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+The Project Gutenberg EBook of La tulipe noire, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tulipe noire
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: September 1, 2008 [EBook #26504]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TULIPE NOIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA TULIPE NOIRE
+
+(1850)
+
+
+/*
+Table des matières
+
+ I Un peuple reconnaissant
+
+ II Les deux frères.
+
+ III L'élève de Jean de Witt
+
+ IV Les massacreurs.
+
+ V L'amateur de tulipes et son voisin.
+
+ VI La haine d'un tulipier.
+
+ VII L'homme heureux fait connaissance avec le malheur.
+
+ VIII Une invasion.
+
+ IX La chambre de famille.
+
+ X La fille du geôlier.
+
+ XI Le testament de Cornélius van Baërle.
+
+ XII L'exécution.
+
+ XIII Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur.
+
+ XIV Les pigeons de Dordrecht
+
+ XV Le guichet
+
+ XVI Maître et écolière.
+
+ XVII Premier caïeu.
+
+ XVIII L'amoureux de Rosa.
+
+ XIX Femme et fleur.
+
+ XX Ce qui s'était passé pendant ces huit jours.
+
+ XXI Le second caïeu.
+
+ XXII Épanouissement
+
+ XXIII L'envieux.
+
+ XXIV Où la tulipe noire change de maître.
+
+ XXV Le président van Herysen.
+
+ XXVI Un membre de la société horticole.
+
+ XXVII Le troisième caïeu.
+
+XXVIII La chanson des fleurs.
+
+ XXIX Où van Baërle, avant de quitter Loewestein,
+ règle ses comptes avec Gryphus.
+
+ XXX Où l'on commence de se douter à quel supplice
+ était réservé Cornélius van Baërle.
+
+ XXXI Harlem..
+
+ XXXII Une dernière prière.
+
+XXXIII Conclusion.
+*/
+
+
+
+
+I
+
+Un peuple reconnaissant
+
+
+Le 20 août 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si
+coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville
+de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur
+ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans
+lesquels se reflètent ses clochers aux coupoles presque orientales, la
+ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes
+ses artères d'un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants,
+inquiets, lesquels couraient, le couteau à la ceinture, le mousquet sur
+l'épaule ou le bâton à la main, vers le Buitenhof, formidable prison
+dont on montre encore aujourd'hui les fenêtres grillées et où, depuis
+l'accusation d'assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer,
+languissait Corneille de Witt, frère de l'ex-grand pensionnaire de
+Hollande.
+
+Si l'histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de
+laquelle nous commençons notre récit, n'était liée d'une façon
+indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes
+d'explication que nous allons donner pourraient paraître un
+hors-d'œuvre; mais nous prévenons tout d'abord le lecteur, ce vieil ami,
+à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et
+auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes;
+mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication
+est aussi indispensable à la clarté de notre histoire qu'à
+l'intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire
+s'encadre.
+
+Corneille ou Cornélius de Witt, _ruward_ de Pulten, c'est-à-dire
+inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville
+natale, et député aux États de Hollande, avait quarante-neuf ans,
+lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que
+l'entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s'éprit d'un
+amour violent pour le stathoudérat, que l'édit perpétuel imposé par Jean
+de Witt aux Provinces-Unies avait à tout jamais aboli en Hollande.
+
+Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l'esprit public
+ne voie pas un homme derrière un principe, derrière la république le
+peuple voyait les deux figures sévères des frères de Witt, ces Romains
+de la Hollande, dédaigneux de flatter le goût national, et amis
+inflexibles d'une liberté sans licence et d'une prospérité sans
+superflu, de même que derrière le stathoudérat il voyait le front
+incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d'Orange, que ses
+contemporains baptisèrent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.
+
+Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir
+l'ascendant moral sur toute l'Europe, et dont ils venaient de sentir
+l'ascendant matériel sur la Hollande par le succès de cette campagne
+merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu'on appelait le
+comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois
+venait d'abattre la puissance des Provinces-Unies.
+
+Louis XIV était depuis longtemps l'ennemi des Hollandais, qui
+l'insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est
+vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L'orgueil
+national en faisait le Mithridate de la république. Il y avait donc
+contre les de Witt la double animation qui résulte d'une vigoureuse
+résistance suivie par un pouvoir luttant contre le goût de la nation et
+de la fatigue naturelle à tous les peuples vaincus, quand ils espèrent
+qu'un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.
+
+Cet autre chef, tout prêt à paraître, tout prêt à se mesurer contre
+Louis XIV, si gigantesque que parût devoir être sa fortune future,
+c'était Guillaume, prince d'Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils,
+par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d'Angleterre, ce taciturne
+enfant, dont nous avons déjà dit que l'on voyait apparaître l'ombre
+derrière le stathoudérat.
+
+Ce jeune homme était âgé de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait
+été son précepteur et l'avait élevé dans le but de faire de cet ancien
+prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui
+l'avait emporté sur l'amour de son élève, il lui avait, par l'édit
+perpétuel, enlevé l'espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette
+prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre
+sans consulter le Roi du ciel; et par le caprice des Hollandais et la
+terreur qu'inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du
+grand pensionnaire et d'abolir l'édit perpétuel en rétablissant le
+stathoudérat pour Guillaume d'Orange, sur lequel il avait ses desseins,
+cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l'avenir.
+
+Le grand pensionnaire s'inclina devant la volonté de ses concitoyens;
+mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de
+mort de la plèbe orangiste qui l'assiégeait dans sa maison de Dordrecht,
+il refusa de signer l'acte qui rétablissait le stathoudérat.
+
+Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant
+seulement à son nom ces deux lettres: V. C. (_vi coactus_), ce qui
+voulait dire: _Contraint par la force._
+
+Ce fut par un véritable miracle qu'il échappa ce jour-là aux coups de
+ses ennemis.
+
+Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, à la
+volonté de ses concitoyens ne lui fut guère plus profitable. À quelques
+jours de là, il fut victime d'une tentative d'assassinat. Percé de coups
+de couteau, il ne mourut point de ses blessures.
+
+Ce n'était point là ce qu'il fallait aux orangistes. La vie des deux
+frères était un éternel obstacle à leurs projets; ils changèrent donc
+momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la
+seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l'aide de la
+calomnie, ce qu'ils n'avaient pu exécuter par le poignard.
+
+Il est assez rare qu'au moment donné, il se trouve là, sous la main de
+Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi
+lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l'histoire
+enregistre à l'instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à
+l'admiration de la postérité.
+
+Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une
+existence ou renverser un empire, il est bien rare qu'il n'ait pas
+immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n'a qu'un mot à
+souffler à l'oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la
+besogne.
+
+Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être
+l'agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l'avoir
+dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.
+
+Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l'avait du
+reste prouvé par son apostille, de l'abrogation de l'édit perpétuel, et
+enflammé de haine contre Guillaume d'Orange, avait donné mission à un
+assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet
+assassin c'était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule
+idée de l'action qu'on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que
+de le commettre.
+
+Maintenant, que l'on juge de l'explosion qui se fit parmi les orangistes
+à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille
+dans sa maison, le 16 août 1672; le ruward de Pulten, le noble frère de
+Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture
+préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels,
+l'aveu de son prétendu complot contre Guillaume.
+
+Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand
+cœur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique,
+comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments,
+et pendant la torture, il récita d'une voix ferme et en scandant les
+vers selon leur mesure, la première strophe du _Justum et tenacem_,
+d'Horace, n'avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le
+fanatisme de ses bourreaux.
+
+Les juges n'en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et
+n'en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait
+de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice
+et le bannissant à perpétuité du territoire de la république.
+
+C'était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts
+duquel s'était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu
+non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen.
+Cependant, comme on va le voir, ce n'était pas assez.
+
+Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d'ingratitude,
+le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir
+Aristide.
+
+Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frère,
+s'était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-là était aussi
+dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie
+privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en
+général aux honnêtes gens coupables d'avoir travaillé pour leur patrie
+en s'oubliant eux-mêmes.
+
+Pendant ce temps, Guillaume d'Orange attendait, non sans hâter
+l'événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il
+était l'idole, lui eût fait du corps des deux frères les deux marches
+dont il avait besoin pour monter au siège du stathoudérat.
+
+Or, le 20 août 1672, comme nous l'avons dit en commençant ce chapitre,
+toute la ville courait au Buitenhof pour assister à la sortie de prison
+de Corneille de Witt, partant pour l'exil, et voir quelles traces la
+torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si
+bien son Horace.
+
+Empressons-nous d'ajouter que toute cette multitude qui se rendait au
+Buitenhof ne s'y rendait pas seulement dans cette innocente intention
+d'assister à un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient à
+jouer un rôle, ou plutôt à doubler un emploi qu'ils trouvaient avoir été
+mal rempli.
+
+Nous voulons parler de l'emploi de bourreau.
+
+Il y en avait d'autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions
+moins hostiles. Il s'agissait pour eux seulement de ce spectacle
+toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l'instinctif
+orgueil, de voir dans la poussière celui qui a été longtemps debout.
+
+Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n'était-il pas
+enfermé, affaibli par la torture? N'allait-on pas le voir, pâle,
+sanglant, honteux? N'était-ce pas un beau triomphe pour cette
+bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout
+bon bourgeois de la Haye devait prendre part?
+
+Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mêlés à toute
+cette foule qu'ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant
+et contondant à la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof à la porte
+de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres
+même, à ce ruward de Pulten, qui non seulement n'a donné le stathoudérat
+au prince d'Orange que _vi coactus_, mais qui encore a voulu le faire
+assassiner?
+
+Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on
+faisait bien et que si on était brave à la Haye, on ne laisserait point
+partir pour l'exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera
+toutes ses intrigues avec la France et vivra de l'or du marquis de
+Louvois avec son grand scélérat de frère Jean.
+
+Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent
+plutôt qu'ils ne marchent. Voilà pourquoi les habitants de la Haye
+couraient si vite du côté du Buitenhof.
+
+Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au cœur et
+sans projet dans l'esprit, l'honnête Tyckelaer, promené par les
+orangistes comme un héros de probité, d'honneur national et de charité
+chrétienne.
+
+Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de
+son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les
+tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes
+qu'il lui avait promises et l'infernale machination préparée d'avance
+pour lui aplanir, à lui Tyckelaer, toutes les difficultés de
+l'assassinat.
+
+Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace,
+soulevait des cris d'enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des
+hourras d'aveugle rage contre les frères de Witt.
+
+La populace en était à maudire des juges iniques dont l'arrêt laissait
+échapper sain et sauf un si abominable criminel que l'était ce scélérat
+de Corneille.
+
+Et quelques instigateurs répétaient à voix basse:--Il va partir! il va
+nous échapper!
+
+Ce à quoi d'autres répondaient:
+
+--Un vaisseau l'attend à Scheveningen, un vaisseau français. Tyckelaer
+l'a vu.
+
+--Brave Tyckelaer! honnête Tyckelaer! criait en chœur la foule.
+
+--Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille,
+le Jean, qui est un non moins grand traître que son frère, le Jean se
+sauvera aussi.
+
+--Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l'argent de
+nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus à Louis XIV.
+
+--Empêchons-les de partir! criait la voix d'un patriote plus avancé que
+les autres.
+
+--À la prison! à la prison! répétait le chœur.
+
+Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de
+s'armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune
+violence ne s'était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait
+les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus
+menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l'était par
+ses cris, son agitation et ses menaces; immobile sous le regard de son
+chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son épée hors
+du fourreau, mais basse et la pointe à l'angle de son étrier. Cette
+troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude,
+non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais
+encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du
+Buitenhof pour maintenir l'ordre de compte à demi avec la troupe,
+donnait aux perturbateurs l'exemple des cris séditieux, en criant:--Vive
+Orange! À bas les traîtres!
+
+La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein
+salutaire à tous ces soldats bourgeois; mais peu après, ils s'exaltèrent
+par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l'on pût
+avoir du courage sans crier, ils imputèrent à la timidité le silence des
+cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant à leur suite toute
+la tourbe populaire.
+
+Mais alors le comte de Tilly s'avança seul au-devant d'eux, et levant
+seulement son épée en fronçant les sourcils:
+
+--Eh! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi
+marchez-vous, et que désirez-vous?
+
+Les bourgeois agitèrent leurs mousquets en répétant les cris de:
+
+--Vive Orange! Mort aux traîtres!
+
+--Vive Orange! soit! dit M. de Tilly, quoique je préfère les figures
+gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres! si vous le voulez, tant
+que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu'il vous plaira:
+Mort aux traîtres! mais quant à les mettre à mort effectivement, je suis
+ici pour empêcher cela, et je l'empêcherai.
+
+Puis se retournant vers ses soldats:
+
+--Haut les armes, soldats! cria-t-il.
+
+Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme
+qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une
+confusion qui fit sourire l'officier de cavalerie.
+
+--Là, là! dit-il avec ce ton goguenard qui n'appartient qu'à l'épée,
+tranquillisez-vous, bourgeois; mes soldats ne brûleront pas une amorce,
+mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.
+
+--Savez-vous bien, monsieur l'officier, que nous avons des mousquets?
+fit tout furieux le commandant des bourgeois.
+
+--Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous
+me les faites assez miroiter devant l'œil; mais remarquez aussi de votre
+côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement à
+cinquante pas, et que vous n'êtes qu'à vingt-cinq.
+
+--Mort aux traîtres! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.
+
+--Bah! vous dites toujours la même chose, grommela l'officier, c'est
+fatigant!
+
+Et il reprit son poste en tête de la troupe, tandis que le tumulte
+allait en augmentant autour du Buitenhof.
+
+Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu'au moment même où il
+flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre, comme si elle eût hâte
+d'aller au-devant de son sort, passait à cent pas de la place derrière
+les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.
+
+En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un
+domestique et traversait tranquillement à pied l'avant-cour qui précède
+la prison.
+
+Il s'était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant:
+
+--Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville
+mon frère Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.
+
+Et le concierge, espèce d'ours dressé à ouvrir et à fermer la porte de
+la prison, l'avait salué et laissé entrer dans l'édifice, dont les
+portes s'étaient refermées sur lui.
+
+À dix pas de là, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept à
+dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante
+révérence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:
+
+--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frère?
+
+--Oh! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n'est pas le mal
+qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est
+passé.
+
+--Que crains-tu donc, la belle fille?
+
+--Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.
+
+--Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas!
+
+--L'entendez-vous?
+
+--Il est, en effet, fort ému; mais quand il nous verra, comme nous ne
+lui avons jamais fait que du bien, peut-être se calmera-t-il.
+
+--Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en
+s'éloignant pour obéir à un signe impératif que lui avait fait son père.
+
+--Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis là.
+
+Puis, continuant son chemin:
+
+--Voilà, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas
+lire et qui par conséquent n'a rien lu, et qui vient de résumer
+l'histoire du monde dans un seul mot.
+
+Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu'en entrant,
+l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son
+frère.
+
+
+
+
+II
+
+Les deux frères
+
+
+Comme l'avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa,
+pendant que Jean de Witt montait l'escalier de pierre aboutissant à la
+prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux
+pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.
+
+Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa
+milice, criait à tue-tête:--Vivent les bourgeois!
+
+Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette
+compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui
+expliquant de son mieux que la consigne donnée par les États lui
+enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses
+alentours.
+
+--Pourquoi cet ordre? pourquoi garder la prison? criaient les
+orangistes.
+
+--Ah! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m'en demandez tout de
+suite plus que je ne peux vous en dire. On m'a dit: «Gardez», je garde.
+Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir
+qu'une consigne ne se discute pas.
+
+--Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir
+de la ville!
+
+--Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au
+bannissement, répondait Tilly.
+
+--Mais qui a donné cet ordre?
+
+--Les États, pardieu!
+
+--Les États trahissent.
+
+--Quant à cela, je n'en sais rien.
+
+--Et vous trahissez vous-même.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.
+
+--Ah çà! entendons-nous, messieurs les bourgeois; qui trahirais-je? les
+États! Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j'exécute
+ponctuellement leur consigne.
+
+Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu'il était
+impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces
+redoublèrent; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte
+répondait avec toute l'urbanité possible.
+
+--Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets;
+il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes
+cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont
+nous serions bien fâchés, mais vous plus encore, attendu que ce n'est ni
+dans vos intentions ni dans les miennes.
+
+--Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous
+ferions feu sur vous.
+
+--Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le
+premier jusqu'au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n'en
+seraient pas moins morts.
+
+--Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.
+
+--D'abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui
+est bien différent; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français,
+ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les États, qui
+me paient; apportez-moi de la part des États l'ordre de céder la place,
+je fais demi-tour à l'instant même, attendu que je m'ennuie énormément
+ici.
+
+--Oui, oui! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l'instant par cinq
+cents autres. Allons à la maison de ville! allons trouver les députés!
+allons, allons!
+
+--C'est cela, murmura Tilly en regardant s'éloigner les plus furieux,
+allez demander une lâcheté à la maison de ville et vous verrez si on
+vous l'accorde, allez, mes amis, allez.
+
+Le digne officier comptait sur l'honneur des magistrats, qui de leur
+côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.
+
+--Dites donc, capitaine, fit à l'oreille du comte son premier
+lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu'ils
+leur demandent, mais qu'ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela
+ne fera pas de mal, je crois.
+
+Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l'escalier de
+pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa,
+était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère
+Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait
+appliquer la torture préparatoire.
+
+L'arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile
+l'application de la torture extraordinaire. Corneille, étendu sur son
+lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n'ayant rien avoué d'un
+crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois
+jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la
+mort, avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.
+
+Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si
+ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du
+Buitenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui
+oublie la fange de la terre depuis qu'il a entrevu les splendeurs du
+ciel.
+
+Le ruward avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un
+secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de
+temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.
+
+C'était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise
+mêlées à celles du peuple, s'élevaient contre les deux frères et
+menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit,
+qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de
+la prison, parvint jusqu'au prisonnier.
+
+Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s'enquérir ou
+ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et
+treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du
+dehors.
+
+Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était
+devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son
+âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu'il lui
+semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière,
+planaient au-dessus d'elle comme flotte au-dessus d'un foyer presque
+éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.
+
+Il pensait aussi à son frère.
+
+Sans doute, c'était son approche qui, par les mystères inconnus que le
+magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même
+où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille
+murmurait presque son nom, la porte s'ouvrit; Jean entra, et d'un pas
+empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses
+mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu'il avait réussi à
+dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine
+que lui portaient les Hollandais.
+
+Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le
+matelas ses mains malades.
+
+--Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce
+pas?
+
+--Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.
+
+--Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c'est moi qui
+souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.
+
+--Aussi, ai-je plus pensé à vous qu'à moi-même, et tandis qu'ils me
+torturaient, je n'ai songé à me plaindre qu'une fois pour dire: «Pauvre
+frère!» Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Je suis guéri; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme
+je marche bien.
+
+--Vous n'aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse
+au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.
+
+--Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier?
+
+--Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire
+de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye
+voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte.
+
+--Du tumulte? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère
+embarrassé; du tumulte?
+
+--Oui, Corneille.
+
+--Alors c'est cela que j'entendais tout à l'heure, fit le prisonnier
+comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère:
+
+--Il y a du monde sur le Buitenhof, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Oui, mon frère.
+
+--Mais alors, pour venir ici...
+
+--Eh bien?
+
+--Comment vous a-t-on laissé passer?
+
+--Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le
+grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J'ai pris par les
+rues écartées.
+
+--Vous vous êtes caché, Jean?
+
+--J'avais dessein d'arriver jusqu'à vous sans perdre de temps, et j'ai
+fait ce qu'on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi:
+j'ai louvoyé.
+
+En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly
+dialoguait avec la garde bourgeoise.
+
+--Oh! oh! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean; mais je
+ne sais si vous tirerez votre frère du Buitenhof, dans cette houle et
+sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la
+flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l'Escaut.
+
+--Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit
+Jean; mais d'abord un mot.
+
+--Dites.
+
+Les clameurs montèrent de nouveau.
+
+--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colère! Est-ce
+contre vous? est-ce contre moi?
+
+--Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc,
+mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs
+sottes calomnies, c'est d'avoir négocié avec la France.
+
+--Oui, mais ils nous le reprochent.
+
+--Les niais!
+
+--Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné
+les défaites de Rees, d'Orsay, de Vesel et de Rheinberg; elles leur
+eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire
+encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.
+
+--Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d'une vérité plus
+absolue encore, c'est que si l'on trouvait en ce moment-ci notre
+correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne
+sauverais point l'esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur
+fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des
+gens honnêtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de
+faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette
+correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs.
+Aussi, cher Corneille, j'aime à croire que vous l'avez brûlée avant de
+quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.
+
+--Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois
+prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus
+généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J'aime la
+gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frère, et je me
+suis bien gardé de brûler cette correspondance.
+
+--Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement
+l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenêtre.
+
+--Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du
+corps et la résurrection de la popularité.
+
+--Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors?
+
+--Je les ai confiées à Cornélius van Baërle, mon filleul, que vous
+connaissez et qui demeure à Dordrecht.
+
+--Oh! le pauvre garçon! ce cher et naïf enfant! ce savant qui, chose
+rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et
+qu'à Dieu qui fait naître les fleurs! Vous l'avez chargé de ce dépôt
+mortel; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius!
+
+--Perdu?
+
+--Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort (car si
+étranger qu'il soit à ce qui nous arrive; car, quoique enseveli à
+Dordrecht, quoique distrait, que c'est miracle! il saura, un jour ou
+l'autre, ce qui nous arrive), s'il est fort, il se vantera de nous; s'il
+est faible, il aura peur de notre intimité; s'il est fort, il criera le
+secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre
+cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère,
+fuyons vite, s'il en est encore temps.
+
+Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui
+tressaillit au contact des linges:
+
+--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai
+pas appris à lire chaque pensée dans la tête de van Baërle, chaque
+sentiment dans son âme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes
+s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il
+soit! Le principal est qu'il gardera le secret, attendu que ce secret,
+il ne le connaît même pas.
+
+Jean se retourna surpris.
+
+--Oh! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est
+un politique élevé à l'école de Jean; je vous le répète, mon frère, van
+Baërle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.
+
+--Vite, alors! s'écria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui
+passer l'ordre de brûler la liasse.
+
+--Par qui faire passer cet ordre?
+
+--Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui
+est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre
+l'escalier.
+
+--Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.
+
+--Je réfléchis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les
+frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts,
+qui nous défendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris?
+
+--Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?
+
+Jean, sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buitenhof, d'où
+s'élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.
+
+--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs; mais ces
+clameurs, que disent-elles?
+
+Jean ouvrit la fenêtre.
+
+--Mort aux traîtres! hurlait la populace.
+
+--Entendez-vous maintenant, Corneille?
+
+--Et les traîtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant les yeux au
+ciel et en haussant les épaules.
+
+--C'est nous, répéta Jean de Witt.
+
+--Où est Craeke?
+
+--À la porte de votre chambre, je présume.
+
+--Faites-le entrer, alors.
+
+Jean ouvrit la porte; le fidèle serviteur attendait en effet sur le
+seuil.
+
+--Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.
+
+--Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j'écrive,
+malheureusement.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que van Baërle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans
+un ordre précis.
+
+--Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami? demanda Jean, à l'aspect de
+ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.
+
+--Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.
+
+--Voici un crayon, au moins.
+
+--Avez-vous du papier, car on ne m'a rien laissé ici?
+
+--Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.
+
+--Bien.
+
+--Mais votre écriture sera illisible?
+
+--Allons donc! dit Corneille en regardant son frère. Ces doigts qui ont
+résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur,
+vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la
+ligne sera tracée sans un seul tremblement.
+
+Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.
+
+Alors, on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang
+que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes.
+La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille écrivit:
+
+ «Cher filleul,
+
+ «Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
+ l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre
+ de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé
+ Jean et Corneille.
+
+ «Adieu et aime-moi.
+
+ «CORNEILLE DE WITT.»
+
+ «20 août 1672.
+
+Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait
+taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation et
+revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui
+semblait près de s'évanouir.
+
+--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son
+ancien sifflet de contremaître, c'est qu'il sera hors des groupes, de
+l'autre côté du vivier... Alors nous partirons à notre tour.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un long et vigoureux coup de
+sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des
+ormes et domina les clameurs du Buitenhof.
+
+Jean leva les bras au ciel pour le remercier.
+
+--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.
+
+
+
+
+III
+
+L'élève de Jean de Witt
+
+
+Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buitenhof,
+montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient
+Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation
+de bourgeois était allée, comme nous l'avons dit, à la maison de ville,
+pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly.
+
+Il n'y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat; aussi vit-on un
+étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait
+les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la
+suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la
+nouvelle de ce qui allait s'y passer.
+
+Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois
+ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait--car sans doute il avait
+des raisons pour ne pas être reconnu--sa figure pâle et longue sous un
+fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son
+front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes.
+
+L'œil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la
+bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d'une
+blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette
+époque, un sujet d'études physiologiques qui d'abord n'eussent pas
+tourné à son avantage.
+
+Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens,
+quelle différence trouvera-t-on? Celle que l'on trouve entre l'aigle et
+le vautour.
+
+La sérénité ou l'inquiétude.
+
+Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette
+démarche inquiète qui s'en allaient du Buitenhof au Hoogstraat à la
+suite de tout ce peuple hurlant, c'était le type et l'image d'un maître
+soupçonneux ou d'un voleur inquiet; et un homme de police eût certes
+opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous
+nous occupons en ce moment prenait de se cacher.
+
+D'ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes; son bras
+maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique,
+s'appuyait non pas au bras, mais sur l'épaule d'un officier qui, le
+poing à l'épée, avait, jusqu'au moment où son compagnon s'était mis en
+route et l'avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du
+Buitenhof avec un intérêt facile à comprendre.
+
+Arrivé sur la place de Hoogstraat, l'homme au visage pâle poussa l'autre
+sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de
+l'Hôtel de Ville.
+
+Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraat s'ouvrit et un
+homme s'avança pour dialoguer avec la foule.
+
+--Qui paraît là au balcon? demanda le jeune homme à l'officier en lui
+montrant de l'œil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et
+qui se soutenait à la balustrade plutôt qu'il ne se penchait sur elle.
+
+--C'est le député Bowelt, répliqua l'officier.
+
+--Quel homme est ce député Bowelt? Le connaissez-vous?
+
+--Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur.
+
+Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt
+faite par l'officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si
+étrange, de mécontentement si visible, que l'officier le remarqua et se
+hâta d'ajouter:
+
+--On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien
+affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.
+
+--Brave homme, répéta celui qu'on avait appelé monseigneur; est-ce brave
+homme que vous voulez dire ou homme brave?
+
+--Ah! monseigneur m'excusera; je n'oserais établir cette distinction
+vis-à-vis d'un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que
+de visage.
+
+--Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir.
+
+L'officier inclina la tête en signe d'assentiment et se tut.
+
+--Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drôlement
+recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.
+
+Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgré lui sur l'épaule
+de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur
+les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal
+déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air
+glacial et sombre de la figure.
+
+On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le
+député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses
+collègues.
+
+--Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans
+ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une
+décision à moi seul.
+
+--L'ordre! l'ordre! crièrent plusieurs milliers de voix.
+
+M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit
+seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et désespérés.
+
+Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la
+fenêtre ouverte et appela M. d'Asperen.
+
+M. d'Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus
+énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant,
+accueilli M. Bowelt.
+
+Il n'entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la
+multitude; mais la multitude préféra forcer la garde des États, qui
+d'ailleurs n'opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la
+harangue de M. d'Asperen.
+
+--Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple
+s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il paraît que la
+délibération aura lieu à l'intérieur, colonel. Allons entendre la
+délibération.
+
+--Ah! monseigneur, monseigneur, prenez garde!
+
+--À quoi?
+
+--Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec
+vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse.
+
+--Oui, pour qu'on m'accuse d'être l'instigateur de tout ceci. Tu as
+raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du
+regret qu'il avait d'avoir montré tant de précipitation dans ses désirs;
+oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou
+sans l'autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un
+brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir.
+
+--Mais, fit l'officier en regardant avec étonnement celui à qui il
+donnait le titre de monseigneur; mais Votre Altesse ne suppose pas un
+seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de
+Tilly de s'éloigner, n'est-ce pas?
+
+--Pourquoi? demanda froidement le jeune homme.
+
+--Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la
+condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt.
+
+--Nous allons voir, répondit froidement l'Altesse; Dieu seul peut savoir
+ce qui se passe au cœur des hommes. L'officier regarda à la dérobée la
+figure impassible de son compagnon, et pâlit. C'était à la fois un brave
+homme et un homme brave que cet officier.
+
+De l'endroit où ils étaient restés, l'Altesse et son compagnon
+entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers
+de l'Hôtel de Ville.
+
+Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les
+fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM.
+Bowelt et d'Asperen, lesquels étaient rentrés à l'intérieur, dans la
+crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter
+par-dessus la balustrade.
+
+Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces
+fenêtres.
+
+La salle des délibérations s'emplissait.
+
+Soudain le bruit s'arrêta; puis, soudain encore, il redoubla d'intensité
+et atteignit un tel degré d'explosion que le vieil édifice en trembla
+jusqu'au faîte.
+
+Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les
+escaliers jusqu'à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit
+déboucher comme une trombe.
+
+En tête du premier groupe volait, plutôt qu'il ne courait, un homme
+hideusement défiguré par la joie.
+
+C'était le chirurgien Tyckelaer.
+
+--Nous l'avons! nous l'avons! cria-t-il en agitant un papier en l'air.
+
+--Ils ont l'ordre! murmura l'officier stupéfait.
+
+--Eh bien! me voilà fixé, dit tranquillement l'Altesse. Vous ne saviez
+pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme
+brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre.
+
+Puis continuant à suivre de l'œil, sans sourciller, toute cette foule
+qui roulait devant lui.
+
+--Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel; je crois que nous
+allons voir un spectacle étrange.
+
+L'officier s'inclina et suivit son maître sans répondre.
+
+La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les
+cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et
+surtout avec la même fermeté.
+
+Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en
+s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperçut bientôt les premières
+vagues roulant avec la rapidité d'une cataracte qui se précipite.
+
+En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des
+mains crispées et des armes étincelantes.
+
+--Eh! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant
+du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.
+
+--Lâches coquins! cria le lieutenant.
+
+C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des
+rugissements joyeux. Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses
+et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de
+Tilly.
+
+Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de
+mesure.
+
+--Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dégage le poitrail de mes
+chevaux, ou je commande: En avant!
+
+--Voici l'ordre! répondirent cent voix insolentes.
+
+Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:
+
+--Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de
+M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux
+mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.
+
+En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui
+reprendre:
+
+--Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se
+garde.
+
+Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.
+Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file
+à droite!
+
+Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent
+pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, égorgeurs, dit-il,
+faites votre œuvre.
+
+Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les
+joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ.
+
+Les cavaliers défilaient lentement.
+
+Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la
+populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le
+cheval du capitaine.
+
+Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand,
+aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.
+
+Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire,
+l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva
+la belle Rosa toute tremblante.
+
+--Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur!
+
+--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.
+
+--Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraat l'ordre
+qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.
+
+--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la
+position est mauvaise pour nous.
+
+--Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute
+tremblante.
+
+--Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta
+bouche?
+
+--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.
+
+--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur
+poste?
+
+--Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester
+devant la prison.
+
+--Sans doute.
+
+--En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers,
+vous tomberez aux mains du peuple.
+
+--Mais la garde bourgeoise?
+
+--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée.
+
+--Que faire, alors?
+
+--À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je
+sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car
+tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale,
+et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez
+sortir.
+
+--Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.
+
+--J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté
+sublime.
+
+--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille.
+
+--La voiture est là, au seuil de la grande porte.
+
+--Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un
+homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne.
+
+Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double
+regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se
+concentra sur la jeune fille.
+
+--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus
+voudra bien nous ouvrir cette porte.
+
+--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait
+par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clef au
+trousseau.
+
+--Et tu l'as, cette clé?
+
+--La voici, monsieur Jean.
+
+--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du
+service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma
+chambre: c'est le dernier présent d'un honnête homme; j'espère qu'il te
+portera bonheur.
+
+--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la
+jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant:--Quel malheur que je ne
+sache pas lire! dit-elle.
+
+--Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il
+n'y a pas un instant à perdre.
+
+--Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle
+conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.
+
+Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de
+marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte
+cintrée s'étant ouverte, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la
+prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le
+marchepied abaissé.
+
+--Eh! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous? cria le cocher
+tout effaré.
+
+Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire
+se retourna vers la jeune fille.
+
+--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne
+t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons
+à Dieu, qui se souviendra, j'espère que tu viens de sauver la vie de
+deux hommes.
+
+Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa
+respectueusement.
+
+--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.
+
+Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et
+ferma le mantelet de la voiture en criant:--Au Tol-Hek!
+
+Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port
+de Scheveningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux
+frères.
+
+La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta
+les fugitifs.
+
+Rosa les suivit jusqu'à ce qu'ils eussent tourné l'angle de la rue.
+
+Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un
+puits.
+
+Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la
+porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la
+place de la prison, se ruait contre cette porte.
+
+Si solide qu'elle fût, et quoique le geôlier Gryphus--il faut lui rendre
+cette justice--se refusât obstinément d'ouvrir cette porte, on sentait
+qu'elle ne résisterait pas longtemps; et Gryphus, fort pâle, se
+demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte,
+lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit.
+
+Il se retourna et vit Rosa.
