiselle, que je vous aime, que je +vous aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu +bientôt pour te promener?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Oui, tout de suite (<i>riant</i>), Julien.</p> + +<p>--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, +joyeusement.</p> + +<p>--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais +trompé; je pensais, je ne sais pourquoi, aux petits +de Morville.</p> + +<p>--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de +cette plaisanterie d'Élisabeth, Armand? dit alors +Mlle Heiger.</p> + +<p>--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît +pas... beaucoup, mademoiselle,» répondit Armand +en hésitant.</p> + +<p>Mlle Heiger se mit à rire.</p> + +<p>«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre +Armand, dit-elle.</p> + +<p>--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai +eu tort, en effet, de plaisanter ainsi; mais franchement +Julien est insupportable et je conçois +qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.--Je +n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, +rassembler à Irène.</p> + +<p>--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, +et Julien, mon cher Armand, est très-bien.</p> + +<p>--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua +Armand avec vivacité; mais il est toujours occupé +de sa personne, de sa toilette, de ses amis élégants, +de son lorgnon, de ses timbres, de....</p> + +<p>--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de +charité, Armand!</p> + +<p>--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu +de ne pas être jolie comme Irène; cela dispose +trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe +occupent moins....</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER, <i>riant</i></p> + +<p>Et cela vaut mieux.</p> + +<p>--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant +dans la salle d'études; ne nous promenons-nous +pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout +cas, mes enfants, car on sait déjà dans le village +que nous partons bientôt; tous nos pauvres protégés +sont venus pour vous faire leurs adieux, et +vous dire combien ils regrettent de vous voir +quitter sitôt la campagne.»</p> + +<p>On descendit dans la cour et les enfants se virent +entourés par une foule d'ouvriers accompagnés +de leur famille. Plusieurs de ces bonnes gens +avaient les larmes aux yeux.</p> + +<p>«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.</p> + +<p>--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait +un autre.</p> + +<p>--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre +commission, s'écriait un petit garçon.... Je serai +si content si je peux trouver ce qui vous fera +plaisir!--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne +femme, mon casaquin va à souhait; vous êtes +tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une +ingrate, allez!--Vous reviendrez vite, n'est-ce +pas? s'écriait une petite fille.</p> + +<p>--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps +nous dure joliment sans vous!</p> + +<p>--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque +Kermadio est vide, le village est comme un corps +sans âme....</p> + +<p>--Merci, merci! disaient les enfants et leur +mère; soyez tranquilles, mes bons amis, nous serons +de retour ici le plus tôt possible.»</p> + +<p>M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce +figure était souriante, et il serrait cordialement +les mains des rudes travailleurs qui s'empressaient +au-devant de lui.</p> + +<p>«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, +nous reviendrons dans quelques mois, car Kermadio +est notre résidence favorite; nous vous aimons +tous bien sincèrement et c'est une joie pour +nous que d'être vos voisins et vos amis.»</p> + +<p>Un cri général s'éleva:</p> + +<p>«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!</p> + +<p>--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne +femme: ils savent déjà faire le bien comme leurs +parents.</p> + +<p>--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas +de cela, mère Yvonne.</p> + +<p>--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! +faut-il pas que la reconnaissance m'étouffe?</p> + +<p>--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: +mais pour quelques petits services rendus, il ne +faut pas se croire....</p> + +<p>--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère +Dame du bon Dieu! peut-on, à ce point, oublier +ses bienfaits! Était-ce un <i>petit</i> service que d'avoir +réparé ma pauv' chaumière, hein?</p> + +<p>--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit +M. de Kermadio, en souriant.</p> + +<p>--Bon, et d'un! était-ce un <i>petit</i> service que +d'avoir acheté ma vache malade et de m'en avoir +rendu une autre, belle et bien portante; ma pauvre +vieille vache a crevé chez vous quarante-huit +heures après son arrivée, tandis que la vôtre me +donne ses huit livres de beurre la semaine; hein! +en v'là t'il un, de <i>petit</i> service?</p> + +<p>--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de +causer du passé, suivez donc Élisabeth qui vous +fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<h5>«Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)</h5> + +<p>Mère Yvonne obéit en grommelant: «<i>Petits</i> +services! Bons saints du Paradis, ils ne m'empêcheront +pas de dire ce que je pense, ah! mais +non, da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais +peut-être pour aimer et vénérer ces bons +coeurs-là....»</p> + +<p>Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à +peu la foule se dispersa, après avoir pris affectueusement +congé des châtelains de Kermadio. +On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux +attachement, et les bons Bretons exprimaient avec +effusion leurs regrets du départ, leurs espérances +d'un prompt retour.</p> + +<p>La famille fit en silence sa promenade accoutumée: +chacun regrettait cette belle et paisible +campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La +mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait +entendre son doux et incessant murmure: les +grands chênes laissaient pendre leurs branches +énormes jusque dans les flots et l'on respirait +avec délices la brise du soir.</p> + +<p>«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand +à demi-voix.</p> + +<p>--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous +y verrons bientôt toute notre chère famille réunie, +et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!</p> + +<p>--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! +Cette chère grand'mère! quelle joie de la revoir!</p> + +<p>--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis +enchanté. Jacques et Paul sont comme nous, du +reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent +avant tout rejoindre grand'mère!</p> + +<p>--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: +qui est-ce qui ne l'aimerait pas cette bonne +grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si +complaisante, si indulgente, si....»</p> + +<p>Tout le monde riait en entendant Élisabeth +parler avec son animation ordinaire, animation +tellement augmentée par son émotion que la respiration +lui manqua tout à coup.</p> + +<p>«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que +si votre grand'mère ne vous aimait pas, Élisabeth, +elle vous ferait un vif chagrin.</p> + +<p>--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime +joliment Élisabeth, allez, mademoiselle!</p> + +<p>--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.</p> + +<p>--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle +a raison; tu vaux mieux que moi.</p> + +<p>--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.</p> + +<p>--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des +efforts pour me corriger, sois tranquille. Tiens, +je fais rire papa! C'est vrai pourtant ce que je dis +là, papa; je deviendrai meilleur.</p> + +<p>--Tu prends là une excellente résolution, cher +enfant,» répliqua M. de Kermadio, en serrant la +main de son fils.</p> + +<p>La promenade achevée, chacun alla faire ses +préparatifs de départ. Les deux dernières soirées +s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de Kermadio, +Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des +vêtements pour les pauvres, tandis qu'on causait +gaiement; une partie des veillées se passèrent à +écouter une lecture amusante et instructive faite +par M. de Kermadio, qui avait un rare talent de +lecteur. Armand, lui, faisait des filets à poisson +ou dessinait.</p> + +<p>Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur +gros, quittèrent Kermadio et prirent le chemin +de fer, ne pensant guère qu'ils allaient retrouver +en route leurs brillants et vaniteux amis.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p> +<a name="p3" id="p3"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>L'ACCIDENT.</h4> + +<p>«Mantes, sept minutes d'arrêt....</p> + +<p>--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins +pas trop encombré, dit Mme de Morville à son +mari....</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous +voyagez en famille, n'est-ce pas?</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p> + +<p>Oui, nous sommes tous dans ce wagon.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: +nous allons faire route ensemble, si vous le permettez.</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p> + +<p>Mais comment donc! nous en serons ravis!»</p> + +<p>Et la famille de Morville vint s'installer avec la +famille de Kermadio. Élisabeth fit une petite +moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du wagon +et chercher une place ailleurs. On échangea +des bonjours; puis la conversation s'engagea entre +les enfants tandis que les parents causaient +de leur côté.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de +quitter enfin ces maudites campagnes?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis +désolé de revenir sitôt à Paris.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, +malheureux! Vous appelez ça, tôt?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Certainement! j'avais encore mille choses à +faire à la campagne, et toutes si amusantes!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Lesquelles donc?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; +faire des piéges à loups; aider les pauvres +enfants à faire leur provision de bois mort +pour l'hiver, aller chercher des coquilla....</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>l'interrompant</i>.</p> + +<p>Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user +une masse de gants à faire toutes ces sales besognes?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p> + +<p>Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si +j'avais la bêtise d'en mettre!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>avec dédain</i>.</p> + +<p>Ce sont des travaux de paysan que vous faites, +alors?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p> + +<p>De paysan comme de grand seigneur. Tous les +enfants de mon âge s'amusent à cela, et ils ont +bien raison.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>avec orgueil</i>.</p> + +<p>Pas les enfants comme il faut, mon cher.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ces enfants-là, tout comme les autres: quand +Jacques et Paul sont venus à Kermadio, ils ont +fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient +aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient +aux miennes.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>C'est possible, mais c'est bien drôle!</p> + +<p>Pendant que les deux petits garçons causaient +ainsi, Irène disait à Élisabeth: «Quelle toilette +mettrez-vous cet hiver?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Maman ne s'en est pas encore occupée, et je +n'ai pas songé à le lui demander.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>surprise</i>.</p> + +<p>En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je +veux avoir pour moi et pour ma poupée.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Ce n'est pas une grande affaire que de se dire +qu'on aura deux robes, l'une pour tous les jours +en mérinos ou en drap, l'autre pour les dimanches, +en popeline ou en alpaga.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes +me suffiraient? mais j'aurais l'air d'une pauvresse!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant +je ne me considère pas du tout comme une +pauvresse!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec importance</i>.</p> + +<p>Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est +moi qui ai inventé les garnitures de mes toilettes.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Vous avez des robes garnies? des jupes toutes +simples sont bien plus commodes pour jouer.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, +ma chère, aux Tuileries! songez donc qu'il y a +un monde fou!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? +Merci pour Armand et moi qui y allons toujours.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai +en jolies toilettes: robe de faye....</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est que ça, de la <i>faye</i>?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la +soie, ma chère, de la soie magnifique, d'un grain +tout particulier.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Comment des grains? Ah! que ça doit être +drôle!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire +que c'est une étoffe de choix.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère +en toilettes, je laisse maman s'en occuper pour +moi.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Vous avez bien tort! je reprends:</p> + +<p>Robe de faye bleu de France avec dentelles de +Cluny, blanches, sur toutes les coutures; robe de +velours vert, garnie de grèbe avec casaque pareille, +garnie de même.</p> + +<p>Robe de satin gris avec brandebourgs de velours +vert et épaulettes noires.</p> + +<p>Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris +chiné, en biais, et gilet gladiateur gris chiné, à +manches.</p> + +<p>Robe de....</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! +et des robes simples pour les Tuileries?</p> + +<p class="mid">IRÈNE</p> + +<p>Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH</p> + +<p>Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles +choses?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer +mes belles affaires; certes non, je ne jouerai +pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera +aussi bien mise que moi.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p> + +<p>J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, +parlent, rient et sont très-gentilles.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait +aller! qui est-ce qui vous les a données?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>C'est le bon Dieu.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous +donne des poupées?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Il me donne mieux que des poupées, puisque +celles dont je vous parle et que j'appelle en riant +mes poupées, sont des enfants pauvres.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... +Ah! mon Dieu! mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a? +(<i>criant</i>) au secours, je suis morte!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>de même</i>.</p> + +<p>Miséricorde, je suis perdu...»</p> + +<p>Le train venait de dérailler violemment et plusieurs +wagons, parmi lesquels se trouvait celui +contenant nos petits voyageurs, venaient de verser. +Élisabeth et Armand ne criaient pas comme +les petits de Morville; leur première idée avait +été de rassurer leurs parents qui craignaient +pour eux.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon +sang doit couler... quel malheur! (<i>Elle sanglote.</i>)</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. +Quel malheur!</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et +ne dites pas de ces sottises-là!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>pleurnichant</i>.</p> + +<p>Je ne sais par où sortir! nous sommes sens +dessus dessous!</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Suis-moi, mon enfant. (<i>Elle sort péniblement par +la portière.</i>) Tu peux bien passer par où j'ai passé +moi-même, je pense.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>grimpant</i>.</p> + +<p>Ah là! là! que c'est difficile!</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>agacé</i>.</p> + +<p>Ne crie pas tant: va toujours.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens +de me couper la main à la glace. Que je souffre, +que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, +mon pauvre sang coule! au secours!»</p> + +<p>Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle +tomba en pâmoison dans les bras de sa mère +éperdue.</p> + +<p>Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait +sortir du wagon sa femme et ses enfants, et hissa +Julien, qui se montrait gauche et grognon.</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>effrayée</i>.</p> + +<p>Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as +au front? cela doit te faire grand mal!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous +en tourmentez pas.</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO, <i>inquiet</i>.</p> + +<p>Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>sans l'écouter.</i></p> + +<p>Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel +bonheur! la voilà qui arrive! elle n'a rien, grâce +au ciel. (<i>Elle se jette dans ses bras.</i>)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<h5>Elle tomba en pâmoison. (Page 36).</h5> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Quelle joie de nous retrouver tous sains et +sauf! (<i>Avec terreur.</i>) Ah!</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>effrayée</i>.</p> + +<p>Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! +madame, regardez, quelle affreuse plaie au bras! +comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de +verre qui sont dans la plaie....</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez +pas maman, je vous en prie: en tombant la glace +s'est brisée sous mon bras.</p> + +<p>--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu +es blessée, mon enfant!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce +qu'ont les autres.</p> + +<p>Sa mère et son institutrice se regardaient avec +émotion, tout en pansant avec soin le bras de +cette courageuse enfant.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>tristement</i>.</p> + +<p>Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la +blessure d'Élisabeth, ta frayeur à son courage, et +dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être +aussi fière de sa fille que je le suis peu de la +mienne.</p> + +<p>Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte +de la blessure d'Élisabeth: elle répondit +à demi-voix:</p> + +<p>«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de +plus que moi.»</p> + +<p>Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. +Élisabeth, une fois pansée, avait pris un petit +carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à Irène.</p> + +<p>«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez +cela sur votre coupure, ça empêchera l'air de l'envenimer +davantage.</p> + +<p>--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit +Irène émue, en l'embrassant: vous êtes bien +aimable de songer à moi dans un pareil moment.»</p> + +<p>On venait de relever les wagons, qui n'étaient +qu'à demi renversés sur un talus; les voyageurs +aidaient de très-bonne grâce les employés du chemin +de fer, afin de pouvoir faire repartir le train +avec une locomotive de rechange qui venait d'arriver.</p> + +<p>Armand, sans penser à sa meurtrissure au +front, aidait de tout son coeur avec son père. +Quand il s'agit de relever les wagons, il donna +l'idée de mouiller les cordes avec lesquelles on +tirait les voitures, afin qu'elles eussent plus de +solidité.</p> + +<p>«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.</p> + +<p>--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une +voix larmoyante; je n'en peux plus, papa! (Il se +disait à part lui: Comme Armand est sale, je +serais comme lui si j'aidais aussi.)</p> + +<p>--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton +ami devrait t'encourager, au contraire! Il a le +même âge que toi, et vois comme il nous aide!</p> + +<p>--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit +monsieur-là a déjà un solide poignet et une +rude intelligence: avec ça, serviable et gai. Son +père doit être fier de lui!»</p> + +<p>Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à +la joie générale. On remonta dans le train, et les +deux familles, arrivées à Paris, se séparèrent en +se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux +d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité +de coeur, de courage et d'intelligence que +venaient de montrer les petits de Kermadio.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p> +<a name="p4" id="p4"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>AUX TUILERIES.</h4> + +<p>«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?</p> + +<p>--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! +mon chignon penche trop à gauche. Qu'il +est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir fait +à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. +Les coques de celui-ci sont trop sérieuses, +trop lourdes pour ma figure. Mes gants, Zélie; +non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, +ceux-là; dépêchez-vous donc, vous êtes d'une +lenteur qui me porte sur les nerfs.»</p> + +<p>Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis +jeta un regard triomphant sur l'armoire à glace +qui lui montrait sa petite personne tout entière.</p> + +<p>Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et +casaque pareille à la toque, gants gris, bottes vernies +à glands d'or, manchon de grèbe, telle était +la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure +des plus savantes, compliquée de cet énorme chignon +à coques bouffantes qu'elle trouvait trop +<i>sérieux</i>. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce +et la naïveté de son âge: elle paraissait si peu +naturelle et même si ridicule, que Zélie ne put +s'empêcher de marmotter entre ses dents:</p> + +<p>«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer +en chiens fous!»</p> + +<p>Au même instant, Julien fit son entrée dans la +chambre. Il était aussi pimpant que sa soeur, et +jouait négligemment avec son fameux lorgnon.</p> + +<p>«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route +pour les Tuileries; j'ai des rendez-vous d'affaires, +et mes acheteurs de timbres doivent s'impatienter.</p> + +<p>--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons +maintenant,» dit Irène, se regardant une dernière +fois avec complaisance dans la glace.</p> + +<p>En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait +son frère et se dirigea avec lui vers ces chères +Tuileries, où leur vanité devait être satisfaite. +Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent: +leurs riches toilettes, leurs charmantes +figures, leurs tournures élégantes firent sensation. +Julien, que ce succès évident gonflait d'orgueil, +se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, +tandis qu'Irène allait échanger des poignées de +main et de gracieuses révérences avec quelques +élégantes qui l'accueillirent avec empressement, +quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Bonjour, Jordan; où est votre frère?</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Chut! il fait une rafle de timbre <i>Guatemala</i> à un +petit imbécile qui n'en connaît pas la valeur. Le +voyez-vous en conférence là-bas?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Bravo! part à trois, n'est-ce pas?</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui +qui veulent faire les fendants; il s'agit +de leur colloquer tous nos fonds de magasin. +Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez +comme pas un.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Compris! (<i>Il s'approche des arrivants.</i>) Bonjour, +messieurs; vous me voyez ravi: je viens de recevoir +quelques timbres allemands fort rares. Voulez-vous +les voir?</p> + +<p>--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent +les pauvres innocents.</p> + +<p>Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album +rempli de timbres de toute espèce.</p> + +<p>«Voilà, dit-il.</p> + +<p class="mid">UN PETIT GARÇON.</p> + +<p>C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en +céder deux ou trois?</p> + +<p class="mid">LES AUTRES.</p> + +<p>A nous aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>feignant d'hésiter</i>.</p> + +<p>C'est que... ça ne peut être acheté que par des +gens très-riches, vu qu'ils sont très-chers.</p> + +<p class="mid">UN PETIT GARÇON.</p> + +<p>Ça nous va; nous avons de l'argent.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de +la folie d'en prendre plus d'un.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>avec orgueil</i>.</p> + +<p>J'en prends trois! (<i>Il paye Julien.</i>)</p> + +<p class="mid">LES AUTRES.</p> + +<p class="mid">Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai +d'autres à votre disposition.»</p> + +<p>Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à +tout le monde leurs acquisitions.</p> + +<p>«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça +lestement?</p> + +<p>--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous +avez le génie des affaires. Ah! voilà Jules qui arrive. +Eh bien, ces Guatemalas?</p> + +<p>--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant +son carnet.</p> + +<p>--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel +trésor! Et combien avez-vous payé ça, Jules?</p> + +<p>--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.</p> + +<p>--Seize francs? dit Jordan.</p> + +<p>--Moins.</p> + +<p>--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé +ça contre des français!...</p> + +<p>--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. +Jordan et Julien éclatèrent de rire.</p> + +<p>«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua +Jules avec orgueil. Je le voyais compter ses guatemalas +quand je l'aborde tout à coup, et je lui +dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?</p> + +<p>--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Rares, ces timbres-là? pas le moins du +monde.</p> + +<p>--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?</p> + +<p>--Je ne pense pas.</p> + +<p>(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en +m'entendant.)</p> + +<p>--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela +dans votre bourse pour faire si triste mine?</p> + +<p>--Oui, répondit-il piteusement.</p> + +<p>--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, +par-dessus le marché. Donnez-moi ces saletés-là, +je vous offre en échange des timbres français tout +neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»</p> + +<p>Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange +et voilà.</p> + +<p>Jordan et Julien riaient comme des fous à ce +récit.</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, +Vervins.</p> + +<p>Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il +venait de faire. Laissons-les à leur conversation +et allons retrouver Irène et ses amies.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont +pas ensemble: ça jure trop, ces couleurs-là; +demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour, +ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu +as là.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par +exemple, ta poupée est la reine des Tuileries aujourd'hui! +l'amour de costume! C'est de chez Béreux?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Je prends tout chez elle, tu sais.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous +allez bien?</p> + +<p>Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses +amies, mais elles se reculèrent vivement.</p> + +<p>«Prends garde à mon rouge! dit Constance.</p> + +<p>--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.</p> + +<p>--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je +n'avais pas va que vous étiez peintes.</p> + +<p>--Peinte toi-même, dit Constance avec colère +pour un peu de rouge, faut-il crier des choses pareilles!</p> + +<p>--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta +Herminie, ce n'est pas la peine de s'étonner.</p> + +<p>--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance</p> + +<p>--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! +N'est-ce pas, Irène?</p> + +<p>--Certainement, répondit cette dernière, et pas +plus tard que demain, je ferai comme vous.</p> + +<p>--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me +faire embrasser par maman.»</p> + +<p>Constance et Herminie éclatèrent de rire.</p> + +<p>«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.</p> + +<p>--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres +n'en font-elles pas autant?»</p> + +<p>Constance secoua la tête.</p> + +<p>«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, +dit-elle.</p> + +<p>.... Bonjour, maman.</p> + +<p>--Bonjour, petite.</p> + +<p>--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... +Et voilà.</p> + +<p>--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant +les mains.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Elle n'y pense jamais.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ça doit te faire beaucoup de peine?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec insouciance</i>.</p> + +<p>Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, +et qui chante très-bien, malheureusement pour +moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou chanter +dans le monde, elle passe tout son temps à étudier +sans jamais s'occuper de moi. Je vais au cours +avec ma bonne, mais dans les moments où je suis +seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la +mort.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle +a toujours l'air distrait, alors ça ne me fait pas +plaisir. Ah! bah! parlons d'autre chose; voulez-vous +faire faire des visites par nos poupées, ce +sera amusant et cela ne nous chiffonnera pas.</p> + +<p class="mid">LES PETITES FILES.</p> + +<p>C'est cela! c'est une bonne idée!»</p> + +<p>Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent +bientôt absorbées par le plaisir de faire parler et +saluer leurs poupées.</p> + +<p>Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers +les Tuileries, Élisabeth et Armand se préparaient +aussi à s'y rendre.</p> + +<p>«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant +son chapeau.</p> + +<p>--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma +poupée et je suis à toi.</p> + +<p>--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant +la figure fanée et les vêtements modestes +de la poupée.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. +Anna, voulez-vous venir, je vous en prie, nous +sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, +bonne mademoiselle, je suis bien fâchée que votre +mal de tête vous empêche de venir avec nous aujourd'hui.»</p> + +<p>Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, +se dirigèrent gaiement, suivis de leur bonne, vers +les Tuileries.</p> + +<p>«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth +en arrivant. Je vais pouvoir jouer avec +elle, au revoir, Armand.</p> + +<p>Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien +que j'aperçois là-bas. Anna, asseyez-vous là, je +vous en prie; je vous promets de ne pas jouer +hors de l'allée de Diane.</p> + +<p class="mid">ANNA.</p> + +<p>Bien, monsieur Armand; j'y compte.»</p> + +<p>Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait +tendu la main.</p> + +<p>«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon +sourire, me voilà guérie et prête à jouer. Voulez-vous +de moi et de ma poupée?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p> + +<p>Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais +demander à ces demoiselles si elles veulent bien +vous laisser jouer avec elles.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>à demi-voix</i>.</p> + +<p>Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette +petite! Quelle misérable robe de drap bleu, sans +garnitures, et des brodequins pas vernis! Je ne +veux pas d'elle, Irène.</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, +voyez, ma chère, comment pourriez-vous jouer +convenablement avec elle! Sa poupée est si mal +mise! renvoyez-la.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>de même</i>.</p> + +<p>Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. +Essayez de jouer avec elle, croyez-moi.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p> + +<h5>«C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)</h5> + +<p>--Non, non, reprirent aigrement Constance et +Herminie, nous n'en voulons pas.»</p> + +<p>Élisabeth, à quelques pas seulement du petit +groupe, avait presque tout entendu: elle devint +rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de reproche +et s'éloigna rapidement.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, +cette petite fille!</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser +vouloir jouer avec nous quand on a une toilette +pareille!</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait +très-familière avec vous: ce n'est pas une brillante +connaissance que vous avez là, ma chère! +Tâchez donc de vous en débarrasser.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de +l'appeler <i>Mademoiselle</i>: ça lui apprendra à vous +respecter.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est +partie; n'y pensons plus et jouons. Eh bien! Irène, +quel air pensif?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>tressaillant</i>.</p> + +<p>Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et +me fera oublier cette ennuyeuse voisine.</p> + +<p>Une scène semblable se passait entre Julien et +Armand. Celui-ci, arrivé près de Julien, s'était vu +repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, il dit +nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, +puis il alla rejoindre la pauvre Élisabeth, +qu'il trouva pleurant amèrement près d'Anna. Ils +se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé +et se promirent bien de ne plus s'approcher +des deux orgueilleux qui avaient été si impertinents +à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs, +cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent +le chemin de la maison, pressés qu'ils +étaient de raconter à leur mère leurs tristes +aventures.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p> +<a name="p5" id="p5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.</h4> + +<p>A leur grande joie, les enfants trouvèrent +Mme de Kermadio seule dans le salon.</p> + +<p>«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur +dit-elle, vous est-il arrivé quelque accident?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Non, maman: pas d'accident; mais nous avons +eu du chagrin....»</p> + +<p>Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre +Élisabeth lui manquant, elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, +en attirant sa fille à ses côtés. Voyons, Armand, +toi qui es plus calme, explique-moi ce qui est arrivé, +car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais +sans motif grave, et toi, mon pauvre enfant, +je vois que tu as les larmes aux yeux. Assieds-toi +là, et parle.»</p> + +<p>Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta +tout d'une haleine ce qui s'était passé aux Tuileries; +la froideur d'Irène, l'impertinence de ses +amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en +traits de feu. Élisabeth, qui s'était calmée, compléta +le récit.</p> + +<p>«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» +dit Armand en finissant.</p> + +<p>Et il se croisa les bras en regardant sa mère +d'un air si formidable, que celle-ci ne put s'empêcher +de sourire.</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Je vais probablement te choquer, Armand, si +je dis franchement ce que je pense de <i>ces gens-là</i>?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous +le savez bien!</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, +je les plains, oh! mais de toute mon âme.</p> + +<p>Armand resta interdit.</p> + +<p>«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, +et je veux faire comme vous.</p> + +<p>--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant +l'oreille, quoique ce soit très-difficile; car je +leur en veux terriblement, savez-vous, maman!</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Non, mon ami.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>surpris</i>.</p> + +<p>Comment, non, maman! vous avez mal entendu +mes derniers mots; j'ai dit que....</p> + +<p>--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit +Mme de Kermadio en souriant, mais je te connais +trop bien, mon cher Armand, pour ne pas savoir +que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que +tu dises. Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à +son secours maintenant, irais-tu?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec élan</i>.</p> + +<p>Oh oui! maman, sans hésiter.</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne +déjà sans se douter de sa générosité. Ne pense +plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite +humiliation comme un bon coeur chrétien doit le +faire. Élisabeth a déjà pris son parti là-dessus. +Regarde-la plutôt.»</p> + +<p>Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant +que sa mère parlait; elle n'avait pu remarquer +sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante +de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand +étaient encore froncés, mais il avait la tête basse +et semblait si drôle à voir, partagé entre la colère, +la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir +et cacha sa figure dans son mouchoir pour rire +tout bas à son aise.</p> + +<p>En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui +permit à Élisabeth d'en faire autant, sans se +gêner.</p> + +<p>Leur conversation finit gaiement. Le frère et la +soeur consolés, organisèrent immédiatement des +promenades instructives et amusantes, destinées +à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les +nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, +les nouveaux boulevards, le parc Monceaux, le +bois de Vincennes, Notre-Dame restaurée, la +Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions +les menèrent jusqu'au moment où leurs +cousins de Marsy arrivèrent à Paris, et un beau +matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, +Jeanne et Françoise de Marsy se précipiter dans +leurs bras. Cousins et cousines étaient enchantés +de se revoir: ils organisèrent des promenades en +commun et projetèrent des parties admirables +aux Tuileries.</p> + +<p>Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à +l'allée de Diane, et là on se mit à jouer à cache-cache. +C'était d'autant plus amusant qu'il y avait +peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils +de tout leur coeur et de toutes leurs +forces. Dans une de ses courses, Élisabeth heurta +une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Pardon, mad... Oh! Irène....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> +<h5>On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)</h5> + + +<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p> + +<p>Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait +mal.</p> + +<p>Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis +se rapprochant d'Irène, elle reprit:</p> + +<p>«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?</p> + +<p>--Parce que je suis toute seule! répondit tristement +l'élégante.</p> + +<p>--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? +dit Élisabeth, d'un ton affectueux.</p> + +<p>--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais +je ne sais pas... ce ne serait pas agréable pour....</p> + +<p>--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.</p> + +<p>--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été +si froide, si impolie pour vous, pauvre Élisabeth, +il y a trois semaines; vous devez certainement +m'en vouloir.