summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:20:03 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:20:03 -0700
commit953339c59431d0ca953de63e6a75672c7fc23717 (patch)
tree47e9381ed6f49015ce419ce6b02f79edf67f1a57
initial commit of ebook 26091HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--26091-8.txt10115
-rw-r--r--26091-8.zipbin0 -> 115495 bytes
-rw-r--r--26091-h.zipbin0 -> 1998869 bytes
-rw-r--r--26091-h/26091-h.htm11835
-rw-r--r--26091-h/images/001.pngbin0 -> 62682 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/002.pngbin0 -> 59880 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/003.pngbin0 -> 55392 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/004.pngbin0 -> 64684 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/005.pngbin0 -> 85074 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/006.pngbin0 -> 64701 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/007.pngbin0 -> 57872 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/008.pngbin0 -> 56091 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/009.pngbin0 -> 44386 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/010.pngbin0 -> 87302 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/011.pngbin0 -> 76393 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/012.pngbin0 -> 80265 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/013.pngbin0 -> 59544 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/014.pngbin0 -> 55057 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/015.pngbin0 -> 58694 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/016.pngbin0 -> 65925 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/017.pngbin0 -> 59605 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/018.pngbin0 -> 74516 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/019.pngbin0 -> 60712 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/020.pngbin0 -> 51841 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/021.pngbin0 -> 69078 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/022.pngbin0 -> 63739 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/023.pngbin0 -> 75935 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/024.pngbin0 -> 60593 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/025.pngbin0 -> 54252 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/026.pngbin0 -> 74776 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/027.pngbin0 -> 58669 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/028.pngbin0 -> 72687 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/029.pngbin0 -> 52322 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco01.pngbin0 -> 752 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco02.pngbin0 -> 769 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco03.pngbin0 -> 717 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco04.pngbin0 -> 803 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco05.pngbin0 -> 1922 bytes
-rw-r--r--26091-h/images/deco06.pngbin0 -> 1075 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
42 files changed, 21966 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/26091-8.txt b/26091-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..5c17556
--- /dev/null
+++ b/26091-8.txt
@@ -0,0 +1,10115 @@
+Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les enfants des Tuileries
+
+Author: Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+Illustrator: E. Bayard
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+
+
+ LES ENFANTS
+ DES TUILERIES
+
+
+ PAR
+
+ MME LA VICOMTESSE DE PITRAY
+ NÉE DE SÉGUR
+
+
+
+ Ouvrage illustré
+ DE 29 VIGNETTES SUR BOIS
+ PAR É. BAYARD
+
+
+ NEUVIÈME ÉDITION
+
+
+ 1903
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79
+
+
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec
+57 vignettes par H. Castelli.
+
+Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec
+78 gravures d'après A. Marie.
+
+Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par
+Riou.
+
+_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_
+
+
+
+A MA FILLE
+
+JEANNE DE PITRAY
+
+Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta
+charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une
+Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère,
+de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une
+Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de
+tout son coeur.
+
+Ta mère,
+
+Vicomtesse DE PITRAY,
+Née de SÉGUR.
+
+Livet, 14 mai 1856.
+
+
+
+ LES ENFANTS
+ DES TUILERIES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.
+
+
+Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure,
+des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous
+regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma
+pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes
+de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je?
+
+Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par
+une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait
+d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les
+pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit
+bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne
+parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur
+sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était
+étalée sur ses genoux.
+
+Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un
+_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa
+chaise et pousser un cri de frayeur.
+
+«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot
+d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête!
+
+--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne
+nouvelle, devine un peu.»
+
+Irène bondit de sa chaise.
+
+«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux
+brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?
+
+--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?
+
+--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma
+charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à
+l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles
+pour faire enrager toutes nos amies!
+
+--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en
+donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons
+faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui
+aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon
+marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un
+meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme
+nous.
+
+IRÈNE.
+
+C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et
+d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle
+jolie tournure!
+
+JULIEN.
+
+.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs,
+qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le
+monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!
+
+IRÈNE.
+
+Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris?
+
+JULIEN.
+
+Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour
+qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens,
+regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._)
+
+IRÈNE.
+
+Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me
+semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les
+objets.
+
+JULIEN.
+
+Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.
+
+IRÈNE.
+
+Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents,
+mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à
+vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici.
+
+JULIEN, _avec humeur._
+
+Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu
+m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis
+myope!
+
+IRÈNE, _avec ironie._
+
+Cela me fera plaisir!
+
+JULIEN, _gravement._
+
+Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas?
+
+IRÈNE.
+
+Oui: après?
+
+JULIEN.
+
+Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»
+
+Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien
+allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du
+jardinier.
+
+[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)]
+
+IRÈNE.
+
+Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez?
+
+LÉONORE.
+
+Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire
+combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir.
+
+IRÈNE.
+
+Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu!
+quelle horreur! quelle infamie!
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce qu'il y a?
+
+IRÈNE.
+
+Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle
+fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à
+l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête!
+
+LÉONORE, _interdite._
+
+Je suis bien fâchée, mamzelle....
+
+IRÈNE.
+
+Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de
+ma poupée. Veux-tu?
+
+LÉONORE.
+
+Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!
+
+IRÈNE, _riant._
+
+Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries:
+elle a grand besoin de se remonter chez Béreux.
+
+LÉONORE.
+
+Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?
+
+IRÈNE.
+
+C'est sa couturière, ma chère amie.
+
+LÉONORE, _avec stupeur_.
+
+Mamzelle vot' poupée a une couturière?
+
+IRÈNE.
+
+Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te
+figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà
+son coffre à bijoux.
+
+LÉONORE, _saisie_.
+
+Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...
+
+Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement
+les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout
+admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un
+air de protection:
+
+«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la
+supporter; c'est si triste! toujours être seul.
+
+--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène?
+disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle
+devrait vous faire bien plaisir!
+
+--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des
+occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est
+sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites
+ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et
+très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à
+Paris que nous menons une vie agréable.
+
+AMABLE.
+
+Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer
+ici, monsieur Julien?
+
+JULIEN.
+
+Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se
+déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes.
+Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie
+ressource que la société d'Irène!
+
+IRÈNE, _s'approchant_.
+
+Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu
+es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui
+pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que
+te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée....
+
+JULIEN.
+
+Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la
+roue....»
+
+Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et
+Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus
+désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une
+continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa
+collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une
+chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs.
+
+Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était
+agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour
+davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère
+était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le
+tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville,
+leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât
+très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa
+famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une
+heure chaque jour.
+
+Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent
+d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre
+un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien
+s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate
+rose.
+
+JULIEN.
+
+Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et
+Armand de Kermadio.
+
+JULIEN.
+
+Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...
+
+IRÈNE.
+
+Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris
+vers le 15 novembre. Ainsi tu vois....
+
+JULIEN.
+
+Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer,
+toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas
+causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance
+honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de
+tailleur.
+
+IRÈNE.
+
+Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que
+c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!...
+
+JULIEN.
+
+Oh!... elle est digne de son frère.
+
+IRÈNE.
+
+C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille!
+
+JULIEN.
+
+Toujours de bonne humeur.
+
+IRÈNE.
+
+Et très-complaisante.
+
+JULIEN.
+
+C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir
+aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous!
+
+La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville
+quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la
+maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs
+maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui
+choquait ces braves gens.
+
+Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant
+de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces
+charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés
+dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des
+poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les
+attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à
+leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance
+avec les petits de Kermadio.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DEUX PETITS BRETONS.
+
+
+«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu:
+vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous
+vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre
+promenade accoutumée.
+
+--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth,
+d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,
+que je me dépêche....
+
+MADEMOISELLE HEIGER, souriant.
+
+Voilà qui est curieux, par exemple!
+
+ÉLISABETH.
+
+Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il
+m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait
+jamais tirée, bien sûr.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Ah! comme l'ambition vient....
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans
+cette bonne oeuvre!»
+
+Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute
+réponse.
+
+ARMAND, _entrant_.
+
+«Ah! ah! on s'embrasse ici?
+
+ÉLISABETH.
+
+Pourquoi pas, quand on s'aime.
+
+ARMAND.
+
+C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.
+
+ÉLISABETH.
+
+Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand?
+
+ARMAND, _soupirant_.
+
+Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»
+
+Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé.
+
+«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à
+Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc
+seuls à Paris, jusque-là?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux
+d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter
+les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.
+
+ARMAND.
+
+C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux
+rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je
+viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter
+moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans
+l'eau.
+
+ÉLISABETH.
+
+Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?
+
+ARMAND.
+
+Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux
+coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande
+d'enfants bûcherons.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand?
+
+ARMAND.
+
+Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et
+j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à
+bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans
+dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa.
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là.
+
+ARMAND.
+
+Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me
+fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il
+l'appelle déjà.
+
+--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire
+la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à
+peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.
+
+ARMAND.
+
+Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais
+travaillé aujourd'hui et demain avec toi!
+
+ÉLISABETH.
+
+Merci, Armand, tu es bon....
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce
+quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et
+(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.»
+
+Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.
+
+«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les
+soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous
+aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!
+
+ARMAND.
+
+Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te
+promener?
+
+ÉLISABETH.
+
+Oui, tout de suite (_riant_), Julien.
+
+--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement.
+
+--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne
+sais pourquoi, aux petits de Morville.
+
+--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie
+d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.
+
+--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup,
+mademoiselle,» répondit Armand en hésitant.
+
+Mlle Heiger se mit à rire.
+
+«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.
+
+--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de
+plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je
+conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.
+
+--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à
+Irène.
+
+--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher
+Armand, est très-bien.
+
+--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais
+il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis
+élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de....
+
+--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand!
+
+--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme
+Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe
+occupent moins....
+
+MADEMOISELLE HEIGER, _riant_
+
+Et cela vaut mieux.
+
+--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne
+nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes
+enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous
+nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous
+dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.»
+
+On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une
+foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes
+gens avaient les larmes aux yeux.
+
+«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.
+
+--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre.
+
+--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un
+petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera
+plaisir!
+
+--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à
+souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une
+ingrate, allez!
+
+--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille.
+
+--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans
+vous!
+
+--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le
+village est comme un corps sans âme....
+
+--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles,
+mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.»
+
+M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante,
+et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui
+s'empressaient au-devant de lui.
+
+«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans
+quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous
+aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos
+voisins et vos amis.»
+
+Un cri général s'éleva:
+
+«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!
+
+--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà
+faire le bien comme leurs parents.
+
+--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne.
+
+--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la
+reconnaissance m'étouffe?
+
+--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits
+services rendus, il ne faut pas se croire....
+
+--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à
+ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir
+réparé ma pauv' chaumière, hein?
+
+--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en
+souriant.
+
+--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache
+malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma
+pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son
+arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la
+semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service?
+
+--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc
+Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.
+
+[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)]
+
+Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du
+Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non,
+da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et
+vénérer ces bons coeurs-là....»
+
+Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se
+dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de
+Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement,
+et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ,
+leurs espérances d'un prompt retour.
+
+La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait
+cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La
+mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et
+incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches
+énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du
+soir.
+
+«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix.
+
+--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute
+notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!
+
+--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère!
+quelle joie de la revoir!
+
+--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul
+sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent
+avant tout rejoindre grand'mère!
+
+--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait
+pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si
+complaisante, si indulgente, si....»
+
+Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation
+ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la
+respiration lui manqua tout à coup.
+
+«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne
+vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.
+
+--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez,
+mademoiselle!
+
+--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.
+
+--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que
+moi.
+
+--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.
+
+--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me
+corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant
+ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur.
+
+--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de
+Kermadio, en serrant la main de son fils.
+
+La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les
+deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de
+Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les
+pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se
+passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de
+Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des
+filets à poisson ou dessinait.
+
+Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent
+Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient
+retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ACCIDENT.
+
+
+«Mantes, sept minutes d'arrêt....
+
+--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme
+de Morville à son mari....
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille,
+n'est-ce pas?
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Oui, nous sommes tous dans ce wagon.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route
+ensemble, si vous le permettez.
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Mais comment donc! nous en serons ravis!»
+
+Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio.
+Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du
+wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la
+conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents
+causaient de leur côté.
+
+JULIEN.
+
+Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites
+campagnes?
+
+ARMAND.
+
+Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à
+Paris.
+
+JULIEN.
+
+Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez
+ça, tôt?
+
+ARMAND.
+
+Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et
+toutes si amusantes!
+
+JULIEN.
+
+Lesquelles donc?
+
+ARMAND.
+
+Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à
+loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort
+pour l'hiver, aller chercher des coquilla....
+
+JULIEN, _l'interrompant_.
+
+Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à
+faire toutes ces sales besognes?
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en
+mettre!
+
+JULIEN, _avec dédain_.
+
+Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent
+à cela, et ils ont bien raison.
+
+JULIEN, _avec orgueil_.
+
+Pas les enfants comme il faut, mon cher.
+
+ARMAND.
+
+Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus
+à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient
+aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.
+
+JULIEN.
+
+C'est possible, mais c'est bien drôle!
+
+Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à
+Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?
+
+ÉLISABETH.
+
+Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui
+demander.
+
+IRÈNE, _surprise_.
+
+En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et
+pour ma poupée.
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes,
+l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les
+dimanches, en popeline ou en alpaga.
+
+IRÈNE.
+
+Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais
+l'air d'une pauvresse!
+
+ÉLISABETH.
+
+Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas
+du tout comme une pauvresse!
+
+IRÈNE, _avec importance_.
+
+Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les
+garnitures de mes toilettes.
+
+ÉLISABETH, _étonnée_.
+
+Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus
+commodes pour jouer.
+
+IRÈNE.
+
+A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries!
+songez donc qu'il y a un monde fou!
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi
+qui y allons toujours.
+
+IRÈNE.
+
+Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe
+de faye....
+
+ÉLISABETH.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_?
+
+IRÈNE, _riant_.
+
+Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la
+soie magnifique, d'un grain tout particulier.
+
+ÉLISABETH.
+
+Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle!
+
+IRÈNE.
+
+Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de
+choix.
+
+ÉLISABETH, _tranquillement_.
+
+Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse
+maman s'en occuper pour moi.
+
+IRÈNE.
+
+Vous avez bien tort! je reprends:
+
+Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur
+toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque
+pareille, garnie de même.
+
+Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes
+noires.
+
+Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et
+gilet gladiateur gris chiné, à manches.
+
+Robe de....
+
+ÉLISABETH.
+
+Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes
+simples pour les Tuileries?
+
+IRÈNE
+
+Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.
+
+ÉLISABETH
+
+Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?
+
+IRÈNE.
+
+Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires;
+certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera
+aussi bien mise que moi.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont
+très-gentilles.
+
+IRÈNE.
+
+Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui
+vous les a données?
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est le bon Dieu.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées?
+
+ÉLISABETH.
+
+Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et
+que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres.
+
+IRÈNE.
+
+Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu,
+qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!
+
+JULIEN, _de même_.
+
+Miséricorde, je suis perdu...»
+
+Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi
+lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de
+verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de
+Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui
+craignaient pour eux.
+
+IRÈNE.
+
+Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel
+malheur! (_Elle sanglote._)
+
+JULIEN.
+
+Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces
+sottises-là!
+
+IRÈNE, _pleurnichant_.
+
+Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux
+bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense.
+
+IRÈNE, _grimpant_.
+
+Ah là! là! que c'est difficile!
+
+M. DE MORVILLE, _agacé_.
+
+Ne crie pas tant: va toujours.
+
+«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la
+glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon
+pauvre sang coule! au secours!»
+
+Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison
+dans les bras de sa mère éperdue.
+
+Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et
+ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.
+
+MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.
+
+Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire
+grand mal!
+
+ARMAND.
+
+Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas.
+
+M. DE KERMADIO, _inquiet_.
+
+Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?
+
+ÉLISABETH, _sans l'écouter._
+
+Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui
+arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)
+
+[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).]
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!
+
+MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.
+
+Qu'y a-t-il donc?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle
+affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de
+verre qui sont dans la plaie....
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en
+prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras.
+
+--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant!
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres.
+
+Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant
+avec soin le bras de cette courageuse enfant.
+
+MADAME DE MORVILLE, _tristement_.
+
+Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta
+frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être
+aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne.
+
+Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure
+d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix:
+
+«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.»
+
+Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois
+pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à
+Irène.
+
+«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure,
+ça empêchera l'air de l'envenimer davantage.
+
+--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant:
+vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.»
+
+On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur
+un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du
+chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une
+locomotive de rechange qui venait d'arriver.
+
+Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur
+avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de
+mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin
+qu'elles eussent plus de solidité.
+
+«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.
+
+--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en
+peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je
+serais comme lui si j'aidais aussi.)
+
+--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au
+contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide!
+
+--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà
+un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai.
+Son père doit être fier de lui!»
+
+Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On
+remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se
+séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux
+d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de
+courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de
+Kermadio.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+AUX TUILERIES.
+
+
+«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?
+
+--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche
+trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir
+fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de
+celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants,
+Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là;
+dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»
+
+Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard
+triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne
+tout entière.
+
+Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la
+toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle
+était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus
+savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle
+trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et
+la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si
+ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:
+
+«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»
+
+Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi
+pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.
+
+«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai
+des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent
+s'impatienter.
+
+--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se
+regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.
+
+En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se
+dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être
+satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent:
+leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures
+élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait
+d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis
+qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses
+révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec
+empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.
+
+JULIEN.
+
+Bonjour, Jordan; où est votre frère?
+
+JORDAN.
+
+Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui
+n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?
+
+JULIEN.
+
+Bravo! part à trois, n'est-ce pas?
+
+JORDAN.
+
+Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les
+fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin.
+Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.
+
+JULIEN.
+
+Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me
+voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares.
+Voulez-vous les voir?
+
+--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.
+
+Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de
+toute espèce.
+
+«Voilà, dit-il.
+
+UN PETIT GARÇON.
+
+C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?
+
+LES AUTRES.
+
+A nous aussi, n'est-ce pas?
+
+JULIEN, _feignant d'hésiter_.
+
+C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu
+qu'ils sont très-chers.
+
+UN PETIT GARÇON.
+
+Ça nous va; nous avons de l'argent.
+
+JULIEN.
+
+Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre
+plus d'un.
+
+LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_.
+
+J'en prends trois! (_Il paye Julien._)
+
+LES AUTRES.
+
+Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.
+
+JULIEN.
+
+Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre
+disposition.»
+
+Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs
+acquisitions.
+
+«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?
+
+--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires.
+Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?
+
+--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.
+
+--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien
+avez-vous payé ça, Jules?
+
+--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.
+
+--Seize francs? dit Jordan.
+
+--Moins.
+
+--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des
+français!...
+
+--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien
+éclatèrent de rire.
+
+«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le
+voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui
+dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?
+
+--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?
+
+--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.
+
+--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?
+
+--Je ne pense pas.
+
+(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)
+
+--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour
+faire si triste mine?
+
+--Oui, répondit-il piteusement.
+
+--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché.
+Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français
+tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»
+
+Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.
+
+Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.
+
+JULES.
+
+Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.
+
+Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire.
+Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.
+
+IRÈNE.
+
+.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça
+jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour,
+ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.
+
+NOÉMI.
+
+La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la
+reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez
+Béreux?
+
+IRÈNE.
+
+Je prends tout chez elle, tu sais.
+
+NOÉMI.
+
+Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?
+
+Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se
+reculèrent vivement.
+
+«Prends garde à mon rouge! dit Constance.
+
+--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.
+
+--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous
+étiez peintes.
+
+--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge,
+faut-il crier des choses pareilles!
+
+--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la
+peine de s'étonner.
+
+--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance
+
+--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?
+
+--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je
+ferai comme vous.
+
+--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»
+
+Constance et Herminie éclatèrent de rire.
+
+«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.
+
+--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas
+autant?»
+
+Constance secoua la tête.
+
+«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.
+
+.... Bonjour, maman.
+
+--Bonjour, petite.
+
+--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.
+
+--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.
+
+CONSTANCE.
+
+Elle n'y pense jamais.
+
+NOÉMI.
+
+Ça doit te faire beaucoup de peine?
+
+CONSTANCE, _avec insouciance_.
+
+Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.
+
+HERMINIE.
+
+Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante
+très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou
+chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais
+s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments
+où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.
+
+NOÉMI.
+
+Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?
+
+HERMINIE.
+
+Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air
+distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre
+chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera
+amusant et cela ne nous chiffonnera pas.
+
+LES PETITES FILES.
+
+C'est cela! c'est une bonne idée!»
+
+Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le
+plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.
+
+Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth
+et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.
+
+«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.
+
+--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.
+
+--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et
+les vêtements modestes de la poupée.
+
+ÉLISABETH.
+
+Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je
+vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne
+mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de
+venir avec nous aujourd'hui.»
+
+Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement,
+suivis de leur bonne, vers les Tuileries.
+
+«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais
+pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.
+
+Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois
+là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne
+pas jouer hors de l'allée de Diane.
+
+ANNA.
+
+Bien, monsieur Armand; j'y compte.»
+
+Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.
+
+«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et
+prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces
+demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.
+
+CONSTANCE, _à demi-voix_.
+
+Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle
+misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas
+vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.
+
+HERMINIE, _de même_.
+
+Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment
+pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise!
+renvoyez-la.
+
+NOÉMI, _de même_.
+
+Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer
+avec elle, croyez-moi.
+
+[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)]
+
+--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons
+pas.»
+
+Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout
+entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de
+reproche et s'éloigna rapidement.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!
+
+CONSTANCE.
+
+Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous
+quand on a une toilette pareille!
+
+HERMINIE.
+
+Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec
+vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma
+chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.
+
+CONSTANCE.
+
+C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler
+_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter.
+
+NOÉMI.
+
+Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons
+plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?
+
+IRÈNE, _tressaillant_.
+
+Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette
+ennuyeuse voisine.
+
+Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé
+près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné,
+il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il
+alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près
+d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se
+promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient
+été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs,
+cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin
+de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs
+tristes aventures.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.
+
+
+A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le
+salon.
+
+«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il
+arrivé quelque accident?
+
+ÉLISABETH.
+
+Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»
+
+Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant,
+elle fondit en larmes.
+
+«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à
+ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui
+est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif
+grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux.
+Assieds-toi là, et parle.»
+
+Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce
+qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de
+ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu.
+Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.
+
+«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.
+
+Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable,
+que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.
+
+MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis
+franchement ce que je pense de _ces gens-là_?
+
+ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!
+
+MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je
+les plains, oh! mais de toute mon âme.
+
+Armand resta interdit.
+
+«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire
+comme vous.
+
+--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit
+très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!
+
+MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.
+
+ARMAND, _surpris_.
+
+Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit
+que....
+
+--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en
+souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas
+savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises.
+Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant,
+irais-tu?
+
+ARMAND, _avec élan_.
+
+Oh oui! maman, sans hésiter.
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de
+sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite
+humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà
+pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»
+
+Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle
+n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante
+de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés,
+mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre
+la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa
+figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.
+
+En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en
+faire autant, sans se gêner.
+
+Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés,
+organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes,
+destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les
+nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux
+boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame
+restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les
+menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris,
+et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne
+et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines
+étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en
+commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.
+
+Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là
+on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y
+avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout
+leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth
+heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.
+
+ÉLISABETH.
+
+Pardon, mad... Oh! Irène....
+
+[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)]
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.
+
+Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène,
+elle reprit:
+
+«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?
+
+--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.
+
+--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton
+affectueux.
+
+--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne
+serait pas agréable pour....
+
+--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.
+
+--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour
+vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement
+m'en vouloir.
+
+--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater:
+«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
+ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
+pardonne, et de toute mon âme.
+
+--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien,
+c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi
+votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant,
+de bons conseils et de bons exemples!
+
+--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.
+
+--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit
+Irène en se rasseyant.
+
+ÉLISABETH, _s'asseyant_.
+
+Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?
+
+IRÈNE.
+
+Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne:
+vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
+cesse: à quoi cela tient-il?
+
+ÉLISABETH.
+
+J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.
+
+IRÈNE.
+
+Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?
+
+ÉLISABETH.
+
+Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.
+
+IRÈNE, _pensive_.
+
+C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!
+
+IRÈNE.
+
+C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de
+promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.
+
+ÉLISABETH.
+
+Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_,
+comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
+mieux?
+
+IRÈNE.
+
+Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes
+ses habitudes, et... je n'en ai guère.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir
+laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je
+vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime
+quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.
+
+IRÈNE, _l'embrassant_.
+
+Voyons les conseils?
+
+ÉLISABETH.
+
+A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne
+et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui
+m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?
+
+IRÈNE.
+
+Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.
+
+ÉLISABETH.
+
+Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!
+
+ÉLISABETH.
+
+Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?
+
+IRÈNE.
+
+Cela moins que le reste.
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau!
+perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose
+très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à
+autre chose et que vous finirez par....
+
+ARMAND, _accourant_.
+
+Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._)
+
+IRÈNE.
+
+Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main:
+j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien
+m'aimer encore.
+
+ARMAND.
+
+J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos
+torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.
+
+--Où est Julien?
+
+IRÈNE.
+
+Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne
+sait que faire.
+
+A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et
+alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville
+fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra
+très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le
+meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux
+brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux
+Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa
+amplement de leur généreuse conduite.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT
+
+
+Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons
+conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer
+une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions,
+elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra
+conduite par Julien.
+
+NOÉMI.
+
+Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous
+interrompre?
+
+IRÈNE.
+
+Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.
+
+JULIEN.
+
+Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?
+
+NOÉMI.
+
+D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos
+toilettes et celles de votre poupée.
+
+IRÈNE, _avec joie_.
+
+C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous
+faire honneur!
+
+JULIEN.
+
+Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle
+Noémi?
+
+IRÈNE, _intriguée_.
+
+Un bal costumé?
+
+NOÉMI.
+
+Bien mieux que ça!
+
+IRÈNE.
+
+Un bal en dominos?
+
+NOÉMI.
+
+Vous n'y êtes pas!
+
+IRÈNE.
+
+Un déjeuner de cérémonie?
+
+JULIEN.
+
+Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!
+
+NOÉMI, _riant_.
+
+Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte
+sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et
+gentille!
+
+NOÉMI.
+
+Acceptez-vous?
+
+IRÈNE.
+
+Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec
+enthousiasme! Que jouerons-nous?
+
+NOÉMI, _sans l'écouter_.
+
+Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes
+de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!
+
+JULIEN.
+
+Et moi, comment serai-je?
+
+NOÉMI.
+
+En Prince Charmant.
+
+JULIEN, _radieux_.
+
+Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je
+suis sûr qu'il me conviendra très-bien!
+
+NOÉMI.
+
+A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos
+costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter
+tous les jours chez moi à deux heures. A demain!
+
+Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante
+perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à
+l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes
+résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth
+s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son
+frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne
+ce genre de plaisir.
+
+Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait
+conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour
+son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se
+retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât
+peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses
+toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de
+Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions.
+Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de
+fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.
+
+Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait
+la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder
+que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère,
+avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à
+l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.
+
+Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le
+célèbre coiffeur se recula en disant:
+
+«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux,
+c'est impossible!»
+
+Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds
+étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des
+flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des
+guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant
+le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure.
+Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous,
+elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du
+spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant
+des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth
+et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir
+venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par
+des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes
+fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une
+touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait
+un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de
+soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné
+le mot pour imiter le costume de cour.
+
+M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs
+louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de
+Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des
+défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs
+corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous,
+comme des pensées importunes.
+
+L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres
+élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des
+regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse
+enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le
+plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère
+de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur
+triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de
+«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles
+ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse;
+jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants,
+leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient
+heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une
+valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et
+s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.
+
+[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)]
+
+«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur;
+laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»
+
+Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la
+vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles
+valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les
+bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de
+Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.
+
+De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la
+reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité,
+que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la
+fin de la soirée.
+
+Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur
+et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle
+négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie
+devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille
+distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses
+répétitions.
+
+Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les
+Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?
+
+IRÈNE, _embarrassée_.
+
+Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de
+cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?
+
+IRÈNE, _rougissant_.
+
+Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter
+chez elle.
+
+--Ah! dit Élisabeth.
+
+Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise.
+Il y eut un moment de silence.
+
+«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air
+contraint; à revoir, Élisabeth.
+
+ÉLISABETH, _soupirant_.
+
+Au revoir, ma chère Irène.»
+
+Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et
+se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette
+répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne
+pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles
+d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non
+sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa
+encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se
+sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se
+disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer
+Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain,
+son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en
+sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.
+
+Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à
+peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir
+des compliments.
+
+Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal,
+ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur
+amour-propre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.
+
+
+Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient
+très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de
+la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose:
+c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se
+procure un amusement imparfait et passager.
+
+C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils
+fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se
+promener aux Tuileries.
+
+Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler
+de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils
+y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait
+leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce
+jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience
+leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une
+grande gêne.
+
+Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur
+disant:
+
+«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries,
+aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.
+
+ARMAND.
+
+Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à
+merveille hier au soir?
+
+--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.
+
+ARMAND.
+
+Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui
+était hier au soir chez Mme de Valmier.
+
+JULIEN.
+
+Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Non; pas trop!
+
+JULIEN, _vexé_.
+
+Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!
+
+ARMAND.
+
+Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce
+n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les
+_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.
+
+IRÈNE, _se récriant_.
+
+Par exemple, et comment ça?
+
+ÉLISABETH.
+
+Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela
+détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec
+intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère
+amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses
+frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.
+
+IRÈNE, _à demi-voix_.
+
+C'est vrai, Élisabeth.
+
+ÉLISABETH.
+
+Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son
+aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser
+de l'être!
+
+IRÈNE, _soupirant_.
+
+C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!
+
+ARMAND.
+
+Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà
+qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!
+
+JULIEN.
+
+De quelles charades parlez-vous, Armand?
+
+ARMAND.
+
+De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le
+faisons tous les ans.
+
+JULIEN.
+
+Et qui joue avec vous?
+
+ÉLISABETH.
+
+Nos cousins et cousines de Marsy.
+
+IRÈNE.
+
+Et vos costumes, qui les fait?
+
+ARMAND.
+
+Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année
+dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur
+la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon
+d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!
+
+JULIEN, _souriant_.
+
+Le fait est que ça devait être bien drôle!
+
+IRÈNE, _avec curiosité_.
+
+Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!
+
+ÉLISABETH.
+
+C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et
+Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
+vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis
+sûre.
+
+[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)]
+
+IRÈNE.
+
+Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?
+
+ARMAND.
+
+Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que
+nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.
+
+ÉLISABETH.
+
+D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité
+des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont
+pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!
+
+--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à
+Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et
+partons vite.
+
+--Déjà? dit Élisabeth.
+
+--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.
+
+--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A
+bientôt, n'est-ce pas?»
+
+Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.
+
+Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en
+silence.
+
+«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec
+conviction.
+
+--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit
+Julien.
+
+--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont
+mauvaises.
+
+--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose
+pareille?
+
+IRÈNE.
+
+Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience
+inquiète comme je l'ai.
+
+JULIEN.
+
+En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!
+
+IRÈNE.
+
+Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait
+quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au
+piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être
+orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur
+gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.
+
+JULIEN, _hésitant_.
+
+C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à
+me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y
+avait-il de mal là dedans?
+
+IRÈNE, _avec émotion_.
+
+Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand
+Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui
+souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de
+cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre
+petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère
+l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette,
+mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout
+cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»
+
+Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent
+Julien.
+
+«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me
+sens aussi coupable que toi.»
+
+En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si
+peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta
+d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son
+frère.
+
+«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon
+d'être aimée de son frère! Que je te remercie!
+
+--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à
+mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est
+triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre.
+Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux
+être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de
+nom, mais en réalité.»
+
+Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air
+inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en
+causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur
+égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée
+l'un pour l'autre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LES DEUX CLUBS.
+
+
+«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne
+vous voit presque plus, que devenez-vous?
+
+--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne
+suis pas venue tous ces jours-ci.
+
+CONSTANCE.
+
+Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?
+
+IRÈNE.
+
+Non, vraiment. Laquelle donc?
+
+CONSTANCE.
+
+Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_.
+Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne
+reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en
+paletots élégants.
+
+IRÈNE, _faiblement_.
+
+Mais je ne sais pas si je peux....
+
+CONSTANCE.
+
+Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez
+montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous
+cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»
+
+Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit
+bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les
+enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des
+Tuileries.
+
+IRÈNE.
+
+Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce
+club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis
+jusqu'ici que pour jouer?
+
+HERMINIE, _avec autorité_.
+
+Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux
+échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas
+d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne
+peut durer.
+
+CONSTANCE.
+
+Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des
+enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des
+personnes riches. Que les autres s'en aillent!
+
+Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui
+semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène
+le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et
+de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.
+
+JORDAN.
+
+Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement.
+Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?
+
+TOUS LES ENFANTS.
+
+Oui, oui, lisez!
+
+Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:
+
+«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_.
+
+ART. 1er.
+
+Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.
+
+ART. 2.
+
+Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos
+et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs
+devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.
+
+ART. 3.
+
+Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les
+enfants grossièrement habillés.
+
+ART. 4.
+
+Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_;
+leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs
+de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les
+barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du
+monde pouvant faire cercle et regarder....»
+
+Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants
+tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et
+quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout
+leur coeur.
+
+CONSTANCE, _indignée_.
+
+Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?
+
+JORDAN.
+
+Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!
+
+HERMINIE, _avec majesté_.
+
+Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne
+voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce
+que nous disons.
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à
+haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des
+bêtises, nous rions, voilà tout.
+
+JORDAN, _indigné_.
+
+Des bêtises?...
+
+JACQUES DE MARSY.
+
+Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs
+de beaux vêtements?
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.
+
+ÉLISABETH, _à ses compagnons_.
+
+Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants
+devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un
+club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la
+Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.
+
+VERVINS.
+
+Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos
+vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous,
+gandin?
+
+ÉLISABETH.
+
+Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non,
+monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au
+contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de
+l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous
+trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est
+que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous
+sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste
+quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.
+
+JEANNE DE MARSY.
+
+Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour
+organiser notre club, ça va être très-intéressant.
+
+LES AUTRES ENFANTS.
+
+C'est cela.
+
+ARMAND.
+
+Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous
+dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de
+s'amuser à s'ennuyer!
+
+Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.
+
+Restés seuls, les élégants se regardèrent.
+
+NOÉMI.
+
+Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où
+est donc Irène?
+
+JORDAN.
+
+Et Julien?
+
+HERMINIE.
+
+Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les
+ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.
+
+NOÉMI.
+
+C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les
+autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque:
+je ne peux pas souffrir ces manières-là!
+
+HERMINIE.
+
+Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée;
+ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse
+qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et
+à se regarder dans la glace.
+
+NOÉMI.
+
+N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.
+
+VERVINS.
+
+Voulez-vous regarder mes albums de timbres?
+
+JULES.
+
+C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les
+conseilleront.
+
+Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus
+que:
+
+«J'ai des mexicains: qui en veut?
+
+--Moi, j'en prends cinq.
+
+--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?
+
+--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne
+pourront qu'augmenter.
+
+--Jules, cédez-moi vos russes!
+
+--A combien?
+
+--Dix francs, les cinq.
+
+--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!
+
+--Dites votre chiffre, alors?
+
+--Quinze francs.
+
+--Oh là! là!
+
+--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les
+demande....
+
+--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!
+
+--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?
+
+--Oui, mais mal!
+
+--Combien, voyons?
+
+--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.
+
+--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?
+
+--Vous le voyez bien.»
+
+Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de
+celles-ci:
+
+«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?
+
+[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)]
+
+--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma
+chère!
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec
+plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer
+s'est surpassé!»
+
+Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:
+
+«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal
+fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien
+arranger cela.
+
+--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les
+sourcils?
+
+--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de
+cela, comment vous mettez-vous du blanc?
+
+--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold
+cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et
+je me poudre; cela fait un effet admirable.»
+
+Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait
+Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce
+fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.
+
+Élisabeth lut ce qui suit:
+
+_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre,
+fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société
+des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.
+
+ARMAND.
+
+Si je prenais Jordan? (_On rit._)
+
+ÉLISABETH, _continuant_.
+
+_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il
+aura fait dans la semaine.
+
+_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus
+et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons
+conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur
+inspirer de bons sentiments.
+
+ARMAND.
+
+Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous
+demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis
+pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon
+honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre
+en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas
+de moi.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras,
+va!
+
+ARMAND.
+
+Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être
+meilleur, je t'assure.»
+
+On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le
+coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth
+ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.
+
+
+«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son
+amie.
+
+--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.
+
+ÉLISABETH.
+
+Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici,
+pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»
+
+Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au
+fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio,
+qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils
+n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant,
+ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous
+goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté,
+avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.
+
+JULIEN.
+
+Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé
+aujourd'hui.
+
+IRÈNE.
+
+Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?
+
+ÉLISABETH.
+
+Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte
+rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.
+
+ÉLISABETH.
+
+Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si
+cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.
+
+JULIEN.
+
+Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?
+
+ÉLISABETH.
+
+Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.
+
+Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés,
+en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui
+toucha visiblement Irène et Julien.
+
+JACQUES.
+
+Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as
+la parole.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je
+demande à Jeanne de commencer.
+
+On s'assit et Jeanne prit la parole.
+
+«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à
+secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et
+très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la
+vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi
+la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à
+faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à
+tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle
+ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi
+aussi.»
+
+Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se
+regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.
+
+ÉLISABETH.
+
+Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.
+
+JACQUES.
+
+Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la
+jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit
+très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec
+lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne
+parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la
+Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a
+dit brusquement:
+
+«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?
+
+--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous
+pas frères devant le bon Dieu?»
+
+Il me regarda avec des yeux singuliers.
+
+«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!
+
+--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe!
+et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et
+surtout....
+
+--Eh bien? dit-il, achevez.
+
+--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.
+
+--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez
+de moi sans doute....»
+
+J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.
+
+«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce
+pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?
+
+--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»
+
+Adolphe me saisit les mains.
+
+«Vous avez dit....
+
+--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi,
+Adolphe?»
+
+Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu
+le consoler.
+
+«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon
+d'aimer, de se repentir!...»
+
+A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu
+affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté,
+mais soumis.
+
+On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien,
+pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les
+saintes joies de la charité.
+
+Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne
+restait plus qu'Élisabeth et Armand.
+
+ÉLISABETH.
+
+A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.
+
+ARMAND.
+
+Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on
+rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de
+mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit
+tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec
+mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai
+proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa
+méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous
+avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a
+fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez
+lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses
+imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai
+goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui
+donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le
+docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin
+des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en
+disant:
+
+«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous
+le permets.
+
+--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me
+fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de
+nourriture et de boisson de ces jours-ci!
+
+--Voyons, essayez....
+
+--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»
+
+[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)]
+
+Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la
+femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de
+ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon
+mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour
+aller boire à son maudit cabaret.»
+
+--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente,
+Armand!
+
+ARMAND.
+
+A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.
+
+ÉLISABETH.
+
+Très-volontiers; la voici:
+
+«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes;
+comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me
+confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse
+d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne
+le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend
+de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire
+entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux,
+et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la
+soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole,
+lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider
+à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle,
+Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en
+joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse
+pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»
+
+Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis
+approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma
+joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons
+très-bien maintenant!»
+
+Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se
+sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce
+qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.
+
+
+L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les
+actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages
+résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant
+qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se
+le promettait.
+
+C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et
+dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un
+train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits:
+ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le
+plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience
+blâmait en secret.
+
+Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient
+fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par
+leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons,
+quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.
+
+La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins,
+Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des
+affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et
+faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises
+pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait,
+lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.
+
+«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»
+
+Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se
+tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.
+
+«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer,
+au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc
+pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps?
+Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines
+manoeuvres!
+
+VERVINS, _troublé_.
+
+Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un
+amusement comme un autre!
+
+LE SURVEILLANT, _avec force_.
+
+Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns
+les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre
+conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._)
+
+JORDAN, _aigrement_.
+
+Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de
+très-honnête!
+
+LE SURVEILLANT, _avec ironie_.
+
+Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs
+vingt-cinq centimes sur Anastase!
+
+«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en
+plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»
+
+(_Exclamations parmi les enfants._)
+
+ANASTASE, _en colère_.
+
+C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du
+club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre
+Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._)
+
+Étienne, _indigné_.
+
+Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon
+argent comme ça! (_Il suit Anastase._)
+
+LE SURVEILLANT.
+
+Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec
+leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien
+le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à
+vous!»
+
+Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à
+moitié en colère, à moitié terrifiés.
+
+CONSTANCE, _avec aigreur_.
+
+Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui
+nous plaît!
+
+HERMINIE, _tapant du pied_.
+
+Et d'oser nous faire des reproches!
+
+NOÉMI.
+
+Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien
+mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien
+plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants
+simplement mis, je ne sais pas pourquoi!
+
+CONSTANCE, _avec dignité_.
+
+Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles
+toilettes.
+
+HERMINIE.
+
+Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?
+
+IRÈNE.
+
+Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien.
+Viens-tu, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une
+position pareille!
+
+JORDAN.
+
+Comment, vous vous en allez! Et notre club?
+
+JULIEN.
+
+Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...
+
+CONSTANCE.
+
+Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!
+
+IRÈNE.
+
+Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club
+qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis;
+aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur
+dire que je serai très-contente de jouer avec eux.
+
+CONSTANCE.
+
+Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon
+satin lilas sera perdu....
+
+HERMINIE.
+
+Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe
+de l'eau dans le cou....
+
+NOÉMI.
+
+Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!
+
+Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_
+courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue
+torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant
+l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux
+tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se
+disant des choses désagréables les uns aux autres.
+
+Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état
+le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient
+toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.
+
+La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils
+accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants
+consternés.
+
+UN GAMIN.
+
+Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli
+spectacle!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur
+son menton...
+
+TROISIÈME GAMIN.
+
+Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir
+pêle-mêle. C'est comme pour les pies!
+
+[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)]
+
+PREMIER GAMIN.
+
+C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!
+
+JORDAN.
+
+Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.
+
+PREMIER GAMIN.
+
+M'sieur a ses nerfs?
+
+JULES.
+
+Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_).
+
+ En avant, marchons,
+ Contre ces garçons....
+
+(_Il s'avance vers Jules._)
+
+JULES, _reculant_.
+
+Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!
+
+TROISIÈME GAMIN.
+
+Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!
+
+LA BONNE.
+
+Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.
+
+PREMIER GAMIN.
+
+La rue est à tout le monde, d'abord....
+
+DEUXIÈME GAMIN
+
+Et puis, c'est pas des enfants, ça!
+
+HERMINIE, _indignée_.
+
+Par exemple!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.
+
+CONSTANCE, _furieuse_.
+
+Ça! l'insolent!
+
+UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_.
+
+Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les
+chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs,
+veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et
+venir.
+
+Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux
+barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent
+piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au
+détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant
+quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les
+passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines
+ridicules du _beau monde_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH
+
+
+Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:
+
+ «Chère amie,
+
+ Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de
+ vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à
+ huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,
+ devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je
+ t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.
+
+ Ton amie dévouée,
+
+ ÉLISABETH DE KERMADIO.»
+
+Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de
+porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de
+vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé,
+la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.
+
+Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié
+sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur
+eux.
+
+Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent
+ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils
+se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le
+soir.
+
+JEANNE.
+
+Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je
+vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la
+queue d'une, pour ma part!
+
+PAUL.
+
+Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez
+sans ça! (_Il réfléchit._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples,
+aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._)
+
+JACQUES.
+
+Je crois que... non, ce serait mauvais!
+
+ARMAND.
+
+Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....
+
+[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)]
+
+JEANNE.
+
+Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait
+jamais!
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce
+soir, si nous allons de ce train-là.
+
+JEANNE.
+
+C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos
+costumes!...
+
+FRANÇOISE.
+
+Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous
+aider!
+
+JACQUES.
+
+Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite
+après, à ce que dit Armand.
+
+FRANÇOISE.
+
+J'en sais un! j'en sais un superbe....
+
+TOUS.
+
+Qu'est-ce que c'est? dis vite!
+
+FRANÇOISE, _triomphante_.
+
+_Mésange!_ C'est ça, un joli mot?
+
+JEANNE, _réfléchissant_.
+
+Il n'est pas facile.
+
+ÉLISABETH.
+
+Il est même impossible!
+
+FRANÇOISE, _vivement_.
+
+Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?
+
+ÉLISABETH.
+
+Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot
+_més_, comment nous en tirer?
+
+FRANÇOISE.
+
+La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_,
+parce qu'il sera embarrassé.
+
+(_Les enfants rient._)
+
+François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger
+entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.
+
+MADAME DE MARSY.
+
+Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu
+facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi!
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+_Balai, piqueur...._
+
+JACQUES.
+
+Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.
+
+TOUS.
+
+C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien.
+
+JACQUES, _affairé_.
+
+_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela.
+
+Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier
+mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de
+sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement
+général.
+
+Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par
+Paul d'Aubert[1].
+
+[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._]
+
+TOUS.
+
+Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!
+
+MADAME DE MARSY.
+
+Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.
+
+PAUL.
+
+Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.
+
+JEANNE.
+
+_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer.
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!
+
+MADAME DE MARSY.
+
+En effet, c'est simple et facile à jouer.
+
+PAUL.
+
+Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le
+charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_,
+un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.
+
+LES ENFANTS.
+
+Bravo! c'est parfait.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun,
+d'arranger les costumes et les décors.
+
+Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout
+organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara
+malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de
+sanglier.
+
+PAUL, _vivement_.
+
+Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je
+jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.
+
+JEANNE, _riant_.
+
+Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!
+
+PAUL, _se rebiffant_.
+
+Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme
+ça! l'année dernière, c'était la même histoire....
+
+JEANNE, _gaiement_.
+
+Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!
+
+PAUL, _décidé_.
+
+J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu
+ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!
+
+Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à
+la satisfaction générale.
+
+Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par
+l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien
+étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se
+tireraient de leurs rôles.
+
+Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on
+leva le rideau et la première charade commença.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+PREMIÈRE CHARADE.
+
+
+PIQUE.
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS.
+
+ Mme Petit-Colin, portière[2] _Mlle Jeanne._
+
+ Mme Gros-Colin, portière[3] _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Conciliant, voisin[4] _M. Jacques._
+
+ Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5] _M. Paul._
+
+ Titi, fils de Mme Gros-Colin[6] _M. Armand._
+
+ Marinette, fille de M. Conciliant[7] _Mlle Françoise._
+
+ Le théâtre représente une loge de concierge.
+
+[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes
+couleurs, collier d'énormes boules.]
+
+[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert,
+doigts couverts de bagues.]
+
+[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate
+très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.]
+
+[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et
+beaucoup trop empanachée.]
+
+[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle
+de Mimi, aussi ridiculement ornée.]
+
+[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+MADAME PETIT-COLIN, MIMI.
+
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas
+étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui!
+
+MIMI, _bâillant_.
+
+Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la
+langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de
+porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer
+Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc
+aimable de venir comme ça voir les amis!
+
+
+SCÈNE II.
+
+MADAME GROS-COLIN, _entrant_.
+
+
+Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame
+Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi.
+
+TITI, _grognant_.
+
+Bonjour, toi!
+
+MIMI, rechigné.
+
+Bonjour, toi!
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Allez jouer, mes petits amours.
+
+(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et
+se tirant la langue de temps en temps._)
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander
+aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin
+comme moi?
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+La même chose m'étonnait aussi!
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Pourquoi ça, s'il vous plaît?
+
+MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_.
+
+Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin.
+
+MADAME GROS-COLIN, _vivement_.
+
+Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable
+nom....
+
+MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_.
+
+Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin!
+
+MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_.
+
+Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous.
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Ceci est fort. Lisez ces papiers.
+
+(_Elle lui donne une liasse de cahiers._)
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.
+
+(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent
+tout bas, en gesticulant._)
+
+MIMI.
+
+Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi!
+
+TITI.
+
+Pas vrai, c'est moi!
+
+MIMI, _tirant la langue_.
+
+Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça?
+
+TITI, _de même_.
+
+Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....
+
+MIMI.
+
+Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute,
+veux-tu?
+
+TITI.
+
+Veux bien.
+
+(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils
+peuvent en se faisant d'atroces grimaces._)
+
+MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_.
+
+C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous!
+
+MADAME PETIT-COLIN, _de même_.
+
+Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_!
+
+MADAME GROS-COLIN, _en colère_.
+
+Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin,
+c'est nous....
+
+MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_.
+
+Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire!
+
+MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_.
+
+Madame!...
+
+MADAME PETIT-COLIN, _de même_.
+
+Madame!...
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_.
+
+Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames?
+
+MARINETTE, _avec reproche_.
+
+Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça?
+
+MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_.
+
+Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms.
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à
+elle seule, et que les autres étaient de faux Colin.
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?
+
+LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_.
+
+Comment, que cela?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux
+familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires.
+
+LES DEUX FEMMES.
+
+Eh bien! qui est la vraie Colin?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche
+des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!
+
+MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_.
+
+Vous êtes sûr?
+
+MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_.
+
+Très-sûr!