+
+--Tu entends les enragés? dit-il.
+
+--Je les entends si bien, mon père, qu'à votre place...
+
+--Tu ouvrirais, n'est-ce pas?
+
+--Non, je laisserais enfoncer la porte.
+
+--Mais ils vont me tuer.
+
+--Oui, s'ils vous voient.
+
+--Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas?
+
+--Cachez-vous.
+
+--Où cela?
+
+--Dans le cachot secret.
+
+--Mais toi, mon enfant?
+
+--Moi, mon père, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur
+nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien! nous sortirons de
+notre cachette.
+
+--Tu as pardieu raison, s'écria Gryphus; c'est étonnant, ajouta-t-il, ce
+qu'il y a de jugement dans cette petite tête.
+
+Puis, comme la porte s'ébranlait à la grande joie de la populace:
+
+--Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.
+
+--Mais cependant, nos prisonniers? fit Gryphus.
+
+--Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille; permettez-moi de
+veiller sur vous.
+
+Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au
+moment où la porte brisée donnait passage à la populace.
+
+Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père, et qu'on
+appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons
+être forcés d'abandonner pour un instant, un sûr asile, n'étant connu
+que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands
+coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement.
+
+Le peuple se rua dans la prison en criant:
+
+--Mort aux traîtres! À la potence Corneille de Witt! À mort! à mort!
+
+
+
+
+IV
+
+Les massacreurs
+
+
+Le jeune homme, toujours abrité par son grand chapeau, toujours
+s'appuyant au bras de l'officier, toujours essuyant son front et ses
+lèvres avec son mouchoir, le jeune homme immobile regardait seul, en un
+coin du Buitenhof, perdu dans l'ombre d'un auvent surplombant une
+boutique fermée, le spectacle que lui donnait cette populace furieuse,
+et qui paraissait approcher de son dénouement.
+
+--Oh! dit-il à l'officier, je crois que vous aviez raison, van Deken, et
+que l'ordre que messieurs les députés ont signé est le véritable ordre
+de mort de monsieur Corneille. Entendez-vous ce peuple? Il en veut
+décidément beaucoup aux MM. de Witt!
+
+--En vérité, dit l'officier, je n'ai jamais entendu de clameurs
+pareilles.
+
+--Il faut croire qu'ils ont trouvé la prison de notre homme. Ah! tenez,
+cette fenêtre n'était-elle pas celle de la chambre où a été enfermé M.
+Corneille?
+
+En effet, un homme saisissait à pleines mains et secouait violemment le
+treillage de fer qui fermait la fenêtre du cachot de Corneille, et que
+celui-ci venait de quitter il n'y avait pas plus de dix minutes.
+
+--Hourra! hourra! criait cet homme, il n'y est plus!
+
+--Comment, il n'y est plus? demandèrent de la rue ceux qui, arrivés les
+derniers, ne pouvaient entrer tant la prison était pleine.
+
+--Non! non! répétait l'homme furieux, il n'y est plus, il faut qu'il se
+soit sauvé.
+
+--Que dit donc cet homme? demanda en pâlissant l'Altesse.
+
+--Oh! monseigneur, il dit une nouvelle qui serait bien heureuse si elle
+était vraie.
+
+--Oui, sans doute, ce serait une bienheureuse nouvelle si elle était
+vraie, dit le jeune homme; malheureusement elle ne peut pas l'être.
+
+--Cependant, voyez... dit l'officier.
+
+En effet, d'autres visages furieux, grinçant de colère, se montraient
+aux fenêtres en criant:
+
+--Sauvé! évadé! ils l'ont fait fuir.
+
+Et le peuple resté dans la rue, répétait avec d'effroyables
+imprécations:
+
+--Sauvés! évadés! courons après eux, poursuivons-les!
+
+--Monseigneur, il paraît que M. Corneille de Witt est bien réellement
+sauvé, dit l'officier.
+
+--Oui, de la prison, peut-être, répondit celui-ci, mais pas de la ville;
+vous verrez, van Deken, que le pauvre homme trouvera fermée la porte
+qu'il croyait trouver ouverte.
+
+--L'ordre de fermer les portes de la ville a-t-il donc été donné,
+monseigneur?
+
+--Non, je ne crois pas, qui aurait donné cet ordre?
+
+--Eh bien! qui vous fait supposer?
+
+--Il y a des fatalités, répondit négligemment l'Altesse, et les plus
+grands hommes sont parfois tombés victimes de ces fatalités-là.
+
+L'officier sentit à ces mots courir un frisson dans ses veines, car il
+comprit que, d'une façon ou de l'autre, le prisonnier était perdu.
+
+En ce moment, les rugissements de la foule éclataient comme un tonnerre,
+car il était bien démontré que Cornélius de Witt n'était plus dans la
+prison.
+
+En effet, Corneille et Jean, après avoir longé le vivier, avaient pris
+la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de
+ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse
+n'éveillât aucun soupçon.
+
+Mais arrivé au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille,
+quand il sentit qu'il laissait derrière lui la prison et la mort et
+qu'il avait devant lui la vie et la liberté, le cocher négligea toute
+précaution et mit le carrosse au galop.
+
+Tout à coup, il s'arrêta.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tête par la portière.
+
+--Oh! mes maîtres, s'écria le cocher, il y a...
+
+La terreur étouffait la voix du brave homme.
+
+--Voyons, achève, dit le grand pensionnaire.
+
+--Il y a que la grille est fermée.
+
+--Comment, la grille est fermée? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
+grille pendant le jour.
+
+--Voyez plutôt.
+
+Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille
+fermée.
+
+--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier
+ouvrira. La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne
+poussait plus ses chevaux avec la même confiance.
+
+Puis en sortant sa tête par la portière, Jean de Witt avait été vu et
+reconnu par un brasseur qui, en retard sur ses compagnons, fermait sa
+porte à toute hâte pour aller les rejoindre sur le Buitenhof.
+
+Il poussa un cri de surprise, et courut après deux autres hommes qui
+couraient devant lui.
+
+Au bout de cent pas, il les rejoignit et leur parla; les trois hommes
+s'arrêtèrent, regardant s'éloigner la voiture, mais encore peu sûrs de
+ceux qu'elle renfermait.
+
+La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.
+
+--Ouvrez! cria le cocher.
+
+--Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir et
+avec quoi?
+
+--Avec la clef, parbleu! dit le cocher.
+
+--Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.
+
+--Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.
+
+--Non.
+
+--Qu'en avez-vous donc fait?
+
+--Dame! on me l'a prise.
+
+--Qui cela?
+
+--Quelqu'un qui probablement tenait à ce que personne ne sortît de la
+ville.
+
+--Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tête de la voiture et
+risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et
+pour mon frère Corneille, que j'emmène en exil.
+
+--Oh! M. de Witt, je suis au désespoir, dit le portier se précipitant
+vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a été prise.
+
+--Quand cela?
+
+--Ce matin.
+
+--Par qui?
+
+--Par un jeune homme de vingt-deux ans, pâle et maigre.
+
+--Et pourquoi la lui avez-vous remise?
+
+--Parce qu'il avait un ordre signé et scellé.
+
+--De qui?
+
+--Mais des messieurs de l'Hôtel de Ville.
+
+--Allons, dit tranquillement Corneille, il paraît que bien décidément
+nous sommes perdus.
+
+--Sais-tu si la même précaution a été prise partout?
+
+--Je ne sais.
+
+--Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne à l'homme de faire tout ce
+qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.
+
+Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture:
+
+--Merci de ta bonne volonté, mon ami, dit Jean, au portier; l'intention
+est réputée pour le fait; tu avais l'intention de nous sauver, et, aux
+yeux du Seigneur, c'est comme si tu avais réussi.
+
+--Ah! dit le portier, voyez-vous là-bas?
+
+--Passe au galop à travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la
+rue à gauche; c'est notre seul espoir.
+
+Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que
+nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et
+pendant que Jean parlementait avec le portier, s'était grossi de sept ou
+huit nouveaux individus.
+
+Ces nouveaux arrivants avaient évidemment des intentions hostiles à
+l'endroit du carrosse.
+
+Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en
+travers de la rue en agitant leurs bras armés de bâtons et
+criant:--Arrête! arrête!
+
+De son côté, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de
+fouet.
+
+La voiture et les hommes se heurtèrent enfin.
+
+Les frères de Witt ne pouvaient rien voir, enfermés qu'ils étaient dans
+la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis éprouvèrent
+une violente secousse. Il y eut un moment d'hésitation et de tremblement
+dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur
+quelque chose de rond et de flexible, qui semblait être le corps d'un
+homme renversé, et s'éloigna au milieu des blasphèmes.
+
+--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.
+
+--Au galop! au galop! cria Jean.
+
+Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s'arrêta.
+
+--Eh bien! demanda Jean.
+
+--Voyez-vous? dit le cocher.
+
+Jean regarda.
+
+Toute la populace du Buitenhof apparaissait à l'extrémité de la rue que
+devait suivre la voiture, et s'avançait hurlante et rapide comme un
+ouragan.
+
+--Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus
+loin; nous sommes perdus.
+
+--Les voilà! les voilà! crièrent ensemble cinq cents voix.
+
+--Oui, les voilà, les traîtres! les meurtriers! les assassins!
+répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui
+couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d'un de
+leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait
+été renversé par eux.
+
+C'était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.
+
+Le cocher s'arrêta; mais quelques instances que lui fît son maître, il
+ne voulut point se sauver.
+
+En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après
+lui et ceux qui venaient au-devant de lui.
+
+En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île
+flottante.
+
+Tout à coup, l'île flottante s'arrêta. Un maréchal venait, d'un coup de
+masse, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.
+
+En ce moment le volet d'une fenêtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le
+visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le
+spectacle qui se préparait.
+
+Derrière lui apparaissait la tête de l'officier presque aussi pâle que
+la sienne.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura
+l'officier.
+
+--Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.
+
+--Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la
+voiture, ils le battent, ils le déchirent.
+
+--En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d'une bien violente
+indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu'il avait
+conservé jusqu'alors.
+
+--Et voici Corneille qu'ils tirent à son tour du carrosse, Corneille
+déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh! voyez, donc, voyez
+donc.
+
+--Oui, en effet, c'est bien Corneille.
+
+L'officier poussa un faible cri et détourna la tête.
+
+C'est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu'il eût
+touché terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui
+lui avait brisé la tête.
+
+Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.
+
+Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au
+milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y traçait et
+qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.
+
+Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu'on eût cru impossible, et
+son œil se voila un instant sous sa paupière.
+
+L'officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère
+compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement
+de son âme:
+
+--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu'on va assassiner aussi
+le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.
+
+--En vérité! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le
+trahir.
+
+--Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce
+pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et
+dussé-je y perdre la vie...
+
+Guillaume d'Orange, car c'était lui, plissa son front d'une façon
+sinistre, éteignit l'éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa
+paupière et répondit:
+
+--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin
+qu'elles prennent les armes à tout événement.
+
+--Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins?
+
+--Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m'en inquiète, dit
+brusquement le prince. Allez.
+
+L'officier partit avec une rapidité qui témoignait bien moins de son
+obéissance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du
+second des frères.
+
+Il n'avait point fermé la porte de la chambre que Jean, qui par un
+effort suprême avait gagné le perron d'une maison située en face de
+celle où était caché son élève, chancela sous les secousses qu'on lui
+imprimait de dix côtés à la fois en disant:--Mon frère, où est mon
+frère?
+
+Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.
+
+Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-là venait
+d'éventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion
+d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traînait au
+gibet le cadavre de celui qui était déjà mort.
+
+Jean poussa un gémissement lamentable et mit une de ses mains sur ses
+yeux.
+
+--Ah! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh
+bien! je vais te les crever, moi!
+
+Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang
+jailli.
+
+--Mon frère! cria de Witt essayant de voir ce qu'était devenu Corneille,
+à travers le flot de sang qui l'aveuglait: mon frère!
+
+--Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
+mousquet sur la tempe et en lâchant la détente. Mais le coup ne partit
+point.
+
+Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant à deux mains par le
+canon, il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse.
+
+Jean de Witt chancela et tomba à ses pieds.
+
+Mais aussitôt, se relevant par un suprême effort:--Mon frère! cria-t-il
+d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent
+sur lui.
+
+D'ailleurs il restait peu de chose à voir, car un troisième assassin lui
+lâcha à bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui
+fit sauter le crâne.
+
+Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.
+
+Alors chacun des misérables, enhardi par cette chute, voulut décharger
+son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'épée
+ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son
+lambeau d'habits.
+
+Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien déchirés, bien
+dépouillés, la populace les traîna nus et sanglants à un gibet
+improvisé, où des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.
+
+Alors arrivèrent les plus lâches, qui n'ayant pas osé frapper la chair
+vivante, taillèrent en lambeaux la chair morte, puis s'en allèrent
+vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille à dix
+sous la pièce.
+
+Nous ne pourrions dire si à travers l'ouverture presque imperceptible du
+volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scène, mais au moment
+même où l'on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule
+qui était trop occupée de la joyeuse besogne qu'elle accomplissait pour
+s'inquiéter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours fermé.
+
+--Ah! monsieur, s'écria le portier, me rapportez-vous la clé?
+
+--Oui, mon ami, la voilà, répondit le jeune homme.
+
+--Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapporté cette
+clef seulement une demi-heure plus tôt, dit le portier en soupirant.
+
+--Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.
+
+--Parce que j'eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouvé
+la porte fermée, ils ont été obligés de rebrousser chemin. Ils sont
+tombés au milieu de ceux qui les poursuivaient.
+
+--La porte! la porte! s'écria une voix qui semblait être celle d'un
+homme pressé. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken.
+
+--C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'êtes pas encore sorti de la Haye?
+C'est accomplir tardivement mon ordre.
+
+--Monseigneur, répondit le colonel, voilà la troisième porte à laquelle
+je me présente, j'ai trouvé les deux autres fermées.
+
+--Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit
+le prince au portier qui était resté tout ébahi à ce titre de
+monseigneur que venait de donner le colonel van Deken à ce jeune homme
+pâle auquel il venait de parler si familièrement.
+
+Aussi, pour réparer sa faute, se hâta-t-il d'ouvrir le Tol-Hek, qui
+roula en criant sur ses gonds.
+
+--Monseigneur veut-il mon cheval? demanda le colonel à Guillaume.
+
+--Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m'attend à quelques pas
+d'ici.
+
+Et, prenant un sifflet d'or dans sa poche, il tira de cet instrument,
+qui à cette époque servait à appeler les domestiques, un son aigu et
+prolongé, au retentissement duquel accourut un écuyer à cheval et tenant
+un second cheval en main.
+
+Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l'étrier, et piquant des
+deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut là, il se retourna. Le
+colonel le suivait à une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de
+prendre rang à côté de lui.
+
+--Savez-vous, dit-il sans s'arrêter, que ces coquins-là ont tué aussi M.
+Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille?
+
+--Ah! monseigneur, dit tristement le colonel, j'aimerais mieux pour vous
+que restassent encore ces deux difficultés à franchir pour être de fait
+le stathouder de Hollande.
+
+--Certes, il eût mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient
+d'arriver n'arrivât pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n'en
+sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver à Alphen avant
+le message que certainement les États vont m'envoyer au camp.
+
+Le colonel s'inclina, laissa passer son prince devant, et prit à sa
+suite la place qu'il tenait avant qu'il lui adressât la parole.
+
+--Ah! je voudrais bien, murmura méchamment Guillaume d'Orange en
+fronçant le sourcil, serrant ses lèvres en enfonçant ses éperons dans le
+ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le
+Soleil, quand il apprendra de quelle façon on vient de traiter ses bons
+amis MM. de Witt! Oh! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le
+Taciturne; soleil, gare à tes rayons!
+
+Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l'acharné rival
+du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa
+puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de
+faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux
+nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.
+
+
+
+
+V
+
+L'amateur de tulipes et son voisin
+
+
+Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les
+cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d'Orange, après
+s'être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur
+la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu'il trouvait un peu trop
+compatissant pour lui continuer la confiance dont il l'avait honoré
+jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon
+cheval et bien loin de se douter des terribles événements qui s'étaient
+accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d'arbres
+jusqu'à ce qu'il fût hors de la ville et des villages voisins.
+
+Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son
+cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des
+bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse
+par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels
+étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de
+saules, de joncs et d'herbes fleuries, dans lesquelles broutent
+nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.
+
+Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline
+semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches,
+baignant dans l'eau leur pied de briques, et faisant flotter par les
+balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs
+d'or, merveilles de l'Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces
+grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces
+qu'attire autour des habitations la sportule quotidienne que les
+cuisines jettent dans l'eau par leurs fenêtres.
+
+Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes
+tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose,
+but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage
+jaunâtre d'un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que
+lui faisait un bois d'ormes gigantesques. Elle était située de telle
+façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait
+sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière
+de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d'y porter chaque matin
+et chaque soir.
+
+Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea
+aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une
+indispensable description.
+
+Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement
+cirée aux endroits cachés qu'elle ne l'était aux endroits aperçus, cette
+maison renfermait un mortel heureux.
+
+Ce mortel heureux, _rara avis_, comme dit Juvénal, était le docteur van
+Baërle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de
+décrire, depuis son enfance; car c'était la maison natale de son père et
+de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de
+Dordrecht.
+
+M. van Baërle, le père, avait amassé dans le commerce des Indes trois à
+quatre cent mille florins que M. van Baërle, le fils, avait trouvés tout
+neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces
+florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de
+1610; ce qui prouvait qu'il y avait florins du père van Baërle et
+florins du grand-père van Baërle; ces quatre cent mille florins,
+hâtons-nous de le dire, n'étaient que la bourse, l'argent de poche de
+Cornélius van Baërle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la
+province donnant un revenu de dix mille florins environ.
+
+Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à
+trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être
+partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme
+elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils
+en l'embrassant pour la dernière fois:
+
+--Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n'est pas
+vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un
+fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à
+ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras
+éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître
+inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pesés que mon père, moi et
+le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui
+s'est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien
+certainement finira mal.
+
+Puis il était mort, ce digne M. van Baërle, laissant tout désolé son
+fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.
+
+Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain
+Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain,
+voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à
+son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau _les Sept
+Provinces_, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels
+l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de
+l'Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut
+arrivé à une portée du mousquet du vaisseau _le Prince_, sur lequel se
+trouvait le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de
+Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant
+son bâtiment près d'être emporté, le duc d'York n'eut que le temps de se
+retirer à bord du _Saint-Michel_; lorsqu'il eut vu _le Saint-Michel_,
+brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il
+eut vu sauter un vaisseau, _le Comte de Sandwick_, et périr dans les
+flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu'à la fin
+de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille
+tués, après cinq mille blessés, rien n'était décidé ni pour ni contre,
+que chacun s'attribuait la victoire, que c'était à recommencer, et que
+seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au
+catalogue des batailles; quand il eut calculé ce que perd de temps à se
+boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même
+lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à
+Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand
+pensionnaire, qu'il avait en vénération profonde, et rentra dans sa
+maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans,
+d'une santé de fer, d'une vue perçante et plus que de ses quatre cent
+mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de
+cette conviction qu'un homme a toujours reçu du ciel trop pour être
+heureux, assez pour ne l'être pas.
+
+En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit
+à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la
+flore des îles, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle
+il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et
+enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout,
+qui allait s'augmentant d'une façon effrayante, il se mit à choisir
+parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus
+élégantes et des plus coûteuses.
+
+Il aima les tulipes.
+
+C'était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais
+exploitant à l'envie ce genre d'horticulture, en étaient arrivés à
+diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l'orient ce que
+jamais naturaliste n'avait osé faire de la race humaine, de peur de
+donner de la jalousie à Dieu.
+
+Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de
+_mynheer_[1] van Baërle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de
+séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries
+et les bibliothèques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.
+
+Van Baërle commença par dépenser son revenu de l'année à établir sa
+collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner; aussi
+son travail fut-il récompensé d'un magnifique résultat: il trouva cinq
+espèces différentes qu'il nomma la _Jeanne_, du nom de sa mère, la
+_Baërle_, du nom de son père, la _Corneille_, du nom de son parrain; les
+autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement
+les retrouver dans les catalogues du temps.
+
+En 1672, au commencement de l'année, Corneille de Witt vint à Dordrecht
+pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on
+sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la
+famille des de Witt était originaire de cette ville.
+
+Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d'Orange, à jouir
+de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les
+bons habitants de Dordrecht, il n'était pas encore un scélérat à pendre,
+et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais
+fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la
+ville quand il entra.
+
+Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille
+maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de
+Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.
+
+Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul
+peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa
+ville natale.
+
+Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines
+malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Baërle
+avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la
+politique, absorbé qu'il était dans la culture de ses tulipes.
+
+Aussi van Baërle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers,
+aussi ne pouvait-il supposer qu'il existât au monde un homme qui voulût
+du mal à un autre homme.
+
+Et cependant, disons-le à la honte de l'humanité, Cornélius van Baërle
+avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement
+acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n'en avaient
+compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de
+cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se
+prolonger par le dévouement au-delà de la mort.
+
+Au moment où Cornélius commença de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses
+revenus de l'année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et
+demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui,
+depuis le jour où il avait atteint l'âge de connaissance, suivait le
+même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot _tulban_, qui, ainsi
+que l'assure le _floriste français_, c'est-à-dire l'historien le plus
+savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du
+Chingulais, ait servi à désigner ce chef d'œuvre de la création qu'on
+appelle la tulipe.
+
+Boxtel n'avait pas le bonheur d'être riche comme van Baërle. Il s'était
+donc à grand'peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison
+de Dordrecht un jardin commode à la culture; il avait aménagé le terrain
+selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément
+autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en
+autorise.
+
+À la vingtième partie d'un degré près, Isaac savait la température de
+ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu'il
+l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits
+commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs
+amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel
+avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son
+nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était
+entrée en Espagne, avait pénétré jusqu'en Portugal, et le roi don
+Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s'était retiré dans l'île de
+Terceire, où il s'amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des
+œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit: «PAS MAL» en regardant
+la susdite _Boxtel_.
+
+Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s'était
+livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baërle,
+celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons
+dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d'un étage certain
+bâtiment de sa cour, lequel, en s'élevant, ôta environ un demi-degré de
+chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de
+Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et dérangea tous les calculs et
+toute l'économie horticole de son voisin.
+
+Après tout, ce n'était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel.
+Van Baërle n'était qu'un peintre, c'est-à-dire une espèce de fou qui
+essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la
+nature. Le peintre faisant élever son atelier d'un étage pour avoir
+meilleur jour, c'était son droit. M. van Baërle était peintre comme M.
+Boxtel était fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux,
+il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.
+
+La loi était pour M. van Baërle. _Bene sit._
+
+D'ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe,
+et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil
+du matin ou du soir qu'avec le brûlant soleil de midi.
+
+Il sut donc presque gré à Cornélius van Baërle de lui avoir bâti gratis
+un parasoleil.
+
+Peut-être n'était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à
+l'endroit de son voisin van Baërle n'était-il pas l'expression entière
+de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie
+d'étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.
+
+Mais hélas! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres
+de l'étage nouvellement bâti se garnir d'oignons, de caïeux, de tulipes
+en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la
+profession d'un monomane tulipier!
+
+Il y avait les paquets d'étiquettes, il y avait les casiers, il y avait
+les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces
+casiers pour y renouveler l'air sans donner accès aux souris, aux
+charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de
+tulipes à deux mille francs l'oignon.
+
+Boxtel fut fort ébahi lorsqu'il vit tout ce matériel, mais il ne
+comprenait pas encore l'étendue de son malheur. On savait van Baërle ami
+de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses
+tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son
+ami. N'était-il pas possible qu'ayant à peindre l'intérieur d'un
+tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de
+la décoration?
+
+Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put
+résister à l'ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il
+appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin
+Baërle, il se convainquit que la terre d'un énorme carré peuplé naguère
+de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de
+terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique
+aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les
+éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée
+pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et à portée,
+exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement
+de réussite, mais de progrès. Plus de doute, van Baërle était devenu
+tulipier.
+
+Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille
+florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses
+ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il
+entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par
+avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les
+genoux s'affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.
+
+Ainsi, ce n'était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des
+tulipes réelles que van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur.
+Ainsi van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires
+et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux:
+chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui
+avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui,
+pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux à ses caïeux et à
+ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.
+
+Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule,
+un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d'être quelque jardinier
+obscur, inconnu, c'était le filleul de maître Corneille de Witt,
+c'est-à-dire une célébrité!
+
+Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se
+consolait d'avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la
+célébrité de son vainqueur.
+
+En effet, qu'arriverait-il si jamais van Baërle trouvait une tulipe
+nouvelle et la nommait la _Jean de Witt_, après en avoir nommé une la
+_Corneille_? Ce serait à en étouffer de rage.
+
+Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour
+lui même, devinait ce qui allait arriver.
+
+Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit
+qui se puisse imaginer.
+
+
+
+
+VI
+
+La haine d'un tulipier
+
+
+À partir de ce moment, au lieu d'une préoccupation, Boxtel eut une
+crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du
+corps et de l'esprit, la culture d'une idée favorite, Boxtel le perdit
+en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'idée du voisin.
+
+Van Baërle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce
+point la parfaite intelligence dont la nature l'avait doué, van Baërle
+réussit à élever les plus belles tulipes.
+
+Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les
+meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à
+varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.
+
+Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès le
+VIIe siècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes:
+«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.»
+
+Prémisse dont l'école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en
+1653 le syllogisme suivant:
+
+«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.
+
+«Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.
+
+«La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.
+
+«Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu.»
+
+Raisonnement à l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté,
+les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du
+Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la
+Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et déclaré schismatiques,
+hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes
+froids pour la tulipe.
+
+Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique
+ennemi mortel de van Baërle, n'eût marché sous le même drapeau que lui.
+
+Donc van Baërle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien
+que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de
+la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par
+Cornélius van Baërle, le modeste et inoffensif savant.
+
+Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus
+fiers, et l'églantier aux quatre pétales incolores commence la rose
+gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois
+naissance dans la chaumière d'un bûcheron ou dans la cabane d'un
+pêcheur.
+
+Van Baërle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de
+récolte, van Baërle, caressé par toute la tuliperie d'Europe, ne
+soupçonna pas même qu'à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il
+était l'usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses
+victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets
+tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare
+et Rubens, n'avait tant créé après Dieu.
+
+Aussi fallait-il, pour prendre une idée d'un damné oublié par Dante,
+fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Baërle sarclait,
+amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouillé sur le talus
+de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et
+méditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de
+couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit
+sycomore qu'il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un
+éventail, suivait, l'œil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque
+geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il
+surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses
+yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses
+menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés
+d'envie et de colère n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des
+fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.
+
+Bientôt, tant le mal, une fois maître d'une âme humaine, y fait de
+rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir van Baërle.
+Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le
+chef-d'œuvre d'un rival lui tenait au cœur.
+
+Il acheta un télescope, à l'aide duquel, aussi bien que le propriétaire
+lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment
+où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre,
+jusqu'à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle
+arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l'incertaine
+nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui
+seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.
+
+Oh! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il
+dans les plates-bandes de van Baërle des tulipes qui l'aveuglaient par
+leur beauté, le suffoquaient par leur perfection!
+
+Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il
+subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui
+change le cœur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un
+l'autre, source infâme d'horribles douleurs.
+
+Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne
+saurait donner l'idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le
+jardin, d'y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents,
+et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s'il osait défendre
+ses tulipes.
+
+Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un véritable horticulteur, un
+si épouvantable crime!
+
+Tuer un homme, passe encore.
+
+Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours van Baërle dans
+la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel
+paroxysme de fureur qu'il médita de lancer des pierres et des bâtons
+dans les planches de tulipes de son voisin.
+
+Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, van Baërle
+informerait, que l'on constaterait alors que la rue était loin, que
+pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel au XVIIe siècle comme au
+temps des Amalécites, que l'auteur du crime, quoiqu'il eût opéré dans la
+nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore
+déshonoré à tout jamais aux yeux de l'Europe tulipière, Boxtel aiguisa
+la haine par la ruse et résolut d'employer un moyen qui ne le compromît
+pas.
+
+Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.
+
+Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une
+ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de
+la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande
+royale, qui non seulement contenait la _Corneille de Witt_, mais encore
+la _Brabançonne_, blanc de lait, pourpre et rouge, la _Marbrée_, de
+Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et la
+_Merveille_, de Harlem, la tulipe _Colombin obscur_ et _Colombin clair
+terni_.
+
+Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent
+d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu'à
+ce que le fil qui les retenait l'un à l'autre fût tendu; mais alors,
+sentant l'impossibilité d'aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec
+d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu
+desquelles ils se débattaient; puis enfin, après un quart d'heure de
+lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils
+disparurent.
+
+Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de
+l'obscurité de la nuit; mais aux cris enragés des deux chats, il
+supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s'emplissait de joie.
+
+Le désir de s'assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de
+Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'état où
+la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.
+
+Il était glacé par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le
+froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.
+
+La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.
+
+Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit;
+van Baërle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme
+un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.
+
+Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain
+plus uni la veille qu'un miroir; tout à coup, il aperçoit les rangs
+symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d'un
+bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.
+
+Il accourt tout pâlissant.
+
+Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées,
+gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà
+pâlissantes; la sève coulait de leurs blessures; la sève, ce sang
+précieux que van Baërle eût voulu racheter au prix du sien.
+
+Mais, ô surprise! ô joie de van Baërle! ô douleur inexprimable de
+Boxtel! pas une des quatre tulipes menacées par l'attentat de ce dernier
+n'avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes
+au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'était assez pour consoler
+van Baërle, c'était assez pour faire crever de rage l'assassin, qui
+s'arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis
+inutilement.
+
+Van Baërle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper,
+malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu'il
+aurait pu être, van Baërle ne put en deviner la cause. Il s'informa
+seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des
+miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la
+trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille
+et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles
+faisaient à côté sur les feuilles d'une fleur brisée, et pour éviter
+qu'un pareil malheur se renouvelât à l'avenir, il ordonna qu'un garçon
+jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près
+des plates-bandes.
+
+Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même
+jour, et trop heureux de n'avoir pas été soupçonné, seulement plus animé
+que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures
+occasions.
+
+Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un
+prix pour la découverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la
+grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme
+insoluble, si l'on considère qu'à cette époque l'espèce n'existait pas
+même à l'état de bistre dans la nature.
+
+Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi
+bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant
+impossible.
+
+Le monde tulipier n'en fut pas moins ému de la base à son faîte.
+
+Quelques amateurs prirent l'idée, mais sans croire à son application;
+mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en
+regardant leur spéculation comme manquée à l'avance, ils ne pensèrent
+plus d'abord qu'à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le
+cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.
+
+Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au
+nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle
+eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il
+commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener
+du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait
+cultivées jusque-là.
+
+Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et
+Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore
+trouvé que le brun clair.
+
+Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles
+théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments
+ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est
+impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et
+son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre
+et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en
+général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons
+résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient
+les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.
+
+Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se
+dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à
+l'observation.
+
+La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil,
+cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et
+étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel
+laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs
+cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa
+vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van
+Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau
+qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que
+saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.
+
+Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.
+
+Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son
+laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait
+si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du
+jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le
+génie inventif de son rival.
+
+Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées
+à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant
+certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec
+d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et
+merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui
+devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe
+celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel
+reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide
+représentation hermétique de l'élément humide.
+
+Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril
+tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait
+incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa
+vie, toute sa pensée, tout son espoir.
+
+Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas
+éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois,
+en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il
+l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la
+détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que
+nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage
+de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait
+faire à sa ville natale.
+
+
+
+
+VII
+
+L'homme heureux fait connaissance avec le malheur
+
+
+Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son
+filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.
+
+La nuit tombait.
+
+Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste,
+Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres,
+depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de
+l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral _les Sept-Provinces_ pendant
+la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique
+tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour
+son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la
+foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de
+l'homme heureux.
+
+Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son
+feu.
+
+Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.
+
+Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'œil.
+
+Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de
+1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se
+cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur
+de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du
+poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son
+laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement
+allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer
+quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait,
+en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.
+
+Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent
+visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:
+
+--Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez
+que nous demeurions quelques moments seuls.
+
+Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.
+
+Puis tout haut:
+
+--Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon
+séchoir de tulipes?
+
+Le séchoir, ce _Pandémonium_ de la tuliperie, ce tabernacle, ce _sanctum
+sanctorum_ était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.
+
+Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand
+Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer
+que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice,
+laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes,
+n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et
+d'assaisonner le cœur de son nourrisson.
+
+Aussi, à ce seul mot _séchoir_, les valets qui portaient les flambeaux
+s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main
+du premier et précéda son parrain dans la chambre.
+
+Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même
+cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.
+
+L'envieux était plus que jamais à son poste.
+
+Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.
+
+Puis deux ombres apparurent.
+
+L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où
+Cornélius avait déposé le flambeau.
+
+Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt,
+dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.
+
+Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont
+l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de
+sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet
+que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une
+armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.
+
+Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux
+nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien
+vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que
+de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien
+plus difficile à faire fleurir.
+
+Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et
+simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.
+
+Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui
+non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette
+science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que
+l'alchimie?
+
+C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par
+l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait
+à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la
+part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à
+toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.
+
+D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son
+voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié,
+en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.