</p> + +<p>--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a +dans le Pater: «<i>pardonnez-nous nos offenses comme +nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés;</i>» je +vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous +pardonne, et de toute mon âme.</p> + +<p>--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes +aux yeux, c'est bien, c'est beau ce que vous +faites et ce que vous dites là: accordez-moi votre +amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le +vois maintenant, de bons conseils et de bons +exemples!</p> + +<p>--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth +en l'embrassant.</p> + +<p>--Alors, au lieu de jouer, causons encore un +peu, je vous en prie, dit Irène en se rasseyant.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>s'asseyant</i>.</p> + +<p>Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous +causer?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante +que la mienne: vous êtes toujours contente, +gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans +cesse: à quoi cela tient-il?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: +voilà le secret.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe +avec maman.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>pensive</i>.</p> + +<p>C'est une vie très-austère, mais que vous savez +rendre agréable.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par +elle-même!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper +de toilettes et de promenades, de ne travailler que +lorsque cela fait plaisir.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, +tandis que ma vie <i>austère</i>, comme vous l'appelez, +m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut +mieux?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage +pour changer toutes ses habitudes, et... je n'en +ai guère.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez +tout doucement de devenir laborieuse et vous +verrez comme vous serez contente; pour commencer, +je vais vous donner deux conseils. Oh! +je suis terrible quand j'aime quelqu'un, je vous +en préviens, et je veux vous changer.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>l'embrassant</i>.</p> + +<p>Voyons les conseils?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je +tâcherais d'être bonne et aimable pour mes parents, +pour mon frère et pour ceux qui m'entourent; +voulez-vous suivre ce conseil?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si +forte?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Cela moins que le reste.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>C'est un commencement: cultivez votre talent, +déjà si beau! perfectionnez-le, étudiez à des heures +régulières, chose très-importante: vous verrez +que peu à peu, vous vous intéresserez à autre +chose et que vous finirez par....</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>accourant</i>.</p> + +<p>Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... +(<i>Il salue.</i>)</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en +lui tendant la main: j'ai demandé pardon à Élisabeth +de ma grossièreté, et elle veut bien m'aimer +encore.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne +enfant de convenir de vos torts; cela me raccommode +tout à fait avec vous.--Où est Julien?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il +est tout seul et ne sait que faire.</p> + +<p>A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il +partit comme un trait et alla trouver Julien qui +se promenait en bâillant. Le petit de Morville fut +agréablement surpris des avances d'Armand et s'y +montra très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, +tous étaient dans le meilleur accord du +monde, et lorsque les petits de Kermadio, les +yeux brillants de joie, racontèrent à leur mère ce +qui s'était passé aux Tuileries, le tendre et long +baiser qu'ils reçurent les récompensa amplement +de leur généreuse conduite.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p> +<a name="p6" id="p6"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT</h4> + +<p>Irène, de retour à la maison, essaya courageusement +de suivre les bons conseils d'Élisabeth. Elle +se mit donc au piano, décidée à y consacrer une +heure avant le dîner. Malheureusement pour ses +bonnes résolutions, elle était à peine depuis un +quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra conduite +par Julien.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! +peut-on vous interrompre?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne +Noémi.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>D'abord un bal chez maman pour mardi, chère +amie, ainsi préparez vos toilettes et celles de votre +poupée.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec joie</i>.</p> + +<p>C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire +éblouissante pour vous faire honneur!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans +quinze jours chez Mlle Noémi?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>intriguée</i>.</p> + +<p>Un bal costumé?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Bien mieux que ça!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Un bal en dominos?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Vous n'y êtes pas!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Un déjeuner de cérémonie?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites +lui grâce!</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>riant</i>.</p> + +<p>Vous avez raison. Nous jouerons la comédie +chère mignonne, et je compte sur vous, comme +sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une +opérette.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! quelle joie! (<i>Elle embrasse Noémi.</i>) Que vous +êtes donc bonne et gentille!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Acceptez-vous?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Comment pouvez-vous me faire une pareille +question! Avec transport, avec enthousiasme! Que +jouerons-nous?</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>sans l'écouter</i>.</p> + +<p>Nous serons en bergères: costumes Watteau, +poudre, mouches, guirlandes de fleurs, houlette +et des flots de rubans. Ce sera délicieux!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et moi, comment serai-je?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>En Prince Charmant.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>radieux</i>.</p> + +<p>Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de +m'avoir choisi ce rôle; je suis sûr qu'il me conviendra +très-bien!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles +et les gravures pour vos costumes. Apprenez les +rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter +tous les jours chez moi à deux heures. A demain!</p> + +<p>Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent +de la brillante perspective qui s'ouvrait devant +eux; leur vanité se réjouissait à l'idée de paraître +au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes +résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation +avec Élisabeth s'évanouirent rapidement, +et elle fut bientôt aussi absorbée que son frère +par les répétitions, les costumes et les mille soucis +qu'entraîne ce genre de plaisir.</p> + +<p>Irène avait pourtant gardé la volonté de faire +ce que lui avait conseillé son amie, et elle trouva +moyen d'étudier presque chaque jour son piano. +Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; +elle se retint dans son impatience en songeant +à Élisabeth, et quoiqu'elle allât peu aux +Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et +ses toilettes, elle se montra empressée et affectueuse +avec la petite de Kermadio pendant le peu +d'instants que lui laissaient ses répétitions. Élisabeth, +jugeant inutile de lui donner d'autres avis +dans l'état de fièvre où elle la voyait, se contenta +d'être très-amicale.</p> + +<p>Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver +Leroy qui devait la coiffer à midi, car il était +demandé partout et n'avait pu accorder que cette +heure matinale. Irène, malgré les observations de +sa mère, avait voulu Leroy quand même, et se +condamna au supplice d'être mal à l'aise toute la +journée pour ne pas déranger sa coiffure.</p> + +<p>Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait +d'orgueil quand le célèbre coiffeur se recula +en disant:</p> + +<p>«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi +bien, mais mieux, c'est impossible!»</p> + +<p>Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses +beaux cheveux blonds étaient ondulés et relevés +en bandeaux capricieusement disposés. Des flots +de boucles s'échappaient de son peigne orné de +turquoises; des guirlandes de myosotis étaient +disposées sur sa tête et, lui entourant le cou, formaient +un délicieux collier de fleurs tenant à la +coiffure. Irène, radieuse, remercia Leroy de tout +son coeur, et, l'avouerons-nous, elle s'installa devant +sa psyché pour jouir toute la journée du +spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son +après-midi, faisant des grâces, s'admirant sans +cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth et aux +bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. +Le soir venu, Irène mit avec bonheur une +robe de tarlatane bleue, relevée par des bouquets +de myosotis; la berthe du corsage était couverte +des mêmes fleurs, et ses petits souliers de satin +bleu avaient pour bouffettes une touffe de +myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa +soeur: il avait un habit à la française, un gilet +blanc, une culotte courte, des bas de soie blanche +et des souliers à boucles. Lui et ses amis +s'étaient donné le mot pour imiter le costume de +cour.</p> + +<p>M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs +charmants enfants. Leurs louanges imprudentes +achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de Julien. +Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé +des défauts qui s'y épanouissaient rapidement; +mais on ne pensait qu'à leurs corps, et les +idées sérieuses étaient malheureusement écartées +par tous, comme des pensées importunes.</p> + +<p>L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, +Herminie et d'autres élégantes des Tuileries se retrouvaient +là; elles jetèrent sur Irène des regards +d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la +vaniteuse enfant comme le plus flatteur des hommages. +Ce fut elle qui dansa le plus gracieusement: +elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, +la mère de Noémi, la prier de danser une mazourka +avec Julien, et là encore leur triomphe +fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes +de «charmants, adorables, délicieux,» venaient +frapper leurs oreilles ravies; Julien partageait les +succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; jamais leurs +sourires n'avaient été si doux, leurs regards si +brillants, leurs démarches si gracieuses: ils se +sentaient admirés, ils étaient heureux! Un dernier +succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer +une valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle +s'embrouilla bientôt et s'arrêta rouge, confuse et +prête à pleurer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p> +<h6>Le soir venu... (Page 73.)</h6> + +<p>«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors +Irène d'un air moqueur; laisse-moi jouer à ta +place, Constance: j'en sais une plus jolie.»</p> + +<p>Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, +surexcitée par la vanité, se mit à exécuter une +des plus belles, mais des plus difficiles valses de +Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection +que les bravos éclatèrent quand elle eut fini et +que l'attention se détourna de Noémi pour se reporter +sur la jolie pianiste.</p> + +<p>De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir +sur Irène, devenue la reine du bal, et ce fut dans +l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, que la +petite fille et son frère se retirèrent avec leurs +parents à la fin de la soirée.</p> + +<p>Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat +de replonger le coeur et l'esprit d'Irène dans +des idées de frivolité et de toilette. Elle négligea +Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que +son amie devait la blâmer, et elle se jeta à corps +perdu dans les mille distractions que lui offraient +ses costumes à essayer et ses répétitions.</p> + +<p>Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment +où elle passait dans les Tuileries d'un pas rapide +pour se rendre chez Noémi.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. +Que devenez-vous donc?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p> + +<p>Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de +vous être aperçue de cela! Je suis un peu absorbée +par Noémi, c'est vrai!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>rougissant</i>.</p> + +<p>Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie +et je vais répéter chez elle.</p> + +<p>--Ah! dit Élisabeth.</p> + +<p>Ce <i>ah</i>! était si triste qu'Irène se sentit tout à +fait mal à son aise. Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>«Il faut que je me sauve, je suis en retard, +reprit Irène, d'un air contraint; à revoir, Élisabeth.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>soupirant</i>.</p> + +<p>Au revoir, ma chère Irène.»</p> + +<p>Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta +brusquement Élisabeth et se dirigea, suivie de sa +bonne, vers la maison de Noémi. Cette répétition +était la dernière. Irène dut faire quelques efforts +pour ne pas être distraite et bien jouer. Malgré +elle, les quelques paroles d'Élisabeth revenaient +à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non sans +peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, +elle y repensa encore et se mit à pleurer. +Elle ne savait trop pourquoi, elle se sentait la +conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu +on se disant qu'au bout du compte, elle n'était +pas forcée de préférer Élisabeth à Noémi. Là-dessus, +elle finit par s'endormir. Le lendemain, son +joli costume la consola très-vite de son chagrin +et ce fut en sautant de joie qu'elle s'habilla pour +la comédie.</p> + +<p>Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il +courut chez elle, à peine habillé, sous prétexte +de la voir, mais en réalité pour recevoir des compliments.</p> + +<p>Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, +comme le jour du bal, ils eurent une série de +triomphes des plus flatteurs pour leur amour-propre.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p> +<a name="p7" id="p7"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.</h4> + +<p>Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et +Julien étaient très-fatigués et plus tristes encore +que fatigués. L'étourdissement de la fête passé, +leur conscience leur reprochait vaguement quelque +chose: c'est trop souvent en flattant des défauts +de toute espèce que l'on se procure un amusement +imparfait et passager.</p> + +<p>C'était cela qui troublait les petits de Morville; +aussi étaient-ils fort maussades et virent-ils arriver +avec plaisir le moment d'aller se promener +aux Tuileries.</p> + +<p>Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres +amis, afin de parler de leur soirée de la +veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche +ils y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs +cousins. Rien ne pouvait leur être plus désagréable +que la vue de leurs amis de Kermadio, +ce jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés +par eux, leur conscience leur disait qu'ils étaient +blâmés avec raison, et cela leur causait une +grande gêne.</p> + +<p>Ils furent donc agréablement surpris quand +Élisabeth les aborda en leur disant:</p> + +<p>«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure +à rester aux Tuileries, aujourd'hui: j'en +suis désolée, car je ne vous vois presque plus.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît +que vous avez joué à merveille hier au soir?</p> + +<p>--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et +surpris.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Par la voix de la renommée; autrement dit par +mon cousin Jacques, qui était hier au soir chez +Mme de Valmier.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>Non; pas trop!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>vexé</i>.</p> + +<p>Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, +la pièce aussi!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. +Franchement, Julien, ce n'est pas un amusement +d'enfant qu'une comédie comme celle là.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer +<i>pour de bon</i> et imiter les <i>vrais</i> acteurs, c'est ennuyeux +et surtout mauvais.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>se récriant</i>.</p> + +<p>Par exemple, et comment ça?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, +la coquetterie, que cela détourne du travail, de la +vie calme, de la bonne vie de famille, (<i>avec intention</i>) +des <i>vrais</i> amis. (<i>Irène rougit.</i>) Voyons, Irène, +chère amie, avouez que tous ces jours-ci, vous +n'avez pensé qu'à des choses frivoles et que vous +avez négligé tous vos devoirs sérieux.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>à demi-voix</i>.</p> + +<p>C'est vrai, Élisabeth.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? +Qu'on se sent mal à son aise et qu'on s'en veut +d'être frivole sans avoir le courage de cesser de +l'être!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>soupirant</i>.</p> + +<p>C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, +surtout ce matin!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos +simples charades; voilà qui est amusant et qui +est un vrai passe-temps d'enfants!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>De quelles charades parlez-vous, Armand?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>De celles que nous allons jouer bientôt chez +grand'mère, comme nous le faisons tous les ans.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et qui joue avec vous?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Nos cousins et cousines de Marsy.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et vos costumes, qui les fait?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère +nous prête. L'année dernière, j'étais en Turc avec +un turban gros comme une citrouille sur la tête. +Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite +un oignon d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Le fait est que ça devait être bien drôle!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec curiosité</i>.</p> + +<p>Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, +Élisabeth!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>C'est facile: je demanderai à grand'mère de +vouloir bien inviter M. et Mme de Morville et vous +deux: elle sait que je vous aime bien: quoique +vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, +j'en suis sûre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + +<h5>J'étais un turc. (Page 84.)</h5> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Vous n'avez donc personne d'invité, à cette +fête?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion +de famille. Il n'y a que nos parents, mon oncle +Gaston et mon oncle Woldemar.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais +d'exciter la vanité des enfants en les donnant +en spectacle; tandis que les charades sont pour +faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque +pas!</p> + +<p>--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, +l'heure de notre visite à Mme de Gursé est venue. +Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et +partons vite.</p> + +<p>--Déjà? dit Élisabeth.</p> + +<p>--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de +Morville.</p> + +<p>--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth +et Armand. A bientôt, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.</p> + +<p>Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent +un instant en silence.</p> + +<p>«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit +enfin Irène, avec conviction.</p> + +<p>--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, +maintenant, répondit Julien.</p> + +<p>--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. +Nos fêtes sont mauvaises.</p> + +<p>--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi +dis-tu une chose pareille?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais +pas la conscience inquiète comme je l'ai.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, +après tout!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Si, c'était mal de se mirer pendant des heures +entières, et je l'ai fait quand j'ai été coiffée. C'était +mal de prendre la place de Constance au +piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était +mal d'être orgueilleuse pour avoir bien dansé +la mazurka, et j'avais le coeur gonflé d'orgueil, et +plein de dédain pour les autres.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>hésitant</i>.</p> + +<p>C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque +chose de semblable à me reprocher aussi; +mais... notre comédie, notre pauvre comédie, +qu'y avait-il de mal là dedans?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec émotion</i>.</p> + +<p>Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais +maintenant. Quand Herminie s'est trompée, +qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui +souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je +savais. Au lieu de cela, j'ai ri; cela a fini de la +troubler, de la désoler, la pauvre petite: elle n'a +continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa +mère l'a durement grondée..., et ma constante +préoccupation de ma toilette, mon désir de briller, +même aux dépens de Noémi qui est si bonne; +tout cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»</p> + +<p>Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa +voix émue touchèrent Julien.</p> + +<p>«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu +as raison, là, et je me sens aussi coupable que +toi.»</p> + +<p>En finissant ces mots, il embrassa tendrement +sa soeur. Irène était si peu habituée aux démonstrations +affectueuses de Julien, qu'elle resta d'abord +interdite, puis elle fondit en larmes en se +jetant au cou de son frère.</p> + +<p>«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers +ses larmes! Que c'est bon d'être aimée de +son frère! Que je te remercie!</p> + +<p>--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux +yeux, je te remercie à mon tour. Oui, aimons-nous +sincèrement; je sens à présent combien il +est triste de vivre comme nous le faisions, indifférents +l'un à l'autre. Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui +tout le prix de ta tendresse: je veux +être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? +Non pas seulement de nom, mais en réalité.»</p> + +<p>Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie +s'approchait d'un air inquiet. Les enfants, suivis +de leur bonne, revinrent à la maison en causant +affectueusement, heureux pour la première fois +de sentir leur égoïsme se fondre et se changer +en tendresse vraie, en amitié dévouée l'un pour +l'autre.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p> +<a name="p8" id="p8"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LES DEUX CLUBS.</h4> + +<p>«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante +Constance à Irène, on ne vous voit presque plus, +que devenez-vous?</p> + +<p>--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; +c'est pour cela que je ne suis pas venue tous ces +jours-ci.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Non, vraiment. Laquelle donc?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le +<i>club du Beau monde</i>. Vous êtes inscrite, bien entendu, +ainsi que monsieur Julien. On ne reçoit +que les petites filles en robe de soie et les petits +garçons en paletots élégants.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>faiblement</i>.</p> + +<p>Mais je ne sais pas si je peux....</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en +soyez pas! Vous seriez montrée au doigt si vous +refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous +cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»</p> + +<p>Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi +mécontente: elle vit bientôt avec déplaisir que +l'on avait fait cela pour humilier les enfants simplement +mis, que les élégants voulaient chasser +des Tuileries.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la +nécessité de fonder ce club. A quoi bon imiter +nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis +jusqu'ici que pour jouer?</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>avec autorité</i>.</p> + +<p>Ma toute belle, c'est justement pour empêcher +ces jeux de chevaux échappés que nous fondons +«<i>le Beau monde:</i>» il vient ici un tas d'enfants qui +déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; +cela ne peut durer.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer +à chaque instant des enfants vêtus d'une +façon misérable. Il ne doit venir ici que des personnes +riches. Que les autres s'en aillent!</p> + +<p>Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, +entraînant Julien, qui semblait se laisser +faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène +le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient +de dire sa pensée et de rompre avec les +faux amis qui formaient le nouveau Club.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais +lire notre règlement. Mesdemoiselles et Messieurs, +voulez-vous?</p> + +<p class="mid">TOUS LES ENFANTS.</p> + +<p>Oui, oui, lisez!</p> + +<p>Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui +suit:</p> + +<p>«Règlement du Club des Tuileries: <i>Le Beau +Monde</i>.</p> + +<p>ART. 1er.</p> + +<p>Les membres du Club ne devront jamais porter +que des vêtements élégants.</p> + +<p>ART. 2.</p> + +<p>Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler +de drap, mérinos et autres étoffes grossières, +indignes du <i>Beau Monde</i>.--Les messieurs +devront être, dans leur genre, aussi élégants que +les demoiselles.</p> + +<p>ART. 3.</p> + +<p>Les membres du Club ne devront, sous aucun +prétexte, jouer avec les enfants grossièrement +habillés.</p> + +<p>ART. 4.</p> + +<p>Les membres du Club ne joueront jamais que +d'une façon <i>comme il faut</i>; leurs jeux devant être +en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs de +société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, +les barres et tous jeux semblables,--La +corde est tolérée, lorsqu'il y a du monde pouvant +faire cercle et regarder....»</p> + +<p>Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; +tous les enfants tournèrent la tête et virent Armand, +Élisabeth, leurs cousins et quelques autres +enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de +tout leur coeur.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>indignée</i>.</p> + +<p>Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent +faire ici?</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>avec majesté</i>.</p> + +<p>Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous +connaissons pas, nous ne voulons pas vous connaître, +et c'est très-indiscret de venir écouter ce +que nous disons.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>Petits et petites, les Tuileries sont à tout le +monde, vous lisez à haute voix, ce n'est donc pas +un secret, et comme vous lisez des bêtises, nous +rions, voilà tout.</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>indigné</i>.</p> + +<p>Des bêtises?...</p> + +<p class="mid">JACQUES DE MARSY.</p> + +<p>Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles +et à ces messieurs de beaux vêtements?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>à ses compagnons</i>.</p> + +<p>Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus +d'une fois que les enfants devraient se réunir +pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, +un club bon, utile, intéressant, que nous appellerons +le <i>Club de la Charité</i>: tous ceux qui voudront +en être seront les bienvenus.</p> + +<p class="mid">VERVINS.</p> + +<p>Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande +bouche et de cacher vos vilaines dents jaunes +(<i>on rit</i>); respectez ma soeur, entendez-vous, gandin?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables +à Vervins. Non, monsieur, nous ne demandons +pas la charité, nous la ferons, au contraire, +puisque papa et nos oncles veulent bien nous +donner de l'argent plus qu'il ne nous en faut pour +nos menus plaisirs. Vous trouvez mauvais que +nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: +c'est que notre maman le veut ainsi; et elle a +bien raison: au moins nous sommes libres de +jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste +quelque chose dans notre bourse quand il y a +quelque misère à soulager.</p> + +<p class="mid">JEANNE DE MARSY.</p> + +<p>Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons +près de Mlle Heiger pour organiser notre club, +ça va être très-intéressant.</p> + +<p class="mid">LES AUTRES ENFANTS.</p> + +<p>C'est cela.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter +vos sornettes, nous ne vous dérangerons pas dans +vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête +de s'amuser à s'ennuyer!</p> + +<p>Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de +leurs cousins et amis.</p> + +<p>Restés seuls, les élégants se regardèrent.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, +Ir.... Eh bien! où est donc Irène?</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Et Julien?</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Ils sont partis tout doucement pendant que +vous lisiez, monsieur; je les ai vus aller rejoindre +leur bonne et quitter les Tuileries.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien +faire comme les autres: elle tâche toujours de se +singulariser pour qu'on la remarque: je ne peux +pas souffrir ces manières-là!</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Vous avez bien raison, c'est crispant de voir +comme elle est affectée; ses maîtres, qui me donnent +aussi des leçons, me disent sans cesse qu'elle +et Julien passent le temps de leurs études à faire +des mines et à se regarder dans la glace.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt +à nous amuser.</p> + +<p class="mid">VERVINS.</p> + +<p>Voulez-vous regarder mes albums de timbres?</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et +les demoiselles les conseilleront.</p> + +<p>Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt +on n'entendit plus que:</p> + +<p>«J'ai des mexicains: qui en veut?</p> + +<p>--Moi, j'en prends cinq.</p> + +<p>--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?</p> + +<p>--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous +en avez, gardez-la; ils ne pourront qu'augmenter.</p> + +<p>--Jules, cédez-moi vos russes!</p> + +<p>--A combien?</p> + +<p>--Dix francs, les cinq.</p> + +<p>--Merci! on vous en donnera des russes à ce +prix-là!</p> + +<p>--Dites votre chiffre, alors?</p> + +<p>--Quinze francs.</p> + +<p>--Oh là! là!</p> + +<p>--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; +on me les demande....</p> + +<p>--Donnez, allons, quoique ce soit un prix +salé!</p> + +<p>--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?</p> + +<p>--Oui, mais mal!</p> + +<p>--Combien, voyons?</p> + +<p>--Neuf francs cinquante centimes, et encore +j'ai eu de la peine.</p> + +<p>--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont +donc baissé?</p> + +<p>--Vous le voyez bien.»</p> + +<p>Entre petites filles on entendait des conversations +dans le genre de celles-ci:</p> + +<p>«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> + +<h5>Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)</h5> + +<p>--Je crois bien! on vient de me faire un costume +pour cela; un amour, ma chère!</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque +pareille, toque avec plume de lophophore, +c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer +s'est surpassé!»</p> + +<p>Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:</p> + +<p>«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal +est toujours mal fait chez les petits parfumeurs. +Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien +arranger cela.</p> + +<p>--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils +de quoi brunir les sourcils?</p> + +<p>--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, +il est parfait. A propos de cela, comment vous +mettez-vous du blanc?</p> + +<p>--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien +de caché. Je mets du cold cream sur le visage; +je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et +je me poudre; cela fait un effet admirable.»</p> + +<p>Pendant que les élégants <i>s'amusaient</i> ainsi, +Mlle Heiger aidait Élisabeth à rédiger son règlement +pour le <i>Club de la Charité</i>. Quand ce fut fait, +Élisabeth réclama l'attention générale.</p> + +<p>Élisabeth lut ce qui suit:</p> + +<p><i>«Article 1er.</i>--Chaque enfant devra se charger +d'un petit pauvre, fourni par mon oncle Gaston: +en sa qualité de président de la société des pauvres +apprentis, cela lui sera facile de nous en +indiquer.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Si je prenais Jordan? (<i>On rit.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>continuant</i>.</p> + +<p><i>Article 2.</i>--Tous les samedis, chacun de nous +rendra compte de ce qu'il aura fait dans la semaine.</p> + +<p><i>Article 3.</i>--On sera aimable, bienveillant +pour tous les enfants connus et inconnus, et +l'on tâchera non-seulement de leur donner de +bons conseils, mais encore de leur rendre le +bien pour le mal et de leur inspirer de bons sentiments.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Je proteste!... (<i>on rit</i>) et de toutes mes forces +encore! on nous demande tout simplement d'être +parfaits. Je déclare que je ne le suis pas et qu'il +se passera très, très-longtemps avant que je le +sois. Mon honnêteté m'ordonne de vous dire cela +à tous, pour ne pas vous prendre en traître, vu +que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds +pas de moi.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu +en as l'air. Tu t'y feras, va!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes +efforts pour être meilleur, je t'assure.»</p> + +<p>On se sépara sur cette bonne parole et chacun +s'en retourna chez soi, le coeur content, convaincu +que la bonne et charmante idée d'Élisabeth ferait +grand bien aux protecteurs comme à leurs petits +protégés.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p9" id="p9"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.</h4> + +<p>«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, +on courant vers son amie.</p> + +<p>--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer +la main du petit Breton.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je +ne vous ai vus ici, pourquoi ne venez-vous plus +aux Tuileries?»</p> + +<p>Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques +mauvaises raisons. Au fond, ils étaient embarrassés +de choisir entre les petits de Kermadio, +qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club <i>Le +Beau Monde</i>, qu'ils n'aimaient pas, mais qui flattaient +leur vanité. Ce jour-là, pourtant, ils s'étaient +décidés à venir aux Tuileries, les élégants +ayant été tous goûter chez Noémi; les petits de +Morville, honteux de leur lâcheté, avaient voulu +profiter de cette circonstance pour revoir leurs +amis.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez +l'air tout affairé aujourd'hui.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous +gênons?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister +à notre compte rendu du <i>Club de la Charité</i>; +vous en avez peut-être entendu parler?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce +que nous avons fait. Si cela vous intéresse, vous +pouvez nous accompagner.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Certainement. Allons vite à la grande allée: on +nous y attend.</p> + +<p>Les petits de Marsy et quelques autres enfants +étaient déjà rassemblés, en effet: ils accueillirent +les arrivants avec une joie affectueuse qui toucha +visiblement Irène et Julien.</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es +notre présidente et tu as la parole.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Ici les premiers doivent être les derniers, comme +dans l'Évangile: je demande à Jeanne de commencer.</p> + +<p>On s'assit et Jeanne prit la parole.</p> + +<p>«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une +pauvre petite aveugle à secourir. Elle s'appelle +Louise et a treize ans; elle est très-bonne et très-gentille, +mais elle est désolée de son infirmité; +elle n'a perdu la vue que depuis un an; il me faut +non-seulement la secourir, mais aussi la consoler. +J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide +à faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, +à faire le ménage à tâtons; je lui lis des histoires, +je lui chante des cantiques, et elle ne pleure +plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien +contente: moi aussi.»</p> + +<p>Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne +se tut. Irène et Julien se regardèrent avec un mélange +de surprise et d'attendrissement.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un +pauvre enfant qui a eu la jambe écrasée par une +poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit +très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai +eu bien du mal avec lui! Les premiers jours il +gardait un silence obstiné, ou bien il ne parlait +que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur +la Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes +à entendre. Hier, il m'a dit brusquement:</p> + +<p>«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous +suis étranger?</p> + +<p>--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui +ai-je dit; ne sommes-nous pas frères devant le bon +Dieu?»</p> + +<p>Il me regarda avec des yeux singuliers.</p> + +<p>«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour +moi!</p> + +<p>--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous +aime, mon pauvre Adolphe! et moi aussi, je vous +aime, je souffre de vous voir souffrir et surtout....</p> + +<p>--Eh bien? dit-il, achevez.</p> + +<p>--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si +triste.</p> + +<p>--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il +repris; vous vous moquez de moi sans doute....»</p> + +<p>J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la +tête sans répondre.</p> + +<p>«Je vous fais de la peine, a continué le blessé +d'une voix émue; est-ce pour cela que vous avez +des larmes dans les yeux?</p> + +<p>--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela +m'afflige, mon ami!»</p> + +<p>Adolphe me saisit les mains.</p> + +<p>«Vous avez dit....</p> + +<p>--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me +laisser vous appeler ainsi, Adolphe?»</p> + +<p>Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant +en larmes: j'ai voulu le consoler.</p> + +<p>«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de +bien! Oh! que c'est bon d'aimer, de se repentir!...»</p> + +<p>A partir de ce moment, il a changé complètement; +il est devenu affectueux, résigné, patient, et +son pauvre coeur n'est plus révolté, mais soumis.</p> + +<p>On remercia Jacques avec effusion de son compte +rendu. Irène et Julien, pour la première fois de +leur vie, comprenaient les nobles émotions, les +saintes joies de la charité.</p> + +<p>Les autres enfants racontèrent le résultat de leur +mission; il ne restait plus qu'Élisabeth et Armand.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton +protégé.