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diff --git a/26510-8.txt b/26510-8.txt new file mode 100644 index 0000000..41bdc40 --- /dev/null +++ b/26510-8.txt @@ -0,0 +1,10020 @@ +The Project Gutenberg EBook of À travers l'hémisphère sud, ou Mon second +voyage autour du monde, by Ernest Michel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde + Tome 1; Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République + Argentine, Chili, Pérou. + +Author: Ernest Michel + +Release Date: September 2, 2008 [EBook #26510] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Des parenthèses ont été utilisées pour marquer les lettres supérieures +unusuelles.] + + + + +À TRAVERS L'HÉMISPHÈRE SUD + +ou + +MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE + + + + +[Illustration: M. Ernest Michel.] + + + + +ERNEST MICHEL + + +À TRAVERS L'HÉMISPHÈRE SUD + +OU + +MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE + +Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, +République Argentine, Chili, Pérou. + + +[Illustration] + + + + + PARIS + LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ + (SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE) + _76, Rue des Saints-Pères, 76_ + + BRUXELLES GENÈVE + Société belge de Librairie Henri Trembley, Éditeur + _Rue des Paroissiens, 12._ _4, Rue Corraterie._ + + 1887 + + + + +PRÉFACE + + +Sur la route de Londres à Brighton, un jeune Anglais monte dans mon +wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air pressé et fatigué, et +accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce +qui vous rend si essoufflé, lui dis-je?--Je viens du Mont-Blanc et j'ai +passé plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui part +demain pour la Nouvelle-Zélande, où je vais m'établir.--Vous allez donc +chercher fortune?--Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me rapportent +3%, et en Nouvelle-Zélande 10%. Dans mon village je ne suis rien; là-bas +un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un voyage +d'investigation, qui a duré deux ans; j'ai visité tous les pays, je les +ai comparés, j'ai pesé pour chacun le pour et le contre, et j'ai arrêté +mon choix sur la Nouvelle-Zélande. Par son climat tempéré, ses terres +fertiles, c'est celui qui présente en ce moment les plus grandes +ressources et le séjour le plus agréable. Tous les objets de première +nécessité y sont à bon marché, et les capitaux y trouvent un emploi +lucratif. Je viens donc chercher ma famille et nous partons demain; je +ne voulais pas quitter l'Europe sans avoir vu le Mont-Blanc pour le +comparer au Mont-Cook des Alpes New-Zélandaises. + +Puis, voyant qu'il parlait à un Français, il ajoutait: Pour quelle +raison, je l'ignore, mais j'ai constaté que vos compatriotes réussissent +peu dans les divers pays. + +Là où ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils +disparaissent peu à peu, laissant la place aux Anglais et aux Allemands. + +Cette dernière observation fut pour moi fort sensible; je résolus donc +d'aller la vérifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation à +travers le globe. + +Un premier tour du monde m'a fait connaître le Canada, les États-Unis, +le Japon, la Chine et les Indes. Il a été publié en 2 volumes, à +l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre, à Nice, sous le titre de _Tour +du Monde en 240 Jours_. + +Un second tour du monde vient de me faire voir le Sénégal, le Brésil, +l'Uruguay, la République Argentine, le Chili, le Pérou, l'Équateur, +Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zélande, la +Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion, les +Seychelles, Aden, l'Égypte et la Palestine. + +Je publie aujourd'hui ce deuxième voyage en trois volumes. Le premier +comprendra l'Amérique du Sud; le second, Panama, les Antilles, et mon +arrivée en Californie à travers le Mexique et les États-Unis. + +Le troisième contiendra mes excursions dans les diverses îles de +l'Océanie, et mon retour par Maurice, la Réunion, Aden, l'Égypte et la +Palestine. + +Ces trois volumes pourront être indépendants; c'est pourquoi je les fais +précéder chacun d'une préface se rapportant aux pays visités. + +Dans le récit de mon premier voyage, j'ai déjà parlé de l'utilité et de +la nécessité des voyages d'étude; je signale aujourd'hui un moyen de les +populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde. Les +Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation, +d'accord avec les compagnies américaines, donnent pour 3 à 4,000 fr., +des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la +Chine, soit par la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Le grand touriste +Cook leur donne des billets d'hôtel à des prix fixes pour tous les pays +du monde, et conduit tous les ans, par ses employés, des caravanes de +voyageurs dans toutes les contrées à un prix fixe, et à forfait. + +Le _Bradshow Overland guide_ leur fournit, pour tous les pays, les +renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie, +agriculture, ressources diverses, nombre de nationaux et d'étrangers, +moeurs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc. + +Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la liberté ne +soit préférable; on peut changer de plan en route, s'arrêter plus +longtemps dans tel pays, etc.; mais si la liberté a des avantages pour +celui qui est habitué aux voyages, un plan tout tracé, une dépense fixe, +un temps limité, sont des choses précieuses qui peuvent décider les plus +timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de peu +d'argent. + +J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les Messageries +maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en s'entendant +avec les compagnies américaines. + + 1er TOUR. NOMS NOMBRE PRIX + DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL + DE JOURS en 1re cl. + + Du Havre à New-York Transatlantique 8 500f + De New-York à San-Francisco Chemin de fer 7 700 + De San-Francisco à Yokohama Pacific-Américaine 18 1,200 + De Yokohama à Marseille, + par Hong-Kong, Canton, + Singapor, Ceylan Messageries maritimes 40 1,800 + ---- ------ + TOTAL 73 4,200f + +Le prix du billet circulaire pourrait être réduit à 3,000 fr. + + 2e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX + DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL + DE JOURS. En 1re cl. + + De Bordeaux à Lisbonne, } + Dakar, Brésil, Montevideo, } Messageries ou } + Buenos-Ayres. } Transports maritimes} 20 800f + De Buenos-Ayres, par Magellan,} + au Chili et au } + Pérou } Pacific-Anglaise 20 1,000 + De Callao à Panama. Pacific-Anglaise 8 500 + De Colon aux Antilles et à } + Saint-Nazaire } Transatlantique 18 1,000 + --- ------ + TOTAL 66 3,500f + === ====== + +Le prix du billet circulaire pourrait être à 2,500 fr. + + 3e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX + DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL + DE JOURS. En 1re cl. + + De Saint-Nazaire à Vera-Cruz Transatlantique 17 1,000f + De Vera-Cruz à Mexico et } + à San-Francisco } Chemin de fer 8 1,000 + De San-Francisco aux Sandwich,} + Nouvelle-Zélande, } Pacific-Américaine 22 1,050 + Australie } + De Sidney à Nouméa (aller } Messageries maritimes 8 400 + et retour) } + De Sidney à Marseille, par } + Maurice, Réunion, Seychelles,} + Aden, Suez. } Messageries maritimes 35 1,625 + --- ------ + TOTAL 90 5,075f + === ====== + +Le prix du billet circulaire pourrait être de 4,000 fr. + + * * * * * + +En un mot, les compagnies n'auraient qu'à faire un rabais de 20 à 25% +pour les billets circulaires. En Espagne, en Italie et ailleurs, les +compagnies de chemins de fer font un rabais de 40 à 45%. On accorderait +un an de temps avec faculté d'interrompre le voyage à toutes les escales +pour visiter le pays. Un planisphère indiquant ces trois tours avec prix +et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire en populariserait la +connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des voyages circulaires +dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algérie et la Tunisie +commencent à être un peu visitées par nos nationaux. + +Les compagnies de navigation seraient amplement compensées de leur +sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la +plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont à moitié vides. + +Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y préparer. + +La première préparation consiste à connaître au moins les éléments de la +langue parlée dans le pays qu'on va visiter. Je dis les éléments, car la +pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de parcourir les +villes, de visiter les monuments, d'admirer les scènes de la nature, +mais on ne connaîtrait pas les hommes, qui sont le pays vivant. Il +importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant jusqu'à l'homme +du peuple. À cet effet, le voyageur devra se munir de lettres de +recommandation pour les savants, les commerçants, les industriels, les +agriculteurs, les missionnaires, les hommes politiques. Sans cette +précaution, il ne pourrait le plus souvent les aborder, et malgré sa +bonne volonté, il ne pourrait connaître ce qui se passe dans le pays. + +Lorsqu'on fait partie d'une Société de Géographie, d'une Conférence de +Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile +d'avoir les lettres nécessaires, car des associations similaires +existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien placées +dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes les portes. + +La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amérique du Sud. +Celui qui la possède se fera bien vite à la langue portugaise, parlée +dans tout le Brésil. Pour l'Amérique du Nord, l'Océanie, l'Hindoustan et +tout l'Extrême-Orient, la langue nécessaire est l'anglaise. Dans le +bassin de la Méditerranée vers l'Orient, la langue européenne la plus en +usage est encore l'italien, mais le français s'y répand tous les jours +davantage. L'allemand est nécessaire dans le nord de l'Europe. + +Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va +visiter, porter avec lui un thermomètre, une boussole, un baromètre +anéroïde, l'Aide-Mémoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre +semblable, et se munir des meilleures cartes. Il est regrettable que +jusqu'à ce jour les meilleures cartes soient encore celles des Anglais +et des Allemands. + +Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et de +mesures dans chaque pays. Comme on a unifié la poste, il serait utile +d'unifier les monnaies, les poids et les mesures. + +Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des +traites circulaires achetées à la Société générale pour le développement +du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de se procurer aux +banques correspondantes, dans tous les pays, la monnaie indigène +nécessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans frais. Quant à la +dépense qu'on peut faire à terre, elle atteint une moyenne de 30 fr. par +jour, tout compris. Les hôtels, dans tout l'Extrême-Orient, n'atteignent +pas les prix des hôtels de l'Europe. + +Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou +nombreuses; elles lui coûteraient autant que son voyage, sans parler des +ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vêtement de flanelle de +Chine, deux vêtements d'été, un d'hiver et un peu de linge de corps avec +un pardessus et un châle suffisent, et le tout tient dans une valise et +une courroie, qu'on peut au besoin porter à la main. Les objets de +curiosité qu'on achète en route sont facilement et économiquement +expédiés en Europe, du premier port qu'on rencontre. + +Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes +sont dangereuses, provoquent la méfiance et exposent à une mauvaise +action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la +fermeté, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu +d'autre, soit dans les pays civilisés, soit dans ceux plus primitifs du +Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des Canaques. +J'ai même traversé seul en voiture tout le Mexique, si renommé pour ses +brigands; je n'ai trouvé partout que d'honnêtes gens polis, et aimables +lorsqu'on les traite convenablement. + +Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitôt après ses +conversations et pendant sa visite aux divers établissements. Il devra +rédiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de +voyage. Les longues journées de navigation lui seront pour cela fort +utiles. Les notes écrites sur place sont plus vivantes et conservent la +physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les impressions +d'une contrée effacent celles de la contrée visitée précédemment. + +Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages à moins d'une +constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai rencontré +partout les Anglais et les Américains, de santé délicate, voyageant +pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux antipodes avec femme +et enfants; j'en ai rencontré un bon nombre voyageant autour du monde en +voyage de noces. + +J'ai cru devoir entrer dans tous ces détails, parce qu'ils sont utiles +au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en +touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en +observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances étendues, +des faits nombreux, bien étudiés. Nous pourrons alors, par la +comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui +leur réussit, préparant ainsi notre réforme, non sur des théories, mais +sur l'expérience. + +Dans ce premier volume, après un arrêt en Portugal et au Sénégal, que +nous aurions déjà dû relier à l'Algérie, le lecteur verra au Brésil +comment des vues courtes et une étroitesse d'esprit font que les +ressources précieuses de cet immense pays demeurent inexploitées et +perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de l'humanité. +Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage. + +À l'Uruguay, à la République argentine, comme dans les autres +républiques de race espagnole, il verra à quel triste état les guerres +civiles périodiques réduisent les populations, qui devraient pourtant +prospérer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles. + +Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi, +des Indiens, qu'elle tient dans un état bien misérable. + +Au Pérou, il déplorera la corruption générale, fruit de la richesse, et +suivie du désastre d'une guerre sanglante et malheureuse. + +Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de toutes +ces observations. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Portugal. + + Le départ. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres + catholiques. -- L'église de Saint-Roch. -- Le cloître de Bélem. + -- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait + détrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les + passagers. + + +Ce n'est pas sans émotion que le voyageur au long cours quitte le sol +natal. Les parents, les amis se présentent à son esprit et semblent +vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficultés, les périls, +et s'efforce de l'arrêter. Puis la pensée de la Providence qui veille +sur toutes ses créatures dissipe ce trouble d'un moment. + +C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883, à dix heures du matin, je +quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre à son embouchure +le _Niger_, steamer de la Compagnie des Messageries maritimes, qui +devait me porter au Brésil. + +Trois jours de navigation nous firent franchir les côtes de France et +d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans le +Tage, en face de Lisbonne, en Portugal. + +[Illustration: Type de Paysanne portugaise.] + +Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu à Gênes. +Elle est construite en partie sur plusieurs collines que les voitures +ont de la peine à escalader. Après les formalités de la santé et de la +douane, je prends terre et me rends à Saint-Louis des Français. Chemin +faisant, je rencontre de nombreux tramways traînés par des mules. Des +paysans en costume pittoresque emmènent sur leurs mulets les denrées au +marché; mais ce que je trouve de plus coquet, ce sont les vendeuses de +poisson coiffées d'un gracieux chapeau de feutre surmonté d'une +corbeille remplie de gros poissons. Elles courent pieds nus, les mains +sur les hanches, se dandinant plus ou moins gracieusement, et poussant +ces cris traînards qui sont la spécialité des poissardes de tous les +pays. Le P. Miel, lazariste, me reçoit avec bonté, et me présente au +comte d'Aljésur, Brésilien qui passe les hivers à Lisbonne, où il +préside la conférence de Saint-Vincent de Paul, fondée en 1859 à +Saint-Louis des Français. Une seconde conférence vient d'être inaugurée +le 19 mars dernier chez les RR. PP. dominicains irlandais, et l'on +s'occupe déjà de la subdiviser pour étendre plus aisément son action +bienfaisante à chacune des trente-trois paroisses de la ville. En +dehors des deux conférences de Lisbonne, chacune des villes suivantes +possède la sienne: Funchal, Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens, +Penafiel et Coïmbra; en tout neuf conférences avec 1,182 membres et +souscripteurs, distribuant 25,000 francs de secours en nature à 450 +familles. C'est bien peu pour un pays qui compte dix mille confréries et +associations de tiers ordres avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs +orphelinats; mais l'abondance même de ces instituts charitables, +largement pourvus de ressources, explique le peu de développement de +l'oeuvre de Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion +vigoureuse lui a été donnée, tout fait espérer qu'elle se propagera. + +[Illustration: Type de Poissarde portugaise.] + +Lisbonne possède soixante-dix belles églises, sans compter les oratoires +et chapelles privées: la plus ancienne est la basilique patriarcale de +_Sainte-Marie Majeure_, dont on attribue la fondation à l'empereur +Constantin; elle était dès le commencement du IVe siècle le siège d'un +évêché, car depuis cette époque les actes des conciles de Tolède portent +la signature d'un _Episcopus Olissiponensis_. En 1394, le Prélat de +Lisbonne fut promu au rang d'archevêque, et plus tard, en 1716, élevé à +la dignité de patriarche et aux honneurs de la pourpre romaine. Le +titulaire actuel est le cardinal Neto, né en 1841, nommé en 1879 à +l'évêché d'Angola et du Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est +le moins âgé des membres du sacré collège. + +Tout près de la cathédrale on aperçoit la jolie petite église de +_Saint-Antoine_, bâtie sur l'emplacement de la maison où le saint vint +au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dévotion envers leur +compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans cette +ville le 13 juin 1231. Grégoire IX le canonisa onze mois après, le 30 +mai 1232, et on raconte que ce jour-là les cloches de Lisbonne se mirent +d'elles-mêmes à carillonner joyeusement, tandis que toute la population +se livrait à la danse, sans que personne soupçonnât la cause de la +commune allégresse. + +Je passe, ensuite à l'Hôpital français: les Soeurs de Saint-Vincent de +Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de +jeunes filles. Je trouve là un jeune abbé auquel je demande de quelle +partie de la France il est originaire; il me répond: «Je ne suis pas +Français, je suis Auvergnat.» + +L'église de _Saint-Roch_, ainsi que son vaste couvent, avait été donnée +en 1533, par Jean III, à la Société de Jésus, et saint François Borgia +y a prêché. Ce qui y attire le plus l'attention c'est la magnifique +chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on a prodigué les marbres +les plus rares, les bronzes les plus artistiques, les mosaïques les plus +belles et les pierres précieuses. L'on raconte qu'en 1718, Jean V +assistant dans cette église à la fête de saint Ignace de Loyola et +remarquant que toutes les chapelles étaient profusément ornées de fleurs +et de lumières, à l'exception de celle de saint Jean, s'enquit de la +cause, et qu'on lui répondit que toutes les autres chapelles avaient des +confréries qui veillaient à leur entretien, tandis que celle-là n'en +avait point. + +--Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est dédiée au saint dont +je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, dès le +lendemain il commandait à son ambassadeur à Rome une chapelle digne de +son saint patron, et l'ambassadeur ayant confié ce travail à Vanvitelli, +qui s'en acquitta à son honneur, Benoît XIV la consacra et y offrit le +saint sacrifice avant qu'elle ne fût expédiée à Lisbonne. Le roi envoya +au souverain Pontife, en témoignage de sa reconnaissance, un calice d'or +massif orné de brillants, de la valeur de 250,000 francs. Cette chapelle +avec ses accessoires a coûté cinq millions de francs; mais le pieux +monarque n'eut pas la consolation de la voir, car il se mourait +lorsqu'elle arriva à Lisbonne, et ce fut son fils et successeur Joseph +Ier qui, l'inaugura en 1751. + +Dans le couvent attenant à cette église est établie l'oeuvre de la +_Miséricorde_, qui accueille les enfants trouvés et les protège jusqu'à +l'âge de 18 ans. D'après le rapport de l'exercice 1881-1882, l'oeuvre +n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle, dont 92 dans +l'établissement même et 7,525 dehors, c'est-à-dire en nourrice ou en +apprentissage. L'oeuvre pensionne les nourrices qui, après +l'allaitement, consentent à garder les enfants, et pour les encourager à +envoyer ces pauvres petits êtres à l'école, elle leur accorde des prix +lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants maintenus hors de +l'établissement sont assidûment surveillés, et lorsqu'ils sont malades +ou bien qu'ils se déplacent, ils accourent à la Miséricorde pour se +faire soigner ou placer de nouveau. + +En dehors de cette oeuvre principale, la Miséricorde a servi 2,880 +pensions d'allaitement à des mères pauvres; elle a dépensé 20,000 francs +pour aider de pauvres familles à payer leurs loyers, et 70,000 francs en +secours à domicile, lesquels--observe le Rapporteur--n'ont été refusés à +aucun besoin légitime. La recette totale de l'exercice a été de +1,350,000 francs et la dépense de 1,210,000, y compris 200,000 francs +capitalisés. Cette belle oeuvre est présidée par le comte de Rio-Maior, +grand maître des cérémonies de la Cour, membre héréditaire de la Chambre +des pairs. + +Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior, +consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activité au +soulagement de toutes les infortunes.--Dom José de Saldanha, frère puîné +du comte, est le président de l'Association catholique et le champion +de la cause religieuse à la Chambre des députés: il cède son traitement +aux pauvres du district qui l'a élu.--Leur soeur, Doña Theresa de +Saldanha, a fondé et dirige personnellement l'_Association protectrice +des jeunes filles pauvres_, laquelle a établi dans trois anciens +monastères de religieuses, que le gouvernement lui a cédés, des +écoles-asiles confiées aux Soeurs du tiers ordre de Saint-Dominique. + +[Illustration: Château royal à Cintra.] + +La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la +fondatrice de l'_Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés_, +que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a créé, +dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient vingt +pauvres femmes aveugles, soignées par les Soeurs dominicaines. Le +rapport publié au mois d'avril dernier constate que pendant l'année +précédente, en dehors de l'oeuvre des aveugles, l'association avait +distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de 5 jusqu'à 50 francs +par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000 francs en bons +alimentaires et en secours pour loyers, et que son vestiaire avait +fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense totale a été de +27,000 francs.--Faute de temps pour visiter l'asile, j'ai dû me +contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles où l'on fait +quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome, l'exposition des quarante +heures; et je pousse mon excursion jusqu'au faubourg de Bélem. + +[Illustration: Couvent de Bélem (intérieur du cloître).] + +La superbe église de _Sainte-Marie de Bethléem_ ainsi que son cloître, +qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500, par +le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco da +Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui précéda +leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable spécimen +du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux du +fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le cardinal-roi +Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné Sébastien, mort en +1578, âgé de 24 ans, à la bataille d'Alcacer-Quibir, où l'armée +portugaise fut complètement défaite par les Maures.--L'année dernière on +a transporté en grande pompe dans ce monument les cendres du héros dont +il rappelle l'épopée, ainsi que celles de son chantre, l'épique +Camoens. + +[Illustration: Tour de Bélem.] + +Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé dans +le cloître la _Casa Pia_, asile où 550 enfants pauvres sont élevés +gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense annuelle de +350,000 francs.--Un peu plus loin, au bord du Tage, une tour de même +style architectural était destinée à défendre le monastère contre les +incursions des pirates. + +Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord. + +Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives +couronnées de forts. + +Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les îles Canaries. +De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le matin, je suis +étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre la vitre pour +recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la renvoie en mer, +où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su qu'elle se +dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée d'une dépêche. + +Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en +causeries. + +Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux +confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux +capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne +d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays +d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord. Son +étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première condition, +l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il fallait un +million pour développer les chantiers, et on lui propose alors une +société par actions au capital de quatre millions, dont un million seul +sera effectif; les autres trois millions seront: un pour l'apport des +mines, les deux autres pour rétribuer le capital. Là-dessus notre mineur +s'en va, persuadé que dans les déserts qui entourent ses mines il ne +trouvera pas de brigands plus détrousseurs. + +[Illustration: Le Tage à Bélem (Portugal).] + +Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de +l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de +l'Amazone: cet immense fleuve est maintenant sillonné par des bateaux +à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou, mettant un mois +pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme presque partout +ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous pavillon brésilien, +exploite cette navigation. L'officier dont je parle vient de faire une +inspection dans les divers pays de l'Europe, dans le but d'améliorer +l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont nés durant les trois ans +de sa tournée. Il revenait avec quatre; un est mort en route près de +Lisbonne, les trois autres font les charmes de la maman et des +passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre son mari dans la Pampa +a aussi deux enfants bruyants qui mettent un peu de vie dans le navire. +Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire à la vie économe et +mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrénées. Les 10,000 +moutons que possède son mari lui rapportent bon an mal an de 30 à 40 +mille francs de rente, et elle peut ainsi se permettre de larges +dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour complaisants et +donnent volontiers les renseignements qu'on leur demande. Voici les +dimensions du _Niger_: 125 mètres de long, 12 de large, 15 de haut; la +machine est de la force de 600 chevaux au coefficient de 300 +kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de 11 à 12 noeuds. Le +déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte 2,000 tonnes de marchandise +outre 250 passagers de chambre et 800 d'entrepont lorsqu'il est au +complet. Il fait les voyages de la Plata depuis dix ans. Son personnel +compte 105 individus, dont 35 employés à la machine, 39 servant de +domestiques, bouchers, boulangers, gardes-magasin, et le reste officiers +et matelots. + +Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café, est +tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une +moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais la +subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque +voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des objets +manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la laine. Le +plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des Brésiliens, des +Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de Paris s'en va prendre +part à un congrès pédagogique à Rio.--Paris fait le plus souvent le +sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y a vu, ce qu'on y a +fait. Les désoeuvrés de tous les points du globe viennent y chercher les +distractions, y laisser leur argent; et ils en exportent trop souvent la +frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que l'influence de cette +capitale se fait sentir partout au loin. Combien meilleur serait le +résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux que de futile! + +Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur +les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le jour +du Seigneur. + +Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais aujourd'hui +nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre d'Afrique. + + + + +CHAPITRE II + +Sénégal. + + Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le + marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. -- + L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- Une + école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de + l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les + Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le + passage de la ligne. -- Les couchers du soleil. + + +Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les +deux _Mammeles_: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui +s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En +continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers +huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé ses trois +fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la santé vient à +bord un peu après celui de la Compagnie et celui des postes; mais il +était trop tard pour descendre à terre. On passa un peu de temps à +causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la marine montés à +bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand +matin. + +En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits, +faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes +de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre creusé. Je mets ma +tête à la fenêtre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou à +moi!_ et cette chanson se répète comme un écho de canot en canot. Je +jette un double sou dans l'eau, et immédiatement une douzaine plongent +et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive +triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se renouvelle toute +la matinée, car bien des passagers aiment à voir ainsi plonger ces +pauvres nègres, au risque de les voir enlever par les requins. + +Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur le +pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez les +Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune +missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se +faire mon cicérone. + +[Illustration: Vue de Dakar (Sénégal).] + +La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou +d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais +trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs +rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et +le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de +ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le _baobab_: il +y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins deux mètres et +demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur +d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau +suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce fruit aigrelet. Le +singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des +singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. Sur le tronc de +quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de +la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux +nègres! + +[Illustration: Type de Femme du Sénégal.] + +Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous +rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche +qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit +inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à +terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans +d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 litres. +Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et +des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou à peu près à +leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés et attachés sur le dos +des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la méthode +est dangereuse, car plusieurs enfants, à force de regarder le soleil +avec leur tête à la renverse, ont les paupières brûlées. Ceci explique +le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achète quelques +fruits: le _nevo_, espèce de pomme douce-amère, dont le goût rappelle la +patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brûlé répand un doux +parfum; le _cola_, qui vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très +cher. Les naturels prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être +affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a +pas réussi; l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai +avait réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le +prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai vu +aussi le _popaya_, mais il n'était pas mûr. + +Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du +gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et quelques +baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des maisons +privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: elles ne +sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des +constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face à +Dakar. + +Ma curiosité me portait de préférence vers les cases des indigènes. +Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille nègres. Le bon +missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien +ne l'arrêtait, et partout il était bien accueilli. Les enfants le +suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des +épingles. C'est en leur en donnant que le Père en rassemble quelquefois +un grand nombre et les conduit chez lui, où il leur fait le catéchisme. +Ces épingles leur servent pour tirer les épines des pieds, car ils vont +pieds nus. + +Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les +traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades. + +Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent une +petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond de +pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se prosternant +vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la prière. Ces cases +se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées et couvertes en +chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tressé: elles +couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont souvent deux pièces; +une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une légère porte +en bois. Les riches commencent à se donner le luxe de cases en planche +couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est +fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et +les légumes, un filet pour la pêche, une caisse pour fermer les +vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire +le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre +d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le +plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'étoffe, +renfermant des versets du Coran, avec certaines substances +cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui +doivent préserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a +contre la petite vérole, contre la fièvre, contre la médisance et la +calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les nègres comme +le reste des hommes. Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls +le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher à leurs +ouailles crédules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives +qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de +faire ici sa première apparition, et il fallait être préservé de ce +diable nouveau. + +J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours +refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la main d'un +nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est +au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir +compris, la somme de 2 fr. + +Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le +_couscous_. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés +dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté +de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand +mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent +leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque +matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, puis aspergée +d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé contre les +parois d'un plat de bois dont le fond est percé de plusieurs trous. Ce +plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en +dégage, passant à travers les trous, cuit le couscous. Les nègres y +mélangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent +le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du +grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps +de François Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps +trouvé les bâtonnets. + +J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la +forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de +fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau +qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux +bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant +en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait l'une, il +relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal rougi était +battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces de 5 francs +et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants +d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du +pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de +prêt. Donnez-moi deux pièces de 5 francs, me dit le nègre, et je vais +vous les transformer en deux bracelets. + +[Illustration: Type de Femme du Sénégal.] + +J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier +dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée +au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du +tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il +enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui +faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et +l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il +n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu +de temps. + +Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de +palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes +soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur. + +Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un +peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq +femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir +quelques pièces de monnaie. + +Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une +ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie +galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes +sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles +portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines +de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs +oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits +flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un +petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le +flocon pend uni et gracieux. + +Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un +parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des +bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des +sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr. +Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un +sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel +effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le +tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais +si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des +coups.» + +Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit. +Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais +étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix +ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais +marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un +grand salut. + +En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases, +j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé +jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à +écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils +apprenaient par coeur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées +et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à +acheter une de ces tablettes, mais sans succès. + +L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution +les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin +auprès des familles. + +Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient +recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles. + +Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les +Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ +quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la +fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Soeurs de +l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et +internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme +presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les +matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des +remèdes. Deux Soeurs visitent aussi à domicile les malades qui ne +peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres +aiment les Soeurs. + +Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les +200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis, +capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû +importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs +glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix +de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous +les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais. + +Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec +un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme +pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire +comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en +faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs +branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il +n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire: +«On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui +en est encore à croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la +perfection du monde!» + +À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de +quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache +oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30 +fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades +et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous +allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus +en plus intense. + +La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre +l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers +onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude +de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu. + +Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans +l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le +soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui +prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus +tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir +une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec +phares: l'imitation était complète. + + + + +CHAPITRE III + +Le Brésil. + + Olinda. -- Pernambuco. -- Le débarquement. -- La ville. -- Les + monuments. -- Les institutions de charité. -- Le marché. -- Les + environs. -- Bahïa. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. -- + Les établissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. -- + Le Brésil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Armée. -- + Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. -- + Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs. + -- Nicteroy. -- L'hôtel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La + Tijuca. -- Le musée. -- Réception de l'Empereur et de + l'Impératrice. + + +Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des +collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les +grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant +nous.--Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon +baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève +maintenant Olinda, ils s'écrièrent: _O linda situaçao para edificar una +cidade._ O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom d'Olinda +est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine Pernambuco. +L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son fondateur Fernand. +_Buco_ en portugais signifie bateau; les indigènes appelèrent Fernambuco +l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les Hollandais qui +conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions, +transformèrent le nom en Pernambuco. + +Une _jangada_ passe si près du navire que l'escalier du bord faillit en +déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de +plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au vent. +Les hommes qui la manoeuvrent sont inondés par les vagues; ils ont un +gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut +d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite cabane +couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces +parages que ces barques insubmersibles sont de toute nécessité. + +À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux clochers +et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un demi-kilomètre. La +mer est relativement calme, mais bientôt nous voyons combien le +débarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs nègres aux +muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de +l'escalier, s'élevant ou s'abaissant alternativement à la hauteur ou +profondeur de plusieurs mètres. L'habileté consiste à choisir le moment +propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de précautions, ou plutôt +n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les +habitués, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au +moment où elle s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant +sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un +parapluie. Un instant après, la jambe est fortement enflée, mais la +douleur diminue et je peux continuer l'excursion. + +En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre +première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés pour +le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après avoir été +ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le +port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et brique que les +vagues battent avec violence en la dépassant souvent. Nous défilons +devant la _Médusa_, bateau sur lequel est installée la douane; et peu +après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population +d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues +assez étroites, maisons peinturlurées et balcons gracieux. Les tramways +ou _bonds_, comme on les appelle ici, circulent partout, tirés par de +vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me +renseigne sur les curiosités à voir. + +Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié +aux Soeurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est +Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont +sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond, +protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner contre +le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la plupart +sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un Tour et +ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles retournent à +l'établissement, elles y sont instruites dans l'écriture, lecture, +calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge convenable, on les marie, et +on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'égale somme. Ce +système m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, où +les jeunes filles sont placées comme bonnes d'enfant, couturières ou +cuisinières', et par là vouées presque au célibat forcé au milieu +d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collège que les +Soeurs ont à la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200 +jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins +qu'elles dirigent à Olinda, et l'hôpital Pedro II où dix-sept Soeurs +soignent 400 malades; mais le temps était court. À quatre heures nous +avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans +la soirée. Je me décidai donc à visiter la plus belle des églises de +Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en +tramway une excursion à la campagne au quartier de la Maddalena, le plus +pittoresque des environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon +confrère qui me reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me +fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les oeuvres de +charité. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était +situé au 1er _andar_ ou 1er étage: on y avait accès par un magasin et en +grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse. + +[Illustration: Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.] + +À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un +véritable monument, à grands frais. L'église est surmontée d'une +grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes en +marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, en +marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques qui +ornent la façade sortent des ateliers de Venise. + +Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent +comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des oranges, +je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et +légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous +nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber +le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts +tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parsemée de +jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique +jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants: +les cocotiers, les palmiers géants élèvent aux nues leurs verts plumets; +les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes +s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait être à Bandora, dans les +environs de Bombay. C'est bien à regret que je quitte ces lieux +enchanteurs pour regagner le bateau. + +Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30° +centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la +magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la +ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques +palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une presqu'île +que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. Plusieurs +navires sont à l'ancre, entre autre la _Reliance_ de la _Unite State's +mail_, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une quantité de barques +couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles nègres. +Après la visite de la douane et de la santé, je descends à terre et me +rends à la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais +une lettre, me reçoit avec bonté. Près de là, j'entre dans un ascenseur +public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la +place du gouvernement. À droite, on me montre le palais du gouverneur; à +gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des députés de la +province. + +Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de +San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif. +Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à terre, +le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent contigu, +je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et après +avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive à +la cellule du _Padre Mestre Géral_. Il me reçoit poliment, et nous +parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un +autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de médecine, +et chez les Pères lazaristes à _Campo do Polvera_. + +Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui +pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient +actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est +de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en général. +Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dégénèrent et +meurent, puis renaissent. + +Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins +sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu, +en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des +mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent les +_bonds_ ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou +mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de transpiration +sous un soleil de feu, j'arrive au _Campo do Polvere_ chez les Pères +lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me retient à déjeuner +et me propose la visite des établissements tenus par les Soeurs de +Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à l'étranger les +établissements dirigés par nos compatriotes. + +À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile _dos +Espostos_. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco, +l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à +chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet +établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans les +ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 ans. +Les Soeurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une centaine +d'élèves. C'est beaucoup pour une maîtresse. C'était l'heure du dîner, +le plus grand nombre étaient rentrées chez elles, mais une trentaine +dînaient en classe avec les petites provisions portées dans un panier. + +Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes +séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les +domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je +remarque là le fruit _abiu_ (le caki du Japon); le _pigna_ ou frutto de +Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le popaja, +arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une quantité de +plantes à feuilles rouges et à fleurs variées. + +Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. Si +on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait +bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et +abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses +couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc. + +Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la +visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Soeurs y instruisent +environ 200 jeunes filles internes appartenant à la bourgeoisie, et une +quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle église gothique, +la première de ce style qu'on voit au Brésil. + +[Illustration: Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.--Pain de Sucre.] + +Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs +artificielles confectionnées par elles, et nous prenons congé des +bonnes Soeurs toujours heureuses de voir des compatriotes. + +Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que +dirigent aussi les Soeurs et visitons la vieille église des Pères +jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée sur +Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De la +sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas +du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de me faire +ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a fait ses +études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux oeuvres de +dévouement non rétribuées. + +Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et l'école +de médecine, je dois y renoncer pour gagner le _Niger_. + +Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. Les +uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre +de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque le +gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On +cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire. + +Je n'ai pu me procurer ni _ordo_, ni un indicateur de chemin de fer; ces +sortes de documents sont inconnus dans le pays. + +On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de +Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que +je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer. + +Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que +dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes +sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la +voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre +et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca. + +À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart +d'heure après le _Niger_ le suit. + +7 juin.--La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des +cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper +durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire de +perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, et +ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et +rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne +parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué bon nombre +d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un écureuil. + +Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept heures +du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou moins +coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes +ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À midi, nous +entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse, +parsemée d'îles, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes à vapeur +entourent le _Niger_. C'est la santé, la douane et les parents et amis +qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant +de voir ces scènes de famille après une longue absence; mais ici +_touchant_ est d'autant plus le mot que les Brésiliens, comme les +Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos. +Ils ne baisent pas comme les Français et ne secouent pas la main comme +les Anglais. À deux heures une baleinière me dépose à la place du +Palais, d'où je gagne l'_Hôtel de France_. Ma première visite est pour +le banquier, ma seconde à la poste. + +De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous +n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes +tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio en +plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est pourtant +aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a pas encore +entièrement disparu. + +Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en a +que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses +colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000. +La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique du +nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les +États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le Venezuela +et la Guyane française, à l'est avec l'Atlantique, à l'ouest avec le +Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la +Confédération argentine. Il est divisé en 20 provinces, et sa population +est évaluée à 10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000 +encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans +l'intérieur. La forme du gouvernement est une monarchie +constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres électives. Le trône +est héréditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant +point de garçons, aura pour héritière sa fille aînée, mariée au comte +d'Eu d'Orléans, fils du duc de Nemours. + +C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal), +régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama +l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la couronne de +Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña Maria II, mère +du roi actuel. + +Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la +couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6 +ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, à +16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à +Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de +François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña +Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de 1824, +modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très libérale. + +L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de deux +Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs, +actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une +liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122, +répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis +deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et +éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de +12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000 +reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; elle a +commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en 1885. + +Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense +excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2 +milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay. + +Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits de +douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un +demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques millions. + +Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté, +espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc, +l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et +le suif. + +L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros +et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118 +canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux; +le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros +navires sont construits en Angleterre. On y achève en ce moment un +nouveau cuirassé: _le Riachuelo_. Les petits navires sont construits au +Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, Pernambuco, Para, +Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le +budget annuel de la marine s'élève à environ 12,000,000,000 de reis, +soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont +Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux dernières j'ai déjà +parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en français, signifie +«fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent ici en janvier, et prenant +la baie pour l'entrée d'un fleuve, nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro, +et ce premier nom est resté. + +La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance dans +la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont +étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, qu'à +Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de largeur. +De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, mais elles +sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, et comme la +chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la ville une +vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. Il me +semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni +d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de +la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les +principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette +partie que la fièvre jaune a élu son quartier général. Mais si on pousse +jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. Là, +de gentilles maisonnettes entourées de jardins sont d'agréables et +saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont généralement ces +maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du +temps couvertes de neige, mais me paraît peu adaptée à un climat qui +ignore la neige et qui est brûlant même en hiver. Garnir les maisons de +portiques et de vérandas garantirait les murs des rayons du soleil et +rendrait les chambres plus fraîches. Les portiques sont aussi fort +commodes pour s'y délasser le matin et le soir. Le tout devrait être +caché dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la +luxuriante végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les +Anglais aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une +chaleur analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque +aussi le grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des +habitants, depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de +l'Européen. Le croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit +toutes ces nuances. + +Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de +l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'_Hôtel de France_ +qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable. +Après la visite réglementaire à la douane, je peux retirer mes bagages, +et je prends un _ferry_, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la +baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. Je réservais ma +première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter à +Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que je traverse en +une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une lieue de distance; je +monte sur une voiture de tramways, et je parcours une vallée magnifique +qui me dédommage un peu des odeurs de Rio. Après une heure, j'arrive sur +un monticule à une chapelle fermée et la maison attenant ne contient que +des nègres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en +portugais, mais personne que nous n'y demeure. Après avoir demandé à +bien des maisons et des passants, on me conduit à une maisonnette cachée +dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la +maison achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà +sans la fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser +éteindre le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le +_bond_ et le steamer et arrive à l'_Hôtel de France_ bien tard pour le +dîner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît +que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis +rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte +que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas +du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la +maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'étonner seulement +qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, je me +préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le _Grand-Hôtel_ n'a +point de place, l'_Hôtel des Étrangers_ et d'_Angleterre_ n'ont plus que +de petites chambres, et je me sauve à l'hôtel _Vista Allegra_ sur la +colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline +qu'on escalade par un chemin de fer à ficelle, et un autre tramway nous +conduit par la colline jusqu'aux grands réservoirs publics ou dépôts +d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine +la ville, la rade et les environs, le coup d'oeil est ravissant; à +l'hôtel _Vista Allegra_ on respire un air pur et on jouit du même +panorama. + +Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand séminaire +est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au nombre d'une +vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les oeuvres +charitables du pays. + +M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. Il +lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les caractères +indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite à visiter +son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs +renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour +lesquelles on m'a remis des lettres. + +Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est +depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à son +président, et me remet une carte pour être admis à la lecture des +nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me +fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel +dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le +président de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilité, répond à +mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la +colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le _Relatorio da +associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881_. En le +parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement +la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à l'étranger, de se +reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui +faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire est le reis qui vaut +ici un quart d'un centime, à peu près la moitié de la sapèque chinoise: +en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour +la même somme. Heureusement le reis n'est pas monétisé; on a de petites +monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis, +mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on +reçoit et qu'on donne; ils ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et +ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce +papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'échanger contre +métal. Les gouvernements qui ont déjà été assez sages pour former +l'union postale, feraient bien de former une union monétaire +universelle: tout le monde en profiterait. + +Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu +3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un +peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 reis en 1879, +presque le double; que la valeur des marchandises exportées de Rio en +1881 atteint environ 130,000,000 de fr. + +Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de fr., +la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour +12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr. + +Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de +Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232 +américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwégiens, +77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient après +le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ 3,300 pipes et +la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a coûté environ +200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de environ +26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, environ +11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr. + +L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162 +immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu +aussi 9,434 départs. + +Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au _Palacio épiscopal +de Rio Comprido_: il est au loin à la campagne, mais les tramways vont +partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit à la maison. +Elle a une cour intérieure et paraît bien disposée pour l'éducation. +Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau noir à gros bec; c'est le +_bicudo_, me dit le professeur. Il est ainsi appelé à cause de son gros +bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne +donne jamais tout à tous. Quatre-vingts élèves sont là instruits dans +les lettres et sciences par les lazaristes français et plusieurs +prennent plus tard le chemin du grand séminaire. Dans le jardin, je +remarque une magnifique allée plantée de bambous; ils sont si serrés +qu'ils forment une barrière impénétrable aux rayons du soleil. Un peu +plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des élèves. À +côté, un grand potager fournit non seulement tous les légumes à la +maison, mais encore un revenu locatif. Une église nouvelle est en +construction; la matière employée est la brique, quoique les pierres ne +manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit. + +Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Soeurs de +Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à 100 +filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garçons +sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté d'enseigner la +classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux Soeurs de Charité, +lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre +enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement établies pour se +dévouer à la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Soeurs +tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 filles pauvres. Je +parcours la maison: classes, dortoirs, cours de récréation, tout est +bien disposé. De nombreux petits réservoirs servent pour les bains des +élèves. Sans le bain quotidien, me dit la Soeur, nous aurions dans ce +climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au +petit séminaire m'avait donné son domestique pour me conduire chez les +Soeurs; il me conduit encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le +baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au +palais: il me reçoit avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une +audience de Sa Majesté. + +Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une +heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur +était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne. + +La _Villa_ ou _Hôtel Moreau_ est située au milieu d'un magnifique parc +au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup +d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à Rio +et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je distingue un +jeune couple en lune de miel. + +Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant +une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne, +au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement rachète ces +montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une promenade +publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres d'altitude: +on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la _Cascatella_ +ou petite cascade, près de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci +par-là quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les +fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses +villas, et après une courte descente, nous arrivons à deux hôtels situés +l'un près de l'autre, _White Hôtel_ et _Hôtel Jourdain_. Les noms +indiquent que l'un est anglais et l'autre français. Ils occupent deux +maisons ayant fait partie d'une même _fazzenda_ de café. L'endroit est +extrêmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi +c'est un rendez-vous populaire le dimanche. À dix heures et demie +j'étais de retour à l'_Hôtel Moreau_, et après un bon moment de natation +dans la fraîche piscine, je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier +français très instruit m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le +garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en +découvre toujours de nouvelles; mais il a à se défendre contre les +serpents, peu habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le _Copi_, +qui a environ 1m 50 de long, est inoffensif; le _Corail_, ainsi nommé à +cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il +ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le _Churucu_ est +sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75 +centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend, +s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le +jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'armé d'un +flacon d'alcali. + +[Illustration: Brésil: Diverses sortes de Palmiers.] + +Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le +jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne +toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc; +l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, sauté au +beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre à +pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des +fruits pesant jusqu'à 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des +étamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinières. Presque +tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des +broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les +palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient +si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres de haut; malheureusement il ne +donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca +madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier +bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus à feuille +trilobée, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier +donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espèce de +crème ou beurre végétal. Le treligea regina ou arbre du voyageur, +semblable à un immense éventail, formé de feuilles à forme de bananier; +il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est +pourquoi il a reçu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis +à large feuille donne une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana +à belles feuilles de magnolia, donne toute l'année un excellent abricot, +dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et +d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des +césalpinées. Dans la famille des pandanées nous trouvons le pandanus +utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus +inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le sicas +circinalis; parmi les dracoenas, le dracoena umbraculifera, le dracoena +rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles feuilles rouges, +qui commence à faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les +cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du +pays font une compote; l'arbuste croton et une infinité d'autres dont +une bonne partie sont utilisés en cuisine ou en pharmacie. + +Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte Barbacena, +d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les +principales plantations de café et de cannes, et m'en facilitera la +visite. + +13 juin.--À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force fusées +et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fête +religieuse. + +Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le +directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à +ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui +concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve +à profusion; on a même copié d'après nature les principaux types. J'en +ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres de race pure +indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont abordé ici de divers +lieux et à des époques diverses. Les nombreux vases de terre +ressemblent, par la forme et le travail, à la céramique des Étrusques. +On peut voir bien des objets qui rappellent l'Égypte, entre autres la +momification; mais les momies indiennes ne sont pas couchées au long; le +corps est plié, les genoux touchant la poitrine, selon la manière dont +les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brûler. +Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés, ou des écorces liées: les +lances et les flèches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois +imbibées d'un poison végétal. Certaines flèches légères étaient lancées +en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des +casse-tête et une quantité d'instruments de pierre absolument identiques +à ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a +certainement abordé l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est +descendu vers l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des +embarcations y ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et +on peut ainsi s'expliquer la présence des différentes races et des +différentes civilisations. + +Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. M. +le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui +m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur +l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien +s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi +beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé +d'intentions droites et de bonne volonté. + +[Illustration: Brésil: Palais Impérial.] + +Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un chemin de fer de +Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec attention, et se rend +compte des affaires. On loue sa simplicité et sa charité. On lui +reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la popularité. + +Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est +dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec +bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle +des oeuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les +merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir que +dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. Puisse-t-il, +comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants abandonnés, le +sentiment chrétien et l'amour du travail. + + + + +CHAPITRE IV + + Excursion à Pétropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa + famille. -- La colonie allemande. -- L'ingénieur Bonjean. -- La + filature la Pétropolitana. -- Les bois de construction. -- + Pourquoi on délaisse l'industrie française. -- Le corps + diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. -- + Le téléphone. -- La Chambre des députés. -- Les chemins de fer. + -- Le baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone. + + +Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse la +baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à +gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que +nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées +_de los organos_, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues, +nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de +moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers +renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes +questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte +d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il n'y +était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour Ramiz +Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans doute M. +Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je suis moi-même +le comte d'Eu; M. le vicomte de Buon Ritiro m'a parlé de vous, et M. le +comte de Noiac m'a écrit de Paris pour m'annoncer votre visite; je serai +heureux de vous recevoir.» J'exprime ma satisfaction et mon étonnement +pour la simplicité des chefs de l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse +de parler d'égalité, le peuple aime et apprécie cette simplicité. + +Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur une +quantité de choses concernant le pays, et notre conversation variée m'a +laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la jetée et nous +montons dans de larges wagons pour traverser la forêt qui sépare la baie +du pied des montagnes. Partout d'impénétrables fourrés, mais pas +d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà fait ici ses +ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit bois soit un +taillis ou _puera_, comme disent les Brésiliens, et quarante ans pour +qu'il soit forêt ou _pueran_. + +Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place +dans des petits wagons. La large voie de 1m 50 est remplacée par la voie +étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une voie à +crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer du Righi, +mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que la locomotive +s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa beauté: forêts, +ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue plonge sur la rade, +sur Rio et les pics environnants. Derrière ces pics, le soleil se couche +enveloppé dans un nuage aux riches couleurs. En une demi-heure, nous +atteignons 7 à 800 mètres d'altitude. Sur le plateau, une locomotive +nouvelle reprend le train à l'avant et nous traversons une charmante +petite vallée parsemée de blancs chalets alpestres. C'est la demeure des +bonnes familles allemandes venues ici il y a quarante ans. Les +vieillards seuls ont vu la mère patrie, la jeune génération est +brésilienne. Le terrain qui entoure les chalets est cultivé en potagers: +c'est bien petit pour faire vivre une famille; mais ces bons Allemands +ont apporté avec eux leurs industries: ils font le beurre et fabriquent +la bière. + +À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine +voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains +mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu +qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le prince +en me montrant un _bond_ ou tramway tout neuf; j'y monte, et quelques +instants après, je suis à _l'Hôtel d'Orléans_. Ce vaste établissement à +peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des meilleures +stations hivernales ou balnéaires d'Europe. + +La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je +gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville. + +Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville à +la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux, aux +plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la villa du +comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité de la famille +régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né au Brésil, mais +d'origine savoisienne, il est parent du président Bonjean, fusillé sous +la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris, il s'est occupé ici de +chemins de fer et dirige actuellement deux usines de filature et tissage +de coton. Il me donne des détails très intéressants sur le pays et sur +ses immenses ressources. L'esprit de routine laissé par les Portugais +fait qu'on n'a pas encore bien compris l'importance de l'immigration. On +néglige les moyens de la faire affluer. Les immenses ressources de la +contrée sont donc encore perdues pour tout le monde. Les terrains +accessibles sont presque tous propriété privée, et les propriétaires +incapables d'en tirer parti en demandent des prix qui éloignent tout +acheteur. Les terrains plus éloignés appartiennent à l'État, qui les +donne au prix minime de 15 à 20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré, +mais le manque de routes les rend peu abordables à l'immigrant. Les +compagnies qui se formeraient pour construire des chemins de fer +traversant les terrains riches et vierges et recevant comme +gratification une large bande sur les deux côtés de la voie, feraient +certainement ici comme aux États-Unis, d'excellentes affaires. Le +gouvernement, en facilitant l'action de ces compagnies, bénéficierait le +premier par l'augmentation de la population, par l'impôt direct qui est +minime, et surtout par l'impôt indirect qui, par les droits de douane, +est très productif. Ce sera toujours un mérite pour ceux qui ont la +direction de la chose publique, de sortir de l'horizon étroit des +préoccupations locales ou personnelles et de regarder les choses du +point de vue élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit +les immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas +produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent, +mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez, +croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et la +race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la +longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront +une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments +actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte. + +M. Bonjean veut bien me conduire à la Pétropolitana, fabrique qu'il +dirige depuis peu de temps. Après une heure de voiture, le long d'un +charmant cours d'eau, nous arrivons à un point où il se précipite d'une +vingtaine de mètres en cascade à deux étages le long d'un rocher de +granit: c'est la _cascatella_. On refait le pont de bois qui traverse le +torrent. À cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer les jolis bois +de construction de la contrée. C'est d'abord le _vignatico_, de la +famille des cèdres, dont on fait de beaux meubles, des marches et des +parquets; le tapinhoam à bois jaune; le masananduba, à bois rouge; le +cèdre à feuilles larges; le _paineira_ au tronc épineux, qui donne la +_paina_, espèce de fruit rempli d'une soie végétale, qui sert pour +garnir les oreillers; le _pigno_ ou sapin du pays, dont les feuilles +courtes et larges piquent comme des épines. + +Il y a actuellement au Brésil 40 filatures de coton, dont 2 à +Pétropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean +dirige depuis huit ans; la seconde est la Pétropolitana, dont il vient +de prendre la direction en février dernier. La première donne un +dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de +l'importance de la direction pour le résultat d'une affaire. + +Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mètres. La toiture, +échelonnée en petites bandes en forme de scie, éclaire à grand jour la +vaste construction. Au rez-de-chaussée sont les ateliers de réparation: +forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers et ajusteurs; +puis les ateliers de teinture du fil et les entrepôts divers. Au premier +étage sont alignés sur cinq rangs 5,000 broches à filer et 100 métiers à +tisser, outre les batteuses et les cardeuses de divers degrés. La toile +confectionnée atteint environ 6,000 mètres par jour, emballée +mécaniquement en ballots de 340 mètres prêts à être dirigés sur les +marchés du pays. La bonne toile blanche de coton de 0m 90 de largeur +revient à environ 1 fr. le mètre; elle sert au vêtement des esclaves. +Celle qui, par les dessins variés et ses teintes brillantes, sert au +vêtement du peuple, coûte 1 fr. 50 le mètre. On fabrique aussi de la +toile à voiles pour les navires. Le soir, la lumière est fournie par le +gaz de ricin: on met dans les cornues les graines et bois de ricin et on +opère comme avec le charbon. Déjà, j'avais vu l'hôtel éclairé par un +extrait de pétrole appelé la gazotine. + +Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait +d'invention, et on introduit toujours les dernières découvertes. Ainsi, +on voit partout fonctionner ici le téléphone, pendant qu'il est à peine +en usage dans quelques rares établissements des grandes villes de +France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui importe +ici les tramways mus par l'électricité, pendant qu'on commence à peine à +en parler chez nous. + +En examinant les nombreuses machines de la Pétropolitana, je remarque +qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et américaine, et +je demande au directeur s'il n'aurait pas intérêt à les commander en +France. Les machines françaises sont plus chères, me dit-il, mais la +fabrication est meilleure, et à la longue elles procurent encore une +économie; mais il est difficile de traiter avec les maisons françaises, +car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas elles manquent +d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent les machines +montées et les machines démontées avec les numéros d'ordre à chaque +pièce. Si j'ai besoin d'une pièce de rechange, je n'ai qu'à écrire à +Manchester en indiquant simplement le numéro, et la pièce m'arrive par +le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison française, rien de +semblable. Je suis obligé de dessiner la pièce, de bien donner la +dimension, et souvent on aura besoin de nouvelles explications qui font +perdre des mois, et à la fin la pièce arrive peut-être incomplète ou mal +adaptable. J'aurais eu cent fois l'occasion de faire d'importantes +commandes en France, soit pour les chemins de fer, soit pour +l'industrie; j'ai échoué: quand je télégraphiais, on mettait un mois à +me répondre parce que tel inspecteur ou tel autre était en voyage, et en +attendant, l'occasion d'une affaire était manquée. Quand je demandais +les prix ou les devis, on me répondait qu'on ne pouvait les donner de +suite, et on les envoyait six mois après. Si je réclame un nouveau +modèle, on me répond qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un +autre. Par contre, lorsque je vais chez l'Américain du Nord ou chez +l'Anglais, il me montre les modèles et je choisis. Si j'en veux un +autre, il me le fait sans retard: il me donne le devis et le prix, et je +puis contracter immédiatement en saisissant l'occasion. Les hommes +intelligents et sérieux ne manquent pas en France: il est certain que +s'ils connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient +mieux leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de +la routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les +divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu'à ce +jour, le Français reste chez lui, et réduit le monde à l'Europe. Le +personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a +pas été préparé par des études professionnelles, et pourtant le monde +marche, et celui qui négligera de se tenir au courant du mouvement de +tous les jours sera nécessairement dominé par les plus habiles. Or, il +ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le champ ouvert au +commerce et à l'industrie devient tous les jours plus vaste par +l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe entière est là +pour offrir ses services: et non seulement l'Europe, mais encore +l'Amérique du Nord qui, non contente de s'être en cela émancipée de +l'Europe, lui fait maintenant concurrence. + +M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de +l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au +commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines +d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté les +règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin +ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais mauvais. +Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la suite des +années par l'action de la coutume. Ce système m'a parfaitement réussi à +l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai 460 ouvriers à l'autre +usine et je cherche à les attacher à l'établissement en leur rendant la +vie facile et commode pour eux et pour leur famille. Moyennant une +redevance annuelle, au bout de quelques années, ils sont propriétaires +de la maison qu'ils habitent, d'un lot de terrain précieux pour les +légumes, et menus produits qu'il procure à un ménage. Quand j'ai pris la +direction de l'usine, je l'ai trouvée entourée de débits de boissons, +source de désordres, et je me suis empressé de les expulser; mais +sachant que l'ouvrier a besoin de délassement, j'ai organisé pour eux +et par eux une bande musicale, et une salle de gymnastique au moyen +d'une association dont le médecin est le président. Ils ont leur société +de secours mutuels, et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je +témoigne à tous une affection paternelle, mais j'évite la familiarité. +Tous les mois cinq récompenses en somme d'argent sont données aux cinq +ouvriers ou ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le +travail. La plus grande impartialité préside à ces distributions; +précaution d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs +nationalités souvent disposées à se jalouser. + +Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par +l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité +dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral, l'aisance +dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, la +prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder par +l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour de +leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que l'abondance. + +La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un +beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des +tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les +asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le +tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces les +plus odoriférantes, depuis le _colosse_, qui produit le clou de +girofle, jusqu'au _canela capitanmor_, dont l'odeur rappelle absolument +les matières fécales. + +Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: il +me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à une +autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là, nous +trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant manoeuvrer 5,000 broches et +70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, nous explique +comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé d'établir une +machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je l'engage à remplacer +celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau que la roue: il en +convient, mais la roue, il l'a, et la turbine devrait être achetée. +Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour se rattraper +grassement, il continue de voir passer en combustible une bonne partie +des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on rencontre dans la +vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des turbines insuffisantes, +et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en s'imposant un mois de chômage +pour les remplacer par des turbines plus puissantes. Le résultat a été +une telle augmentation dans la quantité de toile produite +qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout le surplus est +maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il avait fait de +ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai employés, dit-il, aux +travaux nécessités par le changement des machines et autres travaux +supplémentaires. C'est de l'administration paternelle! + +Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie de l'année à +Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui. J'appris trop +tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires d'Italie était un +Niçois, le comte Deforesta. + +Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain +calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait +bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de +poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et m'assure +que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient constamment +occupé par les formalités de dispenses en matière matrimoniale. + +Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions +d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de l'Europe. +Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à ce que les +hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ 500,000, sont +évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les capucins italiens, +qui dépendent directement de la Propagande. Les évêques sont présentés +par l'empereur et confirmés par le Pape. + +Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque +publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le +comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons +éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon +interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il occupe. Il comprend +à merveille la haute importance de diriger les premiers pas dans la voie +du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler les destinées de +l'Empire. Il sait bien que tout en armant l'intelligence, il faut +surtout cultiver le coeur. + +Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son +Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son +oncle le prince de Joinville a épousé une des soeurs de l'empereur. +Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au Brésil, +sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura pour +successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte d'Eu aura +donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince Albert en +Angleterre. + +Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la +Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je +traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte, et +pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du bruit +de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue avec ses +enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il interrompt +ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. Il me parle +d'une exposition pédagogique dont il préside la commission: cela me +rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine sur le steamer _le +Niger_ un journaliste de Paris, délégué à cette exposition. Est-ce +hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée du _Niger_, j'aperçois +dans la rue Ouvidor, aux vitrines du libraire qui sert de correspondant +au journal dirigé par ce délégué, une exposition de Vénus et de Cupidons +sous lequel on lisait en grandes lettres: _novedades_, nouveautés. C'est +aussi de l'enseignement, mais du mauvais. + +Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus +actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend libre +tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à dix-huit +ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils sont un peu +négligés et Son Altesse projette une association pour s'occuper d'eux, +les patronner et les instruire. L'association est le levier des sociétés +modernes. Elle sera toujours le plus grand instrument du bien et du mal. +Tous les jours je lis dans les journaux l'annonce d'esclaves rendus à la +liberté par leur maître, ou rachetés par des associations. On en +affranchit aussi