+
+Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des
+mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un
+tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point
+vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place
+réservée à ses oignons.
+
+Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de
+son filleul et s'achemina vers la porte.
+
+Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier
+et l'éclairer convenablement.
+
+Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour
+aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans
+la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter
+en carrosse.
+
+L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis
+par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était
+la correspondance de Jean avec M. de Louvois.
+
+Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son
+frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner
+l'importance politique à son filleul.
+
+La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt
+qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le
+réclamer.
+
+Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans
+l'armoire aux caïeux rares.
+
+Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait
+plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui,
+pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et
+imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.
+
+Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans
+cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui
+voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons
+tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt
+n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que
+possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.
+
+Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son
+chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de
+la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour
+où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous
+allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa
+plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes
+café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au
+printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la
+grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.
+
+Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans
+son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le
+tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de
+son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables
+d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis
+dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom
+de Cornélius van Baërle.
+
+--Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout
+en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix
+proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon,
+la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et
+je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes,
+continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai
+pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les
+mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs
+familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur
+revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est
+résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de
+Harlem. Quoique...
+
+Et à ce _quoique_, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.
+
+--Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de
+ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou
+même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il
+ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et
+proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.
+
+Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
+
+Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit
+passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces
+proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un
+honnête homme:
+
+--Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses,
+comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet
+le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne
+paraissent même pas à l'œil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la
+robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on
+cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée? _Tulipa nigra
+Barlænsis._
+
+«Oui, _Barlænsis_; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire
+toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le
+vent aux quatre points cardinaux du globe: LA GRANDE TULIPE NOIRE EST
+TROUVÉE!--Son nom? demanderont les amateurs.--_Tulipa nigra
+Barlænsis_.--Pourquoi _Barlænsis_?--À cause de son inventeur van
+Baërle, répondra-t-on.--Ce van Baërle, qui est-ce?--C'est celui qui déjà
+avait trouvé cinq espèces nouvelles: la _Jeanne_, la _Jean de Witt_, la
+_Corneille_, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de
+larmes à personne. Et l'on parlera encore de la _Tulipa nigra
+Baërlensis_, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera
+plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.
+
+«Les charmants caïeux!...
+
+«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la
+tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres
+cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un
+homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres
+florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je
+veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la
+tulipe l'odeur de la rose ou de l'œillet, ou même une odeur complètement
+nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des
+fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son
+trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la
+presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette
+île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on
+appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis,
+j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre,
+César ou Maximilien.
+
+«Les admirables caïeux!...»
+
+Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius
+s'absorbait dans les plus doux rêves.
+
+Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que
+d'habitude.
+
+Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.
+
+--Qui va là? demanda-t-il.
+
+--Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.
+
+--Un messager de la Haye... Que veut-il?
+
+--Monsieur, c'est Craeke.
+
+--Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.
+
+--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.
+
+Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le
+séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction
+aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que
+celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit
+de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif,
+lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table
+voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.
+
+--Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux,
+qu'y a-t-il donc, Craeke?
+
+--Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table
+où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à
+lire ce papier sans perdre un seul instant.
+
+Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les
+symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye,
+s'enfuit sans tourner la tête.
+
+--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras
+sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton
+papier.
+
+Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour
+l'examiner:
+
+--Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer
+ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.
+
+Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée,
+et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui
+heureusement étaient froides.
+
+Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.
+
+--Bon, dit-il, le voici.
+
+Et le regardant avec une attention presque paternelle:--Intact comme le
+premier, dit-il.
+
+Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le
+second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de
+telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à
+ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que
+l'on nomme la colère.
+
+--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?
+
+--Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le
+séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les
+avait Craeke.
+
+--Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double
+infraction de toutes les règles.
+
+--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.
+
+--Fuir, et pourquoi?
+
+--Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.
+
+--Que demandent-ils?
+
+--Ils vous cherchent.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour vous arrêter.
+
+--Pour m'arrêter, moi?
+
+--Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.
+
+--Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans
+sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.
+
+--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.
+
+--Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à
+son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et
+fuyez, fuyez!
+
+--Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.
+
+--Sautez par la fenêtre.
+
+--Vingt-cinq pieds.
+
+--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.
+
+--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.
+
+--N'importe, sautez.
+
+Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit,
+mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien
+plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:
+
+--Jamais, dit-il.
+
+Et il fit un pas en arrière.
+
+En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les
+hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.
+
+Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de
+l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses
+inestimables caïeux.
+
+Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de
+la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler,
+tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses
+trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.
+
+Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.
+
+--Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat,
+quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se
+conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit,
+une grande gravité à l'interrogation.
+
+--Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant
+gracieusement son juge, et vous le savez bien.
+
+--Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.
+
+--Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de
+l'apostrophe.
+
+--Oh! ne faites pas l'étonné.
+
+--Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore
+complètement ce que vous voulez dire.
+
+--Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge;
+livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez
+vous au mois de janvier dernier.
+
+Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.
+
+--Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler,
+n'est-ce pas?
+
+--Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun
+papier de ce genre.
+
+--Ah! vous niez?
+
+--Certainement.
+
+Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'œil tout le cabinet.
+
+--Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir?
+demanda-t-il.
+
+--C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.
+
+Le magistrat jeta un coup d'œil sur une petite note placée au premier
+rang de ses papiers.
+
+--C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.
+
+Puis se retournant vers Cornélius.
+
+--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.
+
+--Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi:
+ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.
+
+--Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne
+d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.
+
+Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut
+placé près de la cheminée.
+
+C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis
+par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été
+parfaitement renseignée.
+
+--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait
+immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.
+
+Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à
+découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis
+le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait
+été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.
+
+Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide
+sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria
+d'une voix terrible:
+
+--Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!
+
+--Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?
+
+--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le
+magistrat, et suivez-nous.
+
+--Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.
+
+--Oui, car au nom des États, je vous arrête.
+
+On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.
+
+Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.
+
+--M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?
+
+--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos
+juges.
+
+--Où cela?
+
+--À la Haye.
+
+Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,
+donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le
+magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et
+le fit conduire au grand galop à la Haye.
+
+
+
+
+VIII
+
+Une invasion
+
+
+Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'œuvre diabolique de
+mynheer Isaac Boxtel.
+
+On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un
+seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.
+
+On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.
+
+On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par
+le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer
+soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les
+oignons les plus précieux.
+
+Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup
+plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt
+était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il
+songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire
+arrêter le filleul en même temps que le parrain.
+
+Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d'abord à
+cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire
+à l'échafaud.
+
+Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais
+esprits se familiarisent avec elles.
+
+D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:
+
+«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute
+trahison et arrêté.
+
+«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au
+monde et que je suis libre comme l'air.
+
+«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose
+certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son
+complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.
+
+«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons
+citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi,
+Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»
+
+Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un
+empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au
+simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l'unisson du
+démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.
+
+Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa
+recherche sur la grande tulipe noire.
+
+Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus
+intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673
+le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de
+Harlem.
+
+Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre
+qui rongeait Isaac Boxtel.
+
+Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand
+trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne
+songerait à veiller sur les tulipes du jardin.
+
+Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où
+était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait
+cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire
+fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille
+florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême
+d'appeler la fleur nouvelle _tulipa nigra Boxtellensis_, résultat qui
+satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.
+
+Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne
+rêvait que d'elle.
+
+Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si
+forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.
+
+En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait
+l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.
+
+Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne
+produisit un plus prompt et un plus terrible effet.
+
+Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même
+il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin
+ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis
+l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était
+acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et
+avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de
+la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de
+Jean de Witt.
+
+Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas
+eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni
+sur l'atelier, ni sur le séchoir.
+
+Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre
+docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même
+point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques
+de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître,
+entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:
+
+--Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.
+
+Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à
+ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus
+tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha
+dans sa couverture.
+
+--Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout
+en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle
+à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce
+moment?
+
+--Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque
+inintelligible.
+
+--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius
+van Baërle, comme coupable de haute trahison.
+
+--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!
+
+--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir
+entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.
+
+--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.
+
+--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et
+soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.
+
+Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet.
+Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.
+
+--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la
+vérité pure.
+
+--Comment cela?
+
+--M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de
+l'expédier à la Haye.
+
+--À la Haye!
+
+--Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.
+
+--Et que dit-on? demanda Boxtel.
+
+--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les
+bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille
+et M. Jean de Witt.
+
+--Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir
+la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.
+
+--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit
+bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille
+nouvelle.
+
+En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient
+d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un
+double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La
+nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.
+
+La nuit venue, il se leva.
+
+Puis il monta dans son sycomore.
+
+Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison
+et domestiques étaient sens dessus dessous.
+
+Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.
+
+À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,
+il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur,
+monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.
+
+Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.
+
+Une seule lumière veillait dans toute la maison.
+
+C'était celle de la nourrice.
+
+Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.
+
+Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain
+qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans
+celui de Cornélius et descendit.
+
+Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les
+caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant
+néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et,
+arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains
+dans la terre molle.
+
+Il ne trouva rien et crut s'être trompé.
+
+Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.
+
+Il fouilla à côté: rien.
+
+Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.
+
+Il fouilla devant et derrière: rien.
+
+Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée
+même, la terre avait été remuée.
+
+En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était
+descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons
+vu, l'avait divisé en trois caïeux.
+
+Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec
+ses mains plus de dix pieds carrés.
+
+Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.
+
+Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle
+de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.
+
+Tout à coup il lui vint un dernier espoir.
+
+C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.
+
+Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré
+dans le jardin.
+
+Là il les trouverait.
+
+Au reste, ce n'était guère plus difficile.
+
+Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.
+
+Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait
+songé à les fermer.
+
+Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de
+vingt pieds au lieu de douze.
+
+Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en
+réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était
+dressée.
+
+Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne
+l'avaient pas emportée.
+
+Il courut à la maison, l'échelle y était.
+
+Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec
+plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de
+Cornélius.
+
+L'échelle atteignait juste au vasistas.
+
+Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à
+l'échelle et pénétra dans le séchoir.
+
+Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les
+jambes lui manquaient, son cœur battait à l'étouffer.
+
+Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte
+à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une
+haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une
+chambre.
+
+Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel
+était un voleur.
+
+Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer
+chez lui les mains nettes.
+
+Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le
+tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à
+Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la
+_Joannis_, la _de Witt_, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de
+la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et
+cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.
+
+Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie
+double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre
+commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:
+
+«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe
+noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»
+
+--Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le
+séchoir, où les a-t-il pu cacher?
+
+Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.
+
+--Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel,
+est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à
+Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans
+ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il
+aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a
+emportés à la Haye!
+
+C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.
+
+Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où
+quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et
+délicieusement les caïeux de la tulipe noire.
+
+--Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il
+les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...
+
+Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.
+
+--Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que
+je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!
+
+Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il
+abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable,
+Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle,
+reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal
+de proie, rentra rugissant dans sa maison.
+
+
+
+
+IX
+
+La chambre de famille
+
+
+Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la
+prison du Buitenhof.
+
+Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille
+vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus
+s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé
+pour son prisonnier.
+
+Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux
+frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la
+précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions,
+de fermer les portes de la ville.
+
+Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le
+silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait
+par les escaliers.
+
+Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait
+fait sortir son père.
+
+La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison
+quand on égorgeait au Tol-Hek?
+
+Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent
+fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal,
+car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante
+colère était passé par là.
+
+Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit
+n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit,
+c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre
+à la place accoutumée des exécutions.
+
+Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir
+l'horrible spectacle.
+
+À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade
+qui la remplaçait.
+
+C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.
+
+Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la
+lettre d'écrou la qualité du prisonnier:
+
+--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de
+geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de
+famille; nous allons vous la donner.
+
+Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche
+orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la
+cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel
+que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui
+disent comme un axiome de haute politique:
+
+--Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc
+à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il
+fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste
+n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage
+d'une jeune fille.
+
+Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse
+chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où
+il lui serait ordonné de le dévorer.
+
+La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier
+sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle
+habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main
+droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans
+d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche
+elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait
+été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de
+Cornélius.
+
+C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître
+Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot
+rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la
+mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour
+regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave
+visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la
+position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard
+caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune
+fille.
+
+Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où
+l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du
+molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de
+la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante
+paillette.
+
+Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est
+l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit
+ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui
+appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «_Vous aurez la
+chambre de famille_.»
+
+Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons
+mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé
+de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est
+inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.
+
+Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel
+avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son
+âme à Dieu, reprit son falot et sortit.
+
+Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit
+point. Il ne cessa d'avoir l'œil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis
+de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon
+blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel
+laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.
+
+Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur
+le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit
+pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en
+s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison
+d'intermittents éclairs.
+
+Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons,
+Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de
+lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste
+regard.
+
+À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre
+par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa
+silhouette irrégulière.
+
+Cornélius reconnut le gibet.
+
+À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des
+squelettes encore saignants.
+
+Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes,
+mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription
+tracée sur une énorme pancarte.
+
+Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à
+lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque
+barbouilleur d'enseignes:
+
+«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin
+Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis
+du roi de France.»
+
+Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur
+délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si
+précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes
+clefs à la main.
+
+Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le
+prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude
+de se déranger.
+
+--Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces
+de Witt ont donc le diable au corps!
+
+--Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras
+et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?
+
+--Où, là-bas?
+
+--Sur cette pancarte.
+
+Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le
+gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.
+
+--Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur,
+voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M.
+le prince d'Orange.
+
+--MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et
+en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.
+
+--MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous
+cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.
+
+Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à
+l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec
+violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.
+
+En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il
+se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus,
+comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.
+
+Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il
+commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand
+pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il
+plairait à Dieu de lui envoyer.
+
+Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre
+dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il
+tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha
+derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le
+coin le plus obscur de la prison.
+
+Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa
+découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette
+prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de
+soleil.
+
+À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne
+sortit que par une circonstance extraordinaire.
+
+Quelle était cette circonstance?
+
+C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.
+
+
+
+
+X
+
+La fille du geôlier
+
+
+Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en
+ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en
+essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras
+au-dessus du poignet.
+
+Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait
+pas de la gravité de l'accident:
+
+--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.
+
+Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia;
+Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit
+qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba
+évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid,
+semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était
+demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne
+lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à
+la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant,
+qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre
+chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé
+lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec
+lui.
+
+Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait
+laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à
+l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius
+poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.
+
+Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle
+Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur
+lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité,
+était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.
+
+Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au
+moment même où le soupçon entrait dans son cœur.
+
+Mais ramenée par le premier coup d'œil à la vérité, et honteuse de ce
+qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux
+humides et lui dit:
+
+--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de
+ce que vous faites.
+
+Cornélius rougit.
+
+--Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon
+semblable.
+
+--Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il
+vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est
+plus que du christianisme.
+
+Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était
+d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la
+fois si noble et si compatissante.
+
+Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu
+de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui
+revenant avec la vie:
+
+--Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du
+prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et
+l'on vous laisse là sur le carreau.
+
+--Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune
+monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.
+
+--Lui? fit Gryphus avec un air de doute.
+
+--C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.
+
+--Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?
+
+--C'est mon premier état, dit le prisonnier.
+
+--De sorte que vous pourriez me remettre le bras?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et que vous faut-il pour cela, voyons?
+
+--Deux clavettes de bois et des bandes de linge.
+
+--Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras;
+c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.
+
+Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune
+fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses
+jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers
+lui un fauteuil.
+
+Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.
+
+--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te
+demande.
+
+Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et
+une grande bande de linge.
+
+Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à
+retrousser ses manches.
+
+--Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.
+
+--Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets
+apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant
+que je vais soutenir le bras de votre père.
+
+Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se
+trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture,
+adapta la clavette et serra les bandes.
+
+À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.
+
+--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en
+frotterons les tempes, et il reviendra.
+
+Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa,
+après s'être assurée que son père était bien sans connaissance,
+s'avançant vers Cornélius:
+
+--Monsieur, dit-elle, service pour service.
+
+--Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.
+
+--C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain
+est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a
+dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette
+réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon
+ne vous attend.
+
+--Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?
+
+--Voyez d'ici ce gibet.
+
+--Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.
+
+--L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?
+
+--C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.
+
+--D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez,
+coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain;
+après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui
+court.
+
+--Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?
+
+--J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est
+évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous
+empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas!
+et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà
+la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il
+rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?
+
+En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il
+la regardait sans l'entendre.
+
+--Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.
+
+--Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...
+
+--Mais?
+
+--Je refuse. On vous accuserait.
+
+--Qu'importe? dit Rosa en rougissant.
+
+--Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.
+
+--Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous
+serez condamné... condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être
+assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M.
+Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et
+fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux
+de Witt.
+
+--Hein! s'écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins,
+de ces misérables, de ces scélérats de de Witt?
+
+--Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux
+sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'échauffer le
+sang.
+
+Puis, tout bas à Rosa:
+
+--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la
+tranquillité et le calme d'un innocent.
+
+--Silence, dit Rosa.
+
+--Silence, et pourquoi?
+
+--Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.
+
+--Où serait le mal?
+
+--Où serait le mal? C'est qu'il m'empêcherait de jamais revenir ici, dit
+la jeune fille.
+
+Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire; il lui semblait
+qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.
+
+--Eh bien! que marmottez-vous là tous deux? dit Gryphus en se levant et
+en soutenant son bras droit avec son bras gauche.
+
+--Rien, répondit Rosa; monsieur me prescrit le régime que vous avez à
+suivre.
+
+--Le régime que je dois suivre! le régime que je dois suivre! Vous
+aussi, vous en avez un à suivre, la belle!
+
+--Et lequel, mon père?
+
+--C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous
+y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et
+lestement!
+
+Rosa et Cornélius échangèrent un regard.
+
+Celui de Rosa voulait dire:
+
+--Vous voyez bien.
+
+Celui de Cornélius signifiait:
+
+--Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!
+
+
+
+
+XI
+
+Le testament de Cornélius van Baërle
+
+
+Rosa ne s'était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au
+Buitenhof et interrogèrent Cornélius van Baërle. Au reste,
+l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avéré que Cornélius avait gardé
+chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.
+
+Il ne le nia point.
+
+Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance
+lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.
+
+Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baërle
+n'avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt
+lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta
+comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait
+été confié.
+
+Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.
+
+Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.
+
+Cornélius ne se borna point à cet aveu: il dit toute la vérité à
+l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il
+dit son indifférence en politique, son amour pour l'étude, pour les
+arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais,
+depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié
+ce dépôt, ce dépôt n'avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.
+
+On lui objecta qu'à cet égard il était impossible qu'il dît la vérité,
+puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où
+chaque jour il plongeait la main et les yeux.
+
+Cornélius répondit que cela était vrai; mais qu'il ne mettait la main
+dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons étaient bien secs,
+mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons
+commençaient à germer.
+
+On lui objecta que sa prétendue indifférence à l'égard de ce dépôt ne
+pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il était impossible
+qu'ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n'en connût
+pas l'importance.
+
+Ce à quoi il répondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et
+surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de
+ces papiers, puisque cette confidence n'eût servi qu'à tourmenter le
+dépositaire.
+
+On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au
+paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul
+était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son
+procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.
+
+Cornélius répondit que sans doute son parrain n'avait point pensé que
+son dépôt courût aucun danger, caché comme il l'était dans une armoire
+qui était regardée comme aussi sacrée que l'arche pour toute la maison
+van Baërle; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile; que,
+quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son
+arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d'un oignon
+des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son
+séchoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui
+était resté qu'un souvenir pareil à celui qu'on a d'une vision; que le
+serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le
+trouverait-on si on le cherchait bien.
+
+Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu'il avait
+quitté la Hollande.
+
+Quant au papier, il était si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on
+ne se donna pas la peine de le chercher.
+
+Cornélius lui-même n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en
+supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n'avoir aucun rapport
+avec la correspondance qui faisait le corps du délit.
+
+Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornélius à se défendre mieux
+qu'il ne le faisait; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne
+patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l'accusé, soit un
+vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement
+maître de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.
+
+Cornélius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une
+dernière réponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un
+juste:
+
+--Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai
+rien à répondre, sinon l'exacte vérité. Or, l'exacte vérité, la voici.
+Le paquet est entré chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste
+devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu;
+qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dépôt était la
+correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je
+proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet
+était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir
+accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.
+
+Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux
+opinions.
+
+Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en
+ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intérêt de tous d'éteindre.
+
+L'un d'eux, et c'était un homme qui passait pour un profond observateur,
+établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très
+dangereux en réalité, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de
+glace qui lui servait d'enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt,
+ses proches.
+
+Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec
+la politique, et qu'il est historiquement prouvé que plusieurs hommes
+très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur
+état, quoiqu'au fond ils fussent occupés de bien autre chose; témoin
+Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé,
+qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le
+premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.
+
+Le juge conclut par ce dilemme:
+
+Ou M. Cornélius van Baërle aime fort les tulipes, ou il aime fort la
+politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce
+qu'il est prouvé qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres
+que l'on a trouvées chez lui; ensuite parce qu'il est prouvé qu'il
+s'occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin--et là
+était l'énormité--, puisque Cornélius van Baërle s'occupait à la fois de
+tulipes et de politique, l'accusé était donc d'une nature hybride, d'une
+organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et
+la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l'espèce d'hommes
+la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une
+complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de
+Condé fournissaient tout à l'heure un exemple.
+
+Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de
+Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de
+la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en
+détruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorité.
+
+Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le
+germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l'unanimité
+contre M. Cornélius van Baërle, coupable et convaincu d'avoir, sous les
+apparences innocentes d'un amateur de tulipes, participé aux détestables
+intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la
+nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l'ennemi
+français.
+
+La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baërle
+serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l'échafaud
+dressé sur la place du même nom, où l'exécuteur des jugements lui
+trancherait la tête.
+
+Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une
+demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été
+réintégré dans sa prison.
+
+Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l'arrêt.
+
+Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la
+fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d'un de ses
+valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le
+greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'était venue placer à l'encoignure
+de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses
+sanglots.
+
+Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.
+
+La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose à
+répondre.
+
+--Ma foi, non, répondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes
+de mort qu'un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je
+n'eusse jamais soupçonné celle-là.
+
+Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baërle avec toute
+la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands
+criminels de tout genre.
+
+Et comme il allait sortir:
+
+--À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose,
+s'il vous plaît?
+
+--Mais pour aujourd'hui, répondit le greffier, un peu gêné par le
+sang-froid du condamné.
+
+Un sanglot éclata derrière la porte.
+
+Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa
+avait deviné le mouvement et s'était rejetée en arrière.
+
+--Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l'exécution?
+
+--Monsieur, pour midi.
+
+--Diable! fit Cornélius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures
+il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps à perdre.
+
+--Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en
+saluant jusqu'à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous
+plaira.
+
+En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant
+l'allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc
+et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.
+
+Cornélius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles
+blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure à
+l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la
+main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il
+s'assit au milieu de l'escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par
+le chien.
+
+Le casque d'or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné
+de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.
+
+La jeune fille s'avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa
+poitrine brisée.
+
+--Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.
+
+Et elle n'acheva point.
+
+--Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi? Je
+n'ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.
+
+--Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses
+mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.
+
+--Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes
+m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus
+le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec
+joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre
+désir, ma belle Rosa.
+
+La jeune fille se laissa glisser à genoux.
+
+--Pardonnez à mon père, dit-elle.
+
+--À votre père! fit Cornélius étonné.
+
+--Oui, il a été si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est
+ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulièrement qu'il a
+brutalisé.
+
+--Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l'accident qui lui est
+arrivé, et je lui pardonne.
+
+--Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour,
+quelque chose pour vous?
+
+--Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius
+avec son doux sourire.
+
+--Mais pour vous... pour vous...
+
+--Celui qui n'a plus à vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a
+besoin de quelque chose, chère Rosa.
+
+--Ce ministre qu'on vous avait offert...?
+
+--J'ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai adoré dans ses œuvres,
+béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous
+demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m'occupe, Rosa,
+se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en
+prie, dans l'accomplissement de cette dernière pensée.
+
+--Ah! M. Cornélius, parlez, parlez! s'écria la jeune fille inondée de
+larmes.
+
+--Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon
+enfant.
+
+--Rire! s'écria Rosa au désespoir, rire en ce moment! Mais vous ne
+m'avez donc pas regardée, M. Cornélius?
+
+--Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux
+de l'âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s'était
+offerte à moi; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment,
+pardonnez-moi, c'est parce que, prêt à sortir de la vie, j'aime mieux
+n'avoir rien à y regretter.
+
+Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures
+sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.
+
+--Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.
+
+Alors tirant de sa poitrine, où il l'avait caché de nouveau depuis qu'il
+n'avait plus peur d'être fouillé, le papier qui enveloppait les trois
+caïeux:
+
+--Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aimé les fleurs. C'était le temps
+où j'ignorais que l'on pût aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne
+vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d'amour.
+Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence; il y a là-bas sur le
+Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma
+témérité. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouvé, je le crois
+du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible,
+et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de
+cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent
+mille florins--et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette--,
+ces cent mille florins je les ai là dans ce papier; ils sont gagnés avec
+les trois caïeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car
+je vous les donne.
+
+--Monsieur Cornélius!
+
+--Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne,
+mon enfant. Je suis seul au monde; mon père et ma mère sont morts; je
+n'ai jamais eu ni sœur ni frère; je n'ai jamais pensé à aimer personne
+d'amour, et si quelqu'un a pensé à m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous
+le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette
+heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.
+
+--Mais, monsieur, cent mille florins...
+
+--Ah! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins
+feront une belle dot à votre beauté; vous les aurez, les cent mille
+florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa,
+et je ne vous demande en échange que la promesse d'épouser un brave
+garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi
+j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que
+quelques minutes...
+
+La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.
+
+Cornélius lui prit la main.
+
+--Écoutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procéderez. Vous
+prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à
+Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande nº 6; vous y
+planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en
+mai prochain, c'est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur
+sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la
+sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sûr. Alors vous ferez
+prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le
+congrès la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille
+florins.
+
+Rosa poussa un grand soupir.
+
+--Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au
+bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse
+tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu'à cette vie qu'il allait
+quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle _Rosa
+Baërlensis_, c'est-à-dire qu'elle rappelle en même temps votre nom et le
+mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez
+oublier ce mot, tâchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous
+l'écrive.
+
+Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait
+les initiales de C. W.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.
+
+--Hélas! répondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain,
+Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et
+d'entendre sans pâlir son jugement. Je l'ai trouvée dans cette chambre
+après la mort du martyr, je l'ai gardée comme une relique; aujourd'hui
+je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une
+force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu
+avait mise en vous. Dieu soit loué! Écrivez dessus ce que vous avez à
+écrire, M. Cornélius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire,
+ce que vous écrirez sera accompli.
+
+Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.
+
+--Avec quoi écrirai-je? demanda-t-il.
+
+--Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l'ai
+conservé. C'était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et
+qu'il n'avait pas songé à reprendre.
+
+Cornélius le prit, et sur la seconde page--car, on se le rappelle, la
+première avait été déchirée--, près de mourir à son tour comme son
+parrain, il écrivit d'une main non moins ferme:
+
+«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à
+Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit
+resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués;
+je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction
+profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire,
+objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem,
+désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place
+comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme
+de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la
+grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de _Rosa
+Baërlensis,_ c'est-à-dire son nom et le mien réunis.
+
+«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!
+
+ «Cornélius van Baërle.»
+
+Puis, donnant la Bible à Rosa:
+
+--Lisez, dit-il.
+
+--Hélas! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l'ai déjà dit, je
+ne sais pas lire.
+
+Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu'il venait de faire.
+
+Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.
+
+--Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec
+mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle
+Frisonne.
+
+--Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.
+
+--Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?
+
+--Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.
+
+--Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité
+d'alliance.
+
+--Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot?
+
+--Oui.
+
+--Et pour épouser un homme que j'aimerai?
+
+--Sans doute.
+
+--Et bien! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n'aimerai jamais
+personne et ne me marierai pas.
+
+Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et
+faillit s'évanouir de douleur.
+
+Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre
+dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres,
+retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.
+
+--On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon
+Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me
+dire?
+
+Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute
+suffoquée de sanglots et de larmes.
+
+--J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les
+soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de
+moi. Adieu, Rosa.
+
+--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit,
+je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh!
+cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.
+
+Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.
+
+Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait
+le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des
+soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux
+familiers de la prison.
+
+Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis
+plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il
+plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.
+
+Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée,
+il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas
+duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques
+outragées des deux frères de Witt.
+
+Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha
+des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées
+et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un
+visage livide à demi voilé par de longs cheveux.
+
+Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait
+appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute
+vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui
+avait confié Cornélius.
+
+Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts
+crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle
+Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les
+quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait
+lues, sauvé un homme et une tulipe.
+
+
+
+
+XII
+
+L'exécution
+
+
+Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour
+arriver au pied de son échafaud.
+
+Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement;
+Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine
+expression de douceur qui touchait à la compassion.
+
+Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que
+ceux qui sortaient libres.
+
+On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au
+pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.
+
+C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils
+avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle
+victime.
+
+Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea
+dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant
+dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud,
+et qu'encombrait la foule.
+
+Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de
+quatre ou cinq rivières.
+
+Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations,
+pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en
+lui-même.
+
+À quoi pensait ce juste qui allait mourir?
+
+Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.
+
+C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan,
+soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à
+la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait
+égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la
+politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir
+trop pensé aux tulipes.
+
+--L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve
+commencera.
+
+Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou
+et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup,
+c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.
+
+Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.
+
+Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre
+Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le
+voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.
+
+Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive
+joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts,
+il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.
+
+Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son
+menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux
+se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui
+allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.
+
+Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait
+son épée.
+
+Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller
+en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une
+autre couleur.
+
+Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col
+frissonnant.
+
+Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.
+
+Il ne vit aucun changement de nuances.
+
+Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé
+par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque
+peu chancelant.
+
+Il rouvrit les yeux.
+
+Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé
+d'un grand sceau de cire rouge.
+
+Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil
+hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du
+haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis,
+le regardaient du bas de la place.
+
+À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença
+de comprendre ceci.
+
+C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que
+les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait
+dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait
+pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.
+
+En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà
+pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait
+voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de
+celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait
+laissé intactes les vertèbres.
+
+Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi
+encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai,
+mais très supportable des voûtes célestes.
+
+Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers,
+fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un
+certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que
+les Grecs appelaient _trachelos_, et que nous autres Français nous
+nommons modestement le cou.
+
+Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on
+allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.
+
+Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de
+Sévigné; il y avait un _post-scriptum_ à la lettre, et le plus important
+de cette lettre était renfermé dans le _post-scriptum_.
+
+Par ce _post-scriptum_, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait
+Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.
+
+Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable
+pour la liberté.
+
+Cornélius écouta donc le _post-scriptum_, puis, après la première
+contrariété soulevée par la déception que le _post-scriptum_ apportait:
+
+--Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du
+bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes
+trois caïeux de la tulipe noire.
+
+Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept
+prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher
+ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.
+
+Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens
+de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle
+dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais
+pourtant bien loin.
+
+Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île
+que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.
+
+Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que
+le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de
+Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre
+publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient
+accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa
+nourriture.
+
+--Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me
+donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je
+vivrai.
+
+Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:
+
+--Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le
+terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas
+à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête
+qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.
+
+
+
+
+XIII
+
+Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur
+
+
+Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était
+approché de l'échafaud.
+
+Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.
+
+Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre
+le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux
+qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que
+vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder
+avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur
+filleul sauvé de la mort.
+
+Ce qui faisait dire aux spectateurs:
+
+--Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de
+ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi
+la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme
+elle vient de nous enlever celui-ci!
+
+Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés
+sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné
+désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était
+certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien
+joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de
+l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du
+supplice.
+
+Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang _perfide_ du
+coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste
+désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.
+
+Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se
+garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait
+passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au
+premier rang, comme nous avons dit, _unguibus et rostro_, caressant les
+uns et frappant les autres.
+
+Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le
+bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être
+mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:
+
+--C'est convenu, n'est-ce pas?
+
+Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait
+dire:
+
+--Soyez donc tranquille.
+
+Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et
+que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce
+bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de
+Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de
+s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.
+
+Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais
+celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups
+de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de
+Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses
+indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au
+prisonnier.
+
+Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de
+soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du
+moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus
+n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien
+de l'escalier.
+
+Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents
+du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était
+dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le
+pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille,
+en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble
+jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui
+proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé
+le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le
+dernier héritier du condamné.
+
+Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.
+
+Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif,
+comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il
+s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla
+trouver le bourreau.
+
+Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le
+cœur.
+
+En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:
+
+Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.
+
+Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.
+
+Moins Guillaume, Cornélius mourait.
+
+Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.
+
+Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme
+un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il
+laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour
+la somme un peu exorbitante de cent florins.
+
+Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près
+sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?
+
+C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra,
+un assez joli placement.
+
+Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour
+gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser
+mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les
+restes inanimés de son ami.
+
+La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs
+maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.
+
+Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre
+fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.
+
+Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis
+qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.
+
+Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait
+n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.
+
+Boxtel paya d'avance, et attendit.
+
+Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes,
+greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient.
+Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant
+n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu
+soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or
+étant le plus dur de tous les métaux?
+
+Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel
+par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait
+donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de
+la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le
+greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa
+poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce
+accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du
+tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans
+son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui
+et l'eût assassiné.
+
+Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa
+prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un
+jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.
+
+Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut
+décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs
+dans toute la simplicité du fait.