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de +disponible (<i>on rit</i>); j'ai un vieil ivrogne (<i>on rit plus +fort</i>), c'est le concierge de mon oncle Ernest, un +brave homme, mais il boit; oh! mais il boit tellement +d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai +été le voir avec mon oncle, je l'ai fait convenir +qu'il devait se corriger, et je lui ai proposé de le +guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, +de sa méthode pour rendre les ivrognes +très-sobres: mon oncle et moi, nous avons conduit +le nôtre chez le docteur (<i>on rit</i>). Savez-vous +ce qu'il a fait pour le guérir de son amour pour +l'eau-de-vie? il l'a gardé chez lui trois jours entiers, +ne lui faisant manger et boire que des choses +imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je +le sais parce que j'en ai goûté un peu: mon malheureux +ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui +donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce +le second jour, mais le docteur a tenu ferme, il +n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin des +trois jours: alors, il lui a donné une bouteille +d'eau-de-vie en disant:</p> + +<p>«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion +maintenant, je vous le permets.</p> + +<p>--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai +pas de cette saleté: ça me fait bondir le coeur +rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur +de nourriture et de boisson de ces jours-ci!</p> + +<p>--Voyons, essayez....</p> + +<p>--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! +(On rit.)»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p> + +<h5>C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)</h5> + +<p>Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur +est ravi, et c'est la femme de mon ivrogne +qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant +de ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à +vous, monsieur Armand, mon mari ne nous laissera +plus dans la misère, les enfants et moi, pour +aller boire à son maudit cabaret.»</p> + +<p>--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là +une chose excellente, Armand!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Très-volontiers; la voici:</p> + +<p>«J'ai eu pour partage de soigner une vieille +femme paralysée des jambes; comme pour Armand, +il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés +à me confier. J'ai donc été voir ma paralytique. +Je trouve une femme furieuse d'être dans +cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me +tourne le dos en déclarant qu'elle ne me dirait +pas un mot, qu'elle me défend de la toucher et +même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire +entendre raison, peine perdue: je fais son ménage +le mieux que je peux, et chaque jour, je +reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) +la soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas +vouloir dire une parole, lorsqu'avant-hier, j'ai le +malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider à se +soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un +soufflet en règle, Mlle Heiger a poussé un cri, +mais je me suis hâtée de lui dire, en joignant les +mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien +malheureuse pour maltraiter celle qui l'aime et +l'aimera malgré elle.»</p> + +<p>Alors la paralytique m'a tendu les bras sans +rien dire, je me suis approchée avec joie de la +pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma +joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous +nous entendons très-bien maintenant!»</p> + +<p>Ce touchant récit finit la réunion du <i>Club de la +Charité</i>: l'on se sépara ensuite: Irène et Julien +étaient sérieusement touchés de ce qu'ils avaient +entendu et prenaient de bonnes résolutions pour +l'avenir.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p> +<a name="p10" id="p10"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.</h4> + +<p>L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. +Cela signifie que les actions doivent accompagner +les bons desseins, sans quoi les sages résolutions +restent stériles et l'on a des remords de plus, en +songeant qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a +pas eu la force d'agir comme on se le promettait.</p> + +<p>C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs +habitudes futiles et dissipées, leurs amis faux et +vains, les entraînaient à reprendre un train de +vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs +esprits: ils s'amusaient parfois à satisfaire leur +besoin de briller, mais le plus souvent, ils n'approuvaient +qu'en apparence ce que leur conscience +blâmait en secret.</p> + +<p>Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et +surtout comme ils étaient fort riches, Irène et +Julien se voyaient recherchés plus que jamais par +leurs amis du club <i>le Beau Monde</i>. C'est là que +nous les retrouvons, quelques jours après leur +réunion avec Élisabeth et ses amis.</p> + +<p>La vente des timbres était des plus animées, ce +jour-là; jamais Vervins, Jordan et Jules n'avaient +déployé autant d'activité, de génie des affaires. +Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur +exemple et faisait comme eux, des spéculations, +aussi bonnes pour lui que mauvaises pour ses +acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, +discutait, lorsqu'une voix grave domina tout à +coup le tumulte.</p> + +<p>«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de +faire du commerce ici.»</p> + +<p>Tous les <i>spéculateurs</i> restèrent pétrifiés devant +un surveillant qui se tenait au milieu d'eux, les +bras croisés, et fronçant les sourcils.</p> + +<p>«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent +leur temps à trafiquer, au lieu de jouer et de +courir, comme cela devrait être! Voilà donc pourquoi +vous vous cachiez sous les quinconces depuis +quelque temps? Mais je soupçonnais cela.... +J'ai guetté et je surprends vos vilaines manoeuvres!</p> + +<p class="mid">VERVINS, <i>troublé</i>.</p> + +<p>Mais monsieur, il est bien permis d'échanger +des timbres, c'est un amusement comme un autre!</p> + +<p class="mid">LE SURVEILLANT, <i>avec force</i>.</p> + +<p>Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et +vous vous trompiez les uns les autres; je le sais, +car j'ai entendu tout à l'heure votre conversation +avec votre camarade. (<i>Il désigne Jordan.</i>)</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de +très-simple, de très-honnête!</p> + +<p class="mid">LE SURVEILLANT, <i>avec ironie</i>.</p> + +<p>Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de +gagner sept francs vingt-cinq centimes sur Anastase!</p> + +<p>«Et moi cinq francs cinquante centimes sur +Étienne! Ils sont refaits en plein, ces imbéciles; +les affaires vont joliment, aujourd'hui!»</p> + +<p>(<i>Exclamations parmi les enfants.</i>)</p> + +<p class="mid">ANASTASE, <i>en colère</i>.</p> + +<p>C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, +je ne veux plus être du club <i>du Beau Monde</i>: je ne +jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre Armand +et Élisabeth. (<i>Il s'en va en courant.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉTIENNE, <i>indigné</i>.</p> + +<p>Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple +que de me voir prendre mon argent comme ça! +(<i>Il suit Anastase.</i>)</p> + +<p class="mid">LE SURVEILLANT.</p> + +<p>Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter +à la vanité avec leur <i>Beau Monde</i>, et les voir +mépriser des enfants raisonnables! Bien le bonsoir, +messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, +ou gare à vous!»</p> + +<p>Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, +laissant les enfants à moitié en colère, à moitié +terrifiés.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec aigreur</i>.</p> + +<p>Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas +nous laisser faire ce qui nous plaît!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>tapant du pied</i>.</p> + +<p>Et d'oser nous faire des reproches!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ah! mes amis, franchement il a raison: en y +réfléchissant, il vaut bien mieux jouer que de se +pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien +plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons +les enfants simplement mis, je ne sais pas +pourquoi!</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec dignité</i>.</p> + +<p>Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens +portant de pareilles toilettes.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, +vous vous en allez?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée +par le gardien. Viens-tu, Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, +à me mettre dans une position pareille!</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Comment, vous vous en allez! Et notre club?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même +trop...</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, +vous, au moins!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux +plus de ce bête de club qui ne sert à rien qu'à +nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; aujourd'hui, +je vais embrasser Élisabeth, Armand, +leurs amis, et leur dire que je serai très-contente +de jouer avec eux.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma +robe, ma jolie robe! mon satin lilas sera perdu....</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Mes plumes de paon seront défrisées, si ça +continue! Aïe!... il me tombe de l'eau dans le +cou....</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli +avec nos bonnes!</p> + +<p>Ces mots furent le signal d'une débandade générale; +le <i>Beau Monde</i> courut à toutes jambes vers +la grille, au milieu d'une pluie devenue torrentielle; +les élégants se bousculaient tellement en +montant l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, +que plusieurs d'entre eux tombèrent: ils se +relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, +et se disant des choses désagréables les uns aux +autres.</p> + +<p>Les malheureux finirent par arriver sous les +arcades, mais dans l'état le plus déplorable qu'on +puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient +toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit +et la colère.</p> + +<p>La déroute du <i>Beau Monde</i> attira l'attention de +plusieurs gamins: ils accoururent en se bousculant +et firent cercle autour des élégants consternés.</p> + +<p class="mid">UN GAMIN.</p> + +<p>Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac +à papier, qué joli spectacle!</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p> + +<p>Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd +son rouge, il rigole sur son menton...</p> + +<p class="mid">TROISIÈME GAMIN.</p> + +<p>Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a +du blanc et du noir pêle-mêle. C'est comme pour +les pies!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></P> + +<h5>Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)</h5> + +<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p> + +<p>C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça +gratis!</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.</p> + +<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p> + +<p>M'sieur a ses nerfs?</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à +toi!</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p> + +<p>Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (<i>Chantant</i>).</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>En avant, marchons,</p> +<p>Contre ces garçons....</p> +</div></div> + +<p>(<i>Il s'avance vers Jules.</i>)</p> + +<p class="mid">JULES, <i>reculant</i>.</p> + +<p>Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!</p> + +<p class="mid">TROISIÈME GAMIN.</p> + +<p>Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler +Fanfan!</p> + +<p class="mid">LA BONNE.</p> + +<p>Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.</p> + +<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p> + +<p>La rue est à tout le monde, d'abord....</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN</p> + +<p>Et puis, c'est pas des enfants, ça!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>indignée</i>.</p> + +<p>Par exemple!</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p> + +<p>Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder +ça.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>furieuse</i>.</p> + +<p>Ça! l'insolent!</p> + +<p class="mid">UN SERGENT DE VILLE, <i>arrivant</i>.</p> + +<p>Arrière, les gamins! (<i>les gamins se sauvent en +criant:</i> «v'là les chiens fous, hou, hou....») Et +vous, mesdemoiselles et messieurs, veuillez circuler; +voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez +aller et venir.</p> + +<p>Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns +d'entre eux barbouillés par leur maquillage +à moitié enlevé, s'en allèrent piteusement avec +leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, +au détour d'une rue, les implacables gamins qui +les escortèrent pendant quelques minutes en se +moquant d'eux et en les huant, tandis que les passants +riaient à gorge déployée, et des lazzis des +gamins et des mines ridicules du <i>beau monde</i>.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p11" id="p11"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH</h4> + +<p>Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth +le billet suivant:</p> + +<blockquote> +<p>«Chère amie,</p> + +<p>Grand'mère me charge de demander à M. et à +Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez +elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures; +mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, +devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: +en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma +bonne Irène, de toute mon âme.</p> + +<p>Ton amie dévouée,</p> + +<p>ÉLISABETH DE KERMADIO.»</p> +</blockquote> + +<p>Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous +deux se hâtèrent de porter à leur mère la gentille +lettre d'Élisabeth, et lui demander de vouloir +bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez +Mme de Gursé, la grand'mère des petits de Kermadio +et de Marsy.</p> + +<p>Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, +après avoir remercié sa mère, écrivit à Élisabeth +pour lui dire qu'elle pouvait compter sur eux.</p> + +<p>Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort +affairés, se rendirent ensemble chez Mme de Gursé, +pour préparer leurs fameuses charades; ils se retirèrent +dans le petit salon, afin d'y chercher les +<i>mots</i> pour le soir.</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver +une bonne charade, car je vous déclare que je me +sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la +queue d'une, pour ma part!</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le +sommes déjà bien assez sans ça! (<i>Il réfléchit.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Le difficile est de trouver des charades dont les +mots soient simples, aisés à jouer et amusants +pour tout le monde. (<i>Elle réfléchit.</i>)</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Je crois que... non, ce serait mauvais!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop +long à jouer....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p> + +<h5>Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)</h5> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>Tiens! si nous prenions... bah! que je suis +étourdie; cela n'irait jamais!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs +seront contents, ce soir, si nous allons de +ce train-là.</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos +mots, notre théâtre, nos costumes!...</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE.</p> + +<p>Heureusement que maman et ma tante de Kermadio +vont venir bientôt nous aider!</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive +tout de suite après, à ce que dit Armand.</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE.</p> + +<p>J'en sais un! j'en sais un superbe....</p> + +<p class="mid">TOUS.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est? dis vite!</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE, <i>triomphante</i>.</p> + +<p><i>Mésange!</i> C'est ça, un joli mot?</p> + +<p class="mid">JEANNE, <i>réfléchissant</i>.</p> + +<p>Il n'est pas facile.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Il est même impossible!</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Parce que <i>ange</i> serait très-bien, <i>mésange</i>, aussi; +mais le premier mot <i>més</i>, comment nous en +tirer?</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE.</p> + +<p>La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours +<i>maiz</i>, <i>maiz</i>, parce qu'il sera embarrassé.</p> + +<p>(<i>Les enfants rient.</i>)</p> + +<p>François commençait à devenir très-rouge +quand les mamans et Mlle Heiger entrèrent. Les +pauvres acteurs leur demandèrent du secours.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p> + +<p>Voyons! courage. Cherchez un mot simple et +qui ne demande qu'un jeu facile: <i>talent</i>, <i>tailleur</i>, +que sais-je, moi!</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p><i>Balai, piqueur....</i></p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Non, <i>piqûre</i>, ce sera mieux! Merci, ma tante, +merci, maman.</p> + +<p class="mid">TOUS.</p> + +<p>C'est ça! <i>piqûre</i>, ce sera très-bien.</p> + +<p class="mid">JACQUES, <i>affairé</i>.</p> + +<p><i>Pique-hure.</i> Voilà comment nous devons jouer +cela.</p> + +<p>Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, +pour le premier mot; pour le second, on +servira, à un déjeuner de gourmands, une hure +de sanglier en carton, comme plat du milieu: +vous jugez du désappointement général.</p> + +<p>Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par +un serpent et sauvé par Paul d'Aubert<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, <i>les Vacances.</i></blockquote> + +<p class="mid">TOUS.</p> + +<p>Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!</p> + +<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p> + +<p>Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera +charmante à jouer.</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Et la seconde charade? cherchons-la, puisque +voilà la première trouvée.</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p><i>Charité</i> serait très-bien et très-joli à jouer.</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!</p> + +<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p> + +<p>En effet, c'est simple et facile à jouer.</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Oui, oui; c'est ça! <i>chat</i>, l'aventure de ma vieille +cousine avec le charretier; <i>riz</i>, un dîner de poltrons +effrayés du choléra, et <i>thé</i>, un thé comme +celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre +jour.</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Bravo! c'est parfait.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Maintenant il faut s'occuper de distribuer les +rôles à chacun, d'arranger les costumes et les +décors.</p> + +<p>Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs +mots, se mirent à tout organiser. Lorsque les +rôles durent être distribués, Jeanne déclara malignement +qu'elle donnait à Paul le soin de représenter +la hure de sanglier.</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper +en acceptant; je jouerai si bien mon +rôle que je donnerai des fous rires à tout le +monde.</p> + +<p class="mid">JEANNE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; +il sera si intéressant!</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>se rebiffant</i>.</p> + +<p>Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours +dans les bêtes comme ça! l'année dernière, +c'était la même histoire....</p> + +<p class="mid">JEANNE, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire +le gros dos!</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>décidé</i>.</p> + +<p>J'accepte, et je te ferai des <i>phout... phout...</i> si +terribles, que tu ne seras pas contente de m'avoir +offert le rôle!</p> + +<p>Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit +de tout organiser, à la satisfaction générale.</p> + +<p>Le soir venu, la famille de Morville arriva et +fut reçue à merveille par l'excellente grand'mère +d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien étaient +fort impatients de savoir comment les petits acteurs +se tireraient de leurs rôles.</p> + +<p>Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti +en salle de spectacle, on leva le rideau et la première +charade commença.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p12" id="p12"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>PREMIÈRE CHARADE.</h4> + +<p class="mid">PIQUE.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +PERSONNAGES.<br> +<br> +Mme Petit-Colin, portière<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2">2</a><br> +Mme Gros-Colin, portière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3">3</a><br> +M. Conciliant, voisin<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4">4</a><br> +Mimi, fils de Mme Petit-Colin<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5">5</a><br> +Titi, fils de Mme Gros-Colin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6">6</a><br> +Marinette, fille de M. Conciliant<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7">7</a><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +ACTEURS.<br> +<br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p class="mid"> Le théâtre représente une loge de concierge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes +couleurs, collier d'énormes boules.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle +vert, doigts couverts de bagues.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate très-empesée, +lunettes bleues, grand chapeau gris.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et +beaucoup trop empanachée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que +celle de Mimi, aussi ridiculement ornée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Simple et gentil costume de fantaisie.</blockquote> + +<p class="mid">SCÈNE I.</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, MIMI.</p><br> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, +car je ne serais pas étonnée de recevoir des +visites, aujourd'hui!</p> + +<p class="mid">MIMI, <i>bâillant</i>.</p> + +<p>Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin +qui aime tant à jouer de la langue; elle ne peut +pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de +porte en porte cancaner et assommer tous les +voisins. (<i>Voyant entrer Mme Colin.</i>) Ah! bonjour, +ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc +aimable de venir comme ça voir les amis!</p> + +<p class="mid">SCÈNE II.</p> +<br> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Je ne pouvais pas passer devant votre porte +sans entrer, madame Petit-Colin! Titi, dis bonjour +à ton cher Mimi.</p> + +<p class="mid">TITI, <i>grognant</i>.</p> + +<p>Bonjour, toi!</p> + +<p class="mid">MIMI, rechigné.</p> + +<p>Bonjour, toi!</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Allez jouer, mes petits amours.</p> + +<p>(<i>Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, +causant à peine et se tirant la langue de temps en +temps.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p> + +<p>Une chose qui m'a toujours étonnée et que je +venais vous demander aujourd'hui, ma voisine, +c'est pourquoi que vous vous appelez Colin comme +moi?</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>La même chose m'étonnait aussi!</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p> + +<p>Pourquoi ça, s'il vous plaît?</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>avec fierté</i>.</p> + +<p>Parce que nous sommes les seuls qui devons +porter le nom de Colin.</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Je dis la même chose: c'est à nous seuls que +revient cet honorable nom....</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes +les seuls vrais Colin!</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>très-vivement</i>.</p> + +<p>Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y +a que nous.</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Ceci est fort. Lisez ces papiers.</p> + +<p>(<i>Elle lui donne une liasse de cahiers.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p> + +<p>Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.</p> + +<p>(<i>Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux +femmes lisent tout bas, en gesticulant.</i>)</p> + +<p class="mid">MIMI.</p> + +<p>Je te dis moi, que je tire la langue plus vite +que toi!</p> + +<p class="mid">TITI.</p> + +<p>Pas vrai, c'est moi!</p> + +<p class="mid">MIMI, <i>tirant la langue</i>.</p> + +<p>Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien +ça?</p> + +<p class="mid">TITI, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....</p> + +<p class="mid">MIMI.</p> + +<p>Comptons combien de fois nous la tirerons +chacun dans une minute, veux-tu?</p> + +<p class="mid">TITI.</p> + +<p>Veux bien.</p> + +<p>(<i>Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite +qu'ils peuvent en se faisant d'atroces grimaces.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>jetant les papiers</i>.</p> + +<p>C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, +c'est nous!</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>de même</i>.</p> + +<p>Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de <i>vérédiques</i>!</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>en colère</i>.</p> + +<p>Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une +branche de Colin, c'est nous....</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>furieuse</i>.</p> + +<p>Une branche, une <i>souche</i> morte, vous voulez dire!</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>exaspérée</i>.</p> + +<p>Madame!...</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>de même</i>.</p> + +<p>Madame!...</p> +<br> + +<p class="mid">SCÈNE III.</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, +mes chères dames?</p> + +<p class="mid">MARINETTE, <i>avec reproche</i>.</p> + +<p>Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous +la langue comme ça?</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>embarrassée</i>.</p> + +<p>Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, +à cause de nos noms.</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Oui, parce que chacune de nous soutenait que +son nom n'appartenait qu'à elle seule, et que les +autres étaient de faux Colin.</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p> + +<p>Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?</p> + +<p class="mid">LES DEUX PORTIÈRES, <i>indignées</i>.</p> + +<p>Comment, que cela?</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p> + +<p>Certainement, car je puis vous mettre d'accord; +connaissant vos deux familles depuis longtemps, +je suis au courant de toutes vos affaires.</p> + +<p class="mid">LES DEUX FEMMES.</p> + +<p>Eh bien! qui est la vraie Colin?</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p> + +<p>Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement +l'une est de la branche des Colin-Maillard, +et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>rassurée</i>.</p> + +<p>Vous êtes sûr?</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT, <i>gravement</i>.</p> + +<p>Très-sûr!</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p> + +<p>Mais alors, nous sommes parentes?</p> + +<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p> + +<p>Certainement!</p> + +<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p> + +<p>Et moi qui l'ignorais....</p> + +<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p> + +<p>Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, +ma cousine, et vivons en paix.</p> + +<p>(<i>Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. +Monsieur Conciliant se frotte les mains en riant.</i>)</p> + +<p class="mid">MARINETTE.</p> + +<p>Voyez, mes amis, le bon exemple que vous +donnent vos mamans. Soyez gentils et embrassez-vous +aussi!</p> + +<p class="mid">MIMI.</p> + +<p>Elle a raison. Veux-tu, Titi?</p> + +<p class="mid">TITI.</p> + +<p>Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça +nous rendrait bien laids!</p> + +<p class="mid">MARINETTE.</p> + +<p>Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte +Vierge!</p> + +<p>(<i>Les enfants s'embrassent. La toile tombe.</i>)</p> + +<p class="mid">HURE.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +PERSONNAGES.<br><br> +Mme Harpagon<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8">8</a><br> +Jocrisset, domestique et cuisinier<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9">9</a><br> +M. Gourmet<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10">10</a><br> +Mme Gourmet<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11">11</a><br> +Mlle Gourmet<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12">12</a><br> +Une hure de sanglier en carton<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13">13</a><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +ACTEURS.<br><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"> Le théâtre représente une salle à manger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de +satin jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses +tachés; un soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché +d'encre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte, pantalon +vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans +visière.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Toilette élégante, mais tachée de graisse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de +taches de graisse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Comme ses parents, élégante et couverte de taches.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert +d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de +plumes, ne laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des +morceaux de mie de pain taillés en pointe, attachés à la gaze, +simulent les défenses); oreilles postiches en queue de lapin: le +sanglier doit faire des yeux terribles, pour compléter l'effet.</blockquote> + +<p class="mid">SCÈNE I.</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, JOCRISSET.</p> +<br> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p> + +<p>Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces +assommants Gourmet, encore! Ils vont dévorer, +j'en suis sûre.... Jocrisset!</p> + +<p class="mid">JOCRISSET, <i>s'avançant</i>.</p> + +<p>Madame me réclame?</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p> + +<p>Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>Quoi donc, madame?</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>impatientée</i>.</p> + +<p>Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite +et peu. Emporte les plats et n'offre que le moins +possible.</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai +les plats que je servirai. C'est-à-dire non... je +servirai les plats que j'offrirai....</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p> + +<p>Mais non! mais non! c'est le contraire!</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>C'est égal, madame, j'ai compris, et madame +peut être sûre que....</p> + +<p class="mid">SCÈNE II.</p> + +<p class="mid">LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET</p> +<br> + +<p class="mid">MADAME GOURMET.</p> + +<p>Bonjour, chère madame, nous sommes exacts +j'espère!</p> + +<p class="mid">M. GOURMET.</p> + +<p>Et mourant de faim....</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>à part</i>.</p> + +<p>Aïe! (<i>Haut.</i>) Soyez les bienvenus! Vous voyez que +je vous attendais, quasi à table. Asseyons-nous +vite et réparons le temps perdu. (<i>On s'assied: Jocrisset +sert.</i>)</p> + +<p class="mid">JOCRISSET, <i>très-vite</i>.</p> + +<p>Madame ne veut pas de côtelettes? (<i>Il passe sans +attendre la réponse; il fait la même chose pour chaque +convive: personne ne mange. Mme Harpagon est radieuse, +les Gourmet, consternés.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, enchantée.</p> + +<p>Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers +le poulet.</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>La couveuse morte? Oui, madame, tout de +suite.</p> + +<p class="mid">M. GOURMET, <i>bas</i>.</p> + +<p>Horreur! Anastasie, as-tu entendu?</p> + +<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>de même</i>.</p> + +<p>Que trop, hélas!</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET, <i>de même</i>.</p> + +<p>J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai +trop faim!</p> + +<p class="mid">M. GOURMET.</p> + +<p>Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, +si tu aimes ton père.</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>bas</i>.</p> + +<p>Jocrisset, ne sers que la carcasse! (<i>Jocrisset se +trompe et offre les bons morceaux. La petite Gourmet +prend tout. Mme Harpagon s'agita avec douleur.</i>)</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p> + +<p>Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.</p> + +<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>bas</i>.</p> + +<p>Oh! bonheur, nous allons manger....</p> + +<p class="mid">M. GOURMET, <i>bas</i>.</p> + +<p>Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous +sommes perdus! (<i>Jocrisset découvre la hure qui est +sur la table.</i>)</p> + +<p class="mid">M. GOURMET, <i>haut</i>.</p> + +<p>Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera +de le découper. J'ai un talent tout particulier +pour cela. (<i>Il attire le plat vers lui.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>très-agitée</i>.</p> + +<p>Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter +le plat et vous évitera cette peine.</p> + +<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>embarrassée</i>.</p> + +<p>Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait +préférable....</p> + +<p class="mid">M. GOURMET.</p> + +<p>Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... +eh bien! eh bien! Oh! grand Dieu! c'est du carton!</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET.</p> + +<p>Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y +avait que la couveuse!</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>balbutiant</i>.</p> + +<p>Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... +sont pour la montre souvent... pour orner....</p> + +<p class="mid">M. GOURMET, <i>se levant</i>.</p> + +<p>En voilà assez! nous vous saluons, madame, et +nous allons chercher ailleurs de quoi manger.</p> + +<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil +(pas en carton!) que nous allons manger à nous +seuls, sans inviter personne!</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>désolée</i>.</p> + +<p>Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter +les côtelettes, et il y a encore des pommes de terre, +n'est-ce pas, Jocrisset?</p> + +<p class="mid">JOCRISSET.</p> + +<p>Les pommes de terre germées? Certainement, +madame.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET.</p> + +<p>Ça doit être bon!</p> + +<p class="mid">M. GOURMET.</p> + +<p>Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.</p> + +<p>(<i>Ils sortent.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>désolée</i>.</p> + +<p>Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (<i>Elle +montre le poing à la hure qui lui fait des yeux terribles. +La toile tombe.</i>)</p> + +<p class="mid">PIQURE.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Personnages.<br><br> +Comte de Rosbourg<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14">14</a><br> +Paul d'Aubert<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15">15</a><br> +Première sauvage<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16">16</a><br> +Deuxième sauvage<br> +Troisième sauvage<br> +Quatrième sauvage<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Acteurs.<br><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p class="mid">Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par<br> + une grosse planche de sapin. + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible. +Grande barbe, longs cheveux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Habits comme ceux de M. de Rosbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes, +guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches, +couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.</blockquote> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>seul, se promenant</i>.</p> + +<p>Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle +dans cette île, loin de ma chère femme, de ma +chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon +Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... +(<i>Il s'assied, accablé, sur une pierre.</i>) Ah!... (<i>Il se lève.</i>) +je viens d'être piqué! Ciel! un serpent à sonnettes, +et je suis seul, loin du village.... (<i>Il essaye vainement +de marcher.</i>) Je suis perdu! ma femme, ma +chère fille, adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! +(<i>Il retombe assis sur un rocher et prie.</i>)</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>accourant.</i></p> + +<p>Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que +vous êtes pâle!</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>d'une voix faible</i>.</p> + +<p>Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a +piqué.... Je me sens mal.... (<i>Il s'évanouit.</i>)</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>avec désespoir</i>.</p> + +<p>O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne +ici pour le secourir. A moi! à moi! il va +mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle +idée! (<i>Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la +plaie.</i>)</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>ouvrant les yeux</i>.</p> + +<p>Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! +Paul, que fais-tu? (<i>Il veut l'empêcher de continuer.</i>)</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>se débattant</i>.</p> + +<p>Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de +m'empêcher d'agir. Je veux que vous viviez, je +veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la vie!</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p> + +<p>Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes +forces s'épuisent! (<i>Il retombé évanoui. Paul profite +de cette faiblesse pour achever de sucer la plaie.</i>)</p> + +<p class="mid">UNE PREMIÈRE SAUVAGE, <i>accourant</i>.</p> + +<p>Quoi arriver ici? On criait!</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>se relevant</i>.</p> + +<p>Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes +il y a plus d'une heure.</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME SAUVAGE.</p> + +<p>Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors +de danger.</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>revenant à lui</i>.</p> + +<p>Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... +Tu m'as sauvé! (<i>Il se lève.</i>) Je le sens, tout le venin +de ma blessure est parti. Mon Dieu! il a peut-être +passé dans tes veines, cher et excellent enfant!</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>d'une voix éteinte</i>.</p> + +<p>Non, mon père, ne craignez rien pour moi; +mais ces émotions m'ont brisé... je ne puis.... +(<i>Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg.</i>)</p> + +<p class="mid">M. DE. ROSBOURG, <i>pleurant</i>.</p> + +<p>Mon fils, mon enfant! reviens à toi!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p> +<h5>Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)</h5> + +<p class="mid">PREMIÈRE SAUVAGE.</p> + +<p>Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons +remèdes.</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SAUVAGE, <i>accourant</i>.</p> + +<p>Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir +lui. (<i>Elle lui fait respirer un jus d'herbe.</i>)</p> + +<p class="mid">PAUL, <i>ouvrant les yeux</i>.</p> + +<p>Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, +merci de vos bons soins.</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p> + +<p>Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui +me désolais de notre infortune! Je vois qu'aimé +par un coeur comme le tien, je ne puis être vraiment +malheureux!</p> + +<p class="mid">QUATRIÈME SAUVAGE, <i>arrivant</i>.</p> + +<p>Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau +comme le tien. Il vient vite vers terre.