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Mais alors, nous sommes parentes?
+
+MONSIEUR CONCILIANT.
+
+Certainement!
+
+MADAME PETIT-COLIN.
+
+Et moi qui l'ignorais....
+
+MADAME GROS-COLIN.
+
+Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons
+en paix.
+
+(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant
+se frotte les mains en riant._)
+
+MARINETTE.
+
+Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez
+gentils et embrassez-vous aussi!
+
+MIMI.
+
+Elle a raison. Veux-tu, Titi?
+
+TITI.
+
+Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids!
+
+MARINETTE.
+
+Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge!
+
+(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._)
+
+
+HURE.
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS.
+
+ Mme Harpagon[8] _Mlle Jeanne._
+
+ Jocrisset, domestique et cuisinier[9] _M. Jacques._
+
+ M. Gourmet[10] _M. Armand._
+
+ Mme Gourmet[11] _Mlle Élisabeth._
+
+ Mlle Gourmet[12] _Mlle Françoise._
+
+ Une hure de sanglier en carton[13] _M. Paul._
+
+ Le théâtre représente une salle à manger.
+
+[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin
+jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un
+soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.]
+
+[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte,
+pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans
+visière.]
+
+[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.]
+
+[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de
+taches de graisse.]
+
+[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.]
+
+[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert
+d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne
+laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de
+pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses);
+oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux
+terribles, pour compléter l'effet.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+MADAME HARPAGON, JOCRISSET.
+
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet,
+encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset!
+
+JOCRISSET, _s'avançant_.
+
+Madame me réclame?
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?
+
+JOCRISSET.
+
+Quoi donc, madame?
+
+MADAME HARPAGON, _impatientée_.
+
+Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les
+plats et n'offre que le moins possible.
+
+JOCRISSET.
+
+Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je
+servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai....
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Mais non! mais non! c'est le contraire!
+
+JOCRISSET.
+
+C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que....
+
+
+SCÈNE II.
+
+LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET
+
+
+MADAME GOURMET.
+
+Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère!
+
+M. GOURMET.
+
+Et mourant de faim....
+
+MADAME HARPAGON, _à part_.
+
+Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais,
+quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On
+s'assied: Jocrisset sert._)
+
+JOCRISSET, _très-vite_.
+
+Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse;
+il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme
+Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._)
+
+MADAME HARPAGON, enchantée.
+
+Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet.
+
+JOCRISSET.
+
+La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite.
+
+M. GOURMET, _bas_.
+
+Horreur! Anastasie, as-tu entendu?
+
+MADAME GOURMET, _de même_.
+
+Que trop, hélas!
+
+MADEMOISELLE GOURMET, _de même_.
+
+J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim!
+
+M. GOURMET.
+
+Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton
+père.
+
+MADAME HARPAGON, _bas_.
+
+Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les
+bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec
+douleur._)
+
+JOCRISSET.
+
+Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?
+
+MADAME HARPAGON.
+
+Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.
+
+MADAME GOURMET, _bas_.
+
+Oh! bonheur, nous allons manger....
+
+M. GOURMET, _bas_.
+
+Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus!
+(_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._)
+
+M. GOURMET, _haut_.
+
+Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un
+talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._)
+
+MADAME HARPAGON, _très-agitée_.
+
+Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera
+cette peine.
+
+MADAME GOURMET, _aigrement_.
+
+Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?
+
+MADAME HARPAGON, _embarrassée_.
+
+Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable....
+
+M. GOURMET.
+
+Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh!
+grand Dieu! c'est du carton!
+
+MADEMOISELLE GOURMET.
+
+Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse!
+
+MADAME HARPAGON, _balbutiant_.
+
+Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre
+souvent... pour orner....
+
+M. GOURMET, _se levant_.
+
+En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher
+ailleurs de quoi manger.
+
+MADAME GOURMET, _de même_.
+
+Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que
+nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne!
+
+MADAME HARPAGON, _désolée_.
+
+Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il
+y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset?
+
+JOCRISSET.
+
+Les pommes de terre germées? Certainement, madame.
+
+MADEMOISELLE GOURMET.
+
+Ça doit être bon!
+
+M. GOURMET.
+
+Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.
+
+(_Ils sortent._)
+
+MADAME HARPAGON, _désolée_.
+
+Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la
+hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._)
+
+PIQURE.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Comte de Rosbourg[14] _M. Jacques._
+
+ Paul d'Aubert[15] _M. Paul._
+
+ Première sauvage[16] _Mlle Élisabeth._
+
+ Deuxième sauvage _Mlle Jeanne._
+
+ Troisième sauvage _Mlle Françoise._
+
+ Quatrième sauvage _M. Armand._
+
+ Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par
+ une grosse planche de sapin.
+
+[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible.
+Grande barbe, longs cheveux.]
+
+[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.]
+
+[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes,
+guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches,
+couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.]
+
+
+M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_.
+
+Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de
+ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon
+Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé,
+sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un
+serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye
+vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille,
+adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un
+rocher et prie._)
+
+PAUL, _accourant._
+
+Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle!
+
+M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_.
+
+Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal....
+(_Il s'évanouit._)
+
+PAUL, _avec désespoir_.
+
+O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A
+moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée!
+(_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._)
+
+M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_.
+
+Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il
+veut l'empêcher de continuer._)
+
+PAUL, _se débattant_.
+
+Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je
+veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la
+vie!
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il
+retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer
+la plaie._)
+
+UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_.
+
+Quoi arriver ici? On criait!
+
+PAUL, _se relevant_.
+
+Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure.
+
+DEUXIÈME SAUVAGE.
+
+Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!
+
+PAUL.
+
+Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger.
+
+M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_.
+
+Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se
+lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il
+a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant!
+
+PAUL, _d'une voix éteinte_.
+
+Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont
+brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._)
+
+M. DE. ROSBOURG, _pleurant_.
+
+Mon fils, mon enfant! reviens à toi!
+
+[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)]
+
+PREMIÈRE SAUVAGE.
+
+Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes.
+
+TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_.
+
+Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait
+respirer un jus d'herbe._)
+
+PAUL, _ouvrant les yeux_.
+
+Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins.
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre
+infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être
+vraiment malheureux!
+
+QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_.
+
+Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il
+vient vite vers terre.
+
+M. DE ROSBOURG.
+
+Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France!
+c'est la famille....
+
+PAUL.
+
+Cher père, vous allez être heureux?
+
+M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_.
+
+Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+SECONDE CHARADE.
+
+
+CHAT.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Mme Dur-à-Cuir[17] _Mlle Jeanne._
+
+ Sacripant, charretier[18] _M. Jacques._
+
+ Diablotin, gamin[19] _Mlle Françoise._
+
+ Mme Cancanier, portière[20] _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._
+
+ Un Chat[22] _M. Paul._
+
+ La scène représente une rue.
+
+[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris
+ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la
+main.]
+
+[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.]
+
+[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.]
+
+[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.]
+
+[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.]
+
+[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches,
+queue démesurément longue.]
+
+
+SCÈNE I.
+
+(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._)
+
+
+MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_.
+
+J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui
+tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._)
+Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un
+angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne
+peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours
+du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On
+entend de grands cris._)
+
+
+SCÈNE II.
+
+MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_.
+
+
+SACRIPANT.
+
+Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne
+peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité?
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux
+animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai
+pris sous ma protection....
+
+LE CHAT.
+
+Miaou, miaou.
+
+DIABLOTIN, _déclamant_.
+
+Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!
+
+SACRIPANT.
+
+Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les
+couleurs, à vot' protégé!
+
+MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_.
+
+Approche, si tu l'oses!
+
+SCÈNE III.
+
+MADAME CANCANIER, _entrant_.
+
+Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle
+se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._)
+
+M. CANCANIER, _accourant_.
+
+De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un
+peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il
+se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._)
+
+DIABLOTIN, _riant_.
+
+Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la
+partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les
+figures de Sacripant et de Cancanier._)
+
+LE CHAT, _jurant_.
+
+Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout....
+
+SACRIPANT.
+
+Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens
+me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en
+courant._)
+
+CANCANIER.
+
+Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me
+cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il
+s'en va en se tenant la tête._)
+
+DIABLOTIN, _chantant_.
+
+La victoire est à nous!
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Et v'là le champ de bataille qui nous reste....
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Avec armes et bagages!
+
+LE CHAT.
+
+Miaou....
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?
+
+MADAME DUR-A-CUIR.
+
+Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de
+bravoure à qui voudra l'entendre.
+
+MADAME CANCANIER.
+
+Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de
+notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._)
+
+DIABLOTIN.
+
+Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...
+
+(_La toile tombe._)
+
+RIZ.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ M. Tremblotant[23] _M. Jacques._
+
+ Mme Tremblotant _Mlle Jeanne._
+
+ Le docteur Tukanmaime _M. Armand._
+
+ M. Huileux, apothicaire _M. Paul._
+
+ Mme Gémissons, cousine de Tremblotant _Mlle Élisabeth._
+
+ Mlle Azelma Tremblotant _Mlle Françoise._
+
+ La scène représente une salle à manger.
+
+[Note 23: Costumes de fantaisie.]
+
+
+
+SCÈNE I.
+
+MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_.
+
+
+M. TREMBLOTANT.
+
+Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on
+ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une
+terrine._)
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle
+mange._)
+
+M. TREMBLOTANT.
+
+Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte
+l'estomac._)
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa
+chaise._)
+
+MADEMOISELLE TREMBLOTANT.
+
+Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute
+verte!
+
+MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_.
+
+Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un
+médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en
+courant._)
+
+M. TREMBLOTANT, _terrifié_.
+
+Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle....
+(_Il tombe évanoui sur sa chaise._)
+
+MADAME GÉMISSONS, _pleurant_.
+
+Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les
+mains._)
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme!
+
+
+SCÈNE II.
+
+Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.
+
+
+LE DOCTEUR.
+
+Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le
+pouls._)
+
+Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation
+convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._)
+
+MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_.
+
+Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles!
+
+LE DOCTEUR, _gaiement_.
+
+Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en
+temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._)
+
+LE DOCTEUR.
+
+Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?
+
+M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.
+
+Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.
+
+MADAME GÉMISSONS, _de même_.
+
+Et moi, pas davantage.
+
+LE DOCTEUR, _tranquillement_.
+
+Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une
+violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les
+patients.
+
+Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_)
+dans votre chambre.
+
+M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.
+
+Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!
+
+LE DOCTEUR, _avec force_.
+
+Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il
+lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.
+
+MADAME GÉMISSONS.
+
+Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!
+
+LE DOCTEUR, _avec autorité_.
+
+Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant
+chacun de son côté._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.
+
+
+M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le
+bout de son instrument dépasser le papier._)
+
+Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à
+vous, besoin de mon ministère?
+
+LE DOCTEUR.
+
+Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme
+Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.
+
+M. HUILEUX, _avec fierté_.
+
+Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce
+d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._)
+
+M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_).
+
+Un..., deux..., trois....
+
+MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_.
+
+Assez, assez! Je n'en peux plus!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+On en peut toujours, madame. Courage!
+
+MADAME TREMBLOTANT.
+
+La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.
+
+M. HUILEUX.
+
+Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M.
+Tremblotant. Grand silence._)
+
+M. HUILEUX, _dans la coulisse_.
+
+Un..., deux....
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Pas plus! pas plus!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et
+pourtant elle en a eu cinq!
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Vous trouvez que ce n'est rien?
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois...
+quatre!...
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Grâce.... Miséricorde!
+
+M. HUILEUX, _de même_.
+
+Cinq....
+
+M. TREMBLOTANT, _de même_.
+
+Ah! je suis mort!
+
+M. HUILEUX, _sortant_.
+
+Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.
+
+LE DOCTEUR.
+
+C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres
+malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._)
+
+MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa
+chambre_.
+
+Oh! la, la!
+
+M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_.
+
+Ah! grand Dieu!
+
+_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_
+
+_La toile tombe._
+
+[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)]
+
+THÉ.
+
+ Personnages. Acteurs
+
+ Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._
+
+ M. Ouistiti _M. Armand._
+
+ Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._
+
+ M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._
+
+ Grinchu, cuisinier _M. Paul._
+
+ Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._
+
+(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M.
+Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme
+Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront
+tourner leurs pouces sans cesse.)
+
+La scène représente un salon.
+
+
+SCÈNE I.
+
+
+MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.
+
+Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne
+pas l'avoir, Anastase?
+
+M. OUISTITI.
+
+Moi? non, je....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah!
+Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment
+faire ce maudit _thym_!
+
+FOLLETTE, _sautant_.
+
+Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman!
+han! han!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!
+
+
+SCÈNE II.
+
+
+GRINCHU, _entrant_.
+
+Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas
+grand'chose, à mon avis!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!
+
+M. OUISTITI.
+
+Oui, nous sommes....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi
+cette recette.
+
+GRINCHU.
+
+Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant,
+qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle
+était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette
+en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez...
+du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce
+mot-là!
+
+GRINCHU, _regardant_.
+
+Il y a: infectez.
+
+M. OUISTITI, _de même_.
+
+Oui, je crois que....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le
+_thym_... dans... dans....
+
+GRINCHU.
+
+Madame se trompe; il y a avec.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.
+
+GRINCHU, _lisant_.
+
+Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les
+tasses et servez avec du plâtre dedans.
+
+MADAME OUISTITI, _effrayée_.
+
+Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de
+cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!
+
+M. OUISTITI.
+
+C'est vrai! nous allons....
+
+MADAME OUISTITI, _affairée_.
+
+C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que
+vous avez bien lu....
+
+GRINCHU, _aigrement_.
+
+Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à
+lire l'imprimé!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins
+qui arrivent.
+
+(_Grinchu sort._)
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+MADAME CORNICHON, _entrant_.
+
+Ma chère voisine, bonjour!
+
+M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.
+
+Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il
+rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....
+
+FOLLETTE, _éclatant de rire_.
+
+.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le
+rappeliez.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_.
+
+Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse,
+mademoiselle Ouis....
+
+FOLLETTE, _saluant_.
+
+.... titi.
+
+(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_
+dont on parle tant!
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane
+anglaise.
+
+M. GOBE-MOUCHE.
+
+Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense
+que c'est son vrai nom.
+
+LES DEUX DAMES.
+
+Tiens! pourquoi?
+
+M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.
+
+Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+
+GRINCHU, _entrant_.
+
+Madame, v'là la soupe.
+
+MADAME OUISTITI.
+
+Dites donc le _thym_, Grinchu!
+
+MADAME CORNICHON.
+
+Non, le _tout_.
+
+M. GOBE-MOUCHE.
+
+Non, le _tré_.
+
+GRINCHU, _impatienté_.
+
+Enfin, v'là la machine, quoi!
+
+M. OUISTITI.
+
+Eh bien! il faudrait man....
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.
+
+(_Tout le monde s'assied, on sert._)
+
+MADAME CORNICHON, _buvant_.
+
+Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_.
+
+MADAME OUISTITI, _agacée_.
+
+A ce _thym_, chère amie?
+
+MADAME CORNICHON, _insistant_.
+
+Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le
+_bonifie_ extraordinairement.
+
+GRINCHU, _à part_.
+
+Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame
+a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour
+aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la
+valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._)
+
+M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_.
+
+Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute
+ma tasse, ne voulant pas vous en priver...
+
+MADAME OUISTITI, _à part_.
+
+Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme.
+(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse
+à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!
+
+M. OUISTITI, _à part_.
+
+Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon.
+(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...
+
+MADAME OUISTITI.
+
+C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.
+
+MADAME CORNICHON, _ahurie_.
+
+Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)
+
+M. GOBE-MOUCHE, _de même_.
+
+Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._)
+
+_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont
+ravis._
+
+MADAME CORNICHON, _se levant_.
+
+Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!
+
+MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.
+
+Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel!
+quelle catastrophe!
+
+FOLLETTE, _regardant_.
+
+Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.
+
+Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!
+
+M. OUISTITI, _effrayé_.
+
+Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.
+
+M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_.
+
+Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._)
+
+M. OUISTITI, _dans la coulisse_.
+
+Ouf! Grinchu, à mon secours!
+
+MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.
+
+Follette, à moi!
+
+M. OUISTITI, _de même_.
+
+Grinchu!
+
+_La toile tombe._
+
+CHARITÉ.
+
+ Personnages. Acteurs.
+
+ Un pauvre aveugle _M. Armand._
+
+ Un pauvre honteux _M. Jacques._
+
+ Mme Étourneau _Mlle Jeanne._
+
+ Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._
+
+ Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._
+
+La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et
+Juliette se promènent.
+
+[Note 24: Costumes de fantaisie.]
+
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me
+permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce
+dont elle aura envie.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._)
+Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le
+diras.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est
+beaucoup trop!
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Mais pourtant....
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.
+
+JULIETTE.
+
+Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Je le veux bien.
+
+(_Elles vont vers une boutique._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon
+brave.
+
+L'AVEUGLE.
+
+Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main
+bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour
+vous. (_Elle lui donne._)
+
+L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.
+
+Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.
+
+L'AVEUGLE, _de même_.
+
+Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait.
+Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se
+mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
+
+Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est
+bavard comme une pie.
+
+L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.
+
+Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._)
+J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
+
+Je voudrais bien m'en aller!
+
+L'AVEUGLE, de même.
+
+Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et
+se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je
+souffre....
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.
+
+Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!
+
+L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.
+
+Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si
+vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il
+recevoir des reproches semblables et penser que....
+
+(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien,
+avez-vous acheté des joujoux?
+
+JULIETTE.
+
+Je crois que je vais prendre ce beau ballon.
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.
+
+Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son
+porte-monnaie._)
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme
+récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.
+
+Madame, je n'ai fait que mon devoir.
+
+JULIETTE, _bas_.
+
+Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.
+
+Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre
+et très-fier.
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.
+
+Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens!
+il chancelle et s'assoit sur un banc.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.
+
+Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit
+être fier de supporter noblement la pauvreté.
+
+LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.
+
+C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....
+
+JULIETTE.
+
+Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore
+touché!
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
+
+Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son
+aise! Je cours chercher un rosbif.
+
+MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.
+
+Cru?
+
+MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
+
+Non, cuit; sera-ce bien?
+
+MADAME RÉFLÉCHIE.
+
+Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis
+nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa
+misère.
+
+LE PAUVRE HONTEUX.
+
+Ah! madame, que de reconnaissance!
+
+MADAME ÉTOURNEAU.
+
+Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est
+rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur
+misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.
+
+Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits
+acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène
+et Julien, attendris et charmés.
+
+ÉLISABETH, _gaiement_.
+
+Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes
+réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de
+paisibles et doux souvenirs.
+
+IRÈNE.
+
+Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec
+une joie sans mélange.
+
+MADAME DE GURSÉ.
+
+Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger!
+Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez
+moi.
+
+ÉLISABETH.
+
+Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.
+
+On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de
+Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient
+extrêmement amusés chez Mme de Gursé.
+
+Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait
+y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui
+accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les
+bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant
+encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa
+mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée.
+Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des
+pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après
+avoir paré _sa fille_.
+
+Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance,
+Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt
+dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle
+imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les
+autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.
+
+NOÉMI.
+
+Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?
+
+IRÈNE, _rougissant_.
+
+Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.
+
+CONSTANCE, _avec dédain_.
+
+De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore
+cette enfant? Quel tort vous vous ferez!
+
+IRÈNE.
+
+Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?
+
+HERMINIE, _sèchement_.
+
+Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de
+cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre
+chic.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?
+
+IRÈNE, _de même_.
+
+C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.
+
+HERMINIE.
+
+_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez
+la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!
+
+NOÉMI, _résolûment_.
+
+Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.
+
+IRÈNE.
+
+Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette,
+vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!
+
+LIONNETTE.
+
+Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère
+Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie,
+mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette.
+Elle réclame votre amitié.
+
+«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en
+embrassant la poupée.
+
+Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre:
+celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut
+rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de
+course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême
+auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain,
+et Noémi, la marraine.
+
+Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux
+Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier.
+Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville,
+et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée
+une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits,
+vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de
+vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et
+la distribution se fit au milieu d'une joie générale.
+
+LE GARÇON.
+
+Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si
+vous voulez bien.
+
+JULIEN, _à voix basse avec embarras_.
+
+Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je
+vous en prie, la note chez moi, rue....
+
+LE GARÇON.
+
+C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas
+livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon
+argent.
+
+JULIEN, _troublé_.
+
+C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....
+
+IRÈNE, _s'approchant_.
+
+Qu'y a-t-il, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas
+d'argent! en as-tu, toi?
+
+IRÈNE.
+
+Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.
+
+JULIEN, _désolé_.
+
+Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter
+cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
+est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle
+affaire!
+
+IRÈNE, _vivement_.
+
+Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle
+a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer
+d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._)
+
+LE GARÇON, _froidement_.
+
+Eh bien, monsieur, et la note?
+
+JULIEN.
+
+Tout à l'heure.
+
+JORDAN.
+
+Paye donc, Julien.
+
+JULES.
+
+Une pareille bagatelle!
+
+VERVINS.
+
+Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à
+court!
+
+JULIEN.
+
+Attendez... je vais....
+
+(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)
+
+IRÈNE, _revenant_.
+
+Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant.
+Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en
+ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?
+
+[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)]
+
+ARMAND, _arrivant_.
+
+Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre
+part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.
+
+LE GARÇON, _impatienté_.
+
+Monsieur, finissons-en, je suis pressé.
+
+ARMAND, _surpris_.
+
+Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même!
+Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.
+
+ÉLISABETH, _s'approchant_.
+
+Bonjour, chers amis, merci de....
+
+ARMAND, _précipitamment_.
+
+Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans
+l'embarras!
+
+LE GARÇON.
+
+Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron
+sans les vingt-six francs qui me sont dus.
+
+ARMAND.
+
+Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._)
+
+ÉLISABETH, _au garçon_.
+
+Où est votre note?
+
+LE GARÇON.
+
+La voici, mademoiselle.
+
+ARMAND.
+
+Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et
+Armand paient le garçon._)
+
+LE GARÇON.
+
+Merci, monsieur.
+
+Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés
+dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les
+remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur
+rendre avec tant de délicatesse et de générosité.
+
+ARMAND.
+
+Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les
+élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
+organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club
+_le Beau Monde_!
+
+Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants
+s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.
+
+La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et
+d'Élisabeth.
+
+Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient
+prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté.
+Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.
+
+«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné.
+Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant
+encore et toujours merci!
+
+Ton ami reconnaissant,
+
+Julien de Morville.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA MALADIE D'ÉLISABETH.
+
+
+«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au
+moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère:
+tu es pâle, tu as mauvaise mine.
+
+--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un
+malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de
+fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»
+
+Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille,
+lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre,
+mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la
+hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait
+faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était
+aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de
+Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.
+
+Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la
+petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.
+
+«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne
+doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre
+qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera
+près de son père.
+
+ARMAND, _pleurant_.
+
+Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir,
+justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur,
+donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la
+guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.
+
+ÉLISABETH.
+
+Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma
+paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma
+place, je t'en prie.
+
+ARMAND.
+
+Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu
+la retrouveras en bon état!
+
+Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton
+lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit
+sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son
+père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la
+petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le
+docteur l'empêcha résolûment d'entrer.
+
+«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans
+courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M.
+Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme
+de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille;
+on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»
+
+La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie:
+on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence
+était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre
+malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la
+maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu
+depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant
+refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de
+l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa
+chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait
+avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille
+des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.
+
+Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie
+d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était
+digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances
+avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur
+attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger:
+cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait
+avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie,
+jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire,
+pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus
+tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les
+bons soins dont elle était entourée.
+
+Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit
+bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:
+
+«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.
+
+«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se
+conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour
+que nous puissions aller les voir ensemble!»
+
+[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)]
+
+Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et
+embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son
+excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue
+aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la
+maladie de la bonne et charmante petite fille.
+
+Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer
+dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.
+
+Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent
+vite, et l'on s'assit pour causer.
+
+ARMAND.
+
+Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la
+maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont
+venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander.
+C'est mal et ingrat!
+
+ÉLISABETH.
+
+Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas
+que j'ai été malade.
+
+ARMAND.
+
+Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries;
+d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?
+
+JACQUES.
+
+Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix:
+si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les
+pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne
+peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries
+M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il,
+vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait
+ce qu'ils sont devenus.
+
+ÉLISABETH, _désolée_.
+
+Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela,
+Jacques?
+
+JACQUES.
+
+Depuis près de quinze jours.
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler
+mot?
+
+JACQUES.
+
+Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais
+jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore
+très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle
+affaire!
+
+ARMAND.
+
+Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être
+malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!
+
+PAUL.
+
+Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!
+
+JEANNE.
+
+C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...
+
+FRANÇOISE.
+
+Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?
+
+JACQUES.
+
+Je n'en sais rien.
+
+ÉLISABETH.
+
+Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je
+vais le lui demander.
+
+Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de
+Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler
+de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où
+il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause
+de ce malheur subit.
+
+ARMAND.
+
+Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?
+
+M. DE KERMADIO.
+
+C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la
+chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est
+cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.
+
+ARMAND.
+
+C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux
+gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?
+
+MADAME DE GURSÉ.
+
+Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa
+grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois,
+cruellement puni.
+
+JACQUES.
+
+Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en
+grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour:
+«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....
+
+M. DE MARSY, _en riant_.
+
+J'agiote....
+
+JACQUES.
+
+C'est cela, papa. Quel drôle de mot!
+
+M. DE MARSY.
+
+_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires
+hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire
+ces tristes mots-là.
+
+ÉLISABETH.
+
+Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman,
+voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?
+
+MADAME DE KERMADIO.
+
+Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.
+
+ÉLISABETH, _soupirant_.
+
+Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...
+
+ARMAND.
+
+Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger,
+à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur
+adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle
+sortira!
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+Oh! Armand! que tu es bon!
+
+Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son
+idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les
+élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au
+temps de leur prospérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+LES RECHERCHES D'ARMAND.
+
+
+Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la
+gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et
+le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui
+discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le
+noeud d'une cravate.
+
+ARMAND.
+
+Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la
+nouvelle adresse de Julien?
+
+JULES, _maussade_.
+
+Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.
+
+VERVINS, _froidement_.
+
+Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc
+vous renseigner en rien.
+
+JORDAN.
+
+Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.
+
+JULES, _ricanant_.
+
+Je crois bien! Voir des gens ruinés!
+
+ARMAND, _saluant_.
+
+Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec
+meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.
+
+Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui,
+sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du
+petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.
+
+Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes,
+fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir
+projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus
+mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien.
+
+CONSTANCE, _indignée_.
+
+C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours
+que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!
+
+HERMINIE, _légèrement_.
+
+Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en
+suis enchantée; c'était une orgueilleuse!
+
+ARMAND.
+
+Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable,
+vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!
+
+NOÉMI, _avec impatience_.
+
+Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire,
+ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux,
+n'est-ce pas, Lionnette?
+
+LIONNETTE.
+
+Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.
+
+ARMAND, _insistant_.
+
+Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?
+
+NOÉMI, _habillant sa poupée_.
+
+Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et
+dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de
+Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»
+
+ARMAND, _avec joie_.
+
+De notre côté! quel bonheur!...
+
+NOÉMI, _avec horreur_.
+
+Vous logez par là?
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.
+
+NOÉMI.
+
+A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y
+voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.
+
+ARMAND.
+
+C'est ma grand'tante.
+
+CONSTANCE, _radoucie_.
+
+C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur,
+monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.
+
+HERMINIE.
+
+Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on
+a une si belle position, on doit tenir son rang.
+
+LIONNETTE.
+
+C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la
+chercher, monsieur.
+
+ARMAND.
+
+Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est
+convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle
+amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...
+
+Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du
+petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer
+en flattant bassement la richesse.
+
+Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger;
+Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine:
+sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai;
+tout le reste m'est égal!
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?
+
+ARMAND.
+
+Avenue de Breteuil.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth
+va être enchantée! et le numéro?
+
+ARMAND, _stupéfait_.
+
+Le numéro?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.
+
+Armand, _consterné_.
+
+Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Allez vous en informer près de Noémi.
+
+ARMAND, _piteusement_.
+
+Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en
+aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un
+jeu de quilles.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes?
+rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.
+
+ARMAND.
+
+Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose
+à partir._)
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai,
+moi, savoir ce numéro.
+
+ARMAND.
+
+Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.
+
+Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable
+institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle
+revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.
+
+«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure
+chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes
+pour vous?
+
+--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger,
+mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non
+plus.
+
+[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)]
+
+ARMAND, _désolé_.
+
+Que faire alors?
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de
+Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est
+pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver
+ce que nous cherchons.
+
+ARMAND, _radieux_.
+
+C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va
+être contente!»
+
+Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et
+de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se
+rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir
+une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans
+une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de
+charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa
+à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux
+qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur
+l'échafaud.
+
+Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la
+recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette
+bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Entrez-vous, Armand?
+
+ARMAND.
+
+J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul
+sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.
+
+MADEMOISELLE HEIGER.
+
+Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse
+pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter
+votre plein succès.
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Et mes maladresses!
+
+Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les
+promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son
+frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son
+grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne
+put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+CHEZ IRÈNE ET JULIEN.
+
+
+Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue
+de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y
+étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes
+aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à
+une porte disjointe.
+
+On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme
+de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil,
+seule dans une petite pièce misérablement meublée.
+
+Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.
+
+«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion:
+votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le
+disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux
+de vous voir!
+
+ÉLISABETH.
+
+Pouvons-nous aller les embrasser, madame?
+
+--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en
+souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»
+
+Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent
+tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait
+là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.
+
+On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des
+sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les
+bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les
+embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec
+effusion: ils pleuraient aussi.
+
+Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique
+chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien
+offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par
+un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un
+verre complétaient leur triste ameublement.
+
+[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)]
+
+IRÈNE.
+
+Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir!
+vous avez donc eu la bonté de nous chercher?
+
+ÉLISABETH.
+
+Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions
+fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié
+un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.
+
+ARMAND, _avec reproche_.
+
+Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite
+pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!
+
+JULIEN, _pleurant_.
+
+Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens
+amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors
+j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait
+tant de peine....
+
+ARMAND.
+
+Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de
+mon attachement, entends-tu?
+
+JULIEN, _l'embrassant_.
+
+Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je
+n'avais plus la tête à moi!
+
+IRÈNE, _s'essuyant les yeux_.
+
+Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine:
+c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.
+
+ÉLISABETH.
+
+Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!
+
+Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit
+à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de
+Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine
+de sollicitude.
+
+ÉLISABETH.
+
+A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que
+comptes-tu faire?
+
+IRÈNE.
+
+Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue
+par la douleur!
+
+ÉLISABETH, _avec tendresse_.
+
+Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne
+remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on
+attriste et on décourage les autres.
+
+IRÈNE.
+
+Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié
+me remontent tellement!
+
+ÉLISABETH.
+
+Tant mieux! Quelles seront tes occupations?
+
+IRÈNE.
+
+Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement.
+Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me
+laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique
+l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains
+de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce
+sera pour vivre!
+
+ÉLISABETH.
+
+Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu
+vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper
+ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma
+musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te
+demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons
+de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les
+nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas
+déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5
+francs par leçon.
+
+IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_.
+
+Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle
+pleure._)
+
+ÉLISABETH, _riant et pleurant_.
+
+Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles
+s'embrassent._)
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?
+
+JULIEN, _souriant à demi_.
+
+J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je
+cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par
+nécessité, maintenant.
+
+ARMAND.
+
+Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.
+
+JULIEN.
+
+Je crains de ne pas savoir suffisamment....
+
+ARMAND.
+
+Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines
+remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner
+des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_.
+Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?
+
+Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se
+tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable
+tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma
+ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre
+courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les
+voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le
+dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me
+rendre la force qui me faisait défaut!
+
+Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après
+d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter,
+que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs
+premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin
+d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre
+enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus
+longtemps et tout à leur aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.
+
+
+Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres
+mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de
+leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive
+et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue
+chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de
+Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le
+temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de
+tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement,
+suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un
+peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma
+de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et
+l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni.
+Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et
+les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.
+
+Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en
+fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que
+jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs
+anciens camarades.
+
+IRÈNE, _saisie_.
+
+Ah! voilà toutes mes amies!
+
+«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette,
+Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»
+
+Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en
+indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.
+
+LIONNETTE, _majestueusement_.
+
+Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._)
+
+CONSTANCE, _à demi-voix_.
+
+A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette
+semblable!
+
+HERMINIE, _de même_.
+
+Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à
+voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des
+fagots comme ça!
+
+[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)]
+
+LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_.
+
+Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!
+
+IRÈNE, _pleurant_.
+
+Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne
+suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour
+moi....
+
+NOÉMI, _embarrassée et froide_.
+
+Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes
+vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.
+
+IRÈNE, _douloureusement_.
+
+Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence,
+en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je
+dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre
+amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à
+mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!...
+Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.
+
+ÉLISABETH.
+
+Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat!
+tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu
+sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils
+valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la
+parole.
+
+HERMINIE, _ricanant_.
+
+Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la
+dédaigneuse!
+
+ARMAND, _s'avançant_.
+
+Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée
+d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos
+panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah!
+mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_):
+
+La victoire est à nous!...
+
+IRÈNE, _souriant_.
+
+Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!
+
+ARMAND.
+
+Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!
+
+ÉLISABETH, _avec reproche_.
+
+Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.
+
+ARMAND, _se récriant_.
+
+D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.
+
+ÉLISABETH, _souriant_.
+
+Elle est bonne, ta raison!
+
+ARMAND, _avec sang-froid_.
+
+Et puis, ce n'étaient que des vérités.
+
+JULIEN, _riant_.
+
+Elles étaient joliment crues, tes vérités!
+
+ÉLISABETH.
+
+Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et
+cousines que je vois là-bas.
+
+IRÈNE, _avec effroi_.
+
+Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!
+
+ÉLISABETH, _surprise_.
+
+Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?
+
+IRÈNE, _les larmes aux yeux_.
+
+Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces
+demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!
+
+ARMAND, _se récriant_.
+
+Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il
+est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te
+portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront
+enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!
+
+JULIEN, _hésitant_.
+
+Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!
+
+ÉLISABETH.
+
+N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre
+attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.
+
+ARMAND.
+
+Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons
+coeurs et à la vraie amitié.
+
+Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les
+enfants, arrivèrent en courant.
+
+Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne
+doit pas causer, on joue.
+
+JEANNE.
+
+Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand
+te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!
+
+JACQUES.
+
+Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis
+content de le revoir! (_Il lui serre la main._)
+
+PAUL.
+
+L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.
+
+FRANÇOISE.
+
+Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?
+
+Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion
+aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth
+et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien
+comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des
+enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient
+montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la
+réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient
+clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et
+ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de
+vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la
+bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.
+
+Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement
+pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par
+Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.
+
+
+Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle
+si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.
+
+Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure,
+intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché
+sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de
+Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture
+pour les regarder avec un orgueil maternel.
+
+Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.
+
+«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de
+premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?
+
+--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent
+autant de surprise que de joie!
+
+--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la
+petite fille avec tendresse.
+
+M. de Morville s'avança.
+
+«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.
+
+--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel
+bonheur!
+
+--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.
+
+--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de
+voir m'a reposé.
+
+--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de
+leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un
+peu de feu.
+
+--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une
+courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux,
+et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris
+alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»
+
+Là, M. de Morville s'arrêta.
+
+«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.
+
+--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire
+au sourire de sa femme.
+
+Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris
+que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux
+interrogateurs.
+
+«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans
+ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices,
+de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les
+forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon
+des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres
+chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous
+étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous
+aimer ni de nous le prouver.
+
+MADAME DE MORVILLE, _pensive_.
+
+C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide
+m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à
+nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et
+utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de
+ceux qui souffrent.
+
+IRÈNE.
+
+Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de
+dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce,
+elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...
+
+JULIEN.
+
+Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme
+j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici
+l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui
+m'était inconnue autrefois.»
+
+M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se
+regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.
+
+IRÈNE.
+
+Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont
+très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour,
+chère maman: là, c'est très-bien.
+
+JULIEN.
+
+Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras,
+papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et
+divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.
+
+IRÈNE, _étonnée_.
+
+Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce
+travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être
+non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.
+
+IRÈNE.
+
+C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon
+petit plat!
+
+JULIEN.
+
+Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.
+
+La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la
+table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire
+avec un profond sentiment de bonheur.
+
+IRÈNE.
+
+Là, voilà les couverts mis.
+
+JULIEN.
+
+Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous
+comme des Turcs, pour manger?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir
+grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.
+
+On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.
+
+IRÈNE.
+
+Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux,
+maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite
+cuisine d'une façon étonnante.
+
+JULIEN.
+
+C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des
+manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses
+aventures!...
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous
+savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres
+éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.
+
+JULIEN.
+
+N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne
+bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.
+
+IRÈNE.
+
+Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est
+le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il
+salue._)
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire
+le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je
+connais le malheur, j'y sais compatir.
+
+(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en
+continuant:_)
+
+«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que
+vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville,
+noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il
+essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous
+me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités
+et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la
+serre, monsieur Julien?
+
+JULIEN.
+
+Je vais la ranger, père Michel.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous
+l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs,
+mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.
+
+M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.
+
+Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à
+nous être utile et agréable.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes
+heureux d'être si bien servis.
+
+LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_.
+
+Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle
+Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.
+
+LES ENFANTS.
+
+Merci, bon père Michel, bonsoir.»
+
+Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite
+lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea
+pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui,
+écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures,
+tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand
+vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air
+mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent
+intrigués.
+
+«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.
+
+[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)]
+
+--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné.
+Veux-tu lui parler?
+
+--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....
+
+--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu
+jamais tenir ta langue?
+
+ARMAND.
+
+Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme
+il me démange, tu aurais pitié de moi!
+
+ÉLISABETH.
+
+Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos
+amis ont l'air très-intrigués.»
+
+Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la
+raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand.
+Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi
+un ambassadeur.
+
+MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.
+
+De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?
+
+--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises
+pour nous.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.
+
+ARMAND.
+
+Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma
+
+tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser
+Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de
+dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous
+jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.
+
+MADAME DE MORVILLE, _émue_.
+
+Cher enfant....
+
+ARMAND, _précipitamment_.
+
+Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi
+prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez
+Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera
+quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma
+tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles
+l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa
+collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui
+lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions.
+Voilà.»
+
+Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui
+indiquait toujours chez lui un ravissement complet.
+
+Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler,
+elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence
+tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues
+roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce
+dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait
+droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une
+tendresse pleine de reconnaissance.
+
+Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.
+
+ARMAND.
+
+Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si
+heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera
+éclater.
+
+Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent
+toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et
+reconnaissants; puis les leçons commencèrent.
+
+Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies,
+Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur
+promenade accoutumée.
+
+Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur
+firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les
+remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.
+
+Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de
+Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy,
+que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir
+venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que
+_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun
+se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LES DEUX ARTISTES.
+
+
+M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une
+soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme
+avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis
+que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville
+s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient
+plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort
+tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits
+de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis,
+elle partit à la hâte.
+
+Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant
+une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi
+simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe
+contenait ces quelques mots:
+
+Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»
+
+IRÈNE, _attendrie_.
+
+Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!
+
+JULIEN.
+
+Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?
+
+«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi,
+pas de remercîment, chut!...»
+
+Cher, excellent Armand!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels
+amis!...
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère
+pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous
+avions encore nos richesses?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers
+enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!
+
+Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception
+de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à
+Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus
+difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières
+aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et
+se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient
+travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent
+promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.
+
+Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne
+trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les
+invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de
+chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un
+terrible «_chut_» d'Armand.
+
+Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi
+arrivèrent bientôt avec leurs parents.
+
+LIONNETTE.
+
+Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes
+sont-ils arrivés?
+
+ARMAND.
+
+Oui, mademoiselle, ils sont là.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!...
+Tiens! Irène Ici... et Julien!
+
+Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville
+répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un
+air de dédain et de protection.
+
+«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»
+
+Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.
+
+ARMAND, _d'un air formidable_.
+
+Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup
+d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!...
+
+LIONETTE, _balbutiant_.
+
+J'aimerais mieux parler d'autre chose.
+
+ARMAND, _de même_.
+
+Et pourquoi, et pourquoi?
+
+LIONETTE, _naïvement_.
+
+Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez,
+comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes,
+d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est
+ennuyeux, ça.
+
+Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible
+petit Breton.
+
+MADAME DE MARSY, _s'approchant_.
+
+Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez
+promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.
+
+[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)]
+
+IRÈNE, _tremblante_.
+
+Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._)
+
+NOÉMI, _bas à Élisabeth_.
+
+Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?
+
+Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença;
+Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les
+yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre
+enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et
+subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable
+sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son
+émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des
+misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi.
+Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble
+préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se
+surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les
+délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts
+inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements
+retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!
+
+On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors
+ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se
+montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.
+
+Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de
+l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et
+l'accablèrent de félicitations.
+
+NOÉMI, _enthousiasmée_.
+
+Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande
+artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des
+bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.
+
+LIONETTE, _de même_.
+
+C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous
+accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où
+est-il?
+
+ARMAND.
+
+Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.
+
+NOÉMI, _regardant_.
+
+Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces
+choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!
+
+Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.
+
+«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles
+sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles
+choses?
+
+ARMAND.
+
+Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes
+aquarelles?
+
+M. DE VALMIER, _à Julien_.
+
+Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable!
+J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?
+
+JULIEN, _rougissant_.
+
+Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en
+défaire.»
+
+M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à
+voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et
+admirer les aquarelles.
+
+LIONNETTE.
+
+Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?
+
+ARMAND.
+
+Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?
+
+LIONNETTE.
+
+Je suis plus _épatée_ que jamais.
+
+ARMAND, _avec sang-froid_.
+
+N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_?
+
+LIONNETTE, _étonnée_.
+
+Hein? vous dites?
+
+ARMAND.
+
+Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles!
+
+LIONNETTE, _stupéfaite_.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...
+
+ARMAND, _tranquillement_.
+
+Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot
+aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour
+être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._)
+
+LIONNETTE, _très-rouge_.
+
+Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir
+des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!
+
+ARMAND.
+
+Mais, mademoiselle, si vous....
+
+ÉLISABETH.
+
+Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela
+finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé;
+offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le
+monde se dirige vers la salle à manger.
+
+Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et
+elle fut aussi justement applaudie que la première fois.
+
+On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se
+retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de
+Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des
+aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées
+avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène
+prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs
+amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LE CHANGEMENT DE NOÉMI.
+
+
+En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère
+s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue
+de la soirée.
+
+«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier
+ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.
+
+-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien
+doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»
+
+A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et
+la conversation en resta là.
+
+Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec
+distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour
+réfléchir sérieusement.
+
+«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs
+talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau
+et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux
+des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée
+si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et
+pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche
+et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!
+
+«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant
+d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse
+dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de
+Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités!
+Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si
+j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils
+ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup
+maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage
+d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»
+
+Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne
+tarda pas à s'endormir, en répétant:
+
+«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.»
+
+Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux
+Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait
+faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants
+s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire
+bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé
+d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris,
+l'avaient accompagnée machinalement.
+
+«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en
+rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous,
+mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman
+dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible.
+Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande
+pardon!»
+
+A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que
+tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et
+l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de
+l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les
+élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si
+embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit
+d'un grand éclat de rire.
+
+CONSTANCE, _aigrement_.
+
+De quoi riez-vous donc, vous?
+
+ARMAND.
+
+Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.
+
+HERMINIE.
+
+Est-ce de nous, par hasard?
+
+ARMAND.
+
+Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah!
+Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille
+les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer
+tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!
+
+La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire
+aux éclats.
+
+CONSTANCE, _ricanant_.
+
+Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?
+
+ARMAND.
+
+Certes, et joliment, encore!
+
+Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en
+foule.
+
+HERMINIE, _avec ironie_.
+
+Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros
+bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à
+talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?
+
+ARMAND.
+
+Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir
+jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.
+
+Il y eut un mélange de rires et de cris.
+
+CONSTANCE, _en colère_.
+
+Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.
+
+ARMAND.
+
+Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous
+faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette
+jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau
+monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable....
+(_Rires et exclamations._)
+
+CONSTANCE, _furieuse_.
+
+Je ne serai pas l'avocat du diable!...
+
+ARMAND.
+
+La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente?
+(_Entre ses dents._) C'est la même chose.
+
+CONSTANCE, _calmée_.
+
+Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.
+
+JULES.
+
+Bon, ça va être amusant.
+
+LIONNETTE.
+
+C'est très-gentil, ce jeu-là.
+
+JACQUES.
+
+Des chaises pour nos juges!
+
+PAUL.
+
+Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.
+
+HERMINIE.
+
+Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à
+m'aller très-bien.
+
+JORDAN.
+
+A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.
+
+Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.
+
+L'AVOCAT CONSTANCE.
+
+Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle
+cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand
+luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie,
+le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que
+cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....
+
+L'AVOCAT ARMAND.
+
+Oh! très-calmes!
+
+LE JUGE ÉLISABETH.
+
+Avocat Armand, n'interrompez pas.
+
+LE JUGE LIONNETTE.
+
+Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.
+
+L'AVOCAT CONSTANCE.
+
+Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à
+notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient
+sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de
+chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....
+
+L'AVOCAT ARMAND.
+
+L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._)
+
+L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_.
+
+Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées,
+ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est
+utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.
+
+Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On
+félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand
+demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:
+
+«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de
+mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe
+modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque,
+que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet,
+nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de
+velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux
+s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de
+peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes
+magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides,
+avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la
+boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter
+à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de
+rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien,
+vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller
+le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas
+la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir
+simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui
+habille les pauvres!»
+
+Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur
+et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient
+tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé,
+une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.
+
+Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en
+le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent
+aussi.
+
+[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]
+
+HERMINIE.
+
+Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.
+
+LIONNETTE.
+
+Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme
+utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je
+n'en suis plus.
+
+JORDAN.
+
+Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur,
+vraiment!
+
+LIONNETTE.
+
+Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?
+
+LES ENFANTS.
+
+Certainement, il le faut.
+
+LIONNETTE.
+
+Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes
+choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie.
+(_Applaudissements._)
+
+HERMINIE.
+
+Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça
+du jour au lendemain!
+
+LIONNETTE.
+
+C'est trop juste; accordé.
+
+CONSTANCE, _gaiement_.
+
+Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma
+cause près de vous.
+
+ÉLISABETH, _affectueusement_.
+
+C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en
+ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes
+petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin
+d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles
+peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous
+de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux
+côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance
+qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de
+vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel
+d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer
+là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à
+ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.
+
+VERVINS.
+
+Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous
+allons être très-raisonnables, vous verrez.
+
+CONSTANCE.
+
+Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie
+monstre; les juges vont choisir le jeu.
+
+On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent
+bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le
+Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de
+_la Charité_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.
+
+
+En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à
+sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue;
+c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque
+de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie
+mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit
+avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de
+piano chez Irène.
+
+La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut
+avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de
+voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme
+de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et
+si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant
+cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée
+et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.
+
+«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.
+
+--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en
+féliciter.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais
+chaque jour davantage.»
+
+Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien
+causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de
+plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement
+devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour
+ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.
+
+Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce
+surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme
+de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était
+rayonnant.
+
+JULIEN.
+
+Dieu! papa, quelle figure heureuse!
+
+IRÈNE.
+
+Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Quel bonheur! Combien, mon ami?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Devine! devinez, enfants.
+
+JULIEN.
+
+Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Tu n'y es pas.
+
+IRÈNE.
+
+Quarante francs chacune, alors, papa?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Va toujours.
+
+MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.
+
+Cinquante francs pièce, mon ami?
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Cent francs, chère Suzanne.
+
+La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.
+
+«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant
+d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi
+et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de
+Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.
+
+«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le
+sourcil.
+
+--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La
+délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»
+
+Il a souri et sa figure s'est éclairée.
+
+«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur
+d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa
+famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il
+vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous
+supplie d'y consentir.»
+
+«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet
+qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon
+enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton
+talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu
+me donnes.»
+
+Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et
+Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.
+
+Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de
+la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous
+les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.
+
+Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils
+furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à
+partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi
+simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec
+amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments.
+
+Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette
+s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à
+l'esprit gai et malin du bon gros Armand.
+
+Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres
+l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait;
+la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme
+des Tuileries.
+
+Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le
+bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit
+cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons
+de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait
+souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi
+intéressante que profitable.
+
+Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un
+billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.
+
+«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.
+
+--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en
+soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio
+pour une course pressée.
+
+JULIEN.
+
+Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....
+
+IRÈNE.
+
+Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.
+
+NOÉMI.
+
+Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre
+service, vous savez!
+
+IRÈNE, _hésitant_.
+
+Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....
+
+NOÉMI.
+
+Pas du tout, je vous assure!
+
+JULIEN, _à voix basse_.
+
+Ne parlons pas de cela maintenant.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+C'est donc un se....
+
+IRÈNE, _précipitamment_.
+
+Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth
+nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils
+avec elle.»
+
+Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois
+amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre
+aux Tuileries.
+
+A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme
+Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»
+
+Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant
+la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour
+vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur
+ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites
+dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs
+à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la
+famille, invités à dîner pour ce jour-là.
+
+Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.
+
+IRÈNE, _entrant_.