+
+Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme
+lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant
+que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le
+bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés
+de l'autre côté du détroit.
+
+Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que
+ressentait Boxtel?
+
+Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec
+ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha,
+perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé,
+meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé
+sur le dos.
+
+Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur,
+en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains
+égratignées.
+
+On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.
+
+On se serait trompé.
+
+Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et
+les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on
+appelle l'Envie.
+
+Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la
+mythologie, que des serpents en guise de coiffure.
+
+
+
+
+XIV
+
+Les pigeons de Dordrecht
+
+
+C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que
+d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant
+M. Grotius.
+
+Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand
+l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de
+Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince
+d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.
+
+Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que,
+grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le
+fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.
+
+D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette
+chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées
+à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où
+un premier s'était si facilement envolé.
+
+La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en
+consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour
+madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus
+élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante
+vue.
+
+L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain
+nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre
+chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà
+de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette
+libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:
+
+Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.
+
+Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au
+moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père,
+Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M.
+Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en
+partage.
+
+Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du
+Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de
+cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons
+accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout
+frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.
+
+--Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par
+conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à
+l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses
+nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.
+
+Puis, après un moment de rêverie:
+
+--Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand
+on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle,
+c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours
+de prison.
+
+Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux--car cette pensée battait
+toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la
+poitrine--, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux,
+se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les
+ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de
+France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une
+femelle.
+
+Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble,
+et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha
+la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en
+alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.
+
+Elle revint le soir.
+
+Elle avait conservé le billet.
+
+Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis
+ensuite au grand désespoir de van Baërle.
+
+Le seizième jour enfin elle revint à vide.
+
+Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne,
+et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre
+le plus sûrement et le plus promptement possible.
+
+Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet
+adressé à Rosa.
+
+Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les
+murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de
+pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.
+
+Et voici comment:
+
+En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac
+Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son
+domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope,
+mais encore ses pigeons.
+
+Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu
+d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.
+
+Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit
+de Cornélius van Baërle.
+
+La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose.
+Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui
+demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les
+manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou
+quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de
+Hollande la pièce.
+
+C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique
+accepta-t-il avec une grande joie.
+
+La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de
+l'envieux.
+
+C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations
+visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du
+blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.
+
+Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute
+chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un
+de ces pigeons-là.
+
+Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre
+son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein,
+comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction
+du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles
+de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte
+que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu
+son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements
+variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous
+notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours
+pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.
+
+Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.
+
+Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du
+soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles
+naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix
+qui le fit tressaillir.
+
+Il porta la main à son cœur et écouta.
+
+C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.
+
+Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant
+de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait,
+en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il
+s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet
+lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.
+
+Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.
+
+Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la
+Haye.
+
+Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein,
+Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la
+prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au
+prisonnier?
+
+Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs
+sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et
+Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait
+pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de
+Cornélius en lui disant:
+
+--Oh! monsieur! monsieur, me voici.
+
+Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
+
+--Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.
+
+--Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.
+
+--Votre père?
+
+--Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les
+instructions du gouverneur, il va monter.
+
+--Les instructions du gouverneur?...
+
+--Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder
+a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas
+autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les
+animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre
+lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue,
+j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince
+vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père
+troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye
+contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se
+doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au
+contraire, il accorda.
+
+--De sorte que vous voilà?
+
+--Comme vous voyez.
+
+--De sorte que je vous verrai tous les jours?
+
+--Le plus souvent que je pourrai.
+
+--Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?
+
+--Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.
+
+Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls
+purent se toucher à travers le grillage.
+
+--Voici mon père! dit la jeune fille.
+
+Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui
+apparaissait au haut de l'escalier.
+
+
+
+
+XV
+
+Le guichet
+
+
+Gryphus était suivi du molosse.
+
+Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les
+prisonniers.
+
+--Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est
+évadé; vous savez, M. Grotius?
+
+--Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt,
+que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de
+cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne
+s'en évadera après lui.
+
+Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au
+prisonnier.
+
+Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier,
+comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il
+avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.
+
+Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.
+
+--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un
+peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier.
+Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance.
+Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui
+concerne la discipline.
+
+--Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le
+prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la
+lanterne.
+
+--Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous;
+tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!
+
+--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois
+que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez
+la lanterne.
+
+Gryphus fronça le sourcil.
+
+--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes.
+Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.
+
+--Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?
+
+--Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants,
+vous avez commerce avec le diable.
+
+--Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai
+remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant
+Cornélius.
+
+--Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me
+l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous:
+au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien
+arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son
+affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les
+règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir
+m'en servir.
+
+--Et vous n'avez pas voulu?
+
+--J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce
+bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe
+de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.
+
+--Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte
+raison devez-vous vous moquer des savants.
+
+--Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à
+l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à
+garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils
+s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de
+l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer,
+s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa
+tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne
+vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de
+papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est
+sauvé.
+
+--Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai
+eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai
+plus.
+
+--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
+autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.
+
+--En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.
+
+--Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles
+maintenant.
+
+--C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se
+détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami,
+et l'autre... l'autre mon second père.
+
+--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs.
+Et puis c'est par philanthropie que je parle.
+
+--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne
+comprends pas bien.
+
+--Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas
+que je vais vous rendre la vie très dure.
+
+--Merci de la promesse, maître Gryphus.
+
+Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa
+derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique
+consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour
+pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans
+une brume grisâtre.
+
+--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.
+
+--Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.
+
+--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
+
+En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la
+voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés
+dans le brouillard.
+
+--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.
+
+--Mes pigeons, répondit Cornélius.
+
+--Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier
+a quelque chose à lui?
+
+--Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?
+
+--Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune
+homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus
+tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
+
+--Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van
+Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore
+bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.
+
+--Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus
+tard que demain, je leur tordrai le cou.
+
+Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se
+pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
+temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa,
+qui lui dit:
+
+--À neuf heures ce soir.
+
+Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons
+comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et
+comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit,
+donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla
+faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu,
+que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant
+des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et
+démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les
+chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils
+messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
+
+Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de
+sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put
+distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la
+présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.
+
+Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
+Loewestein.
+
+Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»
+
+La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius
+entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle
+Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius
+fixait ardemment les yeux s'éclaira.
+
+Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
+
+--Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me
+voici!
+
+--Oh! bonne Rosa!
+
+--Vous êtes content de me voir?
+
+--Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!
+
+--Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé;
+alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à
+personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer
+une heure avec vous.
+
+--Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.
+
+Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet
+que Rosa retira le sien.
+
+--Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.
+
+Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa
+ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.
+
+--Ah! vous les avez donc conservés?
+
+--Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?
+
+--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble
+qu'ils étaient à vous.
+
+--Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur.
+Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume
+toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume
+sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute
+la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de
+votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux;
+seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la
+résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de
+Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre.
+Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre
+ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour
+Leyde; vous savez le reste.
+
+--Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre
+reçue, à venir me rejoindre?
+
+--Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur
+sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!
+
+Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois,
+Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela
+sans doute pour remercier la belle jeune fille.
+
+Rosa se recula comme la première fois.
+
+--En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de
+toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas
+savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre
+nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui
+parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette
+pour moi.
+
+--Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à
+quelle occasion?
+
+--Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que
+l'on m'écrivait.
+
+--Vous receviez des lettres, Rosa?
+
+--Par centaines.
+
+--Mais qui vous les écrivait donc?...
+
+--Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le
+Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les
+commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.
+
+--Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?
+
+--Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et
+cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre
+son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les
+brûle.
+
+--Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout
+à la fois par l'amour et la joie.
+
+Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
+s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le
+grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de
+la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.
+
+À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle
+peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution.
+Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le
+cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les
+palpitations de son cœur.
+
+Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des
+cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.
+
+Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à
+Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.
+
+
+
+
+XVI
+
+Maître et écolière
+
+
+Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne
+volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.
+
+Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien
+n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de
+sinécure donnée à son âge.
+
+Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance
+de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius
+avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il
+était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il
+surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage
+courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son
+effroyable rébellion contre le clément stathouder.
+
+Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le
+surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances
+depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même
+probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission
+complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison
+avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile
+sans ses caïeux et sans Rosa.
+
+C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir
+causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous
+l'avons vu, avait tenu parole.
+
+Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les
+mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas
+trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier
+coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle
+commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours
+enveloppés dans le même papier.
+
+Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main
+du bout de ses doigts.
+
+Le jeune homme avait réfléchi.
+
+--Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute
+notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa,
+d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme
+impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons
+donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à
+nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à
+notre but.
+
+Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et
+cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que
+pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.
+
+--Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune
+coopération à cette grande affaire.
+
+--J'écoute, dit Rosa.
+
+--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de
+jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.
+
+--Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal
+et est plein de beaux vieux arbres.
+
+--Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
+afin que j'en juge.
+
+--Dès demain.
+
+--Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux
+qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons
+trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez
+le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira
+certainement si vous le soignez selon mes indications.
+
+--Je ne m'en éloignerai pas une seconde.
+
+--Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma
+chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant
+lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour
+celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon
+égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai
+artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma
+pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le
+troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux
+premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa,
+il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille
+florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir
+réussir notre œuvre.
+
+--J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous
+choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra
+plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.
+
+--Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas
+être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons
+tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes
+mes instructions, n'est-ce pas?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui
+pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques,
+traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la
+nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces
+malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.
+
+--J'écouterai.
+
+--Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?
+
+--La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.
+
+--Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent
+point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu
+de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une
+paire de rats dans l'arche.
+
+--Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...
+
+--Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu
+soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien
+plus à craindre encore que le chat et le rat!
+
+--Et quel est cet animal?
+
+--C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on
+risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on
+voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.
+
+--Personne que moi n'entrera dans le jardin.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Je vous le jure!
+
+--Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de
+vous!
+
+Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la
+même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite
+était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.
+
+Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout
+particulier, était le caïeu.
+
+Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce
+parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire?
+Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?
+
+C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se
+retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.
+
+Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la
+grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius
+van Baërle?
+
+Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.
+
+Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et
+remplie pour le prisonnier.
+
+Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.
+
+Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion
+du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était
+excellente.
+
+Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond
+propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa
+d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un
+excellent terreau.
+
+Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.
+
+Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour
+dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y
+parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de
+pensées pour un prisonnier philosophe.
+
+Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.
+
+Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond
+de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut
+pas toujours parler tulipes.
+
+Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier
+s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la
+conversation.
+
+Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage
+invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans
+doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le
+grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le cœur d'une
+jeune fille.
+
+Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier
+presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse:
+c'était la dépendance où était Rosa de son père.
+
+Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque,
+l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute
+probabilité, découvert ce chef-d'œuvre de la création que l'on
+appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance, _Rosa Baërlensis_,
+la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus
+simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un
+esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose
+de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le
+verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban de _la Tempête_,
+un passage entre l'homme et la brute.
+
+Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme
+pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était
+mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et
+emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés.
+Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être
+alors par ne plus les réunir.
+
+--Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune
+fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous
+écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?
+
+--Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation
+autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la
+bien.
+
+--Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.
+
+--Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et
+à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon
+nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.
+
+--Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.
+
+Rosa sourit et haussa doucement les épaules.
+
+--Est-ce que vous resterez toujours en prison? répondit-elle. Est-ce
+qu'après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la
+liberté? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce
+que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous
+daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la
+petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau?
+
+Cornélius voulut protester, et certes il l'eût fait de tout son cœur et
+dans la sincérité d'une âme remplie d'amour. La jeune fille
+l'interrompit.
+
+--Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
+
+Parler à Cornélius de sa tulipe, c'était un moyen pour Rosa de tout
+faire oublier à Cornélius, même Rosa.
+
+--Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de
+fermentation a commencé, les veines du caïeu s'échauffent et
+grossissent; d'ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer
+les premières protubérances de la germinaison... Et la vôtre, Rosa?
+
+--Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'après vos indications.
+
+--Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornélius, les yeux presque aussi
+ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux
+avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.
+
+--J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne
+pouvait s'empêcher d'étudier ce double amour du prisonnier pour elle et
+pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis préparé
+dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement
+sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un
+caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l'avez
+décrite.
+
+--Bien, bien, Rosa.
+
+--Le terrain préparé de la sorte n'attend plus que votre avertissement.
+Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le
+planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les
+chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.
+
+--C'est vrai, c'est vrai! s'écria Cornélius en frappant avec joie ses
+mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez
+certainement vos cent mille florins.
+
+--N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous
+m'appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des
+tulipes.
+
+--Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que
+vous sachiez lire.
+
+--Quand commencerons-nous?
+
+--Tout de suite.
+
+--Non, demain.
+
+--Pourquoi demain?
+
+--Parce qu'aujourd'hui notre heure est écoulée, et qu'il faut que je
+vous quitte.
+
+--Déjà! mais dans quoi lirons-nous?
+
+--Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espère, nous portera
+bonheur.
+
+--À demain donc?
+
+--À demain.
+
+Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
+
+
+
+
+XVII
+
+Premier caïeu
+
+
+Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de
+Witt.
+
+Alors commença entre le maître et l'écolière une de ces scènes
+charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les
+rencontrer sous la plume.
+
+Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants,
+était trop élevé pour que des gens qui s'étaient jusque-là contentés de
+lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient à se dire
+pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.
+
+En conséquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tête
+penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu'elle tenait de la main
+droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par
+un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts
+sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler
+Cornélius, lequel, muni d'un fétu de paille en guise d'indicateur,
+désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.
+
+Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil
+bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui,
+ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts
+levés en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose
+qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l'on
+voit circuler sous la chair.
+
+L'intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact
+vivifiant de l'esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait
+trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui
+s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles
+électriques capables d'éclairer les ténèbres mêmes de l'idiotisme.
+
+Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons
+de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de
+l'amour.
+
+Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.
+
+C'était un trop grave événement qu'une demi-heure de retard pour que
+Cornélius ne s'informât pas avant toute chose de ce qui l'avait causé.
+
+--Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute.
+Mon père a renoué connaissance à Loewestein avec un bonhomme qui était
+venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C'était un
+bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires,
+en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.
+
+--Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornélius étonné.
+
+--Non, répondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que
+mon père s'est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.
+
+--Oh! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel
+événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre
+de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble
+prisonniers et gardiens.
+
+--Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie
+quelqu'un, ce n'est pas mon père.
+
+--Qui est-ce alors?
+
+--Moi, par exemple.
+
+--Vous?
+
+--Pourquoi pas? dit en riant Rosa.
+
+--Ah! c'est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n'aurez pas toujours
+en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Et sur quoi fondez-vous cette joie?
+
+--Dites cette crainte, M. Cornélius.
+
+--Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...
+
+--Je la fonde sur ceci...
+
+--J'écoute, dites.
+
+--Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye;
+tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit
+à son tour; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte
+qu'il voulait vous voir.
+
+--Me voir, moi?
+
+--Oh! prétexte, assurément, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire
+valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon
+père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se
+recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire à
+mon père qu'il ne vous connaissait pas.
+
+--Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet
+homme et ce qu'il veut.
+
+--Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser
+à vous?
+
+--Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la
+connaissez et elle vous connaît. Hélas! cette pauvre Zug, elle viendrait
+elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à
+vous: «Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez
+comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je
+prierai Dieu toute ma vie pour vous.» Oh! non, continua Cornélius, oh!
+non, à part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.
+
+--J'en reviens donc à ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au
+coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande où je dois planter
+votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se
+glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de
+regarder, c'était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et,
+certes, c'était bien moi qu'il avait suivie, c'était bien moi qu'il
+épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome
+de terre qu'il ne s'en rendît compte.
+
+--Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il
+beau?
+
+Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.
+
+--Jeune, beau! s'écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage,
+il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder
+en face ni parler haut.
+
+--Et il s'appelle?
+
+--Jacob Gisels.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.
+
+--En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous
+voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?
+
+--Oh! non certes!
+
+--Vous voulez que je me tranquillise, alors?
+
+--Je vous y engage.
+
+--Eh bien! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez
+tout ce que je vous écrirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la
+jalousie et sur ceux de l'absence?
+
+--Je lirai si vous écrivez bien gros.
+
+Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à
+inquiéter Rosa:
+
+--À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous?
+
+--Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, après
+avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j'ai vu
+poindre l'aiguillon de la première pousse; ah! Rosa, mon cœur s'est
+fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu'une aile de
+mouche écorcherait en l'effleurant, ce soupçon d'existence qui se révèle
+par un insaisissable témoignage, m'a plus ému que la lecture de cet
+ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du
+bourreau, sur l'échafaud du Buitenhof.
+
+--Vous espérez, alors? dit Rosa en souriant.
+
+--Oh! oui, j'espère!
+
+--Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu?
+
+--Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez
+point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à
+qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien
+qu'à l'inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur; et surtout,
+surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon
+qui vous reste.
+
+--Il est encore dans le même papier où vous l'avez mis et tel que vous
+me l'avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et
+sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu,
+pauvre prisonnier.
+
+--Comment, déjà?
+
+--Il le faut.
+
+--Venir si tard et partir si tôt!
+
+--Mon père pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir;
+l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.
+
+Et elle écouta inquiète.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda van Baërle.
+
+--Il m'a semblé entendre.
+
+--Quoi donc?
+
+--Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.
+
+--En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l'entend de
+loin, lui.
+
+--Non, ce n'est pas mon père, j'en suis sûre, mais...
+
+--Mais...
+
+--Mais ce pourrait être M. Jacob.
+
+Rosa s'élança dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui
+se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix
+premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n'était pour
+lui qu'un prélude. Quand la fatalité commence d'accomplir une œuvre
+mauvaise, il est rare qu'elle ne prévienne pas charitablement sa victime
+comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se
+mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l'instinct de
+l'homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés
+qu'on ne le croit généralement; presque toujours, disons-nous, ces avis
+sont négligés. Le coup a sifflé en l'air, et il retombe sur une tête que
+ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le
+lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses
+trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son
+geôlier (et dans l'espérance de surprendre les secrets de son
+prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il
+entendait venir son geôlier, van Baërle, à l'aide d'une mécanique qu'il
+avait inventée, et qui ressemblait à celles à l'aide desquelles on monte
+et descend les sacs de blé dans les fermes, van Baërle avait imaginé de
+descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et
+ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux
+ficelles à l'aide desquelles le mouvement s'opérait, notre mécanicien
+avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur
+les tuiles et dans le creux des pierres.
+
+Gryphus n'y devinait rien.
+
+Ce manège réussit durant huit jours.
+
+Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu,
+d'où s'élançait déjà un point de végétation, n'avait pas entendu monter
+le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait
+dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout à coup, et Cornélius fut
+surpris sa cruche entre ses genoux.
+
+Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains
+de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité
+que ne fait le faucon sur sa proie.
+
+Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois
+aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout
+d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau
+dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet
+et que Cornélius van Baërle lui avait si bien remise.
+
+--Qu'avez-vous là? s'écria-t-il. Ah! je vous y prends!
+
+Et il enfonça sa main dans la terre.
+
+--Moi? Rien, rien! s'écria Cornélius tout tremblant.
+
+--Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret
+coupable caché là-dessous!
+
+--Cher M. Gryphus! supplia van Baërle, inquiet comme la perdrix à qui le
+moissonneur vient de prendre sa couvée.
+
+En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.
+
+--Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornélius pâlissant.
+
+--À quoi? mordieu! à quoi? hurla le geôlier.
+
+--Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!
+
+Et d'un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du
+geôlier la cruche, qu'il cacha comme un trésor sous le rempart de ses
+deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus
+convaincu qu'il venait de découvrir une conspiration contre le prince
+d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant
+l'impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il
+sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa
+cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.
+
+--Ah! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.
+
+--Laissez-moi ma tulipe! criait van Baërle.
+
+--Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de
+messieurs les prisonniers.
+
+--Mais je vous jure...
+
+--Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied; lâchez, ou j'appelle la
+garde.
+
+--Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec
+ma vie.
+
+Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la
+terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que van
+Baërle était heureux d'avoir sauvé le contenant, ne s'imaginant pas que
+son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu
+amolli qui s'écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé,
+mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.
+
+Van Baërle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette
+joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce
+geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l'araignée de
+Pellisson.
+
+L'idée d'assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau
+du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front,
+l'aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute
+l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait
+retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.
+
+Un cri l'arrêta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que
+poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante,
+les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.
+
+Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un
+fracas épouvantable.
+
+Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta
+à de terribles menaces.
+
+--Oh! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien
+méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un
+oignon de tulipe!
+
+--Fi! mon père, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.
+
+--Ah! c'est vous, péronnelle! s'écria en se retournant vers sa fille le
+vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et
+surtout descendez au plus vite.
+
+--Malheureux! malheureux! continuait Cornélius au désespoir.
+
+--Après tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On
+vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents
+dans mon grenier.
+
+--Au diable vos tulipes! s'écria Cornélius. Elles vous valent et vous
+les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les
+donnerais pour celle que vous avez écrasée là.
+
+--Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas à la
+tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux
+oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec
+les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien,
+qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.
+
+--Mon père! mon père! s'écria Rosa.
+
+--Eh bien! tant mieux! tant mieux! répétait Gryphus en s'animant, je
+l'ai détruit, je l'ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous
+recommencerez! Ah! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous
+rendrais la vie dure.
+
+--Maudit! maudit! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant
+avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre
+de tant de joies et de tant d'espérances.
+
+--Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse
+Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur
+saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure
+saignante de Cornélius.
+
+
+
+
+XVIII
+
+L'amoureux de Rosa
+
+
+Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l'on
+entendait dans l'escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles
+de ce qui se passait.
+
+--Mon père, dit Rosa, entendez-vous?
+
+--Quoi?
+
+--M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.
+
+--On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'eût-on pas dit qu'il
+m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!
+
+Puis, indiquant du doigt l'escalier à Rosa:
+
+--Marchez devant, mademoiselle! dit-il.
+
+Et, fermant la porte:
+
+--Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.
+
+Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa
+douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait:
+
+--Oh! c'est toi qui m'as assassiné, vieux bourreau. Je n'y survivrai
+pas!
+
+Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids
+que la Providence avait mis à sa vie et que l'on appelait Rosa.
+
+Le soir, la jeune fille revint.
+
+Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne
+s'opposait plus à ce qu'il cultivât des fleurs.
+
+--Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier à la
+jeune fille.
+
+--Je le sais parce qu'il l'a dit.
+
+--Pour me tromper peut-être?
+
+--Non, il se repent.
+
+--Oh! oui, mais trop tard.
+
+--Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.
+
+--Et comment lui est-il donc venu?
+
+--Si vous saviez combien son ami le gronde!
+
+--Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?
+
+--En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.
+
+Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait
+obscurci le front de Cornélius se dissipa.
+
+--Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.
+
+--Eh bien! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l'histoire
+de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu'il avait fait en
+l'écrasant.
+
+Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.
+
+--Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob! continua Rosa. En
+vérité, j'ai cru qu'il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux
+étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait
+ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait étrangler mon père.
+
+«--Vous avez fait cela, s'écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu?
+
+«--Sans doute, fit mon père.
+
+«--C'est infâme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous
+avez commis là! hurla Jacob.
+
+«Mon père resta stupéfait.
+
+«--Est-ce que vous aussi vous êtes fou? demanda-t-il à son ami.
+
+--Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius; c'est un honnête
+cœur, une âme d'élite.
+
+--Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement
+qu'il n'a traité mon père, ajouta Rosa; c'était de sa part un véritable
+désespoir; il répétait sans cesse:
+
+«--Écrasé, le caïeu écrasé; oh! mon Dieu, mon Dieu, écrasé!
+
+«Puis, se tournant vers moi:
+
+«--Mais ce n'était pas le seul qu'il eût? demanda-t-il.
+
+--Il a demandé cela? fit Cornélius, dressant l'oreille.
+
+--«Vous croyez que ce n'était pas le seul? dit mon père. Bon, l'on
+cherchera les autres.
+
+«--Vous chercherez les autres, s'écria Jacob en prenant mon père au
+collet.
+
+«Mais aussitôt il le lâcha.
+
+«Puis, se tournant vers moi:
+
+«--Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.
+
+«Je ne savais que répondre, vous m'aviez bien recommandé de ne jamais
+laisser soupçonner l'intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement
+mon père me tira d'embarras.
+
+«--Ce qu'il a dit? Il s'est mis à écumer.
+
+«Je l'interrompis.
+
+«--Comment n'aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si
+injuste et si brutal.
+
+«--Ah çà! mais êtes-vous fous? s'écria mon père à son tour; le beau
+malheur d'écraser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un
+florin au marché de Gorcum.
+
+«--Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de
+répondre.
+
+--Et à ces mots, lui, Jacob? demanda Cornélius.
+
+--À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un
+éclair.
+
+--Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?
+
+--«Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet
+oignon précieux?
+
+«Je vis que j'avais fait une faute.
+
+«--Que sais-je, moi? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais
+en tulipes? Je sais seulement, hélas! puisque nous sommes condamnés à
+vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout
+passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Baërle s'amusait de cet oignon.
+Eh bien! je dis qu'il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.
+
+«--Mais d'abord, fit mon père, comment s'était-il procuré cet oignon?
+Voilà ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.
+
+«Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je
+rencontrai les yeux de Jacob.
+
+«On eût dit qu'il voulait poursuivre ma pensée jusqu'au fond de mon
+cœur.
+
+«Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une réponse. Je haussai les
+épaules, tournai le dos et m'avançai vers la porte.
+
+«Mais je fus arrêtée par un mot que j'entendis, si bas qu'il fût
+prononcé.
+
+«Jacob disait à mon père:
+
+«--Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!
+
+«--Comment cela?
+
+«--C'est de le fouiller; et s'il a les autres caïeux, nous les
+trouverons, car ordinairement, il y en a trois.
+
+--Il y en a trois! s'écria Cornélius. Il a dit que j'avais trois caïeux!
+
+--Vous comprenez, le mot m'a frappée comme vous. Je me retournai.
+
+«Ils étaient si occupés tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.
+
+«--Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.
+
+«--Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque; pendant ce
+temps je fouillerai sa chambre.
+
+--Oh! oh! fit Cornélius. Mais c'est un scélérat que votre M. Jacob.
+
+--J'en ai peur.
+
+--Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.
+
+--Quoi?
+
+--Ne m'avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre
+plate-bande, cet homme vous avait suivie?
+
+--Oui.
+
+--Qu'il s'était glissé comme une ombre derrière les sureaux?
+
+--Sans doute.
+
+--Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de râteau?
+
+--Pas un.
+
+--Rosa, fit Cornélius pâlissant.
+
+--Eh bien!
+
+--Ce n'était pas vous qu'il suivait.
+
+--Qui suivait-il donc?
+
+--Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.
+
+--De qui donc, alors?
+
+--C'était mon caïeu qu'il suivait; c'était de ma tulipe qu'il était
+amoureux.
+
+--Ah! par exemple! cela pourrait bien être, s'écria Rosa.
+
+--Voulez-vous vous en assurer?
+
+--Et de quelle façon?
+
+--Oh! c'est chose bien facile.
+
+--Dites!
+
+--Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob
+sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous
+suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais
+regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.
+
+--Bien! mais après?
+
+--Après? comme il agira, nous agirons.
+
+--Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M.
+Cornélius.
+
+--Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre
+père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie
+s'est paralysée.
+
+--Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?
+
+--Quoi?
+
+--Voulez-vous accepter la proposition de mon père?
+
+--Quelle proposition?
+
+--Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.
+
+--C'est vrai.
+
+--Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons,
+vous pourrez élever le troisième caïeu.
+
+--Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père
+était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...
+
+--Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le
+vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un
+sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.
+
+En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il
+luttait contre un grand désir.
+
+--Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce
+serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je
+livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie
+la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de
+pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit
+de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au
+troisième caïeu--Cornélius soupira profondément--quant au troisième,
+gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première
+ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé
+garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque
+chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse!
+Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa,
+qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce
+beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que
+vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.
+
+--Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de
+tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres
+pour moi.
+
+--Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous
+vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que
+vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux
+Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi
+qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde,
+sacrifiez-moi, ne me voyez plus.
+
+Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent
+jusqu'à ses yeux.
+
+--Hélas! dit-elle.
+
+--Quoi? demanda Cornélius.
+
+--Je vois, une chose.
+
+--Que voyez-vous?
+
+--Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous
+aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une
+autre affection.
+
+Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la
+jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa
+était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait
+plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni
+de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce
+bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en
+ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de
+l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le
+plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois
+heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes,
+bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans
+les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.
+
+
+
+
+XIX
+
+Femme et fleur
+
+
+Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui
+ou à quoi rêvait Cornélius.
+
+Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien
+encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant
+Rosa se trompait.
+
+Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait,
+comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme
+comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.
+
+En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit
+et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités
+morales et physiques, mais quant à sa position sociale.
+
+Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été
+avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie
+de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées
+en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries
+héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une
+distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son cœur, ce
+serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus
+fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un
+geôlier.
+
+Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe
+noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle
+comprenait.
+
+Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible,
+pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.
+
+Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.
+
+Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des
+nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle,
+à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce
+point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait
+tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas
+désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de
+lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à
+ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été
+nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.
+
+Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre
+Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la
+première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de
+laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.
+
+--Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais
+sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur
+ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il
+m'aimait.
+
+Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été
+plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous
+l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et
+Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.
+
+Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe
+noire.
+
+Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de
+grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un
+acharnement non moins louable à l'œuvre bien autrement difficile de
+l'écriture.
+
+Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où
+Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne
+désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit
+jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.
+
+Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites
+Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait
+Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de
+la recommandation.
+
+Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était
+encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait
+plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme
+une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de
+l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.
+
+Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était
+pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier
+momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La
+préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire.
+Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à
+coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont
+tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:
+
+--Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!
+
+Le _cela_ de Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce
+soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait,
+la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce
+qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et
+qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long
+battement de cœur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité
+croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui
+avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son
+esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de
+le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin
+était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa
+vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à
+l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures
+sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond
+d'un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant
+cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya
+la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le
+bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de
+l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par
+elle, il disait:
+
+--Ah! voilà Rosa qui vient.
+
+Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge
+marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures
+et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave
+annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux
+habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.
+
+C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure
+était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.
+
+Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée,
+se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.
+
+--Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne
+viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais
+autant.
+
+Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.
+
+Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa
+d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.
+
+La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour
+n'apportait aucune espérance au prisonnier.
+
+À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna
+même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le
+corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.
+
+Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien
+voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur
+le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui
+faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait
+que sa fille était malade.
+
+À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la
+journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en
+réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue
+du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on
+voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une
+infraction à ses habitudes.
+
+À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents,
+avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des
+nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate,
+s'était borné à répondre:
+
+--Ça va bien.
+
+À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.
+
+--Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.
+
+--Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois
+Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.
+
+Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de
+Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de
+tentative de corruption.
+
+Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se
+renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que
+nous avons essayé de décrire.
+
+Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce
+vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre
+Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le
+temps de son absence.
+
+Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain,
+Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que
+d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le cœur, cette
+espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.
+
+Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus
+étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient
+à Rosa de jamais revoir Cornélius.
+
+Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers
+qu'il eût jamais courus de sa vie.
+
+Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie
+était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa
+pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était
+arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus
+experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il
+avait dit à Rosa:
+
+--Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.
+
+Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le
+temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait
+à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les
+premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser
+passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la
+jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été
+planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!
+
+De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire
+et le manger.
+
+Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.
+
+C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle
+d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne
+pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à
+gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet
+confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de
+découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la
+tulipe, ses deux amours brisées.
+
+Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine
+celui-ci y avait-il touché.
+
+Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les
+comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.
+
+Cornélius ne s'était pas levé de la journée.
+
+--Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois
+que nous allons être débarrassés du savant.
+
+Rosa tressaillit.
+
+--Bah! fit Jacob, et comment cela?
+
+--Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus.
+Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre
+sera une bière.
+
+Rosa devint pâle comme la mort.
+
+--Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.
+
+Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit
+une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des
+lettres.
+
+Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius
+aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.
+
+Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut
+peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée
+pendant cette absence de sept jours:
+
+«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»
+
+Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de
+Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était
+bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était
+point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle
+restait éloignée de Cornélius.
+
+Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir
+voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.
+
+Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il
+comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse
+elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur
+un papier pareil à celui qu'il avait reçu:
+
+«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade;
+c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»
+
+Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la
+porte et écouta.
+
+Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas
+ni le froissement de sa robe.
+
+Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une
+caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:
+
+--À demain.
+
+Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa
+ne s'étaient point vus.
+
+
+
+
+XX
+
+Ce qui s'était passé pendant ces huit jours
+
+
+Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter
+à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons
+jours de leur amitié.
+
+On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le
+grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue
+depuis trop longtemps.
+
+Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement
+quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.
+
+--Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.
+
+--Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.
+
+--J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a
+dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous
+tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.
+
+--Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant
+revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.
+
+--C'est vrai, je l'ai reçue.
+
+--Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas
+lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez
+énormément profité sous le rapport de l'écriture.
+
+--En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour
+cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de
+vous rendre à la santé.
+
+--Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque
+bonne nouvelle à m'apprendre?
+
+Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux
+brillants d'espoir.
+
+Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le
+comprendre, la jeune fille répondit gravement:
+
+--J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la
+plus grave préoccupation que vous ayez.