</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p> + +<p>Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un +vaisseau.... C'est la France! c'est la famille....</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Cher père, vous allez être heureux?</p> + +<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>avec tendresse</i>.</p> + +<p>Oui, mais jamais sans toi! (<i>La toile tombe.</i>)</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p13" id="p13"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>SECONDE CHARADE.</h4> + +<p class="mid">CHAT.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Personnages.<br><br> +Mme Dur-à-Cuir<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17">17</a><br> +Sacripant, charretier<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18">18</a><br> +Diablotin, gamin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19">19</a><br> +Mme Cancanier, portière<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20">20</a><br> +M. Cancanier, portier, son mari<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21">21</a><br> +Un Chat<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22">22</a><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Acteurs.<br><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p class="mid"> La scène représente une rue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris ébouriffés; +robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie +à la main.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches, +queue démesurément longue.</blockquote> +<br> + +<p class="mid">SCÈNE I.</p> + +<p>(<i>On entend miauler lamentablement dans la coulisse.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, <i>entrant</i>.</p> + +<p>J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque +misérable qui tourmente une pauvre bête +sans défense... (<i>Elle agite son parapluie.</i>) Que vois-je! +(<i>Elle regarde dans la coulisse.</i>) Un charretier +fouette un angora.... L'infâme! et la victime, +grimpée à moitié sur une voiture, ne peut ni descendre +ni monter! Horrible spectacle!... Je vole +au secours du malheur! (<i>Elle s'élance dans la +coulisse, son parapluie levé. On entend de grands +cris.</i>)</p> +<br> + +<p class="mid">SCÈNE II.</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, +<i>entrent en désordre</i>.</p> +<br> + +<p class="mid">SACRIPANT.</p> + +<p>Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la +fin, ma bonne femme! On ne peut donc pas s'amuser +un brin sans être maltraité?</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p> + +<p>Gredin! tu appelles <i>s'amuser</i>, tourmenter, torturer +un malheureux animal! (<i>Elle lui montre le +poing.</i>) Touches-y, maintenant que je l'ai pris sous +ma protection....</p> + +<p class="mid">LE CHAT.</p> + +<p>Miaou, miaou.</p> + +<p class="mid">DIABLOTIN, <i>déclamant</i>.</p> + +<p>Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!</p> + +<p class="mid">SACRIPANT.</p> + +<p>Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en +ferais voir de toutes les couleurs, à vot' protégé!</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, <i>le parapluie levé</i>.</p> + +<p>Approche, si tu l'oses!</p> + +<p class="mid">SCÈNE III.</p> + +<p class="mid">MADAME CANCANIER, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je +vole à ton secours! (<i>Elle se place près de Mme Dur-à-Cuir, +la balai en l'air.</i>)</p> + +<p class="mid">M. CANCANIER, <i>accourant</i>.</p> + +<p>De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée +dans les bagarres! Attends un peu que je me mette +dans le parti ennemi pour te donner une leçon. +(<i>Il se range à côté de Sacripant qui a son fouet en +l'air.</i>)</p> + +<p class="mid">DIABLOTIN, <i>riant</i>.</p> + +<p>Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton +organe et anime la partie! (<i>Le chat s'élance en +miaulant et griffe énergiquement les figures de Sacripant +et de Cancanier.</i>)</p> + +<p class="mid">LE CHAT, <i>jurant</i>.</p> + +<p>Phout.... Phout.... (<i>vite et griffant</i>) phout, phout-phout....</p> + +<p class="mid">SACRIPANT.</p> + +<p>Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! +Hé! le pharmacien, viens me panser, j'ai le nez +en compote! (<i>Il jette son fouet et se sauve en courant.</i>)</p> + +<p class="mid">CANCANIER.</p> + +<p>Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain +animal.... Dieu! que ça me cuit! Vite, un médecin +pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (<i>Il s'en +va en se tenant la tête.</i>)</p> + +<p class="mid">DIABLOTIN, <i>chantant</i>.</p> + +<p>La victoire est à nous!</p> + +<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p> + +<p>Et v'là le champ de bataille qui nous reste....</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p> + +<p>Avec armes et bagages!</p> + +<p class="mid">LE CHAT.</p> + +<p>Miaou....</p> + +<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p> + +<p>Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?</p> + +<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p> + +<p>Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je +raconterai son trait de bravoure à qui voudra +l'entendre.</p> + +<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p> + +<p>Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier +seront rebattues de notre gloire! (<i>Le chat se précipite +dans les bras de Mme Dur-à-Cuir.</i>)</p> + +<p class="mid">DIABLOTIN.</p> + +<p>Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...</p> + +<p class="mid">(<i>La toile tombe.</i>)</p> +<br> + +<p class="mid">RIZ.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Personnages.<br><br> +M. Tremblotant<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23">23</a><br> +Mme Tremblotant<br> +Le docteur Tukanmaime<br> +M. Huileux, apothicaire<br> +Mme Gémissons, cousine de Tremblotant<br> +Mlle Azelma Tremblotant<br> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Acteurs.<br><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p class="mid"> La scène représente une salle à manger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Costumes de fantaisie.</blockquote> + +<p class="mid">SCÈNE I.</p> + +<p class="mid">MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, +MADAME GÉMISSONS, <i>à table</i>.</p> +<br> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT.</p> + +<p>Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p> + +<p>Toujours la même chose, mon ami. Au temps +de choléra où nous sommes, on ne saurait trop +manger de cet aliment précieux. (<i>Elle montre une +terrine.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p> + +<p>Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur +est si vite arrivé! (<i>Elle mange.</i>)</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT.</p> + +<p>Ça bourre joliment de ne manger que de ce... +légume-là! (<i>Il se frotte l'estomac.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p> + +<p>Le fait est que ça ne veut plus passer. (<i>Elle se +renverse sur sa chaise.</i>)</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE TREMBLOTANT.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le +choléra, elle devient toute verte!</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT, <i>bondissant</i>.</p> + +<p>Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... +Cours chercher un médecin. Tâche d'amener +le docteur Tukanmaime. (<i>Azelma sort en +courant.</i>)</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>terrifié</i>.</p> + +<p>Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je +me sens tout drôle.... (<i>Il tombe évanoui sur sa +chaise.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>pleurant</i>.</p> + +<p>Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! +(<i>Elle se tord les mains.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p> + +<p>Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour +le repos de votre âme!</p> + +<p class="mid">SCÈNE II.</p> + +<p class="mid">Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.</p> +<br> + +<p class="mid">LE DOCTEUR.</p> + +<p class="mid">Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne +aubaine! (<i>Il leur tâte le pouls.</i>)</p> + +<p>Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. +Très-bien.--Agitation convulsive! Parfait. (<i>Les +deux malades poussent des cris plaintifs.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT, <i>épouvantée</i>.</p> + +<p>Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre +dans vos paroles!</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma +bonne dame?</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p> + +<p>Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il +y a de plus sain en temps de choléra. (<i>Elle montre +une énorme terrine presque vide.</i>)</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR.</p> + +<p>Quelle quantité chaque malade en a-t-il +mangé?</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>d'une voix faible</i>.</p> + +<p>Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour +ma part.</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et moi, pas davantage.</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément +le choléra, alors, mais une violentissime indigestion +cholérique dont nous allons débarrasser les +patients.</p> + +<p>Monsieur Tremblotant, vous allez.... (<i>Il lui +parle bas à l'oreille</i>) dans votre chambre.</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>joignant les mains</i>.</p> + +<p>Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>avec force</i>.</p> + +<p>Il le faut! un par livre, c'est la règle! +Vous, Madame, vous.... (<i>Il lui parle bas</i>) dans la +chambre de votre cousine.</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p> + +<p>Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>avec autorité</i>.</p> + +<p>Madame, ne discutez pas la médecine! (<i>Les malades +sortent en gémissant chacun de son côté.</i>)</p> + +<p class="mid">SCÈNE III.</p> + +<p class="mid">Les mêmes <i>hors les malades</i>, M. HUILEUX, <i>arrivant</i>.</p><br> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec un gros rouleau enveloppé sous le +bras.</i> (<i>On voit le bout de son instrument dépasser +le papier.</i>)</p> + +<p>Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense +qu'on doit avoir, grâce à vous, besoin de mon +ministère?</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR.</p> + +<p>Oui, mon cher Huileux, il faut.... (<i>Il lui parle +bas.</i>) Cinq à Mme Gémissons, cinq à M. Tremblotant, +et bien en conscience.</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec fierté</i>.</p> + +<p>Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux +mourir que de faire grâce d'une goutte! (<i>Il entre +chez Mme Gémissons. Grand silence.</i>)</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec solennité</i> (<i>dans la coulisse</i>).</p> + +<p>Un..., deux..., trois....</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>dans la coulisse</i>.</p> + +<p>Assez, assez! Je n'en peux plus!</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p> + +<p>On en peut toujours, madame. Courage!</p> + +<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p> + +<p>La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes +à entendre.</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX.</p> + +<p>Quatre..., cinq! (<i>Il sort de chez Mme Gémissons +et va chez M. Tremblotant. Grand silence.</i>)</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>dans la coulisse</i>.</p> + +<p>Un..., deux....</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p> + +<p>Pas plus! pas plus!</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p> + +<p>Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne +se plaignait qu'au troisième, et pourtant elle en +a eu cinq!</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p> + +<p>Vous trouvez que ce n'est rien?</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p> + +<p>Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, +recommençons! Trois... quatre!...</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p> + +<p>Grâce.... Miséricorde!</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p> + +<p>Cinq....</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p> + +<p>Ah! je suis mort!</p> + +<p class="mid">M. HUILEUX, <i>sortant</i>.</p> + +<p>Quand vous le serez pour de bon, vous ne le +direz pas.</p> + +<p class="mid">LE DOCTEUR.</p> + +<p>C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, +courons chez nos autres malades, et sauvons +l'humanité souffrante. (<i>Ils sortent.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME GÉMISSONS <i>paraît</i>, <i>courbée en deux</i>, <i>à la +porte de sa chambre</i>.</p> + +<p>Oh! la, la!</p> + +<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>paraissant de même</i>.</p> + +<p>Ah! grand Dieu!</p> + +<p><i>Mme Tremblotant et Azelma se désolent</i></p> + +<p><i>La toile tombe.</i></p> + +<p><img alt="" src="images/013.png"></p> +<h5>Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)</h5> + +<p class="mid">THÉ.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Personnages.<br><br> +Mme Ouistiti<br> +M. Ouistiti<br> +Mme Cornichon, voisine<br> +M. Gobe-Mouche, voisin<br> +Grinchu, cuisinier<br> +Follette, fille de Ouistiti<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Acteurs.<br><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>M. Armand.</i><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>M. Paul.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p class="mid">(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; +M. Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; +Mme Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux +devront tourner leurs pouces sans cesse.)</p> + +<p class="mid">La scène représente un salon.</p> +<br> + +<p class="mid">SCÈNE I.</p> +<br> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>cherchant dans un tiroir</i>.</p> + +<p>Impossible de retrouver ma recette pour faire +le <i>thym</i>. Tu es sûr de ne pas l'avoir, Anastase?</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI.</p> + +<p>Moi? non, je....</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux +pas davantage! Ah! Seigneur, qu'allons-nous faire? +déjà huit heures, et je ne sais comment faire ce +maudit <i>thym</i>!</p> + +<p class="mid">FOLLETTE, <i>sautant</i>.</p> + +<p>Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu +seras bien vexée, maman! han! han!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard +dans la plaie!</p> + +<p class="mid">SCÈNE II.</p> +<br> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Madame, je crois avoir trouvé votre recette, +quoiqu'elle ne vaille pas grand'chose, à mon avis!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI.</p> + +<p>Oui, nous sommes....</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. +Vite. Grinchu, donnez-moi cette recette.</p> + +<p class="mid">GRINCHU.</p> + +<p>Je me méfierais à la place de madame, elle a +été écrite par M. Ricanant, qui aime à plaisanter, +et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle était +collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée +de Mlle Follette en guise de cataplasme, avec du +jus de réglisse.</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Ciel! que c'est barbouillé! (<i>Tâchant de lire.</i>) Prenez... +prenez... du... thym... in... in... (<i>S'arrêtant</i>). +Pas possible de lire ce mot-là!</p> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>regardant</i>.</p> + +<p>Il y a: infectez.</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI, <i>de même</i>.</p> + +<p>Oui, je crois que....</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. +(<i>Lisant.</i>) Infectez le <i>thym</i>... dans... dans....</p> + +<p class="mid">GRINCHU.</p> + +<p>Madame se trompe; il y a avec.</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que +moi.</p> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>lisant</i>.</p> + +<p>Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. +Salez... salez... les tasses et servez avec +du plâtre dedans.</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>effrayée</i>.</p> + +<p>Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs +vont être recrépis, de cette façon-là; il n'y +manquera plus que des pierres et de la peinture!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI.</p> + +<p>C'est vrai! nous allons....</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>affairée</i>.</p> + +<p>C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. +Vous êtes sûr, Grinchu, que vous avez bien +lu....</p> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable +par mon habileté à lire l'imprimé!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce <i>thym</i>; car +j'entends nos voisins qui arrivent.</p> + +<p>(<i>Grinchu sort.</i>)</p> + +<p class="mid">SCÈNE III.</p> +<br> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Ma chère voisine, bonjour!</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Bonjour, madame Ouistiti! (<i>Il rit.</i>) Bonjour, +monsieur Ouistiti. (<i>Il rit.</i>) Bonjour, mademoiselle +Ouis....</p> + +<p class="mid">FOLLETTE, <i>éclatant de rire</i>.</p> + +<p>.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans +que vous me le rappeliez.</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>déconcerté</i>.</p> + +<p>Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement +vous faire une politesse, mademoiselle Ouis....</p> + +<p class="mid">FOLLETTE, <i>saluant</i>.</p> + +<p>.... titi.</p> + +<p>(<i>Gobe-mouche reste la bouche ouverte.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p> + +<p>Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire +goûter ce fameux <i>tout</i> dont on parle tant!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Vous voulez dire du <i>thym</i>, ma voisine.</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p> + +<p>Pardon, du <i>tout</i>. C'est ainsi qu'on appelle cette +délicieuse tisane anglaise.</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE.</p> + +<p>Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait +du <i>tré</i>, et je pense que c'est son vrai nom.</p> + +<p class="mid">LES DEUX DAMES.</p> + +<p>Tiens! pourquoi?</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>gravement</i>.</p> + +<p>Parce qu'il y a quatre substances qui composent +ce breuvage.</p> + +<p class="mid">SCÈNE IV.</p> +<br> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Madame, v'là la soupe.</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>Dites donc le <i>thym</i>, Grinchu!</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p> + +<p>Non, le <i>tout</i>.</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE.</p> + +<p>Non, le <i>tré</i>.</p> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>impatienté</i>.</p> + +<p>Enfin, v'là la machine, quoi!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI.</p> + +<p>Eh bien! il faudrait man....</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.</p> + +<p>(<i>Tout le monde s'assied, on sert.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>buvant</i>.</p> + +<p>Chère voisine, il manque quelque chose à ce +<i>tout</i>.</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>agacée</i>.</p> + +<p>A ce <i>thym</i>, chère amie?</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>insistant</i>.</p> + +<p>Oui, à ce <i>tout</i>. Il y faut mettre un peu de liqueur; +on dit que ça le <i>bonifie</i> extraordinairement.</p> + +<p class="mid">GRINCHU, <i>à part</i>.</p> + +<p>Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. +(<i>Haut.</i>) Madame a raison. V'là de l'esprit-de-vin; +n'y a rien de meilleur pour aromatiser ça! +(<i>Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la valeur +d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche.</i>)</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>faisant des grimaces +après en avoir goûté</i>.</p> + +<p>Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que +je n'ose prendre toute ma tasse, ne voulant pas +vous en priver...</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>à part</i>.</p> + +<p>Ce <i>thym</i> est exécrable, je vais le faire boire à ce +brave homme. (<i>Haut.</i>) Cher Monsieur, n'y mettez +pas de discrétion. Ajoutez ma tasse à la vôtre, je +m'en prive en votre faveur!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI, <i>à part</i>.</p> + +<p>Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à +Madame Cornichon. (<i>Haut.</i>) Ma voisine, je fais +comme ma...</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p> + +<p>C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.</p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>ahurie</i>.</p> + +<p>Oh! je vais boire... tout ça? (<i>Elle regarde ses +tasses avec angoisse.</i>)</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (<i>Il lève +les yeux au ciel.</i>)</p> + +<p><i>Les deux invités boivent en faisant des contorsions. +Les Ouistiti sont ravis.</i></p> + +<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Je ne me sens pas bien, permettez que je me +retire, la tête me tourne!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>l'accompagnant</i>.</p> + +<p>Chère voisine, je veux vous reconduire. +(<i>Dans la coulisse.</i>) Ah! ciel! quelle catastrophe!</p> + +<p class="mid">FOLLETTE, <i>regardant</i>.</p> + +<p>Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas +gardé longtemps son <i>tout</i>.</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>chancelant</i>.</p> + +<p>Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI, <i>effrayé</i>.</p> + +<p>Je ne vous accompagne pas, car je crains des +accidents.</p> + +<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>s'accrochant à lui</i>.</p> + +<p>Ne me quittez pas, je suis très-faible! (<i>Ils sortent.</i>)</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI, <i>dans la coulisse</i>.</p> + +<p>Ouf! Grinchu, à mon secours!</p> + +<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>dans la coulisse</i>.</p> + +<p>Follette, à moi!</p> + +<p class="mid">M. OUISTITI, <i>de même</i>.</p> + +<p>Grinchu!</p> + +<p class="mid"><i>La toile tombe.</i></p> +<br> + +<p class="mid">CHARITÉ.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Personnages.<br><br> +Un pauvre aveugle<br> +Un pauvre honteux<br> +Mme Étourneau<br> +Mme Réfléchie<br> +Juliette, fille de Mme Réfléchie<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24">24</a><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +Acteurs.<br><br> +<i>M. Armand.</i>><br> +<i>M. Jacques.</i><br> +<i>Mlle Jeanne.</i><br> +<i>Mlle Élisabeth.</i><br> +<i>Mlle Françoise.</i><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p class="mid">La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, +Mme Réfléchie et Juliette se promènent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Costumes de fantaisie. +</blockquote> +<br> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Chère amie, nous voici arrivées au but de notre +promenade; vous me permettrez bien de donner +à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce dont +elle aura envie.</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p> + +<p>Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies +pour cette enfant.</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Soyez tranquille, ma chère. (<i>Elle tire vingt francs +de sa bourse.</i>) Tiens, Juliette, voilà vingt francs. +Si tu n'en as pas assez, tu me le diras.</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p> + +<p>Chère amie, je ne veux pas que vous donniez +tout cela à Juliette, c'est beaucoup trop!</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Mais pourtant....</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p> + +<p>Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira +très-grandement.</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.</p> + +<p class="mid">JULIETTE.</p> + +<p>Merci, madame; je vais acheter un ballon, si +maman le permet.</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p> + +<p>Je le veux bien.</p> + +<p>(<i>Elles vont vers une boutique.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les +aveugles, moi. Tenez, mon brave.</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE.</p> + +<p>Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi +serrer votre main bienfaisante! (<i>Il lui saisit +le bras.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. +Tenez, voilà encore pour vous. (<i>Elle lui donne.</i>)</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>sans la lâcher</i>.</p> + +<p>Votre générosité est inépuisable! Comment vous +dire ce que je ressens?</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance +m'étoufferait. Je vais vous raconter +ma lamentable histoire. (<i>Il tousse, crache et se mouche.</i>) +Vous saurez donc, chère bienfaitrice....</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>à part</i>.</p> + +<p>Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une +poigne de fer et il est bavard comme une pie.</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>d'une voix criarde</i>.</p> + +<p>Je suis né de parents pauvres.... (<i>Il tousse, crache +et se mouche.</i>) J'ai quarante-six ans, trois mois +et deux jours.</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>à part</i>.</p> + +<p>Je voudrais bien m'en aller!</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE, de même.</p> + +<p>Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. +(<i>Il tousse, crache et se mouche.</i>) J'avais des digestions +pénibles, je les ai encore, je souffre....</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>impatientée</i>.</p> + +<p>Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!</p> + +<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>la laissant et s'en allant</i>.</p> + +<p>Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, +jamais je ne me plains; si vous croyez que je +suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! +faut-il recevoir des reproches semblables et penser +que....</p> + +<p>(<i>Sa voix se perd dans l'éloignement.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Pouf! m'en voilà débarrassée. (<i>Elle va vers ses +amies.</i>) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?</p> + +<p class="mid">JULIETTE.</p> + +<p>Je crois que je vais prendre ce beau ballon.</p> + +<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>approchant</i>.</p> + +<p>Vous avez perdu quelque chose, madame. (<i>Il +remet à Mme Étourneau son porte-monnaie.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Mille remercîments, mon ami: pourrais-je +vous offrir ceci comme récompense de ce service? +(<i>Elle veut lui donner de l'argent.</i>)</p> + +<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>refusant</i>.</p> + +<p>Madame, je n'ai fait que mon devoir.</p> + +<p class="mid">JULIETTE, <i>bas</i>.</p> + +<p>Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>bas</i>.</p> + +<p>Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. +Il doit être très-pauvre et très-fier.</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>de même</i>.</p> + +<p>Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a +pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un +banc.</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>allant au pauvre</i>.</p> + +<p>Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans +crainte: un honnête homme doit être fier de supporter +noblement la pauvreté.</p> + +<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>d'une voix faible</i>.</p> + +<p>C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer +que la faim me dévore....</p> + +<p class="mid">JULIETTE.</p> + +<p>Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur +que je n'y aie pas encore touché!</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>agitée</i>.</p> + +<p>Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi +qui le croyais à son aise! Je cours chercher un +rosbif.</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Cru?</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>agitée</i>.</p> + +<p>Non, cuit; sera-ce bien?</p> + +<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p> + +<p>Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir +un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen +de le placer honorablement pour le tirer de sa +misère.</p> + +<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX.</p> + +<p>Ah! madame, que de reconnaissance!</p> + +<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p> + +<p>Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. +Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande +charité est de tirer les pauvres de leur misère. +Je m'en souviendrai, je vous le promets!</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p14" id="p14"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.</h4> + +<p>Des applaudissements accueillirent ces dernières +paroles: les petits acteurs furent tendrement embrassés +par leurs parents, surtout par Irène et +Julien, attendris et charmés.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable +à tes brillantes réunions. Ces plaisirs simples +sont innocents et nous laissent de paisibles +et doux souvenirs.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai +de cette soirée avec une joie sans mélange.</p> + +<p class="mid">MADAME DE GURSÉ.</p> + +<p>Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis +dans la salle à manger! Allez-y avec vos amis et +faites-leurs les honneurs de mon petit chez moi.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.</p> + +<p>On finit gaiement cette douce soirée de famille +et les petits de Morville se retirèrent, s'avouant à +eux-mêmes qu'ils s'étaient extrêmement amusés +chez Mme de Gursé.</p> + +<p>Le lendemain était le jour de réception de Mme de +Morville: Irène devait y assister pour faire les +honneurs du salon à ses élégantes amies qui accompagnaient +déjà leurs mères en visite. Elle en +était contrariée, les bonnes impressions que lui +avait faites sa soirée de la veille étant encore toutes +fraîches. Elle faisait donc assez triste mine +quand sa mère lui remit une toilette du matin +très-élégante pour sa chère poupée. Ce présent lui +fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans +des pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla +avec soin après avoir paré <i>sa fille</i>.</p> + +<p>Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; +Noémi, Constance, Herminie et quelques +autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt +dans le boudoir, devenu le salon de réception +d'Irène, un cercle imposant de petites filles, plus +richement habillées les unes que les autres. Irène +s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et +vain.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>rougissant</i>.</p> + +<p>Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère +d'Élisabeth.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec dédain</i>.</p> + +<p>De cette petite si mal mise? Comment, ma +chère, vous fréquentez encore cette enfant? Quel +tort vous vous ferez!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>sèchement</i>.</p> + +<p>Le tort de descendre au-dessous de votre position: +les habitudes de cette Élisabeth ne cadrent +pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre +chic.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>de même</i>.</p> + +<p>C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais +pas.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p><i>Chic</i> veut dire bon genre. On dit beaucoup ce +mot-là chez maman; chez la princesse de Tréville +on en dit encore bien d'autres!</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>résolûment</i>.</p> + +<p>Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: +bonjour, Lionnette, vous voilà avec votre +nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Permettez que je vous la présente officiellement, +mesdemoiselles. Chère Irène, chère Noémi, +mademoiselle Constance, chère Herminie, mesdemoiselles, +j'ai l'honneur de vous présenter ma +fille Cocodette. Elle réclame votre amitié.</p> + +<p>«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en +choeur les petites en embrassant la poupée.</p> + +<p>Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs +filles l'une à l'autre: celle d'Irène qui portait le +nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut rebaptisée +de celui de Gladiatrice, en l'honneur du +célèbre cheval de course du comte de Lagrange. +Il fut convenu que les fêtes du baptême auraient +lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait +être le parrain, et Noémi, la marraine.</p> + +<p>Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement +aux Tuileries, suivis d'un garçon +confiseur qui portait un grand panier. Tous les +enfants accueillirent avec enthousiasme les petits +de Morville, et leur joie fut extrême quand Julien +découvrit aux yeux de l'assemblée une multitude +de jolies petites boîtes de dragées et de fruits +confits, vraies miniatures de boîtes de baptême. +Il pria galamment Noémi de vouloir bien, en sa +qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, +et la distribution se fit au milieu d'une joie générale.</p> + +<p class="mid">LE GARÇON.</p> + +<p>Voici la note, monsieur: je désire régler le +compte tout de suite, si vous voulez bien.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>à voix basse avec embarras</i>.</p> + +<p>Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié +ma bourse: apportez-moi, je vous en prie, la note +chez moi, rue....</p> + +<p class="mid">LE GARÇON.</p> + +<p>C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé +au magasin de ne pas livrer sans être payé sur-le-champ: +je vais rentrer et il me faut mon +argent.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>troublé</i>.</p> + +<p>C'est que je comptais payer seulement en rentrant. +Je suis désolé....</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>s'approchant</i>.</p> + +<p>Qu'y a-t-il, Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout +de suite, et je n'ai pas d'argent! en as-tu, toi?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>désolé</i>.</p> + +<p>Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais +sur toi pour acquitter cette maudite note. Je +n'ai que deux francs cinquante centimes et elle +est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman +aussi! Quelle affaire!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais +emprunter à Noémi. Elle a toujours beaucoup d'argent +dans sa bourse. Elle va nous tirer d'affaire. +(<i>Elle s'éloigne en courant.</i>)</p> + +<p class="mid">LE GARÇON, <i>froidement</i>.</p> + +<p>Eh bien, monsieur, et la note?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Tout à l'heure.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Paye donc, Julien.</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>Une pareille bagatelle!</p> + +<p class="mid">VERVINS.</p> + +<p>Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux +de te voir si à court!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Attendez... je vais....</p> + +<p>(<i>Il frappe du pied; ses camarades ricanent.</i>)</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>revenant</i>.</p> + +<p>Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa +bourse en venant. Herminie dit qu'elle ne prête +jamais rien, et Constance m'a répondu en ricanant +que charité bien ordonnée commence par soi-même. +Que faire?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p> + +<h5>Monsieur, finissons-en? (Page 187.)</h5> + +<p class="mid">ARMAND, <i>arrivant</i>.</p> + +<p>Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient +de me remettre de votre part deux jolies boîtes: je +vous remercie d'avoir songé à moi.</p> + +<p class="mid">LE GARÇON, <i>impatienté</i>.</p> + +<p>Monsieur, finissons-en, je suis pressé.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>surpris</i>.</p> + +<p>Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, +chagrins même! Élisabeth, arrive donc, +j'ai besoin de toi.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>s'approchant</i>.</p> + +<p>Bonjour, chers amis, merci de....</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>précipitamment</i>.</p> + +<p>Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que +nos amis sont dans l'embarras!</p> + +<p class="mid">LE GARÇON.</p> + +<p>Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant +revenir chez mon patron sans les vingt-six francs +qui me sont dus.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Attendez un instant. (<i>Il parle bas avec Élisabeth.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>au garçon</i>.</p> + +<p>Où est votre note?</p> + +<p class="mid">LE GARÇON.</p> + +<p>La voici, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre +argent, (<i>Élisabeth et Armand paient le garçon.</i>)</p> + +<p class="mid">LE GARÇON.</p> + +<p>Merci, monsieur.</p> + +<p>Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, +s'étaient jetés dans les bras de leurs vrais, +de leurs excellents amis. Il les remerciaient +avec attendrissement du service qu'ils venaient de +leur rendre avec tant de délicatesse et de générosité.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, +maintenant. Tenez, voilà les élégants qui organisent... +eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent +organiser une partie de cache-cache! enfoncés, +les règlements du club <i>le Beau Monde</i>!</p> + +<p>Les quatre enfants allèrent prendre leur part +du jeu et les élégants s'étaient humanisés au +point de bien accueillir les petits de Kermadio.</p> + +<p>La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible +d'Armand et d'Élisabeth.</p> + +<p>Le soir même, les petits de Kermadio reçurent +l'argent qu'ils avaient prêté à leurs amis, +avec deux charmants porte-monnaie en ivoire +sculpté. Un petit billet de Julien accompagnait +cet envoi.</p> + +<blockquote> +<p>«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à +papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous +embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore +et toujours merci!</p> + +<p>Ton ami reconnaissant,</p> + +<p>Julien de Morville.»</p> +</blockquote> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco06.png"></p> +<a name="p15" id="p15"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>LA MALADIE D'ÉLISABETH.</h4> + +<p>«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de +Kermadio à sa fille, au moment où celle-ci s'apprêtait +à se rendre aux Tuileries avec son frère: +tu es pâle, tu as mauvaise mine.</p> + +<p>--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, +répondit Élisabeth, j'ai un malaise général, et je ne +serais pas étonnée d'avoir un petit accès de fièvre; +c'est probablement un peu de rhume.»</p> + +<p>Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement +le visage de sa fille, lui tâta le pouls et +reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, +mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, +elle envoya chercher à la hâte le docteur Trébaut, +l'excellent médecin de la famille. Elle voulait faire +faire à Armand sa promenade accoutumée, mais +le petit garçon était aussi tourmenté que sa mère +de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de Kermadio +qu'il resterait près de sa soeur.</p> + +<p>Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit +tout de suite chez la petite fille les germes d'une +grave maladie, et son visage s'assombrit.</p> + +<p>«C'est la scarlatine qui commence, madame, +dit-il. Monsieur Armand ne doit pas s'approcher +de sa soeur, ni même rester dans la même chambre +qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis +que votre fils demeurera près de son père.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>pleurant</i>.</p> + +<p>Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre +Élisabeth! ne plus te voir, justement quand tu es +malade et que tu vas être toute seule!</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu +d'attrister ta soeur, donne-lui l'exemple de la fermeté: +prions bien le bon Dieu qu'il la guérisse +vite, cela vaudra mieux que de se désoler.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Armand, console grand'mère; je te confie aussi +la mère Préval, ma paralytique: dis-lui pourquoi +je ne vais pas la voir; soigne-la à ma place, je +t'en prie.