+
+Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les
+bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle
+nous avait donné la permission de les vendre.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.
+
+IRÈNE.
+
+Voilà ma bague.
+
+JULIEN.
+
+Voici mes boutons de chemise.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.
+
+IRÈNE.
+
+Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque
+bijou._)
+
+IRÈNE.
+
+Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.
+
+IRÈNE, _avec chagrin_.
+
+Ah! mon Dieu, quel malheur!
+
+MADAME BLESSEAU, _souriant_.
+
+Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.
+
+IRÈNE.
+
+Quel bonheur! combien s'il vous plaît?
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.
+
+IRÈNE.
+
+C'est énorme; merci, madame Blesseau.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je
+vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente....
+
+IRÈNE.
+
+Mais quel bonheur!
+
+MADAME BLESSEAU, _riant_.
+
+Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me
+laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien
+exacte de votre pierre.
+
+IRÈNE.
+
+Que je suis contente! à toi, Julien.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui
+m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à
+quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et...
+vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux
+francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme
+désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.
+
+JULIEN.
+
+Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie
+mille fois, madame Blesseau.
+
+NOÉMI.
+
+Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu
+quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre
+fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette
+dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je
+l'ai gardé.
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.
+
+NOÉMI.
+
+Combien l'estimez-vous, alors?
+
+MADAME BLESSEAU, _le pesant_.
+
+Trente-neuf francs, mademoiselle.
+
+NOÉMI.
+
+Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que
+lui? ça vous serait si facile, pourtant!
+
+MADAME BLESSEAU.
+
+Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous
+acheteur en vendant, vendeur en achetant.»
+
+NOÉMI.
+
+Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le
+commerce aussi honnêtement.
+
+[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)]
+
+MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_.
+
+Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur
+Julien, voici votre argent.
+
+Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si
+justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les
+enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait
+préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau;
+elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y
+courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute
+essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue
+absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle
+et l'on se dirigea vers les Tuileries.
+
+NOÉMI.
+
+Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?
+
+IRÈNE, _tristement_.
+
+Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._)
+
+NOÉMI.
+
+Vous deviez y tenir beaucoup, alors?
+
+IRÈNE, _avec effort_.
+
+Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman
+un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.
+
+JULIEN.
+
+C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera
+notre affection.
+
+IRÈNE.
+
+C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?
+
+NOÉMI.
+
+Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?
+
+JULIEN, _souriant avec effort_.
+
+En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas
+la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.
+
+IRÈNE, _lui serrant la main_.
+
+Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer,
+il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous
+achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?
+
+JULIEN, _souriant_.
+
+C'est cela.
+
+Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des
+petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à
+jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits
+de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en
+se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants
+recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne
+plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.
+
+
+Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le
+jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec
+amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir
+leurs surprises.
+
+Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il
+servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule
+ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était
+répandue sur tous les visages.
+
+Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème
+en l'honneur de vos amis.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._)
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.
+
+M. DE MORVILLE, _riant_.
+
+Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._)
+
+MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.
+
+Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous
+vous sauvez?
+
+ARMAND, _s'enfuyant_.
+
+Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._)
+
+ÉLISABETH, _de même_.
+
+Une petite minute seulement et nous revenons.
+
+Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander
+quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait
+toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque
+toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs
+reparaître.
+
+M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et
+Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur
+le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre.
+Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le
+père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.
+
+MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_.
+
+Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?
+
+[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)]
+
+A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée,
+félicitée.
+
+IRÈNE.
+
+Votre fête, chère, chère maman.
+
+JULIEN.
+
+Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!
+
+ARMAND.
+
+Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.
+
+ÉLISABETH.
+
+Voilà pour s'agenouiller devant.
+
+MICHEL.
+
+Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire
+aussi: et l'hôtel!
+
+Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire
+tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants
+d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de
+nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on
+serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les
+aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!
+
+IRÈNE.
+
+Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.
+
+JULIEN.
+
+Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se
+consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans
+le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que
+je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait,
+et ne le saura: personne, personne!»
+
+(_Tout le monde rit._)
+
+ARMAND, _consterné_.
+
+Tu m'as entendu?
+
+ÉLISABETH.
+
+Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris
+pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux
+roseaux pour planter dans ton jardinet?
+
+ARMAND, _frappé_.
+
+Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Justement.
+
+Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup:
+«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.
+
+ÉLISABETH.
+
+Comment ça?
+
+ARMAND, _avec majesté_.
+
+J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même
+à toi!
+
+ÉLISABETH, _intriguée_.
+
+Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à
+ma place?
+
+ARMAND, _triomphant_.
+
+Justement.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont
+imposé nos excellents enfants pour toi.
+
+MADAME DE MORVILLE, _inquiète_.
+
+Oh! mon Dieu, lequel?
+
+IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_.
+
+Papa, ne dites pas....
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier
+pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu
+leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.
+
+MADAME DE MORVILLE, _très-émue_.
+
+Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre
+dévouement! (_Elle les embrasse._)
+
+IRÈNE.
+
+Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai
+trésor de notre coeur.
+
+JULIEN.
+
+Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un
+instant!
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y
+teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je
+suis fier de leur dévouement.
+
+ARMAND, _avec explosion_.
+
+Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur,
+quelle joie! (_Il gambade._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Armand, es-tu fou?
+
+ARMAND.
+
+De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir
+de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._)
+
+ÉLISABETH.
+
+Voyons. (_Elle lit haut._)
+
+ «Chère Irène et cher Julien,
+
+
+ «C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre
+ jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je
+ répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau.
+ Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en
+ voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau,
+ qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car
+ elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous
+ me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis?
+ J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa
+ bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers
+ amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais
+ en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux
+ comme je vous aime: de tout mon coeur.
+
+
+ «Votre amie dévouée,
+
+ «Noémi de Valmier.»
+
+Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents,
+aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.
+
+ARMAND, _sautant de joie_.
+
+Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de
+Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth,
+qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?
+
+ÉLISABETH.
+
+Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les
+roseaux d'Armand le discret!
+
+(_Armand se rengorge._)
+
+JULIEN, _avec émotion_.
+
+Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi
+une surprise comme elle le mérite.
+
+IRÈNE, _de même_.
+
+Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.
+
+LE PÈRE MICHEL, _desservant_.
+
+Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.
+
+ARMAND, _gaiement_.
+
+Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.
+
+ARMAND.
+
+Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de
+malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix
+ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je
+n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge
+comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue,
+j'aimerais bien à la prendre.
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne
+peuvent que me faire honneur.
+
+La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand;
+après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+LA FÊTE DE M. DE VALMIER.
+
+
+Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de
+Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la
+reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et
+se mit à causer avec la mère d'Irène.
+
+Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien
+elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui
+demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile
+aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se
+montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes
+femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes
+de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par
+ces liaisons.
+
+La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se
+mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille
+lui offrir de magnifiques bouquets.
+
+«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.
+
+--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en
+l'embrassant.
+
+--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.
+
+--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si
+longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.
+
+--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement
+Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.
+
+--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand
+plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes
+bien simplement mises pour nos invités.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré
+que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.
+
+NOÉMI, _gaiement_.
+
+Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour
+m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre
+de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»
+
+L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.
+
+«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle
+de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le
+remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions
+brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+En êtes-vous fâché, André?
+
+M. DE VALMIER, _vivement_.
+
+Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire...
+non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit
+être si doux!»
+
+On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon
+avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.
+
+«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence
+brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que
+l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des
+affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous
+est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»
+
+M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de
+regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.
+
+Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux
+yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de
+lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:
+
+«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous
+fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux
+excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus
+qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de
+Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de
+famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant
+votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et
+dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?
+
+NOÉMI.
+
+Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il
+désire!»
+
+M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos
+de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et
+il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en
+pleurant.
+
+Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si
+affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi,
+riant et pleurant, s'écria:
+
+«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font
+couler.
+
+NOÉMI.
+
+Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique
+bouquet?
+
+NOÉMI.
+
+Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune
+peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a
+aidée à vaincre quelques difficultés.»
+
+En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau
+de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment
+remarquables.
+
+M. DE VALMIER
+
+Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._)
+Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et
+charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison
+de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en
+cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre
+morceau favori du _Barbier de Séville_.
+
+Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent,
+l'air tant aimé par M. de Valmier.
+
+Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais
+ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le
+faire.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir
+moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.
+
+M. DE VALMIER, _frappé_.
+
+Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville,
+Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois
+béni par moi, était dû à leurs bons conseils?
+
+NOÉMI, _avec feu_.
+
+Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et
+leurs amis de Kermadio et de Marsy.
+
+[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)]
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André:
+elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes
+redevables de nos idées sérieuses.
+
+Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre
+des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle
+avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de
+l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de
+Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme
+leurs amis, en famille et pour la famille.
+
+M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était
+vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec
+élan:
+
+«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle
+sera digne de vos coeurs, je le jure.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux,
+André. Nous ne voulons rien de plus!
+
+NOÉMI.
+
+Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa
+famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va
+l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont
+trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des
+petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Le bon Dieu t'en enverra peut-être.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!
+
+M. DE VALMIER.
+
+C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»
+
+Un domestique entra en ce moment:
+
+«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à
+remettre à monsieur en personne deux paquets.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la
+clef de ce mystère.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Tout de suite, monsieur.»
+
+La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant,
+essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours
+majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.
+
+NOÉMI, _intriguée_.
+
+C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je
+suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire
+plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or,
+comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais
+deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à
+monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et
+mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+Irène m'envoie cela?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est
+destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il
+hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Quoi, mon ami, que voulez-vous?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement
+général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement
+remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si
+canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je
+peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur
+comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....
+
+M. DE VALMIER, _riant_.
+
+Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà;
+pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question?
+J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit
+bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages
+honorables, qu'il....
+
+NOÉMI.
+
+Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez,
+maman, le délicieux mouchoir!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée
+délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et
+à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie
+excellente tu as là, Noémi!
+
+NOÉMI.
+
+Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._)
+
+ «Ma bonne Noémi,
+
+
+ «La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous,
+ je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque
+ point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur
+ pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son
+ dévouement et son affection.
+
+ «Ton ami reconnaissante,
+
+ «Irène.»
+
+M. DE VALMIER.
+
+Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout,
+et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.
+
+Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une
+magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château
+de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André,
+offert par une famille reconnaissante.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en
+suis aussi heureuse que fière pour mes amis.
+
+NOÉMI.
+
+Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le
+petit croquis de Valmier!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant
+souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!
+
+LE PÈRE MICHEL.
+
+Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je
+vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je
+tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé
+à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces
+jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs
+leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.
+
+NOÉMI, _émue_.
+
+L'entendez-vous, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces
+affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie,
+après l'amour de Dieu!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel,
+permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine.
+(_Il veut lui donner un louis._)
+
+LE PÈRE MICHEL, _refusant_.
+
+Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le
+service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous
+remercier de votre obligeance.
+
+Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya
+les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une
+profonde émotion.
+
+Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze
+heures passées.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci
+à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.
+
+On se sépara sur ces bonnes paroles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.
+
+
+L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la
+plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier
+et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures
+mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa
+fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs
+charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque
+chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au
+cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et
+elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le
+préoccupait ainsi.
+
+«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous
+voir aujourd'hui?
+
+--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.
+
+--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez
+Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que
+vous me voyez.
+
+MADAME DE VALMIER, _finement_.
+
+André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.
+
+M. DE VALMIER, _riant_.
+
+Comment cela?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé
+le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.
+
+M. DE VALMIER, _interdit_.
+
+Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....
+
+NOÉMI.
+
+Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman,
+dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Oui! qui te l'a appris?
+
+NOÉMI.
+
+Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous
+le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!
+
+MADAME DE VALMIER, _avec reproche_.
+
+Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si
+rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou
+des amis intimes.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu
+les aimeras beaucoup.
+
+MADAME DE VALMIER, _riant_.
+
+S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère
+qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Hum!... M. et Mme Villemor.
+
+NOÉMI.
+
+Ont-ils des enfants, papa?
+
+M. DE VALMIER.
+
+Oui, un fils et une fille.
+
+NOÉMI.
+
+Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien,
+cela me fera un charmant voisinage.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère
+Suzanne.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme
+de Morville.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes
+aussi charmantes.
+
+M. DE VALMIER, _avec tendresse_.
+
+J'en connais une qui la vaut bien.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»
+
+Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.
+
+Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme
+une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par
+l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit
+garçon! quelle petite fille!
+
+On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des
+manières aussi ridiculement affectées.
+
+Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus.
+Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables
+pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.
+
+CONSTANCE, _gracieusement_.
+
+Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?
+
+LA PETITE FILLE, _zézayant_.
+
+_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous,
+mademoiselle?
+
+[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)]
+
+CONSTANCE.
+
+Je m'appelle Constance de Blainval.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Votre mère est-elle marquise?
+
+CONSTANCE.
+
+Non, elle est comtesse.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Héloïse de
+Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de
+_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
+_zouer_ avec la comtesse?
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer
+chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps
+possible.
+
+CONSTANCE, _avec orgueil_.
+
+Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce
+qui vous intéresse, monsieur le vicomte.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_.
+
+Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?
+
+JORDAN, _orgueilleusement_.
+
+Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux
+noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son
+groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien
+avez-vous de voitures?
+
+JORDAN, _un peu humilié_.
+
+Deux, une calèche et un coupé.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé,
+phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos
+voitures?
+
+JORDAN, _de plus en plus humilié_.
+
+De chez Lelorieux.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui,
+mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il
+lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que
+j'ai chipés.
+
+JORDAN.
+
+On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos
+cigares?
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Dans le fumoir de papa, donc.
+
+Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse
+disait à Constance.
+
+«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?
+
+CONSTANCE.
+
+Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000
+francs, c'est superbe à voir.
+
+HÉLOISE, _avec dédain_.
+
+Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000
+écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle
+a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le
+mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
+incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux
+point de Venise de 4,000 écus.
+
+CONSTANCE, _humiliée_.
+
+Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.
+
+HÉLOISE, _dédaigneusement_.
+
+Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi
+vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_:
+il n'y a que ce mot-là de bien porté.
+
+CONSTANCE.
+
+Merci, mademoiselle, vous avez raison.
+
+HÉLOISE.
+
+_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_:
+elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_.
+D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.
+
+CONSTANCE.
+
+Avez-vous des frères et soeurs?
+
+HÉLOISE, _indignée_.
+
+Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce
+serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de
+ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...
+
+ARMAND, _bas_.
+
+Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!
+
+JACQUES, _bas_.
+
+Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes
+amis, à quoi jouons-nous à présent?
+
+CONSTANCE, _avec humeur_.
+
+Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.
+
+HÉLOISE.
+
+Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_
+toilette.
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_.
+
+Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les
+amis des premiers venus, je vous en préviens.
+
+ARMAND, _avec ironie_.
+
+Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!
+
+LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
+
+Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.
+
+ARMAND, _haussant les épaules_.
+
+Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons
+jouer sans elles.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.
+
+
+Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la
+bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite
+fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec
+précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux.
+Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère,
+arrêta brusquement ces enfants.
+
+«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine,
+s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!
+
+HÉLOISE.
+
+Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales
+petits.
+
+LE PETIT GARÇON, _rougissant_.
+
+Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous
+ne devez pas craindre de les toucher.
+
+HÉLOISE, _minaudant_.
+
+Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se
+sauve derrière Héliogabale._)
+
+HÉLIOGABALE, _avec majesté_.
+
+Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas
+faites pour des gens communs comme vous.
+
+ARMAND, _indigné_.
+
+Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à
+vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai
+donné la leçon qu'ils méritaient.
+
+LA PETITE FILLE, _irritée_.
+
+C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera
+peut-être donnée....
+
+HÉLIOGABALE, _ricanant_.
+
+Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.
+
+LE PETIT GARÇON, _avec colère_.
+
+Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont
+pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre
+défense.»
+
+Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis,
+choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec
+Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par
+les élégants, était restée près d'Héloïse.
+
+Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon
+coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours
+suivants.
+
+On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat;
+aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au
+grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle
+d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits
+par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les
+toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se
+joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient
+orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque
+jour de plus en plus.
+
+Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant,
+paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une
+petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et
+Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce
+n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.
+
+HÉLOÏSE, _gracieusement_.
+
+Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?
+
+LA PETITE FILLE, _avec hauteur_.
+
+Je veux savoir avant qui vous êtes.
+
+HÉLOÏSE, _bas_.
+
+Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop
+_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.
+
+LA PETITE FILLE, _riant_.
+
+Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?
+
+Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent
+de rire à cette réflexion.
+
+HÉLOÏSE, _très-rouge_.
+
+Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!
+
+LA PETITE FILLE, _majestueusement_.
+
+Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq
+serviteurs.
+
+ARMAND, _riant_.
+
+Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.
+
+LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_.
+
+Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je
+ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?
+
+HÉLIOGABALE, _honteux_.
+
+Hélas! je n'en ai que huit!
+
+JORDAN, _bas_.
+
+Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le
+vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!
+
+La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués
+par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se
+séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants:
+«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute
+deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi,
+ce sera très-intéressant.»
+
+Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on
+obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:
+
+Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents;
+chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
+retrouva au spectacle.
+
+Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver
+leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les
+petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop.
+Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries
+avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les
+enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux
+qui étaient venus aux Tuileries le matin.
+
+Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on
+les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent
+à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient
+devenus rouges et embarrassés.
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et:
+j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie;
+il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est
+vrai que nous étions richement habillés.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous
+avez insultés.
+
+[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)]
+
+LE PETIT GARÇON.
+
+C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.
+
+ARMAND.
+
+C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces
+petits enfants!
+
+Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les
+élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs
+de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.
+
+Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries:
+quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse,
+Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins,
+abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux
+Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine
+d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et
+grossirent le nombre des enfants raisonnables.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.
+
+
+«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après
+les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon
+aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur
+est impossible de nous recevoir ce matin.
+
+MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
+
+C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais!
+cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!
+
+NOÉMI.
+
+Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse
+de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.
+
+NOÉMI.
+
+On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa.
+(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je ne sais si cela leur....
+
+BAPTISTE, _entrant_.
+
+Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.
+
+MADAME DE VALMIER, _lisant_.
+
+C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la
+matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils
+désirent tous que nous y allions.
+
+NOÉMI, _étonnée_.
+
+Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents
+sont occupés! quelle singulière chose!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je vais écrire que nous irons.»
+
+La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de
+Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait
+reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture
+eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en
+voiture, Noémi dit a sa mère:
+
+«Maman, papa prépare notre surprise.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je le crois aussi.
+
+NOÉMI, _pensive_.
+
+Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir
+éloignées de la maison aujourd'hui.
+
+MADAME DE VALMIER, _riant_.
+
+Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à
+l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
+avec ton père.
+
+NOÉMI.
+
+C'est cela! ça va être amusant.»
+
+Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la
+tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire
+sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher
+et paraissait hors de lui.
+
+Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil
+en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec
+intention:
+
+«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»
+
+Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.
+
+ÉLISABETH.
+
+Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.
+
+ARMAND, _très-agité_.
+
+Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?
+
+NOÉMI, _avec malice_.
+
+Il me semble qu'il en est bien temps.
+
+ARMAND, _de plus en plus agité_.
+
+Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!
+
+NOÉMI.
+
+Qu'est-ce qui serait manqué?
+
+ÉLISABETH, _précipitamment_.
+
+Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du
+dîner.
+
+JEANNE, _riant_.
+
+Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+JEANNE.
+
+Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon
+compliment! (_Elle se frotte le bras._)
+
+ARMAND, _honteux_.
+
+Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....
+
+NOÉMI.
+
+Que quoi?
+
+ARMAND.
+
+Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.
+
+ÉLISABETH, _riant_.
+
+Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!
+
+ARMAND.
+
+Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes
+amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.
+
+JACQUES.
+
+Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?
+
+ARMAND.
+
+Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.
+
+ÉLISABETH.
+
+Plus simple qu'élégant.
+
+ARMAND.
+
+C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.
+
+La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en
+débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures
+sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:
+
+«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.
+
+NOÉMI.
+
+Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes
+horriblement en retard pour le dîner!
+
+ARMAND.
+
+Tant mieux!
+
+NOÉMI.
+
+Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit
+mourir de faim!
+
+ARMAND.
+
+Il n'y songe pas, au... aïe!...
+
+LES ENFANTS.
+
+Qu'est-ce que tu as!
+
+ARMAND.
+
+C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les
+intérêts! (_On rit._)
+
+JEANNE, _gaiement_.
+
+Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu
+allais....
+
+ARMAND.
+
+Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»
+
+Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient
+plus intriguées que jamais.
+
+NOÉMI.
+
+Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Je ne m'en doute pas du tout! Patience!
+
+En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser
+entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.
+
+NOÉMI.
+
+Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles
+ressemblent à ceux de Mme de Morville.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.
+
+En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour
+baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure
+d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.
+
+Noémi poussa une exclamation.
+
+«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur
+mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi
+de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en
+retard!
+
+M. DE VALMIER.
+
+Tant mieux!
+
+NOÉMI.
+
+Là! voilà papa qui dit comme Armand.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses
+dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»
+
+A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en
+se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:
+
+«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous
+irions tous leur faire une visite ce soir.
+
+MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
+
+N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine
+installés: notre visite les gênera, je crois.
+
+M. DE VALMIER.
+
+Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera
+contente de voir ses petits voisins.
+
+NOÉMI.
+
+Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et
+elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»
+
+[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)]
+
+On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père,
+mais elle était visiblement distraite.
+
+A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos
+voisins, Juliette?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Volontiers; viens, Noémi.»
+
+On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna
+et... le père Michel vint ouvrir.
+
+NOÉMI, _surprise_.
+
+Vous ici, père Michel, par quel hasard?
+
+M. DE VALMIER, _souriant_.
+
+Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos
+voisins. Entre au salon, Juliette.
+
+MADAME DE VALMIER, _entrant_.
+
+Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle
+l'embrasse._)
+
+NOÉMI, _enchantée_.
+
+Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà
+donc votre surprise, papa?
+
+MADAME DE VALMIER, _émue_.
+
+Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta
+tendresse pour nous.
+
+MADAME DE MORVILLE.
+
+Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas
+tout!
+
+M. DE MORVILLE.
+
+Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami,
+madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère
+famille n'est plus dans la gêne.
+
+IRÈNE.
+
+Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles,
+nous les devons à sa générosité.
+
+JULIEN.
+
+Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?
+
+En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant
+encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:
+
+«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville,
+grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à
+sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de
+banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été
+inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à
+eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient.
+N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si
+noblement méritée?»
+
+De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces
+paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant
+appartement de leurs amis.
+
+NOÉMI.
+
+Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le
+prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux
+de Mme de Morville?
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec
+Irène était très-naturelle.
+
+IRÈNE.
+
+Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand
+elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne
+pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie....
+(_Elles s'embrassent._)
+
+M. DE VALMIER.
+
+Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine
+installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est
+averti.
+
+NOÉMI.
+
+Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le
+maître d'hôtel.
+
+On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans
+la plus douce, la plus affectueuse intimité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+LES CONTRASTES.
+
+
+Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce
+n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les
+toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les
+coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de
+Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis
+vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés
+dans leurs malheurs.
+
+Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie
+profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant,
+chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains
+avec plus d'ardeur que jamais.
+
+Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les
+artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait
+gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore
+tiré leurs billets.
+
+ARMAND.
+
+Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la
+chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je
+disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis,
+je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser
+M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._)
+
+ÉLISABETH, _intriguée_.
+
+Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?
+
+ARMAND.
+
+Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre
+Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me
+faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!...
+Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure,
+tenez! (_Il s'essuie les yeux._)
+
+MADAME DE KERMADIO, _émue_.
+
+Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là
+bien des heureux!
+
+M. DE KERMADIO, _de même_.
+
+Nous en sommes vivement reconnaissants!
+
+ÉLISABETH, _poussant un cri_.
+
+Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de
+gagner....
+
+MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_.
+
+Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._)
+
+ «Mademoiselle,
+
+
+ «J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est
+ acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête
+ pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me
+ dit-on.
+
+ «Daignez agréer, etc.
+
+ «LEPEC, _architecte_.»
+
+M. DE KERMADIO.
+
+Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher
+monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous
+pourrons lui laisser accepter....
+
+M. DE VALMIER.
+
+Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants,
+monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs
+parents. Qu'ils en soient récompensés!
+
+MADAME DE VALMIER.
+
+André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous
+sommes heureux de vous y aider.
+
+Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.
+
+«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir,
+voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis
+que notre amitié fit quelque bien.
+
+ARMAND.
+
+Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque
+rien fait de bon.
+
+JULIEN.
+
+Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous
+trouver?»
+
+Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et
+l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le
+lendemain.
+
+Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau
+monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et
+gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et
+améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de
+faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son
+coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour
+davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par
+Élisabeth, Armand et leurs amis.
+
+On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans
+la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
+enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en
+nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
+Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais
+roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:
+
+«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!
+
+--C'est la reine de Charenton, pour sûr!
+
+--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?
+
+-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie
+j'ordonne_!
+
+--Ah! mais non! ça ne prend pas....
+
+--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme
+celle-là!
+
+--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits
+idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!
+
+--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!
+
+--Ça y est!»
+
+Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses
+et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en
+chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_
+
+ V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
+ A la mode, à la mode,
+ V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
+ A la mode de chez nous.
+
+ Elle a la tête à l'envers,
+ Pas d'cervelle, pas d'cervelle,
+ Elle a la tête à l'envers,
+ A la mode de chez nous.
+
+ARMAND, _s'élançant_.
+
+Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons
+comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs
+parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.
+
+UN GAMIN.
+
+Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!
+
+UN AUTRE GAMIN.
+
+Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux
+pas qu'on le contrarie, entends-tu?
+
+PREMIER GAMIN.
+
+A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not'
+loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben!
+le v'là.
+
+[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)]
+
+PREMIER GAMIN, _ému_.
+
+C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît
+(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais
+on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?
+
+TOUS LES GAMINS.
+
+Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!
+
+DEUXIÈME GAMIN.
+
+Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!
+
+ARMAND, _affectueusement_.
+
+Merci, mes amis, merci, Théodore.
+
+THÉODORE.
+
+Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu
+Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
+en route, mauvaise troupe.
+
+La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à
+tue-tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+LES CONTRASTES CONTINUENT.
+
+
+Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient
+la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands
+cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi
+de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en
+pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et
+s'élança vers elle.
+
+LA BONNE.
+
+Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas
+suivie pour protéger aussi votre cousine?
+
+HÉLIOGABALE, _pleurnichant_.
+
+Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais
+mieux rester aux Champs Élysées.
+
+PREMIER SOLDAT, _arrivant_.
+
+Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur
+du militairrrre frrrrançais.
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Oui, nous vous....
+
+PREMIER SOLDAT, _avec solennité_.
+
+Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi
+m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec,
+que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous
+faire traverser la place Concorde?
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?
+
+LE SERGENT.
+
+Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet;
+votre _intempérie_ de langage me choque.
+
+LA BONNE, _étonnée_.
+
+Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats?
+
+HÉLIOGABALE, _grognant_.
+
+Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une
+scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais
+peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des
+remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner
+de l'argent?
+
+[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).]
+
+ARMAND, _vivement_.
+
+C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens.
+Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent?
+
+JULIEN.
+
+A des soldats français! c'est honteux....
+
+JACQUES.
+
+Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez,
+sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries
+vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs
+camarades.
+
+PAUL.
+
+Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch,
+voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent,
+ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme
+vous.
+
+LE SERGENT, _souriant_.
+
+A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre
+gentil cadeau.
+
+DEUXIÈME SOLDAT.
+
+Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....
+
+LE SERGENT, _avec autorité_.
+
+Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon
+ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.
+
+Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des
+remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle.
+
+Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à
+peu à la recherche de leurs amis.
+
+HÉLOÏSE, _aigrement_.
+
+C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé;
+elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il
+n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont
+entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée
+_zusqu'ici_, et voilà.
+
+LIONNETTE, _vivement_.
+
+Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé
+de vous défendre tout le temps.
+
+HÉLOÏSE, _avec colère_.
+
+Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est
+dégoûtant!
+
+HERMINIE, _ricanant_.
+
+Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de
+vous....
+
+HÉLOÏSE, _de même_.
+
+Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble!
+
+CONSTANCE, _tranquillement_.
+
+C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce
+n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me
+mener ici. C'est pas des bons amis, ça!
+
+JORDAN.
+
+Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18
+francs de timbres confédérés....
+
+JULES.
+
+Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....
+
+VERVINS.
+
+Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe,
+de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Vous êtes des vilains!
+
+HÉLOÏSE, _à ses amies_.
+
+Vous êtes des _messantes_!
+
+Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se
+disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.
+
+LA BONNE.
+
+Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en
+vont.
+
+LIONNETTE, _résolûment_.
+
+Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth,
+Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées.
+Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui
+l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse
+de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes!
+
+ARMAND, _battant des mains_.
+
+Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause!
+
+ÉLISABETH, _l'embrassant_.
+
+Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions
+véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.
+
+LA BONNE.
+
+Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent
+mieux que les beaux habits.
+
+Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui
+firent les plus tendres caresses.
+
+Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la
+condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin
+à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire
+commença.
+
+LE JUGE ÉLISABETH.
+
+Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?
+
+P. ARMAND.
+
+Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de
+l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour
+preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.
+
+J. ÉLISABETH.
+
+C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez.
+
+T. LIONNETTE.
+
+Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se
+barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....
+
+P. ARMAND, _l'interrompant_.
+
+Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.
+
+LIONNETTE.
+
+Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de
+tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer....
+
+ARMAND.
+
+Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._)
+
+LIONNETTE.
+
+Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs,
+les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme
+absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._)
+
+ARMAND.
+
+Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._)
+Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple
+nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité
+et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans
+coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous
+y gagnerons sous tous les rapports.
+
+Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge
+Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la
+condamnation suivante:
+
+«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du
+procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli
+par les enfants des Tuileries.»
+
+Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur
+faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à
+leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien,
+Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous
+achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent
+leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées
+par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi
+une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur
+des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier
+Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa
+grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit
+frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y
+plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les
+gens du voisinage, pauvres et riches.
+
+Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et
+de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige
+l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On
+pensa qu'elle ne le refusera pas.
+
+Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux.
+Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier,
+grâce à son detestable caractère.
+
+Héloïse est morte étouffée dans son corset.
+
+Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos
+d'héritages.
+
+Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu
+idiot à force de fumer.
+
+Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth?
+vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés
+de mon oubli... Je la réservais pour la fin.
+
+Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de
+dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que
+les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la
+cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est
+Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+Dédicace. A ma fille.
+I. L'élégante et l'élégant.
+II. Deux petits Bretons.
+III. L'accident.
+IV. Aux Tuileries.
+V. Rendez le bien pour le bien.
+VI. Irène et Julien s'amusent.
+VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois.
+VIII. Les deux clubs.
+IX. Une séance du Club «la Charité».
+X. Une séance du Club «le Beau monde».
+XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth.
+XII. Première charade.
+XIII. Seconde charade.
+XIV. Les amis faux et les amis vrais.
+XV. La maladie d'Élisabeth.
+XVI. Les recherches d'Armand.
+XVII. Chez Irène et Julien.
+XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres.
+XIX. Les joies de la pauvreté.
+XX. Les deux artistes.
+XXI. Le changement de Noémie.
+XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien.
+XXIII. La fille de Mme de Marville.
+XXIV. La fête de M. de Valmier.
+XXV. On entrevoit une grande surprise.
+XXVI. Les élégants sont attrapés!
+XXVII. La surprise de M. de Valmier.
+XXVIII. Les contrastes.
+XXIX. Les contrastes continuent.
+Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by
+Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
+
+***** This file should be named 26091-8.txt or 26091-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26091/
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/26091-8.zip b/26091-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..7bc9886
--- /dev/null
+++ b/26091-8.zip
Binary files differ
diff --git a/26091-h.zip b/26091-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..67cd693
--- /dev/null
+++ b/26091-h.zip
Binary files differ
diff --git a/26091-h/26091-h.htm b/26091-h/26091-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..d70e044
--- /dev/null
+++ b/26091-h/26091-h.htm
@@ -0,0 +1,11835 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Les enfants des Tuileries, par Vicomtesse de Pitray</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les enfants des Tuileries
+
+Author: Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+Illustrator: E. Bayard
+
+Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h5>BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</h5>
+
+<h2>LES ENFANTS</h2>
+
+<h1>DES TUILERIES</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>MME LA VICOMTESSE DE PITRAY</h3>
+
+<h4>NÉE DE SÉGUR</h4>
+
+<h4>ouvrage illustré</h4>
+
+<h3>DE 29 VIGNETTES SUR BOIS</h3>
+
+<h5>PAR É. BAYARD</h5>
+
+<h3>NEUVIÈME ÉDITION</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid">PARIS</p>
+
+<p class="mid">LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br>
+
+79, <i>BOULEVARD SAINT-GERMAIN</i>, 79</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>1903</h4>
+
+<p class="mid">Droits de propriété et de traduction réservés</p>
+
+<br><br>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+<br>
+<p>PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</p>
+<br>
+<p>Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec
+57 vignettes par H. Castelli.</p>
+<br>
+<p>Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec
+78 gravures d'après A. Marie.</p>
+<br>
+<p>Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par
+Riou.</p>
+<br>
+<p><i>Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25</i></p>
+</div></div>
+<a name="p0" id="p0"></a>
+<br><br>
+
+<p>A MA FILLE</p>
+
+<p>JEANNE DE PITRAY</p>
+
+<p>Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde
+toujours ta charmante simplicité, ton coeur excellent,
+afin de devenir une Élisabeth, une Irène, une Noémi:
+le bon Dieu te préservera, je l'espère, de ressembler,
+même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une
+Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime
+et te bénit de tout son coeur.</p>
+
+<p>Ta mère,</p>
+
+<p>Vicomtesse DE PITRAY,<br>
+
+Née de SÉGUR.</p>
+
+<p>Livet, 14 mai 1856.</p>
+<br><br>
+
+<h2>LES ENFANTS<br>
+
+DES TUILERIES.</h2>
+<a name="p1" id="p1"></a>
+<br><hr><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.</h4>
+
+<p>Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne!
+toujours de la verdure, des animaux, et pas moyen
+de faire de la toilette! personne pour vous regarder!
+Aussi mes jolies robes se fanent dans
+l'armoire! jusqu'à ma pauvre poupée qui est
+condamnée comme moi... aaaah! à porter des
+robes de toile... oh! mes chères Tuileries, quand
+vous reverrai-je?</p>
+
+<p>Tel était le monologue qu'Irène de Morville se
+débitait à demi-voix, par une belle matinée d'automne:
+assise auprès de la fenêtre, elle regardait
+d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à
+sa vue. Ni les pelouses vertes, ni les corbeilles
+remplies de fleurs, ni même le petit bateau qui se
+balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne
+parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les
+yeux avec humeur sur une robe de velours bleu
+appartenant à sa poupée, et qui était étalée sur
+ses genoux.</p>
+
+<p>Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle
+quand, au milieu d'un <i>aaah!</i> formidable, une
+porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa
+chaise et pousser un cri de frayeur.</p>
+
+<p>«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien?
+que c'est sot d'entrer ici comme un ouragan! que
+c'est bête!</p>
+
+<p>--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant;
+je t'apporte une bonne nouvelle, devine un peu.»</p>
+
+<p>Irène bondit de sa chaise.</p>
+
+<p>«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant
+des mains: à tes yeux brillants de joie, je vois
+que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?</p>
+
+<p>--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc
+reprendre ma bonne, ma charmante vie de Paris!
+Oh! ma chère poupée, nous allons aller à l'Éclair
+pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous
+ferons bien belles pour faire enrager toutes nos
+amies!</p>
+
+<p>--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les
+mains, vais-je m'en donner à la Bourse des Timbres!
+Jordan, Vervins et moi, nous allons faire
+marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de
+petits garçons qui aiment mieux jouer aux barres.
+Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon marché
+ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges,
+voilà un meilleur passe-temps pour des garçons
+sérieux et intelligents comme nous.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est si amusant de se promener aux Tuileries,
+en élégante, et d'entendre dire: «Quelle gentille
+enfant! qu'elle est bien mise! quelle jolie tournure!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant
+des timbres communs, qu'on leur fait payer très-cher,
+et puis de se promener devant tout le monde
+avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi!
+Où l'as-tu pris?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont
+donné. Je le cache pour qu'on ne se moque pas
+de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens, regarde,
+n'est-ce pas qu'il est joli? (<i>Il le montre à sa
+soeur.</i>)</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu
+pour voir à travers? Il me semble (<i>elle regarde
+dedans</i>) que ça rapetisse affreusement tous les
+objets.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours
+eu des yeux excellents, mon cher; hier encore
+tu voyais sur la colline les ailes des moulins
+à vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues
+d'ici.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>avec humeur.</i></p>
+
+<p>Ce n'est pas une raison: (<i>Irène rit toujours</i>) finis
+donc, toi, tu m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens,
+je vais te prouver que je suis myope!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec ironie.</i></p>
+
+<p>Cela me fera plaisir!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>gravement.</i></p>
+
+<p>Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite,
+là-bas?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oui: après?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»</p>
+
+<p>Irène se remit à rire de plus belle en se moquant
+de son frère: Julien allait se fâcher sérieusement
+quand ils virent entrer les enfants du jardinier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<h5>«Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)</h5>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce
+que vous voulez?</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE.</p>
+
+<p>Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir
+ce bouquet et vous dire combien nous sommes
+fâchés d'apprendre que vous allez bientôt
+partir.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Merci. (<i>Elle prend le bouquet et le jette en poussant
+un cri.</i>) Dieu! quelle horreur! quelle infamie!</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Une chenille.... une atroce, une monstrueuse
+chenille! pouah! (<i>Elle fait des mines.</i>) J'ai cru que
+j'allais me trouver mal! je frissonne à l'idée seule
+d'avoir pu toucher cette ignoble bête!</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE, <i>interdite.</i></p>
+
+<p>Je suis bien fâchée, mamzelle....</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi
+à faire les malles de ma poupée. Veux-tu?</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE.</p>
+
+<p>Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>riant.</i></p>
+
+<p>Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a
+plus que des vieilleries: elle a grand besoin de
+se remonter chez Béreux.</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est sa couturière, ma chère amie.</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE, <i>avec stupeur</i>.</p>
+
+<p>Mamzelle vot' poupée a une couturière?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore!
+Tu ne peux pas te figurer comme c'est cher
+à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà son
+coffre à bijoux.</p>
+
+<p class="mid">LÉONORE, <i>saisie</i>.</p>
+
+<p>Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...</p>
+
+<p>Les deux petites filles continuèrent, l'une
+à étaler orgueilleusement les richesses de sa
+poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à
+tout admirer; pendant ce temps, Julien causait
+avec Amable et lui disait d'un air de protection:</p>
+
+<p>«Tu es bien heureux d'aimer la campagne,
+toi! moi, je ne peux pas la supporter; c'est si
+triste! toujours être seul.</p>
+
+<p>--Et monsieur votre père? Et madame votre
+mère? Et mamzelle Irène? disait Amable, c'est
+une bonne et belle société, monsieur Julien: elle
+devrait vous faire bien plaisir!</p>
+
+<p>--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec
+importance, nous avons des occupations qui ne
+nous permettent pas de nous voir souvent. Papa
+est sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes.
+Maman a des visites ou fait des visites.
+Quand nous les voyons, ils sont très-bons et très-affectueux,
+mais nous les voyons très-peu. C'est
+donc seulement à Paris que nous menons une vie
+agréable.</p>
+
+<p class="mid">AMABLE.</p>
+
+<p>Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie:
+ça doit vous désennuyer ici, monsieur Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Irène? joliment! elle passe ses récréations à
+s'habiller, se déshabiller, se rhabiller, s'attifer de
+trente-six façons différentes. Quand ce n'est pas
+elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie ressource
+que la société d'Irène!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>s'approchant</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi,
+évidemment! on dirait que tu es une perfection,
+toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui
+pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de
+chasse, et qui ne sais que te pavaner! moi, au
+moins, je m'amuse avec ma poupée....</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Je te conseille de me dire cela, toi qui passes
+ta vie à faire la roue....»</p>
+
+<p>Les enfants du jardinier s'échappèrent de la
+chambre pendant qu'Irène et Julien, rouges et
+furieux, se disaient des choses de plus en plus
+désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort
+en colère; l'une continua à faire les malles de
+sa poupée, l'autre alla visiter sa collection de
+timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter
+une chaîne de montre; cette chaîne était
+l'objet de tous ses désirs.</p>
+
+<p>Irène avait douze ans et Julien treize ans et
+demi; leur père était agent de change: leur séjour
+annuel à Paris développait chaque jour davantage
+en eux les défauts dont la vanité était le
+principe. Leur mère était bonne et tendre, mais
+malheureusement, entraînée dans le tourbillon
+du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de
+Morville, leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il
+les aimât très-sincèrement; ses nombreuses
+affaires le retenaient loin de sa famille, et c'est
+à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme
+une heure chaque jour.</p>
+
+<p>Le lendemain de leur dispute, le frère et la
+soeur se réconcilièrent d'un commun accord; la
+mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre
+un compliment de Julien sur sa robe nouvelle,
+et la rancune de Julien s'était évanouie à propos
+d'une exclamation d'Irène sur une cravate
+rose.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Eh bien, Irène, nous partons demain décidément,
+tu sais?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager
+avec Élisabeth et Armand de Kermadio.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio
+voulait aller à Paris vers le 15 novembre.
+Ainsi tu vois....</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas,
+cet Armand. Jouer, toujours jouer, c'est ennuyeux,
+et il ne sort pas de là; on ne peut pas causer sérieusement
+avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance
+honteuse sur les timbres, et il hausse les
+épaules quand on parle de tailleur.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle
+ne savait pas ce que c'était que Béreux et qu'elle
+n'avait jamais été à l'Éclair!...</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Oh!... elle est digne de son frère.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne
+fille!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Toujours de bonne humeur.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et très-complaisante.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera
+très-ennuyeux de les voir aux Tuileries, s'ils
+n'ont pas bon genre comme nous!</p>
+
+<p>La conversation en resta là. Le lendemain,
+M. et Mme de Morville quittèrent le château avec
+Irène et Julien. Les gens attachés à la maison les
+laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à
+peine leurs maîtres, et les enfants avaient toujours
+un air dédaigneux ou ennuyé qui choquait
+ces braves gens.</p>
+
+<p>Léonore et Amable se remirent donc gaiement
+au travail en se félicitant de voir partir les poupées,
+les lorgnons et les propriétaires de ces charmants
+objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment
+installés dans la calèche qui les emportait
+vers le chemin de fer, prenaient des poses gracieuses
+et préludaient ainsi avec bonheur aux
+joies qui les attendaient à Paris et en particulier
+aux Tuileries. Laissons-les à leurs occupations et
+à leurs pensées frivoles pour faire connaissance
+avec les petits de Kermadio.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p2" id="p2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>DEUX PETITS BRETONS.</h4>
+
+<p>«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève,
+reposez-vous donc un peu: vous savez bien que
+je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous
+vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien
+mieux faire notre promenade accoutumée.</p>
+
+<p>--Oh! chère mademoiselle, encore un quart
+d'heure, répondit Élisabeth, d'un ton suppliant.
+C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,
+que je me dépêche....</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER, souriant.</p>
+
+<p>Voilà qui est curieux, par exemple!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement
+la camisole qu'il m'eût fallu donner à Marthe
+sans être faite, et elle ne s'en serait jamais
+tirée, bien sûr.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Ah! comme l'ambition vient....</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes
+aimable de m'aider dans cette bonne oeuvre!»</p>
+
+<p>Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa
+tendrement pour toute réponse.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>«Ah! ah! on s'embrasse ici?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Pourquoi pas, quand on s'aime.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce
+qu'il y a, Armand?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>soupirant</i>.</p>
+
+<p>Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»</p>
+
+<p>Élisabeth échangea avec son institutrice un regard
+désolé.</p>
+
+<p>«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est
+tôt! Grand'mère ne revient à Paris que pour Noël:
+mes cousins de Marsy, de même. Nous serons
+donc seuls à Paris, jusque-là?</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, chère petite! votre père a
+évidemment un besoin sérieux d'y retourner;
+nous avons, comme consolation, la perspective
+de visiter les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on,
+magnifiques.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme
+Élisabeth: j'aimerais mieux rester encore ici très-longtemps.
+C'est si amusant, la campagne! Je viens
+à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais
+y récolter moi-même les salades d'hiver,
+et puis voilà mes autres projets dans l'eau.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre
+ami?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire
+une pêche de beaux coquillages pour augmenter
+ta collection, et enfin, organiser ma bande d'enfants
+bûcherons.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous
+dire, Armand?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Il y a une masse de bois mort dans la forêt de
+papa, mademoiselle, et j'ai obtenu de lui que
+Daniel apprît à tous les enfants du village à bien
+faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer
+tous sans dépenser un sou, et ça nettoiera les
+bois de papa.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p>
+
+<p>«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée
+que tu as eue là.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Elle est bien simple! mais je me réjouissais de
+les aider, et cela me fait de la peine de ne pas
+voir Daniel instruire son «régiment» comme il
+l'appelle déjà.</p>
+
+<p>--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth:
+j'espérais faire la semaine prochaine les
+habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à peine
+le temps de faire ceux de la petite Marthe.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache
+pas coudre! j'aurais travaillé aujourd'hui et demain
+avec toi!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Merci, Armand, tu es bon....</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui
+l'aime tendrement: ce quelqu'un a pris, sans en
+rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et (<i>elle
+ouvre une armoire</i>) elle a fait les vêtements d'hiver.»</p>
+
+<p>Élisabeth sauta au cou de son institutrice et
+l'embrassa avec effusion.</p>
+
+<p>«C'est donc pour cela que vous vous en alliez
+de si bonne heure tous les soirs, dit-elle. Oh!
+bonne mademoiselle, que je vous aime, que je
+vous aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu
+bientôt pour te promener?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Oui, tout de suite (<i>riant</i>), Julien.</p>
+
+<p>--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth,
+joyeusement.</p>
+
+<p>--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais
+trompé; je pensais, je ne sais pourquoi, aux petits
+de Morville.</p>
+
+<p>--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de
+cette plaisanterie d'Élisabeth, Armand? dit alors
+Mlle Heiger.</p>
+
+<p>--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît
+pas... beaucoup, mademoiselle,» répondit Armand
+en hésitant.</p>
+
+<p>Mlle Heiger se mit à rire.</p>
+
+<p>«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre
+Armand, dit-elle.</p>
+
+<p>--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai
+eu tort, en effet, de plaisanter ainsi; mais franchement
+Julien est insupportable et je conçois
+qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.--Je
+n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue,
+rassembler à Irène.</p>
+
+<p>--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement,
+et Julien, mon cher Armand, est très-bien.</p>
+
+<p>--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua
+Armand avec vivacité; mais il est toujours occupé
+de sa personne, de sa toilette, de ses amis élégants,
+de son lorgnon, de ses timbres, de....</p>
+
+<p>--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de
+charité, Armand!</p>
+
+<p>--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu
+de ne pas être jolie comme Irène; cela dispose
+trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe
+occupent moins....</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER, <i>riant</i></p>
+
+<p>Et cela vaut mieux.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant
+dans la salle d'études; ne nous promenons-nous
+pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout
+cas, mes enfants, car on sait déjà dans le village
+que nous partons bientôt; tous nos pauvres protégés
+sont venus pour vous faire leurs adieux, et
+vous dire combien ils regrettent de vous voir
+quitter sitôt la campagne.»</p>
+
+<p>On descendit dans la cour et les enfants se virent
+entourés par une foule d'ouvriers accompagnés
+de leur famille. Plusieurs de ces bonnes gens
+avaient les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.</p>
+
+<p>--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait
+un autre.</p>
+
+<p>--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre
+commission, s'écriait un petit garçon.... Je serai
+si content si je peux trouver ce qui vous fera
+plaisir!--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne
+femme, mon casaquin va à souhait; vous êtes
+tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une
+ingrate, allez!--Vous reviendrez vite, n'est-ce
+pas? s'écriait une petite fille.</p>
+
+<p>--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps
+nous dure joliment sans vous!</p>
+
+<p>--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque
+Kermadio est vide, le village est comme un corps
+sans âme....</p>
+
+<p>--Merci, merci! disaient les enfants et leur
+mère; soyez tranquilles, mes bons amis, nous serons
+de retour ici le plus tôt possible.»</p>
+
+<p>M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce
+figure était souriante, et il serrait cordialement
+les mains des rudes travailleurs qui s'empressaient
+au-devant de lui.</p>
+
+<p>«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il,
+nous reviendrons dans quelques mois, car Kermadio
+est notre résidence favorite; nous vous aimons
+tous bien sincèrement et c'est une joie pour
+nous que d'être vos voisins et vos amis.»</p>
+
+<p>Un cri général s'éleva:</p>
+
+<p>«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!</p>
+
+<p>--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne
+femme: ils savent déjà faire le bien comme leurs
+parents.</p>
+
+<p>--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas
+de cela, mère Yvonne.</p>
+
+<p>--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens!