+
+Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir
+Cornélius.
+
+Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de
+l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la
+tulipe noire.
+
+--Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit,
+mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je
+regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre
+absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.
+
+Rosa sourit mélancoliquement.
+
+--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.
+
+Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en
+était un.
+
+--Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?
+
+Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle
+voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait
+accepter celui-là avec sa faiblesse.
+
+--Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le
+Jacob, ne venait pas pour moi.
+
+--Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.
+
+--Il venait pour la tulipe.
+
+--Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli
+lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que
+Jacob venait pour elle.
+
+Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son
+visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.
+
+--Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et
+l'honnêteté de votre cœur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le
+jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre
+tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.
+
+Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:
+
+--Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais
+reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore.
+Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai
+vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...
+
+Cornélius l'interrompit.
+
+--Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit,
+j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette
+fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?
+
+--Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous
+m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la
+tulipe que cet odieux homme suivait...
+
+--Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.
+
+--Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert
+depuis huit jours!
+
+--Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole,
+Rosa.
+
+--Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc
+au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la
+tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre,
+j'étais suivie.
+
+--Eh bien? demanda Cornélius.
+
+--Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et
+disparut encore derrière les sureaux.
+
+--Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda
+Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait
+donné à Rosa.
+
+--Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche
+comme si je plantais le caïeu.
+
+--Et lui... lui... pendant ce temps?
+
+--Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les
+branches des arbres.
+
+--Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.
+
+--Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.
+
+--Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte
+qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce
+qu'il fit, vous une fois partie.
+
+--Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais
+pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la
+plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but,
+c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée,
+il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea
+chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines,
+interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul,
+bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la
+plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une
+portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y
+trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une
+action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il
+pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le
+dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son
+départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé,
+et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant
+l'air innocent d'un promeneur ordinaire.
+
+--Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui
+ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le
+caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour
+le planter.
+
+--Le caïeu, il est depuis six jours en terre.
+
+--Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle
+imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal
+exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?
+
+--Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la
+porte de ma chambre.
+
+--Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu
+tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le
+faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de
+Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre,
+comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de
+soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce
+que je vous dis là, moi, Rosa!
+
+--Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune
+fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser,
+que votre caïeu n'est pas dans l'eau.
+
+--Ah! je respire.
+
+--Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où
+vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois
+quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un
+quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet
+infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la
+tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!
+
+--Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?
+
+--Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du
+soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus
+chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je
+l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze
+heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de
+l'après-midi jusqu'à cinq.
+
+--Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un
+jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma
+tulipe va vous prendre tout votre temps.
+
+--Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma
+fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais
+mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je
+puisse cesser de devenir sa rivale.
+
+--Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un
+regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui
+consola un peu Rosa.
+
+Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius
+avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:
+
+--Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en
+terre?
+
+--Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.
+
+--Et il ne paraît pas encore?
+
+--Non, mais je crois que demain il paraîtra.
+
+--Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des
+vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez
+tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.
+
+--Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais
+pas si je pourrai.
+
+--Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas
+demain?
+
+--M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.
+
+--Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.
+
+--Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.
+
+--À vous aimer, Rosa.
+
+Rosa secoua la tête.
+
+Il se fit un nouveau silence.
+
+--Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans
+la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on
+voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les
+giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les
+roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.
+
+--Que veut dire cela? demanda Rosa.
+
+--Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le
+récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de
+notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin
+des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce
+n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois
+la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme
+vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux
+diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la
+solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les
+tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!
+
+Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il
+avait les yeux au ciel.
+
+Il continua avec un soupir:
+
+--Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre
+saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel
+droit avais-je d'exiger votre fidélité?
+
+--Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de
+cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur
+ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?
+
+--Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que
+de me laisser mourir ici?
+
+--Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui
+pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?
+
+--De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que
+j'ai eue en ce monde.
+
+--Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond
+que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que
+vous alliez être mis à mort.
+
+--Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime
+les fleurs.
+
+--Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement
+cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.
+
+--Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains
+comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez,
+écoutez mon cœur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma
+tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me
+souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est
+parce que--je ne sais si cela est vrai--, c'est parce qu'il me semble
+que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la
+chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour,
+rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur,
+éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais
+habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux
+grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse
+des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix,
+votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le
+feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui
+caressait perpétuellement mon cœur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien
+que je n'aime que vous.
+
+--Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes
+et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de
+fer aux lèvres de Cornélius.
+
+--Avant tout, Rosa...
+
+--Faut-il que je vous croie?
+
+--Comme vous croyez en Dieu.
+
+--Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?
+
+--Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.
+
+--Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?
+
+--À ne pas vous marier d'abord.
+
+Elle sourit.
+
+--Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez
+une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes
+condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre
+dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le
+sacrifice de mes rêves, de mon ambition.
+
+--Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius
+cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle
+Rosa pût faire allusion.
+
+--Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille
+souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre
+fleur, enfin.
+
+Cornélius sourit.
+
+--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre
+amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants
+qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit
+des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à
+Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point
+d'étudiants?
+
+--Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.
+
+--Qui écrivent?
+
+--Qui écrivent.
+
+--Et maintenant que vous savez lire...
+
+Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre
+prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux
+qu'elle recevait.
+
+--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les
+billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je
+ne fais que suivre vos instructions.
+
+--Comment! mes instructions?
+
+--Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son
+tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M.
+Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais
+lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien!
+dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune
+homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et
+comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que
+vous me laissiez le soir pour le trouver.
+
+--Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et,
+grâce au ciel, je suis vivant.
+
+--Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à
+vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.
+
+--Ah! oui, Rosa, venez! venez!
+
+--Mais à une condition.
+
+--Elle est acceptée d'avance!
+
+--C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.
+
+--Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.
+
+--Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et,
+comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage
+que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri
+plein d'amour et disparut.
+
+
+
+
+XXI
+
+Le second caïeu
+
+
+La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.
+
+Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée;
+elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient
+noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer
+à peine le jour.
+
+Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait
+dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues,
+tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la
+fenêtre encore fermée.
+
+Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie,
+la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la
+sombre chambre.
+
+C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour
+de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement
+parfumée que toutes les fleurs de la terre.
+
+Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver
+morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant
+un petit air d'opéra.
+
+--Hein! fit celui-ci.
+
+--Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.
+
+Gryphus le regarda de travers.
+
+--Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?
+
+Gryphus grinça des dents.
+
+--Voilà votre déjeuner, dit-il.
+
+--Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai
+grand faim.
+
+--Ah! vous avez faim? dit Gryphus.
+
+--Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.
+
+--Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.
+
+--Quelle conspiration? demanda van Baërle.
+
+--Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez
+tranquille, on veillera.
+
+--Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme
+ma personne, est toute à votre service.
+
+--On verra cela à midi, dit Gryphus.
+
+Et il sortit.
+
+--À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à
+midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius
+attendait neuf heures.
+
+Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de
+Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.
+
+La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la
+porte derrière eux.
+
+--Là! Maintenant, cherchons.
+
+On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet,
+entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne
+trouva rien.
+
+On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit;
+on ne trouva rien.
+
+Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le
+troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien
+certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme
+le premier.
+
+Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une
+perquisition faite dans son domicile.
+
+Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de
+papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée
+de l'expédition.
+
+À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir;
+mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la
+bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le
+force.
+
+Cornélius éclata de rire.
+
+Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers
+la grille:
+
+--C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.
+
+Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était
+Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais
+Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle
+savait lire.
+
+Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par
+Jacob.
+
+Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa
+rougissait.
+
+De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont
+parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de
+l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en
+Orient.
+
+Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures,
+qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.
+
+Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.
+
+Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.
+
+Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un
+tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.
+
+Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait
+bonne, gracieuse, charmante.
+
+Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?
+
+C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.
+
+Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.
+
+Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut
+dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.
+
+Une fois endormi, il rêva d'elle.
+
+Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la
+réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là
+apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de
+Chine.
+
+Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:
+
+--Rosa, Rosa, je t'aime.
+
+Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se
+rendormir.
+
+Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.
+
+Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine
+Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne
+d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du
+monde.
+
+Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait
+défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.
+
+C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais
+c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.
+
+Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà
+passées.
+
+Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre,
+dix-huit au souvenir.
+
+Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa
+pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et
+pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles
+de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre,
+sans parler d'autre chose.
+
+Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un
+côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts
+par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le
+grillage.
+
+Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement
+dangereuses pour elle que de parler tulipe.
+
+Elle comprit cela en rentrant chez elle, le cœur bondissant, les joues
+ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.
+
+Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après
+les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le
+grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit
+pas:
+
+--Eh bien! dit-elle, elle a levé!
+
+--Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa
+abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.
+
+--La tulipe, dit Rosa.
+
+--Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?
+
+--Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son
+enfant.
+
+--Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le
+grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front,
+quelque chose enfin.
+
+Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.
+
+Rosa poussa un petit cri.
+
+Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation;
+il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.
+
+--Levé bien droit? demanda-t-il.
+
+--Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.
+
+--Et elle est bien haute?
+
+--Haute de deux pouces au moins.
+
+--Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.
+
+--Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.
+
+--Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon
+tour.
+
+--Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la
+perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le
+premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je
+perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car
+depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.
+
+--Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.
+
+--Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou
+vingt-huit ans que j'aimerai.
+
+--Taisez-vous, méchante.
+
+Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit,
+sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue.
+Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa
+main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son
+aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe
+et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles
+qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui
+s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses
+questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur
+importance.
+
+--Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?
+
+--Elle est nouée, répéta Rosa.
+
+Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.
+
+--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.
+
+Puis revenant à Rosa:
+
+--L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes
+sont-elles bien vertes?
+
+--L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre
+gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.
+
+Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui
+où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait
+qu'elles étaient entr'ouvertes.
+
+--Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert!
+Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?
+
+Et le prisonnier s'arrêta haletant.
+
+--Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur
+différente, mince comme un cheveu.
+
+--Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.
+
+--Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.
+
+--Brun!
+
+--Oh! plus foncé.
+
+--Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé
+comme...
+
+--Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.
+
+Cornélius poussa un cri de joie folle.
+
+Puis s'arrêtant tout à coup:
+
+--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse
+vous être comparé, Rosa.
+
+--Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.
+
+--Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi;
+Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa,
+vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre!
+
+--Après la tulipe cependant?
+
+--Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma
+joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux
+ou trois jours au plus tard elle va fleurir?
+
+--Demain ou après-demain, oui.
+
+--Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en
+arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit
+adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux,
+comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du
+guichet.
+
+Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les
+lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement.
+
+--Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.
+
+--Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre,
+Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le
+président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est
+fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous
+trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?
+
+Rosa sourit.
+
+--Oh oui! dit-elle.
+
+--Assez? demanda Cornélius.
+
+--J'ai trois cents florins.
+
+--Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il
+vous faut envoyer, c'est vous-même, vous-même, Rosa, qui devez aller à
+Harlem.
+
+--Mais pendant ce temps, la fleur?...
+
+--Oh! la fleur, vous l'emporterez. Vous comprenez bien qu'il ne faut pas
+vous séparer d'elle un instant.
+
+--Mais en ne me séparant point d'elle, je me sépare de vous, M.
+Cornélius, dit Rosa attristée.
+
+--Ah! c'est vrai, ma douce, ma chère Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont
+méchants! Que leur ai-je donc fait? et pourquoi m'ont-ils privé de la
+liberté? Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh
+bien, vous enverrez quelqu'un à Harlem, voilà; ma foi, le miracle est
+assez grand pour que le président se dérange; il viendra lui-même à
+Loewestein chercher la tulipe.
+
+Puis, s'arrêtant tout à coup et d'une voix tremblante:
+
+--Rosa! murmura Cornélius, Rosa! si elle allait ne pas être noire?
+
+--Dame! vous le saurez demain ou après-demain soir.
+
+--Attendre jusqu'au soir pour savoir cela, Rosa!... Je mourrai
+d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal?
+
+--Je ferai mieux.
+
+--Que ferez-vous?
+
+--Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous
+le dire moi-même. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous
+glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre
+la première et la deuxième inspection de mon père.
+
+--Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annonçant cette nouvelle,
+c'est-à-dire un double bonheur.
+
+--Voilà dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte.
+
+--Oui! oui! dit Cornélius, oui! allez, Rosa, allez!
+
+Rosa se retira presque triste.
+
+Cornélius l'avait presque renvoyée.
+
+Il est vrai que c'était pour veiller sur la tulipe noire.
+
+
+
+
+XXII
+
+Épanouissement
+
+
+La nuit s'écoula bien douce, mais en même temps bien agitée pour
+Cornélius. À chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa
+l'appelait; il s'éveillait en sursaut, il allait à la porte, il
+approchait son visage du guichet; le guichet était solitaire, le
+corridor était vide.
+
+Sans doute Rosa veillait de son côté; mais plus heureuse que lui, elle
+veillait sur la tulipe; elle avait là sous ses yeux la noble fleur,
+cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue
+impossible.
+
+Que dirait le monde lorsqu'il apprendrait que la tulipe noire était
+trouvée, qu'elle existait, et que c'était van Baërle le prisonnier qui
+l'avait trouvée?
+
+Comme Cornélius eût envoyé loin de lui un homme qui fût venu lui
+proposer la liberté en échange de sa tulipe!
+
+Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'était pas fleurie encore.
+
+La journée passa comme la nuit.
+
+La nuit vint, et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa légère comme un oiseau.
+
+--Eh bien? demanda Cornélius.
+
+--Eh bien! tout va à merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe
+fleurira!
+
+--Et fleurira noire?
+
+--Noire comme du jais.
+
+--Sans une seule tache d'une autre couleur?
+
+--Sans une seule tache.
+
+--Bonté du Ciel! Rosa, j'ai passé la nuit à rêver, à vous d'abord...
+
+Rosa fit un petit signe d'incrédulité.
+
+--Puis à ce que nous devions faire.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! voilà ce que j'ai décidé. La tulipe fleurie, quand il sera
+constaté qu'elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver
+un messager.
+
+--Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouvé.
+
+--Un messager sûr?
+
+--Un messager dont je réponds, un de mes amoureux.
+
+--Ce n'est pas Jacob, j'espère?
+
+--Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un garçon
+alerte, de vingt-cinq à vingt-six ans.
+
+--Diable!
+
+--Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'âge, puisque
+vous-même vous avez fixé l'âge de vingt-six à vingt-huit ans.
+
+--Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme?
+
+--Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Wahal ou dans la
+Meuse, à mon choix, si je le lui ordonnais.
+
+--Eh bien, Rosa, en dix heures ce garçon peut être à Harlem; vous me
+donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de
+l'encre, et j'écrirai, ou plutôt vous écrirez, vous; moi, pauvre
+prisonnier, peut-être verrait-on, comme voit votre père, une
+conspiration là-dessous. Vous écrirez au président de la société
+d'horticulture, et, j'en suis certain, le président viendra.
+
+--Mais s'il tarde?
+
+--Supposez qu'il tarde un jour, deux jours même; mais c'est impossible,
+un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une
+minute, pas une seconde à se mettre en route pour voir la huitième
+merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardât-il un jour,
+tardât-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La
+tulipe vue par le président, le procès-verbal dressé par lui, tout est
+dit, vous gardez un double du procès-verbal, Rosa, et vous lui confiez
+la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mêmes, Rosa, elle n'eût
+quitté mes bras que pour passer dans les vôtres; mais c'est un rêve
+auquel il ne faut pas songer, continua Cornélius en soupirant; d'autres
+yeux la verront défleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que ne la voie le
+président, ne la laissez voir à personne. La tulipe noire, bon Dieu! si
+quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!...
+
+--Oh!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit vous-même ce que vous craignez à l'endroit de
+votre amoureux Jacob? On vole bien un florin, pourquoi n'en volerait-on
+pas cent mille?
+
+--Je veillerai, allez, soyez tranquille.
+
+--Si pendant que vous êtes ici elle allait s'ouvrir?
+
+--La capricieuse en est bien capable, dit Rosa.
+
+--Si vous la trouviez ouverte en rentrant?
+
+--Eh bien?
+
+--Ah! Rosa, du moment où elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura
+pas un moment à perdre pour prévenir le président.
+
+--Et vous prévenir, vous. Oui, je comprends.
+
+Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence à comprendre
+une faiblesse, sinon à s'y habituer.
+
+--Je retourne auprès de la tulipe, M. van Baërle, et aussitôt ouverte,
+vous êtes prévenu; aussitôt vous prévenu, le messager part.
+
+--Rosa, Rosa, je ne sais plus à quelle merveille du ciel ou de la terre
+vous comparer.
+
+--Comparez-moi à la tulipe noire, M. Cornélius, et je serai bien
+flattée, je vous jure; disons-nous donc au revoir, M. Cornélius.
+
+--Oh! dites: Au revoir, mon ami.
+
+--Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consolée.
+
+--Dites: Mon ami bien-aimé.
+
+--Oh! mon ami...
+
+--Bien-aimé, Rosa, je vous en supplie, bien-aimé, bien-aimé, n'est-ce
+pas?
+
+--Bien-aimé, oui, bien-aimé, fit Rosa palpitante, enivrée, folle de
+joie.
+
+--Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aimé, dites aussi bienheureux,
+dites heureux comme jamais homme n'a été heureux et béni sous le ciel.
+Il ne me manque qu'une chose, Rosa.
+
+--Laquelle?
+
+--Votre joue, votre joue fraîche, votre joue rose, votre joue veloutée.
+Oh! Rosa, de votre volonté, non plus par surprise, non plus par
+accident, Rosa. Ah!
+
+Le prisonnier acheva sa prière dans un soupir; il venait de rencontrer
+les lèvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par
+surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les
+lèvres de Julie.
+
+Rosa s'enfuit. Cornélius resta l'âme suspendue à ses lèvres, le visage
+collé au guichet. Cornélius étouffait de joie et de bonheur, il ouvrit
+sa fenêtre et contempla longtemps, avec un cœur gonflé de joie, l'azur
+sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant
+par-delà les collines. Il se remplit les poumons d'air généreux et pur,
+l'esprit de douces idées, l'âme de reconnaissance et d'admiration
+religieuse.
+
+--Oh! vous êtes toujours là-haut, mon Dieu! s'écria-t-il à demi
+prosterné, les yeux ardemment tendus vers les étoiles; pardonnez-moi
+d'avoir presque douté de vous ces jours derniers; vous vous cachiez
+derrière vos nuages, et un instant j'ai cessé de vous voir, Dieu bon,
+Dieu éternel, Dieu miséricordieux! Mais aujourd'hui, mais ce soir, mais
+cette nuit, oh! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et
+surtout dans le miroir de mon cœur.
+
+Il était guéri, le pauvre malade, il était libre, le pauvre prisonnier!
+
+Pendant une partie de la nuit Cornélius demeura suspendu aux barreaux de
+sa fenêtre, l'oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou
+plutôt en deux seulement: il regardait et écoutait.
+
+Il regardait le ciel, il écoutait la terre.
+
+Puis, l'œil tourné de temps en temps vers le corridor:
+
+--Là-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi
+attendant de minute en minute. Là-bas, sous les yeux de Rosa, est la
+fleur mystérieuse, qui vit, qui s'entr'ouvre, qui s'ouvre; peut-être en
+ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats
+et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de
+ses lèvres son calice entr'ouvert. Effleure-le avec précaution, Rosa.
+Rosa, tes lèvres brûlent. Peut-être en ce moment, mes deux amours se
+caressent-ils sous le regard de Dieu.
+
+En ce moment, une étoile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui
+séparait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein.
+
+Cornélius tressaillit.
+
+--Ah! dit-il, voilà Dieu qui envoie une âme à ma fleur. Et comme s'il
+eût deviné juste, presque au même moment, le prisonnier entendit dans le
+corridor des pas légers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une
+robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui
+disait:
+
+--Cornélius, mon ami, mon ami bien-aimé et bien heureux, venez, venez
+vite.
+
+Cornélius ne fit qu'un bon de la croisée au guichet. Cette fois encore
+ses lèvres rencontrèrent les lèvres murmurantes de Rosa, qui lui dit
+dans un baiser:
+
+--Elle est ouverte, elle est noire, la voilà!
+
+--Comment, la voilà! s'écria Cornélius, détachant ses lèvres des lèvres
+de la jeune fille.
+
+--Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande
+joie: la voilà, tenez.
+
+Et, d'une main, elle leva à la hauteur du guichet, une petite lanterne
+sourde, qu'elle venait de faire lumineuse; tandis qu'à la même hauteur
+elle levait, de l'autre, la miraculeuse tulipe.
+
+Cornélius jeta un cri et pensa s'évanouir.
+
+--Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me récompensez de mon
+innocence et de ma captivité, puisque vous avez fait pousser ces deux
+fleurs au guichet de ma prison.
+
+--Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrassée tout à l'heure.
+
+Cornélius retenant son haleine toucha du bout des lèvres la pointe de la
+fleur, et jamais baiser donné aux lèvres d'une femme, fût-ce aux lèvres
+de Rosa, ne lui entra si profondément dans le cœur.
+
+La tulipe était belle, splendide, magnifique; sa tige avait plus de
+dix-huit pouces de hauteur; elle s'élançait du sein de quatre feuilles
+vertes, lisses, droites comme des fers de lance; sa fleur tout entière
+était noire et brillante comme du jais.
+
+--Rosa, dit Cornélius tout haletant, Rosa, plus un instant à perdre, il
+faut écrire la lettre.
+
+--Elle est écrite, mon bien-aimé Cornélius, dit Rosa.
+
+--En vérité!
+
+--Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'écrivais, moi, car je ne voulais
+pas qu'un seul instant fût perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous
+la trouvez bien.
+
+Cornélius prit la lettre et lut, sur une écriture qui avait encore fait
+de grands progrès depuis le petit mot qu'il avait reçu de Rosa:
+
+ «Monsieur le président,
+
+«La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-être. Aussitôt
+ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-même
+en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la
+fille du geôlier Gryphus, presque aussi prisonnière que les prisonniers
+de mon père. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C'est
+pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-même.
+
+«Mon désir est qu'elle s'appelle _Rosa Baërlensis_.
+
+«Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire... Venez M. le
+président, venez.
+
+«J'ai l'honneur d'être votre humble servante.
+
+ «ROSA GRYPHUS.»
+
+--C'est cela, c'est cela, chère Rosa. Cette lettre est à merveille. Je
+ne l'eusse point écrite avec cette simplicité. Au congrès, vous donnerez
+tous les renseignements qui vous seront demandés. On saura comment la
+tulipe a été créée, à combien de soins, de veilles, de craintes, elle a
+donné lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant à perdre... Le
+messager! le messager!
+
+--Comment s'appelle le président?
+
+--Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer
+van Herysen, le bourgmestre de Harlem... Donnez, Rosa, donnez.
+
+Et, d'une main tremblante, Cornélius écrivit sur la lettre:
+
+ «À mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et président de la Société
+ horticole de Harlem.»
+
+--Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornélius; et mettons-nous sous
+la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gardés.
+
+
+
+
+XXIII
+
+L'envieux
+
+
+En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'être gardés par
+la protection directe du Seigneur.
+
+Jamais ils n'avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où
+ils croyaient être certains de leur bonheur.
+
+Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur à ce point de
+douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutôt notre
+ancien ennemi, Isaac Boxtel.
+
+Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buitenhof à
+Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine:
+
+La tulipe noire et Cornélius van Baërle.
+
+Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'eût jamais pu
+découvrir, c'est-à-dire l'existence des caïeux et les ambitions du
+prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à
+Boxtel.
+
+Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom
+d'Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et
+l'hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l'on
+eût jamais fabriqué du Texel à Anvers.
+
+Il endormit ses défiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus était
+défiant; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d'une
+alliance avec Rosa.
+
+Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son
+orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant
+sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait
+sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte
+avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d'Orange.
+
+Il avait d'abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui
+inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aimé
+mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait
+d'abord éteint tous les soupçons qu'elle eût pu avoir.
+
+Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin
+l'avait dénoncé aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes
+instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde
+contre lui.
+
+Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier--notre
+lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colère dans laquelle
+Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé.
+
+En ce moment, cette rage était d'autant plus grande, que Boxtel
+soupçonnait bien Cornélius d'avoir un second caïeu, mais n'en était rien
+moins que sûr.
+
+Ce fut alors qu'il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais
+encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait
+dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, excepté cette fois
+où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans
+l'escalier.
+
+Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du
+prisonnier, l'existence du second caïeu.
+
+Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la
+plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n'eût été jouée
+pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu
+toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans
+être épié lui-même.
+
+Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son
+père dans sa chambre.
+
+Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre
+qu'elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible.
+
+Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la
+fenêtre de Rosa, assez éloignée pour qu'on ne pût pas le reconnaître à
+l'œil nu, mais assez proche pour qu'à l'aide de son télescope il pût
+suivre tout ce qui se passait à Loewestein dans la chambre de la jeune
+fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le
+séchoir de Cornélius.
+
+Il n'était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu'il
+n'avait plus aucun doute.
+
+Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre,
+et pareille à ces charmantes femmes de Miéris et de Metzu, Rosa
+apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux
+verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille.
+
+Rosa regardait le pot de faïence d'un œil qui dénonçait à Boxtel la
+valeur réelle de l'objet renfermé dans le pot.
+
+Ce que renfermait le pot, c'était donc le deuxième caïeu, c'est-à-dire
+la suprême espérance du prisonnier.
+
+Lorsque les nuits menaçaient d'être trop froides, Rosa rentrait le pot
+de faïence.
+
+C'était bien cela: elle suivait les instructions de Cornélius, qui
+craignait que le caïeu ne fût gelé.
+
+Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence
+depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi.
+
+C'était bien cela encore: Cornélius craignait que la terre ne fût
+desséchée.
+
+Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu
+tout à fait; elle n'était pas haute d'un pouce que, grâce à son
+télescope, l'envieux n'avait plus de doute.
+
+Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à
+l'amour et aux soins de Rosa.
+
+Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point
+échappé à Boxtel.
+
+C'était donc ce second caïeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux
+soins de Rosa et à l'amour de Cornélius.
+
+Seulement, ce n'était pas chose facile.
+
+Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant; mieux que
+cela, comme une colombe couve ses œufs.
+
+Rosa ne quittait pas la chambre de la journée; il y avait plus, chose
+étrange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir.
+
+Pendant sept jours, Boxtel épia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point
+de sa chambre.
+
+C'était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si
+malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa
+tulipe.
+
+Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius? Cela eût rendu le vol
+bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac.
+
+Nous disons vol, car Isaac s'était tout simplement arrêté à ce projet de
+voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère,
+comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde,
+comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille
+étrangère à tous les détails de l'horticulture ou qu'un prisonnier
+condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui
+réclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait
+possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets
+transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait
+bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place
+de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s'appeler _tulipa nigra
+Barlænsis_, s'appellerait _tulipa nigra Boxtellensis_ ou _Boxtellea_.
+
+Mynheer Isaac n'était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu'il
+donnerait à la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la même
+chose, ce n'était point là le point important.
+
+Le point important, c'était de voler la tulipe.
+
+Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de
+sa chambre.
+
+Aussi, fût-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on
+voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir.
+
+Il commença par profiter de l'absence de Rosa pour étudier sa porte.
+
+La porte fermait bien et à double tour, au moyen d'une serrure simple,
+mais dont Rosa seule avait la clef.
+
+Boxtel eut l'idée de voler la clef à Rosa, mais outre que ce n'était pas
+chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa
+s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne
+sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait
+commis un crime inutile.
+
+Mieux valait donc employer un autre moyen.
+
+Boxtel réunit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et
+Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les
+essaya toutes.
+
+Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne
+s'arrêta qu'au second.
+
+Il n'y avait donc que peu de chose à faire à cette clef.
+
+Boxtel l'enduisit d'une légère couche de cire et renouvela l'expérience.
+
+L'obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son
+empreinte sur la cire.
+
+Boxtel n'eût qu'à suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime à la
+lame étroite comme celle d'un couteau.
+
+Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection.
+
+La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva
+dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe.
+
+La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus
+un mur pour déterrer la tulipe; la seconde avait été de pénétrer dans le
+séchoir de Cornélius par une fenêtre ouverte; la troisième de
+s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef.
+
+On le voit, l'envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la
+carrière du crime.
+
+Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe.
+
+Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l'eût emporté.
+
+Mais Boxtel n'était point un voleur ordinaire, et il réfléchit.
+
+Il réfléchit en regardant la tulipe, à l'aide de sa lanterne sourde,
+qu'elle n'était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude
+qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute
+probabilité.
+
+Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle
+fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile.
+
+Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l'on
+soupçonnerait le voleur, d'après ce qui s'était passé dans le jardin,
+que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cachât la tulipe,
+il serait possible de la retrouver.
+
+Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu'elle ne fût pas
+retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait obligée
+de subir, lui arriver malheur.
+
+Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la
+chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu'il
+valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle
+s'ouvrît, ou une heure après qu'elle serait ouverte, et partir à
+l'instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu'on eût même
+réclamé, la tulipe serait devant les juges.
+
+Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de
+vol.
+
+C'était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le
+concevait.
+
+Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens
+passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la
+jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour
+suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison.
+
+Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs;
+mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient échangé que quelques
+paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe.
+
+En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie,
+Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir.
+
+C'était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer;
+aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de
+genièvre double de coutume, c'est-à-dire avec une bouteille dans chaque
+poche.
+
+Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près.
+
+À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel
+vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses
+bras un objet qu'elle portait avec précaution.
+
+Cet objet, c'était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de
+fleurir.
+
+Mais qu'allait-elle en faire?
+
+Allait-elle à l'instant même partir pour Harlem avec elle?
+
+Il n'était pas possible qu'une jeune fille entreprît seule, la nuit, un
+pareil voyage.
+
+Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius? C'était probable.
+
+Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied.
+
+Il la vit s'approcher du guichet.
+
+Il l'entendit appeler Cornélius.
+
+À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme
+la nuit dans laquelle il était caché.
+
+Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d'envoyer un
+messager à Harlem.
+
+Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit
+Cornélius renvoyer Rosa.
+
+Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa
+chambre.
+
+Il la vit rentrer dans sa chambre.
+
+Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer
+avec soin la porte à double clef.
+
+Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrière
+cette porte elle enfermait la tulipe noire.
+
+Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l'étage supérieur à
+la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque
+Rosa descendait une marche du sien.
+
+De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l'escalier, de
+son pied léger, Boxtel, d'une main plus légère encore, touchait la
+serrure de la chambre de Rosa avec sa main.
+
+Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui
+ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie.
+
+Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les
+pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'être gardés par la protection
+directe du Seigneur.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Où la tulipe noire change de maître
+
+
+Cornélius était resté à l'endroit où l'avait laissé Rosa, cherchant
+presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son
+bonheur.
+
+Une demi-heure s'écoula.
+
+Déjà les premiers rayons du jour entraient, bleuâtres et frais, à
+travers les barreaux de la fenêtre dans la prison de Cornélius,
+lorsqu'il tressaillit tout à coup à des pas qui montaient l'escalier et
+à des cris qui se rapprochaient de lui.
+
+Presque au même moment, son visage se trouva en face du visage pâle et
+décomposé de Rosa.
+
+Il recula, pâlissant lui-même d'effroi.
+
+--Cornélius! Cornélius! s'écria celle-ci haletante.
+
+--Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier.
+
+--Cornélius! la tulipe...
+
+--Eh bien?...
+
+--Comment vous dire cela?
+
+--Dites, dites, Rosa.
+
+--On nous l'a prise, on nous l'a volée.
+
+--On nous l'a prise, on nous l'a volée! s'écria Cornélius.
+
+--Oui, dit Rosa en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui,
+prise, volée!
+
+Et, malgré elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses
+genoux.
+
+--Mais comment cela? demanda Cornélius. Dites-moi, expliquez-moi...
+
+--Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami. Pauvre Rosa! elle n'osait plus
+dire: Mon bien-aimé.
+
+--Vous l'avez laissée seule! dit Cornélius avec un accent lamentable.
+
+--Un seul instant, pour aller prévenir notre messager qui demeure à
+cinquante pas à peine, sur le bord du Wahal.
+
+--Et pendant ce temps, malgré mes recommandations, vous avez laissé la
+clef à la porte, malheureuse enfant!
+
+--Non, non, non, la clef ne m'a point quittée; je l'ai constamment tenue
+dans ma main, la serrant comme si j'eusse eu peur qu'elle ne m'échappât.
+
+--Mais alors comment cela se fait-il?
+
+--Le sais-je moi-même? J'avais donné la lettre à mon messager; mon
+messager était parti devant moi; je rentre, la porte était fermée;
+chaque chose était à sa place dans ma chambre, excepté la tulipe qui
+avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procuré une clef de ma
+chambre, ou en ait fait faire une fausse.
+
+Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Cornélius, immobile,
+les traits altérés, écoutait presque sans comprendre, murmurant
+seulement:
+
+--Volée, volée, volée! Je suis perdu.
+
+--Oh! M. Cornélius, grâce! grâce! criait Rosa, j'en mourrai.
+
+À cette menace de Rosa, Cornélius saisit les grilles du guichet, et les
+étreignant avec fureur:
+
+--Rosa, s'écria-t-il, on nous a volés, c'est vrai, mais faut-il nous
+laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mais réparable
+peut-être, Rosa; nous connaissons le voleur.
+
+--Hélas! comment voulez-vous que je vous dise positivement?
+
+--Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infâme Jacob. Le laisserons-nous
+porter à Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles,
+l'enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le
+rejoindre!