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la +dorloterai bien, va! tu la retrouveras en bon état!</p> + +<p>Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher +de rire du ton lamentable avec lequel le +pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit +sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla +tristement chez son père, qui venait de rentrer et +lui annonça la maladie qui frappait la petite fille. +M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais +le docteur l'empêcha résolûment d'entrer.</p> + +<p>«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher +monsieur, lui dit-il, sans courir un danger sérieux +et en faire courir un aussi sérieux à M. Armand, +car aucun de vous n'a encore été atteint +de la scarlatine; Mme de Kermadio, l'ayant eue, +peut au contraire soigner impunément sa fille; +on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»</p> + +<p>La tristesse régnait donc dans cette maison, la +veille encore si gaie: on suivait scrupuleusement +les prescriptions du docteur, et le silence était religieusement +gardé, pour ne pas fatiguer la tête +de la pauvre malade. Cela était d'autant plus facile, +qu'Élisabeth était l'âme de la maison, et l'animation, +la gaieté bruyante d'Armand avaient +disparu depuis qu'il savait sa soeur sérieusement +malade. Le pauvre enfant refusait de sortir et se +contentait de jouer dans le petit jardin de l'hôtel, +afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles +de sa chère Élisabeth: en outre, il lui préparait +des surprises et jardinait avec ardeur pour +qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille +des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.</p> + +<p>Il eut tout le temps de préparer ses surprises, +car la maladie d'Élisabeth fut longue et dangereuse: +mais cette charmante nature était digne +de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta +ses souffrances avec un courage de vraie chrétienne. +Sa patience, sa douceur attendrissaient +profondément Mme de Kermadio, sa bonne et +Mlle Heiger: cette dernière ayant eu la même +maladie, pouvait soigner et soignait avec bonheur +son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse +maladie, jamais Élisabeth ne se montra égoïste: +elle s'oubliait, au contraire, pour ne songer qu'aux +autres et leur témoigner de la façon la plus tendre, +la plus charmante, sa reconnaissance pour +l'affection et les bons soins dont elle était entourée.</p> + +<p>Chaque jour, Armand se donnait la consolation +de lui dire un petit bonjour par le trou de la serrure, +et bien souvent il lui criait:</p> + +<p>«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.</p> + +<p>«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse +un peu.--Mon ivrogne se conduit toujours très-bien.--Guéris-toi +vite, ma petite Élisabeth, pour +que nous puissions aller les voir ensemble!»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p> +<h5>La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)</h5> + +<p>Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, +put voir et embrasser son père, son +cher Armand et toute sa famille, surtout son +excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans +la maison, redevenue aussi joyeuse, aussi bruyante +qu'elle était grave et triste pendant la maladie de +la bonne et charmante petite fille.</p> + +<p>Les premiers instants d'effusion passés, les enfants +se mirent à jouer dans la chambre d'étude, +convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.</p> + +<p>Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements +fatigants cessèrent vite, et l'on s'assit pour +causer.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est +que pendant toute la maladie de ma chère Élisabeth, +pas une fois Irène et Julien ne sont venus +s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même +fait demander. C'est mal et ingrat!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne +savent probablement pas que j'ai été malade.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins +aux Tuileries; d'ailleurs, pourquoi ne pas venir +nous voir?</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Doucement donc, Armand, tu parles comme une +corneille qui abat des noix: si Irène et Julien ne +sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les +pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. +Tu vois qu'ils ne peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; +j'ajoute que l'on dit aux Tuileries M. et +Mme de Morville dans une très-triste position; ils +ont, paraît-il, vendu Morville, leur hôtel et même +tout leur mobilier; enfin, on ne sait ce qu'ils sont +devenus.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>désolée</i>.</p> + +<p>Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! +Depuis quand sais-tu cela, Jacques?</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Depuis près de quinze jours.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses +accuser sans souffler mot?</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Avec cela que tu es discret comme un boulet de +canon, toi: tu n'aurais jamais pu t'empêcher de +crier cela à Élisabeth, qui était encore très-malade! +cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait +une belle affaire!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! +qu'ils doivent être malheureux!... Ruinés tout +d'un coup! quelle terrible chose!</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les +frappera d'autant plus!</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>C'est vrai! quel changement de vie ce doit être +pour eux!...</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE.</p> + +<p>Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans +leur hôtel?</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Je n'en sais rien.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent +M. de Morville. Je vais le lui demander.</p> + +<p>Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au +salon. M. et Mme de Kermadio, Mme de Gursé et +même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler +de la ruine subite et complète de M. de Morville, +mais ils ignoraient où il s'était installé depuis +qu'il avait quitté son hôtel.</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p> + +<p>Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère +enfant, voilà la cause de ce malheur subit.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p> + +<p>C'est quand on risque imprudemment de l'argent, +mon ami; on court la chance de beaucoup +gagner, comme on risque de beaucoup perdre. +C'est cette dernière chose qui est arrivée à M. de +Morville.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. +Il vaut bien mieux gagner beaucoup moins +et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?</p> + +<p class="mid">MADAME DE GURSÉ.</p> + +<p>Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, +non content de sa grande fortune, a voulu l'augmenter +encore; il en a été, tu le vois, cruellement +puni.</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Julien faisait en petit pour les timbres ce que +son papa faisait en grand pour les affaires; te rappelles-tu, +Armand? il nous a dit un jour: «Moi, +je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; +j'ag... j'agia....</p> + +<p class="mid">M. DE MARSY, <i>en riant</i>.</p> + +<p>J'agiote....</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>C'est cela, papa. Quel drôle de mot!</p> + +<p class="mid">M. DE MARSY.</p> + +<p><i>J'agiote</i> ou je <i>spécule</i> veulent dire, je fais des +affaires hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, +de ne jamais vous entendre dire ces tristes +mots-là.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! +Chère maman, voulez-vous que nous tâchions de +découvrir sa nouvelle demeure?</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p> + +<p>Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement +rétablie.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>soupirant</i>.</p> + +<p>Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: +Dieu! que c'est long!...</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre +d'aller avec Mlle Heiger, à la recherche d'Irène +et de Julien? comme cela, Élisabeth aura +leur adresse sans se fatiguer, et pourra y aller +avec moi, dès qu'elle sortira!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p> + +<p>Oh! Armand! que tu es bon!</p> + +<p>Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, +triomphant de son idée, alla dès le lendemain +aux Tuileries, afin de savoir par les élégants, +où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si +intimes au temps de leur prospérité.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p16" id="p16"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>LES RECHERCHES D'ARMAND.</h4> + +<p>Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien +laisser à Armand la gloire de rechercher tout +seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et le +petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à +Jules et à Jordan, qui discutaient gravement sur +le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le +noeud d'une cravate.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir +l'obligeance de me donner la nouvelle adresse de +Julien?</p> + +<p class="mid">JULES, <i>maussade</i>.</p> + +<p>Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès +de ces messieurs.</p> + +<p class="mid">VERVINS, <i>froidement</i>.</p> + +<p>Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma +position, je ne puis donc vous renseigner en +rien.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de +vue.</p> + +<p class="mid">JULES, <i>ricanant</i>.</p> + +<p>Je crois bien! Voir des gens ruinés!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>saluant</i>.</p> + +<p>Merci, mille fois, messieurs; il est impossible +de rendre service avec meilleure grâce et plus de +politesse, j'en suis charmé.</p> + +<p>Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis +grommeler contre lui, sans oser engager une +dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du +petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas +bon l'attaquer.</p> + +<p>Armand, sans se décourager, se dirigea vers le +groupe des élégantes, fort occupées ce jour-là à +donner des avis sur une partie de plaisir projetée +au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il +encore plus mal accueilli par les <i>amies</i> d'Irène +que par les amis de Julien.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>indignée</i>.</p> + +<p>C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement +ici! il faut toujours que ce petit garçon nous +dérange ou nous taquine!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>légèrement</i>.</p> + +<p>Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je +ne la vois plus et j'en suis enchantée; c'était une +orgueilleuse!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, +vous serez bonne et aimable, vous me donnerez +peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>avec impatience</i>.</p> + +<p>Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu +sans me faire rien dire, ce qui est peu gracieux, +vu que j'ai toujours été charmante pour eux, +n'est-ce pas, Lionnette?</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient +certainement pas.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>insistant</i>.</p> + +<p>Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, +dites, mademoiselle?</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>habillant sa poupée</i>.</p> + +<p>Attendez donc! je crois avoir entendu dire à +papa, hier au soir: «Et dire que ces malheureux +Morville en sont réduits à loger avenue de Breteuil! +dans un épouvantable quartier perdu!»</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec joie</i>.</p> + +<p>De notre côté! quel bonheur!...</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>avec horreur</i>.</p> + +<p>Vous logez par là?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p> + +<p>Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue +de Grenelle, 91.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le +connais: nous allons y voir quelquefois Mme de +Nogent à laquelle il appartient.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est ma grand'tante.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>radoucie</i>.</p> + +<p>C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle +votre soeur, monsieur, et dites-lui que +je serai charmée de jouer avec elle.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils +pour sa toilette. Quand on a une si belle position, +on doit tenir son rang.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. +Allez nous la chercher, monsieur.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; +elle est convalescente et ne sort pas +encore. Mais je lui dirai avec quelle amabilité +vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre +tante!...</p> + +<p>Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses +du juste mépris du petit Breton pour leurs +vils sentiments: elles venaient de les démasquer +en flattant bassement la richesse.</p> + +<p>Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant +Mlle Heiger; Noémi a fini par m'apprendre +l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: sont-ils +insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, +je l'ai; tout le reste m'est égal!</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres +amis?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Avenue de Breteuil.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le +même quartier. Élisabeth va être enchantée! et +le numéro?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>stupéfait</i>.</p> + +<p>Le numéro?</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour +y aller.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>consterné</i>.</p> + +<p>Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié +de le leur demander!</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Allez vous en informer près de Noémi.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>piteusement</i>.</p> + +<p>Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables +avant de m'en aller, et je suis sûr +qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans +un jeu de quilles.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire +des choses blessantes? rappelez-vous le proverbe: +mieux vaut douceur que violence.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne +à y aller. (<i>Il se dispose à partir.</i>)</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement +tandis que j'irai, moi, savoir ce numéro.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un +fameux service.</p> + +<p>Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant +que la bonne et aimable institutrice demandait à +Noémi le renseignement qui lui manquait: elle +revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, +remarquant sa figure chagrine; est-ce que ces +petites péronnelles auraient été impertinentes +pour vous?</p> + +<p>--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant +à demi Mlle Heiger, mais Noémi ne sait pas +le numéro et dit que son père ne le sait pas non +plus.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"></p> +<h5>Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)</h5> + +<p class="mid">ARMAND, <i>désolé</i>.</p> + +<p>Que faire alors?</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>S'armer de patience et venir demain avec moi +parcourir l'avenue de Breteuil pour demander de +porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est +pas excessivement longue, heureusement; nous +finirons bien par trouver ce que nous cherchons.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>radieux</i>.</p> + +<p>C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; +c'est Élisabeth qui va être contente!»</p> + +<p>Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes +recherches d'Armand et de son succès: le jour +suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se rendirent +avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, +eut à subir une série de mésaventures +tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans une +allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier +et un sac de charbon; il marcha sur la +queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa à +la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux +portier goutteux qui poussa des cris horribles et +assura qu'Armand périrait sur l'échafaud.</p> + +<p>Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien +l'ardeur d'Armand à la recherche de ses amis, et +son courage fut enfin récompensé par cette bonne +parole d'un concierge: «C'est ici.»</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Entrez-vous, Armand?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>J'en serais bien content, mademoiselle; mais je +ne veux pas y aller seul sans Élisabeth. Cela lui +ferait de la peine.</p> + +<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p> + +<p>Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre +coeur et votre tendresse pour votre soeur. Elle le +mérite! allons, venez; il faut lui raconter votre +plein succès.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p> + +<p>Et mes maladresses!</p> + +<p>Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles +rapportées par les promeneurs: elle rit de tout +son coeur au récit des aventures de son frère, et +après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. +A son grand regret, l'avenue de Breteuil était +trop loin pour elle et elle ne put se rendre chez +les petits de Morville que le surlendemain.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p17" id="p17"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>CHEZ IRÈNE ET JULIEN.</h4> + +<p>Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne +Anna, se rendirent avenue de Breteuil et demandèrent +avec émotion les petits de Morville. Ils y +étaient, heureusement: le frère et la soeur, le +coeur ému, les larmes aux yeux, montèrent un +misérable petit escalier tournant et frappèrent à +une porte disjointe.</p> + +<p>On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent +timidement vers Mme de Morville qui, tout +en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, +seule dans une petite pièce misérablement meublée.</p> + +<p>Elle leva la tête et reconnut les amis de ses +enfants.</p> + +<p>«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec +surprise et émotion: votre amitié dévouée a donc +su trouver notre triste demeure? Je le disais bien +à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont +être heureux de vous voir!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Pouvons-nous aller les embrasser, madame?</p> + +<p>--Vous n'irez pas loin pour les trouver, +répondit Mme de Morville, en souriant tristement; +ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»</p> + +<p>Anna était restée discrètement sur le palier: +les enfants lui dirent tout bas de s'asseoir sur une +petite banquette de bois qui se trouvait là et de +les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.</p> + +<p>On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... +puis, plus rien que des sanglots et des baisers; +les pauvres enfants s'étaient jetés dans les bras +des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes +larmes en les embrassant. Élisabeth et Armand +leur rendaient leurs caresses avec effusion: ils +pleuraient aussi.</p> + +<p>Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir +son amie sur l'unique chaise de paille qui +se trouvait dans la petite chambre, et Julien offrit +à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de +fer séparés par un paravent, une table de bois +avec une cuvette, un pot à eau et un verre complétaient +leur triste ameublement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p> +<h5>Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)</h5> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous +avez réussi à nous découvrir! vous avez donc eu +la bonté de nous chercher?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que +nous nous tutoyions fraternellement! tu me connais +bien peu si tu as pu douter de mon amitié un seul +instant: je te suis aussi attachée que par le +passé.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec reproche</i>.</p> + +<p>Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais +accouru tout de suite pour te voir, te consoler, +te dire que je t'aime toujours!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>pleurant</i>.</p> + +<p>Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai +été reçu par mes anciens amis des Tuileries lorsque +j'ai été les voir, après notre ruine! Alors j'ai +pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette +idée-là m'a fait tant de peine....</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, +mais ne doute pas de mon attachement, entends-tu?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>l'embrassant</i>.</p> + +<p>Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, +si maltraité que je n'avais plus la tête +à moi!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>s'essuyant les yeux</i>.</p> + +<p>Voilà le premier instant de joie que nous avons +depuis notre ruine: c'est à toi que je le dois, +chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais +été si malade!</p> + +<p>Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. +Puis Armand leur dit à son tour les recherches +qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de Morville +étaient vivement émus de se voir l'objet +d'une amitié si pleine de sollicitude.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles +sont tes ressources? Que comptes-tu faire?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si +malheureuse, si abattue par la douleur!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>avec tendresse</i>.</p> + +<p>Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre +ainsi. Crois-moi, cela ne remédie à rien de se désoler; +non-seulement on est inutile, mais on attriste +et on décourage les autres.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. +Ta visite, ton amitié me remontent tellement!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Tant mieux! Quelles seront tes occupations?</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier +très-sérieusement. Peut-être voudra-t-on, dans +quelques maisons où me conduisait maman, me +laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien +enseigné la musique l'année dernière, tu te le +rappelles, aux petites de Kerden, aux bains de +mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; +maintenant, hélas, ce sera pour vivre!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, +et il est convenu que tu vas être courageuse. Maman +avait bien prévu que tu songerais à t'occuper +ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition +toute ma musique, cahiers et sonates +(<i>Irène veut remercier</i>). Chut! Puis elle te demande, +et je te supplie de nous accorder cela, de me donner +des leçons de piano deux fois par semaine. +Tes jours et tes heures seront les nôtres, tu me +permettras de venir les prendre ici, afin de ne +pas déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, +si tu le veux bien, à 5 francs par leçon.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>d'une voix entrecoupée</i>.</p> + +<p>Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette +délicatesse.... (<i>Elle pleure.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant et pleurant</i>.</p> + +<p>Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on +pleure ici, moi! (<i>Elles s'embrassent.</i>)</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand +tu auras fini de pleurer?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>souriant à demi</i>.</p> + +<p>J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et +d'aquarelle: je cultivais, par vanité, ces heureuses +dispositions; ce sera par nécessité, maintenant.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon +maître.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Je crains de ne pas savoir suffisamment....</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit +que tu dessines remarquablement: il m'a déclaré +qu'il serait charmé de te voir me donner des leçons. +Pendant qu'Élisabeth <i>pianotera</i>, moi, je <i>barbouillerai</i>. +Les prix de leçons seront les mêmes +que pour Élisabeth. Tu veux bien?</p> + +<p>Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et +Mme de Morville se tenaient à la porte, les yeux +baignés de larmes.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits +de votre admirable tendresse; et je les accepte +avec eux. Pour la première fois depuis ma ruine, +je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants +se mettre courageusement à l'oeuvre pour +gagner leur vie: je suis heureuse de les voir aimés +de vous, qui êtes si noblement dévoués au +malheur!</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage +me revient en admirant le dévouement et +l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, +de me rendre la force qui me faisait défaut!</p> + +<p>Les enfants embrassèrent tendrement M. et +Mme de Morville et après d'affectueuses paroles +échangées, il fut convenu, avant de se quitter, +que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, +prendre leurs premières leçons: après, ils +emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin d'éviter +à Mme de Morville la peine de les y conduire; +les quatre enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de +cette occasion de se voir plus longtemps et tout à +leur aise.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p18" id="p18"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.</h4> + +<p>Les premières leçons se passèrent à merveille. +Les petits maîtres mettaient à enseigner une patience +admirable; les petits écoliers, de leur côté, +étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence +vive et prompte aidant, chaque leçon fut +excellente. La joie était revenue chez les pauvres +Morville avec le courage et l'amour du travail. +Mme de Morville s'occupait entièrement de son +petit ménage et employait le temps resté sans +emploi à des ouvrages de couture, de broderie, +de tapisserie. Après la première leçon, les enfants +se dirigèrent gaiement, suivis d'Anna, vers les +Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un peu +mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine +brune, son talma de drap noir et son modeste +chapeau de feutre noir, sans ornements, et l'autre +son vêtement de gros drap gris et sa casquette de +cuir verni. Leurs parents avaient dû se défaire de +tous leurs vêtements élégants et les remplacer +par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.</p> + +<p>Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries +étaient-elles en fête: les allées regorgeaient +d'enfants, plus coquettement habillés que jamais. +Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à +face avec leurs anciens camarades.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>saisie</i>.</p> + +<p>Ah! voilà toutes mes amies!</p> + +<p>«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour +Herminie, bonjour Lionnette, Jenny, Diane et +Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»</p> + +<p>Les élégantes levèrent la tête avec une surprise +qui se changea en indignation quand elles eurent +reconnu Irène et contemplé ses vêtements.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>majestueusement</i>.</p> + +<p>Bonjour, mademoiselle. (<i>Elle se détourne.</i>)</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>à demi-voix</i>.</p> + +<p>A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous +dans une toilette semblable!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. +C'est hideux à voir! on ne devrait pas +permettre de laisser entrer aux Tuileries des fagots +comme ça!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p> +<h5>Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)</h5> + +<p class="mid">LES AUTRES PETITES FILLES, <i>de même</i>.</p> + +<p>Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>pleurant</i>.</p> + +<p>Ah! que vous êtes méchantes de me traiter +ainsi! Est-ce parce que je ne suis plus riche? +Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse +pour moi....</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>embarrassée et froide</i>.</p> + +<p>Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps +que nous ne nous sommes vues. Nous n'avons +guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>douloureusement</i>.</p> + +<p>Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous +délivre de ma présence, en remerciant le bon +Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien +je dois peu vous regretter: je sais maintenant à +quoi m'en tenir sur votre amitié à mon égard. +Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient +à mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je +prenais cela pour moi!... Dieu merci, vous venez +de me faire voir ce que vous êtes.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Chère amie, c'est une triste expérience: je +m'attendais à ce résultat! tu as raison de te réjouir: +tu vois clair à présent, et désormais tu +sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, +mais selon ce qu'ils valent.--Plaignons ces pauvres +petites, et ne leur adressons plus la parole.</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>ricanant</i>.</p> + +<p>Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre +place, mademoiselle la dédaigneuse!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>s'avançant</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth +serait bien désolée d'être aussi ridicule que vous +avec votre énorme cage à serins, vos panaches +de chevaux de corbillard et votre teint de souris +noyée: ah! mais... tiens, elles se sont toutes +sauvées.... (<i>Chantant</i>):</p> + +<p>La victoire est à nous!...</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>avec reproche</i>.</p> + +<p>Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>se récriant</i>.</p> + +<p>D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Elle est bonne, ta raison!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec sang-froid</i>.</p> + +<p>Et puis, ce n'étaient que des vérités.</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>riant</i>.</p> + +<p>Elles étaient joliment crues, tes vérités!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons +rejoindre mes cousins et cousines que je vois là-bas.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec effroi</i>.</p> + +<p>Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>surprise</i>.</p> + +<p>Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>les larmes aux yeux</i>.</p> + +<p>Ils vont nous dire des choses humiliantes et +désagréables, comme ces demoiselles et les amis +de Julien nous en ont déjà dit!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>se récriant</i>.</p> + +<p>Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que +tu ne les connais pas. Il est impossible d'être plus +gentil et plus aimable qu'eux. Ils te portent, ainsi +qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront +enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>hésitant</i>.</p> + +<p>Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y +font la moindre attention. Ils sont trop polis pour +cela, d'abord.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent +d'importance qu'aux bons coeurs et à la vraie +amitié.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui +avaient aperçu les enfants, arrivèrent en courant.</p> + +<p>Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; +aux Tuileries, on ne doit pas causer, on joue.</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>Bonjour, chère Irène (<i>elle l'embrasse</i>), je sais +qu'Élisabeth et Armand te tutoient et je te demande +la permission d'en faire autant!</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon +Julien, que je suis content de le revoir! (<i>Il lui +serre la main.</i>)</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, +comme ça.</p> + +<p class="mid">FRANÇOISE.</p> + +<p>Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient +avec effusion aux affectueuses démonstrations +des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth +et Armand les contemplaient en souriant avec +bonheur. Irène et Julien comparaient dans leur +coeur cet accueil si chaleureux fait par des enfants +qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils +s'étaient montrés souvent hautains, dédaigneux +presque grossiers, avec la réception que leur +avaient fait subir leurs prétendus amis: ils +voyaient clairement de quel côté étaient la bonté, +la noblesse de sentiments, et ils sentirent que +dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé +de vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut +juger les gens par la bonté de leurs coeurs et non +par leurs dehors brillants.</p> + +<p>Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la +journée s'acheva gaiement pour tous les enfants. +Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par +Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs +sérieuses études.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p19" id="p19"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XIX.</h3> + +<h4>LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.</h4> + +<p>Quand M. de Morville rentra, il vit dans son +pauvre logis un spectacle si charmant qu'il s'arrêta, +doucement ému, pour le contempler à loisir.</p> + +<p>Irène, assise devant son piano, étudiait avec +ardeur. Sa jolie figure, intelligente et attentive, +était délicieuse d'expression. Julien, penché sur +une aquarelle, souriait à demi de la difficulté +vaincue, et Mme de Morville, assise près de ses +deux enfants, avait interrompu sa couture pour +les regarder avec un orgueil maternel.</p> + +<p>Dans ce moment, Irène termina sa sonate par +un trait brillant.</p> + +<p>«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, +tu es un pianiste de premier ordre, n'est-ce +pas, chère maman?</p> + +<p>--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès +d'Irène me causent autant de surprise que +de joie!</p> + +<p>--On est si heureux de travailler pour ceux +que l'on aime,» répondit la petite fille avec tendresse.</p> + +<p>M. de Morville s'avança.</p> + +<p>«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre +mon bonheur, moi aussi.</p> + +<p>--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; +vous voilà revenu: quel bonheur!</p> + +<p>--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre +Adolphe! dit Mme de Morville.</p> + +<p>--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, +mais ce que je viens de voir m'a reposé.</p> + +<p>--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le +faisant asseoir près de leur petite cheminée et en +s'agenouillant près de lui pour allumer un peu +de feu.</p> + +<p>--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main +à Mme de Morville, une courageuse femme qui +ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, +et de courageux enfants qui imitent leur +excellente mère; j'ai compris alors la grâce que +Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»</p> + +<p>Là, M. de Morville s'arrêta.</p> + +<p>«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.</p> + +<p>--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, +qui répondit par un sourire au sourire de sa +femme.</p> + +<p>Mme de Morville poussa une exclamation, et les +enfants, aussi surpris que leur mère, regardèrent +M. de Morville avec de grands yeux interrogateurs.</p> + +<p>«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant +cette grâce. Sans ma ruine, aurais-je jamais +joui de voire dévouement, de vos sacrifices, de +votre tendresse? Quand nous étions riches, nous +étions chacun les forçats de la richesse et du plaisir: +j'étais plongé dans le tourbillon des affaires, +toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, +pauvres chers petits, dans celui de la vanité. Au +milieu de tout cela, nous étions séparés les uns +des autres, nous n'avions pas le temps de nous +aimer ni de nous le prouver.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>pensive</i>.</p> + +<p>C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette +vie futile et vide m'avait accaparée; comme toi je +bénis le ciel de nous avoir rappelés à nos devoirs; +quoi qu'il arrive désormais, je mènerai +une vie sérieuse et utile, me consacrant à ton +bonheur, à nos enfants et au soulagement de ceux +qui souffrent.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est +vrai, ce que vous venez de dire! je comprends +maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, +elle nous a été envoyée pour notre plus grand +bien!...</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais +aimé notre bel hôtel comme j'aime maintenant +notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est +qu'ici l'on comprend et l'on remplit son devoir, +c'est une joie pure qui m'était inconnue autrefois.»</p> + +<p>M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants +avec émotion; ils se regardaient avec un sourire +sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; +regarde, ils sont très-émus! vite, papa, souriez-moi +(<i>elle l'embrasse</i>); à votre tour, chère maman: +là, c'est très-bien.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que +vous avez sous le bras, papa?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Des projets de chemins de fer: je dois faire un +rapport là-dessus et divers travaux de ce genre +pour M. de Valmier.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Non, mon enfant, c'est un de ses employés de +banque qui m'a donné ce travail. M. de Valmier +ignore même que ce travail m'est confié.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton +pauvre père doit être non-seulement fatigué, mais +affamé; servons bien vite le dîner.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous +vous avons préparé un bon petit plat!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous +inquiétez de rien.</p> + +<p>La mère et les enfants se disputaient gaiement +le modeste service de la table, tandis que M. de +Morville les écoutait et les regardait faire avec +un profond sentiment de bonheur.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Là, voilà les couverts mis.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; +nous assoirons-nous comme des Turcs, pour +manger?</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, +tu dois avoir grand'faim, j'ai hâte de te voir à +table.</p> + +<p>On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit +que de gaieté.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Quel excellent potage! ce bon père Michel est +un portier précieux, maman; non-seulement il +fait le ménage, mais il surveille notre petite cuisine +d'une façon étonnante.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre +qu'à voir. Il a des manières à lui de se poser, +armé de son balai, pour raconter ses aventures!...</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>C'est un bien brave homme: traitez-le avec +amitié, mes enfants; vous savez qu'il n'est dans +cette modeste position que par suite de désastres +éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû +voir.... (<i>on frappe</i>). Ne bougez pas, papa, je vous +en prie, je vais ouvrir.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger +(<i>elle va ouvrir</i>). C'est le père Michel. Bonjour, bon +père Michel, qu'y a-t-il?</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs +et mesdames. (<i>Il salue.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, +c'est bien assez de faire le ménage et de préparer +nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère +dame: justement parce que je connais le malheur, +j'y sais compatir.</p> + +<p>(<i>La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert +en continuant:</i>)</p> + +<p>«Car ma famille est illustre, je me plais à le +dire: je suis, tel que vous me voyez, seul et unique +descendant des comtes de Barninville, noble +race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles +de France. (<i>Il essuie une assiette.