un grand nombre par testament; et Son Altesse me cite +une dame qui vient de léguer sa vaste propriété à ses 400 esclaves, +voulant qu'elle soit partagée par familles. Belle et grande pensée de +cette propriétaire qui fait de ses esclaves ses héritiers! Une +commission a été nommée pour exécuter la pensée de la noble dame. Tout +le monde s'accorde à croire que dans vingt ans il n'y aura plus +d'esclaves au Brésil et que le travail libre les remplacera avec +avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, dont Son Altesse a visité +l'établissement à Turin; je lui raconte ses succès à Lyon, à Paris, à +Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la mort de M. de Laboulaye, chez +lequel j'avais conduit le saint prêtre quelques semaines avant. Un +grand nombre d'enfants court dans les rues de ce pays. Les Soeurs de +Saint-Vincent de Paul ont de nombreux établissements dans lesquels elles +prennent soin des orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon, +et Mgr Lacerda, qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe +masculin, a appelé les missionnaires de dom Bosco. + +Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel +prendre un repos nécessaire. + +J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait +adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je +savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de +succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais +entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la stabilité +des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un homme +compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus renoncer +à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous la douche +froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du soleil, je revois +encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus des enfants des +colons, et à sept heures je suis à la gare. Mme la comtesse de Barral, +qui avait été l'institutrice de la princesse, y accompagnait son fils +récemment marié à Mlle de Paranagua, fille de l'ex-premier ministre. +Elle me parle de la famille Bernis, ses parents qui habitent Nice. Peu +après, la locomotive nous entraîne sur la pente de la montagne d'où nous +dominons la plaine et la baie couvertes d'épais nuages que nous +atteignons bientôt. À neuf heures et demie le bateau me dépose à Rio. Je +me rends au bureau télégraphique pour voir si par hasard quelque dépêche +d'Europe m'y attendait. L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit +17,000 reis pour le premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant. +Le bureau anglais perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot. +Cette Compagnie, au capital de un million et demi de livres sterlings, a +une recette d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses +affaires. + +À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés semblent +occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans le monument +et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins exigeants sous ce +rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne laissent pas +quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a peu de jours un +d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes d'un journal, a +voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du journaliste. Il +est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas toujours sa mission et +qu'elle confond trop souvent la licence avec la liberté. + +Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la +province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec un +règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à Rio-Janeiro. +J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris pendant 8 jours, mais +je n'y trouve aucun renseignement sur les conditions auxquelles ils +reçoivent les terres et en quelle quantité. Les Yankees sont plus +habiles: ils multiplient les prospectus et les programmes avec gravures +et toute sorte de détails. On les trouve à tous les hôtels, dans les +gares, et on les reçoit dans les trains. Ici je n'ai même pu trouver à +la gare un indicateur de chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté +de me dire que l'horaire et les prix sont collés aux murs de là station; +en sorte que je dois aller les consulter toutes les fois que je projette +une excursion. C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait +croire que cela tient au peu d'importance des lignes dans un pays +nouveau.. Erreur! il y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en +exploitation au Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr. +le kilomètre; 15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés. + +Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends +aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à +l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient +de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me donne +sur son travail des détails intéressants: il en envoie les résultats à +l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les savants en congrès +pour se mettre d'accord sur les conclusions définitives. + +M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans +l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la +Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des +deux pays, pendant que deux autres Commissions traçaient celles de la +Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été anéantie par les +Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de cinq flèches +empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se mettre à la +tête de la seconde expédition; mais, durant les opérations, il fut +enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières débordent et se retirent +laissant d'immenses marais mortels. + +Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de Teffé +en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère. Les +Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé moyen +d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots d'une +toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs. + +La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité +Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription +enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour une +grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de maisons et +de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après, n'y avait +encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser; mais Humbold +s'était trompé de date. + +De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien que +j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour ses +amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends donc chez +lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en personne. Il +était arrivé de la veille, et nous pouvons ainsi causer, des choses de +l'Europe. + +[Illustration: Brésil: Chef indien.] + +Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de +l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de +Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des +Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après s'être +perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq siècles, les +deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après ce pèlerinage, +lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de Dieu, nous verrons +qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont Adam est +l'arrière-grand-père. + +Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de Paranagua, +jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres. Sa maison est +celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent donner un si +bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et parle le portugais, +mais si clairement que je ne perds rien de la conversation. Elle roule +sur des sujets multiples, et j'admire dans mon interlocuteur l'homme +calme, au jugement clairvoyant, aux appréciations bienveillantes: c'est +l'homme habitué à la conduite des hommes. Il se rend à San-Paulo pour +voir son fils au petit séminaire, et si je puis trouver le temps de +faire cette intéressante excursion, il me dirigera dans la visite des +choses intéressantes de cette province, la plus avancée de l'Empire, +pour l'industrie comme pour l'agriculture. + + + + +CHAPITRE V + + Excursion à Copa-Cabana. -- Sauvés par un bambin. -- Le jardin + botanique. -- L'Hospicio Don Pedro II. -- L'orphelinat de + Sainte-Thérèse. -- Le Casino Fluminense. -- Encore le bureau de + colonisation. -- Le téléphone. -- Le marché. -- Les aumônes + impériales. -- L'Hospicio de la Misericordia. + + +Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière +les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées. La +ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se +meuvent, dans toutes les directions; je descends à _Praja do Framengo_, +chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à cheval et nous +voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier veut me montrer +le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet endroit. Il est +concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage superbe. Il se +propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer, un magnifique +établissement de bains. Je l'informe de la destruction par le feu de la +Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses précautions. Après une +heure de marche au pas et au trot, nous laissons à gauche le cimetière, +garni de monuments de marbre, et gravissons une charmante colline que le +tramway traversera en tunnel. Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait +mine de nous barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et +nous offrir café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le +retour pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher +là-bas, la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures; +vous n'avez que le temps d'arriver.» + +Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la plage, +couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le soleil est +brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du galop, et nous +voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq minutes nous sommes au +pied du rocher, sur lequel les pêcheurs étendent leurs filets. La montée +est rude, au point que mon compagnon voit sa selle retomber en arrière. +À dix heures nous étions à la chapelle, mais la messe avait été dite à +neuf heures. Le docteur, sans doute, n'y était jamais venu. Déjà, en +approchant de Rio, j'avais admiré cette gracieuse coupole couronnant le +rocher en dehors de la baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me +trouverais sur la terrasse de ce petit monument. La vue en est +excessivement gracieuse; les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et +on a en face un îlot sur lequel un ingénieur français élève un phare +électrique. Mais l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la +contemplation. Nous saluons deux amazones et leur cavalier qui nous +avaient rejoints, et, pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons +à gauche dans une petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route +par une diagonale. Mal nous en prit, car, une demi-heure après, ayant +perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les broussailles, sans +issue. Les branches menacent nos corps et nos têtes; les chevaux +eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés de descendre et de +les conduire à la main, nous errons par des tours et détours, revenant +sur nos pas, et nous engageant dans toutes les directions, lorsque +enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, M. Duvivier pousse à +pleins poumons ce cri: _O di casa_. Une voix répond, mais on ne voit +personne. À la fin, un enfant de sept ans paraît, et nous reconduit +jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin! + +[Illustration: Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.] + +Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait et +un galop effréné nous conduit bientôt à _Praja de Buttafogo_. M. +Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les +chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous rentrions +chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon déjeuner redonne +des forces. Mme Duvivier fait les honneurs de la maison avec grâce et +simplicité. On fait un peu de récréation avec ses quatre charmants +bébés, puis M. Duvivier prend le chemin de la ville pendant que, dans la +direction opposée, je me rends à l'_Orto botanico_. + +Après une heure de _bond_ sur une route pittoresque j'arrive à ce +superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de la +montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres dans les +airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert gazon qu'on +appelle ici _grama_ forme partout une gracieuse pelouse sur laquelle +s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des espèces de joucas +dont les feuilles tournent autour du tronc en forme de spirales; des +bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je remarque le palmier +bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber du tronc des racines +qui, venant se souder au sol tout autour forment comme une rangée de +pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte le jacquier, le +manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore les noms. Je vois +par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et j'arrive à une charmante +petite cascade à plusieurs étages, ombragée par des géants séculaires. +Là-dessous sont disposés des bancs et des tables de pierre sur +lesquelles diverses familles étendent des journaux en guise de nappe et +distribuent la nourriture à de joyeux enfants. Excellent usage que celui +des piques-niques à la campagne, mais je doute que le jardin botanique, +si admirablement disposé pour cela, soit accessible au grand nombre. Il +faut environ deux heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de +400 reis (1 fr.) pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de +10 personnes aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il +est bien vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de +7 à 8 fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce +gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la +famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air +des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son +esprit et son coeur aux beautés de la nature. + +En face du jardin, une grande affiche, avec le mot _Restaurant_, me fait +croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne parle +cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre des +manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un +mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se +promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la +bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin +le _bond_ arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don +Pedro II. + +Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un +véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la +royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est de +l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus grande +des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous. Il a la +forme d'un immense carré coupé en deux par la chapelle; à gauche sont +les hommes, à droite les femmes. Les malades tranquilles occupent le +premier étage; les furieux, le rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je +vois la statue de l'empereur Pedro II, protecteur de l'établissement: il +a à sa droite le buste de José Clément Pereira, et à sa gauche celui de +Ivan de Boles Pinto, les deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi +celui du commendator Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On +ne saurait jamais assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent +leur fortune et leur activité au service de leurs frères malheureux; ils +sont les instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le +riche pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Soeurs de +Charité prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire +d'affaire, même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le +supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons +ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles. + +Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi, malgré +la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs fétides +habituelles aux établissements de cette nature. La maison abrite environ +400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes; mais, +par contre, celles-ci, de l'aveu des Soeurs, donnent plus de fil à +retordre. Il y a 15 pensionnaires de première classe, logés en chambre; +ils payent 5,000 reis par jour (10 à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième +catégorie, et payent une pension de 3,000 reis par jour; 40 de la +troisième catégorie donnent une pension de 2,500 reis; le reste est +gratuit. Dans la première et la deuxième classe on compte des personnes +distinguées. Dans ce siècle de la vapeur et de l'électricité, bien des +cervelles sont emportées par le mouvement trop rapide de la vie. + +Les bonnes Soeurs se livrent à des études comparatives entre les folies +des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les pays. +Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un Allemand, +tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et toujours +l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le Brésilien a +la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait volontiers de +l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: Vous aimez donc +le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille, elle est discrète +et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est morne; l'Allemand, +têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente est Génois, il +préfère me demander des sous pour acheter des cigares. L'Espagnol est +méchant, et le nègre insolent. + +À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les fous +ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle d'exposition +contient des fleurs artificielles et des broderies exécutées par les +folles et vendues au profit de l'oeuvre. La maison vit de dons et de +legs, et quatre loteries annuelles complètent les sommes nécessaires à +son entretien. + +Les Soeurs élèvent là 40 orphelines qui sont employées comme domestiques +dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au réfectoire nous trouvons +les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire est ainsi composé: à sept +heures, café; à midi et demi, dîner avec mets variés et viande fraîche +cinq fois par semaine; à cinq heures et demie, le thé. La pharmacie, les +douches, les bains sont des modèles d'ordre. Chez les femmes, une +vieille Espagnole, couronne en tête, se croit l'impératrice et nous +aborde avec une grande dignité; mais, au rez-de-chaussée, les pauvres +furieux inspirent des sentiments de profonde pitié. Le P. Henh réunit +les Soeurs, heureuses de voir un compatriote porter intérêt à leurs +oeuvres. Je quitte ce séjour de la douleur pour me rendre, un peu plus +loin, au _Recoglimento das orphas de la Santa Casa_, connu aussi sous le +nom d'orphelinat de Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux Soeurs +de Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de +l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200 +orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de +père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les +marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par elles. +La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien aérée. J'y +vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit théâtre: la +récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la nature +humaine. Là encore les bonnes Soeurs se livrent à des études sur les +caractères des diverses nationalités: les Brésiliennes et Portugaises +aiment la danse; les Espagnoles excellent dans les castagnettes; les +Anglaises sont masculines; les Italiennes aiment la poésie; les +Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont entêtées; les négresses +orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et les élèves, croyant me +saluer en français, me disent: Bonjour, Señor; d'autres, plus habiles, +disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces jeunes figures de toutes les +nuances, on lit la joie, la paix, le contentement. Déjà, j'avais visité +les établissements des Soeurs sous tous les climats. En Orient, les +Arabes les appellent les filles du ciel; et la joie, la paix et le +contentement sont en effet des fruits du ciel. + +Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la +supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les +laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à +l'hôtel _Vista Allegre_, où j'arrive après deux heures, bien avant dans +la nuit. + +Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je reste +à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage. Le 19 +juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École polytechnique. +Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de droit en a 700 et +celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il y a une seconde +école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les avocats en +général ont peu prospéré. + +Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; il veut bien +accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la Société de +géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre de m'envoyer +quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes récits de voyage. + +Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon +Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la +campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son +gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur un +des monticules du quartier _Ingenio nuovo_. Il est à dîner, mais +l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit et +admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour +exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore une +fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays. + +Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour +assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des +conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On +m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la +visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces +associations, en France, trouvent dans les Soeurs de Charité; j'engage +ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils portent au bien +l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger vers le bon côté, +ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait rester sans emploi. +M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et Cardeiro: ce monsieur est un +des administrateurs du Casino Fluminense, et veut me faire visiter ce +magnifique établissement. Il me montre avec enthousiasme les lambris +dorés de la grande salle de bal, les nombreuses glaces, les appartements +pour la toilette de l'impératrice et de ses dames, et celui destiné à +l'empereur. Il me fait remarquer quatre grandes amphores, pour les +rafraîchissements, qui ont coûté 15,000 fr. Ce cercle, le plus important +de Rio, appartient à une Société d'actionnaires; les actions sont d'un +_conto_ de reis ou million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur +présentation et moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre +bals dans l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et +la famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal +d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte +d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je +remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai +profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe +local à la disposition des oeuvres charitables. Tous les ans, environ +douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M. Lopo est +président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux prochaines +courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui m'empêche de trop +m'arrêter dans chaque ville. + +Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des diverses +compagnies de bateaux à vapeur qui vont à Montevideo. Les Messageries +maritimes et le Pacific Steam Co refusent de prendre des passagers pour +cette destination: elles pensent ainsi éviter la quarantaine. La +Compagnie brésilienne n'a que de petits navires, qui font escale à tous +les ports du littoral, et mettent dix jours dans le trajet; mais la +Royal-Mail de Southampton a un navire qui doit toucher à Santos le 27, +et je me dispose à gagner ce port qui, cette année, a été exempt de la +fièvre jaune. Cette combinaison me permettra de visiter en route une +_fazzenda_ de sucre et une de café, de parcourir 700 kilomètres dans +l'intérieur et de voir la ville de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio +sans voir le marché et l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer +d'avoir encore des renseignements plus précis sur la colonisation. +J'étais déjà allé au bureau de renseignements _das terras_ sans y avoir +appris grand'chose. M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté +sans lettre de recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et +me fait espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était +pour un employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui +étant pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma +nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me +donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on +vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la +brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par +cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux premières +années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent se libérer +avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont propriétaires +définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans ce cas, ils +acquièrent les droits politiques et sont éligibles et électeurs +lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent lire et +écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs enfants nés +ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur nation. + +Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses, il +me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter que +son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait mieux +nommé le bureau de _non-renseignement_. Aux États-Unis l'immigrant +trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais toutes les +explications verbales qu'il désire, avec les échantillons des blés, +maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller visiter les +terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un billet gratuit +pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien donc d'étonnant +que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à 7 ou 800,000 +immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne annuelle de +27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs. Mais aux +États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par des +compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins de +fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, elles +ont intérêt à faire connaître les richesses à exploiter, pendant qu'ici +le soin de l'immigration est confié au gouvernement. Celui-ci n'aura +jamais l'énergie et l'activité de l'intérêt privé. + +M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde compagnie +de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que depuis trois +mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés sont occupés à +joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix presque basse, +car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin de ménager leurs +poumons. + +Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe, à +côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un peu +plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo, la +viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant elle +augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4 fr., les +oeufs 2 fr. la douzaine. + +En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de +pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes. +L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, mais +il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant aux +familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il dépense +ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa dotation. Puisse +l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y aurait moins de +nihilistes! + +Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je +parcours un grand nombre de magasins, mais elles sont rares, chères et +d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait plus de +chemin dans cet art. + +Enfin j'arrive à l'_Hospicio de la Misericordia_. C'est un riche et +vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500 +pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées par +jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la hauteur +des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est parfaite et +on ne sent pas l'odeur d'hôpital. + +Soixante Soeurs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les 1,200 +malades de l'établissement et distribuent en outre journellement, sur +recette du médecin, des médicaments à environ 600 personnes qui viennent +du dehors. + +Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites +fondateurs de l'oeuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, la +pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait. J'aurais +voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont pas là. Pour +éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un établissement +spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été nombreux au +fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent par jour et +presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus sujets que les +autres, spécialement les natures fortes des Portugais et des Italiens. +Cette horrible maladie, importée de l'Amérique centrale, est connue ici +sous le nom de _febbre amarilla_, ou _vomito negro_. Elle consiste en +un empoisonnement du sang qui se traduit souvent par des vomissements et +des selles noirâtres: on en meurt au bout de quelques jours. Si on +traverse le septième jour, on peut en guérir; on la soigne ou par la +glace, qui arrête le vomissement, ou par les sudorifiques et les +purgatifs. + +Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra la +nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles +d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement. + +Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres, de +séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même +maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné +d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus +considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec +succès au Japon et aux Indes orientales. + + + + +CHAPITRE VI + + Départ pour l'intérieur. -- L'esclavage. -- La filature de + Macaco. -- La plantation de D. Pedro Paes-Leme. -- Son usine à + sucre. -- Une famille heureuse. -- J'arrive à Barra do Pirahy. -- + La fazenda de café du baron de Rio Bonito. -- La forêt vierge. -- + La plantation des caféiers. -- Cueillette du café. -- + Préparation. -- Coût de production et prix de vente. -- Les 800 + esclaves. -- Les fauves et le gibier. + + +Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme à +Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner, je +boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de +m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7 +heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le coq +a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je l'envoie +dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7 heures je suis à +la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a été construit par +les Américains du Nord, et il me semble voyager sur une ligne de +New-York. + +Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine de +Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de +l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de +l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un +esclave, en a diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour, soit par +les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le rachat au moyen +des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et les communautés ont +affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, 70,000. Il en reste encore +environ 1,300,000, et on voudrait voir la besogne marcher un peu plus +vite. Le parti libéral verrait volontiers la mise en liberté immédiate +de tous les esclaves avec ou sans indemnité pour les propriétaires. Le +parti conservateur désire voir cesser au plus tôt l'esclavage, mais il +croit atteindre le but en améliorant simplement la loi de 1871. De par +cette loi, tout esclave qui n'a pas été déclaré devient libre. On +recherche les omissions de déclaration et on espère arriver ainsi à en +délivrer une centaine de mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation +ou impôt sur chaque tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et +faciliterait le rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages +trouveront le juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans +causer trop de perturbation et en ménageant une heureuse transition au +travail libre. + +M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans la +province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les colons, +en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez de terres +pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs parents et +leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que l'émigrant +quitte volontiers son pays natal, il faut: qu'il puisse se dire: un tel +que je connais a fait dans tel pays sa fortune, j'y ferai aussi la +mienne. + +Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là, un +nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la voiture +qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean et +Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je +renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai dans +la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me présente +à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une fabrique de +dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour faire sauter +la roche dans la construction des voies ferrées. Deux charmants enfants, +arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent regretter les boulevards. +Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; ils sont ici si nombreux, +qu'au dire d'un mécanicien, on les tue parfois à coups de bâton, et on +en détruit un grand nombre par la dynamite. L'homme abuse des biens +qu'il a en abondance. Le chemin de fer de Bélem à Macaco a été construit +par les propriétaires de l'usine, et ils l'ont donné ensuite au +gouvernement, qui l'exploite. Nous montons sur la locomotive pour +franchir le petit trajet entre la gare et l'usine, et bientôt nous +sommes en face d'une immense construction en briques, à rez-de-chaussée +et 3 étages, ayant une longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large. +Deux tours coupent gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les +magasins, les ateliers, les batteuses et les cardeuses; au premier, les +fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et +troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides +battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt portés +au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125 millions de +francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en produisent à +peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour de longues +années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé par les droits +de douane. + +L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce +moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 fr. +Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la tâche, et +gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus délicatement +du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à remplacer les +hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de machines par une chute +d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux machines à vapeur fonctionnent +comme supplément. Les propriétaires de l'établissement, comprenant leur +devoir de paternité sociale, prennent soin de leurs ouvriers et +ouvrières. Les sexes, autant que possible, sont séparés, et on donne à +l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit lot de terrain sur lequel il +construit sa case, et où la famille cultive les fruits, les fleurs, les +légumes. M. Bonjean veut bien s'inscrire à _l'Union de la paix sociale_ +et enverra à la Revue la monographie de l'usine de Macaco. + +En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et accompagné +d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts pour arriver +chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la forêt vierge +toujours admirable. Après une heure de marche, nous arrivons dans une +plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on appelle _matto_; il +est si élevé dans ce terrain marécageux, que le cheval disparaît +littéralement, et c'est à peine si nos têtes surnagent. C'est avec +difficulté que nous avançons dans ce fourré, et, après une demi-heure de +cette épreuve, nous nous trouvons en pleins champs de cannes à sucre. À +midi et demi je descends devant la porte de Don Pedro Paes-Leme. + +Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été délégué +du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il a +parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages grand +profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me +présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un garçon +de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me conduit à la +visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux propriétés ou +fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart plantés de cannes à +sucre. C'est par boutures couchées dans la terre qu'on la propage: après +18 mois elle produit un plumet, elle est mûre; alors on la coupe, mais +elle repousse et on la coupe une seconde fois après 8 mois; elle +repousse encore et on la coupe une dernière fois après 8 autres mois. +Après 3 coupes on laboure la terre avec des charrues américaines et on +la plante à nouveau. 70 personnes suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver +sa terre. Sur ce nombre, 20 seulement sont esclaves, les autres sont des +familles de cultivateurs lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui +cultivent librement aux conditions suivantes: le propriétaire fournit la +terre nécessaire; une famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce +qu'elle produit de maïs, fruits, grains, légumes, est sa propriété; la +canne à sucre est vendue au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000 +reis (10 à 12 fr.) la tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ +100 tonnes par an. Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et +vivre bien plus à l'aise que sur les terres d'Italie surchargées +d'impôts. + +Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne +donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour +extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de 150 +tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire une +nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le +travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers +esclaves, qui la désirent de grand coeur et qui la recevront avec +reconnaissance. + +Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue +hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne est +broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des chaudières, où +il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de l'ébullition; le sirop +se cristallise et se blanchit par le soufre et la chaux, et se sèche à +la turbine. Tous les jours, des machines perfectionnées arrivent +d'Europe et des États-Unis. + +Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des +oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce de +Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi: le +_cambuca_ et l'_abuticaba_, deux fruits noirs et parfumés; le caju, +espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola, +gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki du +Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui est +inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique. + +Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de toute +sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les personnes. +Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de musique; ils +entourent avec amour leurs parents, qui les voient grandir avec bonheur. +La vie à la campagne, avec identité de goût dans les époux, le temps +partagé entre les travaux de l'esprit et celui des champs, les soins de +nombreux enfants, et le dévouement au personnel d'exploitation, telle +m'a toujours paru la meilleure condition pour obtenir la plus haute dose +de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a réuni ces conditions. + +Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de +tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du train +est très long et les roues posées à grande distance; ces précautions +sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces chemins qui n'en sont +pas. Je prends congé de l'aimable dame et des gracieux enfants, et nous +voilà en route avec M. Paes-Leme et le professeur de musique. Après une +demi-heure, nous arrivons à l'endroit de la propriété cultivée par les +Chinois: ils sont six, venus de Cuba; ils n'ont pas ici, comme en +Californie, la queue légendaire et le costume national; ils sont +habillés en Brésiliens, et on ne les distingue qu'à leur teint jaune et +à leurs yeux en amande. Un d'eux est malade dans sa case. M. Paes-Leme +ordonne aussitôt les remèdes nécessaires. Nous quittons là ce bon +propriétaire, et la voiture, suivant sa route, nous dépose une heure +après à la station de Bélem. Chemin faisant, le professeur de musique me +fait remarquer des passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou +descendants d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa +profession, il répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de +3,000 reis la leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui +est payée 35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr. +l'an, plus que nos bacheliers de France. + +Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie +d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station de +Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le baron +de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois quarts +d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron ne s'y +trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son fils, et celui-ci +me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt un copieux souper +est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec les quelques +visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on va au repos. + +Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio +Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me +dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par +jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur, +dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la fazenda +forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le flanc des +collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers, de +bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt vierge, +avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever +l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment +ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis à +part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce que +le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. Sur le +terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau et marque +par des piquets les points où seront posés les plants: ils sont +distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et enfoncent +les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons. Trois ans après, +le caféier commence à donner sa première récolte; à 7 ou 8 ans, il +atteint sa plus grande vigueur, et ne s'épuise qu'au bout de 20 à 25 +ans, selon les terres et les soins. Alors il perd sa feuille et meurt; +nos vieillards aussi laissent tomber leur chevelure au déclin de la vie. +Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse de nouveau repousser la forêt +durant 25 ans, ensuite on la coupe et on replante. + +Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur et +grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur de 2 +à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les +proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous les +ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant, deviennent +rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les ramassent durant +6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars qui les portent à +l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où ils préparent les +aliments et s'abritent de la pluie, puis des dortoirs où ils couchent +pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et le venir, parfois fort +éloigné de la maison. + +La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire +un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les +chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux +Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre c{t} (environ 5 +fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue +carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un carré +ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4m 85 c. et la +brasse linéaire à un peu plus de 2 mètres linéaires. La sesmaria se +compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100 brasses de côté. Dans la +province de San-Paulo les mêmes mesures équivalent à la moitié de celles +de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge vaut environ 225 contos de reis la +sesmaria; le conto de reis, soit 1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr. + +Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut +aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il +faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr. par +jour, y compris + + la nourriture 90,000 reis. + + Pour marquer le terrain qui doit recevoir + les plants 20,000 + + Abattre le bois, brûler le matto (herbe + sauvage) 80,000 + ________ + 190,000 reis, + +soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare. +Plus le coût des chemins. + +Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et +actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, soit +60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria pour son +compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr. + +On calcule que le coût de production du café est, pour la main-d'oeuvre +(il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de 3,000 reis, soit 7 +fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à Rio est de 400 reis, +et le droit dû au commissionnaire, à Rio, de 3%, soit 300 reis. En +tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr. les 15 kilos. On le vend, en ce +moment, 10,500 reis, soit environ 22 fr. l'aroba de 1re qualité. Les +frais de transport sont plus considérables dans l'intérieur: il faut +payer un droit de province lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et +le prix du café était tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que +les planteurs de la province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs +frais. Ajoutez à cela que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement +perçoit un droit de douane de 10% sur le café exporté. + +Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000 +arobas de café par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de caféiers; on +calcule que 1,000 pieds de café produisent de 30 à 50 arobas l'an; ils +donnent le double dans la province de San-Paulo. + +Le Brésil produit le quart du café consommé dans le monde entier, mais +les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix supérieur. +Après deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons à la maison, où +un bon déjeuner nous attendait pour refaire nos forces. M. de Rio Bonito +est époux de 4 mois; il me présente à sa jeune et jolie femme, qui dit +se plaire à la vie champêtre, mais qui paraît, regretter parfois la vie +plus animée de la ville. Plus tard, la distraction des bébés lui fera +trouver la campagne plus douce. Dans l'intervalle, le dévouement aux +nombreux enfants de la ferme pourra utilement occuper ses loisirs. + +Après le déjeuner, on me fait visiter les dortoirs des nègres: ils sont +800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont séparés: ils couchent +comme les soldats au corps de garde et ont la discipline militaire; les +moins dociles risquent la salle de police. À l'infirmerie, il y a une +vingtaine de malades; ce sont tous des enfants atteints de la rougeole; +leurs mamans les soignent: un pharmacien est attaché à la fazenda et un +médecin est appelé toutes les fois qu'on en a besoin. Les maladies +habituelles au pays sont les maladies de coeur, de foie et de poitrine. +On transpire constamment, et les courants d'air établis pour la +fraîcheur sont souvent désastreux. Le régime journalier est le suivant: +l'esclave se lève à cinq heures, et on lui sert du café; à neuf heures +et demie, il a un déjeuner composé de viande salée, de haricots noirs et +de légumes; à trois heures et demie, idem. Le soir, _polenta_ ou pâtée +de maïs blanc. À neuf heures et demie les portes sont fermées, tout le +monde est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour, +ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour différent, pour éviter +le mélange ou les querelles avec le personnel des fazendas voisines. + +L'esclave peut, ce jour-là, se reposer, travailler pour le maître au +prix de 1,000 reis, ou pour lui-même en cultivant le morceau de terre +qui lui est assigné. Il sème du maïs, plante du café, élève des poules +et vend le produit au maître. Avec l'argent ainsi gagné, il peut +s'acheter des objets de vêtements, ou autres: il a toujours un compte +courant où est marqué son doit et avoir. Le maître le nourrit, le soigne +s'il est malade ou infirme, et lui donne 2 vêtements par an. Ce vêtement +consiste en une chemise et un pantalon pour les hommes; une chemise et +un jupon pour les femmes, le tout en cotonnade blanche et solide. Le +prix d'un esclave valide est actuellement de 5 à 6,000 fr. + +La famille n'existe pas. Les nègres changent souvent de femmes: +quelques-uns pourtant sont fidèles, et M. de Rio Bonito me citait un +maçon qui avait eu 7 enfants de la même femme, formant une famille +modèle. Les enfants appartenaient au maître de la mère; maintenant ils +sont libres, mais ils doivent rester avec la mère jusqu'à un certain +âge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement à la ferme ou +grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore +d'écoles. Ils sont censés catholiques; le vicaire du village vient leur +dire la messe à la chapelle de la fazenda deux fois le mois et baptiser +les nouveau-nés; la cloche sonne l'angélus trois fois le jour; et la +salutation en usage est: _sia lodato Jesu Cristo_, auquel on répond +_sempre sia lodato_; c'est ce qui leur reste de l'ancienne +évangélisation par les missionnaires. + +À la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mères. Elles ne vont pas aux +champs et raccommodent le linge tout en soignant leur négrillon: +celui-ci souvent est mulâtre, parfois presque blanc. + +Près des usines, s'étendent par-ci par-là d'immenses glacis en ciment: +ce sont les séchoirs pour le café. Nous arrivons au point où les chars +laissent tomber leur cargaison de cerises-café dans un bassin d'où l'eau +les entraîne dans un canal. De grosses pierres y sont posées de distance +en distance. Les cerises se heurtent contre ces obstacles et se +dépouillent de la terre qui se perd dans les grillages placés à courts +intervalles. Elles arrivent ainsi bien propres à l'usine; mais là, +celles qui surnagent s'en vont tomber sur un glacis où elles sèchent au +soleil; les plus lourdes au fond de l'eau sont entraînées dans un +cylindre qui, par le frottement de chevilles, les dépouille de l'écorce +rouge. Les deux graines intérieures se séparent, passent à un tamis, +tombent dans un deuxième cylindre qui les roule et les délivre de la +gomme, et arrivent ainsi sur les séchoirs. Après 10 jours de soleil, +pendant lesquels les esclaves les tournent et les retournent avec des +râteaux, elles passent sous des pilons qui les dépouillent de la +deuxième écorce; une seconde opération sépare les graines rondes qui +sont vendues pour moka, puis le tout est porté sur de grandes tables, où +les femmes qui ont des bébés enlèvent les quelques graines défectueuses, +et la marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le café ainsi +préparé s'appelle café _despolpado_. Il est moins fort, plus délicat et +plus cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est séché en graine +est séparé des deux peaux par une machine américaine, bruni à un +cylindre et envoyé de préférence aux États-Unis. Il s'appelle café +_terrero_; il est plus fort que le premier. Le café s'améliore en +vieillissant: on m'a montré des échantillons de dix ans d'un parfait +arôme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prépare le sucre pour +son nombreux personnel; il opère à peu près comme M. Paes-Leme, mais il +fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois à ses travailleurs; +ils en consomment une centaine d'hectolitres par an. + +Dans la même usine, on pile, pour le blanchir, le riz récolté à la +fazenda pour les ouvriers, et une machine égrène les épis de maïs. La +qualité blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les +animaux; le bois de l'épi est passé au moulin, et, mélangé au son et à +la farine, sert à engraisser les porcs; les feuilles et le résidu de la +canne à sucre sont convertis en fumier; l'écorce de la cerise du café +donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40% de +soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout. + +Prévoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propriétaire se préoccupe +de préparer graduellement la transition au travail libre et rétribué. +Les esclaves étant bien traités chez lui, il compte qu'ils lui resteront +presque tous comme travailleurs à gages. + +Le jeune baron me cite l'exemple d'un employé qui est resté cinquante +ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait réuni une somme de +250,000 fr. En mourant, il a légué 5 contos de reis (12,500 fr.), à +chacun des enfants de son maître. C'était le vrai serviteur qui est +considéré et se considère comme étant de la famille. + +Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des +tropiques; le palmier de Madagascar déploie ses immenses branches et +laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son écorce de +senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le palmito, ou palmier +mince et long, fournit un excellent légume dans sa partie supérieure, et +le sagou ressemble aux fougères arborescentes. Après le dîner, +j'interroge encore sur les conditions auxquelles le gouvernement concède +les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il fait des concessions +d'une sesmaria (1/2 lieue carrée), à condition qu'on y bâtisse une +maison et qu'on y place une famille pour la culture. Le prix demandé est +minime: 1/2 reis (1/8 de centime) par brasse carrée, payable à long +terme. Ces renseignements ne concordent pas avec ceux fournis par le +bureau de la colonisation à Rio-Janeiro; là, en effet, on m'avait +indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée; en sorte que je suis en +présence d'un mystère, lorsque je cherche à m'expliquer la conduite de +ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger capitaliste et intelligent, +de l'achat des terres, pour n'avoir que des bras ignorants, afin de +remplacer l'esclave? Il n'y a que le coeur grand et l'esprit large qui +aboutisse aux choses grandes et profitables! + +Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore vierge +doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, pour les +amateurs, 4 espèces de tigres ou _oncas_, 3 sortes de chats sauvages, 4 +qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande quantité de +lapins. + +La _Prighizza_ ou le paresseux, animal lent qui met un jour à grimper +sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés, et gare si +on est pincé; le _paca_ qui a la face du phoque et le goût du mouton; le +_capivara_, le _cutia_, plus petit que le _paca_, et l'_anta_, qui tient +de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que celui-ci; s'il est +poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la forêt vierge: son +cuir, très épais, est fort recherché. + +Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le _macuco_, +espèce de dinde sauvage; le _jacu_, sorte de coq de bruyère; le _jao_, +poule sans queue; l'_uru_, un peu plus gros qu'un pigeon; le _mutu_, +espèce de coq; le _pavon_, sorte de faisan; le _jaburo_, oiseau +piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le _pattu_ +silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards; +le _curicaca_, qui ressemble à un oiseau de proie, etc. + + + + +CHAPITRE VII + + Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de + saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. -- + L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un + vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de + café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la + République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès. + + +Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé +de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère, +qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie, +nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les +soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito, +propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le +sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la +poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule +à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche, +par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt +vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la +marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont +j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la +voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de +musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des +pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous +quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les boeufs +et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons +des _coupis_, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à +atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à +San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend +et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon +wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut +me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les +rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies +qui exploitent plus que d'autres! + +À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de +chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui +dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout +de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la +Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À +table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le +français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il +est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à +servir?--En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une +compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai +perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la +fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Soeurs de +Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma +vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable +qui m'en tirera. Les épreuves sont partout! + +Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes +de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me +semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste +que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants: +il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La +ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses +maisons en pisé. À la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph +soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais; +sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les +Soeurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre +tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des +Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la +vieillesse. Les Soeurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les +Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de +chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un +collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire +leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du +nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population +sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement +religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions +d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la +plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la +première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste +demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel! + +M. Judalessio me renseigne sur les oeuvres charitables du pays. + +On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de +Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux +heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse +une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la +propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute +qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts +d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je +demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à +traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure. +Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux +heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste +maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon +qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville de +San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et Mme la comtesse +apprête en quelques instants un petit dîner que la course me fait +trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre à la +mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est la vie +écossaise. + +Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a +coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr. +l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des terres +du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui proposait +étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans l'intérieur, sans +communication et sans issue. Il se décida alors à en acheter et à +planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a plantés en +septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois ans ils +produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures dans des +trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce qu'ici la +vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds +donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr. +l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare. + +La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure +pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte +environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange, +l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en +calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%. + +C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent +déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure +qu'en Algérie. La vigne employée est l'américaine, et la main-d'oeuvre +n'est guère plus chère qu'en France, excepté la nourriture en plus; mais +ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les haricots et le maïs pour peu +de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore +supérieur à la vigne. + +Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai +parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus +que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration +intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation +de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en prairie, +réaliserait d'immenses bénéfices. + +Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou _terras de +pastos_, quelques boeufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents +s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre +rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec ces terres qui ne +demandent qu'à produire, ce pays va encore demander le blé et la farine +à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que le pain coûte 0 fr. 75 +le kilog., presque aussi cher que la viande. + +La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, est +assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de +l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en sort +des arbres. + +M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo, +et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler +tous les dialectes de la Péninsule, et j'ai même trouvé un Niçois, +pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, docteur; +l'autre, député et journaliste. + +Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant +les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je +le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens +du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez +bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la +famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. Ajoutez +à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la montagne, brûle +un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année suivante s'en va +renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point d'impôt foncier. Si +un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever les terres, les +accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en défaire. + +Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train +qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons +des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la +forêt vierge, nous arrivons à _Alto do Serra_, à plus de 700 mètres +d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé un immense +plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au moyen d'un +câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de profonds +précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des ponts +métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse +d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment +fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits +mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort +tangage. Au _Baiz do serra_, le baromètre anéroïde me dit que nous +sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse et +couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots +creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à +Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La +population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; mais +il n'y a qu'une cinquantaine de Français. + +La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une +cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une +Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?--De la Mayenne; je suis venue +ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle pleure.... +Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. Je demande +quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il n'y en a pas, +mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il faut la faire +le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent +les flancs de la montagne, et après une demi-heure de marche et deux +litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève une chapelle. La +vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part, +la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement découpés +avec îles et presqu'îles; de l'autre côté, l'Océan et son immensité; au +pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forêts vierges. +En descendant, je m'arrête à la prison, dont la façade forme un des +côtés du jardin public. Les prisonniers sont bien gardés derrière leurs +portes grillées. J'interroge un Américain: «Why are you here?--On +m'accuse de vol, mais c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce +qui l'a conduit au cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge +m'assure qu'il n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré; +enfin, plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses. + +Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au _Mondego_, navire +de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à Montevideo. + +Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est moitié +plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais, +d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il faut arrêter les +opérations de déchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant à +Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à l'expiration de 7 jours depuis +son départ de Rio: il préfère donc attendre ici et ne se presse pas. Le +capitaine m'assure que nous partirons le matin à 6 heures. Je profite de +ce temps pour écrire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis. + +Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence à +travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la proue +vers l'entrée de la baie. Un individu arrive essoufflé et me dit: «Je +viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est sur le navire, il +se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» Je l'adresse à un des +officiers, qui lui répond en anglais; mais le Brésilien n'en comprend +pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part, +emportant créancier et débiteur. Heureusement que la baie est longue et +qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire +comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait déposer à +l'entrée de la baie le trop empressé créancier. Celui-ci s'en retourna +sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le _Mondego_ est +surtout disposé pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit +nombre, sont relégués à l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses +que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux +voyageurs et redoublent leur mal de mer. + +Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la +maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la Plata; +un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé de dix +ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par un gros +chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a inventé une +manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre jaune à Rio, +et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fièvre jaune à +Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: il s'en va avec +son fils à Buenos-Ayres. + +Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de +Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 noeuds 1/2, le +tangage rend la promenade impossible. + +Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les +Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine soupire +après le moment de s'en débarrasser. + +La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers +perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les +officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, la +manoeuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je trouve +des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques Françaises et +une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par quelques émigrants +et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir approcher la fin du +voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où ils ont été malades +et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux aux nombreux enfants, +toujours heureux quand on pense à eux. À propos de chant et de musique, +grande querelle entre un Anglais et un Américain; l'harmonie n'est pas +parfaite entre ces deux peuples. + +1er juillet.--Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à +cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons +toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut être +vue que de la dunette. + +Le 2 juillet.--Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver à +la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de Montevideo. +Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les +nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept heures, le +soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec +impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À neuf +heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour +vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les +passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de +l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour +maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le +Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va +déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de +la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du nom +d'un des présidents de la République orientale. + +À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour +débarquer les émigrants et leurs bagages. Le _pursuer_ (économe), qui +fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne +peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À +deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous +trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets +prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dégager et +obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premières. Pas de +chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une +mauvaise table à la salle à manger. Je puis ainsi rédiger mes +correspondances à divers journaux. + +Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je +bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est Espagnol: +il sait un mot anglais: _all right_, deux de français, trois d'italien; +il est fort prévenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes +Martines. + +Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours! +Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; trois sont +guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand. + +À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le rend +délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au billard, +à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me dirige vers +le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 centimètres du sol; +immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant: +Qui vive?--Se puede visitar el fanal?--No se puede da nuece, convien +tornan a magnana.--Sta bueno. + +La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq heures +et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit heures +sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et demi, +environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'Uruguay et la Plata. + + Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. -- + Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. -- + Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de + viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme + de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. -- + Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. -- + Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. -- + Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. -- + Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. -- + Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie. + -- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance + publique. -- Justice. + + +C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la +quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai +de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je +les dépose à l'_Hôtel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les +directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux +banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois. + +La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie +régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit; +la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics: +la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain +à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le +théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres +rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont +généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style +italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait +bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la +République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom +lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait +face à la ville, dit: _Montem video_; d'où le nom de Montevideo. + +[Illustration: Montevideo.--Boulanger portant le pain.] + +La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens, +principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens +possèdent environ la moitié des immeubles de la ville. + +La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude +sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République +argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes; +au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la +jonction des deux fleuves Parana et Uruguay. + +La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15 +départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange +d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de +produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882, +l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de +laine, 456,100 cuirs salés de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles +de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif. + +Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de +millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660 +moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de +maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de +foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne. + +L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit +environ 43,000,000 de francs. + +Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit +environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac, +sardines, vermouth et vins. + +En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tué 217,984 animaux, +qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros +situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont produit 452,000 +quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au soleil, est +expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, pour la +nourriture des esclaves. + + [Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on + tue les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse, + etc.] + +Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la +préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300 +animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet +établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de +terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail. +Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ +2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté +des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un +intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve. +Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux +jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à +Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que +depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette +visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte +rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens +d'indiquer. + +De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relève le calcul +ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui +voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur +un terrain de 15 hectares: + + _Frais d'établissement._ + + Une maison avec cuisine 550 fr. + Deux boeufs 230 + Une vache à lait 70 + Instruments aratoires 100 + Deux charrettes 110 + ---------- + TOTAL 1,060 fr. + + _Frais de l'année._ + + 10%, intérêt du capital 110 fr. + Loyer de 15 hectares 95 + Semences et autres 160 + Travaux 140 + Nourriture 650 + Imprévu 90 + ---------- + TOTAL 1,245 fr. + + _Produits de l'année._ + + 5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr. + 5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440 + 3 hectares produits divers 320 + 2 hectares herbe pour les animaux » + ---------- + TOTAL 1,630 fr. + Déduire les frais de l'année 1,245 + ---------- + Bénéfice de l'année. 385 fr. + +Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres! + +La forme de gouvernement est la République avec un président et deux +Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à +cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays +sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans +l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des +honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine +si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils +font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et +équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont +officiers. + +L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un +petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce +titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son +indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et +doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles +prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou +l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de +l'ordre ou d'un meilleur gouvernement. + +Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses +personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station +du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les +Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le +supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D. +Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans +le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons +une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans +un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par +une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas. + +À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus, +construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les +familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la +compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié +aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle +gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les +classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il +présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue +française, comprise par la plupart d'entre eux. + +Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend +qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une +pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les +cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement. +Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par +jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de +signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si +avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique +pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais +incessant d'un Observatoire. + +À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une +paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2 +fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le +catéchisme. + +[Illustration: Uruguay.--(El Velario). Réjouissances à la mort d'un +enfant.] + +À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des +excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les +baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés +les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois +pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me +raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle +n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; et +pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement pris, le Père +apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la famille, les +voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se réjouir de ce qu'un +ange est entré au ciel, on organise un bal en règle; puis ils prêtent le +petit cadavre à d'autres, qui le colportent et en profitent pour +organiser d'autres bals. Cette réjouissance s'appelle _velario_ dans le +pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays +certains usages qui nous étonnent! L'isolement en produit bientôt de +singuliers, même parmi les civilisés. + +Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous +visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, et +allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire. + +Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des +protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la +République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse +m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à +quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à +Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant pour +les dames. Chez les Soeurs de Charité, dans la ville, je trouve une +belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la famille +Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane, +et à cinq heures, à bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le +navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec +plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_. + +La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous +avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet endroit de +200 kilomètres. + +Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large +devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur +des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des +poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des +charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, l'espace +d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont obligés de +s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la +rivière. + +En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways. +Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les maisons +n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; elles ont +presque toutes un _patio_ ou cour intérieure, garnie de plantes et de +fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal +pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y +circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux, +monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un +grand clocher, et la cathédrale, à croix latine, avec haute coupole et +un beau péristyle à douze colonnes. Le _Correo_ ou poste est aussi de +bon goût, mais construit pour un climat du nord. La douane, le collège +San-José et quelques maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux +plus riches monuments sont les banques nationale et provinciale. + +[Illustration: Buenos-Ayres.--Place Victoria.] + +Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine. +Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088 +kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; et +comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée comme la +France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organisée sur +le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique du Nord, la +République argentine comprend 14 provinces ou États autonomes, portant +les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, +Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la +Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destinés plus +tard à devenir des provinces; trois sont situés au nord, vers le Brésil +et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et +des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa, +de los Andes, del Rio Negro, de Limaï, de Chubut, de la Patagonie. + +La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève +actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement +par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, 123,641 sont +Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950 +Anglais et 99,084 de nationalités diverses. + +Le président est éligible au suffrage direct tous les six ans; les +provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection est faite +par les députés provinciaux; les députés au parlement national sont +nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les +conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 ans d'âge, 10,000 +fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de +la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les +sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se renouvelle par tiers +tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité pour les députés sont: +25 ans d'âge, être natif de la province où on est élu ou l'habiter +depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les +députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par +moitié tous les deux ans. Pour être élu président, il faut avoir 10,000 +fr. de rente, être né dans la République argentine ou fils de citoyen, +quoique né en pays étranger, et appartenir à la religion catholique. + +Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le +territoire de la République s'étend en effet depuis le 22e degré +latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50e au bout de la +Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver +(juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit +parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se développe +tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi, +dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres +de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de +tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne à sucre. Dans +la province de Santa-Fé, un hectare donne 15 hectolitres de blé; dans +celle de Salta, 17 ou bien 30 de maïs; dans la province de Catamarca, un +hectare donne 19 hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans +celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14 +de blé. + +Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises +privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le +Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie, +comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et cultivant +93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies établies par +des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent ensemble 12,608 +maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules, +162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651 +charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'élevant à une +valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son +possible pour mélanger les diverses nationalités, afin de favoriser la +formation d'une population homogène. + +Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la chair +des animaux, opération qui se fait dans les _saladeros_. En 1882, les +sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué 187,600 boeufs ou +vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze +saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué 247,100 boeufs ou vaches, +qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expédiés à peu près en +parties égales au Brésil et à Cuba. + +L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous aurons +occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de +l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent, +surtout dans la province de la Rioja. + +Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ +280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs. + +Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en +exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un +revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; la +plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer +appartiennent à des compagnies anglaises. + +La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres +possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien, +trois en français, trois en anglais, le reste en castillan. + +Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de la +République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis +4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine française +concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation +intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et +sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement +projette une ligne subventionnée, desservant la côte sud jusqu'à la +Terre de feu, pour aider au développement des ressources de la +Patagonie. + +Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les +télégraphes ont expédié 438,090 dépêches. + +Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 fr. +pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalités. La +sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531 +piastres pour les municipalités. + +L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977 +soldats. + +La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux +transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le +service des fleuves. + +Le prix de la main-d'oeuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va en +diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 à +80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour +les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une petite +somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme émigrants, ils +ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour. + +Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur +ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres de +tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris n'en +possède qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres +un par 2,375 habitants. + +La monnaie a pour base le _peso fuerte_, qui vaut un peu plus de 5 fr.; +mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base le +_peso moneta corriente_, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont +dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens, +qui valent 3 fr. + +La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres +fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 évêchés, +suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquième. +Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres étaient +étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire fortune pour +rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la direction de +diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé indigène. La +religion catholique est celle de l'immense majorité, mais les cultes +dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosité dans le +pays, et les autorités ne rougissent pas d'invoquer le Très-Haut; j'ai +sous les yeux le message par lequel le président de la République, à +l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrès des +opérations de l'année. Il conclut par ces paroles: + +«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a +dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.--Rendant +grâces à la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accordés à +la République, je déclare ouvertes vos sessions.» La religion catholique +est encore la religion d'État, l'art. 2 de la Constitution dit: «El +gobierno fédéral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.--Le +gouvernement fédéral professe le culte catholique, apostolique et +romain;» et dans la préface de la même Constitution on lit: «Nos los +representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de +toda razon i justicia, ordonamas, etc....