+
+--Mais comment faire tout cela, mon ami, sans découvrir à mon père que
+nous étions d'intelligence? Comment, moi, une femme si peu libre, si peu
+habile, comment parviendrai-je à ce but, que vous-même n'atteindriez
+peut-être pas?
+
+--Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins
+pas. Vous verrez si je ne découvre pas le voleur; vous verrez si je ne
+lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier
+grâce!
+
+--Hélas! dit Rosa en éclatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je
+les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis
+longtemps?
+
+--Votre père les a; votre infâme père, le bourreau qui m'a déjà écrasé
+le premier caïeu de ma tulipe. Oh, le misérable, le misérable! il est
+complice de Jacob.
+
+--Plus bas, plus bas, au nom du Ciel!
+
+--Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'écria Cornélius au paroxysme de
+la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans
+la prison.
+
+--Mon ami, par pitié.
+
+--Je vous dis, Rosa, que je vais démolir le cachot pierre à pierre.
+
+Et l'infortuné, de ses deux mains, dont la colère décuplait les forces,
+ébranlait la porte à grand bruit, peu soucieux des éclats de sa voix qui
+s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier.
+
+Rosa, épouvantée, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse
+tempête.
+
+--Je vous dis que je tuerai l'infâme Gryphus, hurlait van Baërle; je
+vous dis que je verserai son sang, comme il a versé celui de ma tulipe
+noire.
+
+Le malheureux commençait à devenir fou.
+
+--Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui,
+je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai; oui, mais calmez-vous,
+mon Cornélius.
+
+Elle n'acheva point, un hurlement poussé devant elle interrompit sa
+phrase.
+
+--Mon père! s'écria Rosa.
+
+--Gryphus! rugit van Baërle, ah! scélérat!
+
+Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, était monté sans qu'on pût
+l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.
+
+--Ah! vous me prendrez mes clefs, dit-il d'une voix étouffée par la
+colère. Ah! cet infâme, ce monstre, ce conspirateur à pendre est votre
+Cornélius! Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'État. C'est
+bon!
+
+Rosa frappa dans ses deux mains avec désespoir.
+
+--Oh! continua Gryphus, passant de l'accent fiévreux de la colère à la
+froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah!
+monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon
+sang! Très bien! rien que cela! Et de complicité avec ma fille! Jésus!
+mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une
+caverne de voleurs! Ah! M. le gouverneur saura tout ce matin, et Son
+Altesse le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi:
+«Quiconque se rebellera dans la prison (article 6).» Nous allons vous
+donner une seconde édition du Buitenhof, monsieur le savant, et la bonne
+édition celle-là. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et
+vous, la belle, mangez des yeux votre Cornélius. Je vous avertis, mes
+agneaux, que vous n'aurez plus cette félicité de conspirer ensemble. Çà,
+qu'on descende, fille dénaturée. Et vous, monsieur le savant, au revoir;
+soyez tranquille, au revoir!
+
+Rosa, folle de terreur et de désespoir, envoya un baiser à son ami;
+puis, sans doute illuminée d'une pensée soudaine, elle se lança dans
+l'escalier en disant:--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon
+Cornélius.
+
+Son père la suivit en hurlant.
+
+Quant au pauvre tulipier, il lâcha peu à peu les grilles que retenaient
+ses doigts convulsifs: sa tête s'alourdit, ses yeux oscillèrent dans
+leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en
+murmurant:--Volée! on me l'a volée!
+
+Pendant ce temps, Boxtel sortit du château par la porte qu'avait ouverte
+Rosa elle-même. Boxtel, la tulipe noire enveloppée dans un large
+manteau, Boxtel s'était jeté dans une carriole qui l'attendait à Gorcum,
+et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de
+son départ précipité.
+
+Et maintenant que nous l'avons vu monter dans sa carriole, nous le
+suivrons, si le lecteur y consent, jusqu'au terme de son voyage.
+
+Il marchait doucement; on ne fait pas impunément courir la poste à une
+tulipe noire.
+
+Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tôt, fit fabriquer à
+Delft une boîte garnie tout autour de belle mousse fraîche, dans
+laquelle il encaissa sa tulipe; la fleur s'y trouvait si mollement
+accoudée de tous les côtés avec de l'air par en haut, que la carriole
+put prendre le galop, sans préjudice possible.
+
+Il arriva le lendemain matin à Harlem, harassé mais triomphant, changea
+sa tulipe de pot, afin de faire disparaître toute trace de vol, brisa le
+pot de faïence dont il jeta les tessons dans un canal, écrivit au
+président de la société horticole une lettre dans laquelle il lui
+annonçait qu'il venait d'arriver à Harlem avec une tulipe parfaitement
+noire, s'installa dans une bonne hôtellerie avec sa fleur intacte.
+
+Et là attendit.
+
+
+
+
+XXV
+
+Le président van Herysen
+
+
+Rosa, en quittant Cornélius, avait pris son parti.
+
+C'était de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne
+jamais le revoir.
+
+Elle avait vu le désespoir du pauvre prisonnier, double et incurable
+désespoir.
+
+En effet, d'un côté, c'était une séparation inévitable, Gryphus ayant à
+la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous.
+
+De l'autre, c'était le renversement de toutes les espérances d'ambition
+de Cornélius van Baërle, et ces espérances, il les nourrissait depuis
+sept ans.
+
+Rosa était une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines
+de force contre un malheur suprême, trouvent dans le malheur même
+l'énergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le réparer.
+
+La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre,
+pour voir si elle ne s'était pas trompée, et si la tulipe n'était point
+dans quelque coin où elle eût échappé à ses regards. Mais Rosa chercha
+vainement, la tulipe était toujours absente, la tulipe était toujours
+volée.
+
+Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui étaient nécessaires, elle
+prit ses trois cents florins d'épargne, c'est-à-dire toute sa fortune,
+fouilla sous ses dentelles où était enfoui le troisième caïeu, le cacha
+précieusement dans sa poitrine, ferma sa porte à double tour pour
+retarder de tout le temps qu'il faudrait pour l'ouvrir le moment où sa
+fuite serait connue, descendit l'escalier, sortit de la prison par la
+porte qui, une heure auparavant, avait donné passage à Boxtel, se rendit
+chez un loueur de chevaux et demanda à louer une carriole.
+
+Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'était justement celle
+que Boxtel lui avait louée depuis la veille et avec laquelle il courait
+sur la route de Delft.
+
+Nous disons sur la route de Delft, car il fallait faire un énorme détour
+pour aller de Loewestein à Harlem; à vol d'oiseau la distance n'eût pas
+été de moitié.
+
+Mais il n'y a que les oiseaux qui puissent voyager à vol d'oiseau en
+Hollande, le pays le plus coupé de fleuves, de ruisseaux, de rivières,
+de canaux et de lacs qu'il y ait au monde.
+
+Force fut donc à Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confié
+facilement: le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du
+concierge de la forteresse.
+
+Rosa avait un espoir, c'était de rejoindre son messager, bon et brave
+garçon qu'elle emmènerait avec elle et qui lui servirait à la fois de
+guide et de soutien.
+
+En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aperçut allongeant
+le pas sur l'un des bas-côtés d'une charmante route qui côtoyait la
+rivière.
+
+Elle mit son cheval au trot et le rejoignit.
+
+Le brave garçon ignorait l'importance de son message, et cependant
+allait aussi bon train que s'il l'eût connue. En moins d'une heure il
+avait déjà fait une lieue et demie.
+
+Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle
+avait de lui. Le batelier se mit à sa disposition, promettant d'aller
+aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permît d'appuyer la main
+soit sur la croupe de l'animal, soit sur son garrot.
+
+La jeune fille lui permit d'appuyer la main partout où il voudrait,
+pourvu qu'il ne la retardât point.
+
+Les deux voyageurs étaient déjà partis depuis cinq heures et avaient
+déjà fait plus de huit lieues, que le père Gryphus ne se doutait point
+encore que la jeune fille eût quitté la forteresse.
+
+Le geôlier d'ailleurs, fort méchant homme au fond, jouissait du plaisir
+d'avoir inspiré à sa fille une profonde terreur.
+
+Mais tandis qu'il se félicitait d'avoir à conter une si belle histoire
+au compagnon Jacob, Jacob était aussi sur la route de Delft.
+
+Seulement, grâce à sa carriole, il avait déjà quatre lieues d'avance sur
+Rosa et sur le batelier.
+
+Tandis qu'il se figurait Rosa tremblant ou boudant dans sa chambre, Rosa
+gagnait du terrain.
+
+Personne, excepté le prisonnier, n'était donc où Gryphus croyait que
+chacun était.
+
+Rosa paraissait si peu chez son père depuis qu'elle soignait sa tulipe,
+que ce ne fut qu'à l'heure du dîner, c'est-à-dire à midi, que Gryphus
+s'aperçut qu'au compte de son appétit, sa fille boudait depuis trop
+longtemps.
+
+Il la fit appeler par un de ses porte-clefs; puis comme celui-ci
+descendit en annonçant qu'il l'avait cherchée et appelée en vain, il
+résolut de la chercher et de l'appeler lui-même.
+
+Il commença par aller droit à sa chambre; mais il eut beau frapper, Rosa
+ne répondit point.
+
+On fit venir le serrurier de la forteresse; le serrurier ouvrit la
+porte, mais Gryphus ne trouva pas plus Rosa que Rosa n'avait trouvé la
+tulipe.
+
+Rosa, en ce moment, venait d'entrer à Rotterdam.
+
+Ce qui fait que Gryphus ne la trouva pas plus à la cuisine que dans sa
+chambre, pas plus au jardin que dans la cuisine.
+
+Qu'on juge de la colère du geôlier, lorsqu'ayant battu les environs, il
+apprit que sa fille avait loué un cheval, et, comme Bradamante ou
+Clorinde, était partie en véritable chercheuse d'aventures, sans dire où
+elle allait.
+
+Gryphus remonta furieux chez van Baërle, l'injuria, le menaça, secoua
+tout son pauvre mobilier, lui promit le cachot, lui promit le cul de
+basse-fosse, lui promit la faim et les verges.
+
+Cornélius, sans même écouter ce que disait le geôlier, se laissa
+maltraiter, injurier, menacer, demeurant morne, immobile, anéanti,
+insensible à toute émotion, mort à toute crainte.
+
+Après avoir cherché Rosa de tous les côtés, Gryphus chercha Jacob, et
+comme il ne le trouva pas plus qu'il n'avait retrouvé sa fille, il
+soupçonna dès ce moment Jacob de l'avoir enlevée.
+
+Cependant, la jeune fille, après avoir fait une halte de deux heures à
+Rotterdam, s'était remise en route. Le soir même elle couchait à Delft,
+et le lendemain elle arrivait à Harlem, quatre heures après que Boxtel y
+était arrivé lui-même.
+
+Rosa se fit conduire tout d'abord chez le président de la société
+horticole, maître van Herysen.
+
+Elle trouva le digne citoyen dans une situation que nous ne saurions
+omettre de dépeindre, sans manquer à tous nos devoirs de peintre et
+d'historien.
+
+Le président rédigeait un rapport au comité de la société.
+
+Ce rapport était sur grand papier et de la plus belle écriture du
+président.
+
+Rosa se fit annoncer sous son simple nom de Rosa Gryphus; mais ce nom,
+si sonore qu'il fût, était inconnu du président, car Rosa fut refusée.
+Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et
+des écluses.
+
+Mais Rosa ne se rebuta point, elle s'était imposé une mission et s'était
+juré à elle-même de ne se laisser abattre ni par les rebuffades, ni par
+les brutalités, ni par les injures.
+
+--Annoncez à M. le président, dit-elle, que je viens lui parler pour la
+tulipe noire.
+
+Ces mots, non moins magiques que le fameux: _Sésame, ouvre-toi_, des
+_Mille et une Nuits_, lui servirent de _passe-porte_. Grâce à ces mots,
+elle pénétra jusque dans le bureau du président van Herysen, qu'elle
+trouva galamment en chemin pour venir à sa rencontre.
+
+C'était un bon petit homme au corps grêle, représentant assez exactement
+la tige d'une fleur dont la tête formait le calice, deux bras vagues et
+pendants simulaient la double feuille oblongue de la tulipe, un certain
+balancement qui lui était habituel complétait sa ressemblance avec cette
+fleur lorsqu'elle s'incline sous le souffle du vent.
+
+Nous avons dit qu'il s'appelait M. van Herysen.
+
+--Mademoiselle, s'écria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la
+tulipe noire?
+
+Pour M. le président de la société horticole, la _tulipa nigra_ était
+une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualité de reine
+des tulipes, envoyer des ambassadeurs.
+
+--Oui, monsieur, répondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
+d'elle.
+
+--Elle se porte bien? fit van Herysen avec un sourire de tendre
+vénération.
+
+--Hélas! monsieur, je ne sais, dit Rosa.
+
+--Comment! lui serait-il donc arrivé quelque malheur?
+
+--Un bien grand, oui, monsieur, non pas à elle, mais à moi.
+
+--Lequel?
+
+--On me l'a volée.
+
+--On vous a volé la tulipe noire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Savez-vous qui?
+
+--Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.
+
+--Mais la chose sera facile à vérifier.
+
+--Comment cela?
+
+--Depuis qu'on vous l'a volée, le voleur ne saurait être loin.
+
+--Pourquoi ne peut-il être loin?
+
+--Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.
+
+--Vous avez vu la tulipe noire? s'écria Rosa en se précipitant vers M.
+van Herysen.
+
+--Comme je vous vois, mademoiselle.
+
+--Mais où cela?
+
+--Chez votre maître, apparemment.
+
+--Chez mon maître?
+
+--Oui. N'êtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?
+
+--Moi?
+
+--Sans doute, vous.
+
+--Mais pour qui donc me prenez-vous, monsieur?
+
+--Mais pour qui me prenez-vous, vous-même?
+
+--Monsieur, je vous prends, je l'espère, pour ce que vous êtes,
+c'est-à-dire pour l'honorable M. van Herysen, bourgmestre de Harlem et
+président de la société horticole.
+
+--Et vous venez me dire?
+
+--Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a volé ma tulipe.
+
+--Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez
+mal mon enfant; ce n'est pas à vous, mais à M. Boxtel qu'on a volé la
+tulipe.
+
+--Je vous répète, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
+Boxtel et que voilà la première fois que j'entends prononcer ce nom.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une
+tulipe noire?
+
+--Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa toute frissonnante.
+
+--Il y a celle de M. Boxtel, oui.
+
+--Comment est-elle?
+
+--Noire, pardieu!
+
+--Sans tache?
+
+--Sans une seule tache, sans le moindre point.
+
+--Et vous avez cette tulipe? Elle est déposée ici?
+
+--Non, mais elle y sera déposée, car je dois en faire l'exhibition au
+comité avant que le prix ne soit décerné.
+
+--Monsieur, s'écria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
+propriétaire de la tulipe noire...
+
+--Et qui l'est en effet.
+
+--Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?
+
+--Oui.
+
+--Chauve?
+
+--Oui.
+
+--Ayant l'œil hagard?
+
+--Je crois que oui.
+
+--Inquiet, voûté, jambes torses?
+
+--En vérité, vous faites le portrait, trait pour trait de M. Boxtel.
+
+--Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de faïence bleue et blanche à
+fleurs jaunâtres qui représente une corbeille sur trois faces du pot?
+
+--Ah! quant à cela, j'en suis moins sûr, j'ai plus regardé la fleur que
+le pot.
+
+--Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a été volée; monsieur,
+c'est mon bien; monsieur, je viens le réclamer ici devant vous, à vous.
+
+--Oh! oh! fit M. van Herysen en regardant Rosa. Quoi! vous venez
+réclamer ici la tulipe de M. Boxtel? Tudieu, vous êtes une hardie
+commère.
+
+--Monsieur, dit Rosa un peu troublée de cette apostrophe, je ne dis pas
+que je viens réclamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens
+réclamer la mienne.
+
+--La vôtre?
+
+--Oui: celle que j'ai plantée, élevée moi-même.
+
+--Eh bien, allez trouver M. Boxtel à l'hôtellerie du Cygne blanc, vous
+vous arrangerez avec lui; quant à moi, comme le procès me paraît aussi
+difficile à juger que celui qui fût porté devant le feu roi Salomon, et
+que je n'ai pas la prétention d'avoir sa sagesse, je me contenterai de
+faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
+d'ordonnancer les cent mille florins à son inventeur. Adieu, mon enfant.
+
+--Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.
+
+--Seulement, mon enfant, continua van Herysen, comme vous êtes jolie,
+comme vous êtes jeune, comme vous n'êtes pas encore pervertie, recevez
+mon conseil. Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal
+et une prison à Harlem; de plus, nous sommes extrêmement chatouilleux
+sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez. M. Isaac Boxtel,
+hôtel du Cygne blanc.
+
+Et M. van Herysen, reprenant sa belle plume, continua son rapport
+interrompu.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Un membre de la société horticole
+
+
+Rosa éperdue, presque folle de joie et de crainte à l'idée que la tulipe
+noire était retrouvée, prit le chemin de l'hôtellerie du Cygne blanc,
+suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de
+dévorer à lui seul dix Boxtels.
+
+Pendant la route, le batelier avait été mis au courant; il ne reculait
+pas devant la lutte, au cas où une lutte s'engagerait; seulement, ce cas
+échéant, il avait ordre de ménager la tulipe.
+
+Mais arrivée dans le Groote Markt, Rosa s'arrêta tout à coup; une pensée
+subite venait de la saisir, semblable à cette Minerve d'Homère, qui
+saisit Achille par les cheveux, au moment où la colère va l'emporter.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute énorme, j'ai perdu
+peut-être et Cornélius, et la tulipe et moi!... J'ai donné l'éveil, j'ai
+donné des soupçons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se
+liguer contre moi, et alors je suis perdue... Oh! moi perdue, ce ne
+serait rien, mais Cornélius, mais la tulipe!
+
+Elle se recueillit un moment.
+
+--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel
+n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a
+découvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a été volée par un autre
+que celui que je soupçonne, ou a déjà passé dans d'autres mains, si je
+ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que
+la tulipe est à moi? D'un autre côté, si je reconnais ce Boxtel pour le
+faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons
+ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit
+du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-être
+en ce moment.
+
+Cette prière faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle
+demandait au ciel.
+
+Cependant un grand bruit bourdonnait à l'extrémité du Groote Markt. Les
+gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, était insensible à
+tout ce mouvement de la population.
+
+--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le président.
+
+--Retournons, dit le batelier.
+
+Ils prirent la petite rue de la Paille qui les mena droit au logis de M.
+van Herysen, lequel, de sa plus belle écriture et avec sa meilleure
+plume, continuait à travailler à son rapport. Partout, sur son passage,
+Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille
+florins; la nouvelle courait déjà la ville. Rosa n'eut pas peu de peine
+à pénétrer de nouveau chez M. van Herysen, qui cependant se sentit ému,
+comme la première fois, au mot magique de la tulipe noire. Mais quand il
+reconnut Rosa, dont il avait dans son esprit, fait une folle, ou pis que
+cela, la colère le prit et il voulut la renvoyer.
+
+Mais Rosa joignit les mains, et avec cet accent d'honnête vérité qui
+pénètre les cœurs:
+
+--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas: écoutez, au
+contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouvez me faire
+rendre justice, du moins vous n'aurez pas à vous reprocher un jour, en
+face de Dieu, d'avoir été complice d'une mauvaise action.
+
+Van Herysen trépignait d'impatience; c'était la seconde fois que Rosa le
+dérangeait au milieu d'une rédaction à laquelle il mettait son double
+amour-propre de bourgmestre et de président de la société horticole.
+
+--Mais mon rapport! s'écria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!
+
+--Monsieur, continua Rosa avec la fermeté de l'innocence et de la
+vérité, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposera, si vous ne
+m'écoutez, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en
+supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce M.
+Boxtel, que je soutiens, moi, être M. Jacob, et je jure Dieu de lui
+laisser la propriété de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et
+son propriétaire.
+
+--Pardieu! la belle avance, dit van Herysen.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?
+
+--Mais enfin, dit Rosa désespérée, vous êtes honnête homme, monsieur. Eh
+bien, si non seulement vous alliez donner le prix à un homme pour une
+œuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une œuvre volée.
+
+Peut-être l'accent de Rosa avait-il amené une certaine conviction dans
+le cœur de van Herysen et allait-il répondre plus doucement à la pauvre
+fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait
+purement et simplement être une augmentation du bruit que Rosa avait
+déjà entendu, mais sans y attacher d'importance, au Groote Markt, et qui
+n'avait pas eu le pouvoir de la réveiller de sa fervente prière.
+
+Des acclamations bruyantes ébranlèrent la maison.
+
+M. van Herysen prêta l'oreille à ces acclamations, qui pour Rosa
+n'avaient point été un bruit d'abord, et maintenant n'étaient qu'un
+bruit ordinaire.
+
+--Qu'est-ce que cela? s'écria le bourgmestre, qu'est-ce cela? Serait-il
+possible et ai-je bien entendu?
+
+Et il se précipita vers son antichambre, sans plus se préoccuper de Rosa
+qu'il laissa dans son cabinet.
+
+À peine arrivé dans son antichambre, M. van Herysen poussa un grand cri
+en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule.
+
+Accompagné, ou plutôt suivi de la multitude, un jeune homme vêtu
+simplement d'un habit de petit velours violet brodé d'argent montait
+avec une noble lenteur les degrés de pierre, éclatants de blancheur et
+de propreté.
+
+Derrière lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la
+cavalerie.
+
+Van Herysen, se faisant faire place au milieu des domestiques effarés,
+vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant, qui
+causait toute cette rumeur.
+
+--Monseigneur, s'écria-t-il, monseigneur, Votre Altesse chez moi!
+honneur éclatant à jamais pour mon humble maison.
+
+--Cher M. van Herysen, dit Guillaume d'Orange avec une sérénité qui,
+chez lui, remplaçait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime
+l'eau, la bière et les fleurs, quelquefois même ce fromage dont les
+Français estiment le goût; parmi les fleurs, celles que je préfère sont
+naturellement les tulipes. J'ai ouï dire à Leyde que la ville de Harlem
+possédait enfin la tulipe noire, et, après m'être assuré que la chose
+était vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au
+président de la société d'horticulture.
+
+--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Herysen ravi, quelle gloire pour
+la société si ses travaux agréent à Votre Altesse.
+
+--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait déjà
+d'avoir trop parlé.
+
+--Hélas, non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.
+
+--Et où est-elle?
+
+--Chez son propriétaire.
+
+--Quel est ce propriétaire?
+
+--Un brave tulipier de Dordrecht.
+
+--De Dordrecht?
+
+--Oui.
+
+--Et il s'appelle?...
+
+--Boxtel.
+
+--Il loge?
+
+--Au Cygne blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse
+veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que
+monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe à monseigneur.
+
+--C'est bien, mandez-le.
+
+--Oui, Votre Altesse. Seulement...
+
+--Quoi?
+
+--Oh! rien d'important, monseigneur.
+
+--Tout est important dans ce monde, M. van Herysen.
+
+--Eh bien, monseigneur, une difficulté s'élevait.
+
+--Laquelle?
+
+--Cette tulipe est déjà revendiquée par des usurpateurs. Il est vrai
+qu'elle vaut cent mille florins.
+
+--En vérité!
+
+--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.
+
+--C'est un crime cela, M. van Herysen.
+
+--Oui, Votre Altesse.
+
+--Et, avez-vous les preuves de ce crime?
+
+--Non, monseigneur, la coupable...
+
+--La coupable, monsieur?...
+
+--Je veux dire, celle qui réclame la tulipe, monseigneur, est là, dans
+la chambre à côté.
+
+--Là! Qu'en pensez-vous, M. van Herysen?
+
+--Je pense, monseigneur, que l'appât des cent mille florins l'aura
+tentée.
+
+--Et elle réclame la tulipe?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et que dit-elle, de son côté, comme preuve?
+
+--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entrée.
+
+--Écoutons-la, M. van Herysen, écoutons-la; je suis le premier magistrat
+du pays, j'entendrai la cause et ferai justice.
+
+--Voilà mon roi Salomon trouvé, dit van Herysen en s'inclinant et en
+montrant le chemin au prince.
+
+Celui-ci allait prendre le pas sur son interlocuteur, quand s'arrêtant
+soudain:
+
+--Passez devant, dit-il, et appelez-moi monsieur.
+
+Ils entrèrent dans le cabinet.
+
+Rosa était toujours à la même place, appuyée à la fenêtre et regardant
+par les vitres dans le jardin.
+
+--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et
+les jupes rouges de Rosa.
+
+Celle-ci se retourna au bruit, mais à peine vit-elle le prince, qui
+s'asseyait à l'angle le plus obscur de l'appartement.
+
+Toute son attention, on le comprend, était pour cet important personnage
+que l'on appelait van Herysen, et non pour cet humble étranger qui
+suivait le maître de la maison, et qui probablement ne s'appelait pas
+Monsieur.
+
+L'humble étranger prit un livre dans la bibliothèque et fit signe à van
+Herysen de commencer l'interrogatoire.
+
+Van Herysen, toujours à l'invitation du jeune homme à l'habit violet,
+s'assit à son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui
+était accordée:
+
+--Ma fille, dit-il, vous me promettez la vérité, toute la vérité sur
+cette tulipe?
+
+--Je vous la promets.
+
+--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de
+la société horticole.
+
+--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous ai point dit
+déjà?
+
+--Eh bien alors?
+
+--Alors, j'en reviendrai à la prière que je vous ai adressée.
+
+--Laquelle?
+
+--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas
+pour la mienne, je le dirai franchement; mais si je la reconnais, je la
+réclamerai, dussé-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-même,
+mes preuves à la main!
+
+--Vous avez donc des preuves, la belle enfant?
+
+--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.
+
+Van Herysen échangea un regard avec le prince, qui, depuis les premiers
+mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce
+n'était point la première fois que cette voix douce frappât ses
+oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Herysen
+continua l'interrogatoire.
+
+--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous êtes la
+propriétaire de la tulipe noire?
+
+--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plantée
+et cultivée dans ma propre chambre.
+
+--Dans votre chambre, et où était votre chambre?
+
+--À Loewestein.
+
+--Vous êtes à Loewestein?
+
+--Je suis la fille du geôlier de la forteresse.
+
+Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:--Ah! c'est cela, je
+me rappelle maintenant.
+
+Et tout en faisant semblant de lire, il regarda Rosa avec plus
+d'attention encore qu'auparavant.
+
+--Et vous aimez les fleurs? continua van Herysen.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Alors, vous êtes une savante fleuriste?
+
+Rosa hésita un instant, puis avec un accent tiré du plus profond de son
+cœur:
+
+--Messieurs, je parle à des gens d'honneur? dit-elle.
+
+L'accent était si vrai, que van Herysen et le prince répondirent tous
+deux en même temps par un mouvement de tête affirmatif.
+
+--Eh bien, non, ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!
+moi je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la
+Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni écrire. Non!
+la tulipe n'a pas été trouvée par moi-même.
+
+--Et par qui a-t-elle été trouvée?
+
+--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.
+
+--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.
+
+Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit à son tour.
+
+--Par un prisonnier d'État alors, continua le prince, car à Loewestein,
+il n'y a que des prisonniers d'État?
+
+Et il se remit à lire, ou du moins fit semblant de se remettre à lire.
+
+--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'État.
+
+Van Herysen pâlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil
+témoin.
+
+--Continuez, dit froidement Guillaume au président de la société
+horticole.
+
+--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant à celui qu'elle croyait son
+véritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravement.
+
+--En effet, dit van Herysen, les prisonniers d'État doivent être au
+secret à Loewestein.
+
+--Hélas! monsieur.
+
+--Et, d'après ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profité
+de votre position comme fille du geôlier et que vous auriez communiqué
+avec lui pour cultiver des fleurs?
+
+--Oui, monsieur, murmura Rosa éperdue; oui, je suis forcée de l'avouer,
+je le voyais tous les jours.
+
+--Malheureuse! s'écria M. van Herysen.
+
+Le prince leva la tête en observant l'effroi de Rosa et la pâleur du
+président.
+
+--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentuée, cela ne regarde
+pas les membres de la société horticole; ils ont à juger de la tulipe
+noire et ne connaissent pas les délits politiques. Continuez, jeune
+fille, continuez.
+
+Van Herysen, par un éloquent regard, remercia au nom des tulipes le
+nouveau membre de la société horticole.
+
+Rosa, rassurée par cette espèce d'encouragement que lui avait donné
+l'inconnu, raconta tout ce qui s'était passé depuis trois mois, tout ce
+qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des
+duretés de Gryphus, de la destruction du premier caïeu, de la douleur du
+prisonnier, des précautions prises pour que le second caïeu arrivât
+bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur
+séparation; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait
+plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait éprouvée à leur
+réunion, enfin de leur désespoir à tous deux lorsqu'ils avaient su que
+la tulipe qui venait de fleurir leur avait été volée une heure après sa
+floraison.
+
+Tout cela était dit avec un accent de vérité qui laissait le prince
+impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son
+effet sur M. van Herysen.
+
+--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce
+prisonnier.
+
+Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfonça dans
+l'ombre, comme s'il eût voulu fuir ce regard.
+
+--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.
+
+--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le geôlier Gryphus et sa fille
+sont à Loewestein.
+
+--C'est vrai, monsieur.
+
+--Et à moins que vous n'ayez sollicité le changement de votre père pour
+suivre quelque prisonnier qui aurait été transporté de la Haye à
+Loewestein...
+
+--Monsieur! fit Rosa en rougissant.
+
+--Achevez, dit Guillaume.
+
+--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier à la Haye.
+
+--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
+
+En ce moment l'officier qui avait été envoyé près de Boxtel rentra et
+annonça au prince que celui qu'il était allé quérir le suivait avec sa
+tulipe.
+
+
+
+
+XXVII
+
+Le troisième caïeu
+
+
+L'annonce du retour de Boxtel était à peine faite, que Boxtel entra en
+personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant
+dans une caisse le précieux fardeau, qui fut déposé sur une table.
+
+Le prince, prévenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se
+tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur où
+lui-même avait placé son fauteuil.
+
+Rosa, palpitante, pâle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitât à
+aller voir à son tour.
+
+Elle entendit la voix de Boxtel.
+
+--C'est lui! s'écria-t-elle.
+
+Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte
+entr'ouverte.
+
+--C'est ma tulipe, s'écria Rosa, c'est elle, je la reconnais. Ô mon
+pauvre Cornélius.
+
+Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu'à la porte, où
+il demeura un instant dans la lumière.
+
+Les yeux de Rosa s'arrêtèrent sur lui. Plus que jamais elle était
+certaine que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cet
+étranger.
+
+--M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
+
+Boxtel accourut avec empressement et se trouva face à face avec
+Guillaume d'Orange.
+
+--Son Altesse! s'écria-t-il en reculant.
+
+--Son Altesse! répéta Rosa tout étourdie.
+
+À cette exclamation partie à sa gauche, Boxtel se retourna et aperçut
+Rosa.
+
+À cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une
+pile de Volta.
+
+--Ah! murmura le prince se parlant à lui-même, il est troublé.
+
+Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-même, s'était déjà remis.
+
+--M. Boxtel, dit Guillaume, il paraît que vous avez trouvé le secret de
+la tulipe noire?
+
+--Oui, monseigneur, répondit Boxtel d'une voix où perçait un peu de
+trouble.
+
+Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'émotion que le tulipier
+avait éprouvée en reconnaissant Guillaume.
+
+--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prétend l'avoir
+trouvé aussi.
+
+Boxtel sourit de dédain et haussa les épaules.
+
+Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intérêt de curiosité
+remarquable.
+
+--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
+
+--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'à Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel
+se faisait appeler M. Jacob.
+
+--Que dites-vous à cela, M. Boxtel?
+
+--Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.
+
+--Vous niez avoir jamais été à Loewestein?
+
+Boxtel hésita; l'œil fixe et impérieusement scrutateur, le prince
+l'empêchait de mentir.
+
+--Je ne puis nier avoir été à Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir
+volé la tulipe.
+
+--Vous me l'avez volée et dans ma chambre! s'écria Rosa indignée.
+
+--Je le nie.
+
+--Écoutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour où je
+préparai la plate-bande où je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie
+dans le jardin où j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-là
+vous être précipité, après ma sortie, sur l'endroit où vous espériez
+trouver le caïeu? Niez-vous avoir fouillé la terre avec vos mains, mais
+inutilement, Dieu merci! car ce n'était qu'une ruse pour reconnaître vos
+intentions? Dites, niez-vous tout cela?
+
+Boxtel ne jugea point à propos de répondre à ces diverses
+interrogations. Mais laissant la polémique entamée avec Rosa et se
+retournant vers le prince:
+
+--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes à
+Dordrecht; j'ai même acquis dans cet art une certaine réputation: une de
+mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai dédiée au roi
+de Portugal. Maintenant voici la vérité. Cette jeune fille savait que
+j'avais trouvé la tulipe noire, et de concert avec un certain amant
+qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a formé le
+projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que
+je gagnerai, j'espère, grâce à votre justice.
+
+--Oh! s'écria Rosa outrée de colère.
+
+--Silence, dit le prince.
+
+Puis se tournant vers Boxtel:
+
+--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites être l'amant de
+cette jeune fille?
+
+Rosa faillit s'évanouir, car le prisonnier était recommandé par le
+prince comme un grand coupable.
+
+Rien ne pouvait être plus agréable à Boxtel que cette question.