</i>) Nos ancêtres ont +été aux croisades, tel que vous me voyez. Ils ont +brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités +et tout est vanité.... (<i>S'interrompant.</i>) Où est +la moutarde, que je la serre, monsieur Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Je vais la ranger, père Michel.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Quand je vous dis que je veux vous épargner +cette peine, je vous l'épargnerai. Ah! je suis têtu, +moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, mesdames, +j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me +voyez.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>lui serrant la main</i>.</p> + +<p>Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, +de votre empressement à nous être utile et agréable.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, +père Michel, nous sommes heureux d'être si +bien servis.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>se rengorgeant</i>.</p> + +<p>Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne +nuit, mademoiselle Irène, et à vous aussi, monsieur +Julien.</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Merci, bon père Michel, bonsoir.»</p> + +<p class="mid">Le brave portier parti, la famille s'installa +pour la soirée. La petite lampe éclairait bien; le +feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea +pour en profiter, tout en reprenant son travail. +M. de Morville, lui, écrivait avec ardeur, et la +veillée se prolongea jusqu'à dix heures, tous +travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth +et Armand vinrent prendre leurs leçons; ils +avaient, en entrant, un air mystérieux, moitié +inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent +intrigués.</p> + +<p>«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne +tenait pas en place.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019.png"></p> +<h5>Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)</h5> + +<p>--Sortie pour quelques instants, dit Julien de +plus en plus étonné. Veux-tu lui parler?</p> + +<p>--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de +vous faire venir....</p> + +<p>--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec +précipitation, ne sauras-tu jamais tenir ta langue?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. +Oh! si tu savais comme il me démange, tu +aurais pitié de moi!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui +rentre: dis-lui tout; nos amis ont l'air très-intrigués.»</p> + +<p>Les petits de Morville étaient en effet fort désireux +de connaître la raison des allures, des paroles +singulières d'Élisabeth et d'Armand. Après +les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, +vous voyez en moi un ambassadeur.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>s'installant au travail</i>.</p> + +<p>De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?</p> + +<p>--Je le crois, madame, il dépend de vous de +les changer en mauvaises pour nous.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va +droit au fait.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma</p> + +<p>tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez +la bonté de laisser Irène et Julien donner à Jeanne +et à Jacques des leçons de piano et de dessin, +deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure +que vous jugerez la plus commode; leurs prix +seraient les nôtres.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>émue</i>.</p> + +<p>Cher enfant....</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>précipitamment</i>.</p> + +<p>Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent +une petite soirée jeudi prochain: ils désirent que +M. de Morville et vous, madame, vous ameniez +Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, +et cela lui procurera quelques élèves, car il y +aura deux ou trois amies de maman et de ma +tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à +Irène, dès qu'elles l'auront entendue. Et puis, +Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa collection +d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques +amateurs qui lui en prendront avec grand plaisir, +à de très-bonnes conditions. Voilà.»</p> + +<p>Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains +avec violence, ce qui indiquait toujours chez lui +un ravissement complet.</p> + +<p>Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand +Armand cessa de parler, elle l'attira vers elle, +ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence tandis +que quelques grosses larmes tombaient de +ses yeux sur leurs joues roses. Irène et Julien +n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce dévouement +délicat, cette façon charmante de rendre +service leur allait droit au coeur: eux aussi +embrassèrent leurs excellents amis avec une tendresse +pleine de reconnaissance.</p> + +<p>Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville +essaya de parler.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Oh! chère madame, dites seulement oui, je +vous en prie! nous sommes si heureux déjà, que +si vous nous dites quelque chose, cela nous fera +éclater.</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville +et ses enfants ne purent toutefois s'empêcher de +dire combien ils étaient joyeux et reconnaissants; +puis les leçons commencèrent.</p> + +<p>Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: +aussitôt finies, Élisabeth et Armand emmenèrent +triomphalement leurs amis pour faire leur promenade +accoutumée.</p> + +<p>Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits +de Marsy et leur firent part du consentement de +Mme de Morville: Irène et Julien les remercièrent +avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.</p> + +<p>Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy +allèrent dire à Noémi de Valmier, et à Lionnette +dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, +que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait +charmée de les voir venir: Armand s'amusa +à piquer leur curiosité en leur déclarant que +<i>deux grands artistes</i> honoreraient la soirée de leur +présence: chacun se sépara en riant et en se donnant +rendez-vous pour le jeudi.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p20" id="p20"></a> + +<br><br> +<h3>CHAPITRE XX.</h3> + +<h4>LES DEUX ARTISTES.</h4> + +<p>M. de Morville fut aussi charmé que sa femme +de la perspective d'une soirée chez Mme de +Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa +femme avaient des vêtements simples mais convenables +pour la soirée, tandis que les enfants +n'avaient que leurs habits du matin, Mme de +Morville s'étant défait des vêtements d'Irène et de +Julien, qui ne convenaient plus à leur modeste +position. M. et Mme de Morville étaient donc fort +tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque +la bonne des petits de Kermadio arriva, portant +un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, +elle partit à la hâte.</p> + +<p>Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et +poussa un cri en voyant une toilette simple et +charmante pour Irène, avec un costume aussi +simple et aussi charmant pour Julien. Un petit +billet attaché à la robe contenait ces quelques +mots:</p> + +<p>Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir +d'amitié.»</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>attendrie</i>.</p> + +<p>Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: +quel coeur, quel coeur!</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y +a d'écrit?</p> + +<p>«Un écolier à son professeur. Juste témoignage +de reconnaissance; aussi, pas de remercîment, +chut!...»</p> + +<p>Cher, excellent Armand!</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Oh! mes enfants! comme nous devons remercier +le bon Dieu d'avoir de tels amis!...</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être +heureux de cette chère pauvreté. Aurions-nous la +joie de voir des dévouements pareils, si nous +avions encore nos richesses?</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez +vite à vos amis, chers enfants, et dites-leur que +je les aime et les bénis!</p> + +<p>Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos +héros de la réception de M. et de Mme de Marsy: +les enfants écrivirent à Élisabeth et à Julien, puis +Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux +les plus difficiles, tandis que Julien achevait +avec soin ses dernières aquarelles. Il était +tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et +se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux +aussi, avaient travaillé toute la journée; après un +modeste repas, tous s'habillèrent promptement et +se rendirent chez Mme de Marsy.</p> + +<p>Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils +la satisfaction de ne trouver que la famille réunie, +et d'arriver les premiers parmi les invités. +Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs +amis de chaleureux remercîments, interrompus +par un baiser d'Élisabeth, et un terrible «<i>chut</i>» +d'Armand.</p> + +<p>Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: +Lionnette et Noémi arrivèrent bientôt avec leurs +parents.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; +nos grands artistes sont-ils arrivés?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Oui, mademoiselle, ils sont là.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent +de parole!... Tiens! Irène Ici... et Julien!</p> + +<p>Noémi leur adressa la parole avec embarras; +les petits de Morville répondirent timidement à +son bonjour contraint. Lionnette avait pris un air +de dédain et de protection.</p> + +<p>«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais +que....»</p> + +<p>Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant +d'Armand de Kermadio.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>d'un air formidable</i>.</p> + +<p>Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous +écoutons avec beaucoup d'intérêt (<i>ses yeux lancent +des éclairs</i>), infiniment d'intérêt!...</p> + +<p class="mid">LIONETTE, <i>balbutiant</i>.</p> + +<p>J'aimerais mieux parler d'autre chose.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et pourquoi, et pourquoi?</p> + +<p class="mid">LIONETTE, <i>naïvement</i>.</p> + +<p>Je viens de vous vexer, évidemment, et si je +continuais, vous me diriez, comme cela vous arrive +toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, +d'une façon très-drôle qui égaye les autres à +mes dépens; c'est ennuyeux, ça.</p> + +<p>Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, +et même le terrible petit Breton.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MARSY, <i>s'approchant</i>.</p> + +<p>Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous +savez ce que vous nous avez promis; je compte +sur vous, et le piano vous attend.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020.png"></p> +<h5>Le piano vous attend. (Page 253.)</h5> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>tremblante</i>.</p> + +<p>Me voici, madame, je vous suis. (<i>Elle se lève.</i>)</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>bas à Élisabeth</i>.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est +Irène?</p> + +<p>Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et +le morceau commença; Irène, d'abord très-émue, +s'était tout à coup rassurée en jetant les yeux +sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants +qu'elle; la pauvre enfant sentit que son avenir +dépendait de son talent, de son courage, et subitement +inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle +joua l'admirable sonate en <i>do</i> dièze mineur, de +Beethoven. Au lieu de lui nuire, son émotion la +servit. Oh! que ses sentiments étaient différents +alors des misérables pensées qui remplissaient +son esprit le jour du bal de Noémi. Elle jouait +aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble +préoccupation rendait son jeu délicieusement +doux et touchant! Irène se surpassa; toutes les +profondeurs de cette admirable musique, toutes +les délicatesses de ce grand style, furent mises en +relief par ses doigts inspirés; à peine eut-elle terminé, +qu'un tonnerre d'applaudissements retentit, +et des exclamations s'élevèrent de toutes +parts!</p> + +<p>On complimenta chaleureusement M. et Mme de +Morville sur le talent hors ligne de leur fille, +tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se +montraient aussi fiers d'Irène que ses parents +l'étaient à juste titre.</p> + +<p>Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; +émerveillées de l'admirable talent d'Irène, +elles mirent de côté toute morgue et l'accablèrent +de félicitations.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>enthousiasmée</i>.</p> + +<p>Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de +dire que c'est une grande artiste; je l'avais entendue +jouer quelquefois, mais seulement des +bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau +talent.</p> + +<p class="mid">LIONETTE, <i>de même</i>.</p> + +<p>C'est écrasant, j'en suis <i>épatée</i>; dites donc, monsieur +Armand, je vous accorde que voilà une +grande artiste. Mais l'autre, le second, où est-il?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette +table.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>regardant</i>.</p> + +<p>Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, +vous qui aimez tant ces choses-là, venez voir ces +aquarelles, elles sont merveilleuses!</p> + +<p>Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de +Valmier.</p> + +<p>«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces +vues sont admirables, elles sont faites par un véritable +artiste; qui est-ce qui fait ces belles +choses?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi +n'as-tu pas signé tes aquarelles?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>à Julien</i>.</p> + +<p>Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un +talent remarquable! J'aimerais beaucoup à posséder +cette belle collection! Me la cédez-vous?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>rougissant</i>.</p> + +<p>Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il +consentirait à s'en défaire.»</p> + +<p>M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua +et se mit à causer à voix basse avec lui, tandis +que d'autres personnes venaient voir et admirer +les aquarelles.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, +monsieur Armand?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Je suis plus <i>épatée</i> que jamais.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec sang-froid</i>.</p> + +<p>N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est <i>escarbouillant</i>?</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Hein? vous dites?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Je dis que c'est <i>escarbouillant</i>, ces aquarelles!</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>stupéfaite</i>.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... +escar...</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez +bien de dire un mot aussi étonnant que le +mien, en vous déclarant <i>épatée</i>; alors, moi, pour +être à votre hauteur, je me dis <i>escarbouillé</i>. (<i>Les +enfants rient.</i>)</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>très-rouge</i>.</p> + +<p>Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on +est toujours sûre d'avoir des affaires. C'est assommant +que vous ayez de l'esprit, vous!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Mais, mademoiselle, si vous....</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; +tu vois bien que cela finit par être désagréable. +J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà +excusé; offre-lui ton bras et allons prendre du +thé, car je vois que tout le monde se dirige vers +la salle à manger.</p> + +<p>Après le thé, on demanda à Irène de se faire +entendre de nouveau, et elle fut aussi justement +applaudie que la première fois.</p> + +<p>On finit gaiement cette charmante soirée, et +M. et Mme de Morville se retirèrent, heureux et +fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de +Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, +au sujet des aquarelles, et Mmes de Nardray, +Darsal et Drangard s'étaient concertées avec +Mme de Morville, pour que leurs filles pussent +aller chez Irène prendre des leçons de piano. Ce +fut donc en bénissant mille fois leurs amis, qu'Irène +et Julien les quittèrent, joyeux et pleins +d'espoir.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p21" id="p21"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXI.</h3> + +<h4>LE CHANGEMENT DE NOÉMI.</h4> + +<p>En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, +triste même; sa mère s'en aperçut et lui en demanda +la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue de +la soirée.</p> + +<p>«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait +dû te faire oublier ta fatigue! s'écria Mme de +Valmier.</p> + +<p>-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, +ces deux enfants si bien doués, si modestes et si +heureux de secourir leurs parents!»</p> + +<p>A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses +parents descendirent, et la conversation en resta là.</p> + +<p>Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, +fit sa prière avec distraction et se coucha; mais +ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour réfléchir +sérieusement.</p> + +<p>«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, +se dit-elle; plus leurs talents font de progrès, +plus ils deviennent modestes. Comme c'est +beau et courageux de leur part de travailler pour +vivre! Jeanne raconte d'eux des choses bien touchantes. +J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée +si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect +humain; et pourtant la crainte de voir mes amis +se moquer de moi m'a rendue lâche et m'a fait +agir comme si je manquais de coeur!</p> + +<p>«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence +entre le semblant d'amitié que nous nous +portons les uns aux autres et la tendresse dévouée +que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio +et de Marsy. Avec mes amis, il n'est question +que de vanités, de frivolités! Ils ne seraient pas +capables de dévouement, et me traiteraient, si j'étais +pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien +l'autre jour. Ils ont bien mal agi: moi aussi, hélas! +Oh! je m'en repens beaucoup maintenant; je veux +changer de manière d'être avec eux, avoir le courage +d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si +gentils et si bons.»</p> + +<p>Cette bonne résolution calma la conscience troublée +de Noémi; elle ne tarda pas à s'endormir, +en répétant:</p> + +<p>«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club +de <i>la Charité</i>.»</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, +Noémi se rendit aux Tuileries; elle hâtait +le pas, et son coeur battait, car elle allait faire +acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, +plusieurs élégants s'empressèrent autour d'elle, +mais elle se contenta de leur dire bonjour, les +écarta doucement, et elle alla droit à un groupe +composé d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. +Les élégants, fort surpris, l'avaient accompagnée +machinalement.</p> + +<p>«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit +Noémi d'une voix émue, en rougissant, voulez-vous +me permettre, non-seulement de jouer avec +vous, mais encore d'être votre amie? Je me sens +attirée vers vous, et maman dit que je ne puis +que gagner en étant avec vous le plus possible. +Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: +je vous en demande pardon!»</p> + +<p>A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées +par Noémi que tous les enfants, attendris, +avaient entouré la gentille petite fille et l'embrassaient +à l'envi, l'assurant de leur amitié, de +leur joie de l'admettre parmi eux, et la complimentant +de sa touchante démarche. Les élégants, +stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si +embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand +les remarqua et partit d'un grand éclat de +rire.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>De quoi riez-vous donc, vous?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Est-ce de nous, par hasard?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout +interloqués, ah! ah! ah! Vervins a la bouche +toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille +les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a +l'air de vouloir nous dévorer tous d'une seule +bouchée, ah! ah! ah!</p> + +<p>La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. +Tous se mirent à rire aux éclats.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>ricanant</i>.</p> + +<p>Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Certes, et joliment, encore!</p> + +<p>Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, +qui arrivaient en foule.</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>avec ironie</i>.</p> + +<p>Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque +de velours gros bleu, ma toque de velours +écossais gris et bleu, mes bottes grises à talons +bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être +mis de façon à pouvoir jouer à son aise et ne pas +ressembler à une poupée vivante.</p> + +<p>Il y eut un mélange de rires et de cris.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>en colère</i>.</p> + +<p>Mais puisque nous sommes riches, nous devons +donner le ton.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, +mademoiselle, voulez-vous faire une chose? Supposons +que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette +jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; +vous plaiderez pour le <i>beau monde</i>, moi contre, +c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable.... +(<i>Rires et exclamations.</i>)</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>furieuse</i>.</p> + +<p>Je ne serai pas l'avocat du diable!...</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, +là, êtes-vous contente? (<i>Entre ses dents.</i>) C'est la +même chose.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>calmée</i>.</p> + +<p>Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>Bon, ça va être amusant.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>C'est très-gentil, ce jeu-là.</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Des chaises pour nos juges!</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider +debout.</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, +il commence à m'aller très-bien.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.</p> + +<p class="mid">Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance +commença.</p> + +<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE.</p> + +<p>Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre +devant vous une belle cause, injustement attaquée. +On a osé dire du mal du luxe, du grand luxe, +première de toutes les nécessités; on veut nous +interdire la soie, le velours, le satin, peut-être +même, hélas, la popeline;--on croit que cela +nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont +calmes....</p> + +<p class="mid">L'AVOCAT ARMAND.</p> + +<p>Oh! très-calmes!</p> + +<p class="mid">LE JUGE ÉLISABETH.</p> + +<p>Avocat Armand, n'interrompez pas.</p> + +<p class="mid">LE JUGE LIONNETTE.</p> + +<p>Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.</p> + +<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE.</p> + +<p>Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent +à notre position, à notre rang. Et puis, nous +faisons aller le commerce: que deviendraient +sans nous, sans nos toilettes, les magasins de +nouveautés, de modes, de chaussures, de coiffures, +de passementerie, de bijouterie....</p> + +<p class="mid">L'AVOCAT ARMAND.</p> + +<p>L'épicerie est hors de cause. (<i>Rire général.</i>)</p> + +<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE, <i>avec dignité</i>.</p> + +<p>Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! +Et nos élégantes poupées, ne sont-elles pas la fortune +de leurs fournisseurs? allez! le luxe est utile, +il est nécessaire, indispensable aux autres comme +à nous-mêmes.</p> + +<p>Les élégants applaudirent avec frénésie à cet +habile plaidoyer. On félicita très-chaleureusement +l'avocat Constance, puis l'avocat Armand demanda +la parole, l'obtint et dit avec emphase:</p> + +<p>«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, +l'éloquence perfide de mon spirituel adversaire +ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe +modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe +exagéré que j'attaque, que j'attaquerai toujours, +est mauvais et même dangereux! En effet, nous, enfants, +avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts +de soie, de velours, de dentelles et de garnitures +de toute sorte? Nos jeux s'accommodent-ils de ces +beaux habits qui nous empêchent de remuer, de +peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent +vos bottes magnifiques? Ne vaudrait-il pas +mieux des bottines simples et solides, avec lesquelles +on peut courir à son aise, les jours où il +y a de la boue comme les jours où il fait sec? +N'est-il pas plus amusant de sauter à la corde, de +jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que +de rester immobiles sur des chaises comme des +grandes personnes? Eh bien, vos belles étoffes +vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire +aller le commerce, c'est l'affaire de nos mamans +et de nos papas; ce n'est pas la nôtre. Pour vos +poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir simples; +et si la marchande de vêtements y perd, +faites gagner celle qui habille les pauvres!»</p> + +<p>Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure +était pleine d'ardeur et d'intelligence; son âme +était dans ses yeux: les enfants écoutaient tous +avec une attention profonde: peu à peu, les rires +avaient cessé, une sérieuse conviction pénétrait +dans les coeurs.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand +l'entourèrent en le félicitant: les élégants, +après quelque hésitation, s'approchèrent aussi.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/021.png"></p> +<h5>Messieurs les juges. (Page 263.)</h5> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur +Armand.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour +aider à faire une réforme utile, je déclare que le +Club du <i>Beau monde</i> est une bêtise et que je n'en +suis plus.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, +ma foi! C'est un orateur, vraiment!</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Dites donc, mes amis, nous oublions de juger +la cause: faut-il le faire?</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Certainement, il le faut.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand +a dit d'excellentes choses, sa cause est loin d'être +mauvaise et je suis presque convertie. (<i>Applaudissements.</i>)</p> + +<p class="mid">HERMINIE.</p> + +<p>Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne +peut pas changer comme ça du jour au lendemain!</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>C'est trop juste; accordé.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je +prévois que j'ai perdu ma cause près de vous.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>affectueusement</i>.</p> + +<p>C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi +cependant de le faire en ajoutant quelques mots. +Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes petits +enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous +cela, afin d'être affectueux les uns pour les +autres: il y a eu souvent des paroles peu aimables +échangées entre nous depuis quelque temps; +promettons-nous de n'en plus dire de semblables. +Ne regardons plus aux dehors, mais aux côtés sérieux +de ceux que nous voyons; n'attachons de +l'importance qu'aux qualités du coeur, et non aux +vêtements. Enfin, je me permets de vous supplier +de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel +d'en faire collection avec plaisir, autant il est +fâcheux de spéculer là-dessus. Vous avez entendu +ce que le surveillant a dit l'autre jour à ce propos +(je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.</p> + +<p class="mid">VERVINS.</p> + +<p>Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement +qu'Armand; nous allons être très-raisonnables, +vous verrez.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>A présent, vive la joie! je propose, pour finir +la séance, une partie monstre; les juges vont +choisir le jeu.</p> + +<p>On applaudit à cette proposition d'Armand et +les Tuileries retentirent bientôt d'éclats de rire +et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le Club +du <i>Beau monde</i>. Nous verrons plus tard ce que +devint le Club de <i>la Charité</i>.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p22" id="p22"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXII.</h3> + +<h4>LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.</h4> + +<p>En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, +enthousiasmée, raconta à sa mère tout ce qui s'était +passé; celle-ci en fut vivement émue; c'était +une personne excellente au fond; une grande fortune, +le manque de bons conseils et d'amie sérieuse +l'avaient entraînée dans une vie mondaine et dissipée: +mais son coeur était resté bon et elle consentit +avec joie à la demande de Noémi, qui désirait +prendre des leçons de piano chez Irène.</p> + +<p>La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, +qui les reçut avec une politesse, une dignité +parfaites. Mme de Valmier fut frappée de voir cette +pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement +avec Mme de Morville et admira sa patience, +sa piété, sa résignation si vraie et si touchante: +elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant +cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, +parler d'une façon élevée et simple à la fois. +Mme de Morville s'en aperçut et sourit.</p> + +<p>«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, +madame? dit-elle.</p> + +<p>--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, +et je ne puis que vous en féliciter.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, +madame; je le reconnais chaque jour davantage.»</p> + +<p>Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les +petites filles et Julien causaient avec non moins +de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de +plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait +extrêmement devenir l'amie d'Élisabeth. Ce +fut donc avec joie qu'elle prit jour pour ses +leçons de piano, puis elle se retira avec sa +mère.</p> + +<p>Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se +félicitèrent de ce surcroît de leçons. Ils causaient +encore de la visite si aimable de Mme de Valmier +et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il +était rayonnant.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Dieu! papa, quelle figure heureuse!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles +vendues?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement +achetées.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Quel bonheur! Combien, mon ami?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Devine! devinez, enfants.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait +magnifique.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Tu n'y es pas.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Quarante francs chacune, alors, papa?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Va toujours.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Cinquante francs pièce, mon ami?</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Cent francs, chère Suzanne.</p> + +<p>La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien +était rouge de joie.</p> + +<p>«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous +pouvons accepter tant d'argent; ces aquarelles ne +valent pas cela.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: +je l'ai eu pour toi et avant toi, crois-le bien, +car j'ai d'abord nettement refusé à M. de Valmier +de faire cette vente à des conditions pareilles.</p> + +<p>«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il +dit, en fronçant le sourcil.</p> + +<p>--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, +ai-je répondu. La délicatesse de mon fils et +la mienne refusent un prix aussi élevé!»</p> + +<p>Il a souri et sa figure s'est éclairée.</p> + +<p>«Je prie pourtant M. Julien et son excellent +père de me faire l'honneur d'accepter ce prix-là, +a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa famille +est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer +ce qu'il vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... +Je vous prie, je vous supplie d'y consentir.»</p> + +<p>«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, +je pris le billet qu'il m'offrait et... tiens, +Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon enfant, embrasse-moi; +je suis fier de toi, de cet argent gagné +par ton talent, par tes veilles assidues. Sois béni, +mon fils, des joies que tu me donnes.»</p> + +<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: +Mme de Morville et Irène aussi émues qu'eux, se +joignirent à ces témoignages d'affection.</p> + +<p>Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. +Ils furent enchantés de la bonne nouvelle que +leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous +les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers +les Tuileries.</p> + +<p>Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé +tous les enfants, ils furent reçus à merveille +par les élégants: la glace était rompue, et à +partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, +quoique aussi simplement mis que par le +passé, traités avec politesse, souvent avec amitié +par le <i>Beau monde</i>, revenu à de meilleurs sentiments.</p> + +<p>Tous jouaient ensemble, et les exagérations de +langage, de toilette s'effaçaient peu à peu chaque +jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à l'esprit gai +et malin du bon gros Armand.</p> + +<p>Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient +subir aux autres l'influence de leurs charmantes +qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; la gaieté, +l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus +l'âme des Tuileries.</p> + +<p>Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes +natures faire le bien sans relâche et donner +l'exemple de toutes les qualités: le petit cercle +d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; +les leçons de piano étaient pour la petite +fille de vraies joies. Elle y retrouvait souvent +Élisabeth, dont la conversation était toujours +aussi intéressante que profitable.</p> + +<p>Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, +lorsque Irène reçut un billet d'Élisabeth qui parut +la contrarier.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant +son dessin.</p> + +<p>--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, +dit Irène en soupirant; mais il faut +qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio +pour une course pressée.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés +chez....</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire +tout seuls.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée +de vous rendre service, vous savez!</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>hésitant</i>.</p> + +<p>Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Pas du tout, je vous assure!</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>à voix basse</i>.</p> + +<p>Ne parlons pas de cela maintenant.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p> + +<p>C'est donc un se....</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>précipitamment</i>.</p> + +<p>Chère maman, la leçon est finie, nous allons +aux Tuileries: Élisabeth nous a envoyé la bonne +Anna; voulez-vous nous permettre de partir?</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de +ma part et soyez gentils avec elle.»</p> + +<p>Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de +Morville: puis les trois amis, suivis d'Anna et de +la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre aux +Tuileries.</p> + +<p>A peine hors de la maison, Irène s'écria.... +«A présent, chez Mme Blesseau, rue du Bac; +n'est-ce pas, Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»</p> + +<p>Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que +le surlendemain étant la fête de leur mère, ils allaient +chez Mme Blesseau, bijoutière, pour vendre +deux joyaux, restes de leur splendeur passée. +Leur mère leur ayant permis d'en disposer comme +bon leur semblerait pour leurs petites dépenses, +ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir +des souvenirs à Mme de Morville, puis à Élisabeth +et Armand, les bons anges de la famille, invités +à dîner pour ce jour-là.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés +chez Mme Blesseau.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le +plaisir d'estimer les bijoux dont nous vous avons +parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle nous +avait donné la permission de les vendre.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Voilà ma bague.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Voici mes boutons de chemise.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de +suite.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. +(<i>Elle pèse chaque bijou.</i>)</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Dieu! que je voudrais que ma bague pesât +10 francs.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec chagrin</i>.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, quel malheur!</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle +vaut davantage.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Quel bonheur! combien s'il vous plaît?</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est énorme; merci, madame Blesseau.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli +et très-bien taillé. Je vous en donnerai certainement.... +(<i>elle l'examine</i>) trente....</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Mais quel bonheur!</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>riant</i>.</p> + +<p>Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, +mademoiselle, vous ne me laissez seulement pas +achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien +exacte de votre pierre.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Que je suis contente! à toi, Julien.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, +il y a un jeune homme qui m'a prié de lui avoir +cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à +quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf +francs d'or et... vingt-deux à vingt-trois francs +de turquoises; cela fait quarante-deux francs. C'est +leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune +homme désire y mettre; si vous voulez, ils sont +vendus.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... +je vous remercie mille fois, madame Blesseau.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme +notre joaillier: j'ai eu quelquefois la fantaisie de +changer des bijoux, il m'en donnait quatre fois +moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet +gourmette dont il m'a offert seulement vingt-cinq +francs; vous pensez bien que je l'ai gardé.</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Combien l'estimez-vous, alors?</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>le pesant</i>.</p> + +<p>Trente-neuf francs, mademoiselle.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas +gagner autant que lui? ça vous serait si facile, +pourtant!</p> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p> + +<p>Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la +maxime: «Faites-vous acheteur en vendant, vendeur +en achetant.»</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Je me souviendrai de vous, madame, car je +n'ai pas souvent vu faire le commerce aussi honnêtement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/022.png"></p> +<h5>Vous oubliez le rubis. (Page 281.)</h5> + +<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>avec simplicité</i>.</p> + +<p>Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle +Irène, Monsieur Julien, voici votre argent.