--Nous, les représentants du +peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et +justice, ordonnons, etc.» + +Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les +nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui +est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but; +en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la +religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche. + +L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université +qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; il +y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province. +L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui sont +loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans la +capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par 33,196 +élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le besoin +d'écoles se fait vivement sentir. Dans la seule province de +Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait d'instruction, sur 116,000 +enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 reçoivent l'instruction, les +autres 88,000 restent dans l'ignorance forcée, faute d'écoles. + +L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la +capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles, +les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins. +L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont +compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux +ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême. + +Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services. +Revenons à l'emploi de mon temps. + + + + +CHAPITRE IX + + San Carlo Almagro. -- Dom Bosco et ses institutions. -- Les + Soeurs de Marie-Auxiliatrice. -- La Société d'agriculture. -- + Prix des terrains. -- Les oeuvres charitables. -- Les Lazaristes. + -- Les Soeurs de Charité. -- L'Hospicio de los Mendigos. -- La + distribution de l'eau. -- La fête nationale. -- La législation. + -- Une stancia modèle. -- L'autruche et ses moeurs. -- Détails + sur l'agriculture et l'élevage. + + +Nous sommes au 5 juillet: après avoir fait de nombreuses visites et reçu +partout bon accueil, je prends un tramway et me rends à San-Carlo +Almagro, au collège de los artes y officies, confié à la Congrégation de +dom Bosco. Je trouve là 200 enfants, dont la moitié appliquée à +apprendre les divers métiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier, +tailleur, etc.; l'autre moitié suit les classes élémentaires et +secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint +brun, au visage épaté, à l'oeil noir, grand et égaré: ce sont des +orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux. +Ils savent me dire que leur père était cacique de telle et telle tribu; +qu'ils ont été pris par les soldats et transportés dans cette maison; +mais ils n'en savent pas davantage. Le supérieur m'apprend qu'il y a +quatre ans, lorsque le général Rocca, promenant ses 2,000 hommes dans +les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio Cébut, a chassé +devant lui les Patagons qui l'habitaient, a tué ceux qui résistaient et +recueilli plusieurs orphelins, les pères de ceux que je vois étaient +parmi les morts: il ajoute qu'ils sont intelligents, doux, appliqués, et +témoignent d'un grand bon sens. + +Près du collège, de l'autre côté de la rue, on a construit un couvent +pour les Soeurs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la Province et +25 novices, parmi lesquelles plusieurs indigènes. La supérieure vient de +mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle me fait parcourir la +maison et me donne avec timidité les renseignements concernant la +Congrégation dans la République. À la paroisse de la Bocca, à +Buenos-Ayres, les Soeurs ont un externat avec 200 élèves, et un +_Oratorio festivo_ fréquenté par 400 jeunes filles. À Marou, elles ont +un collège et externat; à San-Isidro, externat avec 120 élèves et +Oratorio festivo; à Carmen, en Patagonie, un externat de 80 externes, et +100 filles à l'Oratorio; toutes leurs maisons ont la Congrégation des +Enfants de Marie. + +Au collège, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la vapeur. +Le même moteur donne le mouvement aux scieries mécaniques et autres +instruments. Les Pères desservent encore à Buenos-Ayres la chapelle +appelée Matris Misericordiæ ou des Italiens; à San-Nicolas, sur le +Parana, ils ont un collège avec 70 internes payant 75 fr. par mois. Dans +la Patagonie, ils ont à Carmen un collège avec 70 internes et un +Oratorio festivo qui réunit 100 enfants. De l'autre côté du Rio Negro, +à Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent un Oratorio. Ils ont +enfin une dizaine de stations dans l'intérieur de la Patagonie, tels +que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca, Nahuel, Huapi, +San-Xavier, etc. + +Dom Bosco, à Turin, avait été frappé, dès le début de sa carrière +sacerdotale, de l'abandon dans lequel étaient laissés un grand nombre de +garçons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il comprit +bientôt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis deux cents +ans, le clergé s'était plus spécialement adonné au ministère plus facile +auprès de la femme; mais l'homme n'en demeure pas moins le chef de la +famille, et du temps de saint François de Sales les efforts étaient avec +raison plus portés de son côté. Je lis en effet dans les écrits de ce +docteur (_OEuvres complètes de saint François de Sales_, tome II. Migne, +1861, p. 427), les conseils que ce saint si doux et si pratique +adressait à un de ses confrères: «Comme évêque, vous devez surtout +veiller sur deux sortes de personnes, qui sont les chefs des peuples: +les curés et les pères de famille, car d'eux procède tout le bien ou +tout le mal qui se trouve dans les paroisses ou dans les maisons.» + +M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du pays +et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement utiles à +la France s'ils ne sont pas enterrés dans les cartons du ministère à +Paris; il a habité divers pays à l'étranger, et en observateur attentif +il a pu voir le bien à imiter, le mal à éviter. + +M. l'avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, me donne des +lettres pour le Chili, le Pérou et la Bolivie. + +À la Société d'agriculture, j'apprends, à propos de prix de terrains, +qu'on a vendu dans la quinzaine, à Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la +lieue carrée (2,600 hectares), des terrains qui avaient été achetés pour +2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70 lieues +carrées de terrain au cinquième méridien; qu'une autre compagnie +anglaise a acheté 100 lieues carrées à San-Luiz, à raison de 10,000 fr. +la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et Cie ont proposé au +gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain à Santa-Cruz, en +Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue, à condition de la peupler en +cinq ou six ans et d'y établir 200 familles européennes, 50,000 brebis, +5,000 boeufs et vaches. Plusieurs autres particuliers et compagnies font +des demandes analogues pour établir des colonies. + +M. l'avocat Caranza, qui est à la tête des oeuvres charitables, me +présente à sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de +bien dans la République. + +Sa Grandeur Mgr l'archevêque a la bonté de me faire visiter son palais +et sa cathédrale. Le palais est seigneurial, et à la cathédrale les +autels sont ornés non de tableaux, mais de statues habillées à +l'espagnole, avec robes brodées. La nef est vaste, et les salles au +service du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me présente à +son vicaire général, dom Spinoza, qui me renseigne sur l'importance du +diocèse: il comprend 300,000 âmes, 14 paroisses, 50 églises et +chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalité et 13 de +religieuses, dont 4 cloîtrées. Il veut bien me conduire au bout de la +ville, à la Maison mère des Pères lazaristes. Ils sont 6 Pères et 8 +novices, dont un Indien; ils font l'école gratuite à 200 externes. + +De l'autre côté de la rue, les Soeurs de Charité tiennent le collège de +la Providence, où 20 Soeurs instruisent 200 externes et 80 internes +payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40 +orphelines. + +Le dimanche les magasins sont fermés le matin à dix heures, de par la +loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septième jour. +Je prends un tramway et me rends à un des bouts de la ville, au parc de +la Recolleta. Il y a là le cimetière _del Norte_, semé de riches +chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus +élevée, je lis _Pantheon de l'Association espanola de socorros mutuos_. +À côté, dans l'ancien couvent des Récollets, on a établi _l'hospicio de +los mendigos_, contenant 220 vieillards et 110 femmes aux soins des +Soeurs de la Charité. Elles se louent des bons procédés de +l'administration; leurs pauvres sont logés dans de grandes salles à un +seul rez-de-chaussée, espacées dans le jardin; ils ont cuisine +bourgeoise et le maté deux fois par jour. À côté de l'hospice s'étend un +petit parc orné de rocailles, et un peu plus loin je trouve les pompes +à vapeur qui pompent l'eau de la rivière dans les réservoirs de +distribution pour toute la ville. Les pompes font trente tours à la +minute, et chaque coup de piston relève 120 litres d'eau. Elles sont +insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus puissantes. Je +retourne à l'hospicio de los mendigos; l'ancien aumônier de l'hôpital +français y prêche en castillan, puis les vieillards chantent des +litanies et des cantiques avec l'accompagnement de l'orgue, tenu par un +aveugle; les servants ont le vrai type indien. + +Le 9 juillet, c'est la fête nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810 +que les Espagnols furent chassés de ces contrées, et c'est le 9 juillet +1816 que fut déclarée l'indépendance. Ces deux anniversaires sont fêtés +tous les ans avec solennité. Les deux généraux qui, par leurs victoires, +obtinrent ce résultat, le général Saint-Martin et le général Belgrano, +étaient deux chrétiens. Se considérant comme des instruments de la +Providence, après leur victoire, ils envoyèrent leurs épées, le premier +à Notre-Dame du Carme, à Mendoza, le second à Mercedes. + +Le matin, de ma chambre, je vois débarquer quelques compagnies de +marins, traînant leurs canons; à midi, des bataillons se rangent sur la +place Victoria; mais bientôt une légère pluie les renvoie à la caserne. +On fait économie de poudre; pas de coups de canon, pas de cloche: et +pourtant ces bruits sont bien faits pour réveiller chez le peuple les +fortes émotions. À une heure, les autorités se rangent à la cathédrale +sur de superbes fauteuils; un immense et riche tapis en couvre le pavé. +L'archevêque entonne le _Te Deum_, que des artistes chantent en musique; +puis on rentre chez soi. Pour moi, je me rends chez l'avocat Lamarca, +qui veut bien me donner quelques renseignements sur la législation du +pays. Le père peut disposer d'un tiers de ses biens s'il laisse père et +mère et pas d'enfants; d'un quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce +pays des estancieros (propriétaires) qui ont jusqu'à 400 lieues carrées +de terre, et des compagnies qui en possèdent jusqu'à 700 lieues; il +n'est pas mauvais que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme +est protégée: elle hérite comme les garçons; la recherche de la +paternité n'est pas interdite. L'épouse a droit à la moitié des biens +gagnés après le mariage. La famille est assez bien constituée; mais, +dans les classes élevées, le père passe trop de temps au club. Les +enfants s'aiment entre eux, mais s'émancipent de bonne heure: ils sont +aussi plus précoces; les jeunes filles se marient souvent à dix-sept +ans, et au même âge les garçons occupent parfois des places importantes, +qu'on donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans. +Les mères n'ont pas toujours une assez forte instruction. + +Le soir, à huit heures, la place Victoria est illuminée _à giorno_, et +on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit en +Europe. + +Après avoir parlé avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui +dis: «La estancia[2] est dans votre pays la chose principale à +visiter, et j'espère que vous trouverez l'occasion de m'en montrer +une.» Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils +parlent de lettres et de télégrammes et il me dit: «Demain, vous +pourrez aller visiter, à quelques lieues d'ici, la stancia de +San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle +appartient à un de mes amis, M. Léonard Pereira. Vous prendrez à la +station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez +deux heures après à la station de Pereyra; mais auparavant, vous +viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. Êtes-vous levé à +sept heures?--Oui.»--L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais +parole malgré le déluge de la nuit. À sept heures, en effet, par une +pluie battante, j'étais à sa porte, mais, sans le renfort du marchand +de lait, malgré la sonnerie électrique et le marteau, je ne serais pas +parvenu à la faire ouvrir. La lettre était prête, mais il fallait +prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment +d'avoir à porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'était +pas de trop, car il pleut depuis trois mois. À peine sorti de la +ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace +entièrement inondé. À la station de Baraccas, je vois une ville +composée de maisonnettes de bois toutes surélevées de terre d'un mètre +et comme sur pilotis. Les rues sont étroites. Quel dommage que sur cet +immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amérique du +Nord, des avenues de 40 mètres et des petits jardins. La santé des +habitants y gagnerait et les bébés pourraient jouer devant leur +maison, sans courir le risque d'être écrasés par les chars. Ces rues +étroites sont maintenant couvertes d'une si haute couche de boue, +qu'elles sont impraticables aussi bien aux piétons qu'aux voitures; +c'est à peine si les cavaliers osent s'y aventurer. Il ne reste aux +piétons que les trottoirs. + + [Note 2: Nom qu'on donne aux fermes pour l'élevage du + bétail.] + +[Illustration: République Argentine.--Rancho de Pêcheurs.--Arbre appelé +Ambico.] + +La rivière le Riochuelo laisse pénétrer d'assez beaux navires anglais, +qui débarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la +laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voilà _nel +campo_, soit en pleine campagne. + +La prairie s'étend à perte de vue; pas une colline à l'horizon. Les +arbres sont rares, c'est à peine si on voit par-ci par-là quelques +eucalyptus. La terre est partout si détrempée, que les pauvres animaux +font pitié à voir. Aussi, à tout instant, j'en aperçois jonchant le sol, +morts ou mourants. Les boeufs sont écorchés sur place, car la peau en +vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de cheval ne vaut +que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa fourrure de laine, +semble mieux résister. L'autruche, avec ses longues jambes et ses plumes +moelleuses, allonge curieusement son cou de chameau et semble se moquer +de l'eau. Les quelques fermes qu'on rencontre ont des maisons en boue +couvertes de chaume; c'est le rancho, et à leur approche on voit la +vigne, le mûrier, l'oranger, des champs de blé qui sort de terre, des +choux énormes, du maïs coupé, de jeunes fèves, et en général tous les +fruits et légumes de l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et +porcs y sont en abondance. Le bétail paît dans la prairie naturelle, où +poussent le chardon et une herbe graminée. On voit aussi de belles +prairies artificielles de sainfoin et de luzerne. + +À la station de Quilmes, j'aperçois un tramway appelant les voyageurs +avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes +les rues des villes des deux Amériques; je ne savais pas que je l'aurais +trouvé à la campagne. Cela explique comment on peut, de plusieurs lieues +à la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on voit dans tous les +trains. Par-ci par-là je remarque les gardiens de bétail, trottant à la +ronde, couverts d'un vêtement jaune ciré comme celui des marins; et +presque sur chaque poteau du télégraphe, le _ornero_, profitant de la +pluie, construit son magnifique nid de boue, que des employés +démolissent parce qu'il interrompt la transmission des dépêches. + +Enfin, à midi, je descends à la station de Pereyra, et je demande au +chef de gare s'il n'y a pas là une voiture pour moi; je vois qu'il a de +la peine à s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que j'ai +affaire à un Anglais. Tous les employés de la ligne sont des enfants +d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand gaillard botté +portant pantalon à la zouave et lui dit: «Voici le monsieur que vous +attendez.» + +J'enfourche un cheval, et nous voilà galopant et trottant dans la boue, +à travers les chemins transformés en rivière, et mieux encore sur les +prairies qui les bordent. + +Après une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous +traversons un superbe parc et arrivons à la maison du propriétaire. Il +n'est pas là, mais une lettre, al _Señor Ruffino administrador_, fait +que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel +déluge, me dit-il. _El tiempo es moeda_, répondis-je; si j'attends le +beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis +trois mois. On me prépare aussitôt un déjeuner confortable, et pendant +ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frères, +depuis quinze ans attachés à la ferme. Leur bisaïeul était Gênois; un +des frères a le bras droit coupé. Est-ce le fruit de vos révolutions? +lui dis-je.--Non, j'ai reçu un coup de fusil d'un voleur +d'animaux.--L'a-t-on attrapé?--Non, il s'est sauvé avec sa bande. + +La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant +1,000 chevaux, 8,000 boeufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000 +autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le +vendent au saladero de 20 à 40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut +extraire en graisse et en huile. À San-Juan on préfère le laisser mourir +surplace; mais on entretient des étalons pour des chevaux de race. + +L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On néglige la plume et la +chair, et on ne mange que les oeufs. On en prend l'estomac, qui se vend +5 fr. pour la pepsine. La race américaine est inférieure, comme volume +et comme ornement de plumes, à la race d'Afrique. Les moeurs de cet +animal, autant que me l'explique le señor Ruffino, sont au moins +curieuses: ils s'organisent par _tropillas_: deux mâles et six à sept +femelles: gare aux autres mâles qui voudraient s'adjoindre; ils seraient +poursuivis et tués par les deux pachas. Un des mâles construit le nid +dans lequel les femelles pondent tous leurs oeufs, de dix à douze +chacune; puis l'autre mâle les couve durant quarante jours; mais, comme +il ne peut en couvrir qu'une partie, les autres pourrissent. C'est comme +si l'homme voulait se mêler de faire la nourrice! je crois que si les +mâles étaient moins galants et laissaient faire les femelles, elles se +tireraient mieux d'affaire. À chacun son métier. + +Lorsque le premier poussin paraît, le mâle pique les oeufs et y dépose +des mouches pour les nouveau-nés. Si l'on touche au nid, le mâle détruit +tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte que toucher un +seul oeuf c'est détruire tout un nid. + +C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hémisphère) que pondent +ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et en consomme +presque autant que le cheval. + +Pour les boeufs, M. Pereyra s'applique à l'amélioration de la race; il +ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au marché de +Buenos-Ayres. Les boeufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr. +environ; il vend les taureaux pour la reproduction à des prix plus +forts, et jusqu'à 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800 à 1,000 +boeufs chaque année pour le marché, de 3 à 4,000 moutons de 18 mois à 2 +ans, au prix de 10 à 16 fr., selon la qualité. Les moutons produisent +une moyenne annuelle de laine mérinos d'environ 3 à 4,000 arrobas, au +prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba équivaut ici à 11 kilogrammes +environ. + +On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi, +soit 16,900mc, peut nourrir 5 boeufs ou bien 12 moutons; or, comme le +boeuf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'élevage du boeuf est plus +productif; toutefois, on tient ensemble moutons et boeufs. Ce qui +rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le terrain +à raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient à environ 50 fr. l'hectare. + +Le locataire y sème le maïs, qu'il vend à raison de 10 fr. les 100 +kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait exporté pour +10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de +plus, et comme la demande n'a pas augmenté en Europe, le prix a baissé +d'autant. + +Le personnel de la estancia _San-Juan_ se compose de 50 ouvriers +italiens, français et belges; j'y trouve même un berger de la Briga, +dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la +nourriture. Une partie des ouvriers sont mariés. La paroisse est fort +éloignée; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche +libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptêmes on va à +l'église, mais on ignore ce que c'est que la dernière communion; car, +en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30 à 60 fr. pour payer la voiture +qui devrait aller au loin chercher le prêtre; néanmoins, le señor +Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes gens, et qu'il n'a +point de coffre-fort ici; il ajoute même qu'il peut confier à chacun de +ses gens une somme quelconque pour la porter n'importe où, et qu'il la +remettra fidèlement à destination. + +Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chère et vaut +200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mètres carrés, soit +environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre d'agriculture +assez élevée pour ne pas craindre les inondations. Cette même terre qui +se vend maintenant si cher a été donnée, ou vendue 0 fr. 75 l'hectare. +La estancia contient encore 50 cuadras de prairies artificielles: +luzerne et sainfoin, et on va les porter à 100 cuadras. La partie +réservée à l'agriculture est d'environ une demi-lieue carrée. + +Après le déjeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il +comprend plusieurs hectares; ici des bois, là des jardins, plus loin un +lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espèces de canards. Je vois +les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cèdres du Liban, les +magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les dathuras, les +grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac, l'abothylum; et +dans deux petites serres, le caféier, les arecas, les bégonias, les +azaléas et autres plantes des tropiques; il me semble être dans un de +nos jardins à Nice, quoique le climat soit ici un peu plus chaud. Par +une longue avenue d'eucalyptus le parc aboutit à une station de chemin +de fer, particulière à la propriété; 20 ouvriers sont occupés à +l'entretien du parc. + +Le Señor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les +taureaux, il m'en fait remarquer un énorme venu d'Écosse; son museau +ressemble à celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps pend +jusqu'à terre une longue peau de graisse; il a coûté 5,000 fr. Un autre +plus grand, venu de Bute (Écosse), a coûté 7,000 fr.; mais les taureaux +de race produits par eux sont vendus par le propriétaire 1,500 fr., en +sorte qu'il est bientôt couvert de ses frais. Dans la cour est suspendu +un _lazo_, je demande à le voir manoeuvrer; il a environ 25 mètres de +long: un grand berger des Alpes lombardes le prend, le fait tournoyer et +le lance contre un jeune boeuf qui cherche à fuir: il est pris aux +cornes et ramené en un instant. À la guerre contre les Espagnols, et +dernièrement à la guerre du Paraguay, on a vu les _Gauchos_ manoeuvrer +habilement cette arme et désarçonner les cavaliers; mais ceux-ci +savaient en dernier lieu couper le lazo avec leur couteau effilé. Les +bollas avaient aussi été employées dans cette guerre. Cet instrument +dangereux consiste en trois balles de plomb, de la grosseur d'un oeuf, +attachées à trois lanières de 70 centimètres réunies par le bout: le +_gaucho_ prend en main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les +deux autres, les lance contre les jambes du cheval à une grande +distance; les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les +lanières et rendent la marche impossible; le cavalier à son tour s'était +habitué à se retourner lestement et à couper, de la lame effilée de son +sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanières. Je demande à ce Lombard +s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.--Je suis ici +depuis cinq ans, mais ma femme est restée en Italie.--Fais-la donc +venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par mois. +Ce bonhomme venait de déposer deux gros seaux de lait; je le goûte, il +est délicieux; le vendez-vous?--Non, dit Ruffino, nous avons essayé, et +voici encore les bidons qui le portaient à la ville et les machines à +faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouvé que, pour notre +but, qui est l'amélioration de la race, il est préférable de laisser le +lait aux veaux. + +Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes étalons anglais, +allemands, andalous. Le même hangar abrite les moutons; les plus beaux +sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de très beaux mérinos +d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du maïs cuit +et du son. + +Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici, +dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une +colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens; je +vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous étions +douze enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la mort nous dévore +tous. + +Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner +assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de la +nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il commence +par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays. L'enseignement par +l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive ici mes félicitations +et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle il a mis à ma +disposition ses serviteurs et sa maison. + + + + +CHAPITRE X + + Retour à Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. -- + Les banques. -- Le Musée. -- Départ pour Rosario. -- Navigation + intérieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du + Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture. + -- Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. -- Un + elevator. -- Un Allemand colonisateur. + + +Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq +heures, car j'ai à écrire.--_Bueno, Señor._ Or, à six heures, le silence +n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la pluie +diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de +s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le +train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate que +la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison, j'y suis +prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux et +j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je passe +sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la culbute, +et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut mon salut. +Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le domestique +paraît. Viens donc m'ouvrir et mets-moi vite en voiture, car j'ai +affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le train. Ce brave homme, +un peu confus, fait des prodiges d'activité, et en quelques minutes il +m'a brossé, servi le café et mis en voiture. Une demi-heure après, +j'étais à la station, où le chef de gare me sert gentiment une tasse de +café qu'apporte sa fillette. Est-ce le changement de pays ou de climat +qui donne ici tant d'amabilité à la froide nature anglaise? Il ne +s'arrête pas là, mais il répond à mes questions et me fournit des +détails sur la nouvelle ville de _la Plata_ qu'on est en train de +construire pour servir de capitale à la province de Buenos-Ayres. +Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres était capitale de la province et +de la fédération, et s'en prévalait pour imposer sa volonté aux autres +États; mais, en 1880, lors de la dernière élection présidentielle, les +autres États conspirèrent, cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un +mois. Après avoir perdu environ 3,000 hommes de part et d'autre en +divers faits d'armes, la ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle +serait désormais la capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout +pouvoir de police et autre dans la ville appartiendrait au pouvoir +fédéral, et que la Province aurait à se construire une nouvelle ville et +à y transporter ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce +résultat dans un pays qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais +cette ardeur à guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui, +fuyant le travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la +récompense du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait +délivrer le pays de sa plus grande plaie. + +La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du +fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal +depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est +tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend +de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central. +Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles +fortunes. + +Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez +habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol _ferro-carril_ +par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est pas grande (20 +kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de la route, le +triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que la perte +s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les jeunes agneaux +sont perdus. Le dernier recensement donnait les chiffres suivants pour +le bétail vivant sur les terres de la République: 2,000,000 de chevaux, +6,000,000 de boeufs et 80,000,000 de moutons. + +À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à +_London and River Plate Bank_, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas +regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de +banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise[3]? Et +pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts d'argent +français dans les diverses banques de la ville, et les Italiens, qui ont +établi ici une banque avec un capital ne dépassant pas 5,000,000 de +francs, font d'excellentes affaires. Quelques établissements financiers +français ont bien envoyé des éclaireurs étudier la situation, mais +c'étaient des hommes de bourse, et voyant que les transactions de bourse +avaient ici peu d'importance, ils ont jugé que la place ne méritait pas +une succursale. Or, les opérations de bourse ne sont pas le seul aliment +aux banques, ni le meilleur: le commerce et l'industrie devraient mieux +attirer leur attention. Les banques nationale et provinciale ici +attirent des dépôts considérables, pour lesquels elles donnent un +intérêt de 2 à 3%, et elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant +ainsi des millions de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an, +amortissable par quart, chaque trois mois. Contrairement aux usages +financiers, ces banques ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles +sont obligées de fournir tout renseignement sur le montant des prêts, +aux personnes qui en font la demande. + + [Note 3: Depuis que ces lignes ont été écrites les journaux + ont annoncé la création d'une banque française.] + +De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais on +veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont pas +grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre de +squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de +cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, a +2m 20 de longueur, avec une queue de 1m 20. Les quatre espèces de cet +animal, l'asper, l'élongatus, le loevis, le clavipes, sont représentées +encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les fossiles on voit +aussi un tigre indigène, un scelidotherium leptocephalum à longue tête +et herbivore, un moegatherium, un panochtus tuberculatus et plusieurs +tatous. Dans la collection des animaux indigènes, je remarque une espèce +d'écureuil volant, la biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de +Patagonie, la lionne, les quatre espèces d'onzas ou chats tigres; +l'aguarra agnossou du Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses +espèces de singes, et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia, +qui tient du sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue +diverses espèces de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des +Cordillières. Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de +la province de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On +peut remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise +de Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses +habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général Pax. +J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux. + +À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour +Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas +rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me remettre +quelques notes et adresses. + +En attendant le départ, nous causons sur la singulière situation faite +aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi argentine les déclare +enfants du pays, et d'autre part la loi française les considère comme +Français et les astreint au service militaire; le résultat est que, pour +ne pas servir deux pays, ils restent Argentins. Dans la campagne il +arrive même souvent qu'ils aiment à se dire Argentins pour éviter le nom +de _gringo_, épithète de mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la +loi argentine déclare Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il +n'en est pas de même de l'étranger arrivé ici; il conserve sa +nationalité, et à 21 ans il devra tout quitter pour retourner en France +faire son service militaire; pendant ce temps sa place, parfois +péniblement gagnée, sera prise par un autre et le plus souvent par un +Anglais ou un Allemand, et à son retour il aura à se refaire une +situation. La fondation de maisons solides à l'étranger est impossible +dans ces conditions. + +On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à +l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le mal? +Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne lui +rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au +travail national? + +Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de +l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne +grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail +interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables +richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands mêmes, +si intraitables en fait de service militaire, exonèrent de cette charge +leurs sujets chefs de maisons établis à l'étranger. + +Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route. + +Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de la +Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et, trois +heures après, il atteint la station de Campana, au bord du Parana, un +des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le _Parana_, navire à +hélice de 600 tonneaux; il appartient à la Compagnie des Chargeurs +Réunis du Havre, et est destiné aux voyages entre Buenos-Ayres et Bahia +Blanca sur la côte du sud. Il sort tout neuf des chantiers de Glascow et +vient d'arriver du Havre. N'est-il pas regrettable que nous en soyons +encore à faire construire nos navires en Angleterre, même après la prime +à l'armement! Nos armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment +patriotique, de s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait +assez de travail pour atteindre les prix des constructeurs anglais? +D'autres nations demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers, +et l'on ne serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante +industrie. + +Après la manoeuvre du départ, le capitaine laisse la direction du navire +à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable, et durant +le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, exécuté +directement en vingt-cinq jours. + +La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le _Sterling Castle_, +qu'elle a baptisé le _Sud-America_. Ce navire, sorti des chantiers de +Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de long et une force de +8,599 chevaux effectifs; il file 18 noeuds et franchit en quinze jours +la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les Chargeurs Réunis ont maintenant +5 navires en construction, qui pourront filer 21 noeuds; ils sont +destinés à la navigation dans le Parana et l'Uruguay; le fret en vaut +encore la peine: il se paye 35 et 40 fr. la tonne entre Corrientes et +Buenos-Ayres, et même entre Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une +distance de 40 à 80 lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la +concurrence a fait baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un +parcours de 2,000 lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer +les marchandises à Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent +de la Compagnie des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne +pas avilir davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille, +le grand navire _la France_. + +Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils +peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit que +les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but, et +que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent en +pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à bas +prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux. + +Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques jeunes +Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses; il me +semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises avec un +jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de la +discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir convaincre +ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il voudrait +étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des moines! +Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines habilement +présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je préfère +m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à Corrientes, +de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital, mais associé +au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire avec partage des +bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels il donne un salaire +de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait quelquefois travailler +les 50 soldats à sa disposition 23 hectares sont déjà plantés, et +bientôt on en aura 100. L'usine est en construction. Il compte que +chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes de cannes, au rendement de 6%. +Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe dans ma couchette pour le repos +de la nuit. + +Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel +plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À huit +heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville, perchée +sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte environ +10,000 habitants. Plusieurs navires sont en chargement, entre autres le +_Frigorifique_ et un navire anglais chargent des viandes pour l'Europe. +Le premier la conserve par le froid, produit au moyen de l'évaporation +par l'éther; le second, par le froid produit par l'irradiation de l'air +comprimé, système australien plus économique. + +Pendant que le _Parana_ décharge les marchandises à destination de +San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un +rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle droit, +mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son plus bel +ornement dans la vaste église de style roman avec superbe coupole. +J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco dirigent +dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la circulation +impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me rappelle à +bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout en remontant +la rivière, je me promène à bord avec un Argentin complaisant qui veut +bien me parler de son pays. À propos des qualités de terre, il me +développe une longue théorie sur le _pasto fuerte_, herbe dure qui +convient aux chevaux, aux boeufs, et sur les pâturages tendres +appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays: _el pato de la vaca +hace el terren_: «le pied de la vache forme le terrain.» Il m'apprend +que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour un, mais il donne le 20 à +Rosario, et, à propos de mesure et de prix, il me nomme tant de mesures +et de monnaies argentines et boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme +je déplore devant, lui l'absence d'un système métrique adopté par le +monde entier, il me dit que ce système a été introduit par la +République, mais qu'il faudra encore longtemps avant qu'on ait quitté la +routine des anciennes mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du +Paraguay, qu'il atteindra d'ici en cinq jours de navigation. + +Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de +Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le Brésil. +Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le vaincu: +100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la paix, le pays +ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 femmes. Il se +repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du président +Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires étrangères. Le +capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me parle de la +chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la Patagonie. Cet +oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de bâton, donne +beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais il faut attendre +sur place les autres six mois pour compléter la cargaison. Quelques-uns +de ses amis y ont fait naufrage dernièrement. Jetés sur une île, ils ont +réussi à gagner la côte, mais pour y servir de pâture aux indigènes. + +À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de la +République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres de +large; les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les +_patio_ ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de plantes. Dans +celle de l'_Hôtel Universel_, où je descends, je remarque un superbe +araucaria et un beau magnolia. L'église est en reconstruction; on +l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la seule paroisse pour +40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle. Sur la place, on vient +de poser un beau monument en marbre blanc de Carrare; sur une colonne +corinthienne se tient debout la statue de la République argentine, et +aux quatre angles, au bas de la colonne, on voit les deux généraux et +les deux juristes fondateurs de l'indépendance. + +Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant +que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par les +journaux. + +Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. Bernard, +notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait donné une +lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs n'étaient pas +chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir passer la soirée +chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de poursuivre mon chemin dans +l'intérieur et de gagner le Chili à travers la _Cordillera de los +Andes_. Les correspondances de la Plata insérées dans l'_Économiste +français_ m'avaient fait croire que le chemin de fer était ouvert +jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement était faux. Le +chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, et il faudra encore plusieurs +mois pour qu'il soit achevé jusqu'à Mendoza. D'autre part, il y a un +horaire différent pour chaque jour de la semaine, et les trains +s'arrêtent le soir pour repartir le lendemain. Sur plusieurs lignes, pas +de train le mardi. + +Les Argentins disent: _El martes y el viernes no te casar, no +t'embarcar_. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi ni +le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que contre le +vendredi! Double preuve de la sottise humaine! + +M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le courrier +du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps en temps +quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux m'aventurer. +Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici pour atteindre +Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du Chili par la +Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux ans. Or, c'était +la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et il dut faire la +route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la neige glissante. +De plus, comme la neige se ramollissait pendant le jour, menaçant de +l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il m'assure que ces +montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin de présenter +l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si amateur d'aventures +pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux interlocuteurs je me +rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas des dit-on, mais parle +d'expérience. Je renonce donc à passer la Cordillera, et, rebroussant +chemin, j'irai prendre à Montevideo le navire de la Pacific Steam Cie, +la seule qui a un service périodique pour le Chili à travers le détroit +de Magellan. + +M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans la +province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous Basques ou +Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du bétail, la +terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les 2,500 hectares, +dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. l'hectare; plus loin, +on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée. Plusieurs, au lieu de +l'acheter, la louent: le prix de location représente le 6 à 7% du +capital. + +On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont +ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des +Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de +terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit construire +sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et prendre a crédit +chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que l'almacen, par son usure, +lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à son tour, dit qu'il se ruine, +parce que plusieurs colons ne peuvent le payer. Toutefois, si le colon +est énergique et persévérant, après les dures épreuves des premières +années, si la terre qu'il a reçue est bonne, elle le dédommage de ses +fatigues par d'abondantes récoltes. + +[Illustration: République Argentine.--jeune Indienne.] + +Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des Indiens ou +tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre l'indigène, contre +la nature, couchent en plein air, le revolver au poing, mangent quand et +comme ils peuvent; mais ils sont souvent amplement récompensés. M. +Bernard me cite un Français qui, venu ici comme maçon, après avoir gagné +une centaine de mille francs en travaux et spéculations diverses, a osé, +avec cette petite somme et le crédit qu'il a trouvé, entreprendre une +plantation de cannes et la construction d'une usine à sucre. Le bénéfice +s'est élevé à 150%. Il aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un +autre Français, garçon boulanger, a réussi également à implanter à +Santiago del Estero un établissement sucrier qui vaut maintenant environ +10,000,000 de francs. + +On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la +vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7 à +800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé, se +vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même venu +installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. On boit +dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait facilement faire +passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère. + +Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des +inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la +sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on +n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux +ans, on n'a pas vu une goutte de pluie; la famine menace les habitants, +et on quête pour eux dans les autres provinces. + +Rosario vient d'inaugurer une nouveauté dans ce pays: un elevator dans +le genre de ceux de l'Amérique du Nord; M. Schlieper, à qui M. Tornquist +m'avait recommandé, veut bien m'y conduire. Il contient 70 caisses de +fer de forme hexagone et disposées comme les briques des pavés de +Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le blé, porté au +pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le railway de +Cordoba, est nettoyé au moyen d'une machine à vanner, s'il en a besoin; +puis porté à la hauteur de 25 mètres par des godets qui se meuvent dans +des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige dans une des +caisses après avoir été pesé et mesuré, toujours au moyen de la même +machine. Pour cela le blé passe dans d'énormes cubes d'une capacité +connue; le fond du cube étant une bascule, on a en même temps la +capacité et le poids. La compagnie donne à l'entreposant un certificat +constatant la quantité et la qualité du blé déposé. Ce certificat peut +être nominatif ou au porteur. L'établissement a été fait par des +Américains du Nord, et a coûté 400,000 fr. Il ne fonctionne que depuis +un an, et déjà la compagnie a pu baisser les prix de moitié. On paie +maintenant, pour vanner un hectolitre de blé, dix centimes; pour la +réception et le pesage, cinq centimes; pour l'entrepôt, cinq centimes +durant le premier mois, un peu moins pour le second. Pour remplir un +navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une ou de plusieurs caisses, +mais les navires ne sont pas encore ici organisés pour cela, et la +soupape ne remplit que des sacs qui glissent par des planches jusqu'à +fond de cale. Du haut de l'elevator nous dominons la ville, que baigne +le Parana coulant autour d'îles gracieuses. Son cours est capricieux et +change assez souvent. L'oeil se perd à l'ouest dans la pampa, plaine qui +s'étend comme une mer sans fin; pas un seul arbre à l'horizon; il me +semblait voir la grande prairie du Far-West dans l'Amérique du Nord. +C'est là que le Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en +gardant les troupeaux. + +[Illustration: République Argentine.