+
+--Quel est ce prisonnier? répéta-t-il.
+
+--Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera à
+Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probité. Ce prisonnier
+est un criminel d'État, condamné une fois à mort.
+
+--Et qui s'appelle...?
+
+Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.
+
+--Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre
+filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.
+
+Le prince tressaillit. Son œil calme jeta une flamme, et le froid de la
+mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.
+
+Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son
+visage.
+
+Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir
+magnétique.
+
+--C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à
+Leyde le changement de votre père?
+
+Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Poursuivez, dit le prince à Boxtel.
+
+--Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout.
+Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire
+rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce
+que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux
+Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en
+mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai
+confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier
+cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son
+amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il
+tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma
+perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de
+chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le
+bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un
+messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture
+qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas
+démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a
+gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes
+qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous
+voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infâme! gémit Rosa en larmes, en se jetant
+aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en
+pitié son horrible angoisse.
+
+--Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour
+vous avoir ainsi conseillée; car vous êtes si jeune et vous avez l'air
+si honnête, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.
+
+--Monseigneur! monseigneur! s'écria Rosa, Cornélius n'est pas coupable.
+
+Guillaume fit un mouvement.
+
+--Pas coupable de vous avoir conseillée. C'est cela que vous voulez
+dire, n'est-ce pas?
+
+--Je veux dire, monseigneur, que Cornélius n'est pas plus coupable du
+second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.
+
+--Du premier? Et savez-vous quel a été ce premier crime? Savez-vous de
+quoi il a été accusé et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille
+de Witt, caché la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de
+Louvois.
+
+--Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il fût détenteur de cette
+correspondance; il l'ignorait entièrement. Eh! mon Dieu! il me l'eût
+dit. Est-ce que ce cœur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'eût
+caché? Non, non, monseigneur, je le répète, dussé-je encourir votre
+colère, Cornélius n'est pas plus coupable du premier crime que du
+second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon
+Cornélius, monseigneur!
+
+--Un de Witt! s'écria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaît que trop,
+puisqu'il lui a déjà fait une fois grâce de la vie.
+
+--Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'État, je l'ai déjà dit, ne
+sont point du ressort de la société horticole de Harlem.
+
+Puis, fronçant le sourcil:
+
+--Quant à la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice
+sera faite.
+
+Boxtel salua, le cœur plein de joie, et reçut les félicitations du
+président.
+
+--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli
+commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable
+paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir
+même... mais il ne doit pas voler.
+
+--Voler! s'écria Rosa, voler! lui, Cornélius, oh! monseigneur, prenez
+garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le
+tueraient plus sûrement que n'eût fait l'épée du bourreau sur le
+Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme
+qui l'a commis.
+
+--Prouvez-le, dit froidement Boxtel.
+
+--Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne
+avec énergie.
+
+Puis se retournant vers Boxtel:
+
+--La tulipe était à vous?
+
+--Oui.
+
+--Combien avait-elle de caïeux?
+
+Boxtel hésita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait
+pas cette question si les deux caïeux connus existaient seuls.
+
+--Trois, dit-il.
+
+--Que sont devenus ces caïeux? demanda Rosa.
+
+--Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avorté, l'autre a donné la tulipe
+noire...
+
+--Et le troisième?
+
+--Le troisième?
+
+--Le troisième, où est-il?
+
+--Le troisième est chez moi, dit Boxtel tout troublé.
+
+--Chez vous? Où cela? À Loewestein ou à Dordrecht?
+
+--À Dordrecht, dit Boxtel.
+
+--Vous mentez! s'écria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant
+vers le prince, la véritable histoire de ces trois caïeux, je vais vous
+la dire, moi. Le premier a été écrasé par mon père dans la chambre du
+prisonnier, et cet homme le sait bien, car il espérait s'en emparer, et
+quand il vit cet espoir déçu, il faillit se brouiller avec mon père qui
+le lui enlevait. Le second, soigné par moi, a donné la tulipe noire, et
+le troisième, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le
+troisième le voici dans le même papier qui l'enveloppait avec les deux
+autres quand, au moment de monter sur l'échafaud, Cornélius van Baërle
+me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.
+
+Et Rosa, démaillotant le caïeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au
+prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
+
+--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir volé
+comme la tulipe? balbutia Boxtel effrayé de l'attention avec laquelle le
+prince examinait le caïeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait
+quelques lignes tracées sur le papier resté entre ses mains.
+
+Tout à coup les yeux de la jeune fille s'enflammèrent, elle relut
+haletante ce papier mystérieux, et poussant un cri en tendant le papier
+au prince:
+
+--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume
+passa le troisième caïeu au président, prit le papier et lut. À peine
+Guillaume eut-il jeté les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main
+trembla comme si elle était prête à laisser échapper le papier; ses yeux
+prirent une effrayante expression de douleur et de pitié. Cette feuille,
+que venait de lui remettre Rosa, était la page de la Bible que Corneille
+de Witt avait envoyée à Dordrecht, par Craeke, le messager de son frère
+Jean, pour prier Cornélius de brûler la correspondance du grand
+pensionnaire avec Louvois. Cette prière, on se le rappelle, était conçue
+en ces termes:
+
+ «Cher filleul,
+
+ «Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
+ l'ouvrir, afin qu'il demeure inconnu à toi-même: les secrets du genre de
+ celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle-le, et tu auras sauvé
+ Jean et Corneille.
+
+ «Adieu, et aime-moi.
+
+ «CORNEILLE DE WITT.
+
+ «20 août 1672.»
+
+Cette feuille était à la fois la preuve de l'innocence de van Baërle et
+son titre de propriété aux caïeux de la tulipe.
+
+Rosa et le stathouder échangèrent un seul regard.
+
+Celui de Rosa voulait dire: «Vous voyez bien!»
+
+Celui du stathouder signifiait: «Silence et attends!»
+
+Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son
+front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard
+plonger avec sa pensée dans cet abîme sans fond et sans ressource qu'on
+appelle le repentir et la honte du passé.
+
+Bientôt relevant la tête avec effort:
+
+--Allez, M. Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.
+
+Puis au président:
+
+--Vous, mon cher M. van Herysen, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune
+fille et la tulipe. Adieu.
+
+Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courbé sous l'immense bruit
+des acclamations populaires.
+
+Boxtel s'en retourna au Cygne blanc, assez tourmenté. Ce papier, que
+Guillaume avait reçu des mains de Rosa, qu'il avait lu, plié et mis dans
+sa poche avec tant de soin, ce papier l'inquiétait.
+
+Rosa s'approcha de la tulipe, en baisant religieusement la feuille, et
+se confia tout entière à Dieu en murmurant:
+
+--Mon Dieu! saviez-vous vous-même dans quel but mon bon Cornélius
+m'apprenait à lire?
+
+Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui récompense les
+hommes selon leurs mérites.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+La chanson des fleurs
+
+
+Pendant que s'accomplissaient les événements que nous venons de
+raconter, le malheureux van Baërle, oublié dans la chambre de la
+forteresse de Loewestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu'un
+prisonnier peut souffrir quand son geôlier a pris le parti bien arrêté
+de se transformer en bourreau.
+
+Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob,
+Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait était l'œuvre du démon,
+et que le docteur Cornélius van Baërle était l'envoyé de ce démon sur la
+terre.
+
+Il en résulta qu'un beau matin--c'était le troisième jour depuis la
+disparition de Jacob et de Rosa--, il en résulta qu'un beau matin, il
+monta à la chambre de Cornélius plus furieux encore que de coutume.
+
+Celui-ci, les deux coudes appuyés sur la fenêtre, la tête appuyée sur
+ses deux mains, les regards perdus dans l'horizon brumeux que les
+moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l'air pour
+refouler ses larmes et empêcher sa philosophie de s'évaporer.
+
+Les pigeons y étaient toujours, mais l'espoir n'y était plus; mais
+l'avenir manquait.
+
+Hélas! Rosa surveillée ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement
+écrire, et si elle écrivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses
+lettres?
+
+Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de
+malignité dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se
+ralentît un moment, et puis, outre la réclusion, outre l'absence,
+n'avait-elle pas à souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce
+sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas à la façon des pères du
+théâtre grec? Quand le genièvre lui montait au cerveau, ne donnait-il
+pas à son bras, trop bien raccommodé par Cornélius, la vigueur de deux
+bras et d'un bâton?
+
+Cette idée, que Rosa était peut-être maltraitée, exaspérait Cornélius.
+
+Il sentait alors son inutilité, son impuissance, son néant. Il se
+demandait si Dieu était bien juste d'envoyer tant de maux à deux
+créatures innocentes. Et certainement dans ces moments-là il doutait. Le
+malheur ne rend pas crédule.
+
+Van Baërle avait bien formé le projet d'écrire à Rosa. Mais où était
+Rosa?
+
+Il avait bien eu l'idée d'écrire à la Haye pour prévenir de ce que
+Gryphus voulait sans doute amasser, par une dénonciation, de nouveaux
+orages sur sa tête.
+
+Mais avec quoi écrire? Gryphus lui avait enlevé crayon et papier.
+D'ailleurs, eût-il l'un et l'autre, ce ne serait certainement pas
+Gryphus qui se chargerait de sa lettre.
+
+Alors Cornélius passait et repassait dans sa tête toutes ces pauvres
+ruses employées par les prisonniers.
+
+Il avait bien songé à une évasion, chose à laquelle il ne songeait pas
+quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus
+une évasion lui paraissait impossible. Il était de ces natures choisies
+qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes
+occasions de la vie, faute d'avoir pris la route du vulgaire, ce grand
+chemin des gens médiocres, et qui les mène à tout.
+
+--Comment serait-il possible, se disait Cornélius, que je pusse m'enfuir
+de Loewestein, d'où s'enfuit jadis M. de Grotius? Depuis cette évasion,
+n'a-t-on pas tout prévu? Les fenêtres ne sont-elles pas gardées? Les
+portes ne sont-elles pas doubles ou triples? Les postes ne sont-ils pas
+dix fois plus vigilants?
+
+«Puis outre les fenêtres gardées, les portes doubles, les postes plus
+vigilants que jamais, n'ai-je pas un Argus infaillible, un Argus
+d'autant plus dangereux qu'il a les yeux de la haine, Gryphus?
+
+«Enfin n'est-il pas une circonstance qui me paralyse? L'absence de Rosa.
+Quand j'userais dix ans de ma vie à fabriquer une lime pour scier mes
+barreaux, à tresser des cordes pour descendre par la fenêtre, ou me
+coller des ailes aux épaules pour m'envoler comme Dédale... Mais je suis
+dans une période de mauvaise chance! La lime s'émoussera, la corde se
+rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera
+boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le musée de la Haye,
+entre le pourpoint taché de sang de Guillaume le Taciturne et la femme
+marine recueillie à Stavoren, et mon entreprise n'aura eu pour résultat
+que de me procurer l'honneur de faire partie des curiosités de la
+Hollande.
+
+«Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque
+noirceur. Je perds la patience depuis que j'ai perdu la joie et la
+société de Rosa, et surtout depuis que j'ai perdu mes tulipes. Il n'y a
+pas à en douter, un jour ou l'autre Gryphus m'attaquera d'une façon
+sensible à mon amour-propre, à mon amour ou à ma sûreté personnelle. Je
+me sens, depuis ma réclusion, une vigueur étrange, hargneuse,
+insupportable. J'ai des prurits de lutte, des appétits de bataille, des
+soifs incompréhensibles de horions. Je sauterai à la gorge de mon vieux
+scélérat, et je l'étranglerai!»
+
+Cornélius, à ces derniers mots, s'arrêta un instant, la bouche
+contractée, l'œil fixe.
+
+Il retournait avidement dans son esprit une pensée qui lui souriait.
+
+--Eh mais! continua Cornélius, une fois Gryphus étranglé, pourquoi ne
+pas lui prendre les clefs? Pourquoi ne pas descendre l'escalier comme si
+je venais de commettre l'action la plus vertueuse? Pourquoi ne pas lui
+expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fenêtre dans le Wahal? Je
+sais certes assez bien nager pour deux. Rosa! mais mon Dieu, ce Gryphus
+est son père; elle ne m'approuvera jamais, quelque affection qu'elle ait
+pour moi, de lui avoir étranglé ce père, si brutal qu'il fût, si méchant
+qu'il ait été. Besoin alors sera d'une discussion, d'un discours pendant
+la péroraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs
+qui aura trouvé Gryphus râlant encore ou étranglé tout à fait, et qui me
+remettra la main sur l'épaule. Je reverrai alors le Buitenhof et
+l'éclair de cette vilaine épée, qui cette fois ne s'arrêtera pas en
+route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornélius, mon
+ami; c'est un mauvais moyen! Mais alors que devenir? et comment
+retrouver Rosa?
+
+Telles étaient les réflexions de Cornélius trois jours après la scène
+funeste de séparation entre Rosa et son père, juste au moment où nous
+avons montré au lecteur Cornélius accoudé sur sa fenêtre.
+
+C'est dans ce moment même que Gryphus entra.
+
+Il tenait à la main un énorme bâton, ses yeux étincelaient de mauvaises
+pensées; un mauvais sourire crispait ses lèvres; un mauvais balancement
+agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les
+mauvaises dispositions.
+
+Cornélius, rompu comme nous venons de le voir, par la nécessité de la
+patience, nécessité que le raisonnement avait menée jusqu'à la
+conviction, Cornélius l'entendit entrer, devina que c'était lui, mais ne
+se détourna même pas.
+
+Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrière lui.
+
+Rien n'est plus désagréable aux gens qui sont en veine de colère que
+l'indifférence de ceux à qui cette colère doit s'adresser.
+
+On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.
+
+On s'est monté la tête, on a mis son sang en ébullition. Ce n'est pas la
+peine si cette ébullition ne donne pas la satisfaction d'un petit éclat.
+
+Tout honnête coquin qui a aiguisé son mauvais génie désire au moins en
+faire une bonne blessure à quelqu'un.
+
+Aussi Gryphus, voyant que Cornélius ne bougeait point, se mit à
+l'interpeller par un vigoureux:
+
+--Hum! hum!
+
+Cornélius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais
+charmante chanson.
+
+ _Nous sommes les filles du feu secret,_
+ _Du feu qui circule dans les veines de la terre;_
+ _Nous sommes les filles de l'aurore et de la rosée,_
+ _Nous sommes les filles de l'air,_
+ _Nous sommes les filles de l'eau;_
+ _Mais nous sommes avant tout les filles du ciel._
+
+Cette chanson, dont l'air calme et doux augmentait la placide
+mélancolie, exaspéra Gryphus. Il frappa la dalle de son bâton en criant:
+
+--Eh! monsieur le chanteur, ne m'entendez-vous pas?
+
+Cornélius se retourna.
+
+--Bonjour, dit-il.
+
+Et il reprit sa chanson.
+
+ _Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant._
+ _Nous tenons à la terre par un fil._
+ _Ce fil c'est notre racine, c'est-à-dire notre vie._
+ _Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel._
+
+--Ah! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense! cria Gryphus.
+
+Cornélius continua:
+
+ _C'est que le ciel est notre patrie,_
+ _Notre véritable patrie, puisque de lui vient notre âme,_
+ _Puisqu'à lui retourne notre âme,_
+ _Notre âme, c'est-à-dire notre parfum._
+
+Gryphus s'approcha du prisonnier:
+
+--Mais tu ne vois donc pas que j'ai pris le bon moyen pour te réduire et
+pour te forcer à m'avouer tes crimes?
+
+--Est-ce que vous êtes fou, mon cher M. Gryphus? demanda Cornélius en se
+retournant.
+
+Et, comme en disant cela, il vit le visage altéré, les yeux brillants,
+la bouche écumante du vieux geôlier:
+
+--Diable! dit-il, nous sommes plus que fou, à ce qu'il paraît; nous
+sommes furieux!
+
+Gryphus fit le moulinet avec son bâton.
+
+Mais, sans s'émouvoir:
+
+--Ça, maître Gryphus, dit van Baërle en se croisant les bras, vous
+paraissez me menacer?
+
+--Oh! oui, je te menace! cria le geôlier.
+
+--Et de quoi?
+
+--D'abord, regarde ce que je tiens à la main.
+
+--Je crois que c'est un bâton, dit Cornélius avec calme, et même un gros
+bâton; mais je ne suppose point que ce soit là ce dont vous me menacez.
+
+--Ah! tu ne supposes pas cela! Et pourquoi?
+
+--Parce que tout geôlier qui frappe un prisonnier s'expose à deux
+punitions; la première, art. 9 du règlement de Loewestein:
+
+«Sera chassé tout geôlier, inspecteur ou porte-clefs qui portera la main
+sur un prisonnier d'État.»
+
+--La main, fit Gryphus ivre de colère; mais le bâton; ah! le bâton, le
+règlement n'en parle pas.
+
+--La deuxième, continua Cornélius, la deuxième, qui n'est pas inscrite
+au règlement mais que l'on trouve dans l'Évangile, la deuxième, la
+voici:
+
+«Quiconque frappe de l'épée périra par l'épée. «Quiconque touche avec le
+bâton sera rossé par le bâton.»
+
+Gryphus de plus en plus exaspéré par le ton calme et sentencieux de
+Cornélius, brandit son gourdin; mais au moment où il le levait,
+Cornélius s'élança sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son
+propre bras. Gryphus hurlait de colère.
+
+--Là, là, bonhomme, dit Cornélius, ne vous exposez point à perdre votre
+place.
+
+--Ah! sorcier, je te pincerai autrement, va! rugit Gryphus.
+
+--À la bonne heure.
+
+--Tu vois que ma main est vide?
+
+--Oui, je le vois, et même avec satisfaction.
+
+--Tu sais qu'elle ne l'est pas habituellement lorsque le matin je monte
+l'escalier.
+
+--Ah! c'est vrai, vous m'apportez d'habitude la plus mauvaise soupe ou
+le plus piteux ordinaire que l'on puisse imaginer. Mais ce n'est point
+un châtiment pour moi; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il
+est mauvais à ton goût, Gryphus, meilleur il est au mien.
+
+--Meilleur il est au tien?
+
+--Oui.
+
+--Et la raison?
+
+--Oh! elle est bien simple.
+
+--Dites-la donc, alors.
+
+--Volontiers, je sais qu'en me donnant du mauvais pain, tu crois me
+faire souffrir.
+
+--Le fait est que je ne te le donne pas pour t'être agréable, brigand.
+
+--Eh bien! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais
+pain en un pain excellent, qui me réjouit plus que des gâteaux, et alors
+j'ai un double plaisir, celui de manger à mon goût d'abord, et ensuite
+de te faire infiniment enrager.
+
+Gryphus hurla de colère.
+
+--Ah! tu avoues donc que tu es sorcier! dit-il.
+
+--Parbleu! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que
+cela pourrait me conduire au bûcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier;
+mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--Bon, bon, bon, répondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc
+avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s'il n'a pas de
+pain du tout?
+
+--Hein! fit Cornélius.
+
+--Donc, je ne t'apporterai plus de pain du tout et nous verrons au bout
+de huit jours.
+
+Cornélius pâlit.
+
+--Et cela, continua Gryphus, à partir d'aujourd'hui. Puisque tu es si
+bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre; quant à
+moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l'on me donne pour
+ta nourriture.
+
+--Mais c'est un assassinat! s'écria Cornélius, emporté par un premier
+mouvement de terreur bien compréhensible, et qui lui était inspiré par
+cet horrible genre de mort.
+
+--Bon, continua Gryphus le raillant, bon puisque tu es sorcier, tu
+vivras malgré tout.
+
+Cornélius reprit son air riant, et haussa les épaules:
+
+--Est-ce que tu ne m'as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht?
+
+--Eh bien?... dit Gryphus.
+
+--Eh bien! c'est un joli rôti que le pigeon; un homme qui mangerait un
+pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble?
+
+--Et du feu? dit Gryphus.
+
+--Du feu! mais tu sais bien que j'ai fait un pacte avec le diable.
+Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son
+élément?
+
+--Un homme, si robuste qu'il soit, ne saurait manger un pigeon tous les
+jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renoncé.
+
+--Eh bien! mais, dit Cornélius quand je serai fatigué des pigeons, je
+ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.
+
+Gryphus ouvrit de larges yeux effarés.
+
+--J'aime assez le poisson, continua Cornélius; tu ne m'en sers jamais.
+Eh bien! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me
+régaler de poisson.
+
+Gryphus faillit s'évanouir de colère et même de peur. Mais se ravisant:
+
+--Eh bien! dit-il en mettant la main dans sa poche, puisque tu m'y
+forces.
+
+Et il en tira un couteau qu'il ouvrit.
+
+--Ah! un couteau! fit Cornélius se mettant en défense avec son bâton.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Où van Baërle, avant de quitter Loewestein, règle ses comptes avec
+Gryphus
+
+
+Tous deux demeurèrent un instant, Gryphus sur l'offensive, van Baërle
+sur la défensive.
+
+Puis, comme la situation pouvait se prolonger indéfiniment, Cornélius
+s'enquérant des causes de cette recrudescence de colère chez son
+antagoniste:
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il, que voulez-vous encore?
+
+--Ce que je veux, je vais te le dire, répondis Gryphus. Je veux que tu
+me rendes ma fille Rosa.
+
+--Votre fille! s'écria Cornélius.
+
+--Oui, Rosa! Rosa que tu m'as enlevée par ton art du démon. Voyons,
+veux-tu me dire où elle est?
+
+Et l'attitude de Gryphus devint de plus en plus menaçante.
+
+--Rosa n'est point à Loewestein? s'écria Cornélius.
+
+--Tu le sais bien. Veux-tu me rendre Rosa, encore une fois?
+
+--Bon, dit Cornélius, c'est un piège que tu me tends.
+
+--Une dernière fois, veux-tu me dire où est ma fille?
+
+--Eh! devine-le, coquin, si tu ne le sais pas.
+
+--Attends, attends, gronda Gryphus pâle et les lèvres agitées par la
+folie qui commençait à envahir son cerveau. Ah! tu ne veux rien dire? Eh
+bien! je vais te desserrer les dents.
+
+Il fit un pas vers Cornélius, et lui montrant l'arme qui brillait dans
+sa main:
+
+--Vois-tu ce couteau? dit-il; eh bien, j'ai tué avec lui plus de
+cinquante coqs noirs. Je tuerai bien leur maître, le diable, comme je
+les ai tués eux: attends, attends!
+
+--Mais, gredin, dit Cornélius, tu veux donc décidément m'assassiner!
+
+--Je veux t'ouvrir le cœur, pour voir dedans l'endroit où tu caches ma
+fille.
+
+Et en disant ces mots avec l'égarement de la fièvre, Gryphus se
+précipita sur Cornélius, qui n'eut que le temps de se jeter derrière sa
+table pour éviter le premier coup.
+
+Gryphus brandissait son grand couteau en proférant d'horribles menaces.
+
+Cornélius prévit que, s'il était hors de la portée de la main, il
+n'était pas hors de la portée de l'arme; l'arme lancée à distance
+pouvait traverser l'espace, et venir s'enfoncer dans sa poitrine. Il ne
+perdit donc pas de temps, et du bâton qu'il avait précieusement
+conservé, il assena un vigoureux coup sur le poignet qui tenait le
+couteau.
+
+Le couteau tomba par terre, et Cornélius appuya son pied dessus. Puis,
+comme Gryphus paraissait vouloir s'acharner à une lutte que la douleur
+du coup de bâton et la honte d'avoir été désarmé deux fois auraient
+rendue impitoyable, Cornélius prit un grand parti.
+
+Il roua de coups son geôlier avec un sang-froid des plus héroïques,
+choisissant l'endroit où tombait chaque fois le terrible gourdin.
+
+Gryphus ne tarda point à demander grâce.
+
+Mais avant de demander grâce, il avait crié, et beaucoup; ses cris
+avaient été entendus et avaient mis en émoi tous les employés de la
+maison. Deux porte-clefs, un inspecteur et trois ou quatre gardes
+parurent donc tout à coup et surprirent Cornélius opérant le bâton à la
+main, le couteau sous le pied.
+
+À l'aspect de tous ces témoins du méfait qu'il venait de commettre, et
+dont les circonstances atténuantes, comme on dit aujourd'hui, étaient
+inconnues, Cornélius se sentit perdu sans ressources.
+
+En effet, toutes les apparences étaient contre lui.
+
+En un tour de main, Cornélius fut désarmé; et Gryphus entouré, relevé,
+soutenu, put compter, en rugissant de colère, les meurtrissures qui
+enflaient ses épaules et son échine, comme autant de collines diaprant
+le piton d'une montagne.
+
+Procès-verbal fut dressé, séance tenante, des violences exercées par le
+prisonnier sur son gardien, et le procès-verbal soufflé par Gryphus ne
+pouvait pas être accusé de tiédeur; il ne s'agissait de rien moins que
+d'une tentative d'assassinat, préparée depuis longtemps et accomplie sur
+le geôlier, avec préméditation par conséquent, et rébellion ouverte.
+
+Tandis qu'on instrumentait contre Cornélius, les renseignements donnés
+par Gryphus rendant sa présence inutile, les deux porte-clefs l'avaient
+descendu dans sa geôle, moulu de coups et gémissant.
+
+Pendant ce temps, les gardes qui s'étaient emparés de Cornélius
+s'occupaient à l'instruire charitablement des us et coutumes de
+Loewestein, qu'il connaissait du reste, aussi bien qu'eux, lecture lui
+ayant été faite du règlement au moment de son entrée en prison, et
+certains articles du règlement lui étaient parfaitement entrés dans la
+mémoire.
+
+Ils lui racontaient en outre comment l'application de ce règlement avait
+été faite à l'endroit d'un prisonnier nommé Mathias, qui, en 1668,
+c'est-à-dire cinq ans auparavant, avait commis un acte de rébellion bien
+autrement anodin que celui que venait de se permettre Cornélius.
+
+Il avait trouvé sa soupe trop chaude et l'avait jetée à la tête du chef
+des gardiens, qui, à la suite de cette ablution, avait eu le désagrément
+en s'essuyant le visage de s'enlever une partie de la peau.
+
+Mathias dans les douze heures, avait été extrait de sa chambre; puis
+conduit à la geôle, où il avait été inscrit comme sortant de Loewestein;
+puis mené à l'esplanade, dont la vue est fort belle et embrasse onze
+lieues d'étendue. Là on lui avait lié les mains; puis bandé les yeux,
+récité trois prières.
+
+Puis on l'avait invité à faire une génuflexion; et les gardes de
+Loewestein, au nombre de douze, lui avaient, sur un signe fait par un
+sergent, logé fort habilement chacun une balle de mousquet dans le
+corps.
+
+Ce dont Mathias était mort incontinent.
+
+Cornélius écouta avec la plus grande attention ce récit désagréable.
+
+Puis, l'ayant écouté:
+
+--Ah! ah! dit-il dans les douze heures, dites-vous?
+
+--Oui, la douzième heure n'était pas même encore sonnée, à ce que je
+crois, dit le narrateur.
+
+--Merci, dit Cornélius. Le garde n'avait pas terminé le sourire gracieux
+qui servait de ponctuation à son récit qu'un pas sonore retentit dans
+l'escalier. Des éperons sonnaient aux arêtes usées des marches. Les
+gardes s'écartèrent pour laisser passer un officier. Celui-ci entra dans
+la chambre de Cornélius au moment où le scribe de Loewestein verbalisait
+encore.
+
+--C'est ici le nº 11? demanda-t-il.
+
+--Oui, colonel, répondit un sous-officier.
+
+--Alors, c'est ici la chambre du prisonnier Cornélius van Baërle?
+
+--Précisément, colonel.
+
+--Où est le prisonnier?
+
+--Me voici, monsieur, répondit Cornélius en pâlissant un peu malgré tout
+son courage.
+
+--Vous êtes M. Cornélius van Baërle? demanda-t-il, s'adressant cette
+fois au prisonnier lui-même.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Alors suivez-moi.
+
+--Oh! oh! dit Cornélius, dont le cœur se soulevait, pressé par les
+premières angoisses de la mort, comme on va vite en besogne à la
+forteresse de Loewestein, et le drôle qui m'avait parlé de douze heures!
+
+--Hein! qu'est-ce que je vous ai dit? fit le garde historien à l'oreille
+du patient.
+
+--Un mensonge.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous m'aviez promis douze heures.
+
+--Ah! oui. Mais l'on vous envoie un aide de camp de Son Altesse, un de
+ses plus intimes même, M. van Deken. Peste! on n'a pas fait un pareil
+honneur au pauvre Mathias.
+
+--Allons, allons, fit Cornélius, en renflant sa poitrine avec la plus
+grande quantité d'air possible; allons, montrons à ces gens-là qu'un
+bourgeois, filleul de Corneille de Witt, peut, sans faire la grimace,
+contenir autant de balles de mousquet qu'un nommé Mathias.
+
+Et il passa fièrement devant le greffier qui, interrompu dans ses
+fonctions, se hasarda à dire à l'officier:
+
+--Mais, colonel van Deken, le procès-verbal n'est pas encore terminé.
+
+--Ce n'est point la peine de le finir, répondit l'officier.
+
+--Bon! répliqua le scribe en serrant philosophiquement ses papiers et sa
+plume dans un portefeuille usé et crasseux.
+
+--Il était écrit, pensa le pauvre Cornélius, que je ne donnerai mon nom
+en ce monde ni à un enfant, ni à une fleur, ni à un livre, ces trois
+nécessités dont Dieu impose une au moins, à ce que l'on assure, à tout
+homme un peu organisé qu'il daigne laisser jouir sur terre de la
+propriété d'une âme et de l'usufruit d'un corps.
+
+Et il suivit l'officier le cœur résolu et la tête haute. Cornélius
+compta les degrés qui conduisaient à l'esplanade, regrettant de ne pas
+avoir demandé au gardien combien il y en avait; ce que, dans son
+officieuse complaisance, celui-ci n'eût certes pas manqué de lui dire.
+
+Tout ce que redoutait le patient dans ce trajet, qu'il regardait comme
+celui qui devait définitivement le conduire au but du grand voyage,
+c'était de voir Gryphus et de ne pas voir Rosa. Quelle satisfaction, en
+effet, devait briller sur le visage du père! Quelle douleur sur le
+visage de la fille!
+
+Comme Gryphus allait applaudir à ce supplice, à ce supplice, vengeance
+féroce d'un acte éminemment juste, que Cornélius avait la conscience
+d'avoir accompli comme un devoir!
+
+Mais Rosa, la pauvre fille, s'il ne la voyait pas, s'il allait mourir
+sans lui avoir donné le dernier baiser ou tout au moins le dernier
+adieu; s'il allait mourir enfin, sans avoir aucune nouvelle de la grande
+tulipe noire, et se réveiller là-haut, sans savoir de quel côté il
+fallait tourner les yeux pour la retrouver!
+
+En vérité, pour ne pas fondre en larmes dans un pareil moment, le pauvre
+tulipier avait plus d'_œs triplex_ autour du cœur qu'Horace n'en
+attribue au navigateur qui le premier visita les infâmes écueils
+acrocérauniens.
+
+Cornélius eut beau regarder à droite, Cornélius eut beau regarder à
+gauche, il arriva sur l'esplanade sans avoir aperçu Rosa, sans avoir
+aperçu Gryphus.
+
+Il y avait presque compensation.
+
+Cornélius, arrivé sur l'esplanade, chercha bravement des yeux les gardes
+ses exécuteurs, et vit en effet une douzaine de soldats rassemblés et
+causant; mais rassemblés et causant sans mousquets, rassemblés et
+causant sans être alignés; chuchotant même entre eux plutôt qu'ils ne
+causaient, conduite qui parut à Cornélius indigne de la gravité qui
+préside d'ordinaire à de pareils événements.
+
+Tout à coup Gryphus clopinant, chancelant, s'appuyant sur une béquille,
+apparut hors de sa geôle. Il avait allumé pour un dernier regard de
+haine tout le feu de ses vieux yeux gris de chat. Alors il se mit à
+vomir contre Cornélius un tel torrent d'abominables imprécations que
+Cornélius, s'adressant à l'officier:
+
+--Monsieur, dit-il, je ne crois pas qu'il soit bien séant de me laisser
+ainsi insulter par cet homme, et cela surtout dans un pareil moment.
+
+--Écoutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce
+brave homme vous en veuille: il paraît que vous l'avez roué de coups.
+
+--Mais, monsieur, c'était à mon corps défendant.
+
+--Bah! dit le colonel en imprimant à ses épaules un geste éminemment
+philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe à présent?
+
+Une sueur froide passa sur le front de Cornélius à cette réponse, qu'il
+regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un
+officier qu'on lui avait dit être attaché à la personne du prince.
+
+Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait
+plus d'amis, et se résigna.
+
+--Soit, murmura-t-il en baissant la tête; on en a fait bien d'autres au
+Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer à lui. Le
+Christ se fût laissé battre par son geôlier et ne l'eût point battu.
+
+Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment
+attendre qu'il eût fini ses réflexions:
+
+--Allons, monsieur, demanda-t-il, où vais-je?
+
+L'officier lui montra un carrosse attelé de quatre chevaux, qui lui
+rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait déjà
+frappé ses regards au Buitenhof.
+
+--Montez là-dedans, dit-il.
+
+--Ah! murmura Cornélius, il paraît qu'on ne me fera pas les honneurs de
+l'esplanade, à moi!
+
+Il prononça ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait
+attaché à sa personne l'entendît.