+faut-il pas que la reconnaissance m'étouffe?</p>
+
+<p>--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant:
+mais pour quelques petits services rendus, il ne
+faut pas se croire....</p>
+
+<p>--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère
+Dame du bon Dieu! peut-on, à ce point, oublier
+ses bienfaits! Était-ce un <i>petit</i> service que d'avoir
+réparé ma pauv' chaumière, hein?</p>
+
+<p>--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit
+M. de Kermadio, en souriant.</p>
+
+<p>--Bon, et d'un! était-ce un <i>petit</i> service que
+d'avoir acheté ma vache malade et de m'en avoir
+rendu une autre, belle et bien portante; ma pauvre
+vieille vache a crevé chez vous quarante-huit
+heures après son arrivée, tandis que la vôtre me
+donne ses huit livres de beurre la semaine; hein!
+en v'là t'il un, de <i>petit</i> service?</p>
+
+<p>--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de
+causer du passé, suivez donc Élisabeth qui vous
+fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<h5>«Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)</h5>
+
+<p>Mère Yvonne obéit en grommelant: «<i>Petits</i>
+services! Bons saints du Paradis, ils ne m'empêcheront
+pas de dire ce que je pense, ah! mais
+non, da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais
+peut-être pour aimer et vénérer ces bons
+coeurs-là....»</p>
+
+<p>Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à
+peu la foule se dispersa, après avoir pris affectueusement
+congé des châtelains de Kermadio.
+On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux
+attachement, et les bons Bretons exprimaient avec
+effusion leurs regrets du départ, leurs espérances
+d'un prompt retour.</p>
+
+<p>La famille fit en silence sa promenade accoutumée:
+chacun regrettait cette belle et paisible
+campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La
+mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait
+entendre son doux et incessant murmure: les
+grands chênes laissaient pendre leurs branches
+énormes jusque dans les flots et l'on respirait
+avec délices la brise du soir.</p>
+
+<p>«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand
+à demi-voix.</p>
+
+<p>--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous
+y verrons bientôt toute notre chère famille réunie,
+et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!</p>
+
+<p>--C'est cela qui me console, dit Élisabeth!
+Cette chère grand'mère! quelle joie de la revoir!</p>
+
+<p>--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis
+enchanté. Jacques et Paul sont comme nous, du
+reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent
+avant tout rejoindre grand'mère!</p>
+
+<p>--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement:
+qui est-ce qui ne l'aimerait pas cette bonne
+grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si
+complaisante, si indulgente, si....»</p>
+
+<p>Tout le monde riait en entendant Élisabeth
+parler avec son animation ordinaire, animation
+tellement augmentée par son émotion que la respiration
+lui manqua tout à coup.</p>
+
+<p>«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que
+si votre grand'mère ne vous aimait pas, Élisabeth,
+elle vous ferait un vif chagrin.</p>
+
+<p>--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime
+joliment Élisabeth, allez, mademoiselle!</p>
+
+<p>--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.</p>
+
+<p>--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle
+a raison; tu vaux mieux que moi.</p>
+
+<p>--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.</p>
+
+<p>--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des
+efforts pour me corriger, sois tranquille. Tiens,
+je fais rire papa! C'est vrai pourtant ce que je dis
+là, papa; je deviendrai meilleur.</p>
+
+<p>--Tu prends là une excellente résolution, cher
+enfant,» répliqua M. de Kermadio, en serrant la
+main de son fils.</p>
+
+<p>La promenade achevée, chacun alla faire ses
+préparatifs de départ. Les deux dernières soirées
+s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de Kermadio,
+Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des
+vêtements pour les pauvres, tandis qu'on causait
+gaiement; une partie des veillées se passèrent à
+écouter une lecture amusante et instructive faite
+par M. de Kermadio, qui avait un rare talent de
+lecteur. Armand, lui, faisait des filets à poisson
+ou dessinait.</p>
+
+<p>Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur
+gros, quittèrent Kermadio et prirent le chemin
+de fer, ne pensant guère qu'ils allaient retrouver
+en route leurs brillants et vaniteux amis.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p>
+<a name="p3" id="p3"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>L'ACCIDENT.</h4>
+
+<p>«Mantes, sept minutes d'arrêt....</p>
+
+<p>--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins
+pas trop encombré, dit Mme de Morville à son
+mari....</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous
+voyagez en famille, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Oui, nous sommes tous dans ce wagon.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville:
+nous allons faire route ensemble, si vous le permettez.</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Mais comment donc! nous en serons ravis!»</p>
+
+<p>Et la famille de Morville vint s'installer avec la
+famille de Kermadio. Élisabeth fit une petite
+moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du wagon
+et chercher une place ailleurs. On échangea
+des bonjours; puis la conversation s'engagea entre
+les enfants tandis que les parents causaient
+de leur côté.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de
+quitter enfin ces maudites campagnes?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis
+désolé de revenir sitôt à Paris.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà,
+malheureux! Vous appelez ça, tôt?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Certainement! j'avais encore mille choses à
+faire à la campagne, et toutes si amusantes!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Lesquelles donc?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes;
+faire des piéges à loups; aider les pauvres
+enfants à faire leur provision de bois mort
+pour l'hiver, aller chercher des coquilla....</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>l'interrompant</i>.</p>
+
+<p>Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user
+une masse de gants à faire toutes ces sales besognes?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si
+j'avais la bêtise d'en mettre!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>avec dédain</i>.</p>
+
+<p>Ce sont des travaux de paysan que vous faites,
+alors?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>De paysan comme de grand seigneur. Tous les
+enfants de mon âge s'amusent à cela, et ils ont
+bien raison.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>avec orgueil</i>.</p>
+
+<p>Pas les enfants comme il faut, mon cher.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ces enfants-là, tout comme les autres: quand
+Jacques et Paul sont venus à Kermadio, ils ont
+fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient
+aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient
+aux miennes.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>C'est possible, mais c'est bien drôle!</p>
+
+<p>Pendant que les deux petits garçons causaient
+ainsi, Irène disait à Élisabeth: «Quelle toilette
+mettrez-vous cet hiver?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Maman ne s'en est pas encore occupée, et je
+n'ai pas songé à le lui demander.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je
+veux avoir pour moi et pour ma poupée.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une grande affaire que de se dire
+qu'on aura deux robes, l'une pour tous les jours
+en mérinos ou en drap, l'autre pour les dimanches,
+en popeline ou en alpaga.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes
+me suffiraient? mais j'aurais l'air d'une pauvresse!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant
+je ne me considère pas du tout comme une
+pauvresse!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec importance</i>.</p>
+
+<p>Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est
+moi qui ai inventé les garnitures de mes toilettes.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Vous avez des robes garnies? des jupes toutes
+simples sont bien plus commodes pour jouer.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris,
+ma chère, aux Tuileries! songez donc qu'il y a
+un monde fou!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries?
+Merci pour Armand et moi qui y allons toujours.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai
+en jolies toilettes: robe de faye....</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ça, de la <i>faye</i>?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la
+soie, ma chère, de la soie magnifique, d'un grain
+tout particulier.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Comment des grains? Ah! que ça doit être
+drôle!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire
+que c'est une étoffe de choix.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère
+en toilettes, je laisse maman s'en occuper pour
+moi.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Vous avez bien tort! je reprends:</p>
+
+<p>Robe de faye bleu de France avec dentelles de
+Cluny, blanches, sur toutes les coutures; robe de
+velours vert, garnie de grèbe avec casaque pareille,
+garnie de même.</p>
+
+<p>Robe de satin gris avec brandebourgs de velours
+vert et épaulettes noires.</p>
+
+<p>Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris
+chiné, en biais, et gilet gladiateur gris chiné, à
+manches.</p>
+
+<p>Robe de....</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes!
+et des robes simples pour les Tuileries?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE</p>
+
+<p>Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH</p>
+
+<p>Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles
+choses?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer
+mes belles affaires; certes non, je ne jouerai
+pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera
+aussi bien mise que moi.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent,
+parlent, rient et sont très-gentilles.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait
+aller! qui est-ce qui vous les a données?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>C'est le bon Dieu.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous
+donne des poupées?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Il me donne mieux que des poupées, puisque
+celles dont je vous parle et que j'appelle en riant
+mes poupées, sont des enfants pauvres.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais....
+Ah! mon Dieu! mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a?
+(<i>criant</i>) au secours, je suis morte!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Miséricorde, je suis perdu...»</p>
+
+<p>Le train venait de dérailler violemment et plusieurs
+wagons, parmi lesquels se trouvait celui
+contenant nos petits voyageurs, venaient de verser.
+Élisabeth et Armand ne criaient pas comme
+les petits de Morville; leur première idée avait
+été de rassurer leurs parents qui craignaient
+pour eux.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon
+sang doit couler... quel malheur! (<i>Elle sanglote.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré.
+Quel malheur!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et
+ne dites pas de ces sottises-là!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>pleurnichant</i>.</p>
+
+<p>Je ne sais par où sortir! nous sommes sens
+dessus dessous!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Suis-moi, mon enfant. (<i>Elle sort péniblement par
+la portière.</i>) Tu peux bien passer par où j'ai passé
+moi-même, je pense.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>grimpant</i>.</p>
+
+<p>Ah là! là! que c'est difficile!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>agacé</i>.</p>
+
+<p>Ne crie pas tant: va toujours.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens
+de me couper la main à la glace. Que je souffre,
+que c'est profond! comme ça saigne! mon sang,
+mon pauvre sang coule! au secours!»</p>
+
+<p>Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle
+tomba en pâmoison dans les bras de sa mère
+éperdue.</p>
+
+<p>Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait
+sortir du wagon sa femme et ses enfants, et hissa
+Julien, qui se montrait gauche et grognon.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as
+au front? cela doit te faire grand mal!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous
+en tourmentez pas.</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO, <i>inquiet</i>.</p>
+
+<p>Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>sans l'écouter.</i></p>
+
+<p>Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel
+bonheur! la voilà qui arrive! elle n'a rien, grâce
+au ciel. (<i>Elle se jette dans ses bras.</i>)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<h5>Elle tomba en pâmoison. (Page 36).</h5>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Quelle joie de nous retrouver tous sains et
+sauf! (<i>Avec terreur.</i>) Ah!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh!
+madame, regardez, quelle affreuse plaie au bras!
+comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de
+verre qui sont dans la plaie....</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez
+pas maman, je vous en prie: en tombant la glace
+s'est brisée sous mon bras.</p>
+
+<p>--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu
+es blessée, mon enfant!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce
+qu'ont les autres.</p>
+
+<p>Sa mère et son institutrice se regardaient avec
+émotion, tout en pansant avec soin le bras de
+cette courageuse enfant.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>tristement</i>.</p>
+
+<p>Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la
+blessure d'Élisabeth, ta frayeur à son courage, et
+dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être
+aussi fière de sa fille que je le suis peu de la
+mienne.</p>
+
+<p>Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte
+de la blessure d'Élisabeth: elle répondit
+à demi-voix:</p>
+
+<p>«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de
+plus que moi.»</p>
+
+<p>Mme de Morville secoua la tête sans rien dire.
+Élisabeth, une fois pansée, avait pris un petit
+carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à Irène.</p>
+
+<p>«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez
+cela sur votre coupure, ça empêchera l'air de l'envenimer
+davantage.</p>
+
+<p>--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit
+Irène émue, en l'embrassant: vous êtes bien
+aimable de songer à moi dans un pareil moment.»</p>
+
+<p>On venait de relever les wagons, qui n'étaient
+qu'à demi renversés sur un talus; les voyageurs
+aidaient de très-bonne grâce les employés du chemin
+de fer, afin de pouvoir faire repartir le train
+avec une locomotive de rechange qui venait d'arriver.</p>
+
+<p>Armand, sans penser à sa meurtrissure au
+front, aidait de tout son coeur avec son père.
+Quand il s'agit de relever les wagons, il donna
+l'idée de mouiller les cordes avec lesquelles on
+tirait les voitures, afin qu'elles eussent plus de
+solidité.</p>
+
+<p>«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.</p>
+
+<p>--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une
+voix larmoyante; je n'en peux plus, papa! (Il se
+disait à part lui: Comme Armand est sale, je
+serais comme lui si j'aidais aussi.)</p>
+
+<p>--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton
+ami devrait t'encourager, au contraire! Il a le
+même âge que toi, et vois comme il nous aide!</p>
+
+<p>--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit
+monsieur-là a déjà un solide poignet et une
+rude intelligence: avec ça, serviable et gai. Son
+père doit être fier de lui!»</p>
+
+<p>Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à
+la joie générale. On remonta dans le train, et les
+deux familles, arrivées à Paris, se séparèrent en
+se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux
+d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité
+de coeur, de courage et d'intelligence que
+venaient de montrer les petits de Kermadio.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p>
+<a name="p4" id="p4"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>AUX TUILERIES.</h4>
+
+<p>«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?</p>
+
+<p>--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez!
+mon chignon penche trop à gauche. Qu'il
+est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir fait
+à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman.
+Les coques de celui-ci sont trop sérieuses,
+trop lourdes pour ma figure. Mes gants, Zélie;
+non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui,
+ceux-là; dépêchez-vous donc, vous êtes d'une
+lenteur qui me porte sur les nerfs.»</p>
+
+<p>Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis
+jeta un regard triomphant sur l'armoire à glace
+qui lui montrait sa petite personne tout entière.</p>
+
+<p>Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et
+casaque pareille à la toque, gants gris, bottes vernies
+à glands d'or, manchon de grèbe, telle était
+la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure
+des plus savantes, compliquée de cet énorme chignon
+à coques bouffantes qu'elle trouvait trop
+<i>sérieux</i>. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce
+et la naïveté de son âge: elle paraissait si peu
+naturelle et même si ridicule, que Zélie ne put
+s'empêcher de marmotter entre ses dents:</p>
+
+<p>«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer
+en chiens fous!»</p>
+
+<p>Au même instant, Julien fit son entrée dans la
+chambre. Il était aussi pimpant que sa soeur, et
+jouait négligemment avec son fameux lorgnon.</p>
+
+<p>«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route
+pour les Tuileries; j'ai des rendez-vous d'affaires,
+et mes acheteurs de timbres doivent s'impatienter.</p>
+
+<p>--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons
+maintenant,» dit Irène, se regardant une dernière
+fois avec complaisance dans la glace.</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait
+son frère et se dirigea avec lui vers ces chères
+Tuileries, où leur vanité devait être satisfaite.
+Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent:
+leurs riches toilettes, leurs charmantes
+figures, leurs tournures élégantes firent sensation.
+Julien, que ce succès évident gonflait d'orgueil,
+se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons,
+tandis qu'Irène allait échanger des poignées de
+main et de gracieuses révérences avec quelques
+élégantes qui l'accueillirent avec empressement,
+quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Bonjour, Jordan; où est votre frère?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Chut! il fait une rafle de timbre <i>Guatemala</i> à un
+petit imbécile qui n'en connaît pas la valeur. Le
+voyez-vous en conférence là-bas?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Bravo! part à trois, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui
+qui veulent faire les fendants; il s'agit
+de leur colloquer tous nos fonds de magasin.
+Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez
+comme pas un.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Compris! (<i>Il s'approche des arrivants.</i>) Bonjour,
+messieurs; vous me voyez ravi: je viens de recevoir
+quelques timbres allemands fort rares. Voulez-vous
+les voir?</p>
+
+<p>--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent
+les pauvres innocents.</p>
+
+<p>Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album
+rempli de timbres de toute espèce.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-il.</p>
+
+<p class="mid">UN PETIT GARÇON.</p>
+
+<p>C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en
+céder deux ou trois?</p>
+
+<p class="mid">LES AUTRES.</p>
+
+<p>A nous aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>feignant d'hésiter</i>.</p>
+
+<p>C'est que... ça ne peut être acheté que par des
+gens très-riches, vu qu'ils sont très-chers.</p>
+
+<p class="mid">UN PETIT GARÇON.</p>
+
+<p>Ça nous va; nous avons de l'argent.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de
+la folie d'en prendre plus d'un.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>avec orgueil</i>.</p>
+
+<p>J'en prends trois! (<i>Il paye Julien.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LES AUTRES.</p>
+
+<p class="mid">Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai
+d'autres à votre disposition.»</p>
+
+<p>Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à
+tout le monde leurs acquisitions.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça
+lestement?</p>
+
+<p>--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous
+avez le génie des affaires. Ah! voilà Jules qui arrive.
+Eh bien, ces Guatemalas?</p>
+
+<p>--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant
+son carnet.</p>
+
+<p>--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel
+trésor! Et combien avez-vous payé ça, Jules?</p>
+
+<p>--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.</p>
+
+<p>--Seize francs? dit Jordan.</p>
+
+<p>--Moins.</p>
+
+<p>--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé
+ça contre des français!...</p>
+
+<p>--Juste!» dit Jules en se frottant les mains.
+Jordan et Julien éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua
+Jules avec orgueil. Je le voyais compter ses guatemalas
+quand je l'aborde tout à coup, et je lui
+dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?</p>
+
+<p>--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Rares, ces timbres-là? pas le moins du
+monde.</p>
+
+<p>--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?</p>
+
+<p>--Je ne pense pas.</p>
+
+<p>(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en
+m'entendant.)</p>
+
+<p>--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela
+dans votre bourse pour faire si triste mine?</p>
+
+<p>--Oui, répondit-il piteusement.</p>
+
+<p>--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent,
+par-dessus le marché. Donnez-moi ces saletés-là,
+je vous offre en échange des timbres français tout
+neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»</p>
+
+<p>Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange
+et voilà.</p>
+
+<p>Jordan et Julien riaient comme des fous à ce
+récit.</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit,
+Vervins.</p>
+
+<p>Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il
+venait de faire. Laissons-les à leur conversation
+et allons retrouver Irène et ses amies.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont
+pas ensemble: ça jure trop, ces couleurs-là;
+demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour,
+ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu
+as là.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par
+exemple, ta poupée est la reine des Tuileries aujourd'hui!
+l'amour de costume! C'est de chez Béreux?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Je prends tout chez elle, tu sais.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous
+allez bien?</p>
+
+<p>Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses
+amies, mais elles se reculèrent vivement.</p>
+
+<p>«Prends garde à mon rouge! dit Constance.</p>
+
+<p>--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.</p>
+
+<p>--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je
+n'avais pas va que vous étiez peintes.</p>
+
+<p>--Peinte toi-même, dit Constance avec colère
+pour un peu de rouge, faut-il crier des choses pareilles!</p>
+
+<p>--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta
+Herminie, ce n'est pas la peine de s'étonner.</p>
+
+<p>--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance</p>
+
+<p>--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel!
+N'est-ce pas, Irène?</p>
+
+<p>--Certainement, répondit cette dernière, et pas
+plus tard que demain, je ferai comme vous.</p>
+
+<p>--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me
+faire embrasser par maman.»</p>
+
+<p>Constance et Herminie éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.</p>
+
+<p>--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres
+n'en font-elles pas autant?»</p>
+
+<p>Constance secoua la tête.</p>
+
+<p>«Je vois maman deux ou trois fois par semaine,
+dit-elle.</p>
+
+<p>.... Bonjour, maman.</p>
+
+<p>--Bonjour, petite.</p>
+
+<p>--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir....
+Et voilà.</p>
+
+<p>--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant
+les mains.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Elle n'y pense jamais.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ça doit te faire beaucoup de peine?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec insouciance</i>.</p>
+
+<p>Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano,
+et qui chante très-bien, malheureusement pour
+moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou chanter
+dans le monde, elle passe tout son temps à étudier
+sans jamais s'occuper de moi. Je vais au cours
+avec ma bonne, mais dans les moments où je suis
+seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la
+mort.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle
+a toujours l'air distrait, alors ça ne me fait pas
+plaisir. Ah! bah! parlons d'autre chose; voulez-vous
+faire faire des visites par nos poupées, ce
+sera amusant et cela ne nous chiffonnera pas.</p>
+
+<p class="mid">LES PETITES FILES.</p>
+
+<p>C'est cela! c'est une bonne idée!»</p>
+
+<p>Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent
+bientôt absorbées par le plaisir de faire parler et
+saluer leurs poupées.</p>
+
+<p>Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers
+les Tuileries, Élisabeth et Armand se préparaient
+aussi à s'y rendre.</p>
+
+<p>«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant
+son chapeau.</p>
+
+<p>--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma
+poupée et je suis à toi.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant
+la figure fanée et les vêtements modestes
+de la poupée.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle.
+Anna, voulez-vous venir, je vous en prie, nous
+sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu,
+bonne mademoiselle, je suis bien fâchée que votre
+mal de tête vous empêche de venir avec nous aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Et les enfants, après avoir embrassé leur mère,
+se dirigèrent gaiement, suivis de leur bonne, vers
+les Tuileries.</p>
+
+<p>«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth
+en arrivant. Je vais pouvoir jouer avec
+elle, au revoir, Armand.</p>
+
+<p>Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien
+que j'aperçois là-bas. Anna, asseyez-vous là, je
+vous en prie; je vous promets de ne pas jouer
+hors de l'allée de Diane.</p>
+
+<p class="mid">ANNA.</p>
+
+<p>Bien, monsieur Armand; j'y compte.»</p>
+
+<p>Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait
+tendu la main.</p>
+
+<p>«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon
+sourire, me voilà guérie et prête à jouer. Voulez-vous
+de moi et de ma poupée?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais
+demander à ces demoiselles si elles veulent bien
+vous laisser jouer avec elles.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>à demi-voix</i>.</p>
+
+<p>Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette
+petite! Quelle misérable robe de drap bleu, sans
+garnitures, et des brodequins pas vernis! Je ne
+veux pas d'elle, Irène.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Ni moi non plus, Constance a raison; et puis,
+voyez, ma chère, comment pourriez-vous jouer
+convenablement avec elle! Sa poupée est si mal
+mise! renvoyez-la.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent.
+Essayez de jouer avec elle, croyez-moi.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<h5>«C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)</h5>
+
+<p>--Non, non, reprirent aigrement Constance et
+Herminie, nous n'en voulons pas.»</p>
+
+<p>Élisabeth, à quelques pas seulement du petit
+groupe, avait presque tout entendu: elle devint
+rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de reproche
+et s'éloigna rapidement.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle,
+cette petite fille!</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser
+vouloir jouer avec nous quand on a une toilette
+pareille!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait
+très-familière avec vous: ce n'est pas une brillante
+connaissance que vous avez là, ma chère!
+Tâchez donc de vous en débarrasser.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de
+l'appeler <i>Mademoiselle</i>: ça lui apprendra à vous
+respecter.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est
+partie; n'y pensons plus et jouons. Eh bien! Irène,
+quel air pensif?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>tressaillant</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et
+me fera oublier cette ennuyeuse voisine.</p>
+
+<p>Une scène semblable se passait entre Julien et
+Armand. Celui-ci, arrivé près de Julien, s'était vu
+repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, il dit
+nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite,
+puis il alla rejoindre la pauvre Élisabeth,
+qu'il trouva pleurant amèrement près d'Anna. Ils
+se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé
+et se promirent bien de ne plus s'approcher
+des deux orgueilleux qui avaient été si impertinents
+à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs,
+cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent
+le chemin de la maison, pressés qu'ils
+étaient de raconter à leur mère leurs tristes
+aventures.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p>
+<a name="p5" id="p5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.</h4>
+
+<p>A leur grande joie, les enfants trouvèrent
+Mme de Kermadio seule dans le salon.</p>
+
+<p>«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur
+dit-elle, vous est-il arrivé quelque accident?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Non, maman: pas d'accident; mais nous avons
+eu du chagrin....»</p>
+
+<p>Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre
+Élisabeth lui manquant, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère,
+en attirant sa fille à ses côtés. Voyons, Armand,
+toi qui es plus calme, explique-moi ce qui est arrivé,
+car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais
+sans motif grave, et toi, mon pauvre enfant,
+je vois que tu as les larmes aux yeux. Assieds-toi
+là, et parle.»</p>
+
+<p>Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta
+tout d'une haleine ce qui s'était passé aux Tuileries;
+la froideur d'Irène, l'impertinence de ses
+amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en
+traits de feu. Élisabeth, qui s'était calmée, compléta
+le récit.</p>
+
+<p>«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?»
+dit Armand en finissant.</p>
+
+<p>Et il se croisa les bras en regardant sa mère
+d'un air si formidable, que celle-ci ne put s'empêcher
+de sourire.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Je vais probablement te choquer, Armand, si
+je dis franchement ce que je pense de <i>ces gens-là</i>?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous
+le savez bien!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée,
+je les plains, oh! mais de toute mon âme.</p>
+
+<p>Armand resta interdit.</p>
+
+<p>«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth,
+et je veux faire comme vous.</p>
+
+<p>--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant
+l'oreille, quoique ce soit très-difficile; car je
+leur en veux terriblement, savez-vous, maman!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Non, mon ami.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>surpris</i>.</p>
+
+<p>Comment, non, maman! vous avez mal entendu
+mes derniers mots; j'ai dit que....</p>
+
+<p>--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit
+Mme de Kermadio en souriant, mais je te connais
+trop bien, mon cher Armand, pour ne pas savoir
+que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que
+tu dises. Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à
+son secours maintenant, irais-tu?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec élan</i>.</p>
+
+<p>Oh oui! maman, sans hésiter.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne
+déjà sans se douter de sa générosité. Ne pense
+plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite
+humiliation comme un bon coeur chrétien doit le
+faire. Élisabeth a déjà pris son parti là-dessus.
+Regarde-la plutôt.»</p>
+
+<p>Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant
+que sa mère parlait; elle n'avait pu remarquer
+sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante
+de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand
+étaient encore froncés, mais il avait la tête basse
+et semblait si drôle à voir, partagé entre la colère,
+la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir
+et cacha sa figure dans son mouchoir pour rire
+tout bas à son aise.</p>
+
+<p>En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui
+permit à Élisabeth d'en faire autant, sans se
+gêner.</p>
+
+<p>Leur conversation finit gaiement. Le frère et la
+soeur consolés, organisèrent immédiatement des
+promenades instructives et amusantes, destinées
+à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les
+nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues,
+les nouveaux boulevards, le parc Monceaux, le
+bois de Vincennes, Notre-Dame restaurée, la
+Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions
+les menèrent jusqu'au moment où leurs
+cousins de Marsy arrivèrent à Paris, et un beau
+matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul,
+Jeanne et Françoise de Marsy se précipiter dans
+leurs bras. Cousins et cousines étaient enchantés
+de se revoir: ils organisèrent des promenades en
+commun et projetèrent des parties admirables
+aux Tuileries.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à
+l'allée de Diane, et là on se mit à jouer à cache-cache.
+C'était d'autant plus amusant qu'il y avait
+peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils
+de tout leur coeur et de toutes leurs
+forces. Dans une de ses courses, Élisabeth heurta
+une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Pardon, mad... Oh! Irène....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+<h5>On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)</h5>
+
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait
+mal.</p>
+
+<p>Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis
+se rapprochant d'Irène, elle reprit:</p>
+
+<p>«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?</p>
+
+<p>--Parce que je suis toute seule! répondit tristement
+l'élégante.</p>
+
+<p>--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous?
+dit Élisabeth, d'un ton affectueux.</p>
+
+<p>--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais
+je ne sais pas... ce ne serait pas agréable pour....</p>
+
+<p>--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.</p>
+
+<p>--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été
+si froide, si impolie pour vous, pauvre Élisabeth,
+il y a trois semaines; vous devez certainement
+m'en vouloir.</p>
+
+<p>--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a
+dans le Pater: «<i>pardonnez-nous nos offenses comme
+nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés;</i>» je
+vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
+pardonne, et de toute mon âme.</p>
+
+<p>--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes
+aux yeux, c'est bien, c'est beau ce que vous
+faites et ce que vous dites là: accordez-moi votre
+amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le
+vois maintenant, de bons conseils et de bons
+exemples!</p>
+
+<p>--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth
+en l'embrassant.</p>
+
+<p>--Alors, au lieu de jouer, causons encore un
+peu, je vous en prie, dit Irène en se rasseyant.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>s'asseyant</i>.</p>
+
+<p>Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous
+causer?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante
+que la mienne: vous êtes toujours contente,
+gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
+cesse: à quoi cela tient-il?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours:
+voilà le secret.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe
+avec maman.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>pensive</i>.</p>
+
+<p>C'est une vie très-austère, mais que vous savez
+rendre agréable.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par
+elle-même!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper
+de toilettes et de promenades, de ne travailler que
+lorsque cela fait plaisir.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Et cependant vous vous ennuyez sans cesse,
+tandis que ma vie <i>austère</i>, comme vous l'appelez,
+m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
+mieux?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage
+pour changer toutes ses habitudes, et... je n'en
+ai guère.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez
+tout doucement de devenir laborieuse et vous
+verrez comme vous serez contente; pour commencer,
+je vais vous donner deux conseils. Oh!
+je suis terrible quand j'aime quelqu'un, je vous
+en préviens, et je veux vous changer.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>l'embrassant</i>.</p>
+
+<p>Voyons les conseils?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je
+tâcherais d'être bonne et aimable pour mes parents,
+pour mon frère et pour ceux qui m'entourent;
+voulez-vous suivre ce conseil?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si
+forte?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Cela moins que le reste.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>C'est un commencement: cultivez votre talent,
+déjà si beau! perfectionnez-le, étudiez à des heures
+régulières, chose très-importante: vous verrez
+que peu à peu, vous vous intéresserez à autre
+chose et que vous finirez par....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène....
+(<i>Il salue.</i>)</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en
+lui tendant la main: j'ai demandé pardon à Élisabeth
+de ma grossièreté, et elle veut bien m'aimer
+encore.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne
+enfant de convenir de vos torts; cela me raccommode
+tout à fait avec vous.--Où est Julien?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il
+est tout seul et ne sait que faire.</p>
+
+<p>A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il
+partit comme un trait et alla trouver Julien qui
+se promenait en bâillant. Le petit de Morville fut
+agréablement surpris des avances d'Armand et s'y
+montra très-sensible. Quand les enfants se quittèrent,
+tous étaient dans le meilleur accord du
+monde, et lorsque les petits de Kermadio, les
+yeux brillants de joie, racontèrent à leur mère ce
+qui s'était passé aux Tuileries, le tendre et long
+baiser qu'ils reçurent les récompensa amplement
+de leur généreuse conduite.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p>
+<a name="p6" id="p6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT</h4>
+
+<p>Irène, de retour à la maison, essaya courageusement
+de suivre les bons conseils d'Élisabeth. Elle
+se mit donc au piano, décidée à y consacrer une
+heure avant le dîner. Malheureusement pour ses
+bonnes résolutions, elle était à peine depuis un
+quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra conduite
+par Julien.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe!
+peut-on vous interrompre?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne
+Noémi.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>D'abord un bal chez maman pour mardi, chère
+amie, ainsi préparez vos toilettes et celles de votre
+poupée.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec joie</i>.</p>
+
+<p>C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire
+éblouissante pour vous faire honneur!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans
+quinze jours chez Mlle Noémi?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>intriguée</i>.</p>
+
+<p>Un bal costumé?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Bien mieux que ça!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Un bal en dominos?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Vous n'y êtes pas!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Un déjeuner de cérémonie?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites
+lui grâce!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Vous avez raison. Nous jouerons la comédie
+chère mignonne, et je compte sur vous, comme
+sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une
+opérette.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! quelle joie! (<i>Elle embrasse Noémi.</i>) Que vous
+êtes donc bonne et gentille!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Acceptez-vous?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Comment pouvez-vous me faire une pareille
+question! Avec transport, avec enthousiasme! Que
+jouerons-nous?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>sans l'écouter</i>.</p>
+
+<p>Nous serons en bergères: costumes Watteau,
+poudre, mouches, guirlandes de fleurs, houlette
+et des flots de rubans. Ce sera délicieux!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et moi, comment serai-je?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>En Prince Charmant.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>radieux</i>.</p>
+
+<p>Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de
+m'avoir choisi ce rôle; je suis sûr qu'il me conviendra
+très-bien!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles
+et les gravures pour vos costumes. Apprenez les
+rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter
+tous les jours chez moi à deux heures. A demain!</p>
+
+<p>Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent
+de la brillante perspective qui s'ouvrait devant
+eux; leur vanité se réjouissait à l'idée de paraître
+au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes
+résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation
+avec Élisabeth s'évanouirent rapidement,
+et elle fut bientôt aussi absorbée que son frère
+par les répétitions, les costumes et les mille soucis
+qu'entraîne ce genre de plaisir.</p>
+
+<p>Irène avait pourtant gardé la volonté de faire
+ce que lui avait conseillé son amie, et elle trouva
+moyen d'étudier presque chaque jour son piano.
+Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur;
+elle se retint dans son impatience en songeant
+à Élisabeth, et quoiqu'elle allât peu aux
+Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et
+ses toilettes, elle se montra empressée et affectueuse
+avec la petite de Kermadio pendant le peu
+d'instants que lui laissaient ses répétitions. Élisabeth,
+jugeant inutile de lui donner d'autres avis
+dans l'état de fièvre où elle la voyait, se contenta
+d'être très-amicale.</p>
+
+<p>Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver
+Leroy qui devait la coiffer à midi, car il était
+demandé partout et n'avait pu accorder que cette
+heure matinale. Irène, malgré les observations de
+sa mère, avait voulu Leroy quand même, et se
+condamna au supplice d'être mal à l'aise toute la
+journée pour ne pas déranger sa coiffure.</p>
+
+<p>Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait
+d'orgueil quand le célèbre coiffeur se recula
+en disant:</p>
+
+<p>«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi
+bien, mais mieux, c'est impossible!»</p>
+
+<p>Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses
+beaux cheveux blonds étaient ondulés et relevés
+en bandeaux capricieusement disposés. Des flots
+de boucles s'échappaient de son peigne orné de
+turquoises; des guirlandes de myosotis étaient
+disposées sur sa tête et, lui entourant le cou, formaient
+un délicieux collier de fleurs tenant à la
+coiffure. Irène, radieuse, remercia Leroy de tout
+son coeur, et, l'avouerons-nous, elle s'installa devant
+sa psyché pour jouir toute la journée du
+spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son
+après-midi, faisant des grâces, s'admirant sans
+cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth et aux
+bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre.
+Le soir venu, Irène mit avec bonheur une
+robe de tarlatane bleue, relevée par des bouquets
+de myosotis; la berthe du corsage était couverte
+des mêmes fleurs, et ses petits souliers de satin
+bleu avaient pour bouffettes une touffe de
+myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa
+soeur: il avait un habit à la française, un gilet
+blanc, une culotte courte, des bas de soie blanche
+et des souliers à boucles. Lui et ses amis
+s'étaient donné le mot pour imiter le costume de
+cour.</p>
+
+<p>M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs
+charmants enfants. Leurs louanges imprudentes
+achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de Julien.
+Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé
+des défauts qui s'y épanouissaient rapidement;
+mais on ne pensait qu'à leurs corps, et les
+idées sérieuses étaient malheureusement écartées
+par tous, comme des pensées importunes.</p>
+
+<p>L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance,
+Herminie et d'autres élégantes des Tuileries se retrouvaient
+là; elles jetèrent sur Irène des regards
+d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la
+vaniteuse enfant comme le plus flatteur des hommages.
+Ce fut elle qui dansa le plus gracieusement:
+elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier,
+la mère de Noémi, la prier de danser une mazourka
+avec Julien, et là encore leur triomphe
+fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes
+de «charmants, adorables, délicieux,» venaient
+frapper leurs oreilles ravies; Julien partageait les
+succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; jamais leurs
+sourires n'avaient été si doux, leurs regards si
+brillants, leurs démarches si gracieuses: ils se
+sentaient admirés, ils étaient heureux! Un dernier
+succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer
+une valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle
+s'embrouilla bientôt et s'arrêta rouge, confuse et
+prête à pleurer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+<h6>Le soir venu... (Page 73.)</h6>
+
+<p>«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors
+Irène d'un air moqueur; laisse-moi jouer à ta
+place, Constance: j'en sais une plus jolie.»</p>
+
+<p>Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène,
+surexcitée par la vanité, se mit à exécuter une
+des plus belles, mais des plus difficiles valses de
+Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection
+que les bravos éclatèrent quand elle eut fini et
+que l'attention se détourna de Noémi pour se reporter
+sur la jolie pianiste.</p>
+
+<p>De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir
+sur Irène, devenue la reine du bal, et ce fut dans
+l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, que la
+petite fille et son frère se retirèrent avec leurs
+parents à la fin de la soirée.</p>
+
+<p>Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat
+de replonger le coeur et l'esprit d'Irène dans
+des idées de frivolité et de toilette. Elle négligea
+Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que
+son amie devait la blâmer, et elle se jeta à corps
+perdu dans les mille distractions que lui offraient
+ses costumes à essayer et ses répétitions.</p>
+
+<p>Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment
+où elle passait dans les Tuileries d'un pas rapide
+pour se rendre chez Noémi.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène.
+Que devenez-vous donc?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>embarrassée</i>.</p>
+
+<p>Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de
+vous être aperçue de cela! Je suis un peu absorbée
+par Noémi, c'est vrai!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>rougissant</i>.</p>
+
+<p>Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie
+et je vais répéter chez elle.</p>
+
+<p>--Ah! dit Élisabeth.</p>
+
+<p>Ce <i>ah</i>! était si triste qu'Irène se sentit tout à
+fait mal à son aise. Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>«Il faut que je me sauve, je suis en retard,
+reprit Irène, d'un air contraint; à revoir, Élisabeth.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>soupirant</i>.</p>
+
+<p>Au revoir, ma chère Irène.»</p>
+
+<p>Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta
+brusquement Élisabeth et se dirigea, suivie de sa
+bonne, vers la maison de Noémi. Cette répétition
+était la dernière. Irène dut faire quelques efforts
+pour ne pas être distraite et bien jouer. Malgré
+elle, les quelques paroles d'Élisabeth revenaient
+à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non sans
+peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir,
+elle y repensa encore et se mit à pleurer.
+Elle ne savait trop pourquoi, elle se sentait la
+conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu
+on se disant qu'au bout du compte, elle n'était
+pas forcée de préférer Élisabeth à Noémi. Là-dessus,
+elle finit par s'endormir. Le lendemain, son
+joli costume la consola très-vite de son chagrin
+et ce fut en sautant de joie qu'elle s'habilla pour
+la comédie.</p>
+
+<p>Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il
+courut chez elle, à peine habillé, sous prétexte
+de la voir, mais en réalité pour recevoir des compliments.</p>
+
+<p>Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là,
+comme le jour du bal, ils eurent une série de
+triomphes des plus flatteurs pour leur amour-propre.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p>
+<a name="p7" id="p7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.</h4>
+
+<p>Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et
+Julien étaient très-fatigués et plus tristes encore
+que fatigués. L'étourdissement de la fête passé,
+leur conscience leur reprochait vaguement quelque
+chose: c'est trop souvent en flattant des défauts
+de toute espèce que l'on se procure un amusement
+imparfait et passager.</p>
+
+<p>C'était cela qui troublait les petits de Morville;
+aussi étaient-ils fort maussades et virent-ils arriver
+avec plaisir le moment d'aller se promener
+aux Tuileries.</p>
+
+<p>Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres
+amis, afin de parler de leur soirée de la
+veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche
+ils y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs
+cousins. Rien ne pouvait leur être plus désagréable
+que la vue de leurs amis de Kermadio,
+ce jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés
+par eux, leur conscience leur disait qu'ils étaient
+blâmés avec raison, et cela leur causait une
+grande gêne.</p>
+
+<p>Ils furent donc agréablement surpris quand
+Élisabeth les aborda en leur disant:</p>
+
+<p>«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure
+à rester aux Tuileries, aujourd'hui: j'en
+suis désolée, car je ne vous vois presque plus.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît
+que vous avez joué à merveille hier au soir?</p>
+
+<p>--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et
+surpris.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Par la voix de la renommée; autrement dit par
+mon cousin Jacques, qui était hier au soir chez
+Mme de Valmier.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>Non; pas trop!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>vexé</i>.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants,
+la pièce aussi!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit.
+Franchement, Julien, ce n'est pas un amusement
+d'enfant qu'une comédie comme celle là.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer
+<i>pour de bon</i> et imiter les <i>vrais</i> acteurs, c'est ennuyeux
+et surtout mauvais.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>se récriant</i>.</p>
+
+<p>Par exemple, et comment ça?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité,
+la coquetterie, que cela détourne du travail, de la
+vie calme, de la bonne vie de famille, (<i>avec intention</i>)
+des <i>vrais</i> amis. (<i>Irène rougit.</i>) Voyons, Irène,
+chère amie, avouez que tous ces jours-ci, vous
+n'avez pensé qu'à des choses frivoles et que vous
+avez négligé tous vos devoirs sérieux.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>à demi-voix</i>.</p>
+
+<p>C'est vrai, Élisabeth.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs?
+Qu'on se sent mal à son aise et qu'on s'en veut
+d'être frivole sans avoir le courage de cesser de
+l'être!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>soupirant</i>.</p>
+
+<p>C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela,
+surtout ce matin!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos
+simples charades; voilà qui est amusant et qui
+est un vrai passe-temps d'enfants!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>De quelles charades parlez-vous, Armand?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>De celles que nous allons jouer bientôt chez
+grand'mère, comme nous le faisons tous les ans.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et qui joue avec vous?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Nos cousins et cousines de Marsy.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et vos costumes, qui les fait?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère
+nous prête. L'année dernière, j'étais en Turc avec
+un turban gros comme une citrouille sur la tête.
+Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite
+un oignon d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Le fait est que ça devait être bien drôle!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec curiosité</i>.</p>
+
+<p>Je voudrais bien vous voir jouer vos charades,
+Élisabeth!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>C'est facile: je demanderai à grand'mère de
+vouloir bien inviter M. et Mme de Morville et vous
+deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
+vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers,
+j'en suis sûre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<h5>J'étais un turc. (Page 84.)</h5>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Vous n'avez donc personne d'invité, à cette
+fête?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion
+de famille. Il n'y a que nos parents, mon oncle
+Gaston et mon oncle Woldemar.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais
+d'exciter la vanité des enfants en les donnant
+en spectacle; tandis que les charades sont pour
+faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque
+pas!</p>
+
+<p>--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant,
+l'heure de notre visite à Mme de Gursé est venue.
+Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et
+partons vite.</p>
+
+<p>--Déjà? dit Élisabeth.</p>
+
+<p>--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de
+Morville.</p>
+
+<p>--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth
+et Armand. A bientôt, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.</p>
+
+<p>Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent
+un instant en silence.</p>
+
+<p>«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit
+enfin Irène, avec conviction.</p>
+
+<p>--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup,
+maintenant, répondit Julien.</p>
+
+<p>--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif.
+Nos fêtes sont mauvaises.</p>
+
+<p>--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi
+dis-tu une chose pareille?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais
+pas la conscience inquiète comme je l'ai.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal,
+après tout!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Si, c'était mal de se mirer pendant des heures
+entières, et je l'ai fait quand j'ai été coiffée. C'était
+mal de prendre la place de Constance au
+piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était
+mal d'être orgueilleuse pour avoir bien dansé
+la mazurka, et j'avais le coeur gonflé d'orgueil, et
+plein de dédain pour les autres.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>hésitant</i>.</p>
+
+<p>C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque
+chose de semblable à me reprocher aussi;
+mais... notre comédie, notre pauvre comédie,
+qu'y avait-il de mal là dedans?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec émotion</i>.</p>
+
+<p>Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais
+maintenant. Quand Herminie s'est trompée,
+qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui
+souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je
+savais. Au lieu de cela, j'ai ri; cela a fini de la
+troubler, de la désoler, la pauvre petite: elle n'a
+continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa
+mère l'a durement grondée..., et ma constante
+préoccupation de ma toilette, mon désir de briller,
+même aux dépens de Noémi qui est si bonne;
+tout cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»</p>
+
+<p>Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa
+voix émue touchèrent Julien.</p>
+
+<p>«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu
+as raison, là, et je me sens aussi coupable que
+toi.»</p>
+
+<p>En finissant ces mots, il embrassa tendrement
+sa soeur. Irène était si peu habituée aux démonstrations
+affectueuses de Julien, qu'elle resta d'abord
+interdite, puis elle fondit en larmes en se
+jetant au cou de son frère.</p>
+
+<p>«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers
+ses larmes! Que c'est bon d'être aimée de
+son frère! Que je te remercie!</p>
+
+<p>--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux
+yeux, je te remercie à mon tour. Oui, aimons-nous
+sincèrement; je sens à présent combien il
+est triste de vivre comme nous le faisions, indifférents
+l'un à l'autre. Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui
+tout le prix de ta tendresse: je veux
+être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur?
+Non pas seulement de nom, mais en réalité.»</p>
+
+<p>Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie
+s'approchait d'un air inquiet. Les enfants, suivis
+de leur bonne, revinrent à la maison en causant
+affectueusement, heureux pour la première fois
+de sentir leur égoïsme se fondre et se changer
+en tendresse vraie, en amitié dévouée l'un pour
+l'autre.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p>
+<a name="p8" id="p8"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LES DEUX CLUBS.</h4>
+
+<p>«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante
+Constance à Irène, on ne vous voit presque plus,
+que devenez-vous?</p>
+
+<p>--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène;
+c'est pour cela que je ne suis pas venue tous ces
+jours-ci.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Non, vraiment. Laquelle donc?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le
+<i>club du Beau monde</i>. Vous êtes inscrite, bien entendu,
+ainsi que monsieur Julien. On ne reçoit
+que les petites filles en robe de soie et les petits
+garçons en paletots élégants.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>faiblement</i>.</p>
+
+<p>Mais je ne sais pas si je peux....</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en
+soyez pas! Vous seriez montrée au doigt si vous
+refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous
+cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»</p>
+
+<p>Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi
+mécontente: elle vit bientôt avec déplaisir que
+l'on avait fait cela pour humilier les enfants simplement
+mis, que les élégants voulaient chasser
+des Tuileries.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la
+nécessité de fonder ce club. A quoi bon imiter
+nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis
+jusqu'ici que pour jouer?</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>avec autorité</i>.</p>
+
+<p>Ma toute belle, c'est justement pour empêcher
+ces jeux de chevaux échappés que nous fondons
+«<i>le Beau monde:</i>» il vient ici un tas d'enfants qui
+déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant;
+cela ne peut durer.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer
+à chaque instant des enfants vêtus d'une
+façon misérable. Il ne doit venir ici que des personnes
+riches. Que les autres s'en aillent!</p>
+
+<p>Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent,
+entraînant Julien, qui semblait se laisser
+faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène
+le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient
+de dire sa pensée et de rompre avec les
+faux amis qui formaient le nouveau Club.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais
+lire notre règlement. Mesdemoiselles et Messieurs,
+voulez-vous?</p>
+
+<p class="mid">TOUS LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Oui, oui, lisez!</p>
+
+<p>Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«Règlement du Club des Tuileries: <i>Le Beau
+Monde</i>.</p>
+
+<p>ART. 1er.</p>
+
+<p>Les membres du Club ne devront jamais porter
+que des vêtements élégants.</p>
+
+<p>ART. 2.</p>
+
+<p>Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler
+de drap, mérinos et autres étoffes grossières,
+indignes du <i>Beau Monde</i>.--Les messieurs
+devront être, dans leur genre, aussi élégants que
+les demoiselles.</p>
+
+<p>ART. 3.</p>
+
+<p>Les membres du Club ne devront, sous aucun
+prétexte, jouer avec les enfants grossièrement
+habillés.</p>
+
+<p>ART. 4.</p>
+
+<p>Les membres du Club ne joueront jamais que
+d'une façon <i>comme il faut</i>; leurs jeux devant être
+en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs de
+société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard,
+les barres et tous jeux semblables,--La
+corde est tolérée, lorsqu'il y a du monde pouvant
+faire cercle et regarder....»</p>
+
+<p>Un grand éclat de rire interrompit le lecteur;
+tous les enfants tournèrent la tête et virent Armand,
+Élisabeth, leurs cousins et quelques autres
+enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de
+tout leur coeur.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>indignée</i>.</p>
+
+<p>Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent
+faire ici?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>avec majesté</i>.</p>
+
+<p>Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous
+connaissons pas, nous ne voulons pas vous connaître,
+et c'est très-indiscret de venir écouter ce
+que nous disons.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>Petits et petites, les Tuileries sont à tout le
+monde, vous lisez à haute voix, ce n'est donc pas
+un secret, et comme vous lisez des bêtises, nous
+rions, voilà tout.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>indigné</i>.</p>
+
+<p>Des bêtises?...</p>
+
+<p class="mid">JACQUES DE MARSY.</p>
+
+<p>Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles
+et à ces messieurs de beaux vêtements?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>à ses compagnons</i>.</p>
+
+<p>Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus
+d'une fois que les enfants devraient se réunir
+pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous,
+un club bon, utile, intéressant, que nous appellerons
+le <i>Club de la Charité</i>: tous ceux qui voudront
+en être seront les bienvenus.</p>
+
+<p class="mid">VERVINS.</p>
+
+<p>Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande
+bouche et de cacher vos vilaines dents jaunes
+(<i>on rit</i>); respectez ma soeur, entendez-vous, gandin?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables
+à Vervins. Non, monsieur, nous ne demandons
+pas la charité, nous la ferons, au contraire,
+puisque papa et nos oncles veulent bien nous
+donner de l'argent plus qu'il ne nous en faut pour
+nos menus plaisirs. Vous trouvez mauvais que
+nous ne soyons pas aussi bien mis que vous:
+c'est que notre maman le veut ainsi; et elle a
+bien raison: au moins nous sommes libres de
+jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste
+quelque chose dans notre bourse quand il y a
+quelque misère à soulager.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE DE MARSY.</p>
+
+<p>Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons
+près de Mlle Heiger pour organiser notre club,
+ça va être très-intéressant.</p>
+
+<p class="mid">LES AUTRES ENFANTS.</p>
+
+<p>C'est cela.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter
+vos sornettes, nous ne vous dérangerons pas dans
+vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête
+de s'amuser à s'ennuyer!</p>
+
+<p>Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de
+leurs cousins et amis.</p>
+
+<p>Restés seuls, les élégants se regardèrent.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas,
+Ir.... Eh bien! où est donc Irène?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Et Julien?</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Ils sont partis tout doucement pendant que
+vous lisiez, monsieur; je les ai vus aller rejoindre
+leur bonne et quitter les Tuileries.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien
+faire comme les autres: elle tâche toujours de se
+singulariser pour qu'on la remarque: je ne peux
+pas souffrir ces manières-là!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Vous avez bien raison, c'est crispant de voir
+comme elle est affectée; ses maîtres, qui me donnent
+aussi des leçons, me disent sans cesse qu'elle
+et Julien passent le temps de leurs études à faire
+des mines et à se regarder dans la glace.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt
+à nous amuser.</p>
+
+<p class="mid">VERVINS.</p>
+
+<p>Voulez-vous regarder mes albums de timbres?</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et
+les demoiselles les conseilleront.</p>
+
+<p>Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt
+on n'entendit plus que:</p>
+
+<p>«J'ai des mexicains: qui en veut?</p>
+
+<p>--Moi, j'en prends cinq.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?</p>
+
+<p>--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous
+en avez, gardez-la; ils ne pourront qu'augmenter.</p>
+
+<p>--Jules, cédez-moi vos russes!</p>
+
+<p>--A combien?</p>
+
+<p>--Dix francs, les cinq.</p>
+
+<p>--Merci! on vous en donnera des russes à ce
+prix-là!</p>
+
+<p>--Dites votre chiffre, alors?</p>
+
+<p>--Quinze francs.</p>
+
+<p>--Oh là! là!</p>
+
+<p>--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous;
+on me les demande....</p>
+
+<p>--Donnez, allons, quoique ce soit un prix
+salé!</p>
+
+<p>--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?</p>
+
+<p>--Oui, mais mal!</p>
+
+<p>--Combien, voyons?</p>
+
+<p>--Neuf francs cinquante centimes, et encore
+j'ai eu de la peine.</p>
+
+<p>--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont
+donc baissé?</p>
+
+<p>--Vous le voyez bien.»</p>
+
+<p>Entre petites filles on entendait des conversations
+dans le genre de celles-ci:</p>
+
+<p>«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<h5>Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)</h5>
+
+<p>--Je crois bien! on vient de me faire un costume
+pour cela; un amour, ma chère!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque
+pareille, toque avec plume de lophophore,
+c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer
+s'est surpassé!»</p>
+
+<p>Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:</p>
+
+<p>«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal
+est toujours mal fait chez les petits parfumeurs.
+Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien
+arranger cela.</p>
+
+<p>--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils
+de quoi brunir les sourcils?</p>
+
+<p>--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge,
+il est parfait. A propos de cela, comment vous
+mettez-vous du blanc?</p>
+
+<p>--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien
+de caché. Je mets du cold cream sur le visage;
+je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et
+je me poudre; cela fait un effet admirable.»</p>
+
+<p>Pendant que les élégants <i>s'amusaient</i> ainsi,
+Mlle Heiger aidait Élisabeth à rédiger son règlement
+pour le <i>Club de la Charité</i>. Quand ce fut fait,
+Élisabeth réclama l'attention générale.</p>
+
+<p>Élisabeth lut ce qui suit:</p>
+
+<p><i>«Article 1er.</i>--Chaque enfant devra se charger
+d'un petit pauvre, fourni par mon oncle Gaston:
+en sa qualité de président de la société des pauvres
+apprentis, cela lui sera facile de nous en
+indiquer.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Si je prenais Jordan? (<i>On rit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>continuant</i>.</p>
+
+<p><i>Article 2.</i>--Tous les samedis, chacun de nous
+rendra compte de ce qu'il aura fait dans la semaine.</p>
+
+<p><i>Article 3.</i>--On sera aimable, bienveillant
+pour tous les enfants connus et inconnus, et
+l'on tâchera non-seulement de leur donner de
+bons conseils, mais encore de leur rendre le
+bien pour le mal et de leur inspirer de bons sentiments.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Je proteste!... (<i>on rit</i>) et de toutes mes forces
+encore! on nous demande tout simplement d'être
+parfaits. Je déclare que je ne le suis pas et qu'il
+se passera très, très-longtemps avant que je le
+sois. Mon honnêteté m'ordonne de vous dire cela
+à tous, pour ne pas vous prendre en traître, vu
+que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds
+pas de moi.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu
+en as l'air. Tu t'y feras, va!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes
+efforts pour être meilleur, je t'assure.»</p>
+
+<p>On se sépara sur cette bonne parole et chacun
+s'en retourna chez soi, le coeur content, convaincu
+que la bonne et charmante idée d'Élisabeth ferait
+grand bien aux protecteurs comme à leurs petits
+protégés.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p9" id="p9"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.</h4>
+
+<p>«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie,
+on courant vers son amie.</p>
+
+<p>--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer
+la main du petit Breton.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je
+ne vous ai vus ici, pourquoi ne venez-vous plus
+aux Tuileries?»</p>
+
+<p>Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques
+mauvaises raisons. Au fond, ils étaient embarrassés
+de choisir entre les petits de Kermadio,
+qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club <i>Le
+Beau Monde</i>, qu'ils n'aimaient pas, mais qui flattaient
+leur vanité. Ce jour-là, pourtant, ils s'étaient
+décidés à venir aux Tuileries, les élégants
+ayant été tous goûter chez Noémi; les petits de
+Morville, honteux de leur lâcheté, avaient voulu
+profiter de cette circonstance pour revoir leurs
+amis.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez
+l'air tout affairé aujourd'hui.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous
+gênons?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister
+à notre compte rendu du <i>Club de la Charité</i>;
+vous en avez peut-être entendu parler?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce
+que nous avons fait. Si cela vous intéresse, vous
+pouvez nous accompagner.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Certainement. Allons vite à la grande allée: on
+nous y attend.</p>
+
+<p>Les petits de Marsy et quelques autres enfants
+étaient déjà rassemblés, en effet: ils accueillirent
+les arrivants avec une joie affectueuse qui toucha
+visiblement Irène et Julien.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es
+notre présidente et tu as la parole.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Ici les premiers doivent être les derniers, comme
+dans l'Évangile: je demande à Jeanne de commencer.</p>
+
+<p>On s'assit et Jeanne prit la parole.</p>
+
+<p>«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une
+pauvre petite aveugle à secourir. Elle s'appelle
+Louise et a treize ans; elle est très-bonne et très-gentille,
+mais elle est désolée de son infirmité;
+elle n'a perdu la vue que depuis un an; il me faut
+non-seulement la secourir, mais aussi la consoler.
+J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide
+à faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper,
+à faire le ménage à tâtons; je lui lis des histoires,
+je lui chante des cantiques, et elle ne pleure
+plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien
+contente: moi aussi.»</p>
+
+<p>Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne
+se tut. Irène et Julien se regardèrent avec un mélange
+de surprise et d'attendrissement.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un
+pauvre enfant qui a eu la jambe écrasée par une
+poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit
+très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai
+eu bien du mal avec lui! Les premiers jours il
+gardait un silence obstiné, ou bien il ne parlait
+que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur
+la Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes
+à entendre. Hier, il m'a dit brusquement:</p>
+
+<p>«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous
+suis étranger?</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui
+ai-je dit; ne sommes-nous pas frères devant le bon
+Dieu?»</p>
+
+<p>Il me regarda avec des yeux singuliers.</p>
+
+<p>«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour
+moi!</p>
+
+<p>--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous
+aime, mon pauvre Adolphe! et moi aussi, je vous
+aime, je souffre de vous voir souffrir et surtout....</p>
+
+<p>--Eh bien? dit-il, achevez.</p>
+
+<p>--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si
+triste.</p>
+
+<p>--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il
+repris; vous vous moquez de moi sans doute....»</p>
+
+<p>J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la
+tête sans répondre.</p>
+
+<p>«Je vous fais de la peine, a continué le blessé
+d'une voix émue; est-ce pour cela que vous avez
+des larmes dans les yeux?</p>
+
+<p>--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela
+m'afflige, mon ami!»</p>
+
+<p>Adolphe me saisit les mains.</p>
+
+<p>«Vous avez dit....</p>
+
+<p>--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me
+laisser vous appeler ainsi, Adolphe?»</p>
+
+<p>Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant
+en larmes: j'ai voulu le consoler.</p>
+
+<p>«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de
+bien! Oh! que c'est bon d'aimer, de se repentir!...»</p>
+
+<p>A partir de ce moment, il a changé complètement;
+il est devenu affectueux, résigné, patient, et
+son pauvre coeur n'est plus révolté, mais soumis.</p>
+
+<p>On remercia Jacques avec effusion de son compte
+rendu. Irène et Julien, pour la première fois de
+leur vie, comprenaient les nobles émotions, les
+saintes joies de la charité.</p>
+
+<p>Les autres enfants racontèrent le résultat de leur
+mission; il ne restait plus qu'Élisabeth et Armand.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton
+protégé.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de
+disponible (<i>on rit</i>); j'ai un vieil ivrogne (<i>on rit plus
+fort</i>), c'est le concierge de mon oncle Ernest, un
+brave homme, mais il boit; oh! mais il boit tellement
+d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai
+été le voir avec mon oncle, je l'ai fait convenir
+qu'il devait se corriger, et je lui ai proposé de le
+guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault,
+de sa méthode pour rendre les ivrognes
+très-sobres: mon oncle et moi, nous avons conduit
+le nôtre chez le docteur (<i>on rit</i>). Savez-vous
+ce qu'il a fait pour le guérir de son amour pour
+l'eau-de-vie? il l'a gardé chez lui trois jours entiers,
+ne lui faisant manger et boire que des choses
+imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je
+le sais parce que j'en ai goûté un peu: mon malheureux
+ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui
+donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce
+le second jour, mais le docteur a tenu ferme, il
+n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin des
+trois jours: alors, il lui a donné une bouteille
+d'eau-de-vie en disant:</p>
+
+<p>«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion
+maintenant, je vous le permets.</p>
+
+<p>--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai
+pas de cette saleté: ça me fait bondir le coeur
+rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur
+de nourriture et de boisson de ces jours-ci!</p>
+
+<p>--Voyons, essayez....</p>
+
+<p>--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin!
+(On rit.)»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<h5>C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)</h5>
+
+<p>Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur
+est ravi, et c'est la femme de mon ivrogne
+qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant
+de ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à
+vous, monsieur Armand, mon mari ne nous laissera
+plus dans la misère, les enfants et moi, pour
+aller boire à son maudit cabaret.»</p>
+
+<p>--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là
+une chose excellente, Armand!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Très-volontiers; la voici:</p>
+
+<p>«J'ai eu pour partage de soigner une vieille
+femme paralysée des jambes; comme pour Armand,
+il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés
+à me confier. J'ai donc été voir ma paralytique.
+Je trouve une femme furieuse d'être dans
+cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me
+tourne le dos en déclarant qu'elle ne me dirait
+pas un mot, qu'elle me défend de la toucher et
+même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire
+entendre raison, peine perdue: je fais son ménage
+le mieux que je peux, et chaque jour, je
+reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!)
+la soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas
+vouloir dire une parole, lorsqu'avant-hier, j'ai le
+malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider à se
+soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un
+soufflet en règle, Mlle Heiger a poussé un cri,
+mais je me suis hâtée de lui dire, en joignant les
+mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien
+malheureuse pour maltraiter celle qui l'aime et
+l'aimera malgré elle.»</p>
+
+<p>Alors la paralytique m'a tendu les bras sans
+rien dire, je me suis approchée avec joie de la
+pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma
+joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous
+nous entendons très-bien maintenant!»</p>
+
+<p>Ce touchant récit finit la réunion du <i>Club de la
+Charité</i>: l'on se sépara ensuite: Irène et Julien
+étaient sérieusement touchés de ce qu'ils avaient
+entendu et prenaient de bonnes résolutions pour
+l'avenir.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p>
+<a name="p10" id="p10"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.</h4>
+
+<p>L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions.
+Cela signifie que les actions doivent accompagner
+les bons desseins, sans quoi les sages résolutions
+restent stériles et l'on a des remords de plus, en
+songeant qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a
+pas eu la force d'agir comme on se le promettait.</p>
+
+<p>C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs
+habitudes futiles et dissipées, leurs amis faux et
+vains, les entraînaient à reprendre un train de
+vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs
+esprits: ils s'amusaient parfois à satisfaire leur
+besoin de briller, mais le plus souvent, ils n'approuvaient
+qu'en apparence ce que leur conscience
+blâmait en secret.</p>
+
+<p>Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et
+surtout comme ils étaient fort riches, Irène et
+Julien se voyaient recherchés plus que jamais par
+leurs amis du club <i>le Beau Monde</i>. C'est là que
+nous les retrouvons, quelques jours après leur
+réunion avec Élisabeth et ses amis.</p>
+
+<p>La vente des timbres était des plus animées, ce
+jour-là; jamais Vervins, Jordan et Jules n'avaient
+déployé autant d'activité, de génie des affaires.
+Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur
+exemple et faisait comme eux, des spéculations,
+aussi bonnes pour lui que mauvaises pour ses
+acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait,
+discutait, lorsqu'une voix grave domina tout à
+coup le tumulte.</p>
+
+<p>«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de
+faire du commerce ici.»</p>
+
+<p>Tous les <i>spéculateurs</i> restèrent pétrifiés devant
+un surveillant qui se tenait au milieu d'eux, les
+bras croisés, et fronçant les sourcils.</p>
+
+<p>«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent
+leur temps à trafiquer, au lieu de jouer et de
+courir, comme cela devrait être! Voilà donc pourquoi
+vous vous cachiez sous les quinconces depuis
+quelque temps? Mais je soupçonnais cela....
+J'ai guetté et je surprends vos vilaines manoeuvres!</p>
+
+<p class="mid">VERVINS, <i>troublé</i>.</p>
+
+<p>Mais monsieur, il est bien permis d'échanger
+des timbres, c'est un amusement comme un autre!</p>
+
+<p class="mid">LE SURVEILLANT, <i>avec force</i>.</p>
+
+<p>Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et
+vous vous trompiez les uns les autres; je le sais,
+car j'ai entendu tout à l'heure votre conversation
+avec votre camarade. (<i>Il désigne Jordan.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de
+très-simple, de très-honnête!</p>
+
+<p class="mid">LE SURVEILLANT, <i>avec ironie</i>.</p>
+
+<p>Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de
+gagner sept francs vingt-cinq centimes sur Anastase!</p>
+
+<p>«Et moi cinq francs cinquante centimes sur
+Étienne! Ils sont refaits en plein, ces imbéciles;
+les affaires vont joliment, aujourd'hui!»</p>
+
+<p>(<i>Exclamations parmi les enfants.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ANASTASE, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami,
+je ne veux plus être du club <i>du Beau Monde</i>: je ne
+jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre Armand
+et Élisabeth. (<i>Il s'en va en courant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉTIENNE, <i>indigné</i>.</p>
+
+<p>Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple
+que de me voir prendre mon argent comme ça!
+(<i>Il suit Anastase.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE SURVEILLANT.</p>
+
+<p>Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter
+à la vanité avec leur <i>Beau Monde</i>, et les voir
+mépriser des enfants raisonnables! Bien le bonsoir,
+messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires,
+ou gare à vous!»</p>
+
+<p>Le surveillant s'éloigna alors en grommelant,
+laissant les enfants à moitié en colère, à moitié
+terrifiés.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec aigreur</i>.</p>
+
+<p>Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas
+nous laisser faire ce qui nous plaît!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>tapant du pied</i>.</p>
+
+<p>Et d'oser nous faire des reproches!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ah! mes amis, franchement il a raison: en y
+réfléchissant, il vaut bien mieux jouer que de se
+pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien
+plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons
+les enfants simplement mis, je ne sais pas
+pourquoi!</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec dignité</i>.</p>
+
+<p>Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens
+portant de pareilles toilettes.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène,
+vous vous en allez?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée
+par le gardien. Viens-tu, Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure,
+à me mettre dans une position pareille!</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Comment, vous vous en allez! Et notre club?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même
+trop...</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club,
+vous, au moins!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux
+plus de ce bête de club qui ne sert à rien qu'à
+nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; aujourd'hui,
+je vais embrasser Élisabeth, Armand,
+leurs amis, et leur dire que je serai très-contente
+de jouer avec eux.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma
+robe, ma jolie robe! mon satin lilas sera perdu....</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Mes plumes de paon seront défrisées, si ça
+continue! Aïe!... il me tombe de l'eau dans le
+cou....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli
+avec nos bonnes!</p>
+
+<p>Ces mots furent le signal d'une débandade générale;
+le <i>Beau Monde</i> courut à toutes jambes vers
+la grille, au milieu d'une pluie devenue torrentielle;
+les élégants se bousculaient tellement en
+montant l'escalier qui conduit à la porte d'entrée,
+que plusieurs d'entre eux tombèrent: ils se
+relevèrent furieux, pleins de boue et de sable,
+et se disant des choses désagréables les uns aux
+autres.</p>
+
+<p>Les malheureux finirent par arriver sous les
+arcades, mais dans l'état le plus déplorable qu'on
+puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient
+toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit
+et la colère.</p>
+
+<p>La déroute du <i>Beau Monde</i> attira l'attention de
+plusieurs gamins: ils accoururent en se bousculant
+et firent cercle autour des élégants consternés.</p>
+
+<p class="mid">UN GAMIN.</p>
+
+<p>Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac
+à papier, qué joli spectacle!</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd
+son rouge, il rigole sur son menton...</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a
+du blanc et du noir pêle-mêle. C'est comme pour
+les pies!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></P>
+
+<h5>Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)</h5>
+
+<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p>
+
+<p>C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça
+gratis!</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.</p>
+
+<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p>
+
+<p>M'sieur a ses nerfs?</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à
+toi!</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (<i>Chantant</i>).</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>En avant, marchons,</p>
+<p>Contre ces garçons....</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>Il s'avance vers Jules.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JULES, <i>reculant</i>.</p>
+
+<p>Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler
+Fanfan!</p>
+
+<p class="mid">LA BONNE.</p>
+
+<p>Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.</p>
+
+<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p>
+
+<p>La rue est à tout le monde, d'abord....</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN</p>
+
+<p>Et puis, c'est pas des enfants, ça!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>indignée</i>.</p>
+
+<p>Par exemple!</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder
+ça.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>furieuse</i>.</p>
+
+<p>Ça! l'insolent!</p>
+
+<p class="mid">UN SERGENT DE VILLE, <i>arrivant</i>.</p>
+
+<p>Arrière, les gamins! (<i>les gamins se sauvent en
+criant:</i> «v'là les chiens fous, hou, hou....») Et
+vous, mesdemoiselles et messieurs, veuillez circuler;
+voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez
+aller et venir.</p>
+
+<p>Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns
+d'entre eux barbouillés par leur maquillage
+à moitié enlevé, s'en allèrent piteusement avec
+leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer,
+au détour d'une rue, les implacables gamins qui
+les escortèrent pendant quelques minutes en se
+moquant d'eux et en les huant, tandis que les passants
+riaient à gorge déployée, et des lazzis des
+gamins et des mines ridicules du <i>beau monde</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p11" id="p11"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH</h4>
+
+<p>Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth
+le billet suivant:</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Chère amie,</p>
+
+<p>Grand'mère me charge de demander à M. et à
+Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez
+elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures;
+mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,
+devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère:
+en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma
+bonne Irène, de toute mon âme.</p>
+
+<p>Ton amie dévouée,</p>
+
+<p>ÉLISABETH DE KERMADIO.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous
+deux se hâtèrent de porter à leur mère la gentille
+lettre d'Élisabeth, et lui demander de vouloir
+bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez
+Mme de Gursé, la grand'mère des petits de Kermadio
+et de Marsy.</p>
+
+<p>Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène,
+après avoir remercié sa mère, écrivit à Élisabeth
+pour lui dire qu'elle pouvait compter sur eux.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort
+affairés, se rendirent ensemble chez Mme de Gursé,
+pour préparer leurs fameuses charades; ils se retirèrent
+dans le petit salon, afin d'y chercher les
+<i>mots</i> pour le soir.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver
+une bonne charade, car je vous déclare que je me
+sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la
+queue d'une, pour ma part!</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le
+sommes déjà bien assez sans ça! (<i>Il réfléchit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Le difficile est de trouver des charades dont les
+mots soient simples, aisés à jouer et amusants
+pour tout le monde. (<i>Elle réfléchit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Je crois que... non, ce serait mauvais!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop
+long à jouer....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+<h5>Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)</h5>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>Tiens! si nous prenions... bah! que je suis
+étourdie; cela n'irait jamais!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs
+seront contents, ce soir, si nous allons de
+ce train-là.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos
+mots, notre théâtre, nos costumes!...</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE.</p>
+
+<p>Heureusement que maman et ma tante de Kermadio
+vont venir bientôt nous aider!</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive
+tout de suite après, à ce que dit Armand.</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE.</p>
+
+<p>J'en sais un! j'en sais un superbe....</p>
+
+<p class="mid">TOUS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est? dis vite!</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE, <i>triomphante</i>.</p>
+
+<p><i>Mésange!</i> C'est ça, un joli mot?</p>
+
+<p class="mid">JEANNE, <i>réfléchissant</i>.</p>
+
+<p>Il n'est pas facile.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Il est même impossible!</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Parce que <i>ange</i> serait très-bien, <i>mésange</i>, aussi;
+mais le premier mot <i>més</i>, comment nous en
+tirer?</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE.</p>
+
+<p>La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours
+<i>maiz</i>, <i>maiz</i>, parce qu'il sera embarrassé.</p>
+
+<p>(<i>Les enfants rient.</i>)</p>
+
+<p>François commençait à devenir très-rouge
+quand les mamans et Mlle Heiger entrèrent. Les
+pauvres acteurs leur demandèrent du secours.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p>
+
+<p>Voyons! courage. Cherchez un mot simple et
+qui ne demande qu'un jeu facile: <i>talent</i>, <i>tailleur</i>,
+que sais-je, moi!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p><i>Balai, piqueur....</i></p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Non, <i>piqûre</i>, ce sera mieux! Merci, ma tante,
+merci, maman.</p>
+
+<p class="mid">TOUS.</p>
+
+<p>C'est ça! <i>piqûre</i>, ce sera très-bien.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES, <i>affairé</i>.</p>
+
+<p><i>Pique-hure.</i> Voilà comment nous devons jouer
+cela.</p>
+
+<p>Il y aura une brouille entre deux vieilles portières,
+pour le premier mot; pour le second, on
+servira, à un déjeuner de gourmands, une hure
+de sanglier en carton, comme plat du milieu:
+vous jugez du désappointement général.</p>
+
+<p>Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par
+un serpent et sauvé par Paul d'Aubert<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, <i>les Vacances.</i></blockquote>
+
+<p class="mid">TOUS.</p>
+
+<p>Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p>
+
+<p>Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera
+charmante à jouer.</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Et la seconde charade? cherchons-la, puisque
+voilà la première trouvée.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p><i>Charité</i> serait très-bien et très-joli à jouer.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MARSY.</p>
+
+<p>En effet, c'est simple et facile à jouer.</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Oui, oui; c'est ça! <i>chat</i>, l'aventure de ma vieille
+cousine avec le charretier; <i>riz</i>, un dîner de poltrons
+effrayés du choléra, et <i>thé</i>, un thé comme
+celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre
+jour.</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Bravo! c'est parfait.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Maintenant il faut s'occuper de distribuer les
+rôles à chacun, d'arranger les costumes et les
+décors.</p>
+
+<p>Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs
+mots, se mirent à tout organiser. Lorsque les
+rôles durent être distribués, Jeanne déclara malignement
+qu'elle donnait à Paul le soin de représenter
+la hure de sanglier.</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper
+en acceptant; je jouerai si bien mon
+rôle que je donnerai des fous rires à tout le
+monde.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat;
+il sera si intéressant!</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>se rebiffant</i>.</p>
+
+<p>Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours
+dans les bêtes comme ça! l'année dernière,
+c'était la même histoire....</p>
+
+<p class="mid">JEANNE, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire
+le gros dos!</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>décidé</i>.</p>
+
+<p>J'accepte, et je te ferai des <i>phout... phout...</i> si
+terribles, que tu ne seras pas contente de m'avoir
+offert le rôle!</p>
+
+<p>Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit
+de tout organiser, à la satisfaction générale.</p>
+
+<p>Le soir venu, la famille de Morville arriva et
+fut reçue à merveille par l'excellente grand'mère
+d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien étaient
+fort impatients de savoir comment les petits acteurs
+se tireraient de leurs rôles.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti
+en salle de spectacle, on leva le rideau et la première
+charade commença.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p12" id="p12"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>PREMIÈRE CHARADE.</h4>
+
+<p class="mid">PIQUE.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+PERSONNAGES.<br>
+<br>
+Mme Petit-Colin, portière<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2">2</a><br>
+Mme Gros-Colin, portière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3">3</a><br>
+M. Conciliant, voisin<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4">4</a><br>
+Mimi, fils de Mme Petit-Colin<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5">5</a><br>
+Titi, fils de Mme Gros-Colin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6">6</a><br>
+Marinette, fille de M. Conciliant<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7">7</a><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ACTEURS.<br>
+<br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="mid"> Le théâtre représente une loge de concierge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes
+couleurs, collier d'énormes boules.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle
+vert, doigts couverts de bagues.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate très-empesée,
+lunettes bleues, grand chapeau gris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et
+beaucoup trop empanachée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que
+celle de Mimi, aussi ridiculement ornée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Simple et gentil costume de fantaisie.</blockquote>
+
+<p class="mid">SCÈNE I.</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, MIMI.</p><br>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi,
+car je ne serais pas étonnée de recevoir des
+visites, aujourd'hui!</p>
+
+<p class="mid">MIMI, <i>bâillant</i>.</p>
+
+<p>Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin
+qui aime tant à jouer de la langue; elle ne peut
+pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de
+porte en porte cancaner et assommer tous les
+voisins. (<i>Voyant entrer Mme Colin.</i>) Ah! bonjour,
+ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc
+aimable de venir comme ça voir les amis!</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE II.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas passer devant votre porte
+sans entrer, madame Petit-Colin! Titi, dis bonjour
+à ton cher Mimi.</p>
+
+<p class="mid">TITI, <i>grognant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, toi!</p>
+
+<p class="mid">MIMI, rechigné.</p>
+
+<p>Bonjour, toi!</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Allez jouer, mes petits amours.</p>
+
+<p>(<i>Les enfants vont dans un coin et restent immobiles,
+causant à peine et se tirant la langue de temps en
+temps.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p>
+
+<p>Une chose qui m'a toujours étonnée et que je
+venais vous demander aujourd'hui, ma voisine,
+c'est pourquoi que vous vous appelez Colin comme
+moi?</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>La même chose m'étonnait aussi!</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p>
+
+<p>Pourquoi ça, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>avec fierté</i>.</p>
+
+<p>Parce que nous sommes les seuls qui devons
+porter le nom de Colin.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Je dis la même chose: c'est à nous seuls que
+revient cet honorable nom....</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes
+les seuls vrais Colin!</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>très-vivement</i>.</p>
+
+<p>Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y
+a que nous.</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Ceci est fort. Lisez ces papiers.</p>
+
+<p>(<i>Elle lui donne une liasse de cahiers.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p>
+
+<p>Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.</p>
+
+<p>(<i>Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux
+femmes lisent tout bas, en gesticulant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MIMI.</p>
+
+<p>Je te dis moi, que je tire la langue plus vite
+que toi!</p>
+
+<p class="mid">TITI.</p>
+
+<p>Pas vrai, c'est moi!</p>
+
+<p class="mid">MIMI, <i>tirant la langue</i>.</p>
+
+<p>Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien
+ça?</p>
+
+<p class="mid">TITI, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....</p>
+
+<p class="mid">MIMI.</p>
+
+<p>Comptons combien de fois nous la tirerons
+chacun dans une minute, veux-tu?</p>
+
+<p class="mid">TITI.</p>
+
+<p>Veux bien.</p>
+
+<p>(<i>Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite
+qu'ils peuvent en se faisant d'atroces grimaces.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>jetant les papiers</i>.</p>
+
+<p>C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin,
+c'est nous!</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de <i>vérédiques</i>!</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une
+branche de Colin, c'est nous....</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>furieuse</i>.</p>
+
+<p>Une branche, une <i>souche</i> morte, vous voulez dire!</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>exaspérée</i>.</p>
+
+<p>Madame!...</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Madame!...</p>
+<br>
+
+<p class="mid">SCÈNE III.</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc,
+mes chères dames?</p>
+
+<p class="mid">MARINETTE, <i>avec reproche</i>.</p>
+
+<p>Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous
+la langue comme ça?</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN, <i>embarrassée</i>.</p>
+
+<p>Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant,
+à cause de nos noms.</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Oui, parce que chacune de nous soutenait que
+son nom n'appartenait qu'à elle seule, et que les
+autres étaient de faux Colin.</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p>
+
+<p>Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?</p>
+
+<p class="mid">LES DEUX PORTIÈRES, <i>indignées</i>.</p>
+
+<p>Comment, que cela?</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p>
+
+<p>Certainement, car je puis vous mettre d'accord;
+connaissant vos deux familles depuis longtemps,
+je suis au courant de toutes vos affaires.</p>
+
+<p class="mid">LES DEUX FEMMES.</p>
+
+<p>Eh bien! qui est la vraie Colin?</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p>
+
+<p>Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement
+l'une est de la branche des Colin-Maillard,
+et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN, <i>rassurée</i>.</p>
+
+<p>Vous êtes sûr?</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT, <i>gravement</i>.</p>
+
+<p>Très-sûr!</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p>
+
+<p>Mais alors, nous sommes parentes?</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR CONCILIANT.</p>
+
+<p>Certainement!</p>
+
+<p class="mid">MADAME PETIT-COLIN.</p>
+
+<p>Et moi qui l'ignorais....</p>
+
+<p class="mid">MADAME GROS-COLIN.</p>
+
+<p>Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous,
+ma cousine, et vivons en paix.</p>
+
+<p>(<i>Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre.
+Monsieur Conciliant se frotte les mains en riant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MARINETTE.</p>
+
+<p>Voyez, mes amis, le bon exemple que vous
+donnent vos mamans. Soyez gentils et embrassez-vous
+aussi!</p>
+
+<p class="mid">MIMI.</p>
+
+<p>Elle a raison. Veux-tu, Titi?</p>
+
+<p class="mid">TITI.</p>
+
+<p>Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça
+nous rendrait bien laids!</p>
+
+<p class="mid">MARINETTE.</p>
+
+<p>Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte
+Vierge!</p>
+
+<p>(<i>Les enfants s'embrassent. La toile tombe.</i>)</p>
+
+<p class="mid">HURE.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+PERSONNAGES.<br><br>
+Mme Harpagon<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8">8</a><br>
+Jocrisset, domestique et cuisinier<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9">9</a><br>
+M. Gourmet<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10">10</a><br>
+Mme Gourmet<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11">11</a><br>
+Mlle Gourmet<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12">12</a><br>
+Une hure de sanglier en carton<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13">13</a><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ACTEURS.<br><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"> Le théâtre représente une salle à manger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de
+satin jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses
+tachés; un soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché
+d'encre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte, pantalon
+vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans
+visière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Toilette élégante, mais tachée de graisse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de
+taches de graisse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Comme ses parents, élégante et couverte de taches.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert
+d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de
+plumes, ne laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des
+morceaux de mie de pain taillés en pointe, attachés à la gaze,
+simulent les défenses); oreilles postiches en queue de lapin: le
+sanglier doit faire des yeux terribles, pour compléter l'effet.</blockquote>
+
+<p class="mid">SCÈNE I.</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, JOCRISSET.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p>
+
+<p>Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces
+assommants Gourmet, encore! Ils vont dévorer,
+j'en suis sûre.... Jocrisset!</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET, <i>s'avançant</i>.</p>
+
+<p>Madame me réclame?</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p>
+
+<p>Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>Quoi donc, madame?</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>impatientée</i>.</p>
+
+<p>Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite
+et peu. Emporte les plats et n'offre que le moins
+possible.</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai
+les plats que je servirai. C'est-à-dire non... je
+servirai les plats que j'offrirai....</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p>
+
+<p>Mais non! mais non! c'est le contraire!</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>C'est égal, madame, j'ai compris, et madame
+peut être sûre que....</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE II.</p>
+
+<p class="mid">LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME GOURMET.</p>
+
+<p>Bonjour, chère madame, nous sommes exacts
+j'espère!</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET.</p>
+
+<p>Et mourant de faim....</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Aïe! (<i>Haut.</i>) Soyez les bienvenus! Vous voyez que
+je vous attendais, quasi à table. Asseyons-nous
+vite et réparons le temps perdu. (<i>On s'assied: Jocrisset
+sert.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET, <i>très-vite</i>.</p>
+
+<p>Madame ne veut pas de côtelettes? (<i>Il passe sans
+attendre la réponse; il fait la même chose pour chaque
+convive: personne ne mange. Mme Harpagon est radieuse,
+les Gourmet, consternés.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, enchantée.</p>
+
+<p>Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers
+le poulet.</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>La couveuse morte? Oui, madame, tout de
+suite.</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Horreur! Anastasie, as-tu entendu?</p>
+
+<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Que trop, hélas!</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai
+trop faim!</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET.</p>
+
+<p>Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie,
+si tu aimes ton père.</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Jocrisset, ne sers que la carcasse! (<i>Jocrisset se
+trompe et offre les bons morceaux. La petite Gourmet
+prend tout. Mme Harpagon s'agita avec douleur.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON.</p>
+
+<p>Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Oh! bonheur, nous allons manger....</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous
+sommes perdus! (<i>Jocrisset découvre la hure qui est
+sur la table.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET, <i>haut</i>.</p>
+
+<p>Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera
+de le découper. J'ai un talent tout particulier
+pour cela. (<i>Il attire le plat vers lui.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>très-agitée</i>.</p>
+
+<p>Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter
+le plat et vous évitera cette peine.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>embarrassée</i>.</p>
+
+<p>Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait
+préférable....</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET.</p>
+
+<p>Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas...
+eh bien! eh bien! Oh! grand Dieu! c'est du carton!</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET.</p>
+
+<p>Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y
+avait que la couveuse!</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>balbutiant</i>.</p>
+
+<p>Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu...
+sont pour la montre souvent... pour orner....</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>En voilà assez! nous vous saluons, madame, et
+nous allons chercher ailleurs de quoi manger.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GOURMET, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil
+(pas en carton!) que nous allons manger à nous
+seuls, sans inviter personne!</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>désolée</i>.</p>
+
+<p>Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter
+les côtelettes, et il y a encore des pommes de terre,
+n'est-ce pas, Jocrisset?</p>
+
+<p class="mid">JOCRISSET.</p>
+
+<p>Les pommes de terre germées? Certainement,
+madame.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE GOURMET.</p>
+
+<p>Ça doit être bon!</p>
+
+<p class="mid">M. GOURMET.</p>
+
+<p>Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.</p>
+
+<p>(<i>Ils sortent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME HARPAGON, <i>désolée</i>.</p>
+
+<p>Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (<i>Elle
+montre le poing à la hure qui lui fait des yeux terribles.
+La toile tombe.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PIQURE.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Personnages.<br><br>
+Comte de Rosbourg<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14">14</a><br>
+Paul d'Aubert<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15">15</a><br>
+Première sauvage<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16">16</a><br>
+Deuxième sauvage<br>
+Troisième sauvage<br>
+Quatrième sauvage<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Acteurs.<br><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="mid">Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par<br>
+ une grosse planche de sapin.
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible.
+Grande barbe, longs cheveux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Habits comme ceux de M. de Rosbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes,
+guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches,
+couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.</blockquote>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>seul, se promenant</i>.</p>
+
+<p>Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle
+dans cette île, loin de ma chère femme, de ma
+chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon
+Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque....
+(<i>Il s'assied, accablé, sur une pierre.</i>) Ah!... (<i>Il se lève.</i>)
+je viens d'être piqué! Ciel! un serpent à sonnettes,
+et je suis seul, loin du village.... (<i>Il essaye vainement
+de marcher.</i>) Je suis perdu! ma femme, ma
+chère fille, adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi!
+(<i>Il retombe assis sur un rocher et prie.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>accourant.</i></p>
+
+<p>Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que
+vous êtes pâle!</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>d'une voix faible</i>.</p>
+
+<p>Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a
+piqué.... Je me sens mal.... (<i>Il s'évanouit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>avec désespoir</i>.</p>
+
+<p>O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne
+ici pour le secourir. A moi! à moi! il va
+mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle
+idée! (<i>Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la
+plaie.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>ouvrant les yeux</i>.</p>
+
+<p>Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel!
+Paul, que fais-tu? (<i>Il veut l'empêcher de continuer.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>se débattant</i>.</p>
+
+<p>Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de
+m'empêcher d'agir. Je veux que vous viviez, je
+veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la vie!</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p>
+
+<p>Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes
+forces s'épuisent! (<i>Il retombé évanoui. Paul profite
+de cette faiblesse pour achever de sucer la plaie.</i>)</p>
+
+<p class="mid">UNE PREMIÈRE SAUVAGE, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>Quoi arriver ici? On criait!</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>se relevant</i>.</p>
+
+<p>Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes
+il y a plus d'une heure.</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME SAUVAGE.</p>
+
+<p>Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors
+de danger.</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>revenant à lui</i>.</p>
+
+<p>Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses....
+Tu m'as sauvé! (<i>Il se lève.</i>) Je le sens, tout le venin
+de ma blessure est parti. Mon Dieu! il a peut-être
+passé dans tes veines, cher et excellent enfant!</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>d'une voix éteinte</i>.</p>
+
+<p>Non, mon père, ne craignez rien pour moi;
+mais ces émotions m'ont brisé... je ne puis....
+(<i>Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. DE. ROSBOURG, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Mon fils, mon enfant! reviens à toi!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+<h5>Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)</h5>
+
+<p class="mid">PREMIÈRE SAUVAGE.</p>
+
+<p>Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons
+remèdes.</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SAUVAGE, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir
+lui. (<i>Elle lui fait respirer un jus d'herbe.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PAUL, <i>ouvrant les yeux</i>.</p>
+
+<p>Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies,
+merci de vos bons soins.</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p>
+
+<p>Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui
+me désolais de notre infortune! Je vois qu'aimé
+par un coeur comme le tien, je ne puis être vraiment
+malheureux!</p>
+
+<p class="mid">QUATRIÈME SAUVAGE, <i>arrivant</i>.</p>
+
+<p>Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau
+comme le tien. Il vient vite vers terre.</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG.</p>
+
+<p>Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un
+vaisseau.... C'est la France! c'est la famille....</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Cher père, vous allez être heureux?</p>
+
+<p class="mid">M. DE ROSBOURG, <i>avec tendresse</i>.</p>
+
+<p>Oui, mais jamais sans toi! (<i>La toile tombe.</i>)</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p13" id="p13"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>SECONDE CHARADE.</h4>
+
+<p class="mid">CHAT.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Personnages.<br><br>
+Mme Dur-à-Cuir<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17">17</a><br>
+Sacripant, charretier<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18">18</a><br>
+Diablotin, gamin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19">19</a><br>
+Mme Cancanier, portière<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20">20</a><br>
+M. Cancanier, portier, son mari<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21">21</a><br>
+Un Chat<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22">22</a><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Acteurs.<br><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p class="mid"> La scène représente une rue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris ébouriffés;
+robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie
+à la main.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches,
+queue démesurément longue.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">SCÈNE I.</p>
+
+<p>(<i>On entend miauler lamentablement dans la coulisse.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque
+misérable qui tourmente une pauvre bête
+sans défense... (<i>Elle agite son parapluie.</i>) Que vois-je!
+(<i>Elle regarde dans la coulisse.</i>) Un charretier
+fouette un angora.... L'infâme! et la victime,
+grimpée à moitié sur une voiture, ne peut ni descendre
+ni monter! Horrible spectacle!... Je vole
+au secours du malheur! (<i>Elle s'élance dans la
+coulisse, son parapluie levé. On entend de grands
+cris.</i>)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">SCÈNE II.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT,
+<i>entrent en désordre</i>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">SACRIPANT.</p>
+
+<p>Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la
+fin, ma bonne femme! On ne peut donc pas s'amuser
+un brin sans être maltraité?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p>
+
+<p>Gredin! tu appelles <i>s'amuser</i>, tourmenter, torturer
+un malheureux animal! (<i>Elle lui montre le
+poing.</i>) Touches-y, maintenant que je l'ai pris sous
+ma protection....</p>
+
+<p class="mid">LE CHAT.</p>
+
+<p>Miaou, miaou.</p>
+
+<p class="mid">DIABLOTIN, <i>déclamant</i>.</p>
+
+<p>Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!</p>
+
+<p class="mid">SACRIPANT.</p>
+
+<p>Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en
+ferais voir de toutes les couleurs, à vot' protégé!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR, <i>le parapluie levé</i>.</p>
+
+<p>Approche, si tu l'oses!</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE III.</p>
+
+<p class="mid">MADAME CANCANIER, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je
+vole à ton secours! (<i>Elle se place près de Mme Dur-à-Cuir,
+la balai en l'air.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. CANCANIER, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée
+dans les bagarres! Attends un peu que je me mette
+dans le parti ennemi pour te donner une leçon.
+(<i>Il se range à côté de Sacripant qui a son fouet en
+l'air.</i>)</p>
+
+<p class="mid">DIABLOTIN, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton
+organe et anime la partie! (<i>Le chat s'élance en
+miaulant et griffe énergiquement les figures de Sacripant
+et de Cancanier.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE CHAT, <i>jurant</i>.</p>
+
+<p>Phout.... Phout.... (<i>vite et griffant</i>) phout, phout-phout....</p>
+
+<p class="mid">SACRIPANT.</p>
+
+<p>Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va!
+Hé! le pharmacien, viens me panser, j'ai le nez
+en compote! (<i>Il jette son fouet et se sauve en courant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">CANCANIER.</p>
+
+<p>Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain
+animal.... Dieu! que ça me cuit! Vite, un médecin
+pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (<i>Il s'en
+va en se tenant la tête.</i>)</p>
+
+<p class="mid">DIABLOTIN, <i>chantant</i>.</p>
+
+<p>La victoire est à nous!</p>
+
+<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p>
+
+<p>Et v'là le champ de bataille qui nous reste....</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p>
+
+<p>Avec armes et bagages!</p>
+
+<p class="mid">LE CHAT.</p>
+
+<p>Miaou....</p>
+
+<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p>
+
+<p>Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DUR-A-CUIR.</p>
+
+<p>Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je
+raconterai son trait de bravoure à qui voudra
+l'entendre.</p>
+
+<p class="mid">MADAME CANCANIER.</p>
+
+<p>Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier
+seront rebattues de notre gloire! (<i>Le chat se précipite
+dans les bras de Mme Dur-à-Cuir.</i>)</p>
+
+<p class="mid">DIABLOTIN.</p>
+
+<p>Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...</p>
+
+<p class="mid">(<i>La toile tombe.</i>)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">RIZ.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Personnages.<br><br>
+M. Tremblotant<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23">23</a><br>
+Mme Tremblotant<br>
+Le docteur Tukanmaime<br>
+M. Huileux, apothicaire<br>
+Mme Gémissons, cousine de Tremblotant<br>
+Mlle Azelma Tremblotant<br>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Acteurs.<br><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p class="mid"> La scène représente une salle à manger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Costumes de fantaisie.</blockquote>
+
+<p class="mid">SCÈNE I.</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT,
+MADAME GÉMISSONS, <i>à table</i>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Toujours la même chose, mon ami. Au temps
+de choléra où nous sommes, on ne saurait trop
+manger de cet aliment précieux. (<i>Elle montre une
+terrine.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p>
+
+<p>Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur
+est si vite arrivé! (<i>Elle mange.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Ça bourre joliment de ne manger que de ce...
+légume-là! (<i>Il se frotte l'estomac.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p>
+
+<p>Le fait est que ça ne veut plus passer. (<i>Elle se
+renverse sur sa chaise.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le
+choléra, elle devient toute verte!</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT, <i>bondissant</i>.</p>
+
+<p>Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin....
+Cours chercher un médecin. Tâche d'amener
+le docteur Tukanmaime. (<i>Azelma sort en
+courant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>terrifié</i>.</p>
+
+<p>Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je
+me sens tout drôle.... (<i>Il tombe évanoui sur sa
+chaise.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas!
+(<i>Elle se tord les mains.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour
+le repos de votre âme!</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE II.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR.</p>
+
+<p class="mid">Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne
+aubaine! (<i>Il leur tâte le pouls.</i>)</p>
+
+<p>Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée.
+Très-bien.--Agitation convulsive! Parfait. (<i>Les
+deux malades poussent des cris plaintifs.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT, <i>épouvantée</i>.</p>
+
+<p>Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre
+dans vos paroles!</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma
+bonne dame?</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il
+y a de plus sain en temps de choléra. (<i>Elle montre
+une énorme terrine presque vide.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR.</p>
+
+<p>Quelle quantité chaque malade en a-t-il
+mangé?</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>d'une voix faible</i>.</p>
+
+<p>Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour
+ma part.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et moi, pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément
+le choléra, alors, mais une violentissime indigestion
+cholérique dont nous allons débarrasser les
+patients.</p>
+
+<p>Monsieur Tremblotant, vous allez.... (<i>Il lui
+parle bas à l'oreille</i>) dans votre chambre.</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>joignant les mains</i>.</p>
+
+<p>Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>avec force</i>.</p>
+
+<p>Il le faut! un par livre, c'est la règle!
+Vous, Madame, vous.... (<i>Il lui parle bas</i>) dans la
+chambre de votre cousine.</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS.</p>
+
+<p>Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR, <i>avec autorité</i>.</p>
+
+<p>Madame, ne discutez pas la médecine! (<i>Les malades
+sortent en gémissant chacun de son côté.</i>)</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE III.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes <i>hors les malades</i>, M. HUILEUX, <i>arrivant</i>.</p><br>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec un gros rouleau enveloppé sous le
+bras.</i> (<i>On voit le bout de son instrument dépasser
+le papier.</i>)</p>
+
+<p>Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense
+qu'on doit avoir, grâce à vous, besoin de mon
+ministère?</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR.</p>
+
+<p>Oui, mon cher Huileux, il faut.... (<i>Il lui parle
+bas.</i>) Cinq à Mme Gémissons, cinq à M. Tremblotant,
+et bien en conscience.</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec fierté</i>.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux
+mourir que de faire grâce d'une goutte! (<i>Il entre
+chez Mme Gémissons. Grand silence.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>avec solennité</i> (<i>dans la coulisse</i>).</p>
+
+<p>Un..., deux..., trois....</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS, <i>dans la coulisse</i>.</p>
+
+<p>Assez, assez! Je n'en peux plus!</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>On en peut toujours, madame. Courage!</p>
+
+<p class="mid">MADAME TREMBLOTANT.</p>
+
+<p>La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes
+à entendre.</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX.</p>
+
+<p>Quatre..., cinq! (<i>Il sort de chez Mme Gémissons
+et va chez M. Tremblotant. Grand silence.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>dans la coulisse</i>.</p>
+
+<p>Un..., deux....</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Pas plus! pas plus!</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne
+se plaignait qu'au troisième, et pourtant elle en
+a eu cinq!</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Vous trouvez que ce n'est rien?</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons,
+recommençons! Trois... quatre!...</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Grâce.... Miséricorde!</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Cinq....</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Ah! je suis mort!</p>
+
+<p class="mid">M. HUILEUX, <i>sortant</i>.</p>
+
+<p>Quand vous le serez pour de bon, vous ne le
+direz pas.</p>
+
+<p class="mid">LE DOCTEUR.</p>
+
+<p>C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux,
+courons chez nos autres malades, et sauvons
+l'humanité souffrante. (<i>Ils sortent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME GÉMISSONS <i>paraît</i>, <i>courbée en deux</i>, <i>à la
+porte de sa chambre</i>.</p>
+
+<p>Oh! la, la!</p>
+
+<p class="mid">M. TREMBLOTANT, <i>paraissant de même</i>.</p>
+
+<p>Ah! grand Dieu!</p>
+
+<p><i>Mme Tremblotant et Azelma se désolent</i></p>
+
+<p><i>La toile tombe.</i></p>
+
+<p><img alt="" src="images/013.png"></p>
+<h5>Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)</h5>
+
+<p class="mid">THÉ.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Personnages.<br><br>
+Mme Ouistiti<br>
+M. Ouistiti<br>
+Mme Cornichon, voisine<br>
+M. Gobe-Mouche, voisin<br>
+Grinchu, cuisinier<br>
+Follette, fille de Ouistiti<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Acteurs.<br><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>M. Armand.</i><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>M. Paul.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="mid">(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier;
+M. Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière;
+Mme Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux
+devront tourner leurs pouces sans cesse.)</p>
+
+<p class="mid">La scène représente un salon.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">SCÈNE I.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>cherchant dans un tiroir</i>.</p>
+
+<p>Impossible de retrouver ma recette pour faire
+le <i>thym</i>. Tu es sûr de ne pas l'avoir, Anastase?</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI.</p>
+
+<p>Moi? non, je....</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux
+pas davantage! Ah! Seigneur, qu'allons-nous faire?