</p> + +<p>Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête +femme qui avait si justement excité l'admiration +de Noémi par sa sévère probité, et les enfants sortirent +du magasin. A peine dans la rue, Noémi, +qui semblait préoccupée, dit qu'elle avait oublié +son ombrelle chez Mme Blesseau; elle ne voulut +pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre +et y courut seule. Elle fut quelques minutes +absente et revint toute essoufflée au moment où +Irène et Julien s'étonnaient de sa longue absence. +Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher +l'ombrelle et l'on se dirigea vers les Tuileries.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes +amis?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>tristement</i>.</p> + +<p>Ce sont des souvenirs de première communion. +(<i>Julien soupire.</i>)</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Vous deviez y tenir beaucoup, alors?</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>avec effort</i>.</p> + +<p>Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir +acheter pour maman un beau bénitier et une +statue de la sainte Vierge.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>C'est cela; elle priera chaque jour devant une +image qui lui rappellera notre affection.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, +monsieur Julien?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>souriant avec effort</i>.</p> + +<p>En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. +Ce n'est pas la valeur qui me fait +quelque chose, allez, c'est le souvenir.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>lui serrant la main</i>.</p> + +<p>Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; +nous allons bien jouer, il faudrait confier +notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous +achèterons nos jolis souvenirs en revenant, +veux-tu?</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>souriant</i>.</p> + +<p>C'est cela.</p> + +<p>Les enfants furent entourés par leurs compagnons +de jeux: l'absence des petits de Kermadio +fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit +à jouer. Noémi se montra tout particulièrement +affectueuse pour les petits de Morville, et l'heure +de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en se +donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les +enfants recommandèrent à Irène et à Julien de +dire aux petits de Kermadio de ne plus manquer +leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup +regrettés.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p23" id="p23"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXIII.</h3> + +<h4>LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.</h4> + +<p>Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement +pour l'heure du dîner, le jour de la fête de Mme +de Morville. Irène et Julien les reçurent avec amitié +et les emmenèrent dans leur petite chambre +pour leur faire voir leurs surprises.</p> + +<p>Le père Michel, toujours serviable et empressé, +avait déclaré qu'il servirait le dîner, et l'on se mit +à table; Mme de Morville seule ignorait pourquoi +une certaine expression de joie et de mystère +était répandue sur tous les visages.</p> + +<p>Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore +une tarte à la crème en l'honneur de vos amis.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Laisse-les faire, Suzanne. (<i>Il se lève.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la +table.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Non, pas tout. (<i>Il disparaît comme les enfants.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère +Élisabeth, vous aussi, vous vous sauvez?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>s'enfuyant</i>.</p> + +<p>Pour un instant, chère madame. (<i>Il sort sur le +palier.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>de même</i>.</p> + +<p>Une petite minute seulement et nous revenons.</p> + +<p>Mme de Morville se retourna du côté du père +Michel pour lui demander quelque chose; lui aussi +s'était éclipsé!... La jeune femme restait toute +seule, très-surprise de ces disparitions successives, +lorsque toutes les portes s'ouvrirent à la fois +et l'on vit les déserteurs reparaître.</p> + +<p>M. de Morville portait une jolie pendule de marbre +blanc, Irène et Julien un charmant bénitier +et une belle statue de la sainte Vierge; sur le palier +était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. +Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en +palissandre et tapisserie, et le père Michel fermait +la marche avec un énorme bouquet.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>stupéfaite</i>.</p> + +<p>Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon +Dieu?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p> +<h5> Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)</h5> + +<p>A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit +entourée, embrassée, félicitée.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Votre fête, chère, chère maman.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Voilà pour s'agenouiller devant.</p> + +<p class="mid">MICHEL.</p> + +<p>Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! +que ne puis-je dire aussi: et l'hôtel!</p> + +<p>Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge +fit éclater de rire tout le monde. Ce fut au +tour de M. de Morville et de ses enfants d'offrir +leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, +de nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. +On remerciait, on serrait la main des +petits de Kermadio et du père Michel, dont les aimables +attentions avaient vivement touché la famille +de Morville.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que +vous méditiez!</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler +du joli prie-Dieu.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle +étagère.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué +l'étouffer: pour se consoler de ne rien dire, il +s'est promené hier pendant une heure dans le jardin, +en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit +à personne que je donnais l'étagère à Mme de Morville, +personne ne l'a su, ne le sait, et ne le saura: +personne, personne!»</p> + +<p>(<i>Tout le monde rit.</i>)</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>consterné</i>.</p> + +<p>Tu m'as entendu?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Moi et toute la maison. On riait joliment, va; +tu n'as donc pas compris pourquoi mon oncle Gaston +avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux +roseaux pour planter dans ton jardinet?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>frappé</i>.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Justement.</p> + +<p>Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, +s'écria tout à coup: «Je suis vengé... je +confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Comment ça?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec majesté</i>.</p> + +<p>J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit +à personne, pas même à toi!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>intriguée</i>.</p> + +<p>Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence +et où tu l'as reçue à ma place?</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>triomphant</i>.</p> + +<p>Justement.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre +le sacrifice que se sont imposé nos excellents enfants +pour toi.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>inquiète</i>.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, lequel?</p> + +<p class="mid">IRÈNE ET JULIEN, <i>suppliant</i>.</p> + +<p>Papa, ne dites pas....</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la +joie de vous apprécier pleinement: Suzanne, ils +ont profité de ta permission; ils ont vendu leurs +bijoux de première communion pour t'offrir ces +cadeaux de fête.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>très-émue</i>.</p> + +<p>Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! +Combien je regrette votre dévouement! (<i>Elle les +embrasse.</i>)</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et +votre joie est le vrai trésor de notre coeur.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Nous en ferions bien d'autres pour vous faire +plaisir, ne fût-ce qu'un instant!</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée +de vos privations; vous y teniez tant, surtout depuis +notre ruine, à ces précieux souvenirs!</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. +Va, Suzanne, je suis fier de leur dévouement.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec explosion</i>.</p> + +<p>Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; +quel bonheur, Seigneur, quelle joie! (<i>Il gambade.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Armand, es-tu fou?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, +je te laisse le plaisir de lire toi-même cette lettre +à nos amis. (<i>Il lui donne une lettre.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Voyons. (<i>Elle lit haut.</i>)</p> + +<blockquote> +<p>«Chère Irène et cher Julien,</p> + +<p>«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman +m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir: +«Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;» +et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. +Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes +vite montées en voiture, nous avons pris vos +bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était +déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, +car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les +voici.... Vous me permettez de vous les offrir, +n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à +le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y +préparerai avec votre secours, mes chers amis: +ce service sera bien supérieur au plaisir que je +vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de +vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de +tout mon coeur.</p> + +<p>«Votre amie dévouée,</p> + +<p>«Noémi de Valmier.»</p> +</blockquote> + +<p>Les petits de Morville s'étaient jetés dans les +bras de leurs parents, aussi émus qu'eux de cette +lettre touchante.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>sautant de joie</i>.</p> + +<p>Et voici les bijoux.... (<i>il tire les écrins de sa poche</i>), +le secret de Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien +gardé. Ah! ah! Élisabeth, qu'est-ce qu'il dira des +roseaux, mon oncle Gaston?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, +ce seront les roseaux d'Armand le discret!</p> + +<p>(<i>Armand se rengorge.</i>)</p> + +<p class="mid">JULIEN, <i>avec émotion</i>.</p> + +<p>Dès demain, je me mets au travail, et je prépare +à cette charmante Noémi une surprise comme +elle le mérite.</p> + +<p class="mid">IRÈNE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais +me dépêcher de finir.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>desservant</i>.</p> + +<p>Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis +la grande révolution.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Aucun, monsieur Armand (<i>on rit</i>), car je ne naquis +qu'en 98.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque +nous sommes en 1855.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que +j'ai eu tant de malheurs! forcé par la nécessité, +j'ai dû être intendant. J'ai été dix ans chez un +bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis +sa mort, je n'ai pas eu le courage d'en servir un +autre et j'ai pris cette loge comme retraite, mais +maintenant, si j'avais une bonne place en vue, +j'aimerais bien à la prendre.</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Si je puis vous recommander, père Michel, je +le ferai, soyez-en sûr.</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes +certificats; ils ne peuvent que me faire honneur.</p> + +<p>La soirée s'avançait. Anna était venue chercher +Élisabeth et Armand; après des bonsoirs affectueux +on se sépara gaiement.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p24" id="p24"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXIV.</h3> + +<h4>LA FÊTE DE M. DE VALMIER.</h4> + +<p>Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre +sa leçon, Mme de Morville et ses enfants la +reçurent avec les témoignages de la reconnaissance +la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait +sa fille et se mit à causer avec la mère +d'Irène.</p> + +<p>Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à +Mme de Morville combien elle était lasse de mener +une vie aussi frivole, aussi vide, et lui demanda en +toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse +et utile aux autres. Mme de Morville, touchée de +cette confiance amicale, se montra des plus affectueuses; +à partir de ce moment, les deux jeunes +femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier +vit aussi intimement Mmes de Kermadio et de +Marsy. On va voir quels changements furent amenés +par ces liaisons.</p> + +<p>La fête de M. de Valmier arriva peu de temps +après; au moment de se mettre à table, il fut +agréablement surpris de voir sa femme et sa fille +lui offrir de magnifiques bouquets.</p> + +<p>«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous +ainsi? dit il gaiement.</p> + +<p>--En l'honneur de saint André, votre patron, +mon ami, dit sa femme en l'embrassant.</p> + +<p>--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit +Noémi l'embrassant aussi.</p> + +<p>--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; +mais il y a si longtemps qu'on n'a fêté cet +anniversaire! mon oubli est pardonnable.</p> + +<p>--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, +André, dit affectueusement Mme de Valmier; nos +coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.</p> + +<p>--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces +bonnes paroles me font grand plaisir... mais +n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous +êtes bien simplement mises pour nos invités.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de +cérémonie; j'ai préféré que nous fussions seuls +pour vous fêter tout à notre aise.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien +plus commode pour m'installer sur vos genoux +et vous embrasser à mon aise, sans craindre de +chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»</p> + +<p>L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire +sa femme.</p> + +<p>«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, +Noémi! toi qui étais folle de la toilette et... vous +aussi, Juliette, permettez-moi de le remarquer: +vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions +brillantes, vous paraissez aimer le calme +et la simplicité, maintenant?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>En êtes-vous fâché, André?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, +au contraire... non, je veux dire heureux, +profondément heureux! Un intérieur calme doit +être si doux!»</p> + +<p>On finissait alors de dîner, M. de Valmier se +leva, passa dans le salon avec sa femme et sa +fille, puis s'assit en silence près du feu.</p> + +<p>«Oui, dit-il alors seulement, je dis «<i>doit être</i>,» +car notre existence brillante nous empêche de jouir +de ce bonheur. Quoi de plus charmant que l'intimité +de la famille pour se reposer des fatigues, +du tracas des affaires, pour se retremper le coeur +et l'esprit!... Hélas, cela ne nous est pas donné, +et pourtant nous en aurions grand besoin!»</p> + +<p>M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment +de profonde tristesse, de regret poignant, la voix +émue, les yeux baissés.</p> + +<p>Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi +qui, les larmes aux yeux, était à genoux devant +lui, tandis que sa femme, assise près de lui, lui +tendait la main et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Tout cela est tristement vrai, André; mais +cette vie calme qui nous fait défaut et que vous +désirez, je la réclame aussi: grâce aux excellents +conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie +était plus qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, +cher André, ajouta Mme de Valmier à +voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai +foyer de famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi +par le monde, maintenant votre femme et votre +fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et +dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Oh oui, maman, je serai bien heureuse de +donner à papa le bonheur qu'il désire!»</p> + +<p>M. de Valmier avait écouté avec ravissement +ces tendres paroles, échos de nobles sentiments; +il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et +il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles +s'y jetèrent en pleurant.</p> + +<p>Après ces étreintes si tendres de la part de la +mère et de la fille, si affectueusement reconnaissantes +de la part de M. de Valmier, Noémi, riant +et pleurant, s'écria:</p> + +<p>«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour +de sa fête, c'est triste!</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies +soient celles qui les font couler.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire +ma surprise, maman?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien +reçue.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir +donné un magnifique bouquet?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet +ne m'a donné aucune peine, et je veux vous +prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a aidée +à vaincre quelques difficultés.»</p> + +<p>En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et +joua à son père un morceau de Chopin avec une +délicatesse et une sûreté de jeu vraiment remarquables.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER</p> + +<p>Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et +merci. (<i>Il l'embrasse.</i>) Moi qui suis passionné pour +la musique, cela me promet de bonnes et charmantes +soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>A mon tour de faire ma surprise. André, vous +me reprochiez avec raison de négliger ma voix; +depuis quelque temps je prends (<i>riant</i>) <i>en cachette</i> +des leçons de Braga, et je suis à même de vous +chanter votre morceau favori du <i>Barbier de Séville</i>.</p> + +<p>Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier +chanta, avec un vrai talent, l'air tant aimé par +M. de Valmier.</p> + +<p>Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les +mains en silence, mais ses yeux remerciaient plus +éloquemment que des paroles n'auraient pu le +faire.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, +je vais le servir moi-même, comme a fait l'autre +jour ma bonne Irène.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>frappé</i>.</p> + +<p>Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille +de Morville, Juliette, lorsque vous disiez +que votre changement, béni et mille fois béni par +moi, était dû à leurs bons conseils?</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>avec feu</i>.</p> + +<p>Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils +sont excellents, eux et leurs amis de Kermadio et +de Marsy.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/024.png"></p> +<h5>Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)</h5> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre +changement, mon bon André: elle vous intéressera +et vous fera aimer les coeurs à qui nous +sommes redevables de nos idées sérieuses.</p> + +<p>Juliette fit alors part à son mari de la résolution +de Noémi de prendre des leçons de piano +d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle +avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de +Kermadio et de Marsy; de l'affaire des bijoux chez +Mme Blesseau; de la charmante conduite de Noémi; +enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de +vivre comme leurs amis, en famille et pour la famille.</p> + +<p>M. de Valmier avait écouté sa femme avec un +intérêt profond; il était vivement ému. Lorsque +sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec élan:</p> + +<p>«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, +mes chères amies, et elle sera digne de vos +coeurs, je le jure.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Nous sommes richement récompensées par la +joie de vous rendre heureux, André. Nous ne +voulons rien de plus!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Certainement non. Ah! maman, savez-vous +qu'Élisabeth est enchantée: sa famille vient de +s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va +l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont +heureux! ils sont trois déjà, et moi, je suis toute +seule! J'aimerais tant avoir des petits frères et +des petites soeurs à aimer, à caresser....</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Le bon Dieu t'en enverra peut-être.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse +famille!</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»</p> + +<p>Un domestique entra en ce moment:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme +qui demande instamment à remettre à monsieur +en personne deux paquets.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous +allons avoir par lui la clef de ce mystère.</p> + +<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Tout de suite, monsieur.»</p> + +<p>La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père +Michel, haletant, essoufflé, pliant sous le poids +d'un lourd paquet, mais toujours majestueux dans +ses gestes, et plus bavard que jamais.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>intriguée</i>.</p> + +<p>C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous +là?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, +comme il est chargé!</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me +laisser porter cela, mais je suis têtu, moi, tel que +vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire +plaisir à de charmants enfants comme vos amis, +mademoiselle Noémi. Or, comme il n'y avait plus +de commissionnaires disponibles et que je voyais +deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer +leurs surprises à monsieur et à mademoiselle, j'ai +pris les paquets, et me voici, moi et mes cinquante-sept +ans, plus mes deux paquets.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p> + +<p>Irène m'envoie cela?</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! +Ce paquet vous est destiné. Celui-là est envoyé à +monsieur votre père...; seulement (<i>il hésite</i>) je +prierai monsieur de vouloir bien....</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Quoi, mon ami, que voulez-vous?</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit +reçu! (<i>étonnement général</i>) mais oui, un petit reçu, +comme quoi je vous ai fidèlement remis ces deux +paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des +gens si canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis +toujours content quand je peux donner un témoignage +écrit de ma délicatesse; alors, monsieur +comprend..., portant des choses précieuses, sans +doute....</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>riant</i>.</p> + +<p>Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (<i>il écrit un +reçu</i>), voilà; pouvons-nous prendre les paquets, +maintenant?</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une +pareille question? J'espère n'avoir pas offensé +monsieur par cette demande. Monsieur doit bien +penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de +témoignages honorables, qu'il....</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose +elle m'envoie! Regardez, maman, le délicieux mouchoir!</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, +quelle pensée délicate l'a inspirée. Ton chiffre +est brodé dans un anneau; à gauche et à droite, +un semis de petits boutons! Charmante enfant... +quelle amie excellente tu as là, Noémi!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Voici son petit billet, chère maman. (<i>Elle lit.</i>)</p> + +<blockquote> +<p> «Ma bonne Noémi,</p> + +<p>«La fête de ceux que nous aimons étant aussi +une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un +souvenir: dis-toi bien que chaque point a été +accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du +coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si +charmante son dévouement et son affection.</p> + +<p>«Ton ami reconnaissante,</p> + +<p>«Irène.»</p> +</blockquote> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je +ne puis en venir à bout, et je prévois une surprise +aussi charmante que la tienne.</p> + +<p>Noémi se hâta de venir au secours de son père +et l'on vit apparaître une magnifique aquarelle, richement +encadrée. Elle représentait le château de +M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir +de la Saint-André, offert par une famille reconnaissante.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>André, mon ami, voilà une belle et touchante +preuve de gratitude; j'en suis aussi heureuse que +fière pour mes amis.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela +qu'il m'avait demandé le petit croquis de Valmier!</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. +Le beau, le touchant souvenir! il aura la place +d'honneur dans mon cabinet de travail!</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p> + +<p>Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien +l'honneur de vous saluer; je vous demande pardon +d'être resté pour être témoin de votre joie, +mais je tenais à la raconter à Mlle Irène et à +M. Julien; ils ont tant travaillé à leur surprise, +ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces +jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur +sommeil afin que leurs leçons et leurs études, qui +sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>émue</i>.</p> + +<p>L'entendez-vous, maman?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! +conserve bien ces affections, mon enfant; ce sont +les seuls vrais bonheurs de la vie, après l'amour +de Dieu!</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon +amie. Tenez, père Michel, permettez-moi de vous +offrir ceci comme récompense de toute votre peine. +(<i>Il veut lui donner un louis.</i>)</p> + +<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>refusant</i>.</p> + +<p>Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis +largement payé par le service rendu à Mlle Irène +et à M. Julien, et par la vue de votre joie.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer +la main, afin de vous remercier de votre obligeance.</p> + +<p>Le bon vieux concierge, après cette cordiale +poignée de main, s'essuya les yeux et disparut +sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une +profonde émotion.</p> + +<p>Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement +qu'il était onze heures passées.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, +la belle soirée! merci à vous, chères amies, qui +l'avez rendue si attrayante.</p> + +<p>On se sépara sur ces bonnes paroles.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p25" id="p25"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXV.</h3> + +<h4>ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.</h4> + +<p>L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis +le jour de sa fête, la plus heureuse transformation; +une seule chose inquiétait Mme de Valmier +et Noémi, et troublait le calme de leur existence: +c'étaient les allures mystérieuses de M. de Valmier. +Après avoir accompagné sa femme et sa +fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement +de leurs charmants souvenirs, il ne +reparlait plus d'eux et s'absentait presque chaque +jour. Mme de Valmier craignait quelquefois +qu'il ne retournât au cercle, mais elle se rassurait +en voyant l'air joyeux de son mari, et elle se +disait que c'était probablement la surprise annoncée +qui le préoccupait ainsi.</p> + +<p>«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père +Michel est donc venu vous voir aujourd'hui?</p> + +<p>--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, +en se troublant.</p> + +<p>--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en +allant avec maman chez Irène. Il nous a dit vite +bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que vous +me voyez.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>finement</i>.</p> + +<p>André, vous ressemblez à un coupable; vous +me rappelez M. de Morville.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>riant</i>.</p> + +<p>Comment cela?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Il était aussi embarrassé que vous ce matin, +quand Suzanne lui a demandé le pourquoi de ses +allures aussi mystérieuses que les vôtres.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>interdit</i>.</p> + +<p>Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à +la terrible maman, dites-nous donc si vous avez +loué le pavillon, ces jours-ci?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Oui! qui te l'a appris?</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, +avec raison, vous le voyez! Dieu! quel gentil +mobilier ils apportent!</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>avec reproche</i>.</p> + +<p>Comment, André! tu as loué le pavillon sans +me consulter! il est si rapproché de nous que je +désirais y voir là, tu le sais, des parents ou des +amis intimes.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des +étrangers... charmants...; tu les aimeras beaucoup.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>riant</i>.</p> + +<p>S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit +à première vue, j'espère qu'ils me plairont également; +comment s'appellent-ils?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Hum!... M. et Mme Villemor.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Ont-ils des enfants, papa?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Oui, un fils et une fille.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils +qu'Irène et Julien, cela me fera un charmant +voisinage.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant +un peu à ma chère Suzanne.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, +aussi distinguée que Mme de Morville.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>C'est impossible, mon ami; va, il est rare de +rencontrer deux femmes aussi charmantes.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>avec tendresse</i>.</p> + +<p>J'en connais une qui la vaut bien.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»</p> + +<p>Noémi, se mettant au piano, interrompit la +conversation.</p> + +<p>Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, +les enfants étaient comme une ruche d'abeilles +en révolution. Ce remue-ménage était causé par +l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, +mais quel petit garçon! quelle petite fille!</p> + +<p>On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi +extravagant, et des manières aussi ridiculement +affectées.</p> + +<p>Il va sans dire que les élégants admiraient ces +nouveaux venus. Lionnette était indécise. Noémi +se joignait aux enfants raisonnables pour rire +tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>gracieusement</i>.</p> + +<p>Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer +avec nous?</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>zézayant</i>.</p> + +<p><i>N'approssez</i> pas trop; vous allez me <i>siffoner</i>. +Qui êtes-vous, mademoiselle?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/025.png"></p> +<h5>Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)</h5> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Je m'appelle Constance de Blainval.</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p> + +<p>Votre mère est-elle marquise?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Non, elle est comtesse.</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p> + +<p>La mienne est marquise. Moi <i>ze</i> suis la petite +marquise Héloïse de Ramor, et voici mon cousin +Héliogabale, le fils du comte de <i>Tourtefransse</i>. Vicomte, +la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous +<i>zouer</i> avec la comtesse?</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux +anges! On va causer chevaux et équipages, je +suppose. C'est le plus charmant passe-temps +possible.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec orgueil</i>.</p> + +<p>Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, +qui va vous parler de ce qui vous intéresse, monsieur +le vicomte.</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE, <i>avec importance</i>.</p> + +<p>Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, +monsieur?</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>orgueilleusement</i>.</p> + +<p>Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour +la selle.</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux +(deux bais et deux noirs) pour attelage, +deux chevaux anglais pour le comte mon père et +son groom, et deux poneys de Shetland pour +moi et mon groom. Combien avez-vous de voitures?</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>un peu humilié</i>.</p> + +<p>Deux, une calèche et un coupé.</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, +calèche, coupé, phaéton, break, poney-chaise, +poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos +voitures?</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>de plus en plus humilié</i>.</p> + +<p>De chez Lelorieux.</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Nous autres, nous ne nous fournissons que +chez Ehrler. Il n'y a que lui, mon cher, il n'y a +que lui à Paris.--(<i>A voix basse.</i>) Fumez-vous? <i>(Il +lui offre mystérieusement un cigare.</i>) J'ai des havanes +parfaits que j'ai chipés.</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>On me le défend, mais je fume aussi en cachette. +Où prenez-vous vos cigares?</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Dans le fumoir de papa, donc.</p> + +<p>Pendant que les deux petits garçons causaient +ainsi, la petite Héloïse disait à Constance.</p> + +<p>«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs +et une broche de 8,000 francs, c'est superbe à +voir.</p> + +<p class="mid">HÉLOISE, <i>avec dédain</i>.</p> + +<p>Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! +Ma mère, à moi, a 20,000 écus de diamants, +5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. +Elle a toute une garniture de vieux point d'Alençon +(30 mètres à 60 francs le mètre!) et tout une +garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix +incalculable; et puis elle vient d'<i>asseter</i> une +garniture de vieux point de Venise de 4,000 +écus.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>humiliée</i>.</p> + +<p>Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.</p> + +<p class="mid">HÉLOISE, <i>dédaigneusement</i>.</p> + +<p>Des dentelles modernes, probablement: c'est +bien commun! Laissez-moi vous donner un bon +conseil, <i>sère</i>, ne dites pas maman, dites <i>ma mère</i>: +il n'y a que ce mot-là de bien porté.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Merci, mademoiselle, vous avez raison.</p> + +<p class="mid">HÉLOISE.</p> + +<p><i>Z'</i>espère avoir toutes les belles <i>sozes</i> de ma +mère, à mon <i>mariaze</i>: elle est <i>touzours</i> souffrante +et ne les porte presque <i>zamais</i>. D'ailleurs, ça m'ira +mieux qu'à elle.</p> + +<p class="mid">CONSTANCE.</p> + +<p>Avez-vous des frères et soeurs?</p> + +<p class="mid">HÉLOISE, <i>indignée</i>.</p> + +<p>Fi, donc! <i>ze</i> suis fille unique, Dieu merci! partazer +avec d'autres, ce serait horrible; ze n'ai +pas trop de tout l'<i>arzent</i> de mon père et de ma +mère, pour moi seule: tout doit être à moi, +tout!...</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>bas</i>.</p> + +<p>Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!</p> + +<p class="mid">JACQUES, <i>bas</i>.</p> + +<p>Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! +(<i>Haut.</i>) Eh bien, mes amis, à quoi jouons-nous à +présent?</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec humeur</i>.</p> + +<p>Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.</p> + +<p class="mid">HÉLOISE.</p> + +<p>Moi, <i>zouer</i>, <i>zuste</i> ciel! <i>zamais!</i> cela <i>siffonnerait</i> +ma <i>zolie</i> toilette.</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE, <i>avec hauteur</i>.</p> + +<p>Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. +Nous ne sommes pas les amis des premiers venus, +je vous en préviens.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>avec ironie</i>.</p> + +<p>Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien +haut!</p> + +<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, +je vous prie.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>haussant les épaules</i>.</p> + +<p>Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites +caricatures et allons jouer sans elles.»</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p26" id="p26"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXVI.</h3> + +<h4>LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.</h4> + +<p>Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges +de dépit, ouvraient la bouche pour répondre aux +paroles d'Armand, un petit garçon et une petite +fille, proprement mais très-simplement vêtus, +passèrent avec précipitation en heurtant involontairement +les deux merveilleux. Héliogabale, enchanté +d'avoir un prétexte pour se mettre en +colère, arrêta brusquement ces enfants.</p> + +<p>«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, +moi et ma cousine, s'écria-t-il grossièrement. +Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!</p> + +<p class="mid">HÉLOISE.</p> + +<p>Ils ont manqué me <i>siffonner</i>! <i>sassez</i>-les, mon +cousin, ces sales petits.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>rougissant</i>.</p> + +<p>Nos vêtements sont simples, mais propres, +monsieur et mademoiselle! vous ne devez pas +craindre de les toucher.</p> + +<p class="mid">HÉLOISE, <i>minaudant</i>.</p> + +<p>Quelle horreur! <i>tousser</i> cette laine affreuse? <i>zamais!</i> +(<i>Elle se sauve derrière Héliogabale.</i>)</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>avec majesté</i>.</p> + +<p>Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries +ne sont pas faites pour des gens communs +comme vous.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>indigné</i>.</p> + +<p>Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que +ridicule: c'est lâche à vous d'insulter des enfants +qui ne vous ont rien fait.</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes +vêtements! Je leur ai donné la leçon qu'ils méritaient.</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>irritée</i>.</p> + +<p>C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, +monsieur, et elle vous sera peut-être donnée....</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>ricanant</i>.</p> + +<p>Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>avec colère</i>.</p> + +<p>Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain +petit....</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p> + +<p>Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants +enfants: ils n'ont pas de coeur! (<i>A Armand.</i>) +Merci, Monsieur, d'avoir pris notre défense.»</p> + +<p>Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. +Armand et ses amis, choqués du ton et des manières +des nouveaux venus, les laissèrent avec +Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. +Lionnette, retenue par les élégants, était restée +près d'Héloïse.</p> + +<p>Débarrassés de cette vilaine petite société, les +enfants jouèrent de bon coeur: ils se séparèrent +enfin, en se disant à revoir pour les jours suivants.</p> + +<p>On était alors au printemps: le soleil brillait +dans tout son éclat; aussi la réunion était-elle +complète chaque jour aux Tuileries; mais, au +grand regret des enfants raisonnables, la présence +d'Héliogabale, celle d'Héloïse, avaient détruit chez +les élégants les bons effets produits par les sages +conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; +les toilettes étaient redevenues extravagantes; +à la bourse de timbres se joignaient des +paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient +orgueilleusement de leur mauvaise influence +qui s'accroissait chaque jour de plus en +plus.