--Gaucho jouant de la guitare dans +la pampa.] + +Près de l'elevator se trouve, d'un côté, un moulin à vapeur, en sorte +que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des +États-Unis, pourra bientôt en exporter. Le prix du blé varie de 10 à 20 +fr. l'hectolitre. + +De l'autre côté de l'elevator est placée la gare du chemin de fer de +Cordoba; elle est encombrée de machines et de wagons, et sur les colis +je lis presque constamment Liverpool; j'aurais préféré voir plus souvent +le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer prennent tous +les jours plus d'importance, surtout depuis le développement de +l'industrie sucrière et vinicole; mais, si le chemin de fer projeté +entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus accessible, à 150 +lieues au sud de Mendoza, se réalise, le trafic vers le Chili sera en +partie perdu de ce côté-ci. Néanmoins, Rosario, située sur le Parana, au +point extrême qu'atteignent les navires d'outre-mer, et tête de ligne +du chemin de fer de Cordoba et de Tucuman, centralisera le commerce de +l'immense plaine de la Pampa et aura certainement un grand avenir. Déjà +les terrains à bâtir se vendent 10 francs le mètre carré, et le +vice-consul, pour sa petite maison, paie un loyer de 2,600 fr. + +Le navire qui doit me ramener à Buenos-Ayres devait arriver ce matin à +neuf heures. À trois heures il n'a pas encore paru, et le télégraphe +fait savoir qu'un déraillement du train, à Campana, a produit sept +heures de retard. Rien d'étonnant en cela; les pluies continuelles ont +tellement détrempé le terrain, et la plaine à droite et à gauche de la +chaussée du chemin de fer est depuis si longtemps inondée, qu'il faut +s'étonner de l'absence de plus grands malheurs. + +Le déraillement n'a été qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas +souffert. + +À quatre heures le _Diana_ arrive. Je salue notre vice-consul, qui +s'inscrit à la Société de géographie commerciale de Paris, et j'arrive +au navire, qui lève l'ancre à cinq heures. + +Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand +Allemand à l'air distingué; il parle à droite avec un autre Allemand, à +gauche avec un Anglais. Je lie à mon tour conversation avec lui: +j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperçu à Rosario de la +disparition de ses malles, et retourne à Campana pour les chercher; mais +on suppose qu'on les aura embarquées dans un autre navire qui, par +erreur, les aura transportées dans le Haut-Parana. + +Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les surveille +d'un oeil attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai renoncé: je +n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il vient examiner +le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre quelques +difficultés. Les personnes peu sérieuses qui, jusqu'à ce jour, se sont +mêlées de ces entreprises, ont laissé des préventions contre tout +individu qui demande des terrains dans le but de coloniser. Pour lui, il +appartient à une vieille famille de Poméranie, et, tout en se créant une +belle situation, il veut, par l'accomplissement des devoirs de paternité +sociale, faire le bonheur de ses compatriotes qu'il amènera dans le +pays. Il regrette pour l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale, +mais il espère qu'après la mort de Guillaume, le futur empereur +l'inaugurera. Le gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues +carrées de terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui +impose l'obligation d'y introduire des immigrants dans le délai de deux +ans, à raison de vingt familles par lieue carrée, ce qui donnerait à +chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va à Mendoza pour visiter +des terres au pied des Andes et se décider, après comparaison. Il a été +frappé de l'incrédulité qui règne ici parmi les gens venus d'Europe. + +Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu'à la première +récolte de pommes de terre, construction de maison, fourniture des +animaux et instruments aratoires, lui coûtera à peu près 1,000 fr., qui +seront remboursés par annuités. + +On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis à +ses efforts et lui souhaite bon succès. + +Il était près de minuit, que nous causions encore sur les questions +sociales, recherchant les causes du communisme en France et du +socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin à cinq +heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrivée à Campana, mais +il faut attendre le jour; le déraillement de la veille dit combien la +route est dangereuse. + +À sept heures, la locomotive se met en marche, nous traînant avec +précaution à travers la plaine inondée. Sans les barrières de fil de fer +qui sillonnent par ci par-là le terrain, on croirait traverser un lac; +partout le même spectacle attristant de bêtes mortes ou mourantes. Enfin +le soleil se montre à l'horizon, et semble porter sur ses rayons +l'espérance. + + + + +CHAPITRE XI + + Une séance à la Chambre des députés. -- Le collège San-Salvador. + -- L'hôpital. -- La charité privée. -- Le collège San-José. -- + Pensées d'un voyageur. -- Plantation de la canne à sucre dans les + diverses provinces. + + +À Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes préparatifs de +départ. J'achète des spécimens des curiosités du pays, la conquilia et +le maté, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco. À l'_Officina +national de tierras y colonias_, je me munis des documents nécessaires, +et M. Latsima, à la douane, me donne ses importants travaux de +statistique et une carte pour les études géographiques. À trois heures, +je me rends à la Chambre des députés. Il y avait foule, car on discute +la grave question de l'enseignement. Les gardes éloignaient les curieux, +mais, grâce au député-avocat Zeballos, président de l'Institut +géographique, je suis admis et placé dans la première tribune. La salle +n'est pas vaste et ressemble à un théâtre de province, dont le parterre +est occupé par les sièges des députés et les galeries par le public. +Elle sert alternativement aux sénateurs et aux députés; ils siègent +trois jours par semaine; c'est de l'économie. Les députés, élus +directement par le peuple, à raison de un par 20,000 habitants, sont au +nombre de 86; les sénateurs sont 30 et élus au nombre de deux par +chaque Chambre des députés de province. + +Au moment où j'entre, un député ecclésiastique a la parole: il soutient +le projet de loi présenté par la commission et prouve la nécessité de +donner l'enseignement religieux dans les écoles; il est souvent +interrompu par un ministre, et à chaque interruption les tribunes +manifestent leur adhésion à l'interrupteur: il y a évidemment un vent +réel ou artificiel de _libéralisme_ dans le public. Les députés ne +gardent pas le chapeau sur la tête comme en Angleterre et dans ses +colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici Président. +Les libéraux soutiennent que l'enseignement religieux doit être banni de +l'école et qu'il incombe uniquement aux parents et aux ministres des +différents cultes; ils reproduisent tous les arguments qui ont été +entendus dans les Chambres françaises sur la matière. Ils semblent +vouloir prendre toutes les précautions pour réussir et demandent que la +Chambre se déclare en permanence jusqu'à la solution de la question. La +proposition mise aux voix est rejetée par 31 votes contre 30; les +applaudissements d'une partie du public prouvent que plusieurs +voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui repousse la loi. + +Je passe ma soirée chez la famille Carranza, où frères et soeurs jouent +sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je visite +l'établissement des Soeurs de la Charité, rue Moreno. Elles ont là 160 +internes payantes, 150 gratuites et 20 orphelines internes gratuites. +Partout où il y a des Soeurs de Charité on retrouve l'orpheline; elles +aiment à se faire les mères des pauvres enfants qui n'en ont plus. La +bourgeoisie leur confie volontiers ses enfants. J'ai vu des demoiselles +élevées par elles qui parlent parfaitement le français et l'anglais. À +la fin de leur éducation, elles les groupent en congrégations d'Enfants +de Marie, pour la persévérance dans le bien. Ces jeunes filles ont +établi à leurs frais une pharmacie où elles distribuent gratuitement les +remèdes aux pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante à +l'établissement pour que les bonnes Soeurs puissent y fonder une école +professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un métier adapté à +leur sexe, qui les aidera à gagner le pain quotidien. Cette institution +ne semblait guère nécessaire jusqu'à ce jour; la femme ne s'occupait que +du ménage, et le travail du mari suffisait à tout; l'abondance était +grande, la misère inconnue. Mais la fièvre jaune qui, en 1871, a enlevé +25,000 personnes, a laissé beaucoup d'orphelins, et les révolutions +périodiques en ont augmenté le nombre. D'autre part, l'affluence des +étrangers pauvres a aussi contribué à apporter la misère, et il faut +maintenant que la fille et la femme apprennent à mieux utiliser leurs +doigts. + +M. Lodola veut bien me prendre à l'hôtel pour me conduire à une +conférence de charité, au collège de San-Salvador. Je profite de +l'occasion pour visiter le collège. Il a un internat avec 415 élèves qui +suivent les divers cours de l'enseignement secondaire. Cet +établissement est dirigé par les Pères jésuites espagnols. Au dortoir je +remarque que les élèves sont enfermés, la nuit, dans de petites cellules +ayant au plafond une toile métallique; le Père prétend que dans ce pays +toutes ces précautions sont nécessaires pour préserver la décence et la +moralité. + +Parlant à un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles combats +de taureaux. À mon grand étonnement, il trouve des raisons pour les +justifier comme un exercice et un art. Les préjugés de nation sont si +forts qu'ils aveuglent même ceux de qui on attend la lumière: tout art +ou tout exercice qui aura pour résultat de torturer les animaux pour le +plaisir de l'homme sera toujours contre nature. + +Or ce n'est jamais impunément qu'on enfreint les lois de la nature; et +si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est +que, dès l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement, +la République argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore à Montevideo. + +M. Lodola veut bien me conduire à la visite de quelques familles +pauvres; elles habitent les quartiers éloignés de la ville. Dans ces +parages, les rues ne sont pas pavées, et sans les trottoirs on ne +pourrait circuler; elles ont 0m 40 de boue. Dans un endroit nous trouvons +même un cheval mort probablement, à la peine pour tirer la charrette ou +la voiture embourbée. Après bien des tours et détours nous voyons une +jeune fille gracieuse et élégante, sur une porte, et nous nous +renseignons auprès d'elle sur l'adresse que nous cherchons; elle nous +fait entrer dans un salon: bientôt les frères et soeurs arrivent au +nombre de neuf, puis la mère, veuve depuis quelques années. Le mobilier +est propre, tous ont des vêtements en parfait état. Je croyais que nous +avions fait erreur, mais c'était bien la famille que nous cherchions. En +sortant, je témoigne à mon confrère mon étonnement, mais il me dit; +C'est une famille de pauvres, honteux; c'est l'exception, et nous avons +bien des familles dans la vraie misère. Je tenais à les voir; mais +n'ayant pu réussir à trouver les adresses, après avoir interpellé tous +les _caballeros_ que nous trouvions, et prononcé bien des _caramba_, +lorsque nous étions embourbés dans un dédale de rues non encore nommées +ni numérotées, fatigués par les difficultés de la circulation, nous +entrons à l'hôpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les +Soeurs de Charité françaises, qui soignent 250 malades hommes. Les +femmes sont dans un autre hôpital et confiées à des Soeurs italiennes. + +L'établissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et +planté d'arbres et de fleurs; on a évité ces malheureuses cours qui +enferment l'air vicié; les salles sont presque toutes au +rez-de-chaussée, mais elles renferment un très grand nombre de lits. Le +système allemand, qui ne place que quatre à cinq lits par chambre, fait +mieux éviter la pourriture d'hôpital. La cuisine fonctionne par la +vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des chaudières, chauffe +l'eau en quelques minutes. La même vapeur chauffe aussi les bains. Le +système d'hydrothérapie est complet. + +En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon vieillard +m'apprend que, déserteur de Gênes, en 1848, il est arrivé ici comme +cuisinier. Après avoir amassé un bon pécule, il avait cru l'augmenter en +fondant un _almacen_ (nom qu'on donne ici aux magasins de comestibles); +il aurait réussi, mais il faisait facilement des crédits à des familles +pauvres qui ne l'ont pas payé, et il ne lui reste plus que l'hôpital. Un +banquier n'en aurait pas fait autant! Un autre a deux côtes brisées: +c'est l'effet d'une rencontre de deux trains qui, il y a trois semaines, +a tué plusieurs ouvriers et blessé un plus grand nombre. Le pauvre homme +se préoccupe de savoir si la compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit +un plus ou moins mauvais journal.--Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien +avoir des livres pour tuer le temps. Je faisais le gaucho à la campagne; +l'humidité m'a donné un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever. +J'engage M. Lodola à établir à l'hôpital une petite bibliothèque et à +faire visiter les malades par ses confrères, qui pourront souvent rendre +à plusieurs de précieux services: un grand nombre en effet ont leur +famille à l'étranger. Je quitte l'hôpital et m'en vais au loin visiter +le collège de San-José, tenu par les Pères baionnais; c'est le nom qu'on +donne ici à la congrégation qui tient le collège de Bétharam dans les +Pyrénées. Un bon Père me fait parcourir l'établissement. On y donne +l'enseignement secondaire à 300 internes. Les casernes d'enfants +précèdent celles des soldats. Le jour où les familles sauront élever +elles-mêmes leurs enfants, les gouvernements auront moins besoin de +soldats pour garder les citoyens. + +[Illustration: Buenos-Ayres.--collège San-josé.] + +Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile +métallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le jeune +homme à avoir assez de force morale pour se garder lui-même. Nous +montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un observatoire. Les +Pères en effet en projettent la création. Observer le cours des astres, +se rendre compte des vents, de la pluie, de l'électricité sont choses +utiles que des moines peuvent faire et enseigner, d'autant plus qu'elles +sont de mode; il est toujours bon d'être de son temps. Du haut de la +tour on jouit d'un magnifique panorama; la ville est à nos pieds. Avec +ses maisons basses couvertes en terrasse et laissant percer partout les +plantes des _patio_, elle offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les +Espagnols ont imité les constructions arabes et en ont porté le goût +ici. Le Père me montre au loin la Penitencieria, immense construction où +les prisonniers, installés d'après le système cellulaire, sont +contraints au travail, et en sont privés lorsque leur conduite laisse à +désirer. Il paraît que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure +pénitence. + +Le 15 juillet, dans une librairie où je vais pour chercher la carte +géographique et la Constitution de la République argentine, on me +présente un album sur lequel des prélats et autres personnes distinguées +écrivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se vendre au profit +d'une oeuvre charitable. On me prie d'inscrire quelques pensées. Les +pensées d'un voyageur ne peuvent être que courtes et rapides; les voici +telles que je les consigne à la hâte: + +I.--L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu'à sa mort +on puisse dire de lui: il a passé en faisant le bien. + +II.--En punition du premier péché, l'homme a été condamné au travail; +mais le juge s'est montré père en faisant que l'homme trouve dans le +travail accompli sa plus douce satisfaction. + +III.--Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu. + +IV.--Il serait facile à Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque +la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme +résiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet de +sa bonté paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la nécessité +de demander le pain de tous les jours. + +V.--Celui qui s'applique à remplir le but de la richesse en économe +fidèle et distribue dûment le superflu, celui-là est sûr de voir affluer +vers lui les biens de la terre. + +VI.--J'ai visité presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouvé +aucun sans religion. La plupart pratiquent la loi de nature, mais tous +ont conservé les principales vérités révélées. + +VII.--Les catholiques qui ont reçu la vérité tout entière sont obligés à +plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'énumérer leurs privilèges sans +correspondre par une exacte fidélité, ils ressemblent aux Juifs qui +allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes les +enfants d'Abraham! Or, il s'attirèrent ce reproche: Si vous êtes les +enfants d'Abraham, faites donc les oeuvres d'Abraham! + +VIII.--Ceux qui s'appliquent à arracher la religion du coeur des peuples +sont les pires ennemis de l'humanité; ils préparent à leur génération +des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais après l'épreuve et la +souffrance, l'humanité revient avec bonheur à la religion comme le +pilote balloté par l'ouragan rentre volontiers dans le port. + +IX.--Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie pour +le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrêtent au culte qui est le moyen, +et ne vont pas au décalogue qui est le but. + +X.--Celui qui aime son pays s'applique à lui former une jeunesse +vertueuse. Le jeune âge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien à +faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas présenter au +jeune homme le travail comme à l'homme mûr, il faut savoir se faire tout +à tous. + +XI.--J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux des +hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais j'ai vu ces mêmes +riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du pauvre ou de la +salle d'hôpital. En voyant la misère vraie, et la souffrance réelle, ils +trouvaient leur lot léger et en bénissaient la Providence. + +XII.--Le véritable bonheur pour un coeur bien fait, c'est de faire le +bonheur des autres. + +M. A. Wagner, fils, dont le frère s'occupe au grand Chaco de la +plantation de la canne à sucre, veut bien, sur ma demande, rédiger une +note détaillée que je crois bon d'insérer ici. + +«Le grand centre de production a été jusqu'à présent la province de +Tucuman. + +Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces du +nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernièrement, il s'est fondé trois +établissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les +établissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira. + +Dans toute cette partie de la République, la canne à sucre a besoin +d'irrigation. + +On cultive également la canne à sucre sur les rives du Parana, dans la +province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco. +Partout la canne vient admirablement. + +À Corrientes, les sucreries n'ont pas donné de bons résultats à cause +des révolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises agricoles +et industrielles. + +Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu peuplées pour que +l'on puisse y établir une industrie quelconque. + +Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les +Misiones. Les moyens de communication sont faciles et économiques, tous +les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas besoin +d'irrigation, et les terrains sont meilleur marché qu'à Tucuman. On +commence aussi à s'occuper sérieusement du Chaco; malheureusement les +Indiens sont encore fort à craindre dans cette partie de la République. + +Il ne s'est fondé qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu'à présent. C'est +la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'année prochaine 50 cuadras; +j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont 166 mètres +de côté, soit 12,583 mètres carrés, un peu plus d'un hectare. + +Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et +Formosa, s'occupent activement à planter la canne en prévision du _rush_ +qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitôt que l'usine +Ocampo aura commencé à travailler; et, comme le terrain utilisable sera +entre les mains des planteurs, les capitalistes seront obligés de les +associer. + +Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent. + +En effet, la production locale étant inférieure à la consommation, les +fabricants peuvent écouler leurs produits au même prix que les sucres +venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret, douane et +commission, qui chargent les sucres étrangers. + +Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris +l'industrie qui nous occupe, dans les dernières années. + + En 1874, il existait dans la République 2,297 hectares de cannes. + En 1877, " " " " 2,487 hectares de cannes. + En 1881, " " " " 5,403 hectares de cannes. + +C'est-à-dire que, pendant les années qui se sont écoulées entre 1874 et +1877, l'on n'a planté que 63 hectares par an, tandis que de 1877 à 1881 +on a planté 729 hectares par an. + +Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts de +1876 à 1882 (en tonnes de 1,000 kilos): + + 1876 8,699 + 1877 11,857 + 1878 8,900} + 1879 7,899} années de révolution. + 1880 9,080} + 1881 8,726 + 1882 7,662 + +La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mètres. Elle se plante en +juin, juillet, août et septembre, et se récolte l'année suivante pendant +les mêmes mois. + +La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on place +trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes l'une au +bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement par unité +de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour couvrir un +espace donné. + +La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs, +mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat. + +On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-1/2 à 6% du +poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool. + +Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie +Fives-Lille. + +Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres pays +sucriers.» + + + + +CHAPITRE XII + + Retour à Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au + Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La + forteresse. -- La Société d'agriculture. -- Un Parisien éleveur. + -- La famille Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hôpital. -- + L'Hospicio de los Mendicos. -- Le maté. -- Le manicomio. -- Une + soirée chez le président du conseil des ministres. -- + L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La navigation le long des + côtes de la Patagonie. -- Le détroit de Magellan. -- La Terre de + feu. -- Arrivée au Chili. + + +Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à bord +du _Jupiter_, de la Compagnie Platense, qui me porte à Montevideo. Le P. +Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait annoncé qu'un de leur +jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et qu'il ferait route avec +moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même présenté. + +Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et +brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon +lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au lever +du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après avoir +envoyé ma valise à la douane et à l'_Hôtel de Paris_, nous prenons, le +lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade et atteindre +la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous arrivons au +bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on me donne sur +ce magnifique travail, un des plus beaux du genre que j'aie jamais vu. +«Ce travail se développe sous l'aspect d'une vaste cuvette aux parois en +gradins. Commencé il y a quatre ans seulement, ce bassin, de 137 mètres +de longueur, creusé en plein roc, est situé à l'extrémité sud-ouest de +la baie qui forme le port de Montevideo. Il est défendu contre les lames +venant du sud-ouest, d'abord par une chaîne de récifs, puis par un +brise-lames qui forme jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement +et par tous les temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames, +de 115 mètres de long sur 18 de large, est constitué par un +amoncellement de blocs en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à +jouer, pesant chacun 10,000 kilogrammes. + +Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du +bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en +matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et du +ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur lesquels +s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment contre-forts +pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à bordures de granit +taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle que l'on croirait le +bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de rocher parfaitement +homogène. Le plafond en quille est en ciment aggloméré et le berceau sur +lequel doivent se poser les navires est construit en solives de fer d'un +modèle nouveau et breveté. Le bassin est divisé en deux compartiments +égaux, par des portes semblables à celles que l'on voit fonctionner +dans tous les ports, c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants +en bois de teck et de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de +fer. Ces portes tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La +division du bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub +et l'autre comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement +des navires. + +La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est un +caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un ingénieur +anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de facilité sur un +double rang de galets montés au fond de la passe d'entrée, qu'elle peut +s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner en rien le passage des +navires, elle se loge d'elle-même dans une réserve taillée à coups de +dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il devenait nécessaire, dans +une circonstance donnée, par exemple la réception d'un grand +transatlantique, de donner au bassin son maximum de longueur, le +bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de 10 mètres de sa +position normale, et il est disposé pour maintenir au besoin l'eau de ce +bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer. Soumis à des essais +répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo s'est montré solide, +parfaitement étanche et rapide dans ses manoeuvres. + +Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et Cie. +Elles sont fournies de vapeur par des chaudières de 40 chevaux et +aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, d'après les +expériences faites, vider le bassin en moins de huit heures. Les +dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres dans son maximum +de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand des deux +compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur de la passe +d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au plafond ou à la +quille est de 12 mètres. + +À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 mètres; +elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée en droite +ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés. + +Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la grande +étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson offre une +grande économie pour la charge et décharge, pour toutes sortes de +dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc. + +Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute la +longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.» + +Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand +parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000 boeufs +par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en bon état. +Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se tient le +marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points du +territoire, au nombre de plusieurs milliers par jour. Chaque +saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les boeufs +achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos étroit, le +lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est passée à une +poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant, force le boeuf +à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une barre de bois: là se +tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les cornes de l'animal, qui +tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné plus loin, dépouillé de sa +peau et dépecé; la chair est séparée des os et passée à ceux qui +l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. On forme ainsi de +grandes piles sur lesquelles on pose des planches et des pierres; le +lendemain on retourne ces couches de viande pour les saler du côté +opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même presse primitive, +elles sont posées sur des séchoirs de bois, analogues à ceux de nos +lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le séchage requiert de 30 à 40 +jours en hiver; il se fait plus rapidement l'été; mais alors, pour +éviter l'action trop rapide du soleil, on retire la viande pour la +remettre en pile, et cela pendant trois à quatre fois, à intervalle de +quatre à cinq jours. À l'approche de l'hiver, on entasse la viande +fraîchement salée dans une immense pile cylindrique où elle se conserve +sans se gâter durant trois ou quatre mois. On la sèche à l'approche de +l'été. La pile qu'on me montre au saladero Cibils a un diamètre de 8 à +10 mètres et 3 mètres de haut; elle contient 13,000 quintaux de viande. + +C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux poussés à la +mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse impitoyablement les +masses humaines vers le point où l'inexorable mort les fauche sans +pitié! + +La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la +graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la +vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle +est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900 +livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies. La +moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de fer +blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de +combustible pour produire la vapeur. + +On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les cornes +sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, etc. Le +sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est rougie. On +sèche également au soleil une quantité de viande douce, c'est-à-dire non +salée, qu'on appelle _tajado_: elle se conserve quelques mois et on +l'expédie surtout au Chili. + +Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à peu +près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de +lambeaux d'entrailles et de foetus de vache que les cochons dévorent; +mais il en reste encore assez pour empester l'air et développer des +miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente de laisser +subsister de tels foyers d'infection. + +Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste, nous +montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de garde nous +y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un panorama +merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux navires; de +l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers, ses coupoles, +ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et à l'horizon le +Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend jusqu'au Brésil. + +Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à +pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son peloton +de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au saladero de +Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole, veut bien me +donner de nombreux détails sur l'industrie des saladeristes. Les boeufs +sont achetés au prix moyen de 20 à 22 patacons (de 100 à 120 fr.) et +donnent environ 155 livres de viande chaque. La viande grasse, dite +_taxaco_, ou _carne gorda_, est mise en sacs et expédiée par paquebots +au Brésil, où elle sert à la nourriture des esclaves. La viande maigre, +dite _havanera_, se conserve plus longtemps; elle est mise sur bateaux à +voiles et expédiée à Cuba, où elle sert également à nourrir les +esclaves. + +Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la _carne +gorda_, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à 23 fr. +le quintal pour la _carne havanera_. La peau de boeuf (noviglio) pèse de +68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54 livres; leur prix est +de 34 fr. les 75 livres. Le boeuf donne en outre de 37 à 40 livres de +graisse, et la vache de 40 à 45; on la vend au saladero 10 fr. les 25 +livres; la graisse raffinée pour cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr. +l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés se vendent 110 fr. la tonne de +1,000 kilos. Les cornes de première qualité valent 500 fr. le mille ou +10 sous pièce; celles de vache et celles dont les bouts sont coupés se +vendent moitié prix. + +Le prix de la main-d'oeuvre varie selon l'emploi: en général, les +travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5 +fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à +préparer environ 60 boeufs par heure, un à la minute: il lui en faut 30 +autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses. Le +sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3 +quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux fois +sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal lui +coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et que +le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la +concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que souvent +on est en perte. + +Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix +modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval +produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12 +kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la +savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu +pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à engraisser les +cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero environ 10,000 +chevaux par an. + +Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à voile +arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un vent +favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. En +route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: c'est +l'aviso de guerre _le Second_. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit +flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à côté de nous +avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je suis heureux de +reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et qui porte un nom +béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, lui aussi officier +de marine, y a fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, qui se +sont développées et font beaucoup de bien dans les deux républiques +argentine et orientale. + +L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à +la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses visites. +En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici à +la cathédrale), j'entre au palais de la législature locale. Là se +réunissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de +damas les députés et les sénateurs du département de Montevideo. + +M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, m'avait +donné des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrétaire des finances, +et pour Carlo de Castro, ministre de l'intérieur. + +Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu sans +faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M. +Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je +pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République +argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro quitte +les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir au +salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à l'instant +un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il +m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fête +nationale pour la République. + +Il m'envoie aussi à l'_Hôtel de Paris_ de nombreux documents historiques +et législatifs, ainsi que les diverses et dernières statistiques de son +pays. Je me propose de les examiner dans les longues journées de +navigation. + +Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'_Hôtel de Paris_, et me +donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage +des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses +_estancias_ de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il +vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de 9 +piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double après +les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. Pour les +terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des centres. À +Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la République, ou +vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de +2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres de côté; forme une +surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le terrain à environ 40 fr. +l'hectare. + +Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le +prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre carré, +selon la position; les loyers sont encore très chers, quoiqu'ils aient +baissé presque de moitié. L'_Hôtel de Paris_ paye pour sa modeste maison +1,500 fr. par mois. L'_Hôtel espagnol_ paie à M. Buxareo, son +propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le pays, ayant fait +de bonnes affaires, ne sut point être sage; la plupart des familles +riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de +luxe, et elles sont maintenant dans la gêne. + +M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je +trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une +collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de +belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de la +République; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi +lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés +venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de boeuf qui +porte douze marques abîmant complètement le cuir. + +Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, et lorsqu'il +les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa marque: il en +résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une loi vient de +défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de +l'animal. + +On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays +pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République orientale, et +trouvant les terrains trop chers, il s'en va à l'argentine. Je ne puis +lui cacher mon étonnement: «Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous +résoudre à quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail +pénible à multiplier vos capitaux?--J'ai vécu, répond-il, en Angleterre, +et j'ai vu comment font les Anglais.» Alors tout s'explique. + +M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la +estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui +indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un +_rodeo_. Je pourrai voir ainsi les boeufs réunis de toute part par les +gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au lazo +légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador. + +Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la +paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris. + +Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo père +vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet +d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-même les principaux +établissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La +proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-même de +présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met +à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est plus intéressant, +sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les boeufs. Je cède donc +au désir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hôpital général. Il est +construit pour 600 malades et confié aux soins de vingt-quatre Soeurs +italiennes, de la congrégation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles +sont presque toutes des deux Rivières de Gênes. La construction est +magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent +pénétrer la lumière dans les vastes salles, mais arrêtent l'air qui se +corrompt et produit la pourriture d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que +M. Buxareo est là comme chez lui; il connaît toutes les Soeurs et +presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais. + +Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je vois +la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de +Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les +militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout le +monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier. + +Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes en +terrasses; partout des orangers, des mûriers, des pommiers et des +poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais comme les Brésiliens +et les indigènes, je prononce un _tcu_, son analogue à celui qu'on fait +chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway +s'arrête au faubourg de Colonia, où je trouve l'_Hospicio de los +Mendigos_. C'est un hospice de vieillards, à peu près dans le genre de +ceux de nos Petites Soeurs des Pauvres. Il est confié aux Soeurs de +Charité françaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La +supérieure, qui est Nîmoise, me dit que les Soeurs qui dirigent les +femmes ont plus de peine que les autres: si à une infirme on donne +quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent. +Les hommes encore valides sont appliqués à divers métiers de +ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont étrangers et sans +famille. Quelques Français me prennent pour le consul et me demandent à +être rapatriés. + +Les Soeurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite à +300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de belles +cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et +d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la géographie +et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus petites la soupe aux +frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus +pauvres les livres scolaires. La bonne Soeur a remarqué dans le +caractère de la femme de l'Uruguay plus d'énergie que chez l'Argentine: +elle ne se contente pas d'être le plus beau meuble et le meilleur +joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive +pas encore à l'activité des Européennes. Les Soeurs dell'Orto ont +remarqué à leur noviciat qu'il faut deux Soeurs indigènes pour le +travail d'une Soeur italienne. Les maladies d'anémie sont fréquentes +dans le pays: elles sont souvent le résultat du _maté_, qu'on prend +continuellement, surtout à la campagne. Voici comment on le prépare: on +achète à l'almacen (droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée +et réduite en poudre; on en remplit une petite courge appelée _maté_, +dans laquelle on place la _conquilia_, petit tuyau d'argent terminé en +boule percée de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et +on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. +Lorsque la courge est épuisée, on remet l'eau chaude. + +On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson +amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur +l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle éteint +l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments. + +Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Soeurs de +Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines +gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de +retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère. + +Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite +jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je +jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondulé, ce +qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation est +couronnée d'un moulin à vent qui manoeuvre ses grandes ailes. Au loin, +on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à +l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue +un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un cirque de +taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare +n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en ville, je +rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués d'Europe. Voyant +les magasins fermés, ils en demandent la raison; on leur apprend que +c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue française: +«Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, foire, +saltimbanques; qu'on nous y mène.» + +Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la cloche +que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Soeurs ont été +établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre +de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le déjeuner, il +vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa propriété de +l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un +joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et d'orangers, +qu'il possède dans ces quartiers. + +À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour servir +de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est ornée de +beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la +Vierge des Douleurs. Près de là 5 Soeurs dell'Orto prennent soin de 40 +orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes. +L'établissement et son entretien sont l'oeuvre de M. Buxareo. Nous +parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et à la maison nous +trouvons les professeurs du grand Séminaire et leurs élèves qui y sont +venus dîner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent +ainsi à la récréation du personnel des divers établissements qu'ils ont +créés ou aidés. Ils viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre +leurs ébats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste +bâtiment, ou plutôt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le +tout tenu aussi proprement que possible par les Soeurs dell'Orto. À la +lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon +guide semble partout chez lui. À la cuisine, la Soeur cuisinière lui +demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il, +«elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.» + +Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je +remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Soeur qu'elle a bien des +compatriotes à soigner. Elle riposte: «_Ve ne sono anche molti fuori che +starebbero meglio qui_». Allons, ma Soeur, ne faites pas de politique, +cela vous est défendu, même à l'étranger. + +Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le +jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occupés; ils +trouvent au travail soulagement et distraction. + +Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique +église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du XVIe +siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de Saint-Sébastien, après +la démolition a été transporté ici. La famille Jackson-Buxareo a +construit l'église et le couvent pour y installer les Pères capucins +italiens chassés d'Italie et les y occuper à l'enseignement. Ils ont 200 +élèves. «Je voudrais voir partout vos communautés en faire autant.» +dis-je au Père gardien: «la société s'en trouverait mieux.» Il me +répond: «Nous n'avons pas été créés pour l'enseignement; mais ici on ne +nous a acceptés qu'à cette condition.» La nécessité est souvent bonne +conseillère! Mon cicérone aurait encore voulu me conduire plus loin à la +campagne, chez les Soeurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées +dans une propriété de 5 hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles +prennent soin de 40 jeunes filles retirées du danger, et ont une école +avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations +de la même famille, confiées aux Soeurs dell'Orto, c'est-à-dire trois +écoles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles +reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous +arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en +marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux +hommes illustres du pays. + +Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, en partie +construit par la famille de mon guide, et nous venons à une autre de ses +fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se +dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles riches. + +Nous arrivons enfin à la maison mère des Soeurs dell'Orto, appelées et +établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 novices +instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier passage, +j'avais visité l'école des Soeurs de Charité appelées par la famille +Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300 +élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille +Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour les +orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à recevoir +les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle +construit à ses frais une maison et église destinée aux Pères +lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collège à la +Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la +bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes les oeuvres y +trouvent leur plus sûre ressource. + +Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si +amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève des +asiles pour toutes les misères? + +M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses +compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il +avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont +convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans enfants. +Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au mariage pour +consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre +a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisième est mariée +aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent 9 établissements à la +campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, soit 250,000 hectares, +et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner +pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes +qui, de près ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont +logées et nourries à leurs irais durant 13 jours. Il serait facile à +cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration +de sa fortune suffit à son activité; mais tous travaillent. Nous avons +vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le père est tous les +jours à sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici à l'entrepôt des +marchandises), constamment occupé à recevoir et expédier les cuirs et la +laine. M. Cibils, son beau-frère, possède le plus important saladero du +Cerro, et a construit à côté le bassin de radoub pour lequel les navires +en réparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de +francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent +le nécessaire pour une vie aisée, et le reste va à l'instruction et au +soulagement des pauvres. Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se +plaît à confier toujours des biens plus nombreux. À son égard se vérifie +cette parole: «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez +employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce +qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens +de la terre et de leur propre activité le même usage que la famille +Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car elles +sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien jouir de +ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa +voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me conduire chez le +ministre. + +M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à sa +nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, parmi +lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que +Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole et +5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi deux +jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait +commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est +venu y faire du commerce. + +Le dîner fut gai et la conversation variée. Mme de Castro faisait avec +grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et à la +prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la musique et +les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. Un d'eux me +parle de son système de colonisation. Il prépare des terrains avec +chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, juges de paix, et +vend les lots aux colons à raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq +ans: il a ainsi réuni des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont +facilement prospéré. + +Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément aux +instructions reçues au Bureau de la _Pacific Steam C{y}_; mais à dix +heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas encore +paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte +sur une barque à voiles pour rejoindre l'_Aconcagua_, ancrée à 3 milles +au large. Cette impatience risque de me faire manquer le départ. Notre +nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de nos marins +napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; les matelots +de l'_Aconcagua_ refusent de le recevoir. À ce moment le vent change, +et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on cherche à lutter +avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et à la fin nous +jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes +de détresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu après, le vent +devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus +changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la +femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'être arrivés à +temps. + +On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les +passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels +quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce. +Je remarque aussi 4 Soeurs de Charité qui s'en vont aux écoles et +hôpitaux du Chili, et 4 Soeurs de la Merced, Espagnoles à même +destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur. À une +heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À table je retrouve la +peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses légumes +sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre. À mon côté, un +jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est +délicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en +gens pratiques, sa famille lui a procuré une place qui lui permet de +voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction. +Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander à +celui-ci une parole espagnole, à celui-là un mot de français, les noter +et se les répéter, en sorte qu'il commence à se faire comprendre dans +ces deux langues. + +20 juillet.--La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à +mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles +remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon. +Tout le monde est malade: les pauvres Soeurs espagnoles ont surtout +l'air bien contrit. + +21 juillet.--Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses rayons +nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois baleines lancent +des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer à portée de fusil, +sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on chante, on joue, on fait de +la musique; les plus bouillants sont deux époux français; le mari est +Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme +commerçants. Qui sait si Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la +Cannebière! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est +Irlandais. + +22 juillet.--La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des +montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs. + +23 juillet.--À sept heures, le _steward_ (domestique) m'appelle: _your +bath is ready, sir_; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît +qu'à huit heures. Le froid _pampero_ se calme, la mer devient plus +douce; les religieuses de la Merced sortent de leur _coma_ (lit), mais +elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez fait +une longue et facile méditation, mes Soeurs.» Mais elles ne comprennent +pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol: +_Wousted no se marea_; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait +si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis vous épouser, +lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: «Cette expression +en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de +mer?»--Par contre, les 4 Soeurs cornettes sont vaillantes et se +promènent en rang comme un peloton de soldats. + +[Illustration: Détroit de Magellan.] + +24 juillet.--À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du +détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du +soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie, +sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et à gauche la Terre de +feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace. +Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple marseillais +continue à nous donner son vaudeville. À table, il est fort embarrassé +pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. Souvent, à la +suite des méprises, il témoigne son étonnement à la marseillaise par des +phrases provençales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique +et accompagne son frère à voix de ténor. + +Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées sont +lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les autorités. +Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de huanacos, de +loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont supérieurs à ceux +de Buenos-Ayres. + +La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses maisonnettes +de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont des forêts +blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et à sept +heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec précaution +dans le détroit, par une nuit obscure. + +25 juillet.--Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une magnifique +scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomètres de +large; à droite et à gauche des collines et des montagnes couvertes de +neige, les vallées sont occupées par des glaciers. Par-ci par-là, des +phoques au teint roux ou noir lèvent leur tête et regardent avec +curiosité. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue à être +calme, même après la sortie du détroit. + +26 juillet.--La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire +danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons droit +au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous apercevons +dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a +baptisés les 4 évangélistes. + +Vendredi 27.--Vent favorable, nous filons 14 noeuds; le roulis est fort, +on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du +balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mât; +on la regarde avec des jumelles. + +28.--Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles +ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres +s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir +au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de Mocha, +couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous arriverons à +Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par +voie de terre. + + + + +CHAPITRE XIII + +Le Chili. + + Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. -- + Revenu. -- Dépense. -- Importation. -- Exportation. -- Armée. -- + Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. -- + Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Pérou + et la Bolivie. -- Débarquement à Coronel. -- Les Basques. -- De + Coronel à Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte à cheval. -- + Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La + verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrière. -- + Retour à Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon + au Maule. -- Un fou. -- Départ pour Concepcion. + + +Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le +territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le +Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de la +Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc les +1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa surface est +de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés plus grande +que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants. + +Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des +finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de +42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du +cours forcé du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70), +qui se décomposent ainsi: + + Douanes 29,080,210 + Trésorerie 5,681.749 + Poste 378,478 + Chemins de fer 5,026,771 + Entrées extraordinaires 1,849,825 + +avec augmentation de 3,672,488 sur 1881. + +Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à +41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. Dans +les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour +retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. M. le +ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la douane, +où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre +de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres +sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le mouvement commercial +de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, celui de 1879. Ces +augmentations se sont révélées depuis la guerre avec le Pérou et la +Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 sur 1880 n'est que de +1,487,109. + +Ce mouvement se décompose ainsi: + + Importation par mer 51,441,372} 53,502,214 p. + -- par terre 2,060,842} + + Exportation: + Produit des mines 56,137,670 } + -- de l'agriculture 11,638,413 } + divers 313,083 } + Articles nationalisés 997,674 } 71,371,126 + En transit 1,092,779 } + Numéraire 1,191,507 } + ----------- + TOTAL 124,873,340 p. + +Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis +l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec +6,911,479 pesos. + +Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux, +reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707, +puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et +l'Allemagne avec 2,940,636. + +Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de +la valeur de 28,698,364 piastres. + +L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le +borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379 +piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble 89,625 +tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie +maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés dans les 14 +ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec +45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes +et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2 +blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, +1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant +2,065 hommes d'équipage. L'armée, qui en temps de paix ne compte que +quelques mille hommes, a été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre +avec le Pérou. Elle se recrute par engagements volontaires; la +conscription n'existe pas. + +L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit, +671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par +82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et 15 +lycées, fréquentés par 3,460 élèves. + +Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous les +ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et une +ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago +jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud. + +La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a beaucoup +contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner la charrue +de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes +perfectionnées. + +Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et +développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à +Valparaiso une Chambre de commerce. + +Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop pauvres pour +donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les préparations +de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama. + +On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535, +et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au Pérou, +qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent +Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et +Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier. +Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa +prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; l'offre +fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux Atahualpa +fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres +chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux. + +Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines, +avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300 +ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent de +toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, et +s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution aujourd'hui +en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président électif, qui +choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le Sénat et la Chambre +des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils +sont mariés, et sachant lire et écrire; mais les domestiques sont exclus +de la faculté de voter. La liberté d'enseigner, les droits de réunion, +d'association et de pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 +ans, à raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un +revenu de 500 piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement +par les provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province +élit en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié +tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé +sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais été +condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La réunion +des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou rejette les +déclarations de guerre proposées par le Président, et dicte les lois +qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la presse et de +réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an. + +Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à +l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la +Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat. + +Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par +le Président. + +Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission +_Conservadora_ qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès suivant. + +Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises pour +être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés directement +par le peuple. Ces électeurs sont en nombre triple des députés. Après 5 +ans, le Président ne peut être réélu; mais il le peut après une autre +période de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le +serment ci-après: + +«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que +desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que +observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que +conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardarè +i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me ayude, i sea in +mi defensa, è si no, me lo demande.» + +«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je +remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que +j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et +romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la +République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les +lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, qu'il +m'en demande compte.» + +Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la +garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance +épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y a +pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il défend +aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acquérir le +droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré. + +Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en +vigueur entre les États du Pacifique. + +En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à propos de la +propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. On sait que cet +immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° latitude sud, +jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili +renonçait à la propriété des terrains contestés, mais comme les minerais +nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient généralement exploités par +des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la faculté de les +imposer à la sortie. En 1879, à la suite d'une importante concession, la +Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salpêtre +exporté. Le Chili réclama et envoya un navire de guerre sur les lieux. +La Bolivie avait, avec le Pérou, un traité d'alliance offensive et +défensive, et le Pérou se mit en campagne avec son alliée. La fortune +des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par +terre, et réclamèrent, comme rançon de guerre, la propriété de la +province de Tarapacà, qui comprend les terrains auparavant contestés, et +la plus grande partie du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais +plusieurs présidents ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, +Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, +ils finirent par mettre le pays dans un triste état. Une dernière +bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les +troupes de Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire +la paix prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à +la suite des conventions débattues et acceptées, il semblerait que le +Chili deviendrait absolu propriétaire du département de Tarapacà; et, +quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la +Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer pendant dix ans, +après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays appartiendra +définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des populations. +Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 de piastres. +Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, pour partager les +revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant +sans issue sur le Pacifique, est forcée de s'ouvrir des voies vers +l'Atlantique; et la République argentine, aussi bien que le Brésil, sont +heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens à mon journal de voyage, +et à l'emploi de mon temps. + +C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'_Aconcagua_ jette l'ancre +dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose +mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M. +Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite +ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges de +10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons sont +en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à un seul +rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines +qui limitent la ville à l'est, avec leurs _ranchos_ rappellent la +Suisse; la végétation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous +sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le +tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes alignés +sont passés en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons à +l'église. Elle est en bois, à trois nefs. C'est dimanche et dix heures; +la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent +enveloppées dans leurs mantas noires, espèce de châle qui les couvre +depuis la tête. Elles ont toutes un petit tapis carré à la main, elles +le placent sur le pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent +dessus, à la manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans +l'église, et pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je +partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la +porte; elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à +genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont +droit d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; +moins patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour +revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la +traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de +publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants +liturgiques, et tout le monde se retire. + +Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent +leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec +les langues occidentales, et par sa construction et la signification des +mots, empruntés à la nature, semble se rapprocher des langues +orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que +Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays +basque pour tenter les bons montagnards; après plusieurs mois de séjour, +ils retournèrent à leur maître sans avoir pu tromper personne; ils +n'avaient jamais pu comprendre leur langue. + +[Illustration: Chili.--Type de Femme Indienne.] + +Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois +lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer +ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit à +la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et plus +commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'île +Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du +cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à mon +âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche, +jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu +naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai +laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme +j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous +barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons +des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierré, et les +dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. Par-ci, par-là, +quelques pauvres _ranchos_ (nom qu'on donne aux habitations des champs) +de boue ou simplement de feuillages, sont habités par de nombreuses +familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et là chair rougeâtre +des Indiennes; et, comme elles, portent leur bébé ficelé sur le dos. Je +redescends sur une plage rocailleuse, où des paysannes ramassent +certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de +deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient, +et mettant pied à terre, j'ai de la peine à les rassurer: elles +récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et là, des +jeunes gens à cheval se livrent à un singulier combat: ils lancent leurs +bêtes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, à +se renverser. Ils sautent les fossés, escaladent les talus, et sont à +leur aise sur leur bête, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin, +après avoir gravi une dernière colline, et après deux heures de marche, +j'arrive à Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent +2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines +appartiennent à la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs +manières: d'abord elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le +charbon qui lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en +fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une +fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart +m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un +employé de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des +opérations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la +compagnie, vont sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, +spécialement dans la province de Tarapacà; y portent le charbon +nécessaire aux usines de salpêtre, de borax et autres, et en rapportent +le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à +35% de minerai, et 50% après une première cuisson. Ce minerai est placé +dans des fours, où après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la +terre. La scorie est mise de côté et le métal, après avoir été roulé +dans d'autres fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et +pulvérisé, puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde +fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% +de métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une +petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud +produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. On +fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on +raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les +contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils +gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont +presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se réduit aux +haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement +crépies, toujours sans pavés; la propreté y est impossible, la moralité +difficile. Ce lamentable état du logement des familles ouvrières est +général au Chili et cause la mortalité des deux tiers des enfants. + +La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit +un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du moyen +âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, d'où la +vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, on a réuni +des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a composé des +grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les +plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux du pays: +llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes, +des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le visiteur est +étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles descriptions que +l'Arioste fait des jardins enchantés. + +[Illustration: Chili.--Lota.--Fonderies de Cuivre.--Parc Cuscino.] + +Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de +sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je +pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais +lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher à +tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de quelques +_ranchos_, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants +au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je +me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce +sont là tous de bonnes gens, et si en s'apercevant à l'accent, qu'un +étranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en +profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la boue et de tous les +mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop. À huit heures nous +sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais un peu tard, que j'ai été +imprudent! + +Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me +rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crécelle. +De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la mer, me +dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. Un jeune +employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une fonderie de +cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous passons au Maule +pour les mines de charbon. Après une heure et demie de marche, nous +arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la +mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, et de là partent +les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se +détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une vitesse +vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait réparé le +mal; je me contente donc des renseignements que me donne le +contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de +charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a +actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. On creuse deux autres puits, +dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de là, se trouvent +deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la +mer les a inondées, et il est impossible de les vider. Heureusement, la +rupture a eu lieu le jour de la fête nationale; les mille ouvriers et +les nombreux chevaux étaient tous dehors. + +Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus à +une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc., +et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des +ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont tous leur marque +spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon, +et je la prends pour la poser ici à leur place, et marquer ainsi la +quantité de charbon fait par chacun. Singulière, mais ingénieuse méthode +de suppléer l'écriture! + +Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour +atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le +Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il ramène +un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. Je pars +au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain point, un +homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le galop du +cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le ramener. +J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu plus loin, +je demande à des passants ce que me voulait l'homme au bâton: _es un +loco_, me dit-on, c'est un fou. + +Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les sangsues +et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le déjeuner, et +à dix heures et demie je suis en voiture. + + + + +CHAPITRE XIV + + De Coronel à Conception. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrêt + à la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore + le maté. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sortéo. -- + L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les + magasins. -- Appellations chiliennes des étrangers. -- L'hôpital. + -- La fille singe. -- La supérieure de Talca. -- Excursion en + Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce, + leur organisation, leur hospitalité. -- Croyances religieuses. -- + Offrande des prémices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal. + -- Exploits des Araucans. -- Conquête et colonisation. + + +La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une +grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue +sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait +résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en +apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il +serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je m'étais +placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à tout +instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en +voyage. + +[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens.] + +Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques +buissons et le _coïbo_, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. Nos +7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau +froide tout baignés de sueur. Pour éviter les mauvais pas, le cocher +les lance hors la route, à travers champs. Par-ci par-là, quelques +boeufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un _penco_; espèce de +corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois heures de ce galop, +nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel primitif tenu par un +Allemand. + +C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel est +garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de +l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux +piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous +les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger, +les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots +rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci par-là, les gens +ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mêlent au +monde policé. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le +vend par parcelles aux enchères. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens +pouvaient disposer eux-mêmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par +témoins qu'ils étaient possesseurs depuis plus de trente ans, ils +vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, à +des spéculateurs qui les payaient en nature et cotaient à 1,000 piastres +un baril d'eau-de-vie. + +Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats, +et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et après +deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la +plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a environ 2 +kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre des tapis en +peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de l'autre côté des +Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre voiture nous reçoit sur +le bord opposé, et peu après nous dépose à Concepcion, à l'_Hôtel +Coddon_. + +Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au +centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la +cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs +statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me dit +qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les rues sont +larges et pavées, les maisons basses, mais bien décorées. Elles ont au +centre une cour ou _patio_ orné d'orangers. Fatigué par l'horrible +route, je demande à prendre un bain. Le maître d'hôtel me fait +accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, et celui-ci à un +troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, on me fait ainsi +courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici on ne prend des +bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le nécessaire. +Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée à Santiago. À +l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un curé à mine joyeuse +allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et aussitôt il m'offre la +_bombilla_ pour sucer à mon tour; puis il m'explique, qu'ayant été curé +pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilité +des âmes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministère +libre. + +Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La +cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis +rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il +recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa mort. +Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en +offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur infatigable, il +n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la +parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient +les journaux, je lis ces paroles: + +«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino +social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las +instituciones sociales. + +«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso +cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena +voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion +del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis a +su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi +Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes +de todo jénero.» + +«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de +Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le +monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme +épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne +volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du règne +social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce diocèse à +son sacré Coeur, et je demande avec toute mon âme, aux prêtres et aux +fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre cette dévotion, très +féconde en biens de toute sorte.» + +Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins +que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont libres, les +autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont la tête +enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De +nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la +ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette +inscription: _Sorteo_; renseignements pris, c'est un maître voiturier +qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrères, donne +une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une course dans ses +voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le numéro sorti donne à +la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Méthode à signaler! + +Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. Ce +digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de Paul, +qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi +les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au +Chili. Le tribunal de première instance compte un seul juge, la Cour +d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour suprême, siégeant à +Santiago, qui connaît du droit et du fait. + +Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins +d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles +sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie jusqu'à +l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages, +les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et +inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens +regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et +appellent en termes de mépris _gringo_ les Anglais et les Allemands, +_Bacicia_ les Italiens, _godos_ les Espagnols, _gavachos_ les Français. +On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du +pays descendent d'étrangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent, +comme partout, avec un capital et accaparent bientôt les bonnes +affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens. + +Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend toujours +beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À Concepcion, 15 +Soeurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un autre +établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 malheureux de +toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants trouvés, et une +petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 centimètres, ayant la figure +humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe. +Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a été +apportée de la campagne, où elle a un frère présentant le même +phénomène. Tous les médecins sont venus la voir et cherchent la cause de +ce fait. + +Les bonnes Soeurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, qui +est revenue de France dans le navire l'_Aconcagua_. Fille unique d'une +riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et après +l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux +antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la +nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus large les +étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux n'est qu'un +voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec +la patrie, le ciel! + +De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en Araucanie. Je +ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens, +d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. Je me rends donc à +la gare, où, à une heure après midi, la locomotive siffle et nous +emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la gare est +luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive +droite. La nature présente le tableau de notre mois de décembre; les +arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à sortir de terre; +la végétation est pauvre. + +Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses +terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a +annoncé que nous ferions route ensemble.--Je me réjouis, lui dis-je, +mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.--Il répond: Je passe mes +soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à +mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive du +fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, et +vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis né à +Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.--Cela m'étonne, peu: +l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de le +parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se +dit toujours qu'il aura le temps.» + +[Illustration: Pont de lianes dans le sud du Chili.] + +Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à +l'heure. Nous passons en face d'une grande carrière où de nombreux +ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à paver les +rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, affluent du +Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. Là, on +s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route entre dans une +région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, néanmoins, sont +toujours de misérables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons +quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les +troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M. +Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, la moitié de la +journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. «Il n'y a qu'un +train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un télégramme, +et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amènera chez +moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.--_Bueno_, +j'accepte, mais si vous ne recevez pas de télégramme, ce sera une preuve +que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.» + +À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une voiture +m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail +m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, «les Français +chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le but de ma visite +et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse nuit. + +Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à 7,000 +habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plantée d'arbres, +avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays +nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles +rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin faisant, nous +entendons les sons de la guitare accompagnant des voix féminines. Nous +nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire le rideau, et +nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans, +chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort semblable aux +chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles +conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux +noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costumés à la +française. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper. + +M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce +d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des +campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour +l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller à +Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui +prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura +atteint cette région. + +Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et +sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique du +Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils s'aiment et +se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, mais elles +s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de fournir à toutes, les +marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres à la fois, ils +obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur marché que +les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrénées viennent parfois +pour éviter le rude métier du soldat. Ils sont reçus ici et installés +dans les maisons à titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le +logement, le vêtement, la table et un peu d'argent de poche: mais après +quelques années, s'ils sont intelligents et appliqués, ils sont associés +et reçoivent tant pour cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans +le pays; le Français est habitué aux femmes travailleuses et ménagères +et va généralement se marier en France. + +Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, salarié +par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure +nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques +rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. À chaque +coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de temps, la +vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en révolte, soit à +cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre brigand, qu'on vient de +tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la maison du cacique. Il n'y +est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison +où nous devons le rencontrer. + +Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de +cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vêtu à +l'européenne: pantalon et _macferlan_, chapeau calabrais, grand, fort, +figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des +Calabres. + +«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me +conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en parler +à mes compatriotes.--Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient +d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un +Français est venu chercher pour les conduire à Paris.--Paris n'est pas +leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs vieillards, +leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, leur cuisine, +leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.--Bueno, +demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de la +rivière.--Comment t'appelles-tu?--Juan Colipi Ancamilla est mon nom: +Colipi me vient de mon père et signifie: _Aqua colorada_; Ancamilla me +vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon père était +fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le cadet; un de mes +frères était lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Pérou.» + +«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?--Nous croyons au +Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons Dieu, +non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une +montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui +offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.--Peux-tu me montrer +comment vous faites pour l'honorer?--Là-dessus, Colipi se lève, prend +son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots, +que j'écris d'après le son qui en vient à mon oreille: «Enema-pu ía +peomain enimy vlà vatemu tuvacì--Enema-pou putuamaï guè mi mi vlà +ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au ciel, et vide son verre sur +le sol.--Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en +indien?--Ce que je viens de dire signifie à peu près ceci: Grand Dieu, +père de toutes les créatures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette +excellente boisson, et je t'en offre les prémices. Puis il ajoute: Pour +ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le +souper. Je viendrai demain vous chercher à sept heures.» Après le départ +du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où +nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au +Chili, qui s'en va au fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant +le but de mon excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues +d'ici, j'ai une vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous +irons chez eux et vous pourrez les voir à votre aise.--Bueno, j'accepte, +nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le +cacique.» + +À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait +préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile me +fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des +coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà M. Ducasseau +m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, dormaient dans +le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit chien pour +aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui +voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la queue et les +oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas +pris à ces parties sensibles. + +Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal, +mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que +l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille cavaliers, et +qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le bétail et tuant +les habitants; qu'à la suite de ces faits, le gouvernement a envoyé des +troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et établi partout +des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu +reconstruire dans l'intérieur la ville de Villarica, à trois journées de +cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fondée il y a trois +siècles, à l'époque de la conquête, avait été détruite ensuite par les +Indiens. + +À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de +coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000 +familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail, +les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles +remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après +dix ans. + + + + +CHAPITRE XV + + Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Vêtement. -- + Mobilier. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les + bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funérailles. -- Le + calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguaïhué. -- Un + fort abandonné. -- Apostrophe à deux cavaliers. -- Les frères + Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais + esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Détails sur la ferme. + -- Le blé. -- Le bétail. -- Le tabac. -- Les forêts. -- La + main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite + araignée. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les + bâtiments. -- Les ateliers de réparations. -- Le petit Indien. -- + Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de + Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La + médecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. -- + Retour à Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan. + + +Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la +rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par quelques +soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison centrale. +C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a +un bataillon de 300 soldats. + +Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé +quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt +au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont +plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à +croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, en entrant +dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies +à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes préparent la nourriture. +Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un chaudron, les autres le +broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs. +Une vieille passe la farine au tamis, et une troisième la délaie dans +une grande marmite posée sur le feu. + +[Illustration: Chili.--Types d'Araucaniens en voyage.] + +L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air +moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après avoir +prononcé le salut habituel: «_Mari mari Compagnero_», se tenait au +dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa +présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes ces +questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de ne +perdre de l'oeil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir +d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus. +Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes. +Ils portent sur leurs épaules un _puncho_ rayé de rouge, de bleu et de +blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la +tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière des ouvriers +espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une +ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes jeunes sont fraîches et +roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrière le manteau de laine +bleue lié au cou, elles laissent voir une partie des épaules. La même +laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serré, jusqu'aux +pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent, +minces et larges de 10 centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un +collier dur de 4 centimètres de haut et couvert de perles ou jets +d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent. + +Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière de +bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche +les lits: on me montre des peaux de boeuf, de cheval et de mouton, qu'on +étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher élevé de 20 +centimètres, et qui doit certainement servir de lit à un des nombreux +couples. + +Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des plats +et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau +d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il détache +du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de baïonnette, +est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons d'animal, à une +longue perche dure et légère de la famille des cannes à sucre. Il me +montre aussi un coutelas. + +Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur +nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons plus +loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la fumée +empêche la vue et fait pleurer les yeux.