+déjà huit heures, et je ne sais comment faire ce
+maudit <i>thym</i>!</p>
+
+<p class="mid">FOLLETTE, <i>sautant</i>.</p>
+
+<p>Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu
+seras bien vexée, maman! han! han!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard
+dans la plaie!</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE II.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Madame, je crois avoir trouvé votre recette,
+quoiqu'elle ne vaille pas grand'chose, à mon avis!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI.</p>
+
+<p>Oui, nous sommes....</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est bon; je ne t'en demande pas davantage.
+Vite. Grinchu, donnez-moi cette recette.</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU.</p>
+
+<p>Je me méfierais à la place de madame, elle a
+été écrite par M. Ricanant, qui aime à plaisanter,
+et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle était
+collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée
+de Mlle Follette en guise de cataplasme, avec du
+jus de réglisse.</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Ciel! que c'est barbouillé! (<i>Tâchant de lire.</i>) Prenez...
+prenez... du... thym... in... in... (<i>S'arrêtant</i>).
+Pas possible de lire ce mot-là!</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>regardant</i>.</p>
+
+<p>Il y a: infectez.</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Oui, je crois que....</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage.
+(<i>Lisant.</i>) Infectez le <i>thym</i>... dans... dans....</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU.</p>
+
+<p>Madame se trompe; il y a avec.</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que
+moi.</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>lisant</i>.</p>
+
+<p>Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux.
+Salez... salez... les tasses et servez avec
+du plâtre dedans.</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs
+vont être recrépis, de cette façon-là; il n'y
+manquera plus que des pierres et de la peinture!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est vrai! nous allons....</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>affairée</i>.</p>
+
+<p>C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage.
+Vous êtes sûr, Grinchu, que vous avez bien
+lu....</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable
+par mon habileté à lire l'imprimé!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce <i>thym</i>; car
+j'entends nos voisins qui arrivent.</p>
+
+<p>(<i>Grinchu sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE III.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Ma chère voisine, bonjour!</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, madame Ouistiti! (<i>Il rit.</i>) Bonjour,
+monsieur Ouistiti. (<i>Il rit.</i>) Bonjour, mademoiselle
+Ouis....</p>
+
+<p class="mid">FOLLETTE, <i>éclatant de rire</i>.</p>
+
+<p>.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans
+que vous me le rappeliez.</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>déconcerté</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement
+vous faire une politesse, mademoiselle Ouis....</p>
+
+<p class="mid">FOLLETTE, <i>saluant</i>.</p>
+
+<p>.... titi.</p>
+
+<p>(<i>Gobe-mouche reste la bouche ouverte.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p>
+
+<p>Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire
+goûter ce fameux <i>tout</i> dont on parle tant!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Vous voulez dire du <i>thym</i>, ma voisine.</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p>
+
+<p>Pardon, du <i>tout</i>. C'est ainsi qu'on appelle cette
+délicieuse tisane anglaise.</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE.</p>
+
+<p>Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait
+du <i>tré</i>, et je pense que c'est son vrai nom.</p>
+
+<p class="mid">LES DEUX DAMES.</p>
+
+<p>Tiens! pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>gravement</i>.</p>
+
+<p>Parce qu'il y a quatre substances qui composent
+ce breuvage.</p>
+
+<p class="mid">SCÈNE IV.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Madame, v'là la soupe.</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>Dites donc le <i>thym</i>, Grinchu!</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON.</p>
+
+<p>Non, le <i>tout</i>.</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE.</p>
+
+<p>Non, le <i>tré</i>.</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>impatienté</i>.</p>
+
+<p>Enfin, v'là la machine, quoi!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI.</p>
+
+<p>Eh bien! il faudrait man....</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.</p>
+
+<p>(<i>Tout le monde s'assied, on sert.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>buvant</i>.</p>
+
+<p>Chère voisine, il manque quelque chose à ce
+<i>tout</i>.</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>agacée</i>.</p>
+
+<p>A ce <i>thym</i>, chère amie?</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>insistant</i>.</p>
+
+<p>Oui, à ce <i>tout</i>. Il y faut mettre un peu de liqueur;
+on dit que ça le <i>bonifie</i> extraordinairement.</p>
+
+<p class="mid">GRINCHU, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile.
+(<i>Haut.</i>) Madame a raison. V'là de l'esprit-de-vin;
+n'y a rien de meilleur pour aromatiser ça!
+(<i>Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la valeur
+d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>faisant des grimaces
+après en avoir goûté</i>.</p>
+
+<p>Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que
+je n'ose prendre toute ma tasse, ne voulant pas
+vous en priver...</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Ce <i>thym</i> est exécrable, je vais le faire boire à ce
+brave homme. (<i>Haut.</i>) Cher Monsieur, n'y mettez
+pas de discrétion. Ajoutez ma tasse à la vôtre, je
+m'en prive en votre faveur!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à
+Madame Cornichon. (<i>Haut.</i>) Ma voisine, je fais
+comme ma...</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI.</p>
+
+<p>C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>ahurie</i>.</p>
+
+<p>Oh! je vais boire... tout ça? (<i>Elle regarde ses
+tasses avec angoisse.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (<i>Il lève
+les yeux au ciel.</i>)</p>
+
+<p><i>Les deux invités boivent en faisant des contorsions.
+Les Ouistiti sont ravis.</i></p>
+
+<p class="mid">MADAME CORNICHON, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Je ne me sens pas bien, permettez que je me
+retire, la tête me tourne!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>l'accompagnant</i>.</p>
+
+<p>Chère voisine, je veux vous reconduire.
+(<i>Dans la coulisse.</i>) Ah! ciel! quelle catastrophe!</p>
+
+<p class="mid">FOLLETTE, <i>regardant</i>.</p>
+
+<p>Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas
+gardé longtemps son <i>tout</i>.</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>chancelant</i>.</p>
+
+<p>Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI, <i>effrayé</i>.</p>
+
+<p>Je ne vous accompagne pas, car je crains des
+accidents.</p>
+
+<p class="mid">M. GOBE-MOUCHE, <i>s'accrochant à lui</i>.</p>
+
+<p>Ne me quittez pas, je suis très-faible! (<i>Ils sortent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI, <i>dans la coulisse</i>.</p>
+
+<p>Ouf! Grinchu, à mon secours!</p>
+
+<p class="mid">MADAME OUISTITI, <i>dans la coulisse</i>.</p>
+
+<p>Follette, à moi!</p>
+
+<p class="mid">M. OUISTITI, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Grinchu!</p>
+
+<p class="mid"><i>La toile tombe.</i></p>
+<br>
+
+<p class="mid">CHARITÉ.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="synopsis-1">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Personnages.<br><br>
+Un pauvre aveugle<br>
+Un pauvre honteux<br>
+Mme Étourneau<br>
+Mme Réfléchie<br>
+Juliette, fille de Mme Réfléchie<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24">24</a><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+Acteurs.<br><br>
+<i>M. Armand.</i>><br>
+<i>M. Jacques.</i><br>
+<i>Mlle Jeanne.</i><br>
+<i>Mlle Élisabeth.</i><br>
+<i>Mlle Françoise.</i><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="mid">La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau,
+Mme Réfléchie et Juliette se promènent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Costumes de fantaisie.
+</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Chère amie, nous voici arrivées au but de notre
+promenade; vous me permettrez bien de donner
+à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce dont
+elle aura envie.</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p>
+
+<p>Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies
+pour cette enfant.</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Soyez tranquille, ma chère. (<i>Elle tire vingt francs
+de sa bourse.</i>) Tiens, Juliette, voilà vingt francs.
+Si tu n'en as pas assez, tu me le diras.</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p>
+
+<p>Chère amie, je ne veux pas que vous donniez
+tout cela à Juliette, c'est beaucoup trop!</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Mais pourtant....</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p>
+
+<p>Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira
+très-grandement.</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.</p>
+
+<p class="mid">JULIETTE.</p>
+
+<p>Merci, madame; je vais acheter un ballon, si
+maman le permet.</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p>
+
+<p>Je le veux bien.</p>
+
+<p>(<i>Elles vont vers une boutique.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les
+aveugles, moi. Tenez, mon brave.</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE.</p>
+
+<p>Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi
+serrer votre main bienfaisante! (<i>Il lui saisit
+le bras.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant.
+Tenez, voilà encore pour vous. (<i>Elle lui donne.</i>)</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>sans la lâcher</i>.</p>
+
+<p>Votre générosité est inépuisable! Comment vous
+dire ce que je ressens?</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance
+m'étoufferait. Je vais vous raconter
+ma lamentable histoire. (<i>Il tousse, crache et se mouche.</i>)
+Vous saurez donc, chère bienfaitrice....</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une
+poigne de fer et il est bavard comme une pie.</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>d'une voix criarde</i>.</p>
+
+<p>Je suis né de parents pauvres.... (<i>Il tousse, crache
+et se mouche.</i>) J'ai quarante-six ans, trois mois
+et deux jours.</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je voudrais bien m'en aller!</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE, de même.</p>
+
+<p>Je ne pesais que deux livres et demie à un mois.
+(<i>Il tousse, crache et se mouche.</i>) J'avais des digestions
+pénibles, je les ai encore, je souffre....</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>impatientée</i>.</p>
+
+<p>Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!</p>
+
+<p class="mid">L'AVEUGLE, <i>la laissant et s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche,
+jamais je ne me plains; si vous croyez que je
+suis reconnaissant de vos aumônes, à présent!
+faut-il recevoir des reproches semblables et penser
+que....</p>
+
+<p>(<i>Sa voix se perd dans l'éloignement.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Pouf! m'en voilà débarrassée. (<i>Elle va vers ses
+amies.</i>) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?</p>
+
+<p class="mid">JULIETTE.</p>
+
+<p>Je crois que je vais prendre ce beau ballon.</p>
+
+<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>approchant</i>.</p>
+
+<p>Vous avez perdu quelque chose, madame. (<i>Il
+remet à Mme Étourneau son porte-monnaie.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Mille remercîments, mon ami: pourrais-je
+vous offrir ceci comme récompense de ce service?
+(<i>Elle veut lui donner de l'argent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>refusant</i>.</p>
+
+<p>Madame, je n'ai fait que mon devoir.</p>
+
+<p class="mid">JULIETTE, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir.
+Il doit être très-pauvre et très-fier.</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a
+pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un
+banc.</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>allant au pauvre</i>.</p>
+
+<p>Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans
+crainte: un honnête homme doit être fier de supporter
+noblement la pauvreté.</p>
+
+<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX, <i>d'une voix faible</i>.</p>
+
+<p>C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer
+que la faim me dévore....</p>
+
+<p class="mid">JULIETTE.</p>
+
+<p>Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur
+que je n'y aie pas encore touché!</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>agitée</i>.</p>
+
+<p>Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi
+qui le croyais à son aise! Je cours chercher un
+rosbif.</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Cru?</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU, <i>agitée</i>.</p>
+
+<p>Non, cuit; sera-ce bien?</p>
+
+<p class="mid">MADAME RÉFLÉCHIE.</p>
+
+<p>Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir
+un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen
+de le placer honorablement pour le tirer de sa
+misère.</p>
+
+<p class="mid">LE PAUVRE HONTEUX.</p>
+
+<p>Ah! madame, que de reconnaissance!</p>
+
+<p class="mid">MADAME ÉTOURNEAU.</p>
+
+<p>Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi.
+Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande
+charité est de tirer les pauvres de leur misère.
+Je m'en souviendrai, je vous le promets!</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p14" id="p14"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.</h4>
+
+<p>Des applaudissements accueillirent ces dernières
+paroles: les petits acteurs furent tendrement embrassés
+par leurs parents, surtout par Irène et
+Julien, attendris et charmés.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable
+à tes brillantes réunions. Ces plaisirs simples
+sont innocents et nous laissent de paisibles
+et doux souvenirs.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai
+de cette soirée avec une joie sans mélange.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE GURSÉ.</p>
+
+<p>Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis
+dans la salle à manger! Allez-y avec vos amis et
+faites-leurs les honneurs de mon petit chez moi.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.</p>
+
+<p>On finit gaiement cette douce soirée de famille
+et les petits de Morville se retirèrent, s'avouant à
+eux-mêmes qu'ils s'étaient extrêmement amusés
+chez Mme de Gursé.</p>
+
+<p>Le lendemain était le jour de réception de Mme de
+Morville: Irène devait y assister pour faire les
+honneurs du salon à ses élégantes amies qui accompagnaient
+déjà leurs mères en visite. Elle en
+était contrariée, les bonnes impressions que lui
+avait faites sa soirée de la veille étant encore toutes
+fraîches. Elle faisait donc assez triste mine
+quand sa mère lui remit une toilette du matin
+très-élégante pour sa chère poupée. Ce présent lui
+fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans
+des pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla
+avec soin après avoir paré <i>sa fille</i>.</p>
+
+<p>Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses;
+Noémi, Constance, Herminie et quelques
+autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt
+dans le boudoir, devenu le salon de réception
+d'Irène, un cercle imposant de petites filles, plus
+richement habillées les unes que les autres. Irène
+s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et
+vain.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>rougissant</i>.</p>
+
+<p>Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère
+d'Élisabeth.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec dédain</i>.</p>
+
+<p>De cette petite si mal mise? Comment, ma
+chère, vous fréquentez encore cette enfant? Quel
+tort vous vous ferez!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>sèchement</i>.</p>
+
+<p>Le tort de descendre au-dessous de votre position:
+les habitudes de cette Élisabeth ne cadrent
+pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre
+chic.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais
+pas.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p><i>Chic</i> veut dire bon genre. On dit beaucoup ce
+mot-là chez maman; chez la princesse de Tréville
+on en dit encore bien d'autres!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>résolûment</i>.</p>
+
+<p>Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive:
+bonjour, Lionnette, vous voilà avec votre
+nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Permettez que je vous la présente officiellement,
+mesdemoiselles. Chère Irène, chère Noémi,
+mademoiselle Constance, chère Herminie, mesdemoiselles,
+j'ai l'honneur de vous présenter ma
+fille Cocodette. Elle réclame votre amitié.</p>
+
+<p>«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en
+choeur les petites en embrassant la poupée.</p>
+
+<p>Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs
+filles l'une à l'autre: celle d'Irène qui portait le
+nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut rebaptisée
+de celui de Gladiatrice, en l'honneur du
+célèbre cheval de course du comte de Lagrange.
+Il fut convenu que les fêtes du baptême auraient
+lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait
+être le parrain, et Noémi, la marraine.</p>
+
+<p>Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement
+aux Tuileries, suivis d'un garçon
+confiseur qui portait un grand panier. Tous les
+enfants accueillirent avec enthousiasme les petits
+de Morville, et leur joie fut extrême quand Julien
+découvrit aux yeux de l'assemblée une multitude
+de jolies petites boîtes de dragées et de fruits
+confits, vraies miniatures de boîtes de baptême.
+Il pria galamment Noémi de vouloir bien, en sa
+qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes,
+et la distribution se fit au milieu d'une joie générale.</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON.</p>
+
+<p>Voici la note, monsieur: je désire régler le
+compte tout de suite, si vous voulez bien.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>à voix basse avec embarras</i>.</p>
+
+<p>Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié
+ma bourse: apportez-moi, je vous en prie, la note
+chez moi, rue....</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON.</p>
+
+<p>C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé
+au magasin de ne pas livrer sans être payé sur-le-champ:
+je vais rentrer et il me faut mon
+argent.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>troublé</i>.</p>
+
+<p>C'est que je comptais payer seulement en rentrant.
+Je suis désolé....</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>s'approchant</i>.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout
+de suite, et je n'ai pas d'argent! en as-tu, toi?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>désolé</i>.</p>
+
+<p>Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais
+sur toi pour acquitter cette maudite note. Je
+n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
+est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman
+aussi! Quelle affaire!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais
+emprunter à Noémi. Elle a toujours beaucoup d'argent
+dans sa bourse. Elle va nous tirer d'affaire.
+(<i>Elle s'éloigne en courant.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON, <i>froidement</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur, et la note?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Tout à l'heure.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Paye donc, Julien.</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>Une pareille bagatelle!</p>
+
+<p class="mid">VERVINS.</p>
+
+<p>Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux
+de te voir si à court!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Attendez... je vais....</p>
+
+<p>(<i>Il frappe du pied; ses camarades ricanent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa
+bourse en venant. Herminie dit qu'elle ne prête
+jamais rien, et Constance m'a répondu en ricanant
+que charité bien ordonnée commence par soi-même.
+Que faire?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+<h5>Monsieur, finissons-en? (Page 187.)</h5>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>arrivant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient
+de me remettre de votre part deux jolies boîtes: je
+vous remercie d'avoir songé à moi.</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON, <i>impatienté</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, finissons-en, je suis pressé.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>surpris</i>.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés,
+chagrins même! Élisabeth, arrive donc,
+j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>s'approchant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, chers amis, merci de....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>précipitamment</i>.</p>
+
+<p>Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que
+nos amis sont dans l'embarras!</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON.</p>
+
+<p>Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant
+revenir chez mon patron sans les vingt-six francs
+qui me sont dus.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Attendez un instant. (<i>Il parle bas avec Élisabeth.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>au garçon</i>.</p>
+
+<p>Où est votre note?</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON.</p>
+
+<p>La voici, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre
+argent, (<i>Élisabeth et Armand paient le garçon.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE GARÇON.</p>
+
+<p>Merci, monsieur.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits,
+s'étaient jetés dans les bras de leurs vrais,
+de leurs excellents amis. Il les remerciaient
+avec attendrissement du service qu'ils venaient de
+leur rendre avec tant de délicatesse et de générosité.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer,
+maintenant. Tenez, voilà les élégants qui organisent...
+eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
+organiser une partie de cache-cache! enfoncés,
+les règlements du club <i>le Beau Monde</i>!</p>
+
+<p>Les quatre enfants allèrent prendre leur part
+du jeu et les élégants s'étaient humanisés au
+point de bien accueillir les petits de Kermadio.</p>
+
+<p>La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible
+d'Armand et d'Élisabeth.</p>
+
+<p>Le soir même, les petits de Kermadio reçurent
+l'argent qu'ils avaient prêté à leurs amis,
+avec deux charmants porte-monnaie en ivoire
+sculpté. Un petit billet de Julien accompagnait
+cet envoi.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à
+papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous
+embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore
+et toujours merci!</p>
+
+<p>Ton ami reconnaissant,</p>
+
+<p>Julien de Morville.»</p>
+</blockquote>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco06.png"></p>
+<a name="p15" id="p15"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>LA MALADIE D'ÉLISABETH.</h4>
+
+<p>«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de
+Kermadio à sa fille, au moment où celle-ci s'apprêtait
+à se rendre aux Tuileries avec son frère:
+tu es pâle, tu as mauvaise mine.</p>
+
+<p>--Je ne me sens pas bien, en effet, maman,
+répondit Élisabeth, j'ai un malaise général, et je ne
+serais pas étonnée d'avoir un petit accès de fièvre;
+c'est probablement un peu de rhume.»</p>
+
+<p>Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement
+le visage de sa fille, lui tâta le pouls et
+reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre,
+mais une très-forte fièvre. Justement alarmée,
+elle envoya chercher à la hâte le docteur Trébaut,
+l'excellent médecin de la famille. Elle voulait faire
+faire à Armand sa promenade accoutumée, mais
+le petit garçon était aussi tourmenté que sa mère
+de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de Kermadio
+qu'il resterait près de sa soeur.</p>
+
+<p>Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit
+tout de suite chez la petite fille les germes d'une
+grave maladie, et son visage s'assombrit.</p>
+
+<p>«C'est la scarlatine qui commence, madame,
+dit-il. Monsieur Armand ne doit pas s'approcher
+de sa soeur, ni même rester dans la même chambre
+qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis
+que votre fils demeurera près de son père.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre
+Élisabeth! ne plus te voir, justement quand tu es
+malade et que tu vas être toute seule!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu
+d'attrister ta soeur, donne-lui l'exemple de la fermeté:
+prions bien le bon Dieu qu'il la guérisse
+vite, cela vaudra mieux que de se désoler.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Armand, console grand'mère; je te confie aussi
+la mère Préval, ma paralytique: dis-lui pourquoi
+je ne vais pas la voir; soigne-la à ma place, je
+t'en prie.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la
+dorloterai bien, va! tu la retrouveras en bon état!</p>
+
+<p>Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher
+de rire du ton lamentable avec lequel le
+pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit
+sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla
+tristement chez son père, qui venait de rentrer et
+lui annonça la maladie qui frappait la petite fille.
+M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais
+le docteur l'empêcha résolûment d'entrer.</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher
+monsieur, lui dit-il, sans courir un danger sérieux
+et en faire courir un aussi sérieux à M. Armand,
+car aucun de vous n'a encore été atteint
+de la scarlatine; Mme de Kermadio, l'ayant eue,
+peut au contraire soigner impunément sa fille;
+on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»</p>
+
+<p>La tristesse régnait donc dans cette maison, la
+veille encore si gaie: on suivait scrupuleusement
+les prescriptions du docteur, et le silence était religieusement
+gardé, pour ne pas fatiguer la tête
+de la pauvre malade. Cela était d'autant plus facile,
+qu'Élisabeth était l'âme de la maison, et l'animation,
+la gaieté bruyante d'Armand avaient
+disparu depuis qu'il savait sa soeur sérieusement
+malade. Le pauvre enfant refusait de sortir et se
+contentait de jouer dans le petit jardin de l'hôtel,
+afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles
+de sa chère Élisabeth: en outre, il lui préparait
+des surprises et jardinait avec ardeur pour
+qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille
+des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.</p>
+
+<p>Il eut tout le temps de préparer ses surprises,
+car la maladie d'Élisabeth fut longue et dangereuse:
+mais cette charmante nature était digne
+de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta
+ses souffrances avec un courage de vraie chrétienne.
+Sa patience, sa douceur attendrissaient
+profondément Mme de Kermadio, sa bonne et
+Mlle Heiger: cette dernière ayant eu la même
+maladie, pouvait soigner et soignait avec bonheur
+son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse
+maladie, jamais Élisabeth ne se montra égoïste:
+elle s'oubliait, au contraire, pour ne songer qu'aux
+autres et leur témoigner de la façon la plus tendre,
+la plus charmante, sa reconnaissance pour
+l'affection et les bons soins dont elle était entourée.</p>
+
+<p>Chaque jour, Armand se donnait la consolation
+de lui dire un petit bonjour par le trou de la serrure,
+et bien souvent il lui criait:</p>
+
+<p>«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.</p>
+
+<p>«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse
+un peu.--Mon ivrogne se conduit toujours très-bien.--Guéris-toi
+vite, ma petite Élisabeth, pour
+que nous puissions aller les voir ensemble!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+<h5>La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)</h5>
+
+<p>Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente,
+put voir et embrasser son père, son
+cher Armand et toute sa famille, surtout son
+excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans
+la maison, redevenue aussi joyeuse, aussi bruyante
+qu'elle était grave et triste pendant la maladie de
+la bonne et charmante petite fille.</p>
+
+<p>Les premiers instants d'effusion passés, les enfants
+se mirent à jouer dans la chambre d'étude,
+convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.</p>
+
+<p>Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements
+fatigants cessèrent vite, et l'on s'assit pour
+causer.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est
+que pendant toute la maladie de ma chère Élisabeth,
+pas une fois Irène et Julien ne sont venus
+s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même
+fait demander. C'est mal et ingrat!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne
+savent probablement pas que j'ai été malade.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins
+aux Tuileries; d'ailleurs, pourquoi ne pas venir
+nous voir?</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Doucement donc, Armand, tu parles comme une
+corneille qui abat des noix: si Irène et Julien ne
+sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les
+pieds aux Tuileries depuis le jour des charades.
+Tu vois qu'ils ne peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth;
+j'ajoute que l'on dit aux Tuileries M. et
+Mme de Morville dans une très-triste position; ils
+ont, paraît-il, vendu Morville, leur hôtel et même
+tout leur mobilier; enfin, on ne sait ce qu'ils sont
+devenus.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>désolée</i>.</p>
+
+<p>Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible!
+Depuis quand sais-tu cela, Jacques?</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Depuis près de quinze jours.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses
+accuser sans souffler mot?</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Avec cela que tu es discret comme un boulet de
+canon, toi: tu n'aurais jamais pu t'empêcher de
+crier cela à Élisabeth, qui était encore très-malade!
+cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait
+une belle affaire!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien!
+qu'ils doivent être malheureux!... Ruinés tout
+d'un coup! quelle terrible chose!</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les
+frappera d'autant plus!</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>C'est vrai! quel changement de vie ce doit être
+pour eux!...</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE.</p>
+
+<p>Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans
+leur hôtel?</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent
+M. de Morville. Je vais le lui demander.</p>
+
+<p>Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au
+salon. M. et Mme de Kermadio, Mme de Gursé et
+même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler
+de la ruine subite et complète de M. de Morville,
+mais ils ignoraient où il s'était installé depuis
+qu'il avait quitté son hôtel.</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère
+enfant, voilà la cause de ce malheur subit.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p>
+
+<p>C'est quand on risque imprudemment de l'argent,
+mon ami; on court la chance de beaucoup
+gagner, comme on risque de beaucoup perdre.
+C'est cette dernière chose qui est arrivée à M. de
+Morville.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais.
+Il vaut bien mieux gagner beaucoup moins
+et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE GURSÉ.</p>
+
+<p>Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville,
+non content de sa grande fortune, a voulu l'augmenter
+encore; il en a été, tu le vois, cruellement
+puni.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Julien faisait en petit pour les timbres ce que
+son papa faisait en grand pour les affaires; te rappelles-tu,
+Armand? il nous a dit un jour: «Moi,
+je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse;
+j'ag... j'agia....</p>
+
+<p class="mid">M. DE MARSY, <i>en riant</i>.</p>
+
+<p>J'agiote....</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>C'est cela, papa. Quel drôle de mot!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MARSY.</p>
+
+<p><i>J'agiote</i> ou je <i>spécule</i> veulent dire, je fais des
+affaires hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants,
+de ne jamais vous entendre dire ces tristes
+mots-là.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène!
+Chère maman, voulez-vous que nous tâchions de
+découvrir sa nouvelle demeure?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement
+rétablie.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>soupirant</i>.</p>
+
+<p>Attendre huit ou dix jours encore, peut-être:
+Dieu! que c'est long!...</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre
+d'aller avec Mlle Heiger, à la recherche d'Irène
+et de Julien? comme cela, Élisabeth aura
+leur adresse sans se fatiguer, et pourra y aller
+avec moi, dès qu'elle sortira!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p>
+
+<p>Oh! Armand! que tu es bon!</p>
+
+<p>Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand,
+triomphant de son idée, alla dès le lendemain
+aux Tuileries, afin de savoir par les élégants,
+où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si
+intimes au temps de leur prospérité.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p16" id="p16"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>LES RECHERCHES D'ARMAND.</h4>
+
+<p>Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien
+laisser à Armand la gloire de rechercher tout
+seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et le
+petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à
+Jules et à Jordan, qui discutaient gravement sur
+le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le
+noeud d'une cravate.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir
+l'obligeance de me donner la nouvelle adresse de
+Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULES, <i>maussade</i>.</p>
+
+<p>Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès
+de ces messieurs.</p>
+
+<p class="mid">VERVINS, <i>froidement</i>.</p>
+
+<p>Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma
+position, je ne puis donc vous renseigner en
+rien.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de
+vue.</p>
+
+<p class="mid">JULES, <i>ricanant</i>.</p>
+
+<p>Je crois bien! Voir des gens ruinés!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>saluant</i>.</p>
+
+<p>Merci, mille fois, messieurs; il est impossible
+de rendre service avec meilleure grâce et plus de
+politesse, j'en suis charmé.</p>
+
+<p>Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis
+grommeler contre lui, sans oser engager une
+dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du
+petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas
+bon l'attaquer.</p>
+
+<p>Armand, sans se décourager, se dirigea vers le
+groupe des élégantes, fort occupées ce jour-là à
+donner des avis sur une partie de plaisir projetée
+au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il
+encore plus mal accueilli par les <i>amies</i> d'Irène
+que par les amis de Julien.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>indignée</i>.</p>
+
+<p>C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement
+ici! il faut toujours que ce petit garçon nous
+dérange ou nous taquine!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>légèrement</i>.</p>
+
+<p>Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je
+ne la vois plus et j'en suis enchantée; c'était une
+orgueilleuse!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins,
+vous serez bonne et aimable, vous me donnerez
+peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>avec impatience</i>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu
+sans me faire rien dire, ce qui est peu gracieux,
+vu que j'ai toujours été charmante pour eux,
+n'est-ce pas, Lionnette?</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient
+certainement pas.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>insistant</i>.</p>
+
+<p>Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet,
+dites, mademoiselle?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>habillant sa poupée</i>.</p>
+
+<p>Attendez donc! je crois avoir entendu dire à
+papa, hier au soir: «Et dire que ces malheureux
+Morville en sont réduits à loger avenue de Breteuil!
+dans un épouvantable quartier perdu!»</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec joie</i>.</p>
+
+<p>De notre côté! quel bonheur!...</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>avec horreur</i>.</p>
+
+<p>Vous logez par là?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue
+de Grenelle, 91.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le
+connais: nous allons y voir quelquefois Mme de
+Nogent à laquelle il appartient.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est ma grand'tante.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>radoucie</i>.</p>
+
+<p>C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle
+votre soeur, monsieur, et dites-lui que
+je serai charmée de jouer avec elle.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils
+pour sa toilette. Quand on a une si belle position,
+on doit tenir son rang.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite.
+Allez nous la chercher, monsieur.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles;
+elle est convalescente et ne sort pas
+encore. Mais je lui dirai avec quelle amabilité
+vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre
+tante!...</p>
+
+<p>Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses
+du juste mépris du petit Breton pour leurs
+vils sentiments: elles venaient de les démasquer
+en flattant bassement la richesse.</p>
+
+<p>Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant
+Mlle Heiger; Noémi a fini par m'apprendre
+l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: sont-ils
+insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin,
+je l'ai; tout le reste m'est égal!</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres
+amis?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Avenue de Breteuil.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le
+même quartier. Élisabeth va être enchantée! et
+le numéro?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>stupéfait</i>.</p>
+
+<p>Le numéro?</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour
+y aller.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>consterné</i>.</p>
+
+<p>Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié
+de le leur demander!</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Allez vous en informer près de Noémi.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>piteusement</i>.</p>
+
+<p>Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables
+avant de m'en aller, et je suis sûr
+qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans
+un jeu de quilles.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire
+des choses blessantes? rappelez-vous le proverbe:
+mieux vaut douceur que violence.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne
+à y aller. (<i>Il se dispose à partir.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement
+tandis que j'irai, moi, savoir ce numéro.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un
+fameux service.</p>
+
+<p>Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant
+que la bonne et aimable institutrice demandait à
+Noémi le renseignement qui lui manquait: elle
+revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand,
+remarquant sa figure chagrine; est-ce que ces
+petites péronnelles auraient été impertinentes
+pour vous?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant
+à demi Mlle Heiger, mais Noémi ne sait pas
+le numéro et dit que son père ne le sait pas non
+plus.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"></p>
+<h5>Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)</h5>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>désolé</i>.</p>
+
+<p>Que faire alors?</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>S'armer de patience et venir demain avec moi
+parcourir l'avenue de Breteuil pour demander de
+porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est
+pas excessivement longue, heureusement; nous
+finirons bien par trouver ce que nous cherchons.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>radieux</i>.</p>
+
+<p>C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur;
+c'est Élisabeth qui va être contente!»</p>
+
+<p>Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes
+recherches d'Armand et de son succès: le jour
+suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se rendirent
+avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux,
+eut à subir une série de mésaventures
+tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans une
+allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier
+et un sac de charbon; il marcha sur la
+queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa à
+la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux
+portier goutteux qui poussa des cris horribles et
+assura qu'Armand périrait sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien
+l'ardeur d'Armand à la recherche de ses amis, et
+son courage fut enfin récompensé par cette bonne
+parole d'un concierge: «C'est ici.»</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Entrez-vous, Armand?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>J'en serais bien content, mademoiselle; mais je
+ne veux pas y aller seul sans Élisabeth. Cela lui
+ferait de la peine.</p>
+
+<p class="mid">MADEMOISELLE HEIGER.</p>
+
+<p>Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre
+coeur et votre tendresse pour votre soeur. Elle le
+mérite! allons, venez; il faut lui raconter votre
+plein succès.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Et mes maladresses!</p>
+
+<p>Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles
+rapportées par les promeneurs: elle rit de tout
+son coeur au récit des aventures de son frère, et
+après quelques jours de soin, elle put enfin sortir.
+A son grand regret, l'avenue de Breteuil était
+trop loin pour elle et elle ne put se rendre chez
+les petits de Morville que le surlendemain.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p17" id="p17"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>CHEZ IRÈNE ET JULIEN.</h4>
+
+<p>Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne
+Anna, se rendirent avenue de Breteuil et demandèrent
+avec émotion les petits de Morville. Ils y
+étaient, heureusement: le frère et la soeur, le
+coeur ému, les larmes aux yeux, montèrent un
+misérable petit escalier tournant et frappèrent à
+une porte disjointe.</p>
+
+<p>On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent
+timidement vers Mme de Morville qui, tout
+en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil,
+seule dans une petite pièce misérablement meublée.</p>
+
+<p>Elle leva la tête et reconnut les amis de ses
+enfants.</p>
+
+<p>«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec
+surprise et émotion: votre amitié dévouée a donc
+su trouver notre triste demeure? Je le disais bien
+à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont
+être heureux de vous voir!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Pouvons-nous aller les embrasser, madame?</p>
+
+<p>--Vous n'irez pas loin pour les trouver,
+répondit Mme de Morville, en souriant tristement;
+ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»</p>
+
+<p>Anna était restée discrètement sur le palier:
+les enfants lui dirent tout bas de s'asseoir sur une
+petite banquette de bois qui se trouvait là et de
+les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.</p>
+
+<p>On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!...
+puis, plus rien que des sanglots et des baisers;
+les pauvres enfants s'étaient jetés dans les bras
+des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes
+larmes en les embrassant. Élisabeth et Armand
+leur rendaient leurs caresses avec effusion: ils
+pleuraient aussi.</p>
+
+<p>Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir
+son amie sur l'unique chaise de paille qui
+se trouvait dans la petite chambre, et Julien offrit
+à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de
+fer séparés par un paravent, une table de bois
+avec une cuvette, un pot à eau et un verre complétaient
+leur triste ameublement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p>
+<h5>Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)</h5>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous
+avez réussi à nous découvrir! vous avez donc eu
+la bonté de nous chercher?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que
+nous nous tutoyions fraternellement! tu me connais
+bien peu si tu as pu douter de mon amitié un seul
+instant: je te suis aussi attachée que par le
+passé.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec reproche</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais
+accouru tout de suite pour te voir, te consoler,
+te dire que je t'aime toujours!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai
+été reçu par mes anciens amis des Tuileries lorsque
+j'ai été les voir, après notre ruine! Alors j'ai
+pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette
+idée-là m'a fait tant de peine....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises,
+mais ne doute pas de mon attachement, entends-tu?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>l'embrassant</i>.</p>
+
+<p>Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux,
+si maltraité que je n'avais plus la tête
+à moi!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>s'essuyant les yeux</i>.</p>
+
+<p>Voilà le premier instant de joie que nous avons
+depuis notre ruine: c'est à toi que je le dois,
+chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais
+été si malade!</p>
+
+<p>Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé.
+Puis Armand leur dit à son tour les recherches
+qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de Morville
+étaient vivement émus de se voir l'objet
+d'une amitié si pleine de sollicitude.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles
+sont tes ressources? Que comptes-tu faire?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si
+malheureuse, si abattue par la douleur!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>avec tendresse</i>.</p>
+
+<p>Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre
+ainsi. Crois-moi, cela ne remédie à rien de se désoler;
+non-seulement on est inutile, mais on attriste
+et on décourage les autres.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable.
+Ta visite, ton amitié me remontent tellement!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Tant mieux! Quelles seront tes occupations?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier
+très-sérieusement. Peut-être voudra-t-on, dans
+quelques maisons où me conduisait maman, me
+laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien
+enseigné la musique l'année dernière, tu te le
+rappelles, aux petites de Kerden, aux bains de
+mer. C'était pour m'amuser que je le faisais;
+maintenant, hélas, ce sera pour vivre!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai,
+et il est convenu que tu vas être courageuse. Maman
+avait bien prévu que tu songerais à t'occuper
+ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition
+toute ma musique, cahiers et sonates
+(<i>Irène veut remercier</i>). Chut! Puis elle te demande,
+et je te supplie de nous accorder cela, de me donner
+des leçons de piano deux fois par semaine.
+Tes jours et tes heures seront les nôtres, tu me
+permettras de venir les prendre ici, afin de ne
+pas déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé,
+si tu le veux bien, à 5 francs par leçon.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>d'une voix entrecoupée</i>.</p>
+
+<p>Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette
+délicatesse.... (<i>Elle pleure.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant et pleurant</i>.</p>
+
+<p>Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on
+pleure ici, moi! (<i>Elles s'embrassent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand
+tu auras fini de pleurer?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>souriant à demi</i>.</p>
+
+<p>J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et
+d'aquarelle: je cultivais, par vanité, ces heureuses
+dispositions; ce sera par nécessité, maintenant.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon
+maître.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Je crains de ne pas savoir suffisamment....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit
+que tu dessines remarquablement: il m'a déclaré
+qu'il serait charmé de te voir me donner des leçons.
+Pendant qu'Élisabeth <i>pianotera</i>, moi, je <i>barbouillerai</i>.
+Les prix de leçons seront les mêmes
+que pour Élisabeth. Tu veux bien?</p>
+
+<p>Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et
+Mme de Morville se tenaient à la porte, les yeux
+baignés de larmes.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits
+de votre admirable tendresse; et je les accepte
+avec eux. Pour la première fois depuis ma ruine,
+je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants
+se mettre courageusement à l'oeuvre pour
+gagner leur vie: je suis heureuse de les voir aimés
+de vous, qui êtes si noblement dévoués au
+malheur!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage
+me revient en admirant le dévouement et
+l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous,
+de me rendre la force qui me faisait défaut!</p>
+
+<p>Les enfants embrassèrent tendrement M. et
+Mme de Morville et après d'affectueuses paroles
+échangées, il fut convenu, avant de se quitter,
+que les petits de Kermadio viendraient le lendemain,
+prendre leurs premières leçons: après, ils
+emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin d'éviter
+à Mme de Morville la peine de les y conduire;
+les quatre enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de
+cette occasion de se voir plus longtemps et tout à
+leur aise.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p18" id="p18"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.</h4>
+
+<p>Les premières leçons se passèrent à merveille.
+Les petits maîtres mettaient à enseigner une patience
+admirable; les petits écoliers, de leur côté,
+étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence
+vive et prompte aidant, chaque leçon fut
+excellente. La joie était revenue chez les pauvres
+Morville avec le courage et l'amour du travail.
+Mme de Morville s'occupait entièrement de son
+petit ménage et employait le temps resté sans
+emploi à des ouvrages de couture, de broderie,
+de tapisserie. Après la première leçon, les enfants
+se dirigèrent gaiement, suivis d'Anna, vers les
+Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un peu
+mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine
+brune, son talma de drap noir et son modeste
+chapeau de feutre noir, sans ornements, et l'autre
+son vêtement de gros drap gris et sa casquette de
+cuir verni. Leurs parents avaient dû se défaire de
+tous leurs vêtements élégants et les remplacer
+par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.</p>
+
+<p>Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries
+étaient-elles en fête: les allées regorgeaient
+d'enfants, plus coquettement habillés que jamais.
+Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à
+face avec leurs anciens camarades.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>saisie</i>.</p>
+
+<p>Ah! voilà toutes mes amies!</p>
+
+<p>«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour
+Herminie, bonjour Lionnette, Jenny, Diane et
+Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»</p>
+
+<p>Les élégantes levèrent la tête avec une surprise
+qui se changea en indignation quand elles eurent
+reconnu Irène et contemplé ses vêtements.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>majestueusement</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, mademoiselle. (<i>Elle se détourne.</i>)</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>à demi-voix</i>.</p>
+
+<p>A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous
+dans une toilette semblable!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable.
+C'est hideux à voir! on ne devrait pas
+permettre de laisser entrer aux Tuileries des fagots
+comme ça!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018.png"></p>
+<h5>Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)</h5>
+
+<p class="mid">LES AUTRES PETITES FILLES, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>pleurant</i>.</p>
+
+<p>Ah! que vous êtes méchantes de me traiter
+ainsi! Est-ce parce que je ne suis plus riche?
+Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse
+pour moi....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>embarrassée et froide</i>.</p>
+
+<p>Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps
+que nous ne nous sommes vues. Nous n'avons
+guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>douloureusement</i>.</p>
+
+<p>Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous
+délivre de ma présence, en remerciant le bon
+Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien
+je dois peu vous regretter: je sais maintenant à
+quoi m'en tenir sur votre amitié à mon égard.
+Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient
+à mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je
+prenais cela pour moi!... Dieu merci, vous venez
+de me faire voir ce que vous êtes.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Chère amie, c'est une triste expérience: je
+m'attendais à ce résultat! tu as raison de te réjouir:
+tu vois clair à présent, et désormais tu
+sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont,
+mais selon ce qu'ils valent.--Plaignons ces pauvres
+petites, et ne leur adressons plus la parole.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>ricanant</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre
+place, mademoiselle la dédaigneuse!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>s'avançant</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth
+serait bien désolée d'être aussi ridicule que vous
+avec votre énorme cage à serins, vos panaches
+de chevaux de corbillard et votre teint de souris
+noyée: ah! mais... tiens, elles se sont toutes
+sauvées.... (<i>Chantant</i>):</p>
+
+<p>La victoire est à nous!...</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>avec reproche</i>.</p>
+
+<p>Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>se récriant</i>.</p>
+
+<p>D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Elle est bonne, ta raison!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec sang-froid</i>.</p>
+
+<p>Et puis, ce n'étaient que des vérités.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Elles étaient joliment crues, tes vérités!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons
+rejoindre mes cousins et cousines que je vois là-bas.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec effroi</i>.</p>
+
+<p>Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>les larmes aux yeux</i>.</p>
+
+<p>Ils vont nous dire des choses humiliantes et
+désagréables, comme ces demoiselles et les amis
+de Julien nous en ont déjà dit!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>se récriant</i>.</p>
+
+<p>Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que
+tu ne les connais pas. Il est impossible d'être plus
+gentil et plus aimable qu'eux. Ils te portent, ainsi
+qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront
+enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>hésitant</i>.</p>
+
+<p>Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y
+font la moindre attention. Ils sont trop polis pour
+cela, d'abord.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent
+d'importance qu'aux bons coeurs et à la vraie
+amitié.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui
+avaient aperçu les enfants, arrivèrent en courant.</p>
+
+<p>Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin;
+aux Tuileries, on ne doit pas causer, on joue.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>Bonjour, chère Irène (<i>elle l'embrasse</i>), je sais
+qu'Élisabeth et Armand te tutoient et je te demande
+la permission d'en faire autant!</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon
+Julien, que je suis content de le revoir! (<i>Il lui
+serre la main.</i>)</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux,
+comme ça.</p>
+
+<p class="mid">FRANÇOISE.</p>
+
+<p>Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient
+avec effusion aux affectueuses démonstrations
+des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth
+et Armand les contemplaient en souriant avec
+bonheur. Irène et Julien comparaient dans leur
+coeur cet accueil si chaleureux fait par des enfants
+qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils
+s'étaient montrés souvent hautains, dédaigneux
+presque grossiers, avec la réception que leur
+avaient fait subir leurs prétendus amis: ils
+voyaient clairement de quel côté étaient la bonté,
+la noblesse de sentiments, et ils sentirent que
+dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé
+de vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut
+juger les gens par la bonté de leurs coeurs et non
+par leurs dehors brillants.</p>
+
+<p>Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la
+journée s'acheva gaiement pour tous les enfants.
+Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par
+Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs
+sérieuses études.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p19" id="p19"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<h4>LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.</h4>
+
+<p>Quand M. de Morville rentra, il vit dans son
+pauvre logis un spectacle si charmant qu'il s'arrêta,
+doucement ému, pour le contempler à loisir.</p>
+
+<p>Irène, assise devant son piano, étudiait avec
+ardeur. Sa jolie figure, intelligente et attentive,
+était délicieuse d'expression. Julien, penché sur
+une aquarelle, souriait à demi de la difficulté
+vaincue, et Mme de Morville, assise près de ses
+deux enfants, avait interrompu sa couture pour
+les regarder avec un orgueil maternel.</p>
+
+<p>Dans ce moment, Irène termina sa sonate par
+un trait brillant.</p>
+
+<p>«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé,
+tu es un pianiste de premier ordre, n'est-ce
+pas, chère maman?</p>
+
+<p>--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès
+d'Irène me causent autant de surprise que
+de joie!</p>
+
+<p>--On est si heureux de travailler pour ceux
+que l'on aime,» répondit la petite fille avec tendresse.</p>
+
+<p>M. de Morville s'avança.</p>
+
+<p>«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre
+mon bonheur, moi aussi.</p>
+
+<p>--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants;
+vous voilà revenu: quel bonheur!</p>
+
+<p>--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre
+Adolphe! dit Mme de Morville.</p>
+
+<p>--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari,
+mais ce que je viens de voir m'a reposé.</p>
+
+<p>--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le
+faisant asseoir près de leur petite cheminée et en
+s'agenouillant près de lui pour allumer un peu
+de feu.</p>
+
+<p>--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main
+à Mme de Morville, une courageuse femme qui
+ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux,
+et de courageux enfants qui imitent leur
+excellente mère; j'ai compris alors la grâce que
+Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»</p>
+
+<p>Là, M. de Morville s'arrêta.</p>
+
+<p>«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.</p>
+
+<p>--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville,
+qui répondit par un sourire au sourire de sa
+femme.</p>
+
+<p>Mme de Morville poussa une exclamation, et les
+enfants, aussi surpris que leur mère, regardèrent
+M. de Morville avec de grands yeux interrogateurs.</p>
+
+<p>«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant
+cette grâce. Sans ma ruine, aurais-je jamais
+joui de voire dévouement, de vos sacrifices, de
+votre tendresse? Quand nous étions riches, nous
+étions chacun les forçats de la richesse et du plaisir:
+j'étais plongé dans le tourbillon des affaires,
+toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous,
+pauvres chers petits, dans celui de la vanité. Au
+milieu de tout cela, nous étions séparés les uns
+des autres, nous n'avions pas le temps de nous
+aimer ni de nous le prouver.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>pensive</i>.</p>
+
+<p>C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette
+vie futile et vide m'avait accaparée; comme toi je
+bénis le ciel de nous avoir rappelés à nos devoirs;
+quoi qu'il arrive désormais, je mènerai
+une vie sérieuse et utile, me consacrant à ton
+bonheur, à nos enfants et au soulagement de ceux
+qui souffrent.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est
+vrai, ce que vous venez de dire! je comprends
+maintenant que cette épreuve est une vraie grâce,
+elle nous a été envoyée pour notre plus grand
+bien!...</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais
+aimé notre bel hôtel comme j'aime maintenant
+notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est
+qu'ici l'on comprend et l'on remplit son devoir,
+c'est une joie pure qui m'était inconnue autrefois.»</p>
+
+<p>M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants
+avec émotion; ils se regardaient avec un sourire
+sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien;
+regarde, ils sont très-émus! vite, papa, souriez-moi
+(<i>elle l'embrasse</i>); à votre tour, chère maman:
+là, c'est très-bien.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que
+vous avez sous le bras, papa?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Des projets de chemins de fer: je dois faire un
+rapport là-dessus et divers travaux de ce genre
+pour M. de Valmier.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, c'est un de ses employés de
+banque qui m'a donné ce travail. M. de Valmier
+ignore même que ce travail m'est confié.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton
+pauvre père doit être non-seulement fatigué, mais
+affamé; servons bien vite le dîner.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous
+vous avons préparé un bon petit plat!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous
+inquiétez de rien.</p>
+
+<p>La mère et les enfants se disputaient gaiement
+le modeste service de la table, tandis que M. de
+Morville les écoutait et les regardait faire avec
+un profond sentiment de bonheur.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Là, voilà les couverts mis.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère;
+nous assoirons-nous comme des Turcs, pour
+manger?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe,
+tu dois avoir grand'faim, j'ai hâte de te voir à
+table.</p>
+
+<p>On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit
+que de gaieté.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Quel excellent potage! ce bon père Michel est
+un portier précieux, maman; non-seulement il
+fait le ménage, mais il surveille notre petite cuisine
+d'une façon étonnante.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre
+qu'à voir. Il a des manières à lui de se poser,
+armé de son balai, pour raconter ses aventures!...</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>C'est un bien brave homme: traitez-le avec
+amitié, mes enfants; vous savez qu'il n'est dans
+cette modeste position que par suite de désastres
+éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû
+voir.... (<i>on frappe</i>). Ne bougez pas, papa, je vous
+en prie, je vais ouvrir.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger
+(<i>elle va ouvrir</i>). C'est le père Michel. Bonjour, bon
+père Michel, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs
+et mesdames. (<i>Il salue.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine,
+c'est bien assez de faire le ménage et de préparer
+nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère
+dame: justement parce que je connais le malheur,
+j'y sais compatir.</p>
+
+<p>(<i>La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert
+en continuant:</i>)</p>
+
+<p>«Car ma famille est illustre, je me plais à le
+dire: je suis, tel que vous me voyez, seul et unique
+descendant des comtes de Barninville, noble
+race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles
+de France. (<i>Il essuie une assiette.</i>) Nos ancêtres ont
+été aux croisades, tel que vous me voyez. Ils ont
+brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités
+et tout est vanité.... (<i>S'interrompant.</i>) Où est
+la moutarde, que je la serre, monsieur Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Je vais la ranger, père Michel.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Quand je vous dis que je veux vous épargner
+cette peine, je vous l'épargnerai. Ah! je suis têtu,
+moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, mesdames,
+j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me
+voyez.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>lui serrant la main</i>.</p>
+
+<p>Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance,
+de votre empressement à nous être utile et agréable.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Je joins mes remercîments à ceux de mon mari,
+père Michel, nous sommes heureux d'être si
+bien servis.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>se rengorgeant</i>.</p>
+
+<p>Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne
+nuit, mademoiselle Irène, et à vous aussi, monsieur
+Julien.</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Merci, bon père Michel, bonsoir.»</p>
+
+<p class="mid">Le brave portier parti, la famille s'installa
+pour la soirée. La petite lampe éclairait bien; le
+feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea
+pour en profiter, tout en reprenant son travail.