</p> + +<p>Un dimanche, les élégants étaient réunis comme +d'habitude, se pavanant, paradant les uns devant +les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une +petite fille et un petit garçon, habillés si richement +qu'Héloïse et Héliogabale eux-mêmes poussèrent +un cri de surprise et d'admiration: ce n'était que +soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>gracieusement</i>.</p> + +<p>Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle +et monsieur?</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>avec hauteur</i>.</p> + +<p>Je veux savoir avant qui vous êtes.</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>bas</i>.</p> + +<p>Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! +(<i>Haut.</i>) C'est trop <i>zuste</i>! Ze suis la fille de +la marquise de Ramor.</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi +pas souris morte?</p> + +<p>Armand et ses amis, qui s'étaient approchés +avec curiosité, éclatèrent de rire à cette réflexion.</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>très-rouge</i>.</p> + +<p>Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>majestueusement</i>.</p> + +<p>Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: +il a trente-cinq serviteurs.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p> + +<p>Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>à Héliogabale</i>.</p> + +<p>Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux +à ma disposition, je ne comprends pas la +vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>honteux</i>.</p> + +<p>Hélas! je n'en ai que huit!</p> + +<p class="mid">JORDAN, <i>bas</i>.</p> + +<p>Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le +petit maréchal, le vicomte; il nous a assez assommés +avec ses écuries!</p> + +<p>La conversation continua: les élégants étaient +de plus en plus subjugués par les discours et les +manières des nouveaux venus. Le moment de se +séparer étant venu, le fils du maréchal dit à +tous les enfants: «Messieurs et mesdemoiselles, +nous allons ce soir au Cirque; il y débute deux +merveilles, <i>les petits centaures</i>. Je vous engage à y +aller aussi, ce sera très-intéressant.»</p> + +<p>Cette proposition séduisit les enfants, et il fut +convenu qu'on obtiendrait des parents la permission +d'aller au Cirque:</p> + +<p>Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils +très-éloquents; chacun obtint ce qu'il +désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se +retrouva au spectacle.</p> + +<p>Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient +de ne voir pas arriver leurs amis du matin, lorsque +l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les petits +centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés +au grand galop. Des applaudissements les accueillirent; +les enfants des Tuileries avaient poussé +un cri de surprise, les élégants étaient furieux, +les enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant +les merveilleux qui étaient venus aux +Tuileries le matin.</p> + +<p>Les petits centaures firent des prodiges d'adresse +et d'intrépidité: on les applaudissait à tout rompre. +Leurs exercices terminés, ils sautèrent à +bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les +élégants, qui étaient devenus rouges et embarrassés.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p> + +<p>Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... +ferrant! (<i>rires</i>) et: j'ai à ma disposition les quarante-cinq +chevaux de ce manège!</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p> + +<p>Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, +et il est de Fontarabie; il a trente-cinq valets d'écurie +sous ses ordres.</p> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p> + +<p>Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez +fait ce matin: il est vrai que nous étions richement +habillés.</p> + +<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p> + +<p>Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis +simplement, vous nous avez insultés.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/026.png"></p> +<h5>Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)</h5> + +<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p> + +<p>C'est papa qui a voulu que nous vous donnions +une leçon.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir +vus quelque part, ces petits enfants!</p> + +<p>Après avoir salué ironiquement, les petits centaures +se retirèrent. Les élégants, pleurant de +dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs +de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.</p> + +<p>Cet incident fit grand bruit dans la petite société +des Tuileries: quelques élégants incorrigibles, +parmi lesquels se trouvaient Héloïse, Héliogabale, +Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins, +abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous +aux Champs-Élysées pour y étaler leurs +grâces tout à leur aise: une dizaine d'autres enfants +revinrent franchement à la raison, à la simplicité, +et grossirent le nombre des enfants raisonnables.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p27" id="p27"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXVII.</h3> + +<h4>LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.</h4> + +<p>«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au +salon, quelques jours après les dernières scènes, +Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon +aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous +très-occupés, et il leur est impossible de nous +recevoir ce matin.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>C'est singulier, Suzanne y est toujours pour +moi; je ne la gêne jamais! cela me contrarie, +j'aime tant voir ces chers amis!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons +et ma petite maîtresse de piano. Me voilà +désorientée pour toute la journée.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous +consolera, mes amies.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, +méchant papa. (<i>Elle l'embrasse.</i>) Irons-nous +chez Mme de Kermadio, maman?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je ne sais si cela leur....</p> + +<p class="mid">BAPTISTE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>lisant</i>.</p> + +<p>C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous +prie de venir passer la matinée chez elle; ses enfants +ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils désirent +tous que nous y allions.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, +Julien et leurs parents sont occupés! quelle singulière +chose!</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je vais écrire que nous irons.»</p> + +<p>La mère et la fille se rendirent, en effet, chez +Mme de Kermadio. M. de Valmier, visiblement +agité après la lecture de la lettre qu'il avait +reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos +que lorsque la voiture eut emmené Mme de Valmier +et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en +voiture, Noémi dit a sa mère:</p> + +<p>«Maman, papa prépare notre surprise.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je le crois aussi.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>pensive</i>.</p> + +<p>Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio +pour nous tenir éloignées de la maison aujourd'hui.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>riant</i>.</p> + +<p>Tu le sauras facilement en me demandant à +trois heures de retourner à l'hôtel. Leur manière +de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord +avec ton père.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>C'est cela! ça va être amusant.»</p> + +<p>Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles +furent reçues avec la tendresse accoutumée. Armand +faisait mille folies; il éclatait de rire sans +sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains +à les écorcher et paraissait hors de lui.</p> + +<p>Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent +du coin de l'oeil en souriant. Après le +goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec intention:</p> + +<p>«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, +maman?»</p> + +<p>Armand poussa un cri qui fit bondir tout le +monde.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des +peurs pareilles.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>très-agité</i>.</p> + +<p>Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut +partir?</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>avec malice</i>.</p> + +<p>Il me semble qu'il en est bien temps.</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>de plus en plus agité</i>.</p> + +<p>Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! +tout serait manqué!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Qu'est-ce qui serait manqué?</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>précipitamment</i>.</p> + +<p>Notre matinée, chère Noémi; nous comptons +te garder jusqu'à l'heure du dîner.</p> + +<p class="mid">JEANNE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Armand deviendrait fou furieux si tu par... +aïe!...</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p class="mid">JEANNE.</p> + +<p>Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y +mets! je t'en fais mon compliment! (<i>Elle se frotte +le bras.</i>)</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>honteux</i>.</p> + +<p>Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... +que....</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Que quoi?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p> + +<p>Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à +la fin!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Si, si! (<i>Héroïquement.</i>) Je sais me dompter, tu +vas voir. Tenez, mes amis, jouons à la lanterne +magique, je serai le montreur.</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien +simple.</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH.</p> + +<p>Plus simple qu'élégant.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare +mes verres.</p> + +<p>La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand +était très-drôle en débitant ses histoires et +faisait rire tout le monde. Six heures sonnaient +quand Mme de Valmier s'écria:</p> + +<p>«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: +vite, Noémi, partons.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Tout de suite, maman. (<i>Elle s'apprête.</i>) Adieu, +mes amis; nous sommes horriblement en retard +pour le dîner!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tant mieux!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre +papa qui nous attend doit mourir de faim!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Il n'y songe pas, au... aïe!...</p> + +<p class="mid">LES ENFANTS.</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as!</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (<i>il se +frotte le bras</i>) avec les intérêts! (<i>On rit.</i>)</p> + +<p class="mid">JEANNE, <i>gaiement</i>.</p> + +<p>Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... +tu allais, tu allais....</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»</p> + +<p>Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs +amis; elles étaient plus intriguées que jamais.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que +cette surprise?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Je ne m'en doute pas du tout! Patience!</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un +instant pour laisser entrer un commissionnaire +portant une étagère et un prie-dieu.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Voilà nos locataires qui emménagent, maman. +C'est drôle: ces meubles ressemblent à ceux de +Mme de Morville.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.</p> + +<p>En descendant de voiture, Noémi leva machinalement +la tête: le jour baissait, elle vit pourtant +à une des fenêtres du pavillon la figure d'une petite +fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.</p> + +<p>Noémi poussa une exclamation.</p> + +<p>«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête +que nos amis, leur mobilier, leur ressemblance... +Bonjour, André, c'est bien aimable à toi de nous +attendre, au lieu de te mettre à table... nous +sommes si en retard!</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Tant mieux!</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Là! voilà papa qui dit comme Armand.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Mais certainement: cela prouve que vous vous +êtes amusées (<i>entre ses dents</i>) et que Mme de Kermadio +m'a tenu parole.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton +pauvre père.»</p> + +<p>A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme +et sa fille, sourit en se voyant observé par elles +avec une curiosité affectueuse et leur dit:</p> + +<p>«Nos locataires se sont installés ce matin dans +le pavillon.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, +cela me semble poli.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur +ai déjà annoncé que nous irions tous leur faire +une visite ce soir.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? +ils doivent être à peine installés: notre visite les +gênera, je crois.</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu +le veux. Noémi sera contente de voir ses petits +voisins.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu +la petite fille et elle m'a paru ressembler à +ma chère Irène.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/027.png"></p> +<h5>La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)</h5> + +<p>On sortit de table, et Noémi se mit au piano +sur la demande de son père, mais elle était visiblement +distraite.</p> + +<p>A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: +«Veux-tu venir chez nos voisins, Juliette?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Volontiers; viens, Noémi.»</p> + +<p>On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. +M. de Valmier sonna et... le père Michel vint ouvrir.</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p> + +<p>Vous ici, père Michel, par quel hasard?</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Il est à mon service maintenant, et il a aidé au +déménagement de nos voisins. Entre au salon, +Juliette.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, +vous ici? (<i>Elle l'embrasse.</i>)</p> + +<p class="mid">NOÉMI, <i>enchantée</i>.</p> + +<p>Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... +Et M. de Morville! Voilà donc votre surprise, +papa?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>émue</i>.</p> + +<p>Oh! merci, merci, mon bon André: elle est +digne de ton coeur, et de ta tendresse pour nous.</p> + +<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p> + +<p>Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et +vous ne savez pas tout!</p> + +<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p> + +<p>Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. +Notre généreux ami, madame, m'associe à sa maison +de banque: grâce à son affection, ma chère +famille n'est plus dans la gêne.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Et c'est par sa bonté que nous voilà installés +ici. Ces jolis meubles, nous les devons à sa générosité.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?</p> + +<p>En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, +pleurant, s'embrassant encore. Quand on fut un +peu calmé, M. de Valmier prit la parole:</p> + +<p>«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près +de nous: M. de Morville, grâce à sa grande intelligence, +à sa grande habitude des affaires, et à sa +prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger +ma maison de banque, trop considérable pour +moi seul. Mais cette conduite m'a été inspirée par +les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. +Grâce à eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections +qui me manquaient. N'était-il pas juste de +témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si +noblement méritée?»</p> + +<p>De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles +répondirent à ces paroles; puis Noémi et +sa mère visitèrent avec bonheur le charmant +appartement de leurs amis.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! +voilà l'étagère et le prie-dieu! Maman, avais-je +raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux de +Mme de Morville?</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance +de la voisine avec Irène était très-naturelle.</p> + +<p class="mid">IRÈNE.</p> + +<p>Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention +de Noémi quand elle a regardé le pavillon. +J'avais tort de me montrer; mais je ne pouvais +résister à l'envie de voir un instant cette +chère amie.... (<i>Elles s'embrassent.</i>)</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; +nos amis sont à peine installés et rien n'est prêt. +Le bon Michel va nous servir; il est averti.</p> + +<p class="mid">NOÉMI.</p> + +<p>Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, +papa, je l'aime beaucoup.</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera +avantageusement Marius le maître d'hôtel.</p> + +<p>On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina +paisiblement la soirée dans la plus douce, la plus +affectueuse intimité.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<a name="p28" id="p28"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>LES CONTRASTES.</h4> + +<p>Le jour suivant, il y avait réception chez M. et +Mme de Valmier; mais ce n'était pas une brillante +soirée comme il y en avait autrefois: si les toilettes +étaient simples, si les invités étaient en petit +nombre, les coeurs étaient franchement joyeux. +Il y avait là les familles de Morville, de Kermadio +et de Marsy: le bonheur était complet et les amis +vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient +aimés et consolés dans leurs malheurs.</p> + +<p>Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth +se peignait une joie profonde; pour Armand +il était changé en mouvement perpétuel, riant, +chantant, gambadant et ne cessant pas une minute +de se frotter les mains avec plus d'ardeur que +jamais.</p> + +<p>Après le dîner, il y eut un petit concert, puis +une loterie: les artistes étaient Mme de Valmier, +Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait gagné un +magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient +pas encore tiré leurs billets.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, +j'ai toujours de la chance à rebours. (<i>On rit; il +tire son billet.</i>) Qu'est-ce que je disais! un papier +plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes +amis, je vais m'évanouir.... (<i>il saute de joie</i>). Non, +j'aime mieux embrasser M. de Valmier! (<i>Il lui saute +au cou.</i>)</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>intriguée</i>.</p> + +<p>Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma +nourrice, de ce pauvre Yvon que je savais si malheureux +d'être à l'armée. Tu sais comme cela me +faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, +que je suis heureux!... Marie-Anne va être si contente +de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, tenez! +(<i>Il s'essuie les yeux.</i>)</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>émue</i>.</p> + +<p>Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! +Vous venez de faire là bien des heureux!</p> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO, <i>de même</i>.</p> + +<p>Nous en sommes vivement reconnaissants!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>poussant un cri</i>.</p> + +<p>Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, +ce que je viens de gagner....</p> + +<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>avec étonnement</i>.</p> + +<p>Une lettre de notre architecte pour toi! (<i>Elle +lit.</i>)</p> + +<blockquote> +<p>«Mademoiselle,</p> + +<p>«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. +Le terrain est acheté et les travaux commencent +aujourd'hui. L'école sera prête pour le premier +jour du mois de mai, comme vous le désirez, me +dit-on.</p> + +<p>«Daignez agréer, etc.</p> + +<p>«LEPEC, <i>architecte</i>.»</p> +</blockquote> + +<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p> + +<p>Une école à Kermadio.... L'objet de tous les +voeux d'Élisabeth! Cher monsieur de Valmier, +vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous pourrons +lui laisser accepter....</p> + +<p class="mid">M. DE VALMIER.</p> + +<p>Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance +à vos charmants enfants, monsieur; c'est +grâce à eux que tous ces enfants font la joie de +leurs parents. Qu'ils en soient récompensés!</p> + +<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p> + +<p>André a raison: vous vous plaisez, chers petits, +à faire le bien: nous sommes heureux de vous y +aider.</p> + +<p>Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.</p> + +<p>«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: +je fais mon devoir, voilà tout! C'est le bon +Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis que +notre amitié fit quelque bien.</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; +moi, je n'ai presque rien fait de bon.</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches +pour nous trouver?»</p> + +<p>Après quelques protestations modestes d'Armand, +l'on se dit adieu et l'on se sépara en se +donnant rendez-vous aux Tuileries pour le lendemain.</p> + +<p>Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris +du club <i>le Beau monde</i> ayant disparu, les enfants +étaient redevenus peu à peu simples et gentils; +le club <i>de la Charité</i> grossissait de plus en +plus et améliorait ceux qui en faisaient partie. Il +n'y a rien de tel que de faire l'aumône et de s'occuper +activement des pauvres pour améliorer son +coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils +chaque jour davantage de l'excellente +influence exercée sur leurs enfants par Élisabeth, +Armand et leurs amis.</p> + +<p>On venait de terminer les comptes rendus des +bonnes oeuvres faites dans la semaine, quand un +ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les +enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout +en larmes, rouge, en nage, les vêtements en désordre. +Lionnette et sa bonne l'accompagnaient; +Héloïse était poursuivie par quelques gamins, +acharnés comme de vrais roquets. On n'entendait +que des cris confus entremêlés de ces phrases:</p> + +<p>«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!</p> + +<p>--C'est la reine de Charenton, pour sûr!</p> + +<p>--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?</p> + +<p>-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers +qui va faire la <i>Marie j'ordonne</i>!</p> + +<p>--Ah! mais non! ça ne prend pas....</p> + +<p>--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour +porter une pelure comme celle-là!</p> + +<p>--J'crois ben! un chaudron emplumassé de +queues d'arlequins, des habits idem, et tout ça +rouge comme du sang de boeuf gras!</p> + +<p>--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!</p> + +<p>--Ça y est!»</p> + +<p>Et les impitoyables gamins, malgré les cris des +petites filles furieuses et de la bonne effrayée, se +mirent à tourbillonner autour d'elles, en chantant +avec frénésie, sur l'air de: <i>Nous allons planter +des choux:</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18">V'là la Déesse du Boeuf-Gras,</p> +<p class="i20"> A la mode, à la mode,</p> +<p class="i18">V'là la Déesse du Boeuf-Gras,</p> +<p class="i20"> A la mode de chez nous.</p> +<br> +<p class="i18">Elle a la tête à l'envers,</p> +<p class="i18">d'cervelle, pas d'cervelle,</p> +<p class="i18">Elle a la tête à l'envers,</p> +<p class="i20"> A la mode de chez nous.</p> +</div></div> + +<p class="mid">ARMAND, <i>s'élançant</i>.</p> + +<p>Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est +lâche à de grands garçons comme vous de tourmenter +de pauvres petites filles, parce que leurs +parents jugent à propos de les habiller d'une façon +ridicule.</p> + +<p class="mid">UN GAMIN.</p> + +<p>Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre +affaire!</p> + +<p class="mid">UN AUTRE GAMIN.</p> + +<p>Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le +connais, et je ne veux pas qu'on le contrarie, entends-tu?</p> + +<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p> + +<p>A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p> + +<p>Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à +maman l'argent de not' loyer pour apaiser l'propriétaire. +J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! le v'là.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/028.png"></p> +<h5>V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)</h5> + +<p class="mid">PREMIER GAMIN, <i>ému</i>.</p> + +<p>C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, +m'sieu, s'vous plaît (<i>il serre la main d'Armand</i>); on +aime à s'amuser et à gouailler, mais on n'est pas +mauvais pour ça; pas vrai, les autres?</p> + +<p class="mid">TOUS LES GAMINS.</p> + +<p>Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p> + +<p>Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>affectueusement</i>.</p> + +<p>Merci, mes amis, merci, Théodore.</p> + +<p class="mid">THÉODORE.</p> + +<p>Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas +vous faire plaisir, m'sieu Armand, l'gamin de Paris +est reconnaissant pour toujours, entendez-vous? +en route, mauvaise troupe.</p> + +<p>La bande de gamins disparut comme une nuée +d'oiseaux, en chantant à tue-tête.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p29" id="p29"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE XXIX.</h3> + +<h4>LES CONTRASTES CONTINUENT.</h4> + +<p>Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette +et Héloïse; ils aidaient la bonne à réparer le désordre +de leurs vêtements, lorsque de grands cris +se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut +à son tour, suivi de loin par deux soldats. Le petit +garçon se sauvait à toutes jambes en pleurnichant +lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri +de joie et s'élança vers elle.</p> + +<p class="mid">LA BONNE.</p> + +<p>Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment +ne m'avez-vous pas suivie pour protéger +aussi votre cousine?</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>pleurnichant</i>.</p> + +<p>Les méchants gamins se seraient moqués de +moi, comme d'Héloïse! j'aimais mieux rester aux +Champs Élysées.</p> + +<p class="mid">PREMIER SOLDAT, <i>arrivant</i>.</p> + +<p>Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous +attrapons enfin, l'insulteur du militairrrre frrrrançais.</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Oui, nous vous....</p> + +<p class="mid">PREMIER SOLDAT, <i>avec solennité</i>.</p> + +<p>Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier +Rodet; laissez-moi m'expliquer avec ce civil +impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec, +que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante +complaisance de vous faire traverser la +place Concorde?</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, +sargent?</p> + +<p class="mid">LE SERGENT.</p> + +<p>Que je vous <i>adjoins</i> à nouveau de clore votre +bec, fusilier Rodet; votre <i>intempérie</i> de langage +me choque.</p> + +<p class="mid">LA BONNE, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à +ces braves soldats?</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>grognant</i>.</p> + +<p>Rien du tout; ils sont méchants et assommants +de venir me faire une scène devant tout ce monde: +ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais peur +des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé +des remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque +j'ai voulu leur donner de l'argent?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/029.png"></p> +<h5>Mille tonnerres! (Page 36).</h5> + +<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p> + +<p>C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat +envers ces braves gens. Comment avez-vous osé +les humilier en leur offrant de l'argent?</p> + +<p class="mid">JULIEN.</p> + +<p>A des soldats français! c'est honteux....</p> + +<p class="mid">JACQUES.</p> + +<p>Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (<i>Il lui +serre la main.</i>) Allez, sergent, tout le monde ne +se ressemble pas; les enfants des Tuileries vous +remercient de ce que vous venez de faire pour un +de leurs camarades.</p> + +<p class="mid">PAUL.</p> + +<p>Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau +de sucre au punch, voulez-vous me faire le +plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent, ça, +mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir +brave comme vous.</p> + +<p class="mid">LE SERGENT, <i>souriant</i>.</p> + +<p>A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos +bonnes paroles et de votre gentil cadeau.</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, +je....</p> + +<p class="mid">LE SERGENT, <i>avec autorité</i>.</p> + +<p>Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, +en avant marche, mon ami. Au revoir, mes enfants. +Adieu, gredinet de vicomte.</p> + +<p>Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la +bonne faisait des remontrances à Héliogabale, qui +grognait de plus belle.</p> + +<p>Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées +étaient arrivés peu à peu à la recherche de +leurs amis.</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>aigrement</i>.</p> + +<p>C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si +tout cela m'est arrivé; elle disait sans cesse à +haute voix: «Tout ce <i>rouze</i> est ravissant! il n'y +a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les +gamins l'ont entendue et se sont mis à me poursuivre. +<i>Ze</i> me suis sauvée <i>zusqu'ici</i>, et voilà.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>vivement</i>.</p> + +<p>Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, +ma chère; j'ai essayé de vous défendre tout +le temps.</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>avec colère</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée +<i>lâssement</i>, elle, c'est dégoûtant!</p> + +<p class="mid">HERMINIE, <i>ricanant</i>.</p> + +<p>Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir +des injures à cause de vous....</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Et Constance riait des in<i>zu</i>res des gamins. C'est +ignoble!</p> + +<p class="mid">CONSTANCE, <i>tranquillement</i>.</p> + +<p>C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes +guère aimable, ce n'est donc pas étonnant que je +ne me soucie pas de vous.</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu +quitter guignol, pour me mener ici. C'est pas des +bons amis, ça!</p> + +<p class="mid">JORDAN.</p> + +<p>Merci, allez donc vous déranger pour un garçon +qui m'a filouté pour 18 francs de timbres +confédérés....</p> + +<p class="mid">JULES.</p> + +<p>Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres +russes....</p> + +<p class="mid">VERVINS.</p> + +<p>Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour +nous écraser de son luxe, de ses havanes chipés +et fumés en cachette, et de ses écuries.</p> + +<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p> + +<p>Vous êtes des vilains!</p> + +<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>à ses amies</i>.</p> + +<p>Vous êtes des <i>messantes</i>!</p> + +<p>Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées +les malheureux élégants, qui se disputaient +avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit +pas.</p> + +<p class="mid">LA BONNE.</p> + +<p>Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà +toutes vos amies qui s'en vont.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE, <i>résolûment</i>.</p> + +<p>Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester +ici avec Élisabeth, Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, +que j'ai sottement dédaignées. Héloïse n'est +qu'une ingrate et une égoïste. (<i>Aux petites filles +qui l'entourent.</i>) Chères amies, voulez-vous de +moi? je serais si heureuse de redevenir votre +amie, d'être simple et gentille comme vous +toutes!</p> + +<p class="mid">ARMAND, <i>battant des mains</i>.</p> + +<p>Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne +cause!</p> + +<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p> + +<p>Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous +regrettions véritablement. Votre retour parmi +nous est une grande joie.</p> + +<p class="mid">LA BONNE.</p> + +<p>Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, +les bons coeurs valent mieux que les beaux habits.</p> + +<p>Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue +et reconnaissante, et lui firent les plus tendres +caresses.</p> + +<p>Armand déclara alors solennellement qu'on allait +jouer à «la condamnation du luxe des enfants.» +Lionnette devait déposer comme témoin +à charge. On accueillit avec joie cette proposition +et l'interrogatoire commença.</p> + +<p class="mid">LE JUGE ÉLISABETH.</p> + +<p>Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?</p> + +<p class="mid">P. ARMAND.</p> + +<p>Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir +pris une de nos amies, de l'avoir maquillée, de +l'avoir habillée comme une poupée, et, pour +preuve, je demande qu'on interroge la susdite +amie.</p> + +<p class="mid">J. ÉLISABETH.</p> + +<p>C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce +que vous savez.</p> + +<p class="mid">T. LIONNETTE.</p> + +<p>Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux +et ridicule de se barbouiller de blanc, de +rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....</p> + +<p class="mid">P. ARMAND, <i>l'interrompant</i>.</p> + +<p>Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Je déclare également qu'il est fâcheux de voir +les enfants affublés de tant d'étoffes et de garnitures +coûteuses: cela les empêche de jouer....</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Écoutez, écoutez bien!... (<i>On rit.</i>)</p> + +<p class="mid">LIONNETTE.</p> + +<p>Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments +de leurs coeurs, les rend passionnés pour +le monde, et pour ces motifs je blâme absolument +ces modes dangereuses. (<i>On applaudit.</i>)</p> + +<p class="mid">ARMAND.</p> + +<p>Bravo, témoin! à mon tour.... (<i>Il grince des +dents.</i>) Brrr! (<i>On rit.</i>) Mesdemoiselles et messieurs, +nous venons de voir quel fâcheux exemple +nous donnent ceux qui ne vivent que pour le +luxe, l'élégance, la vanité et l'argent. Ils sont ridicules +à plaisir, ingrats, grossiers, sans coeur, +faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, +sincères: nous y gagnerons sous tous les +rapports.</p> + +<p>Des applaudissements accueillirent le discours +d'Armand, et le juge Élisabeth prononça, au milieu +d'acclamations enthousiastes, la condamnation +suivante:</p> + +<p>«D'après la déposition du témoin Lionnette et +le réquisitoire du procureur Armand, nous, juge, +déclarons que le luxe est à jamais aboli par les +enfants des Tuileries.»</p> + +<p>Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne +pouvait que leur faire grand bien, les enfants se +séparèrent gaiement, pour annoncer à leurs familles +l'heureuse transformation des enfants des +Tuileries.</p> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<a name="p30" id="p30"></a> +<br><br> +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez +nos amis. Irène, Julien, Noémi, Lionnette, les petits +de Kermadio, les petits de Marsy, tous achevèrent +brillamment leur instruction. Les jeunes +gens terminèrent leur éducation dans un excellent +collège. Les jeunes filles, dirigées par leurs mères +et assidues à des cours de toute espèce, acquirent +ainsi une solide instruction. Michel, «tel que vous +le voyez,» est le meilleur des maîtres d'hôtel: il +mène admirablement la maison de M. de Valmier +Les parents sont profondément, complètement +heureux. Noémi a vu, à sa grande joie, sa famille +s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit +frère. La famille de Morville a racheté sa terre. +Irène et Julien s'y plaisent beaucoup, y font beaucoup +de bien et sont adorés par tous les gens du +voisinage, pauvres et riches.</p> + +<p>Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé +de M. de Valmier et de son père: on parle +de son prochain mariage avec Notoni. Armand +dirige l'exploitation de Kermadio et vient de demander +la main d'Irène. On pensa qu'elle ne le +refusera pas.</p> + +<p>Constance a épousé un sportman qui se ruina +en jokeys et en chevaux. Herminie est défigurée +par la petite vérole et impossible à marier, grâce +à son detestable caractère.</p> + +<p>Héloïse est morte étouffée dans son corset.</p> + +<p>Jordan et Jules se détestent et plaident l'un +contre l'autre, à propos d'héritages.</p> + +<p>Vervins est en prison pour dettes; le vicomte +Héliogabale est devenu idiot à force de fumer.</p> + +<p>Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et +sympathique Élisabeth? vous n'en parlez pas! me +disent d'impatients petits lecteurs, indignés de +mon oubli... Je la réservais pour la fin.</p> + +<p>Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont +soif de sacrifices, de dévouement. Si vous voulez +la voir, allez à l'hospice de ***; celle que les malades +attendris appellent «<i>la bonne soeur</i>,» celle +dont la cornette de soeur de Charité voile le doux +et gracieux visage, c'est Élisabeth, l'Ange de la +famille devenu l'Ange de la Charité.</p> + +<h4>FIN.</h4> + +<br><br> +<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> <a href="#p0">Dédicace. A ma fille</a></p> +<p><a href="#p1">I. L'élégante et l'élégant</a></p> +<p><a href="#p2">II. Deux petits Bretons</a></p> +<p><a href="#p3">III. L'accident</a></p> +<p><a href="#p4">IV. Aux Tuileries</a></p> +<p><a href="#p5">V. Rendez le bien pour le bien</a></p> +<p><a href="#p6">VI. Irène et Julien s'amusent</a></p> +<p><a href="#p7">VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois</a></p> +<p><a href="#p8">VIII. Les deux clubs</a></p> +<p><a href="#p9">IX. Une séance du Club «la Charité»</a></p> +<p><a href="#p10">X. Une séance du Club «le Beau monde»</a></p> +<p><a href="#p11">XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth</a></p> +<p><a href="#p12">XII. Première charade</a></p> +<p><a href="#p13">XIII. Seconde charade</a></p> +<p><a href="#p14">XIV. Les amis faux et les amis vrais</a></p> +<p><a href="#p15">XV. La maladie d'Élisabeth</a></p> +<p><a href="#p16">XVI. Les recherches d'Armand</a></p> +<p><a href="#p17">XVII. Chez Irène et Julien</a></p> +<p><a href="#p18">XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres</a></p> +<p><a href="#p19">XIX. Les joies de la pauvreté</a></p> +<p><a href="#p20">XX. Les deux artistes</a></p> +<p><a href="#p21">XXI. Le changement de Noémie</a></p> +<p><a href="#p22">XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien</a></p> +<p><a href="#p23">XXIII. La fille de Mme de Marville</a></p> +<p><a href="#p24">XXIV. La fête de M. de Valmier</a></p> +<p><a href="#p25">XXV. On entrevoit une grande surprise</a></p> +<p><a href="#p26">XXVI. Les élégants sont attrapés!</a></p> +<p><a href="#p27">XXVII. La surprise de M. de Valmier</a></p> +<p><a href="#p28">XXVIII. Les contrastes</a></p> +<p><a href="#p29">XXIX. Les contrastes continuent</a></p> +<p class="i4"><a href="#p30">Conclusion</a></p> +</div></div> + +<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by +Olga, Vicomtesse de Pitray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES *** + +***** This file should be named 26091-h.htm or 26091-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26091/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/26091-h/images/001.png b/26091-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..60125f1 --- /dev/null +++ b/26091-h/images/001.png diff --git a/26091-h/images/002.png b/26091-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..21d5856 --- /dev/null +++ b/26091-h/images/002.png diff --git a/26091-h/images/003.png b/26091-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f994eae --- /dev/null +++ b/26091-h/images/003.png 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