+
+Sans doute crut-il que c'était un devoir pour lui de donner de nouveaux
+renseignements à Cornélius, car il s'approcha de la portière, et tandis
+que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il
+lui dit tout bas:
+
+--On a vu des condamnés conduits dans leur propre ville, et, pour que
+l'exemple fût plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur
+propre maison. Cela dépend.
+
+Cornélius fit un signe de remerciement.
+
+Puis à lui-même:
+
+--Eh bien, dit-il, à la bonne heure! voici un garçon qui ne manque
+jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en présente. Ma foi,
+mon ami, je vous suis bien obligé. Adieu!
+
+La voiture roula.
+
+--Ah! scélérat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing à sa
+victime qui lui échappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma
+fille!
+
+--Si l'on me conduit à Dordrecht, dit Cornélius, je verrai, en passant
+devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont été bien ravagées.
+
+
+
+
+XXX
+
+Où l'on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius
+van Baërle
+
+
+La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa
+Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au
+moins vingt lieues.
+
+Cornélius adressa quelques questions à l'officier qui lui servait à la
+fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses
+demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.
+
+Cornélius regretta de n'avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant
+qui parlait, lui, sans se faire prier.
+
+Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa
+troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi
+précises que sur les deux premières.
+
+On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius
+se trouva au-delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer
+de Harlem à sa droite.
+
+Trois heures après, il entrait à Harlem.
+
+Cornélius ne savait point ce qui s'était passé à Harlem, et nous le
+laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les
+événements.
+
+Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d'être
+mis au courant des choses, même avant notre héros.
+
+Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux sœurs et comme deux
+orphelines, avaient été laissées, par le prince d'Orange, chez le
+président van Herysen.
+
+Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où
+elle l'avait vu en face.
+
+Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part
+de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.
+
+Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle
+trouva le prince qui écrivait.
+
+Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le
+regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire
+ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pensée de son maître.
+
+Guillaume continua d'écrire un instant encore; puis, levant les yeux et
+voyant Rosa debout près de la porte:
+
+--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il écrivait.
+
+Rosa fit quelques pas vers la table.
+
+--Monseigneur, dit-elle en s'arrêtant.
+
+--C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
+
+Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il
+reporté les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.
+
+Le prince achevait sa lettre.
+
+Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l'avait
+examinée et caressée.
+
+--Ah! ah! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c'est une
+compatriote; tu la reconnais.
+
+Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur
+et voilé en même temps:
+
+--Voyons, ma fille, dit-il.
+
+Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou
+vingt; il eût mieux dit en disant «ma sœur».
+
+--Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous
+ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
+
+Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait
+rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
+
+--Monseigneur, balbutia-t-elle.
+
+--Vous avez un père à Loewestein?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous ne l'aimez pas?
+
+--Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
+aimer.
+
+--C'est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c'est bien de ne
+pas mentir à son prince.
+
+Rosa baissa les yeux.
+
+--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre père?
+
+--Mon père est méchant.
+
+--De quelle façon se manifeste sa méchanceté?
+
+--Mon père maltraite les prisonniers.
+
+--Tous?
+
+--Tous.
+
+--Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement
+quelqu'un?
+
+--Mon père maltraite particulièrement M. van Baërle, qui...
+
+--Qui est votre amant.
+
+Rosa fit un pas en arrière.
+
+--Que j'aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.
+
+--Depuis longtemps? demanda le prince.
+
+--Depuis le jour où je l'ai vu.
+
+--Et vous l'avez vu...?
+
+--Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort le grand
+pensionnaire Jean et son frère Corneille.
+
+Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se
+baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant
+de silence, il reprit:
+
+--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destiné à vivre et à mourir en
+prison?
+
+--Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, à l'aider à
+vivre et à mourir.
+
+--Et vous accepteriez cette position d'être la femme d'un prisonnier?
+
+--Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines
+étant la femme de M. van Baërle; mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Je n'ose dire, monseigneur.
+
+--Il y a un sentiment d'espérance dans votre accent; qu'espérez-vous?
+
+Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une
+intelligence si pénétrante qu'ils allèrent chercher la clémence endormie
+au fond de ce cœur sombre, d'un sommeil qui ressemblait à la mort.
+
+--Ah! je comprends.
+
+Rosa sourit en joignant les mains.
+
+--Vous espérez en moi, dit le prince.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Hum!
+
+Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'écrire et appela un de ses
+officiers.
+
+--M. van Deken, dit-il, portez à Loewestein le message que voici; vous
+prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui
+vous regarde, vous les exécuterez.
+
+L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la voûte sonore de la
+maison le galop d'un cheval.
+
+--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fête de la tulipe,
+et dimanche c'est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents
+florins que voici; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour
+vous.
+
+--Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue? murmura Rosa.
+
+--Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra
+fort bien.
+
+
+
+
+XXXI
+
+Harlem
+
+
+Harlem, où nous sommes entrés il y a trois jours avec Rosa et où nous
+venons d'entrer à la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui
+s'enorgueillit à bon droit d'être une des plus ombragées de la Hollande.
+
+Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre à briller par les
+arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars,
+Harlem mettait toute sa gloire à primer toutes les villes des États par
+ses beaux ormes touffus, par ses peupliers élancés, et surtout par ses
+promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en voûte, le
+chêne, le tilleul, et le marronnier.
+
+Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient,
+l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de
+devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu être une ville
+agricole ou plutôt horticole.
+
+En effet, bien close, bien aérée, bien chauffée au soleil, elle donnait
+aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de
+mer ou ses soleils de plaine, n'eût point su leur offrir.
+
+Aussi avait-on vu s'établir à Harlem tous ces esprits tranquilles qui
+possédaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu
+s'établir à Rotterdam et à Amsterdam tous les esprits inquiets et
+remuants, que possède l'amour des voyages et du commerce, comme on avait
+vu s'établir à la Haye tous les politiques et les mondains.
+
+Nous avons dit que Leyde avait été la conquête des savants.
+
+Harlem prit donc le goût des choses douces, de la musique, de la
+peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.
+
+Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
+
+Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons
+ainsi, fort naturellement comme on voit, à parler de celui que la ville
+proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans
+tache et sans défaut, qui devait rapporter cent mille florins à son
+inventeur.
+
+Harlem ayant mis en lumière sa spécialité, Harlem ayant affiché son goût
+pour les fleurs en général et les tulipes en particulier, dans un temps
+où tout était à la guerre ou aux séditions, Harlem ayant eu l'insigne
+joie de voir fleurir l'idéal de ses prétentions et l'insigne honneur de
+voir fleurir l'idéal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois
+et de soleil, d'ombre et de lumière, Harlem avait voulu faire de cette
+cérémonie de l'inauguration du prix une fête qui durât éternellement
+dans le souvenir des hommes.
+
+Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des
+fêtes; jamais nature plus paresseuse ne déploya plus d'ardeur criante,
+chantante et dansante que celle des bons républicains des Sept-Provinces
+à l'occasion des divertissements.
+
+Voyez plutôt les tableaux des deux Teniers.
+
+Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus
+ardents à se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais
+lorsqu'ils se mettent au plaisir.
+
+Harlem s'était donc mise triplement en joie, car elle avait à fêter une
+triple solennité: la tulipe noire avait été découverte; puis le prince
+Guillaume d'Orange assistait à la cérémonie, en vrai Hollandais qu'il
+était; enfin, il était de l'honneur des États de montrer aux Français, à
+la suite d'une guerre aussi désastreuse que l'avait été celle de 1672,
+que le plancher de la république batave était solide à ce point qu'on y
+pût danser avec accompagnement du canon des flottes.
+
+La société horticole de Harlem s'était montrée digne d'elle en donnant
+cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu
+rester en arrière, et elle avait voté une somme pareille, qui avait été
+remise aux mains de ses notables pour fêter ce prix national.
+
+Aussi était-ce, au dimanche fixé pour cette cérémonie, un tel
+empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on
+n'eût pu s'empêcher, même avec ce sourire narquois des Français, qui
+rient de tout et partout, d'admirer le caractère de ces bons Hollandais,
+prêts à dépenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau
+destiné à combattre l'ennemi, c'est-à-dire à soutenir l'honneur de la
+nation, que pour récompenser l'invention d'une fleur nouvelle destinée à
+briller un jour et destinée à distraire pendant ce jour les femmes, les
+savants et les curieux.
+
+En tête des notables et du comité horticole, brillait M. van Herysen,
+paré de ses plus riches habits.
+
+Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler à sa fleur
+favorite par l'élégance sobre et sévère de ses vêtements, et hâtons-nous
+de dire à sa gloire qu'il y avait parfaitement réussi.
+
+Noir de jais, velours scabieuse, soie pensée, telle était, avec du linge
+d'une blancheur éblouissante, la tenue cérémoniale du président, lequel
+marchait en tête de son comité, avec un énorme bouquet pareil à celui
+que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, à
+la fête de l'Être-Suprême.
+
+Seulement, le brave président, à la place de ce cœur gonflé de haine et
+de ressentiments envieux du tribun français, avait dans la poitrine une
+fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait à
+la main.
+
+On voyait derrière ce comité, diapré comme une pelouse, parfumé comme un
+printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les
+militaires, les nobles et les rustres.
+
+Le peuple, même chez MM. les républicains des Sept-Provinces, n'avait
+point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.
+
+C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour
+avoir.
+
+C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des États, que
+les triomphes aient défilé, pour savoir ce qu'il en faut dire, et
+quelquefois ce qu'il en faut faire.
+
+Mais cette fois, il n'était question ni du triomphe de Pompée, ni du
+triomphe de César. Cette fois, on ne célébrait ni la défaite de
+Mithridate ni la conquête des Gaules. La procession était douce comme le
+passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol
+d'une troupe d'oiseaux dans l'air.
+
+Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les
+fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.
+
+On voyait au centre du cortège pacifique et parfumé, la tulipe noire,
+portée sur une civière couverte de velours blanc frangé d'or. Quatre
+hommes portaient les brancards et se voyaient relayés par d'autres,
+ainsi qu'à Rome étaient relayés ceux qui portaient la mère Cybèle,
+lorsqu'elle entra dans la ville éternelle, apportée d'Étrurie au son des
+fanfares et aux adorations de tout un peuple.
+
+Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un
+peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture des chefs
+célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du
+Buitenhof, sauf plus tard à inscrire les noms de ses victimes sur la
+plus belle pierre du panthéon hollandais.
+
+Il était convenu que le prince stathouder distribuerait certainement
+lui-même le prix de cent mille florins, ce qui intéressait tout le monde
+en général, et qu'il prononcerait peut-être un discours, ce qui
+intéressait en particulier ses amis et ses ennemis.
+
+En effet, dans les discours les plus indifférents des hommes politiques,
+les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et
+croient toujours pouvoir interpréter par conséquent un rayon de leur
+pensée.
+
+Comme si le chapeau de l'homme politique n'était pas un boisseau destiné
+à intercepter toute lumière.
+
+Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 était donc arrivé, et
+Harlem tout entière, renforcée de ses environs, s'était rangée le long
+des beaux arbres du bois, avec la résolution bien arrêtée de n'applaudir
+cette fois ni les conquérants de la guerre, ni ceux de la science, mais
+tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette
+inépuisable mère à l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la
+tulipe noire.
+
+Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette résolution prise de
+n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train
+d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne
+sait jamais où elle s'arrêtera.
+
+Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit
+ses corporations, elle s'applaudit elle-même; et enfin, avec toute
+justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que
+les musiciens de la ville prodiguaient généreusement à chaque halte.
+
+Tous les yeux cherchaient, après l'héroïne de la fête, qui était la
+tulipe noire, le héros de la fête, qui, tout naturellement, était
+l'auteur de cette tulipe.
+
+Ce héros paraissant à la suite du discours que nous avons vu le bon van
+Herysen élaborer avec tant de conscience, ce héros eût produit certes
+plus d'effets que le stathouder lui-même.
+
+Mais, pour nous, l'intérêt de la journée n'est ni dans ce vénérable
+discours de notre ami van Herysen, si éloquent qu'il fût, ni dans les
+jeunes aristocrates endimanchés croquant leurs lourds gâteaux, ni dans
+les pauvres petits plébéiens, à demi nus, grignotant des anguilles
+fumées, pareilles à des bâtons de vanille. L'intérêt n'est même pas dans
+ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les
+mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitté leurs maisons, ni
+dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni
+dans la populace altérée qui avale, en guise de rafraîchissement, le
+concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intérêt de la
+situation, l'intérêt puissant, l'intérêt dramatique n'est pas là.
+
+L'intérêt est dans une figure rayonnante et animée qui marche au milieu
+des membres du comité d'horticulture, l'intérêt est dans ce personnage
+fleuri à la ceinture, peigné, lissé, tout d'écarlate vêtu, couleur qui
+fait ressortir son poil noir et son teint jaune.
+
+Ce triomphateur rayonnant, enivré, ce héros du jour destiné à l'insigne
+honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la présence du
+stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, à sa
+droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prétendue fille;
+à sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle
+monnaie d'or reluisante, étincelante, et qui a pris le parti de loucher
+en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.
+
+De temps en temps, Boxtel hâte le pas pour aller frotter son coude à
+celui de van Herysen. Boxtel prend à chacun un peu de sa valeur, pour en
+composer une valeur à lui, comme il a volé à Rosa sa tulipe, pour en
+faire sa gloire et sa fortune.
+
+Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortège
+fera halte au dernier reposoir, la tulipe étant placée sous son trône,
+le prince, qui cède le pas à sa rivale dans l'adoration publique,
+prendra un vélin magnifiquement enluminé sur lequel est écrit le nom de
+l'auteur, et il proclamera à haute et intelligible voix qu'il a été
+découvert une merveille; que la Hollande, par l'intermédiaire de lui,
+Boxtel, a forcé la nature à produire une fleur noire, et que cette fleur
+s'appellera désormais _tulipa nigra Boxtellea_.
+
+De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la
+tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette
+foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pâle figure de la belle
+Frisonne.
+
+Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fête, ni plus
+ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.
+
+Et, hâtons-nous de le dire, ce misérable, qui a franchi un mur qui
+n'était pas son mur, qui a escaladé une fenêtre pour entrer dans la
+maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a violé la chambre de
+Rosa, cet homme, qui a volé enfin la gloire d'un homme et la dot d'une
+femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.
+
+Il a tellement veillé sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du
+tiroir du séchoir de Cornélius jusqu'à l'échafaud du Buitenhof, de
+l'échafaud du Buitenhof à la prison de la forteresse de Loewestein, il
+l'a si bien vue naître et grandir sur la fenêtre de Rosa, il a tant de
+fois réchauffé l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est
+plus l'auteur que lui-même; quiconque à cette heure lui prendrait la
+tulipe noire la lui volerait.
+
+Mais il n'aperçut point Rosa.
+
+Il en résulta que la joie de Boxtel ne fut pas troublée.
+
+Le cortège s'arrêta au centre d'un rond-point dont les arbres
+magnifiques étaient décorés de guirlandes et d'inscriptions; le cortège
+s'arrêta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem
+parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siège élevé qu'elle devait
+occuper sur l'estrade, à côté du fauteuil d'or de Son Altesse le
+stathouder.
+
+Et la tulipe orgueilleuse, hissée sur son piédestal, domina bientôt
+l'assemblée, qui battit des mains et fit retentir les échos de Harlem
+d'un immense applaudissement.
+
+
+
+
+XXXII
+
+Une dernière prière
+
+
+En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient
+entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait
+lentement son chemin à cause des enfants refoulés hors de l'avenue
+d'arbres par l'empressement des hommes et des femmes.
+
+Ce carrosse, poudreux, fatigué, criant sur ses essieux, renfermait le
+malheureux van Baërle, à qui, par la portière ouverte, commençait de
+s'offrir le spectacle que nous avons essayé, bien imparfaitement sans
+doute, de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
+
+Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines
+et naturelles, éblouirent le prisonnier comme un éclair qui serait entré
+dans son cachot.
+
+Malgré le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon à lui répondre
+lorsqu'il l'avait interrogé sur son propre sort, il se hasarda à
+l'interroger une dernière fois sur tout ce remue-ménage, qu'au premier
+abord il devait et pouvait croire lui être totalement étranger.
+
+--Qu'est-ce cela, je vous prie, M. le lieutenant? demanda-t-il à
+l'officier chargé de l'escorter.
+
+--Comme vous pouvez le voir, monsieur, répliqua celui-ci, c'est une
+fête.
+
+--Ah! une fête! dit Cornélius de ce ton lugubrement indifférent d'un
+homme à qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.
+
+Puis, après un instant de silence et comme la voiture avait roulé
+quelques pas:
+
+--La fête patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des
+fleurs.
+
+--C'est en effet une fête où les fleurs jouent le principal rôle,
+monsieur.
+
+--Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'écria Cornélius.
+
+--Arrêtez, que monsieur voie, dit avec un de ces mouvements de douce
+pitié qu'on ne trouve que chez les militaires, l'officier au soldat
+chargé du rôle de postillon.
+
+--Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit mélancoliquement
+van Baërle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des
+autres: épargnez-la-moi donc, je vous prie.
+
+--À votre aise; marchons, alors. J'avais commandé qu'on arrêtât, parce
+que vous me l'aviez demandé, et ensuite parce que vous passiez pour
+aimer les fleurs, celles surtout dont on célèbre la fête aujourd'hui.
+
+--Et de quelles fleurs célèbre-t-on la fête aujourd'hui, monsieur?
+
+--Celle des tulipes.
+
+--Celle des tulipes! s'écria van Baërle; c'est la fête des tulipes
+aujourd'hui?
+
+--Oui monsieur; mais puisque ce spectacle vous est désagréable,
+marchons.
+
+Et l'officier s'apprêta à donner l'ordre de continuer la route.
+
+Mais Cornélius l'arrêta; un doute douloureux venait de traverser sa
+pensée.
+
+--Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc
+aujourd'hui que l'on donne le prix?
+
+--Le prix de la tulipe noire, oui.
+
+Les joues de Cornélius s'empourprèrent, un frisson courut par tout son
+corps, la sueur perla sur son front. Puis, réfléchissant, que, lui et sa
+tulipe absents, la fête avorterait sans doute faute d'un homme et d'une
+fleur à couronner.
+
+--Hélas! dit-il, tous ces braves gens seront aussi malheureux que moi,
+car ils ne verront pas cette grande solennité à laquelle ils sont
+conviés, ou du moins ils la verront incomplète.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+--Je veux dire que jamais, dit Cornélius en se rejetant au fond de la
+voiture, excepté par quelqu'un que je connais, la tulipe noire ne sera
+trouvée.
+
+--Alors, monsieur, dit l'officier, ce quelqu'un que vous connaissez l'a
+trouvée; car ce que tout Harlem contemple en ce moment, c'est la fleur
+que vous regardez comme introuvable.
+
+--La tulipe noire! s'écria van Baërle en jetant la moitié de son corps
+par la portière. Où cela? où cela?
+
+--Là-bas, sur le trône, la voyez-vous?
+
+--Je vois!
+
+--Allons! monsieur, dit l'officier, maintenant, il faut partir.
+
+--Oh! par pitié, par grâce, monsieur, dit van Baërle, oh! ne m'emmenez
+pas! laissez-moi regarder encore! Comment, ce que je vois là-bas est la
+tulipe noire, bien noire... est-ce possible? Oh! monsieur, l'avez-vous
+vue? Elle doit avoir des taches, elle doit être imparfaite, elle est
+peut-être teinte en noir seulement; oh! si j'étais là je saurais bien le
+dire, moi, monsieur, laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de près,
+je vous prie.
+
+--Êtes-vous fou, monsieur? Le puis-je?
+
+--Je vous en supplie.
+
+--Mais vous oubliez que vous êtes prisonnier?
+
+--Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et
+sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de
+fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur!
+
+--Mais, mes ordres, monsieur?
+
+Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se
+remettre en route. Cornélius l'arrêta encore.
+
+--Oh! soyez patient, soyez généreux, toute ma vie repose sur un
+mouvement de votre pitié. Hélas! ma vie, monsieur, elle ne sera
+probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, ce
+que je souffre; vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui se combat dans
+ma tête et dans mon cœur; car enfin, continua Cornélius avec désespoir,
+si c'était ma tulipe à moi, si c'était celle que l'on a volée à Rosa.
+Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouvé la
+tulipe noire, de l'avoir vue un instant, d'avoir reconnu qu'elle était
+parfaite, que c'était à la fois un chef-d'œuvre de l'art et de la nature
+et de la perdre, de la perdre, à tout jamais? Oh! il faut que j'aille la
+voir, vous me tuerez après si vous voulez, mais je la verrai, je la
+verrai.
+
+--Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car
+voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la vôtre, et si
+le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait
+de vous et de moi.
+
+Van Baërle, encore plus effrayé pour son compagnon que pour lui-même, se
+rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les
+vingt premiers cavaliers étaient à peine passés qu'il se remit à la
+portière, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment
+où celui-ci passait.
+
+Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait à la place
+pour accomplir son devoir de président. Il avait à la main son rouleau
+de vélin, qui était, dans cette journée de fête, devenu son bâton de
+commandement.
+
+Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi
+peut-être l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder
+donna l'ordre d'arrêter.
+
+À l'instant même, ses chevaux frémissant sur leurs jarrets d'acier
+firent halte à six pas de van Baërle encagé dans son carrosse.
+
+--Qu'est-ce cela? demanda le prince à l'officier qui, au premier ordre
+du stathouder, avait sauté en bas de la voiture, et qui s'approchait
+respectueusement de lui.
+
+--Monseigneur, dit-il, c'est le prisonnier d'État que, par votre ordre,
+j'ai été chercher à Loewestein, et que je vous amène à Harlem, comme
+Votre Altesse l'a désiré.
+
+--Que veut-il?
+
+--Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrêter un instant ici.
+
+--Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baërle en joignant
+les mains, et après, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je
+dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je bénirai Votre
+Altesse miséricordieuse, intermédiaire entre la divinité et moi; Votre
+Altesse, qui permettra que mon œuvre ait eu sa fin et sa glorification.
+
+C'était, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes,
+chacun à la portière de son carrosse, entouré de leurs gardes; l'un
+tout-puissant, l'autre misérable; l'un près de monter sur son trône,
+l'autre se croyant près de monter sur son échafaud.
+
+Guillaume avait regardé froidement Cornélius et entendu sa véhémente
+prière. Alors, s'adressant à l'officier:
+
+--Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son
+geôlier à Loewestein?
+
+Cornélius poussa un soupir et baissa la tête. Sa douce et honnête figure
+rougit et pâlit à la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient,
+cette infaillibilité divine qui, par quelque messager secret et
+invisible au reste des hommes, savait déjà son crime, lui présageaient
+non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus.
+
+Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se défendre: il offrit
+au prince ce spectacle touchant d'un désespoir naïf bien intelligible et
+bien émouvant pour un si grand cœur et un si grand esprit que celui qui
+le contemplait.
+
+--Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il
+aille voir la tulipe noire, bien digne d'être vue au moins une fois.
+
+--Oh! fit Cornélius près de s'évanouir de joie et chancelant sur le
+marchepied du carrosse, oh! monseigneur!
+
+Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prêta son appui,
+c'est à genoux et le front dans la poussière que le pauvre Cornélius eût
+remercié Son Altesse.
+
+Cette permission donnée, le prince continua sa route dans le bois au
+milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bientôt à son
+estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Conclusion
+
+
+Van Baërle, conduit par quatre gardes qui se frayaient un chemin dans la
+foule, perça obliquement vers la tulipe noire, que dévoraient ses
+regards de plus en plus rapprochés.
+
+Il la vit, enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons
+inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumière, apparaître un jour
+pour disparaître à jamais. Il la vit à six pas; il en savoura les
+perfections et les grâces; il la vit derrière les jeunes filles qui
+formaient une garde d'honneur à cette reine de noblesse et de pureté. Et
+cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de
+la fleur, plus son cœur était déchiré. Il cherchait tout autour de lui
+pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages
+inconnus; partout l'attention s'adressant au trône sur lequel venait de
+s'asseoir le stathouder.
+
+Guillaume, qui attirait l'attention générale, se leva, promena un
+tranquille regard sur la foule enivrée, et son œil perçant s'arrêta tour
+à tour sur les trois extrémités d'un triangle formé en face de lui par
+trois intérêts et par trois drames bien différents.
+
+À l'un des angles, Boxtel, frémissant d'impatience et dévorant de toute
+son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assemblée.
+
+À l'autre, Cornélius haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, d'amour,
+que pour la tulipe noire, sa fille.
+
+Enfin, au troisième, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem,
+une belle Frisonne vêtue de fine laine rouge brodée d'argent et couverte
+de dentelles tombant à flots de son casque d'or; Rosa, enfin, qui
+s'appuyait défaillante et l'œil noyé, au bras d'un des officiers de
+Guillaume.
+
+Le prince, alors, voyant tous ses auditeurs disposés, déroula lentement
+le vélin, et, d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas
+une note ne se perdait, grâce au silence religieux qui s'abattit tout à
+coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaîna leur souffle à ses
+lèvres:
+
+--Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez été réunis ici.
+
+«Un prix de cent mille florins a été promis à celui qui trouverait la
+tulipe noire.
+
+«La tulipe noire!--et cette merveille de la Hollande est là exposée à
+vos yeux--; la tulipe noire a été trouvée, et cela dans toutes les
+conditions exigées par le programme de la société horticole de Harlem.
+
+«L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au
+livre d'honneur de la ville.
+
+«Faites approcher la personne qui est propriétaire de la tulipe noire.»
+
+Et en prononçant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles
+produiraient, promena son clair regard sur les trois extrémités du
+triangle.
+
+Il vit Boxtel s'élancer de son gradin.
+
+Il vit Cornélius faire un mouvement involontaire.
+
+Il vit enfin l'officier chargé de veiller sur Rosa, la conduire, ou
+plutôt la pousser devant son trône.
+
+Un double cri partit à la fois à la droite et à la gauche du prince.
+
+Boxtel foudroyé, Cornélius éperdu, avaient tous deux crié:
+
+--Rosa! Rosa!
+
+--Cette tulipe est bien à vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le
+prince.
+
+--Oui, monseigneur! balbutia Rosa, qu'un murmure universel venait de
+saluer en sa touchante beauté.
+
+--Oh! murmura Cornélius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui
+avait volé cette fleur. Oh! voilà donc pourquoi elle avait quitté
+Loewestein! Oh! oublié, trahi par elle, par elle que je croyais ma
+meilleure amie!
+
+--Oh! gémit Boxtel de son côté, je suis perdu!
+
+--Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son
+inventeur, et sera inscrite au catalogue des fleurs sous le titre de
+_tulipa nigra Rosa Baërlensis_, à cause du nom de van Baërle, qui sera
+désormais le nom de femme de cette jeune fille.
+
+Et en même temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main
+d'un homme qui venait de s'élancer, pâle, étourdi, écrasé de joie, au
+pied du trône, en saluant tour à tour son prince, sa fiancée et Dieu
+qui, du fond du ciel azuré, regardait en souriant le spectacle de deux
+cœurs heureux.
+
+En même temps aussi tombait aux pieds du président van Herysen un autre
+homme frappé d'une émotion bien différente.
+
+Boxtel, anéanti sous la ruine de ses espérances, venait de s'évanouir.
+
+On le releva, on interrogea son pouls et son cœur; il était mort.
+
+Cet incident ne troubla point autrement la fête, attendu que ni le
+président ni le prince ne parurent s'en préoccuper beaucoup.
+
+Cornélius recula épouvanté: dans son voleur, dans son faux Jacob, il
+venait de reconnaître le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que dans la
+pureté de son âme, il n'avait jamais soupçonné un seul instant d'une si
+méchante action.
+
+Ce fut, au reste, un grand bonheur pour Boxtel que Dieu lui eût envoyé
+si à propos cette attaque d'apoplexie foudroyante, qu'elle l'empêcha de
+voir plus longtemps des choses si douloureuses pour son orgueil et son
+avarice.
+
+Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y
+eût rien de changé dans son cérémonial, sinon que Boxtel était mort et
+que Cornélius et Rosa, triomphants, marchaient côte à côte et la main de
+l'un dans la main de l'autre.
+
+Quand on fut rentré à l'hôtel de ville, le prince, montrant du doigt à
+Cornélius la bourse aux cent mille florins d'or:
+
+--On ne sait trop, dit-il, par qui est gagné cet argent, si c'est par
+vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouvé la tulipe noire, elle
+l'a élevée et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce
+serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem à la
+tulipe.
+
+Cornélius attendait pour savoir où voulait en venir le prince. Celui-ci
+continua:
+
+--Je donne à Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagnés et
+qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son
+courage et de son honnêteté. Quant à vous, monsieur, grâce à Rosa
+encore, qui a apporté la preuve de votre innocence--et en disant ces
+mots, le prince tendit à Cornélius le fameux feuillet de la Bible sur
+lequel était écrite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi à
+envelopper le troisième caïeu--, quant à vous, l'on s'est aperçu que
+vous aviez été emprisonné pour un crime que vous n'aviez pas commis.
+C'est vous dire, non seulement que vous êtes libre, mais encore que les
+biens d'un homme innocent ne peuvent être confisqués. Vos biens vous
+sont donc rendus. M. van Baërle, vous êtes le filleul de M. Corneille de
+Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confié l'un sur
+les fonts de baptême, et de l'amitié que l'autre vous avait vouée.
+Conservez la tradition de leurs mérites à tous deux, car ces MM. de
+Witt, mal jugés, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, étaient
+deux grands citoyens dont la Hollande est fière aujourd'hui.
+
+Le prince, après ces deux mots qu'il prononça d'une voix émue, contre
+son habitude, donna ses deux mains à baiser aux deux époux, qui
+s'agenouillèrent à ses côtés.
+
+Puis, poussant un soupir:
+
+--Hélas! dit-il, vous êtes bien heureux vous, qui peut-être rêvant la
+vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez à
+lui conquérir que de nouvelles couleurs de tulipes.
+
+Et jetant un regard du côté de la France, comme s'il eût vu de nouveaux
+nuages s'amonceler de ce côté-là, il remonta dans son carrosse et
+partit.
+
+De son côté, Cornélius, le même jour, partit pour Dordrecht avec Rosa,
+qui, par la vieille Zug, qu'on lui expédia en qualité d'ambassadeur, fit
+prévenir son père de tout ce qui s'était passé.
+
+Ceux qui, grâce à l'exposé que nous avons fait, connaissent le caractère
+du vieux Gryphus, comprendront qu'il se réconcilia difficilement avec
+son gendre. Il avait sur le cœur les coups de bâton reçus, il les avait
+comptés par les meurtrissures; ils montaient, disait-il, à quarante et
+un; mais il finit par se rendre, pour n'être pas moins généreux,
+disait-il, que Son Altesse le stathouder.
+
+Devenu gardien de tulipes, après avoir été geôlier d'hommes, il fut le
+plus rude geôlier de fleurs qu'on eût encore rencontré dans les
+Pays-Bas. Aussi fallait-il le voir, surveillant les papillons dangereux,
+tuant les mulots et chassant les abeilles trop affamées.
+
+Comme il avait appris l'histoire de Boxtel et qu'il était furieux
+d'avoir été la dupe du faux Jacob, ce fut lui qui démolit l'observatoire
+élevé jadis par l'envieux derrière le sycomore; car l'enclos de Boxtel,
+vendu à l'encan, s'enclava dans les plates-bandes de Cornélius, qui
+s'arrondit de façon à défier tous les télescopes de Dordrecht.
+
+Rosa, de plus en plus belle, devint de plus en plus savante; et au bout
+de deux ans de mariage, elle savait si bien lire et écrire, qu'elle put
+se charger seule de l'éducation de deux beaux enfants, qui lui étaient
+poussés au mois de mai 1674 et 1675, comme des tulipes, et qui lui
+avaient donné bien moins de mal que la fameuse fleur à laquelle elle
+devait de les avoir.
+
+Il va sans dire que l'un étant garçon et l'autre une fille, le premier
+reçut le nom de Cornélius, et la seconde, celui de Rosa.
+
+Van Baërle resta fidèle à Rosa, comme à ses tulipes; toute sa vie, il
+s'occupa du bonheur de sa femme et de la culture des fleurs, culture
+grâce à laquelle il trouva un grand nombre de variétés qui sont
+inscrites au catalogue hollandais.
+
+Les deux principaux ornements de son salon étaient dans deux grands
+cadres d'or, ces deux feuillets de la Bible de Corneille de Witt; sur
+l'un, on se le rappelle, son parrain lui avait écrit de brûler la
+correspondance du marquis de Louvois; sur l'autre, il avait légué à Rosa
+le caïeu de la tulipe noire, à la condition qu'avec sa dot de cent mille
+florins elle épouserait un beau garçon de vingt-six à vingt-huit ans,
+qui l'aimerait et qu'elle aimerait, condition qui avait été
+scrupuleusement remplie, quoique Cornélius ne fût point mort, et
+justement parce qu'il n'était point mort.
+
+Enfin pour combattre les envieux à venir, dont la Providence n'aurait
+peut-être pas eu le loisir de le débarrasser comme elle avait fait de
+mynheer Isaac Boxtel, il écrivit au-dessus de sa porte ce vers, que
+Grotius avait gravé, le jour de sa fuite, sur le mur de sa prison:
+
+«On a quelquefois assez souffert pour avoir le droit de ne jamais dire:
+_Je suis trop heureux_.»
+
+[1] Mynheer: monsieur
+
+
+
+
+
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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