+M. de Morville, lui, écrivait avec ardeur, et la
+veillée se prolongea jusqu'à dix heures, tous
+travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth
+et Armand vinrent prendre leurs leçons; ils
+avaient, en entrant, un air mystérieux, moitié
+inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent
+intrigués.</p>
+
+<p>«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne
+tenait pas en place.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019.png"></p>
+<h5>Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)</h5>
+
+<p>--Sortie pour quelques instants, dit Julien de
+plus en plus étonné. Veux-tu lui parler?</p>
+
+<p>--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de
+vous faire venir....</p>
+
+<p>--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec
+précipitation, ne sauras-tu jamais tenir ta langue?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth.
+Oh! si tu savais comme il me démange, tu
+aurais pitié de moi!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui
+rentre: dis-lui tout; nos amis ont l'air très-intrigués.»</p>
+
+<p>Les petits de Morville étaient en effet fort désireux
+de connaître la raison des allures, des paroles
+singulières d'Élisabeth et d'Armand. Après
+les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame,
+vous voyez en moi un ambassadeur.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>s'installant au travail</i>.</p>
+
+<p>De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?</p>
+
+<p>--Je le crois, madame, il dépend de vous de
+les changer en mauvaises pour nous.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va
+droit au fait.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma</p>
+
+<p>tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez
+la bonté de laisser Irène et Julien donner à Jeanne
+et à Jacques des leçons de piano et de dessin,
+deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure
+que vous jugerez la plus commode; leurs prix
+seraient les nôtres.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>émue</i>.</p>
+
+<p>Cher enfant....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>précipitamment</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent
+une petite soirée jeudi prochain: ils désirent que
+M. de Morville et vous, madame, vous ameniez
+Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano,
+et cela lui procurera quelques élèves, car il y
+aura deux ou trois amies de maman et de ma
+tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à
+Irène, dès qu'elles l'auront entendue. Et puis,
+Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa collection
+d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques
+amateurs qui lui en prendront avec grand plaisir,
+à de très-bonnes conditions. Voilà.»</p>
+
+<p>Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains
+avec violence, ce qui indiquait toujours chez lui
+un ravissement complet.</p>
+
+<p>Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand
+Armand cessa de parler, elle l'attira vers elle,
+ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence tandis
+que quelques grosses larmes tombaient de
+ses yeux sur leurs joues roses. Irène et Julien
+n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce dévouement
+délicat, cette façon charmante de rendre
+service leur allait droit au coeur: eux aussi
+embrassèrent leurs excellents amis avec une tendresse
+pleine de reconnaissance.</p>
+
+<p>Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville
+essaya de parler.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Oh! chère madame, dites seulement oui, je
+vous en prie! nous sommes si heureux déjà, que
+si vous nous dites quelque chose, cela nous fera
+éclater.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville
+et ses enfants ne purent toutefois s'empêcher de
+dire combien ils étaient joyeux et reconnaissants;
+puis les leçons commencèrent.</p>
+
+<p>Elles se passèrent, bien entendu, à merveille:
+aussitôt finies, Élisabeth et Armand emmenèrent
+triomphalement leurs amis pour faire leur promenade
+accoutumée.</p>
+
+<p>Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits
+de Marsy et leur firent part du consentement de
+Mme de Morville: Irène et Julien les remercièrent
+avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.</p>
+
+<p>Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy
+allèrent dire à Noémi de Valmier, et à Lionnette
+dont les parents étaient connus de Mme de Marsy,
+que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait
+charmée de les voir venir: Armand s'amusa
+à piquer leur curiosité en leur déclarant que
+<i>deux grands artistes</i> honoreraient la soirée de leur
+présence: chacun se sépara en riant et en se donnant
+rendez-vous pour le jeudi.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p20" id="p20"></a>
+
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<h4>LES DEUX ARTISTES.</h4>
+
+<p>M. de Morville fut aussi charmé que sa femme
+de la perspective d'une soirée chez Mme de
+Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa
+femme avaient des vêtements simples mais convenables
+pour la soirée, tandis que les enfants
+n'avaient que leurs habits du matin, Mme de
+Morville s'étant défait des vêtements d'Irène et de
+Julien, qui ne convenaient plus à leur modeste
+position. M. et Mme de Morville étaient donc fort
+tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque
+la bonne des petits de Kermadio arriva, portant
+un grand carton qu'elle remit à Irène; puis,
+elle partit à la hâte.</p>
+
+<p>Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et
+poussa un cri en voyant une toilette simple et
+charmante pour Irène, avec un costume aussi
+simple et aussi charmant pour Julien. Un petit
+billet attaché à la robe contenait ces quelques
+mots:</p>
+
+<p>Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir
+d'amitié.»</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>attendrie</i>.</p>
+
+<p>Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth:
+quel coeur, quel coeur!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y
+a d'écrit?</p>
+
+<p>«Un écolier à son professeur. Juste témoignage
+de reconnaissance; aussi, pas de remercîment,
+chut!...»</p>
+
+<p>Cher, excellent Armand!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Oh! mes enfants! comme nous devons remercier
+le bon Dieu d'avoir de tels amis!...</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être
+heureux de cette chère pauvreté. Aurions-nous la
+joie de voir des dévouements pareils, si nous
+avions encore nos richesses?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez
+vite à vos amis, chers enfants, et dites-leur que
+je les aime et les bénis!</p>
+
+<p>Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos
+héros de la réception de M. et de Mme de Marsy:
+les enfants écrivirent à Élisabeth et à Julien, puis
+Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux
+les plus difficiles, tandis que Julien achevait
+avec soin ses dernières aquarelles. Il était
+tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et
+se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux
+aussi, avaient travaillé toute la journée; après un
+modeste repas, tous s'habillèrent promptement et
+se rendirent chez Mme de Marsy.</p>
+
+<p>Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils
+la satisfaction de ne trouver que la famille réunie,
+et d'arriver les premiers parmi les invités.
+Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs
+amis de chaleureux remercîments, interrompus
+par un baiser d'Élisabeth, et un terrible «<i>chut</i>»
+d'Armand.</p>
+
+<p>Le salon ne tarda pas à se remplir de monde:
+Lionnette et Noémi arrivèrent bientôt avec leurs
+parents.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs;
+nos grands artistes sont-ils arrivés?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Oui, mademoiselle, ils sont là.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent
+de parole!... Tiens! Irène Ici... et Julien!</p>
+
+<p>Noémi leur adressa la parole avec embarras;
+les petits de Morville répondirent timidement à
+son bonjour contraint. Lionnette avait pris un air
+de dédain et de protection.</p>
+
+<p>«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais
+que....»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant
+d'Armand de Kermadio.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>d'un air formidable</i>.</p>
+
+<p>Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous
+écoutons avec beaucoup d'intérêt (<i>ses yeux lancent
+des éclairs</i>), infiniment d'intérêt!...</p>
+
+<p class="mid">LIONETTE, <i>balbutiant</i>.</p>
+
+<p>J'aimerais mieux parler d'autre chose.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et pourquoi, et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">LIONETTE, <i>naïvement</i>.</p>
+
+<p>Je viens de vous vexer, évidemment, et si je
+continuais, vous me diriez, comme cela vous arrive
+toujours dans ce cas-là, des choses piquantes,
+d'une façon très-drôle qui égaye les autres à
+mes dépens; c'est ennuyeux, ça.</p>
+
+<p>Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants,
+et même le terrible petit Breton.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MARSY, <i>s'approchant</i>.</p>
+
+<p>Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous
+savez ce que vous nous avez promis; je compte
+sur vous, et le piano vous attend.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020.png"></p>
+<h5>Le piano vous attend. (Page 253.)</h5>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>tremblante</i>.</p>
+
+<p>Me voici, madame, je vous suis. (<i>Elle se lève.</i>)</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>bas à Élisabeth</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est
+Irène?</p>
+
+<p>Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et
+le morceau commença; Irène, d'abord très-émue,
+s'était tout à coup rassurée en jetant les yeux
+sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants
+qu'elle; la pauvre enfant sentit que son avenir
+dépendait de son talent, de son courage, et subitement
+inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle
+joua l'admirable sonate en <i>do</i> dièze mineur, de
+Beethoven. Au lieu de lui nuire, son émotion la
+servit. Oh! que ses sentiments étaient différents
+alors des misérables pensées qui remplissaient
+son esprit le jour du bal de Noémi. Elle jouait
+aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble
+préoccupation rendait son jeu délicieusement
+doux et touchant! Irène se surpassa; toutes les
+profondeurs de cette admirable musique, toutes
+les délicatesses de ce grand style, furent mises en
+relief par ses doigts inspirés; à peine eut-elle terminé,
+qu'un tonnerre d'applaudissements retentit,
+et des exclamations s'élevèrent de toutes
+parts!</p>
+
+<p>On complimenta chaleureusement M. et Mme de
+Morville sur le talent hors ligne de leur fille,
+tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se
+montraient aussi fiers d'Irène que ses parents
+l'étaient à juste titre.</p>
+
+<p>Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique;
+émerveillées de l'admirable talent d'Irène,
+elles mirent de côté toute morgue et l'accablèrent
+de félicitations.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>enthousiasmée</i>.</p>
+
+<p>Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de
+dire que c'est une grande artiste; je l'avais entendue
+jouer quelquefois, mais seulement des
+bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau
+talent.</p>
+
+<p class="mid">LIONETTE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>C'est écrasant, j'en suis <i>épatée</i>; dites donc, monsieur
+Armand, je vous accorde que voilà une
+grande artiste. Mais l'autre, le second, où est-il?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette
+table.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>regardant</i>.</p>
+
+<p>Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa,
+vous qui aimez tant ces choses-là, venez voir ces
+aquarelles, elles sont merveilleuses!</p>
+
+<p>Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de
+Valmier.</p>
+
+<p>«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces
+vues sont admirables, elles sont faites par un véritable
+artiste; qui est-ce qui fait ces belles
+choses?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi
+n'as-tu pas signé tes aquarelles?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>à Julien</i>.</p>
+
+<p>Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un
+talent remarquable! J'aimerais beaucoup à posséder
+cette belle collection! Me la cédez-vous?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>rougissant</i>.</p>
+
+<p>Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il
+consentirait à s'en défaire.»</p>
+
+<p>M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua
+et se mit à causer à voix basse avec lui, tandis
+que d'autres personnes venaient voir et admirer
+les aquarelles.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste,
+monsieur Armand?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Je suis plus <i>épatée</i> que jamais.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec sang-froid</i>.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est <i>escarbouillant</i>?</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Hein? vous dites?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Je dis que c'est <i>escarbouillant</i>, ces aquarelles!</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>stupéfaite</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar...
+escar...</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez
+bien de dire un mot aussi étonnant que le
+mien, en vous déclarant <i>épatée</i>; alors, moi, pour
+être à votre hauteur, je me dis <i>escarbouillé</i>. (<i>Les
+enfants rient.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>très-rouge</i>.</p>
+
+<p>Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on
+est toujours sûre d'avoir des affaires. C'est assommant
+que vous ayez de l'esprit, vous!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Mais, mademoiselle, si vous....</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps;
+tu vois bien que cela finit par être désagréable.
+J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà
+excusé; offre-lui ton bras et allons prendre du
+thé, car je vois que tout le monde se dirige vers
+la salle à manger.</p>
+
+<p>Après le thé, on demanda à Irène de se faire
+entendre de nouveau, et elle fut aussi justement
+applaudie que la première fois.</p>
+
+<p>On finit gaiement cette charmante soirée, et
+M. et Mme de Morville se retirèrent, heureux et
+fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de
+Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville,
+au sujet des aquarelles, et Mmes de Nardray,
+Darsal et Drangard s'étaient concertées avec
+Mme de Morville, pour que leurs filles pussent
+aller chez Irène prendre des leçons de piano. Ce
+fut donc en bénissant mille fois leurs amis, qu'Irène
+et Julien les quittèrent, joyeux et pleins
+d'espoir.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p21" id="p21"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<h4>LE CHANGEMENT DE NOÉMI.</h4>
+
+<p>En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif,
+triste même; sa mère s'en aperçut et lui en demanda
+la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue de
+la soirée.</p>
+
+<p>«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait
+dû te faire oublier ta fatigue! s'écria Mme de
+Valmier.</p>
+
+<p>-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir,
+ces deux enfants si bien doués, si modestes et si
+heureux de secourir leurs parents!»</p>
+
+<p>A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses
+parents descendirent, et la conversation en resta là.</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla,
+fit sa prière avec distraction et se coucha; mais
+ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour réfléchir
+sérieusement.</p>
+
+<p>«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant,
+se dit-elle; plus leurs talents font de progrès,
+plus ils deviennent modestes. Comme c'est
+beau et courageux de leur part de travailler pour
+vivre! Jeanne raconte d'eux des choses bien touchantes.
+J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée
+si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect
+humain; et pourtant la crainte de voir mes amis
+se moquer de moi m'a rendue lâche et m'a fait
+agir comme si je manquais de coeur!</p>
+
+<p>«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence
+entre le semblant d'amitié que nous nous
+portons les uns aux autres et la tendresse dévouée
+que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio
+et de Marsy. Avec mes amis, il n'est question
+que de vanités, de frivolités! Ils ne seraient pas
+capables de dévouement, et me traiteraient, si j'étais
+pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien
+l'autre jour. Ils ont bien mal agi: moi aussi, hélas!
+Oh! je m'en repens beaucoup maintenant; je veux
+changer de manière d'être avec eux, avoir le courage
+d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si
+gentils et si bons.»</p>
+
+<p>Cette bonne résolution calma la conscience troublée
+de Noémi; elle ne tarda pas à s'endormir,
+en répétant:</p>
+
+<p>«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club
+de <i>la Charité</i>.»</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade,
+Noémi se rendit aux Tuileries; elle hâtait
+le pas, et son coeur battait, car elle allait faire
+acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane,
+plusieurs élégants s'empressèrent autour d'elle,
+mais elle se contenta de leur dire bonjour, les
+écarta doucement, et elle alla droit à un groupe
+composé d'Irène, de Julien et de tous leurs amis.
+Les élégants, fort surpris, l'avaient accompagnée
+machinalement.</p>
+
+<p>«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit
+Noémi d'une voix émue, en rougissant, voulez-vous
+me permettre, non-seulement de jouer avec
+vous, mais encore d'être votre amie? Je me sens
+attirée vers vous, et maman dit que je ne puis
+que gagner en étant avec vous le plus possible.
+Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour:
+je vous en demande pardon!»</p>
+
+<p>A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées
+par Noémi que tous les enfants, attendris,
+avaient entouré la gentille petite fille et l'embrassaient
+à l'envi, l'assurant de leur amitié, de
+leur joie de l'admettre parmi eux, et la complimentant
+de sa touchante démarche. Les élégants,
+stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si
+embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand
+les remarqua et partit d'un grand éclat de
+rire.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>De quoi riez-vous donc, vous?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Est-ce de nous, par hasard?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout
+interloqués, ah! ah! ah! Vervins a la bouche
+toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille
+les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a
+l'air de vouloir nous dévorer tous d'une seule
+bouchée, ah! ah! ah!</p>
+
+<p>La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis.
+Tous se mirent à rire aux éclats.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>ricanant</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Certes, et joliment, encore!</p>
+
+<p>Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants,
+qui arrivaient en foule.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>avec ironie</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque
+de velours gros bleu, ma toque de velours
+écossais gris et bleu, mes bottes grises à talons
+bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être
+mis de façon à pouvoir jouer à son aise et ne pas
+ressembler à une poupée vivante.</p>
+
+<p>Il y eut un mélange de rires et de cris.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Mais puisque nous sommes riches, nous devons
+donner le ton.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez,
+mademoiselle, voulez-vous faire une chose? Supposons
+que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette
+jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre;
+vous plaiderez pour le <i>beau monde</i>, moi contre,
+c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable....
+(<i>Rires et exclamations.</i>)</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>furieuse</i>.</p>
+
+<p>Je ne serai pas l'avocat du diable!...</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe,
+là, êtes-vous contente? (<i>Entre ses dents.</i>) C'est la
+même chose.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>calmée</i>.</p>
+
+<p>Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>Bon, ça va être amusant.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>C'est très-gentil, ce jeu-là.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Des chaises pour nos juges!</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider
+debout.</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand,
+il commence à m'aller très-bien.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.</p>
+
+<p class="mid">Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance
+commença.</p>
+
+<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE.</p>
+
+<p>Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre
+devant vous une belle cause, injustement attaquée.
+On a osé dire du mal du luxe, du grand luxe,
+première de toutes les nécessités; on veut nous
+interdire la soie, le velours, le satin, peut-être
+même, hélas, la popeline;--on croit que cela
+nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont
+calmes....</p>
+
+<p class="mid">L'AVOCAT ARMAND.</p>
+
+<p>Oh! très-calmes!</p>
+
+<p class="mid">LE JUGE ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Avocat Armand, n'interrompez pas.</p>
+
+<p class="mid">LE JUGE LIONNETTE.</p>
+
+<p>Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.</p>
+
+<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE.</p>
+
+<p>Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent
+à notre position, à notre rang. Et puis, nous
+faisons aller le commerce: que deviendraient
+sans nous, sans nos toilettes, les magasins de
+nouveautés, de modes, de chaussures, de coiffures,
+de passementerie, de bijouterie....</p>
+
+<p class="mid">L'AVOCAT ARMAND.</p>
+
+<p>L'épicerie est hors de cause. (<i>Rire général.</i>)</p>
+
+<p class="mid">L'AVOCAT CONSTANCE, <i>avec dignité</i>.</p>
+
+<p>Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand!
+Et nos élégantes poupées, ne sont-elles pas la fortune
+de leurs fournisseurs? allez! le luxe est utile,
+il est nécessaire, indispensable aux autres comme
+à nous-mêmes.</p>
+
+<p>Les élégants applaudirent avec frénésie à cet
+habile plaidoyer. On félicita très-chaleureusement
+l'avocat Constance, puis l'avocat Armand demanda
+la parole, l'obtint et dit avec emphase:</p>
+
+<p>«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs,
+l'éloquence perfide de mon spirituel adversaire
+ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe
+modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe
+exagéré que j'attaque, que j'attaquerai toujours,
+est mauvais et même dangereux! En effet, nous, enfants,
+avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts
+de soie, de velours, de dentelles et de garnitures
+de toute sorte? Nos jeux s'accommodent-ils de ces
+beaux habits qui nous empêchent de remuer, de
+peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent
+vos bottes magnifiques? Ne vaudrait-il pas
+mieux des bottines simples et solides, avec lesquelles
+on peut courir à son aise, les jours où il
+y a de la boue comme les jours où il fait sec?
+N'est-il pas plus amusant de sauter à la corde, de
+jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que
+de rester immobiles sur des chaises comme des
+grandes personnes? Eh bien, vos belles étoffes
+vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire
+aller le commerce, c'est l'affaire de nos mamans
+et de nos papas; ce n'est pas la nôtre. Pour vos
+poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir simples;
+et si la marchande de vêtements y perd,
+faites gagner celle qui habille les pauvres!»</p>
+
+<p>Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure
+était pleine d'ardeur et d'intelligence; son âme
+était dans ses yeux: les enfants écoutaient tous
+avec une attention profonde: peu à peu, les rires
+avaient cessé, une sérieuse conviction pénétrait
+dans les coeurs.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand
+l'entourèrent en le félicitant: les élégants,
+après quelque hésitation, s'approchèrent aussi.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021.png"></p>
+<h5>Messieurs les juges. (Page 263.)</h5>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur
+Armand.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour
+aider à faire une réforme utile, je déclare que le
+Club du <i>Beau monde</i> est une bêtise et que je n'en
+suis plus.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué,
+ma foi! C'est un orateur, vraiment!</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Dites donc, mes amis, nous oublions de juger
+la cause: faut-il le faire?</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Certainement, il le faut.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand
+a dit d'excellentes choses, sa cause est loin d'être
+mauvaise et je suis presque convertie. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE.</p>
+
+<p>Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne
+peut pas changer comme ça du jour au lendemain!</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>C'est trop juste; accordé.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je
+prévois que j'ai perdu ma cause près de vous.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>affectueusement</i>.</p>
+
+<p>C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi
+cependant de le faire en ajoutant quelques mots.
+Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes petits
+enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous
+cela, afin d'être affectueux les uns pour les
+autres: il y a eu souvent des paroles peu aimables
+échangées entre nous depuis quelque temps;
+promettons-nous de n'en plus dire de semblables.
+Ne regardons plus aux dehors, mais aux côtés sérieux
+de ceux que nous voyons; n'attachons de
+l'importance qu'aux qualités du coeur, et non aux
+vêtements. Enfin, je me permets de vous supplier
+de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel
+d'en faire collection avec plaisir, autant il est
+fâcheux de spéculer là-dessus. Vous avez entendu
+ce que le surveillant a dit l'autre jour à ce propos
+(je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.</p>
+
+<p class="mid">VERVINS.</p>
+
+<p>Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement
+qu'Armand; nous allons être très-raisonnables,
+vous verrez.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>A présent, vive la joie! je propose, pour finir
+la séance, une partie monstre; les juges vont
+choisir le jeu.</p>
+
+<p>On applaudit à cette proposition d'Armand et
+les Tuileries retentirent bientôt d'éclats de rire
+et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le Club
+du <i>Beau monde</i>. Nous verrons plus tard ce que
+devint le Club de <i>la Charité</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p22" id="p22"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<h4>LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.</h4>
+
+<p>En revenant de la séance des Tuileries, Noémi,
+enthousiasmée, raconta à sa mère tout ce qui s'était
+passé; celle-ci en fut vivement émue; c'était
+une personne excellente au fond; une grande fortune,
+le manque de bons conseils et d'amie sérieuse
+l'avaient entraînée dans une vie mondaine et dissipée:
+mais son coeur était resté bon et elle consentit
+avec joie à la demande de Noémi, qui désirait
+prendre des leçons de piano chez Irène.</p>
+
+<p>La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville,
+qui les reçut avec une politesse, une dignité
+parfaites. Mme de Valmier fut frappée de voir cette
+pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement
+avec Mme de Morville et admira sa patience,
+sa piété, sa résignation si vraie et si touchante:
+elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant
+cette jeune femme, jadis frivole et étourdie,
+parler d'une façon élevée et simple à la fois.
+Mme de Morville s'en aperçut et sourit.</p>
+
+<p>«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas,
+madame? dit-elle.</p>
+
+<p>--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier,
+et je ne puis que vous en féliciter.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre,
+madame; je le reconnais chaque jour davantage.»</p>
+
+<p>Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les
+petites filles et Julien causaient avec non moins
+de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de
+plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait
+extrêmement devenir l'amie d'Élisabeth. Ce
+fut donc avec joie qu'elle prit jour pour ses
+leçons de piano, puis elle se retira avec sa
+mère.</p>
+
+<p>Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se
+félicitèrent de ce surcroît de leçons. Ils causaient
+encore de la visite si aimable de Mme de Valmier
+et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il
+était rayonnant.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Dieu! papa, quelle figure heureuse!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles
+vendues?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement
+achetées.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Quel bonheur! Combien, mon ami?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Devine! devinez, enfants.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait
+magnifique.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Tu n'y es pas.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Quarante francs chacune, alors, papa?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Va toujours.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Cinquante francs pièce, mon ami?</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Cent francs, chère Suzanne.</p>
+
+<p>La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien
+était rouge de joie.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous
+pouvons accepter tant d'argent; ces aquarelles ne
+valent pas cela.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant:
+je l'ai eu pour toi et avant toi, crois-le bien,
+car j'ai d'abord nettement refusé à M. de Valmier
+de faire cette vente à des conditions pareilles.</p>
+
+<p>«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il
+dit, en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur,
+ai-je répondu. La délicatesse de mon fils et
+la mienne refusent un prix aussi élevé!»</p>
+
+<p>Il a souri et sa figure s'est éclairée.</p>
+
+<p>«Je prie pourtant M. Julien et son excellent
+père de me faire l'honneur d'accepter ce prix-là,
+a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa famille
+est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer
+ce qu'il vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!...
+Je vous prie, je vous supplie d'y consentir.»</p>
+
+<p>«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence,
+je pris le billet qu'il m'offrait et... tiens,
+Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon enfant, embrasse-moi;
+je suis fier de toi, de cet argent gagné
+par ton talent, par tes veilles assidues. Sois béni,
+mon fils, des joies que tu me donnes.»</p>
+
+<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse:
+Mme de Morville et Irène aussi émues qu'eux, se
+joignirent à ces témoignages d'affection.</p>
+
+<p>Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent.
+Ils furent enchantés de la bonne nouvelle que
+leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous
+les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers
+les Tuileries.</p>
+
+<p>Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé
+tous les enfants, ils furent reçus à merveille
+par les élégants: la glace était rompue, et à
+partir de ce jour, les enfants raisonnables furent,
+quoique aussi simplement mis que par le
+passé, traités avec politesse, souvent avec amitié
+par le <i>Beau monde</i>, revenu à de meilleurs sentiments.</p>
+
+<p>Tous jouaient ensemble, et les exagérations de
+langage, de toilette s'effaçaient peu à peu chaque
+jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à l'esprit gai
+et malin du bon gros Armand.</p>
+
+<p>Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient
+subir aux autres l'influence de leurs charmantes
+qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; la gaieté,
+l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus
+l'âme des Tuileries.</p>
+
+<p>Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes
+natures faire le bien sans relâche et donner
+l'exemple de toutes les qualités: le petit cercle
+d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction;
+les leçons de piano étaient pour la petite
+fille de vraies joies. Elle y retrouvait souvent
+Élisabeth, dont la conversation était toujours
+aussi intéressante que profitable.</p>
+
+<p>Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon,
+lorsque Irène reçut un billet d'Élisabeth qui parut
+la contrarier.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant
+son dessin.</p>
+
+<p>--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener,
+dit Irène en soupirant; mais il faut
+qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio
+pour une course pressée.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés
+chez....</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire
+tout seuls.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée
+de vous rendre service, vous savez!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>hésitant</i>.</p>
+
+<p>Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Pas du tout, je vous assure!</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>à voix basse</i>.</p>
+
+<p>Ne parlons pas de cela maintenant.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>C'est donc un se....</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>précipitamment</i>.</p>
+
+<p>Chère maman, la leçon est finie, nous allons
+aux Tuileries: Élisabeth nous a envoyé la bonne
+Anna; voulez-vous nous permettre de partir?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de
+ma part et soyez gentils avec elle.»</p>
+
+<p>Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de
+Morville: puis les trois amis, suivis d'Anna et de
+la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre aux
+Tuileries.</p>
+
+<p>A peine hors de la maison, Irène s'écria....
+«A présent, chez Mme Blesseau, rue du Bac;
+n'est-ce pas, Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»</p>
+
+<p>Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que
+le surlendemain étant la fête de leur mère, ils allaient
+chez Mme Blesseau, bijoutière, pour vendre
+deux joyaux, restes de leur splendeur passée.
+Leur mère leur ayant permis d'en disposer comme
+bon leur semblerait pour leurs petites dépenses,
+ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir
+des souvenirs à Mme de Morville, puis à Élisabeth
+et Armand, les bons anges de la famille, invités
+à dîner pour ce jour-là.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés
+chez Mme Blesseau.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le
+plaisir d'estimer les bijoux dont nous vous avons
+parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle nous
+avait donné la permission de les vendre.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Voilà ma bague.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Voici mes boutons de chemise.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de
+suite.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle.
+(<i>Elle pèse chaque bijou.</i>)</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Dieu! que je voudrais que ma bague pesât
+10 francs.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec chagrin</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, quel malheur!</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle
+vaut davantage.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Quel bonheur! combien s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est énorme; merci, madame Blesseau.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli
+et très-bien taillé. Je vous en donnerai certainement....
+(<i>elle l'examine</i>) trente....</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Mais quel bonheur!</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse,
+mademoiselle, vous ne me laissez seulement pas
+achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien
+exacte de votre pierre.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Que je suis contente! à toi, Julien.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien,
+il y a un jeune homme qui m'a prié de lui avoir
+cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à
+quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf
+francs d'or et... vingt-deux à vingt-trois francs
+de turquoises; cela fait quarante-deux francs. C'est
+leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune
+homme désire y mettre; si vous voulez, ils sont
+vendus.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!...
+je vous remercie mille fois, madame Blesseau.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme
+notre joaillier: j'ai eu quelquefois la fantaisie de
+changer des bijoux, il m'en donnait quatre fois
+moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet
+gourmette dont il m'a offert seulement vingt-cinq
+francs; vous pensez bien que je l'ai gardé.</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Combien l'estimez-vous, alors?</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>le pesant</i>.</p>
+
+<p>Trente-neuf francs, mademoiselle.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas
+gagner autant que lui? ça vous serait si facile,
+pourtant!</p>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU.</p>
+
+<p>Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la
+maxime: «Faites-vous acheteur en vendant, vendeur
+en achetant.»</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Je me souviendrai de vous, madame, car je
+n'ai pas souvent vu faire le commerce aussi honnêtement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022.png"></p>
+<h5>Vous oubliez le rubis. (Page 281.)</h5>
+
+<p class="mid">MADAME BLESSEAU, <i>avec simplicité</i>.</p>
+
+<p>Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle
+Irène, Monsieur Julien, voici votre argent.</p>
+
+<p>Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête
+femme qui avait si justement excité l'admiration
+de Noémi par sa sévère probité, et les enfants sortirent
+du magasin. A peine dans la rue, Noémi,
+qui semblait préoccupée, dit qu'elle avait oublié
+son ombrelle chez Mme Blesseau; elle ne voulut
+pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre
+et y courut seule. Elle fut quelques minutes
+absente et revint toute essoufflée au moment où
+Irène et Julien s'étonnaient de sa longue absence.
+Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher
+l'ombrelle et l'on se dirigea vers les Tuileries.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes
+amis?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>tristement</i>.</p>
+
+<p>Ce sont des souvenirs de première communion.
+(<i>Julien soupire.</i>)</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Vous deviez y tenir beaucoup, alors?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>avec effort</i>.</p>
+
+<p>Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir
+acheter pour maman un beau bénitier et une
+statue de la sainte Vierge.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>C'est cela; elle priera chaque jour devant une
+image qui lui rappellera notre affection.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise,
+monsieur Julien?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>souriant avec effort</i>.</p>
+
+<p>En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle.
+Ce n'est pas la valeur qui me fait
+quelque chose, allez, c'est le souvenir.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>lui serrant la main</i>.</p>
+
+<p>Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche;
+nous allons bien jouer, il faudrait confier
+notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous
+achèterons nos jolis souvenirs en revenant,
+veux-tu?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>C'est cela.</p>
+
+<p>Les enfants furent entourés par leurs compagnons
+de jeux: l'absence des petits de Kermadio
+fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit
+à jouer. Noémi se montra tout particulièrement
+affectueuse pour les petits de Morville, et l'heure
+de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en se
+donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les
+enfants recommandèrent à Irène et à Julien de
+dire aux petits de Kermadio de ne plus manquer
+leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup
+regrettés.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p23" id="p23"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<h4>LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.</h4>
+
+<p>Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement
+pour l'heure du dîner, le jour de la fête de Mme
+de Morville. Irène et Julien les reçurent avec amitié
+et les emmenèrent dans leur petite chambre
+pour leur faire voir leurs surprises.</p>
+
+<p>Le père Michel, toujours serviable et empressé,
+avait déclaré qu'il servirait le dîner, et l'on se mit
+à table; Mme de Morville seule ignorait pourquoi
+une certaine expression de joie et de mystère
+était répandue sur tous les visages.</p>
+
+<p>Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore
+une tarte à la crème en l'honneur de vos amis.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Laisse-les faire, Suzanne. (<i>Il se lève.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la
+table.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Non, pas tout. (<i>Il disparaît comme les enfants.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère
+Élisabeth, vous aussi, vous vous sauvez?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>s'enfuyant</i>.</p>
+
+<p>Pour un instant, chère madame. (<i>Il sort sur le
+palier.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Une petite minute seulement et nous revenons.</p>
+
+<p>Mme de Morville se retourna du côté du père
+Michel pour lui demander quelque chose; lui aussi
+s'était éclipsé!... La jeune femme restait toute
+seule, très-surprise de ces disparitions successives,
+lorsque toutes les portes s'ouvrirent à la fois
+et l'on vit les déserteurs reparaître.</p>
+
+<p>M. de Morville portait une jolie pendule de marbre
+blanc, Irène et Julien un charmant bénitier
+et une belle statue de la sainte Vierge; sur le palier
+était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre.
+Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en
+palissandre et tapisserie, et le père Michel fermait
+la marche avec un énorme bouquet.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>stupéfaite</i>.</p>
+
+<p>Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon
+Dieu?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p>
+<h5> Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)</h5>
+
+<p>A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit
+entourée, embrassée, félicitée.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Votre fête, chère, chère maman.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Voilà pour s'agenouiller devant.</p>
+
+<p class="mid">MICHEL.</p>
+
+<p>Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas!
+que ne puis-je dire aussi: et l'hôtel!</p>
+
+<p>Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge
+fit éclater de rire tout le monde. Ce fut au
+tour de M. de Morville et de ses enfants d'offrir
+leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations,
+de nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades.
+On remerciait, on serrait la main des
+petits de Kermadio et du père Michel, dont les aimables
+attentions avaient vivement touché la famille
+de Morville.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que
+vous méditiez!</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler
+du joli prie-Dieu.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle
+étagère.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué
+l'étouffer: pour se consoler de ne rien dire, il
+s'est promené hier pendant une heure dans le jardin,
+en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit
+à personne que je donnais l'étagère à Mme de Morville,
+personne ne l'a su, ne le sait, et ne le saura:
+personne, personne!»</p>
+
+<p>(<i>Tout le monde rit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>consterné</i>.</p>
+
+<p>Tu m'as entendu?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Moi et toute la maison. On riait joliment, va;
+tu n'as donc pas compris pourquoi mon oncle Gaston
+avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux
+roseaux pour planter dans ton jardinet?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>frappé</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Justement.</p>
+
+<p>Armand, après avoir fait une figure tragi-comique,
+s'écria tout à coup: «Je suis vengé... je
+confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Comment ça?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec majesté</i>.</p>
+
+<p>J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit
+à personne, pas même à toi!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>intriguée</i>.</p>
+
+<p>Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence
+et où tu l'as reçue à ma place?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>triomphant</i>.</p>
+
+<p>Justement.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre
+le sacrifice que se sont imposé nos excellents enfants
+pour toi.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>inquiète</i>.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, lequel?</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE ET JULIEN, <i>suppliant</i>.</p>
+
+<p>Papa, ne dites pas....</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la
+joie de vous apprécier pleinement: Suzanne, ils
+ont profité de ta permission; ils ont vendu leurs
+bijoux de première communion pour t'offrir ces
+cadeaux de fête.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE, <i>très-émue</i>.</p>
+
+<p>Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice!
+Combien je regrette votre dévouement! (<i>Elle les
+embrasse.</i>)</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et
+votre joie est le vrai trésor de notre coeur.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Nous en ferions bien d'autres pour vous faire
+plaisir, ne fût-ce qu'un instant!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée
+de vos privations; vous y teniez tant, surtout depuis
+notre ruine, à ces précieux souvenirs!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier.
+Va, Suzanne, je suis fier de leur dévouement.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec explosion</i>.</p>
+
+<p>Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé;
+quel bonheur, Seigneur, quelle joie! (<i>Il gambade.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Armand, es-tu fou?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens,
+je te laisse le plaisir de lire toi-même cette lettre
+à nos amis. (<i>Il lui donne une lettre.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Voyons. (<i>Elle lit haut.</i>)</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Chère Irène et cher Julien,</p>
+
+<p>«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman
+m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir:
+«Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;»
+et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau.
+Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes
+vite montées en voiture, nous avons pris vos
+bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était
+déjà prévenue: elle était aussi contente que nous,
+car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les
+voici.... Vous me permettez de vous les offrir,
+n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à
+le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y
+préparerai avec votre secours, mes chers amis:
+ce service sera bien supérieur au plaisir que je
+vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de
+vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de
+tout mon coeur.</p>
+
+<p>«Votre amie dévouée,</p>
+
+<p>«Noémi de Valmier.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les petits de Morville s'étaient jetés dans les
+bras de leurs parents, aussi émus qu'eux de cette
+lettre touchante.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>sautant de joie</i>.</p>
+
+<p>Et voici les bijoux.... (<i>il tire les écrins de sa poche</i>),
+le secret de Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien
+gardé. Ah! ah! Élisabeth, qu'est-ce qu'il dira des
+roseaux, mon oncle Gaston?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand,
+ce seront les roseaux d'Armand le discret!</p>
+
+<p>(<i>Armand se rengorge.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JULIEN, <i>avec émotion</i>.</p>
+
+<p>Dès demain, je me mets au travail, et je prépare
+à cette charmante Noémi une surprise comme
+elle le mérite.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais
+me dépêcher de finir.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>desservant</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis
+la grande révolution.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Aucun, monsieur Armand (<i>on rit</i>), car je ne naquis
+qu'en 98.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque
+nous sommes en 1855.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que
+j'ai eu tant de malheurs! forcé par la nécessité,
+j'ai dû être intendant. J'ai été dix ans chez un
+bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis
+sa mort, je n'ai pas eu le courage d'en servir un
+autre et j'ai pris cette loge comme retraite, mais
+maintenant, si j'avais une bonne place en vue,
+j'aimerais bien à la prendre.</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Si je puis vous recommander, père Michel, je
+le ferai, soyez-en sûr.</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes
+certificats; ils ne peuvent que me faire honneur.</p>
+
+<p>La soirée s'avançait. Anna était venue chercher
+Élisabeth et Armand; après des bonsoirs affectueux
+on se sépara gaiement.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p24" id="p24"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<h4>LA FÊTE DE M. DE VALMIER.</h4>
+
+<p>Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre
+sa leçon, Mme de Morville et ses enfants la
+reçurent avec les témoignages de la reconnaissance
+la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait
+sa fille et se mit à causer avec la mère
+d'Irène.</p>
+
+<p>Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à
+Mme de Morville combien elle était lasse de mener
+une vie aussi frivole, aussi vide, et lui demanda en
+toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse
+et utile aux autres. Mme de Morville, touchée de
+cette confiance amicale, se montra des plus affectueuses;
+à partir de ce moment, les deux jeunes
+femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier
+vit aussi intimement Mmes de Kermadio et de
+Marsy. On va voir quels changements furent amenés
+par ces liaisons.</p>
+
+<p>La fête de M. de Valmier arriva peu de temps
+après; au moment de se mettre à table, il fut
+agréablement surpris de voir sa femme et sa fille
+lui offrir de magnifiques bouquets.</p>
+
+<p>«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous
+ainsi? dit il gaiement.</p>
+
+<p>--En l'honneur de saint André, votre patron,
+mon ami, dit sa femme en l'embrassant.</p>
+
+<p>--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit
+Noémi l'embrassant aussi.</p>
+
+<p>--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant;
+mais il y a si longtemps qu'on n'a fêté cet
+anniversaire! mon oubli est pardonnable.</p>
+
+<p>--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire,
+André, dit affectueusement Mme de Valmier; nos
+coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.</p>
+
+<p>--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces
+bonnes paroles me font grand plaisir... mais
+n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous
+êtes bien simplement mises pour nos invités.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de
+cérémonie; j'ai préféré que nous fussions seuls
+pour vous fêter tout à notre aise.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien
+plus commode pour m'installer sur vos genoux
+et vous embrasser à mon aise, sans craindre de
+chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»</p>
+
+<p>L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire
+sa femme.</p>
+
+<p>«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée,
+Noémi! toi qui étais folle de la toilette et... vous
+aussi, Juliette, permettez-moi de le remarquer:
+vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions
+brillantes, vous paraissez aimer le calme
+et la simplicité, maintenant?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>En êtes-vous fâché, André?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté,
+au contraire... non, je veux dire heureux,
+profondément heureux! Un intérieur calme doit
+être si doux!»</p>
+
+<p>On finissait alors de dîner, M. de Valmier se
+leva, passa dans le salon avec sa femme et sa
+fille, puis s'assit en silence près du feu.</p>
+
+<p>«Oui, dit-il alors seulement, je dis «<i>doit être</i>,»
+car notre existence brillante nous empêche de jouir
+de ce bonheur. Quoi de plus charmant que l'intimité
+de la famille pour se reposer des fatigues,
+du tracas des affaires, pour se retremper le coeur
+et l'esprit!... Hélas, cela ne nous est pas donné,
+et pourtant nous en aurions grand besoin!»</p>
+
+<p>M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment
+de profonde tristesse, de regret poignant, la voix
+émue, les yeux baissés.</p>
+
+<p>Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi
+qui, les larmes aux yeux, était à genoux devant
+lui, tandis que sa femme, assise près de lui, lui
+tendait la main et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Tout cela est tristement vrai, André; mais
+cette vie calme qui nous fait défaut et que vous
+désirez, je la réclame aussi: grâce aux excellents
+conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie
+était plus qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais,
+cher André, ajouta Mme de Valmier à
+voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai
+foyer de famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi
+par le monde, maintenant votre femme et votre
+fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et
+dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Oh oui, maman, je serai bien heureuse de
+donner à papa le bonheur qu'il désire!»</p>
+
+<p>M. de Valmier avait écouté avec ravissement
+ces tendres paroles, échos de nobles sentiments;
+il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et
+il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles
+s'y jetèrent en pleurant.</p>
+
+<p>Après ces étreintes si tendres de la part de la
+mère et de la fille, si affectueusement reconnaissantes
+de la part de M. de Valmier, Noémi, riant
+et pleurant, s'écria:</p>
+
+<p>«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour
+de sa fête, c'est triste!</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies
+soient celles qui les font couler.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire
+ma surprise, maman?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien
+reçue.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir
+donné un magnifique bouquet?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet
+ne m'a donné aucune peine, et je veux vous
+prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a aidée
+à vaincre quelques difficultés.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et
+joua à son père un morceau de Chopin avec une
+délicatesse et une sûreté de jeu vraiment remarquables.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER</p>
+
+<p>Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et
+merci. (<i>Il l'embrasse.</i>) Moi qui suis passionné pour
+la musique, cela me promet de bonnes et charmantes
+soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>A mon tour de faire ma surprise. André, vous
+me reprochiez avec raison de négliger ma voix;
+depuis quelque temps je prends (<i>riant</i>) <i>en cachette</i>
+des leçons de Braga, et je suis à même de vous
+chanter votre morceau favori du <i>Barbier de Séville</i>.</p>
+
+<p>Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier
+chanta, avec un vrai talent, l'air tant aimé par
+M. de Valmier.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les
+mains en silence, mais ses yeux remerciaient plus
+éloquemment que des paroles n'auraient pu le
+faire.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman,
+je vais le servir moi-même, comme a fait l'autre
+jour ma bonne Irène.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>frappé</i>.</p>
+
+<p>Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille
+de Morville, Juliette, lorsque vous disiez
+que votre changement, béni et mille fois béni par
+moi, était dû à leurs bons conseils?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>avec feu</i>.</p>
+
+<p>Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils
+sont excellents, eux et leurs amis de Kermadio et
+de Marsy.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/024.png"></p>
+<h5>Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)</h5>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre
+changement, mon bon André: elle vous intéressera
+et vous fera aimer les coeurs à qui nous
+sommes redevables de nos idées sérieuses.</p>
+
+<p>Juliette fit alors part à son mari de la résolution
+de Noémi de prendre des leçons de piano
+d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle
+avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de
+Kermadio et de Marsy; de l'affaire des bijoux chez
+Mme Blesseau; de la charmante conduite de Noémi;
+enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de
+vivre comme leurs amis, en famille et pour la famille.</p>
+
+<p>M. de Valmier avait écouté sa femme avec un
+intérêt profond; il était vivement ému. Lorsque
+sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec élan:</p>
+
+<p>«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire,
+mes chères amies, et elle sera digne de vos
+coeurs, je le jure.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Nous sommes richement récompensées par la
+joie de vous rendre heureux, André. Nous ne
+voulons rien de plus!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Certainement non. Ah! maman, savez-vous
+qu'Élisabeth est enchantée: sa famille vient de
+s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va
+l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont
+heureux! ils sont trois déjà, et moi, je suis toute
+seule! J'aimerais tant avoir des petits frères et
+des petites soeurs à aimer, à caresser....</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Le bon Dieu t'en enverra peut-être.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse
+famille!</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»</p>
+
+<p>Un domestique entra en ce moment:</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme
+qui demande instamment à remettre à monsieur
+en personne deux paquets.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous
+allons avoir par lui la clef de ce mystère.</p>
+
+<p class="mid">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Tout de suite, monsieur.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père
+Michel, haletant, essoufflé, pliant sous le poids
+d'un lourd paquet, mais toujours majestueux dans
+ses gestes, et plus bavard que jamais.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>intriguée</i>.</p>
+
+<p>C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous
+là?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme,
+comme il est chargé!</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me
+laisser porter cela, mais je suis têtu, moi, tel que
+vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire
+plaisir à de charmants enfants comme vos amis,
+mademoiselle Noémi. Or, comme il n'y avait plus
+de commissionnaires disponibles et que je voyais
+deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer
+leurs surprises à monsieur et à mademoiselle, j'ai
+pris les paquets, et me voici, moi et mes cinquante-sept
+ans, plus mes deux paquets.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>Irène m'envoie cela?</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les!
+Ce paquet vous est destiné. Celui-là est envoyé à
+monsieur votre père...; seulement (<i>il hésite</i>) je
+prierai monsieur de vouloir bien....</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Quoi, mon ami, que voulez-vous?</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit
+reçu! (<i>étonnement général</i>) mais oui, un petit reçu,
+comme quoi je vous ai fidèlement remis ces deux
+paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des
+gens si canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis
+toujours content quand je peux donner un témoignage
+écrit de ma délicatesse; alors, monsieur
+comprend..., portant des choses précieuses, sans
+doute....</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (<i>il écrit un
+reçu</i>), voilà; pouvons-nous prendre les paquets,
+maintenant?</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une
+pareille question? J'espère n'avoir pas offensé
+monsieur par cette demande. Monsieur doit bien
+penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de
+témoignages honorables, qu'il....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose
+elle m'envoie! Regardez, maman, le délicieux mouchoir!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant,
+quelle pensée délicate l'a inspirée. Ton chiffre
+est brodé dans un anneau; à gauche et à droite,
+un semis de petits boutons! Charmante enfant...
+quelle amie excellente tu as là, Noémi!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Voici son petit billet, chère maman. (<i>Elle lit.</i>)</p>
+
+<blockquote>
+<p> «Ma bonne Noémi,</p>
+
+<p>«La fête de ceux que nous aimons étant aussi
+une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un
+souvenir: dis-toi bien que chaque point a été
+accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du
+coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si
+charmante son dévouement et son affection.</p>
+
+<p>«Ton ami reconnaissante,</p>
+
+<p>«Irène.»</p>
+</blockquote>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je
+ne puis en venir à bout, et je prévois une surprise
+aussi charmante que la tienne.</p>
+
+<p>Noémi se hâta de venir au secours de son père
+et l'on vit apparaître une magnifique aquarelle, richement
+encadrée. Elle représentait le château de
+M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir
+de la Saint-André, offert par une famille reconnaissante.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>André, mon ami, voilà une belle et touchante
+preuve de gratitude; j'en suis aussi heureuse que
+fière pour mes amis.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela
+qu'il m'avait demandé le petit croquis de Valmier!</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant.
+Le beau, le touchant souvenir! il aura la place
+d'honneur dans mon cabinet de travail!</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL.</p>
+
+<p>Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien
+l'honneur de vous saluer; je vous demande pardon
+d'être resté pour être témoin de votre joie,
+mais je tenais à la raconter à Mlle Irène et à
+M. Julien; ils ont tant travaillé à leur surprise,
+ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces
+jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur
+sommeil afin que leurs leçons et leurs études, qui
+sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>émue</i>.</p>
+
+<p>L'entendez-vous, maman?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes!
+conserve bien ces affections, mon enfant; ce sont
+les seuls vrais bonheurs de la vie, après l'amour
+de Dieu!</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon
+amie. Tenez, père Michel, permettez-moi de vous
+offrir ceci comme récompense de toute votre peine.
+(<i>Il veut lui donner un louis.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LE PÈRE MICHEL, <i>refusant</i>.</p>
+
+<p>Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis
+largement payé par le service rendu à Mlle Irène
+et à M. Julien, et par la vue de votre joie.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer
+la main, afin de vous remercier de votre obligeance.</p>
+
+<p>Le bon vieux concierge, après cette cordiale
+poignée de main, s'essuya les yeux et disparut
+sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une
+profonde émotion.</p>
+
+<p>Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement
+qu'il était onze heures passées.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne,
+la belle soirée! merci à vous, chères amies, qui
+l'avez rendue si attrayante.</p>
+
+<p>On se sépara sur ces bonnes paroles.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p25" id="p25"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<h4>ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.</h4>
+
+<p>L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis
+le jour de sa fête, la plus heureuse transformation;
+une seule chose inquiétait Mme de Valmier
+et Noémi, et troublait le calme de leur existence:
+c'étaient les allures mystérieuses de M. de Valmier.
+Après avoir accompagné sa femme et sa
+fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement
+de leurs charmants souvenirs, il ne
+reparlait plus d'eux et s'absentait presque chaque
+jour. Mme de Valmier craignait quelquefois
+qu'il ne retournât au cercle, mais elle se rassurait
+en voyant l'air joyeux de son mari, et elle se
+disait que c'était probablement la surprise annoncée
+qui le préoccupait ainsi.</p>
+
+<p>«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père
+Michel est donc venu vous voir aujourd'hui?</p>
+
+<p>--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier,
+en se troublant.</p>
+
+<p>--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en
+allant avec maman chez Irène. Il nous a dit vite
+bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que vous
+me voyez.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>finement</i>.</p>
+
+<p>André, vous ressemblez à un coupable; vous
+me rappelez M. de Morville.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Il était aussi embarrassé que vous ce matin,
+quand Suzanne lui a demandé le pourquoi de ses
+allures aussi mystérieuses que les vôtres.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>interdit</i>.</p>
+
+<p>Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à
+la terrible maman, dites-nous donc si vous avez
+loué le pavillon, ces jours-ci?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Oui! qui te l'a appris?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer,
+avec raison, vous le voyez! Dieu! quel gentil
+mobilier ils apportent!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>avec reproche</i>.</p>
+
+<p>Comment, André! tu as loué le pavillon sans
+me consulter! il est si rapproché de nous que je
+désirais y voir là, tu le sais, des parents ou des
+amis intimes.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des
+étrangers... charmants...; tu les aimeras beaucoup.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit
+à première vue, j'espère qu'ils me plairont également;
+comment s'appellent-ils?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Hum!... M. et Mme Villemor.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Ont-ils des enfants, papa?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Oui, un fils et une fille.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils
+qu'Irène et Julien, cela me fera un charmant
+voisinage.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant
+un peu à ma chère Suzanne.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable,
+aussi distinguée que Mme de Morville.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>C'est impossible, mon ami; va, il est rare de
+rencontrer deux femmes aussi charmantes.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>avec tendresse</i>.</p>
+
+<p>J'en connais une qui la vaut bien.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»</p>
+
+<p>Noémi, se mettant au piano, interrompit la
+conversation.</p>
+
+<p>Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain,
+les enfants étaient comme une ruche d'abeilles
+en révolution. Ce remue-ménage était causé par
+l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille,
+mais quel petit garçon! quelle petite fille!</p>
+
+<p>On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi
+extravagant, et des manières aussi ridiculement
+affectées.</p>
+
+<p>Il va sans dire que les élégants admiraient ces
+nouveaux venus. Lionnette était indécise. Noémi
+se joignait aux enfants raisonnables pour rire
+tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>gracieusement</i>.</p>
+
+<p>Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer
+avec nous?</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>zézayant</i>.</p>
+
+<p><i>N'approssez</i> pas trop; vous allez me <i>siffoner</i>.
+Qui êtes-vous, mademoiselle?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/025.png"></p>
+<h5>Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)</h5>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Je m'appelle Constance de Blainval.</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p>
+
+<p>Votre mère est-elle marquise?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Non, elle est comtesse.</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p>
+
+<p>La mienne est marquise. Moi <i>ze</i> suis la petite
+marquise Héloïse de Ramor, et voici mon cousin
+Héliogabale, le fils du comte de <i>Tourtefransse</i>. Vicomte,
+la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
+<i>zouer</i> avec la comtesse?</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux
+anges! On va causer chevaux et équipages, je
+suppose. C'est le plus charmant passe-temps
+possible.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec orgueil</i>.</p>
+
+<p>Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom,
+qui va vous parler de ce qui vous intéresse, monsieur
+le vicomte.</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE, <i>avec importance</i>.</p>
+
+<p>Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries,
+monsieur?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>orgueilleusement</i>.</p>
+
+<p>Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour
+la selle.</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux
+(deux bais et deux noirs) pour attelage,
+deux chevaux anglais pour le comte mon père et
+son groom, et deux poneys de Shetland pour
+moi et mon groom. Combien avez-vous de voitures?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>un peu humilié</i>.</p>
+
+<p>Deux, une calèche et un coupé.</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau,
+calèche, coupé, phaéton, break, poney-chaise,
+poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos
+voitures?</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>de plus en plus humilié</i>.</p>
+
+<p>De chez Lelorieux.</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Nous autres, nous ne nous fournissons que
+chez Ehrler. Il n'y a que lui, mon cher, il n'y a
+que lui à Paris.--(<i>A voix basse.</i>) Fumez-vous? <i>(Il
+lui offre mystérieusement un cigare.</i>) J'ai des havanes
+parfaits que j'ai chipés.</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>On me le défend, mais je fume aussi en cachette.
+Où prenez-vous vos cigares?</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Dans le fumoir de papa, donc.</p>
+
+<p>Pendant que les deux petits garçons causaient
+ainsi, la petite Héloïse disait à Constance.</p>
+
+<p>«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs
+et une broche de 8,000 francs, c'est superbe à
+voir.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE, <i>avec dédain</i>.</p>
+
+<p>Comment, elle n'a que cela? que ze la plains!
+Ma mère, à moi, a 20,000 écus de diamants,
+5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles.
+Elle a toute une garniture de vieux point d'Alençon
+(30 mètres à 60 francs le mètre!) et tout une
+garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
+incalculable; et puis elle vient d'<i>asseter</i> une
+garniture de vieux point de Venise de 4,000
+écus.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>humiliée</i>.</p>
+
+<p>Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE, <i>dédaigneusement</i>.</p>
+
+<p>Des dentelles modernes, probablement: c'est
+bien commun! Laissez-moi vous donner un bon
+conseil, <i>sère</i>, ne dites pas maman, dites <i>ma mère</i>:
+il n'y a que ce mot-là de bien porté.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Merci, mademoiselle, vous avez raison.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE.</p>
+
+<p><i>Z'</i>espère avoir toutes les belles <i>sozes</i> de ma
+mère, à mon <i>mariaze</i>: elle est <i>touzours</i> souffrante
+et ne les porte presque <i>zamais</i>. D'ailleurs, ça m'ira
+mieux qu'à elle.</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE.</p>
+
+<p>Avez-vous des frères et soeurs?</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE, <i>indignée</i>.</p>
+
+<p>Fi, donc! <i>ze</i> suis fille unique, Dieu merci! partazer
+avec d'autres, ce serait horrible; ze n'ai
+pas trop de tout l'<i>arzent</i> de mon père et de ma
+mère, pour moi seule: tout doit être à moi,
+tout!...</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!</p>
+
+<p class="mid">JACQUES, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser!
+(<i>Haut.</i>) Eh bien, mes amis, à quoi jouons-nous à
+présent?</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>avec humeur</i>.</p>
+
+<p>Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE.</p>
+
+<p>Moi, <i>zouer</i>, <i>zuste</i> ciel! <i>zamais!</i> cela <i>siffonnerait</i>
+ma <i>zolie</i> toilette.</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE, <i>avec hauteur</i>.</p>
+
+<p>Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect.
+Nous ne sommes pas les amis des premiers venus,
+je vous en préviens.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>avec ironie</i>.</p>
+
+<p>Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien
+haut!</p>
+
+<p class="mid">LE VICOMTE HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur,
+je vous prie.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>haussant les épaules</i>.</p>
+
+<p>Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites
+caricatures et allons jouer sans elles.»</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p26" id="p26"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<h4>LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.</h4>
+
+<p>Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges
+de dépit, ouvraient la bouche pour répondre aux
+paroles d'Armand, un petit garçon et une petite
+fille, proprement mais très-simplement vêtus,
+passèrent avec précipitation en heurtant involontairement
+les deux merveilleux. Héliogabale, enchanté
+d'avoir un prétexte pour se mettre en
+colère, arrêta brusquement ces enfants.</p>
+
+<p>«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer,
+moi et ma cousine, s'écria-t-il grossièrement.
+Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE.</p>
+
+<p>Ils ont manqué me <i>siffonner</i>! <i>sassez</i>-les, mon
+cousin, ces sales petits.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>rougissant</i>.</p>
+
+<p>Nos vêtements sont simples, mais propres,
+monsieur et mademoiselle! vous ne devez pas
+craindre de les toucher.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOISE, <i>minaudant</i>.</p>
+
+<p>Quelle horreur! <i>tousser</i> cette laine affreuse? <i>zamais!</i>
+(<i>Elle se sauve derrière Héliogabale.</i>)</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>avec majesté</i>.</p>
+
+<p>Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries
+ne sont pas faites pour des gens communs
+comme vous.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>indigné</i>.</p>
+
+<p>Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que
+ridicule: c'est lâche à vous d'insulter des enfants
+qui ne vous ont rien fait.</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes
+vêtements! Je leur ai donné la leçon qu'ils méritaient.</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>irritée</i>.</p>
+
+<p>C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une,
+monsieur, et elle vous sera peut-être donnée....</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>ricanant</i>.</p>
+
+<p>Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>avec colère</i>.</p>
+
+<p>Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain
+petit....</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p>
+
+<p>Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants
+enfants: ils n'ont pas de coeur! (<i>A Armand.</i>)
+Merci, Monsieur, d'avoir pris notre défense.»</p>
+
+<p>Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement.
+Armand et ses amis, choqués du ton et des manières
+des nouveaux venus, les laissèrent avec
+Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins.
+Lionnette, retenue par les élégants, était restée
+près d'Héloïse.</p>
+
+<p>Débarrassés de cette vilaine petite société, les
+enfants jouèrent de bon coeur: ils se séparèrent
+enfin, en se disant à revoir pour les jours suivants.</p>
+
+<p>On était alors au printemps: le soleil brillait
+dans tout son éclat; aussi la réunion était-elle
+complète chaque jour aux Tuileries; mais, au
+grand regret des enfants raisonnables, la présence
+d'Héliogabale, celle d'Héloïse, avaient détruit chez
+les élégants les bons effets produits par les sages
+conseils et le bon exemple des enfants raisonnables;
+les toilettes étaient redevenues extravagantes;
+à la bourse de timbres se joignaient des
+paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient
+orgueilleusement de leur mauvaise influence
+qui s'accroissait chaque jour de plus en
+plus.</p>
+
+<p>Un dimanche, les élégants étaient réunis comme
+d'habitude, se pavanant, paradant les uns devant
+les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une
+petite fille et un petit garçon, habillés si richement
+qu'Héloïse et Héliogabale eux-mêmes poussèrent
+un cri de surprise et d'admiration: ce n'était que
+soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>gracieusement</i>.</p>
+
+<p>Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle
+et monsieur?</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>avec hauteur</i>.</p>
+
+<p>Je veux savoir avant qui vous êtes.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée!
+(<i>Haut.</i>) C'est trop <i>zuste</i>! Ze suis la fille de
+la marquise de Ramor.</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi
+pas souris morte?</p>
+
+<p>Armand et ses amis, qui s'étaient approchés
+avec curiosité, éclatèrent de rire à cette réflexion.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>très-rouge</i>.</p>
+
+<p>Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE, <i>majestueusement</i>.</p>
+
+<p>Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle:
+il a trente-cinq serviteurs.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON, <i>à Héliogabale</i>.</p>
+
+<p>Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux
+à ma disposition, je ne comprends pas la
+vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>honteux</i>.</p>
+
+<p>Hélas! je n'en ai que huit!</p>
+
+<p class="mid">JORDAN, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le
+petit maréchal, le vicomte; il nous a assez assommés
+avec ses écuries!</p>
+
+<p>La conversation continua: les élégants étaient
+de plus en plus subjugués par les discours et les
+manières des nouveaux venus. Le moment de se
+séparer étant venu, le fils du maréchal dit à
+tous les enfants: «Messieurs et mesdemoiselles,
+nous allons ce soir au Cirque; il y débute deux
+merveilles, <i>les petits centaures</i>. Je vous engage à y
+aller aussi, ce sera très-intéressant.»</p>
+
+<p>Cette proposition séduisit les enfants, et il fut
+convenu qu'on obtiendrait des parents la permission
+d'aller au Cirque:</p>
+
+<p>Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils
+très-éloquents; chacun obtint ce qu'il
+désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
+retrouva au spectacle.</p>
+
+<p>Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient
+de ne voir pas arriver leurs amis du matin, lorsque
+l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les petits
+centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés
+au grand galop. Des applaudissements les accueillirent;
+les enfants des Tuileries avaient poussé
+un cri de surprise, les élégants étaient furieux,
+les enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant
+les merveilleux qui étaient venus aux
+Tuileries le matin.</p>
+
+<p>Les petits centaures firent des prodiges d'adresse
+et d'intrépidité: on les applaudissait à tout rompre.
+Leurs exercices terminés, ils sautèrent à
+bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les
+élégants, qui étaient devenus rouges et embarrassés.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p>
+
+<p>Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal...
+ferrant! (<i>rires</i>) et: j'ai à ma disposition les quarante-cinq
+chevaux de ce manège!</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p>
+
+<p>Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc,
+et il est de Fontarabie; il a trente-cinq valets d'écurie
+sous ses ordres.</p>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p>
+
+<p>Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez
+fait ce matin: il est vrai que nous étions richement
+habillés.</p>
+
+<p class="mid">LA PETITE FILLE.</p>
+
+<p>Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis
+simplement, vous nous avez insultés.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/026.png"></p>
+<h5>Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)</h5>
+
+<p class="mid">LE PETIT GARÇON.</p>
+
+<p>C'est papa qui a voulu que nous vous donnions
+une leçon.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir
+vus quelque part, ces petits enfants!</p>
+
+<p>Après avoir salué ironiquement, les petits centaures
+se retirèrent. Les élégants, pleurant de
+dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs
+de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.</p>
+
+<p>Cet incident fit grand bruit dans la petite société
+des Tuileries: quelques élégants incorrigibles,
+parmi lesquels se trouvaient Héloïse, Héliogabale,
+Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins,
+abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous
+aux Champs-Élysées pour y étaler leurs
+grâces tout à leur aise: une dizaine d'autres enfants
+revinrent franchement à la raison, à la simplicité,
+et grossirent le nombre des enfants raisonnables.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p27" id="p27"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<h4>LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.</h4>
+
+<p>«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au
+salon, quelques jours après les dernières scènes,
+Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon
+aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous
+très-occupés, et il leur est impossible de nous
+recevoir ce matin.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>C'est singulier, Suzanne y est toujours pour
+moi; je ne la gêne jamais! cela me contrarie,
+j'aime tant voir ces chers amis!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons
+et ma petite maîtresse de piano. Me voilà
+désorientée pour toute la journée.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous
+consolera, mes amies.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement,
+méchant papa. (<i>Elle l'embrasse.</i>) Irons-nous
+chez Mme de Kermadio, maman?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je ne sais si cela leur....</p>
+
+<p class="mid">BAPTISTE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>lisant</i>.</p>
+
+<p>C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous
+prie de venir passer la matinée chez elle; ses enfants
+ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils désirent
+tous que nous y allions.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène,
+Julien et leurs parents sont occupés! quelle singulière
+chose!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je vais écrire que nous irons.»</p>
+
+<p>La mère et la fille se rendirent, en effet, chez
+Mme de Kermadio. M. de Valmier, visiblement
+agité après la lecture de la lettre qu'il avait
+reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos
+que lorsque la voiture eut emmené Mme de Valmier
+et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en
+voiture, Noémi dit a sa mère:</p>
+
+<p>«Maman, papa prépare notre surprise.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je le crois aussi.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>pensive</i>.</p>
+
+<p>Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio
+pour nous tenir éloignées de la maison aujourd'hui.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Tu le sauras facilement en me demandant à
+trois heures de retourner à l'hôtel. Leur manière
+de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
+avec ton père.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>C'est cela! ça va être amusant.»</p>
+
+<p>Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles
+furent reçues avec la tendresse accoutumée. Armand
+faisait mille folies; il éclatait de rire sans
+sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains
+à les écorcher et paraissait hors de lui.</p>
+
+<p>Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent
+du coin de l'oeil en souriant. Après le
+goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec intention:</p>
+
+<p>«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison,
+maman?»</p>
+
+<p>Armand poussa un cri qui fit bondir tout le
+monde.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des
+peurs pareilles.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>très-agité</i>.</p>
+
+<p>Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut
+partir?</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>avec malice</i>.</p>
+
+<p>Il me semble qu'il en est bien temps.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>de plus en plus agité</i>.</p>
+
+<p>Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible!
+tout serait manqué!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui serait manqué?</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>précipitamment</i>.</p>
+
+<p>Notre matinée, chère Noémi; nous comptons
+te garder jusqu'à l'heure du dîner.</p>
+
+<p class="mid">JEANNE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Armand deviendrait fou furieux si tu par...
+aïe!...</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="mid">JEANNE.</p>
+
+<p>Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y
+mets! je t'en fais mon compliment! (<i>Elle se frotte
+le bras.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>honteux</i>.</p>
+
+<p>Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que...
+que....</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Que quoi?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à
+la fin!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Si, si! (<i>Héroïquement.</i>) Je sais me dompter, tu
+vas voir. Tenez, mes amis, jouons à la lanterne
+magique, je serai le montreur.</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien
+simple.</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Plus simple qu'élégant.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare
+mes verres.</p>
+
+<p>La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand
+était très-drôle en débitant ses histoires et
+faisait rire tout le monde. Six heures sonnaient
+quand Mme de Valmier s'écria:</p>
+
+<p>«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées:
+vite, Noémi, partons.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Tout de suite, maman. (<i>Elle s'apprête.</i>) Adieu,
+mes amis; nous sommes horriblement en retard
+pour le dîner!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tant mieux!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre
+papa qui nous attend doit mourir de faim!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Il n'y songe pas, au... aïe!...</p>
+
+<p class="mid">LES ENFANTS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (<i>il se
+frotte le bras</i>) avec les intérêts! (<i>On rit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">JEANNE, <i>gaiement</i>.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement...
+tu allais, tu allais....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»</p>
+
+<p>Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs
+amis; elles étaient plus intriguées que jamais.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que
+cette surprise?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je ne m'en doute pas du tout! Patience!</p>
+
+<p>En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un
+instant pour laisser entrer un commissionnaire
+portant une étagère et un prie-dieu.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Voilà nos locataires qui emménagent, maman.
+C'est drôle: ces meubles ressemblent à ceux de
+Mme de Morville.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, Noémi leva machinalement
+la tête: le jour baissait, elle vit pourtant
+à une des fenêtres du pavillon la figure d'une petite
+fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.</p>
+
+<p>Noémi poussa une exclamation.</p>
+
+<p>«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête
+que nos amis, leur mobilier, leur ressemblance...
+Bonjour, André, c'est bien aimable à toi de nous
+attendre, au lieu de te mettre à table... nous
+sommes si en retard!</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Tant mieux!</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Là! voilà papa qui dit comme Armand.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Mais certainement: cela prouve que vous vous
+êtes amusées (<i>entre ses dents</i>) et que Mme de Kermadio
+m'a tenu parole.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton
+pauvre père.»</p>
+
+<p>A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme
+et sa fille, sourit en se voyant observé par elles
+avec une curiosité affectueuse et leur dit:</p>
+
+<p>«Nos locataires se sont installés ce matin dans
+le pavillon.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin,
+cela me semble poli.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur
+ai déjà annoncé que nous irions tous leur faire
+une visite ce soir.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami?
+ils doivent être à peine installés: notre visite les
+gênera, je crois.</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu
+le veux. Noémi sera contente de voir ses petits
+voisins.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu
+la petite fille et elle m'a paru ressembler à
+ma chère Irène.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/027.png"></p>
+<h5>La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)</h5>
+
+<p>On sortit de table, et Noémi se mit au piano
+sur la demande de son père, mais elle était visiblement
+distraite.</p>
+
+<p>A huit heures, M. de Valmier se leva en disant:
+«Veux-tu venir chez nos voisins, Juliette?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Volontiers; viens, Noémi.»</p>
+
+<p>On alla vers le pavillon des nouveaux locataires.
+M. de Valmier sonna et... le père Michel vint ouvrir.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>surprise</i>.</p>
+
+<p>Vous ici, père Michel, par quel hasard?</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Il est à mon service maintenant, et il a aidé au
+déménagement de nos voisins. Entre au salon,
+Juliette.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne,
+vous ici? (<i>Elle l'embrasse.</i>)</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI, <i>enchantée</i>.</p>
+
+<p>Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!...
+Et M. de Morville! Voilà donc votre surprise,
+papa?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER, <i>émue</i>.</p>
+
+<p>Oh! merci, merci, mon bon André: elle est
+digne de ton coeur, et de ta tendresse pour nous.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et
+vous ne savez pas tout!</p>
+
+<p class="mid">M. DE MORVILLE.</p>
+
+<p>Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne.
+Notre généreux ami, madame, m'associe à sa maison
+de banque: grâce à son affection, ma chère
+famille n'est plus dans la gêne.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Et c'est par sa bonté que nous voilà installés
+ici. Ces jolis meubles, nous les devons à sa générosité.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?</p>
+
+<p>En disant cela tout le monde s'embrassait, riant,
+pleurant, s'embrassant encore. Quand on fut un
+peu calmé, M. de Valmier prit la parole:</p>
+
+<p>«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près
+de nous: M. de Morville, grâce à sa grande intelligence,
+à sa grande habitude des affaires, et à sa
+prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger
+ma maison de banque, trop considérable pour
+moi seul. Mais cette conduite m'a été inspirée par
+les bienfaits que nous avons reçus de nos amis.
+Grâce à eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections
+qui me manquaient. N'était-il pas juste de
+témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si
+noblement méritée?»</p>
+
+<p>De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles
+répondirent à ces paroles; puis Noémi et
+sa mère visitèrent avec bonheur le charmant
+appartement de leurs amis.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah!
+voilà l'étagère et le prie-dieu! Maman, avais-je
+raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux de
+Mme de Morville?</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance
+de la voisine avec Irène était très-naturelle.</p>
+
+<p class="mid">IRÈNE.</p>
+
+<p>Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention
+de Noémi quand elle a regardé le pavillon.
+J'avais tort de me montrer; mais je ne pouvais
+résister à l'envie de voir un instant cette
+chère amie.... (<i>Elles s'embrassent.</i>)</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette;
+nos amis sont à peine installés et rien n'est prêt.
+Le bon Michel va nous servir; il est averti.</p>
+
+<p class="mid">NOÉMI.</p>
+
+<p>Je suis enchantée que vous ayez pris Michel,
+papa, je l'aime beaucoup.</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera
+avantageusement Marius le maître d'hôtel.</p>
+
+<p>On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina
+paisiblement la soirée dans la plus douce, la plus
+affectueuse intimité.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<a name="p28" id="p28"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>LES CONTRASTES.</h4>
+
+<p>Le jour suivant, il y avait réception chez M. et
+Mme de Valmier; mais ce n'était pas une brillante
+soirée comme il y en avait autrefois: si les toilettes
+étaient simples, si les invités étaient en petit
+nombre, les coeurs étaient franchement joyeux.
+Il y avait là les familles de Morville, de Kermadio
+et de Marsy: le bonheur était complet et les amis
+vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient
+aimés et consolés dans leurs malheurs.</p>
+
+<p>Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth
+se peignait une joie profonde; pour Armand
+il était changé en mouvement perpétuel, riant,
+chantant, gambadant et ne cessant pas une minute
+de se frotter les mains avec plus d'ardeur que
+jamais.</p>
+
+<p>Après le dîner, il y eut un petit concert, puis
+une loterie: les artistes étaient Mme de Valmier,
+Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait gagné un
+magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient
+pas encore tiré leurs billets.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être,
+j'ai toujours de la chance à rebours. (<i>On rit; il
+tire son billet.</i>) Qu'est-ce que je disais! un papier
+plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes
+amis, je vais m'évanouir.... (<i>il saute de joie</i>). Non,
+j'aime mieux embrasser M. de Valmier! (<i>Il lui saute
+au cou.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>intriguée</i>.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma
+nourrice, de ce pauvre Yvon que je savais si malheureux
+d'être à l'armée. Tu sais comme cela me
+faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu,
+que je suis heureux!... Marie-Anne va être si contente
+de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, tenez!
+(<i>Il s'essuie les yeux.</i>)</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>émue</i>.</p>
+
+<p>Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier!
+Vous venez de faire là bien des heureux!</p>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Nous en sommes vivement reconnaissants!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>poussant un cri</i>.</p>
+
+<p>Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman,
+ce que je viens de gagner....</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE KERMADIO, <i>avec étonnement</i>.</p>
+
+<p>Une lettre de notre architecte pour toi! (<i>Elle
+lit.</i>)</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Mademoiselle,</p>
+
+<p>«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs.
+Le terrain est acheté et les travaux commencent
+aujourd'hui. L'école sera prête pour le premier
+jour du mois de mai, comme vous le désirez, me
+dit-on.</p>
+
+<p>«Daignez agréer, etc.</p>
+
+<p>«LEPEC, <i>architecte</i>.»</p>
+</blockquote>
+
+<p class="mid">M. DE KERMADIO.</p>
+
+<p>Une école à Kermadio.... L'objet de tous les
+voeux d'Élisabeth! Cher monsieur de Valmier,
+vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous pourrons
+lui laisser accepter....</p>
+
+<p class="mid">M. DE VALMIER.</p>
+
+<p>Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance
+à vos charmants enfants, monsieur; c'est
+grâce à eux que tous ces enfants font la joie de
+leurs parents. Qu'ils en soient récompensés!</p>
+
+<p class="mid">MADAME DE VALMIER.</p>
+
+<p>André a raison: vous vous plaisez, chers petits,
+à faire le bien: nous sommes heureux de vous y
+aider.</p>
+
+<p>Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.</p>
+
+<p>«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle:
+je fais mon devoir, voilà tout! C'est le bon
+Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis que
+notre amitié fit quelque bien.</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente;
+moi, je n'ai presque rien fait de bon.</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches
+pour nous trouver?»</p>
+
+<p>Après quelques protestations modestes d'Armand,
+l'on se dit adieu et l'on se sépara en se
+donnant rendez-vous aux Tuileries pour le lendemain.</p>
+
+<p>Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris
+du club <i>le Beau monde</i> ayant disparu, les enfants
+étaient redevenus peu à peu simples et gentils;
+le club <i>de la Charité</i> grossissait de plus en
+plus et améliorait ceux qui en faisaient partie. Il
+n'y a rien de tel que de faire l'aumône et de s'occuper
+activement des pauvres pour améliorer son
+coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils
+chaque jour davantage de l'excellente
+influence exercée sur leurs enfants par Élisabeth,
+Armand et leurs amis.</p>
+
+<p>On venait de terminer les comptes rendus des
+bonnes oeuvres faites dans la semaine, quand un
+ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
+enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout
+en larmes, rouge, en nage, les vêtements en désordre.
+Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
+Héloïse était poursuivie par quelques gamins,
+acharnés comme de vrais roquets. On n'entendait
+que des cris confus entremêlés de ces phrases:</p>
+
+<p>«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!</p>
+
+<p>--C'est la reine de Charenton, pour sûr!</p>
+
+<p>--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?</p>
+
+<p>-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers
+qui va faire la <i>Marie j'ordonne</i>!</p>
+
+<p>--Ah! mais non! ça ne prend pas....</p>
+
+<p>--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour
+porter une pelure comme celle-là!</p>
+
+<p>--J'crois ben! un chaudron emplumassé de
+queues d'arlequins, des habits idem, et tout ça
+rouge comme du sang de boeuf gras!</p>
+
+<p>--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!</p>
+
+<p>--Ça y est!»</p>
+
+<p>Et les impitoyables gamins, malgré les cris des
+petites filles furieuses et de la bonne effrayée, se
+mirent à tourbillonner autour d'elles, en chantant
+avec frénésie, sur l'air de: <i>Nous allons planter
+des choux:</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18">V'là la Déesse du Boeuf-Gras,</p>
+<p class="i20"> A la mode, à la mode,</p>
+<p class="i18">V'là la Déesse du Boeuf-Gras,</p>
+<p class="i20"> A la mode de chez nous.</p>
+<br>
+<p class="i18">Elle a la tête à l'envers,</p>
+<p class="i18">d'cervelle, pas d'cervelle,</p>
+<p class="i18">Elle a la tête à l'envers,</p>
+<p class="i20"> A la mode de chez nous.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>s'élançant</i>.</p>
+
+<p>Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est
+lâche à de grands garçons comme vous de tourmenter
+de pauvres petites filles, parce que leurs
+parents jugent à propos de les habiller d'une façon
+ridicule.</p>
+
+<p class="mid">UN GAMIN.</p>
+
+<p>Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre
+affaire!</p>
+
+<p class="mid">UN AUTRE GAMIN.</p>
+
+<p>Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le
+connais, et je ne veux pas qu'on le contrarie, entends-tu?</p>
+
+<p class="mid">PREMIER GAMIN.</p>
+
+<p>A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à
+maman l'argent de not' loyer pour apaiser l'propriétaire.
+J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! le v'là.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/028.png"></p>
+<h5>V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)</h5>
+
+<p class="mid">PREMIER GAMIN, <i>ému</i>.</p>
+
+<p>C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main,
+m'sieu, s'vous plaît (<i>il serre la main d'Armand</i>); on
+aime à s'amuser et à gouailler, mais on n'est pas
+mauvais pour ça; pas vrai, les autres?</p>
+
+<p class="mid">TOUS LES GAMINS.</p>
+
+<p>Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME GAMIN.</p>
+
+<p>Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>affectueusement</i>.</p>
+
+<p>Merci, mes amis, merci, Théodore.</p>
+
+<p class="mid">THÉODORE.</p>
+
+<p>Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas
+vous faire plaisir, m'sieu Armand, l'gamin de Paris
+est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
+en route, mauvaise troupe.</p>
+
+<p>La bande de gamins disparut comme une nuée
+d'oiseaux, en chantant à tue-tête.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p29" id="p29"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XXIX.</h3>
+
+<h4>LES CONTRASTES CONTINUENT.</h4>
+
+<p>Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette
+et Héloïse; ils aidaient la bonne à réparer le désordre
+de leurs vêtements, lorsque de grands cris
+se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut
+à son tour, suivi de loin par deux soldats. Le petit
+garçon se sauvait à toutes jambes en pleurnichant
+lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri
+de joie et s'élança vers elle.</p>
+
+<p class="mid">LA BONNE.</p>
+
+<p>Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment
+ne m'avez-vous pas suivie pour protéger
+aussi votre cousine?</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>pleurnichant</i>.</p>
+
+<p>Les méchants gamins se seraient moqués de
+moi, comme d'Héloïse! j'aimais mieux rester aux
+Champs Élysées.</p>
+
+<p class="mid">PREMIER SOLDAT, <i>arrivant</i>.</p>
+
+<p>Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous
+attrapons enfin, l'insulteur du militairrrre frrrrançais.</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Oui, nous vous....</p>
+
+<p class="mid">PREMIER SOLDAT, <i>avec solennité</i>.</p>
+
+<p>Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier
+Rodet; laissez-moi m'expliquer avec ce civil
+impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec,
+que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante
+complaisance de vous faire traverser la
+place Concorde?</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai,
+sargent?</p>
+
+<p class="mid">LE SERGENT.</p>
+
+<p>Que je vous <i>adjoins</i> à nouveau de clore votre
+bec, fusilier Rodet; votre <i>intempérie</i> de langage
+me choque.</p>
+
+<p class="mid">LA BONNE, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à
+ces braves soldats?</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE, <i>grognant</i>.</p>
+
+<p>Rien du tout; ils sont méchants et assommants
+de venir me faire une scène devant tout ce monde:
+ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais peur
+des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé
+des remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque
+j'ai voulu leur donner de l'argent?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/029.png"></p>
+<h5>Mille tonnerres! (Page 36).</h5>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat
+envers ces braves gens. Comment avez-vous osé
+les humilier en leur offrant de l'argent?</p>
+
+<p class="mid">JULIEN.</p>
+
+<p>A des soldats français! c'est honteux....</p>
+
+<p class="mid">JACQUES.</p>
+
+<p>Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (<i>Il lui
+serre la main.</i>) Allez, sergent, tout le monde ne
+se ressemble pas; les enfants des Tuileries vous
+remercient de ce que vous venez de faire pour un
+de leurs camarades.</p>
+
+<p class="mid">PAUL.</p>
+
+<p>Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau
+de sucre au punch, voulez-vous me faire le
+plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent, ça,
+mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir
+brave comme vous.</p>
+
+<p class="mid">LE SERGENT, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos
+bonnes paroles et de votre gentil cadeau.</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Et moi aussi, je vous remercie, messieurs,
+je....</p>
+
+<p class="mid">LE SERGENT, <i>avec autorité</i>.</p>
+
+<p>Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite,
+en avant marche, mon ami. Au revoir, mes enfants.
+Adieu, gredinet de vicomte.</p>
+
+<p>Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la
+bonne faisait des remontrances à Héliogabale, qui
+grognait de plus belle.</p>
+
+<p>Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées
+étaient arrivés peu à peu à la recherche de
+leurs amis.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>aigrement</i>.</p>
+
+<p>C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si
+tout cela m'est arrivé; elle disait sans cesse à
+haute voix: «Tout ce <i>rouze</i> est ravissant! il n'y
+a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les
+gamins l'ont entendue et se sont mis à me poursuivre.
+<i>Ze</i> me suis sauvée <i>zusqu'ici</i>, et voilà.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>vivement</i>.</p>
+
+<p>Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante,
+ma chère; j'ai essayé de vous défendre tout
+le temps.</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>avec colère</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée
+<i>lâssement</i>, elle, c'est dégoûtant!</p>
+
+<p class="mid">HERMINIE, <i>ricanant</i>.</p>
+
+<p>Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir
+des injures à cause de vous....</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Et Constance riait des in<i>zu</i>res des gamins. C'est
+ignoble!</p>
+
+<p class="mid">CONSTANCE, <i>tranquillement</i>.</p>
+
+<p>C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes
+guère aimable, ce n'est donc pas étonnant que je
+ne me soucie pas de vous.</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu
+quitter guignol, pour me mener ici. C'est pas des
+bons amis, ça!</p>
+
+<p class="mid">JORDAN.</p>
+
+<p>Merci, allez donc vous déranger pour un garçon
+qui m'a filouté pour 18 francs de timbres
+confédérés....</p>
+
+<p class="mid">JULES.</p>
+
+<p>Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres
+russes....</p>
+
+<p class="mid">VERVINS.</p>
+
+<p>Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour
+nous écraser de son luxe, de ses havanes chipés
+et fumés en cachette, et de ses écuries.</p>
+
+<p class="mid">HÉLIOGABALE.</p>
+
+<p>Vous êtes des vilains!</p>
+
+<p class="mid">HÉLOÏSE, <i>à ses amies</i>.</p>
+
+<p>Vous êtes des <i>messantes</i>!</p>
+
+<p>Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées
+les malheureux élégants, qui se disputaient
+avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit
+pas.</p>
+
+<p class="mid">LA BONNE.</p>
+
+<p>Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà
+toutes vos amies qui s'en vont.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE, <i>résolûment</i>.</p>
+
+<p>Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester
+ici avec Élisabeth, Noémi, Irène, Jeanne et Françoise,
+que j'ai sottement dédaignées. Héloïse n'est
+qu'une ingrate et une égoïste. (<i>Aux petites filles
+qui l'entourent.</i>) Chères amies, voulez-vous de
+moi? je serais si heureuse de redevenir votre
+amie, d'être simple et gentille comme vous
+toutes!</p>
+
+<p class="mid">ARMAND, <i>battant des mains</i>.</p>
+
+<p>Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne
+cause!</p>
+
+<p class="mid">ÉLISABETH, <i>l'embrassant</i>.</p>
+
+<p>Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous
+regrettions véritablement. Votre retour parmi
+nous est une grande joie.</p>
+
+<p class="mid">LA BONNE.</p>
+
+<p>Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez,
+les bons coeurs valent mieux que les beaux habits.</p>
+
+<p>Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue
+et reconnaissante, et lui firent les plus tendres
+caresses.</p>
+
+<p>Armand déclara alors solennellement qu'on allait
+jouer à «la condamnation du luxe des enfants.»
+Lionnette devait déposer comme témoin
+à charge. On accueillit avec joie cette proposition
+et l'interrogatoire commença.</p>
+
+<p class="mid">LE JUGE ÉLISABETH.</p>
+
+<p>Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?</p>
+
+<p class="mid">P. ARMAND.</p>
+
+<p>Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir
+pris une de nos amies, de l'avoir maquillée, de
+l'avoir habillée comme une poupée, et, pour
+preuve, je demande qu'on interroge la susdite
+amie.</p>
+
+<p class="mid">J. ÉLISABETH.</p>
+
+<p>C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce
+que vous savez.</p>
+
+<p class="mid">T. LIONNETTE.</p>
+
+<p>Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux
+et ridicule de se barbouiller de blanc, de
+rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....</p>
+
+<p class="mid">P. ARMAND, <i>l'interrompant</i>.</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Je déclare également qu'il est fâcheux de voir
+les enfants affublés de tant d'étoffes et de garnitures
+coûteuses: cela les empêche de jouer....</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Écoutez, écoutez bien!... (<i>On rit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">LIONNETTE.</p>
+
+<p>Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments
+de leurs coeurs, les rend passionnés pour
+le monde, et pour ces motifs je blâme absolument
+ces modes dangereuses. (<i>On applaudit.</i>)</p>
+
+<p class="mid">ARMAND.</p>
+
+<p>Bravo, témoin! à mon tour.... (<i>Il grince des
+dents.</i>) Brrr! (<i>On rit.</i>) Mesdemoiselles et messieurs,
+nous venons de voir quel fâcheux exemple
+nous donnent ceux qui ne vivent que pour le
+luxe, l'élégance, la vanité et l'argent. Ils sont ridicules
+à plaisir, ingrats, grossiers, sans coeur,
+faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels,
+sincères: nous y gagnerons sous tous les
+rapports.</p>
+
+<p>Des applaudissements accueillirent le discours
+d'Armand, et le juge Élisabeth prononça, au milieu
+d'acclamations enthousiastes, la condamnation
+suivante:</p>
+
+<p>«D'après la déposition du témoin Lionnette et
+le réquisitoire du procureur Armand, nous, juge,
+déclarons que le luxe est à jamais aboli par les
+enfants des Tuileries.»</p>
+
+<p>Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne
+pouvait que leur faire grand bien, les enfants se
+séparèrent gaiement, pour annoncer à leurs familles
+l'heureuse transformation des enfants des
+Tuileries.</p>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<a name="p30" id="p30"></a>
+<br><br>
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+
+<p>Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez
+nos amis. Irène, Julien, Noémi, Lionnette, les petits
+de Kermadio, les petits de Marsy, tous achevèrent
+brillamment leur instruction. Les jeunes
+gens terminèrent leur éducation dans un excellent
+collège. Les jeunes filles, dirigées par leurs mères
+et assidues à des cours de toute espèce, acquirent
+ainsi une solide instruction. Michel, «tel que vous
+le voyez,» est le meilleur des maîtres d'hôtel: il
+mène admirablement la maison de M. de Valmier
+Les parents sont profondément, complètement
+heureux. Noémi a vu, à sa grande joie, sa famille
+s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit
+frère. La famille de Morville a racheté sa terre.
+Irène et Julien s'y plaisent beaucoup, y font beaucoup
+de bien et sont adorés par tous les gens du
+voisinage, pauvres et riches.</p>
+
+<p>Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé
+de M. de Valmier et de son père: on parle
+de son prochain mariage avec Notoni. Armand
+dirige l'exploitation de Kermadio et vient de demander
+la main d'Irène. On pensa qu'elle ne le
+refusera pas.</p>
+
+<p>Constance a épousé un sportman qui se ruina
+en jokeys et en chevaux. Herminie est défigurée
+par la petite vérole et impossible à marier, grâce
+à son detestable caractère.</p>
+
+<p>Héloïse est morte étouffée dans son corset.</p>
+
+<p>Jordan et Jules se détestent et plaident l'un
+contre l'autre, à propos d'héritages.</p>
+
+<p>Vervins est en prison pour dettes; le vicomte
+Héliogabale est devenu idiot à force de fumer.</p>
+
+<p>Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et
+sympathique Élisabeth? vous n'en parlez pas! me
+disent d'impatients petits lecteurs, indignés de
+mon oubli... Je la réservais pour la fin.</p>
+
+<p>Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont
+soif de sacrifices, de dévouement. Si vous voulez
+la voir, allez à l'hospice de ***; celle que les malades
+attendris appellent «<i>la bonne soeur</i>,» celle
+dont la cornette de soeur de Charité voile le doux
+et gracieux visage, c'est Élisabeth, l'Ange de la
+famille devenu l'Ange de la Charité.</p>
+
+<h4>FIN.</h4>
+
+<br><br>
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> <a href="#p0">Dédicace. A ma fille</a></p>
+<p><a href="#p1">I. L'élégante et l'élégant</a></p>
+<p><a href="#p2">II. Deux petits Bretons</a></p>
+<p><a href="#p3">III. L'accident</a></p>
+<p><a href="#p4">IV. Aux Tuileries</a></p>
+<p><a href="#p5">V. Rendez le bien pour le bien</a></p>
+<p><a href="#p6">VI. Irène et Julien s'amusent</a></p>
+<p><a href="#p7">VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois</a></p>
+<p><a href="#p8">VIII. Les deux clubs</a></p>
+<p><a href="#p9">IX. Une séance du Club «la Charité»</a></p>
+<p><a href="#p10">X. Une séance du Club «le Beau monde»</a></p>
+<p><a href="#p11">XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth</a></p>
+<p><a href="#p12">XII. Première charade</a></p>
+<p><a href="#p13">XIII. Seconde charade</a></p>
+<p><a href="#p14">XIV. Les amis faux et les amis vrais</a></p>
+<p><a href="#p15">XV. La maladie d'Élisabeth</a></p>
+<p><a href="#p16">XVI. Les recherches d'Armand</a></p>
+<p><a href="#p17">XVII. Chez Irène et Julien</a></p>
+<p><a href="#p18">XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres</a></p>
+<p><a href="#p19">XIX. Les joies de la pauvreté</a></p>
+<p><a href="#p20">XX. Les deux artistes</a></p>
+<p><a href="#p21">XXI. Le changement de Noémie</a></p>
+<p><a href="#p22">XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien</a></p>
+<p><a href="#p23">XXIII. La fille de Mme de Marville</a></p>
+<p><a href="#p24">XXIV. La fête de M. de Valmier</a></p>
+<p><a href="#p25">XXV. On entrevoit une grande surprise</a></p>
+<p><a href="#p26">XXVI. Les élégants sont attrapés!</a></p>
+<p><a href="#p27">XXVII. La surprise de M. de Valmier</a></p>
+<p><a href="#p28">XXVIII. Les contrastes</a></p>
+<p><a href="#p29">XXIX. Les contrastes continuent</a></p>
+<p class="i4"><a href="#p30">Conclusion</a></p>
+</div></div>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by
+Olga, Vicomtesse de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***
+
+***** This file should be named 26091-h.htm or 26091-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/0/9/26091/
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/26091-h/images/001.png b/26091-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..60125f1
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/002.png b/26091-h/images/002.png
new file mode 100644
index 0000000..21d5856
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/002.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/003.png b/26091-h/images/003.png
new file mode 100644
index 0000000..f994eae
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/003.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/004.png b/26091-h/images/004.png
new file mode 100644
index 0000000..2baa28c
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/004.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/005.png b/26091-h/images/005.png
new file mode 100644
index 0000000..42a741f
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/005.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/006.png b/26091-h/images/006.png
new file mode 100644
index 0000000..e66933f
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/006.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/007.png b/26091-h/images/007.png
new file mode 100644
index 0000000..cdbb182
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/007.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/008.png b/26091-h/images/008.png
new file mode 100644
index 0000000..6f24d99
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/008.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/009.png b/26091-h/images/009.png
new file mode 100644
index 0000000..4575eb7
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/009.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/010.png b/26091-h/images/010.png
new file mode 100644
index 0000000..86871f4
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/010.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/011.png b/26091-h/images/011.png
new file mode 100644
index 0000000..49b5671
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/011.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/012.png b/26091-h/images/012.png
new file mode 100644
index 0000000..036b422
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/012.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/013.png b/26091-h/images/013.png
new file mode 100644
index 0000000..8c20a49
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/013.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/014.png b/26091-h/images/014.png
new file mode 100644
index 0000000..30c5033
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/014.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/015.png b/26091-h/images/015.png
new file mode 100644
index 0000000..705deaa
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/015.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/016.png b/26091-h/images/016.png
new file mode 100644
index 0000000..4a4bc02
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/016.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/017.png b/26091-h/images/017.png
new file mode 100644
index 0000000..5fc5893
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/017.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/018.png b/26091-h/images/018.png
new file mode 100644
index 0000000..98f3e91
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/018.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/019.png b/26091-h/images/019.png
new file mode 100644
index 0000000..3bd62bb
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/019.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/020.png b/26091-h/images/020.png
new file mode 100644
index 0000000..b0a4afe
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/020.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/021.png b/26091-h/images/021.png
new file mode 100644
index 0000000..24fba76
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/021.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/022.png b/26091-h/images/022.png
new file mode 100644
index 0000000..743a718
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/022.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/023.png b/26091-h/images/023.png
new file mode 100644
index 0000000..6b81658
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/023.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/024.png b/26091-h/images/024.png
new file mode 100644
index 0000000..d3514e1
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/024.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/025.png b/26091-h/images/025.png
new file mode 100644
index 0000000..feb6bfc
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/025.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/026.png b/26091-h/images/026.png
new file mode 100644
index 0000000..d333d0b
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/026.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/027.png b/26091-h/images/027.png
new file mode 100644
index 0000000..49e5408
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/027.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/028.png b/26091-h/images/028.png
new file mode 100644
index 0000000..93b78a9
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/028.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/029.png b/26091-h/images/029.png
new file mode 100644
index 0000000..ee7aa10
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/029.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco01.png b/26091-h/images/deco01.png
new file mode 100644
index 0000000..503ae87
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco01.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco02.png b/26091-h/images/deco02.png
new file mode 100644
index 0000000..71f11d6
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco02.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco03.png b/26091-h/images/deco03.png
new file mode 100644
index 0000000..509babc
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco03.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco04.png b/26091-h/images/deco04.png
new file mode 100644
index 0000000..312bae6
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco04.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco05.png b/26091-h/images/deco05.png
new file mode 100644
index 0000000..0a63aa7
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco05.png
Binary files differ
diff --git a/26091-h/images/deco06.png b/26091-h/images/deco06.png
new file mode 100644
index 0000000..f909846
--- /dev/null
+++ b/26091-h/images/deco06.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..ba5e443
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #26091 (https://www.gutenberg.org/ebooks/26091)