--«Mari mari compagnero», que +Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens +les voir pour parler à mes compatriotes des bons Araucans. Là aussi on +prépare la nourriture; mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois +une femme qui met dans une marmite des moitiés de pêches séchées au +soleil. Près de là, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon +demande au cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.» + +À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un bois, +prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille femme, dans +un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le quatrième rancho, je +remarque un métier vertical et mobile, sur lequel on a étendu les fils +de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait +avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des mains, l'opération est +longue et difficile. Elle passe une règle de bois entre les fils, et la +dresse sur le côté pour former le vide; elle y passe les fils avec la +main, et frappe dessus avec une autre règle pour serrer la toile. + +Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre +et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main reçoit le +fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en +bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une certaine pierre +bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je +demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un guerrier; «il +vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funérailles dans +une semaine.» Plus le décédé est placé en dignité, plus on l'honore en +retardant la sépulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les +branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre +honneur. Colipi demande à boire, il parle depuis longtemps; on lui +présente une corne de boeuf pleine d'eau, dans laquelle on a délayé de +la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi au cimetière des Indiens.» Dans +un coin peu éloigné, au bord de la rivière, on a choisi un petit +monticule, sur lequel diverses surélévations indiquent plusieurs +enterrements. «C'est ici,» me dit-il, «que mes compatriotes enterrent +leurs morts. Dans la caisse, on place des vêtements, de l'argent, des +comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique, +on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver +dans l'autre monde à cheval.» + +Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; un +de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs +et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent réchapper +de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que solidement +constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de +lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai +trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle à +noeuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une réunion de caciques +décide un soulèvement ou une expédition, on donne à chacun une ficelle, +avec le même nombre de noeuds. Rentrés chez eux, les chefs réunissent +les guerriers; et chaque jour ils dénouent un des noeuds. Lorsqu'ils +sont au bout, on part pour l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous +y arrivent ensemble. + +Nous disons aux Indiens un dernier _mari mari_, et revenons chez M. +Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous +faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues bottes, +éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à droite le +revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les épaules et +lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais. +Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, galopant dans l'eau, +dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot +est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des autres, et saute après +eux les fossés, manoeuvre un peu nouvelle pour moi. + +Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La +nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles +et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les +collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets d'arbres +et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonné. Sa +construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres de large et +autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mètres +carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante +hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent vers nous, et +M. Mackay les arrête et les interpelle: «À qui sont ces chevaux?--Ils +sont à moi, répond l'un d'eux.--Qui es-tu et d'où viens-tu?--Je suis un +tel et demeure en tel endroit, d'où je suis parti pour aller à +Angol.--Bueno, fais ton chemin.»--Un peu surpris de cette manière de +haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y a ici bien des +voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les surveiller; si cet +homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le reconnaître à l'embarras de +ses réponses.» + +Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route devient +tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les +prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et de +galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de +Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis +nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère +Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un +excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois +au lieu d'un, lui dis-je?--Le télégraphe m'a tout dit. Mon frère, qui +remplit ici les fonctions de _subdelegado_, ou représentant du +gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie +d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile, +et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui excite +au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les meilleurs vins du +pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on prend le fusil, car le +gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle +anglaise, étriers de bois enfermant tout le pied, et éperons dont la +roue a 6 centimètres de diamètre. Un excellent chien d'arrêt nous +précède. Au bord d'une _lagune_, on tire plusieurs fois les canards. +Plus loin, le chien s'arrête; on tire une perdrix, et ainsi de suite, +jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un +ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous +visitons d'abord le rancho du cacique. «Mari mari, patron. Que Dieu te +garde, patron.--Mari mari, senores. Que Dieu vous garde, +Messieurs.--Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que +nous entrions dans les ranchos?--Allez et voyez Caballeros.»--Nous +entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, mêmes ustensiles, même +manière de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes +gens des deux sexes sont parfaitement constitués. Les jeunes mères +soignent leurs bébés avec amour, et tout en fumant la pipe, elles +portent sur leur dos leur bébé ficelé à son berceau. Quelques-unes font +de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en général, regardent +travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent à marcher +s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par les parents, ils +reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de monnaie. M. Ducasseau +s'adresse à une femme:--«Quelle est ta religion?--Celui qui a créé le +ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Père; il y a un autre +monde où nous allons tous après la mort.» Comme je montre mon étonnement +de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile +à cheval, M. Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte +armé de sa lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la +plaine, à la colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus +de sa tête, poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant +les coups avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui +effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les +guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent +autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces +guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en +portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire +traversée par une balle. + +Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont +la _fanfornia_, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une +sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit +gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper +vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans la face une eau +glacée. Je bénis le _puncho_ qui me garantit comme une cuirasse. À la +nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques +détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, et elle lui coûte +environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares +achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers comptant, et les deux +autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il sème en blé 550 hectares, +et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs années. Il met deux +hectolitres de semence à l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il +emploie 60 charrues américaines. L'Indien les conduit mieux que le +Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la +récolte. Il emploie toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en +bois, ateliers de réparations, surveillance des animaux et autres +travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour +les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de +farine et haricots, dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La +main-d'oeuvre lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il +le vend à Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de +Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du +charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure +trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour. +Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; mais +avec la machine Wood, traînée par des boeufs, un seul homme coupe 6 +hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine +américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. Il +peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le +district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an +dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé aussi +avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et +de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il soigne +l'élevage du bétail; il a déjà 1,000 boeufs et en aura bientôt 5,000. +Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 fr.), et les boeufs +maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les avoir engraissés durant +quatre mois dans ses beaux pâturages, il les revend avec 30% de +bénéfice. Les boeufs pour la boucherie sont vendus à l'âge de 4 à 5 ans. + +[Illustration: Chili.--La Samo-Cueca: Danse nationale.] + +L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort. +Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer +un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait lui-même tué +deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en poursuivait une +vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant ils travaillent +volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient +l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie, +et leur plaisir à se soûler. + +En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix, +la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas +de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite +araignée est très dangereuse; elle a le derrière rouge, et c'est là +qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte à +la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne cicatrise immédiatement avec +l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs, +et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient à elle, et +quelquefois elle en meurt. Durant la récolte, plusieurs hommes sont +piqués tous les jours. Heureusement, cette araignée a trouvé son +ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrière rouge. +Elle saute sur l'araignée, la pique et s'envole; elle revient à la +charge plusieurs fois, jusqu'à ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt. + +Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la +danse nationale ou la _samo-cueca_. Don Manoel, le majordome, est +introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de +15 à 18 ans. La _samo-cueca_ commence: M. Brownlow, avec la plus jeune +des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, pirouettent, +s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse, +que l'exécutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent +des mains en cadence. Le symbole de la danse semble être l'attention que +le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se défend et finit par +laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met à ses genoux. M. +Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et brio; la jeune fille, +avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave +et avec des regards pénétrants, ressemble un peu à un magnétiseur. M. +Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mère des deux +jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi +gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la +_samo-cueca_ m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les +genres de danse où la danseuse est dans le bras du danseur. + +À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans mon lit, où, sous +une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le +Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me +lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal de voyage. Vers +neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, pendant que M. +Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les +bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu'à recevoir les +animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le +_Malieco_, rivière qui coule au bas dans la vallée, était réservé à +l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du télégraphe, tenu +par une gentille Chilienne, qui le fait manoeuvrer devant nous. Nous +inspectons les charrues, les machines, les ateliers de réparation. M. +Mackay va construire lui-même ses chars, avec le bois d'un arbre +indigène appelé _litre_, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou +seulement la rosée qui y séjourne, fait pousser des boutons à celui qui +les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, très lourd et +très dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans, +trottant gaiement sur son cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de +fer, où il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de +cigarettes, où la feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il +porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son +_rancho_. Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre +recherche, le cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à +peine rentrés, nous trouvons sous la vérandah le cacique avec toute sa +famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure respectable, laisse +tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et à +vives couleurs. Il est accompagné de ses deux fils, grands garçons de +vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs +plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrière, en +deux longues tresses entourées et recouvertes de perles, ne laissant +voir que le bout sur une longueur de 0m 10. Pour l'une d'elles, ce bout +est un mélange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants +d'oreille sont en argent et de 0m 10 de large; le collier, d'argent et de +perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine +brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les côtés +pendent des ornements du même métal, portant au bout de nombreux petits +cônes de 0m 04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans +contredit, la beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des +filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses +larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le +salut d'usage: «_Mari mari, señor subdelegado._ Que Dieu te garde, +Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à +toi pour que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont +monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales, +exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et +chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type +japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune. +L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien +les réponses du subdelegado.--«Mari mari cacique, explique-moi ta +pensée--Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est +jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à un +guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait tous +les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la +tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, mais un +jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je l'ai gardée +chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse union; un +garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te demander que +tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra mieux +l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes sont +mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice à ma +malheureuse fille.--Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari +de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à comparaître devant +moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les deux parties.»--Le +cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; mais je retiens +l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau +genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus facile. Ayant à +partager non un seul, mais deux enfants entre père et mère, il pourra +les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète demi-indien, +demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.--«Quelles +sont les cérémonies du mariage?--Le mariage se fait de deux manières: +lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent, +ils concertent la fuite. Une belle nuit l'époux arrive, enlève l'épouse +et l'emporte à cheval dans la forêt, où ils font la noce durant +plusieurs jours. Au retour, l'époux prie les parents d'accepter le fait +accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manière a lieu, lorsque +la jeune fille n'est pas décidée à se laisser enlever. Alors le jeune +homme l'achète à ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux +consistent en vêtements, chevaux, boeufs, moutons et ornements. Chaque +membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes +gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du +mariage. Si celui qui a enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait +une expédition contre lui.» + +Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il peut +les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une. + +«Quelles sont les cérémonies à la naissance?--On réunit tous les parents +pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom toujours +transmis dans la famille. Le parrain et le père se font mutuellement des +cadeaux; on finit par un grand repas.--Quels remèdes emploie-t-on pour +soigner les malades?--Des herbes diverses; on combat le mauvais esprit +avec la lance, et on a recours à la vieille devineresse, qui découvre +l'auteur de l'influence malfaisante sur le malade. Alors on le +recherche, on le bat pour qu'il enlève cette influence, et s'il ne le +fait pas, parfois on le tue. Pour les cérémonies, à la mort, il confirme +ce que j'avais appris la veille.--La jeune mère qui est ici venue +réclamer justice contre son mari peut-elle se remarier à un autre?--Elle +peut se remarier.» + +Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la +petite boule de bois et les bâtons de la _Chuenca_. C'est le grand jeu +des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs +s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux chefs, +bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une part, dix +de l'autre, ils font de leur _punchos_ un monticule que gardent les +femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une ligne de +piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large de 20 +mètres, longue de 100. La petite boule, de 0m 07 de diamètre, est posée +au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous noués et +recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de pousser la boule +du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire passer la limite du +bout, il gagne un point. Si la boule sort des limites latérales, on la +replace au centre et on recommence. Il est beau de voir ces vingt jeunes +gens, animés par leur chef, s'échelonner, arrêter la boule au passage, +la repousser en l'air, la faire sauter avec force, parfois contre les +bras et les jambes des adversaires. Dans ce cas, la blessure est +soignée sur l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire +sortir le mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux +gagnants: la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les +vainqueurs arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel +malheur qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à +créer en Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de +temps à voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement +en bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay +me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un +domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie large, +c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que j'aime. +Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la bonne et +généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis nous montons +en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont convertis en lacs, +mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et y lance son cheval au +galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent de boue et nous en +couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des perdrix, mais le +mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. Il tire aussi +plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à collier rouge qui +ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie arrive, et nous +poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir les cinq lieues en +moins de temps que la veille. + +À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les Pères +franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine +d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu +l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin, +moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les +renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une +grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du +_Pater_ ci-après: + +_Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami +reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu +meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü covque: +perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ taiñ +huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill huera +dugu, meu montulmoiñ. Amen._ + +Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au Mont-de-piété, +où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en effet plusieurs, +mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs les revendent à +d'autres Indiens. + + + + +CHAPITRE XVI + + D'Angol à Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La + cordillera côtière. -- La ville de Talca. -- L'hôpital. -- Les + maladies régnantes. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur. -- Le théâtre. + -- Le clergé. -- Le marché. -- Les bains de Cauquènes. -- + Mésaventure à Gultro. -- L'hospitalité du chef de gare. -- + Détails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier. + -- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Maïpu. -- Arrivée à + Santiago. -- Le garçon d'hôtel et le tarif. -- La cathédrale. -- + Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le théâtre. L'Alameda. + -- L'hôpital. -- Les quatre Soeurs de l'Aconcagua. -- Les statues + des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaça de arme. + -- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres charitables. + Les talleres de San-Vincente. -- Le Sénat. -- La Légation de + France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. -- L'hospitalité + chilienne. -- L'élection présidentielle. + + +Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne hospitalité, +je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis à la gare pour +le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me surprend en venant +me serrer la main dans le train. Il regrette que le défaut de temps ne +m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends le Bio-Bio jusqu'à +la station de bifurcation, où j'attends une heure, pour prendre le train +du nord qui arrive de Concepcion. + +Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean +Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le nord, la route suit +une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à tour, depuis +trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux chaînes de +montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, l'autre vers +l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, aboutissant sur +l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et l'autre sont +couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt inculte. +Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume. Quelques +orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas plus +douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux voyageurs +la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves de fruits. + +À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une foule +nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui conduit +son peuple faire ovation aux quatre Soeurs espagnoles de la Merced, qui +se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un compartiment +réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les quatre Soeurs que +j'avais eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. À cinq heures, +nous arrivons à Talca, où je descends à l'_Hôtel anglais_. Après le +dîner, je parcours la ville. Elle est chef-lieu de province et contient +25,000 habitants. Elle paraît moins riche que Conception. Dans les +parties éloignées, les maisons en adobe ne sont ni pavées ni crépies. Au +centre, elles sont en meilleur état. À l'hôpital, je trouve les Soeurs +de Charité françaises. Elles me font parcourir les salles, où elles +soignent 120 malades. À la salle de chirurgie des hommes je vois +plusieurs blessés: le Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme +le Piémontais, et se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de +chirurgie des femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les +femmes de mauvaise vie. La police des moeurs n'existe pas, et il en +résulte de graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les +rhumatismes, causés par l'humidité des _ranchos_ et des maisons non +pavées; les maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été; +les maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite +vérole, appelée ici _peste_, et qui sévit partout, faute de vaccination. +Les Soeurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette +terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, appelée +Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située sur une +grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu, dans le +genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec une coupole +élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait l'exercice du premier +vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre sur leur petit tapis, +répondent au chapelet que récite le prêtre du haut de la chaire. Ce +murmure en cadence de centaines de lèvres a son charme, et rappelle le +bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est calme. Les hommes se groupent +de préférence dans les bas côtés, près des confessionnaux. Après les +litanies, le prêtre déroule un long discours, que les bébés ne peuvent +supporter. Pour se distraire, quelques-uns prêchent à leur tour et à +leur manière. À huit heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est +l'anniversaire de la naissance de M. Santa-Maria, président de la +République du Chili. Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon +matin, je suis chez les Soeurs du Sacré-Coeur, et je demande la Mère +supérieure. Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili, +elle a presque oublié sa langue natale. Les Soeurs du Sacré-Coeur ont de +nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même +confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le +pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les +enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former à +l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la danse, +mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré ici autant +que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour instruire en +amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son but, comme il +arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des élèves viennent +des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le clergé est +insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent plus commode +de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou sans emploi, ou +bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du Sacré-Coeur +s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de poissons, de +légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des moules d'une +grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux articles, et suis +étonné de voir que les prix sont à peu près ceux de chez nous: la +viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 centimes le kilo, le vin 10 sous le +litre, et le reste à l'avenant. À neuf heures, je suis à la gare pour le +départ. + +Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt +se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui +n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°, +dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle +atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de Santiago, +dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi d'environ 2,000 +mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le pic le plus élevé +des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la Cordillère des Andes +va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint que 1,000 mètres; mais, à +son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap Horn a encore 2,071 mètres +d'altitude. + +J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de +visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux sulfureuses +que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si l'établissement +des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver parce qu'il était +alors enseveli sous la neige, par contre, celui de Cauquènes, moins +élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures partant à l'arrivée +de chaque train franchissaient en 3 heures les sept lieues entre la +station et les bains. J'avais prié le conducteur du train de me prévenir +à la station de Cauquènes, où nous arrivons vers deux heures de +l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma demande, et comme à Cauquènes +il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait que ralentir; puis il continue et +me dépose à la station suivante, à Gultro. Là, le chef de gare, M. +Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon embarras, cherche aussitôt un +cheval pour moi, et un pour mes bagages, afin que je puisse rejoindre +ainsi la station de Cauquènes, où j'espérais trouver une voiture pour +les bains. Tout était prêt, lorsque survient le cocher habituel de la +voiture des bains, qui assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a +point de voiture pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à +cheval, les chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte +close. Dans cette situation, je prie le chef de gare de me faire +conduire à l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf +heures, le lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni +hôtel ni village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je +veux bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de +choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, Mme Tarraxo +a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour rédiger mon +journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois intérieures sont en +toile tapissée et la toile du plafond est crevassée, mais que +pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à l'étranger, puisqu'ils +donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils m'admettent à leur table +servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de cinq ans fait la joie des +parents, une fillette de douze ans nous sert et la maîtresse de maison +a l'oeil à tout. On m'avait peint la femme chilienne comme molle, +indolente et aimant à se faire servir. Celle que j'ai sous les yeux +dément ces renseignements. Après le dîner, nous faisons une longue +promenade sur la voie ferrée, jusqu'à une grande ferme, où nous causons +avec le seigneur de l'endroit. Un mariage dans les environs attire de +nombreux invités. C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté +des amazones. Si je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce; +on m'assure que j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens +temps. Je renonce à mon désir, et je rentre à ma chambrette pour +continuer mon travail jusque assez avant dans la nuit. + +[Illustration: Chili.--Cataracte ou Salto Del Laja.] + +Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie +torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer. + +Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La +pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en +étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la +grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante +toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves gens +refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré d'embarras. +Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des Chiliens! À neuf +heures, le train arrive, et je reprends ma route. Bientôt la vallée se +rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser passage qu'à la petite +rivière; ce point est appelé _Augustura_. Deux Basques français sont +dans le train et parlent viticulture; excellente occasion pour me +renseigner à bonne source sur ce genre de produits agricoles, qui tend à +se multiplier dans le pays. Chacun, en effet, veut maintenant avoir sa +vigne, mais comme les indigènes sont encore peu experts dans ce genre de +culture, ils recherchent les vignerons français. Si vous pouviez m'en +donner une vingtaine, me disait un grand propriétaire, je les placerais +à l'instant au prix de 4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de +terre à cultiver pour les besoins de leur famille. Je donne au mien 600 +fr. par mois. On me cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec +de la conduite et de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant +une fortune de plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à +droite et à gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur +de terre, pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me +dit-il, distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans +les premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les +autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer +galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit +arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il +faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la +terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci +la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location, +après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire, qui +l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le +vigneron, au bout des neuf ans, a gagné environ 2,000 piastres, soit +10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie nominale, car la +piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr., ne vaut actuellement +que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé du papier-monnaie. + +Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras +carrées. La varra équivaut à 0m 86, en sorte qu'une cuadra équivaut à +18,769mc, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de 200 à 500 +pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de Santiago; et +demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, intérêt du capital +jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile et sablonneuse, il +suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante dans le sillon, soit à +bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas, on a à peu près 20% de +pieds secs à remplacer; dans le second, à peine 3%. Les indigènes +labourent même avec une charrue entièrement de bois, portant parfois un +petit morceau de fer au bout. + +Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On les +paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la +récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des +haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades +font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne +recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci +révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se +hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds +de vigne. La vigne produit au bout de trois ans et donne environ 58 +arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à donner 300 +arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté des Andes; +elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle n'est que +d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, depuis les +droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15 fr.), soit +de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé plus de +bénéfice à convertir sa récolte en _chica_, boisson spéciale au pays; +et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le raisin, +chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux poignées de +cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés et met en +barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et il vend ce +produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille, suivant la +qualité. J'ai bu souvent la _chica_; on la trouve dans toutes les +maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est jaunâtre et agréable +au goût, mais elle est laxative. + +L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis +longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier +lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre, dans +les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait assuré que +le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu prendre le +devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put tirer parti de +ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il abandonna donc +l'entreprise et les machines, avec une perte de 9,000 pesos: un +indigène aurait attendu que le chemin promis fût exécuté. + +Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un +pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille +dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des Andes +s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre gauche, la +chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me montre, à +droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à vérandah. +C'est de là que la Commission scientifique française a fait ses +observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes +chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à +l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le +peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze +heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'_Hôtel +Ingles_. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais il +avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me +renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui +vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un +_peso, Señor_, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais +j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la remarque +au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais il ajoute +que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à savoir! + +Ma première visite est pour la poste, où je parcours les longues listes +des lettres en souffrance, toujours affichées à l'entrée; mon nom ne s'y +trouve pas. Le voyageur est alors désappointé, car, depuis la dernière +station, il pense à la station suivante, où il pourra trouver les +nouvelles des parents et des amis. + +J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste et +belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du +Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de +calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à +cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de +statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les +ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les +vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un +aspect imposant et agréable. + +De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte d'entrée; +deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité de l'église. +Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église est comble pour +la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur noire mantilla, se +tiennent accroupies sur leur petit tapis, et ressemblent à autant de +_nonnes_. On voit pourtant quelques bancs, quelques chaises et +prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, mais, selon l'usage +d'ici, on ne se lève pas à la lecture des évangiles. + +[Illustration: Chili.--Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.] + +Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de +Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en lieu de plaisance: des +statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau, surprennent à tout +instant le visiteur; mais il est encore plus surpris de lire sur un +ensemble d'arceaux: _Aqueduc romain_. Vraiment, si on ne l'avait écrit, +il ne serait venu à l'idée de personne qu'il pût y avoir en Amérique un +aqueduc romain; c'est porter un peu loin l'amour de l'imitation. Après +une longue ascension à travers un labyrinthe d'allées et d'escaliers, +j'arrive au sommet, couronné d'un petit kiosque, et je vois à mes pieds +toute la ville et la campagne, bornée par la superbe muraille des Andes, +toute blanche de neige. + +Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu +d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27 +latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont +basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont construites +en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus élastiques pour +résister aux tremblements de terre; les toitures sont en tuiles rondes. +Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la _Calle de las +delicias_, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers l'ouest court une +rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les clochers sont +nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez jolis, s'élèvent +au-dessus des maisons. Au loin, des _quintas_, ou maisons de campagne. +Après avoir vu la ville de haut, je descends pour la voir de près. Le +premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y entre pour voir la +salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges ou plutôt de +galeries, car les séparations ne sont qu'à hauteur d'appui. Le parterre +est fortement incliné. Le prix d'entrée est de 10 fr., celui des loges +de 100 fr. Une troupe italienne joue _Lucrecia Borgia_. À l'hôpital +Saint-Jean; je trouve 20 Soeurs de Charité, soignant 400 malades hommes, +répartis en plusieurs salles au rez-de-chaussée et au premier étage; +toujours beaucoup de blessés par suite de l'ivrognerie. Une salle est +remplie d'enfants; ils mangent ici trop de fruits verts. Les Soeurs ont, +ailleurs, l'hôpital des femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici +une maison mère, et un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 Soeurs +chiliennes. Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves, +dans plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre Soeurs +que j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. Une d'elles +restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à +l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la +consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu du +mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours +patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et +veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à les +quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le voyageur! + +[Illustration: Chili.--Santiago.--La Plaça de Arme.--L'Hôtel Ingles. Vue +des Andes dans le lointain.] + +Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers d'Italie +dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle alamede. Le nom +de _Calle de las delicias_ qu'on lui a donné serait bien adapté, si elle +était mieux entretenue. Elle se divise en 5 larges allées et a +plusieurs: kilomètres de long. Les statues des grands hommes du pays en +complètent l'ornement. On ne peut qu'applaudir à l'idée de mettre sous +les yeux des générations l'image des hommes qui ont illustré la patrie. +Le bon exemple est aussi contagieux; mais il faut éviter que les +coteries ou l'esprit de parti ne faufilent des hommes petits parmi les +grands hommes. + +J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le +sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de +l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des Conférences +de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur cette institution +charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale, les Conférences +sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, elles s'occupent de la +visite des écoles, des catéchismes, et ont fondé une maison d'arts et +métiers, où l'on apprend le travail à 200 orphelins. M. Larrain m'invite +à la visiter le lendemain. + +Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des +inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant +pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, jusqu'au +matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La _plaça_ de _arme_ ou place +centrale, dont l'_Hôtel anglais_ occupe une des faces, est fort jolie. +D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et l'intendance. Le +passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre passage en forme de +croix, derrière l'hôtel, laissent voir les étalages de superbes +magasins; la plupart français. + +De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en +porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr d'avoir +le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les +_carritos_ (nom qu'on leur donne) vont partout; je suis étonné de voir +une demoiselle venir me demander les 5 sous réglementaires. Depuis +quelques mois, ce sont les jeunes filles qui font ce service dans les +tramways; mais évidemment ce n'est pas là leur place. On me dit que +c'est pour leur donner du travail, dont elles manquent. Les dames de la +haute société sont partout les protectrices de la fille du peuple. Il +serait sage qu'elles s'associent pour procurer à ces jeunes filles un +travail de couture et de broderie qui leur vient maintenant tout fait +d'Europe. Elles ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour +favoriser la pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme. + +J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où je +trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la +Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous +parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le +réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les +agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé et +pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut tout +arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en quittant +l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera pas manquer +de pain: + +M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en +vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin +observateur, et habitant le pays depuis longues années, me donne des +détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en Araucanie +plusieurs écoles dirigées par des Soeurs de Charité, mais la guerre +survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes Soeurs, au +lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à panser les +blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On calcule que +les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à environ 20,000. +M. le supérieur pense, avec raison, qu'un établissement agricole ou +ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait le plus grand bien en +Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces bons Indiens +l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur sol productif. + +À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter +l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat avec +de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une garnie d'un +excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et au centre la +vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se réunit d'office +une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la séance. J'assiste à +la discussion dans la loge des journalistes. Une vingtaine de sénateurs +sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent de leur place et assis, +en s'adressant au Président, selon le système anglais. Il s'agit d'abord +d'une loi sur le personnel des chemins de fer, puis on passe à la +nomination du Président et des Vice-Présidents du Sénat; et enfin on +fait retirer le public pour procéder secrètement à la nomination d'un +général. Je fais passer ma carte et une lettre au sénateur Don Benjamin +Vicuña Mackenna; il paraît un instant et me dit: «Je suis en ce moment +occupé à la discussion; venez dîner chez moi ce soir, à cinq heures; +nous pourrons alors causer à notre aise.» + +Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le +secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner +pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les capucins +pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable vieillard me met +au courant des travaux de sa Congrégation auprès des Indiens +d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux nouvelles. Le +gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire maison, église et +école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux fils du cacique de +Roboa sont venus de la part de leur père me demander des missionnaires, +et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont pas toujours montrés aussi +faciles; et pas plus loin que l'année dernière, dans une insurrection où +les Indiens de l'autre côté des Andes étaient venus à leur secours, ils +ont brûlé tout devant eux. À _Impérial_, les deux Pères de la mission, +ayant perdu jusqu'à leurs chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre +par cinq jours de marche la station la plus rapprochée. + +Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui ne +peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore aux +missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le rendez-vous +chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me dit: Venez demain à midi +déjeuner avec nous, nous pourrons causer. Puis il me fait parcourir le +jardin, couvert en partie par de belles treilles de vignes. Nous +traversons les cours plantées de grands orangers, et à l'église je +remarque de magnifiques tableaux, scènes de l'Évangile copiées par un +Italien sur les parchemins d'un ancien bréviaire. À cinq heures et demie +j'étais à la quinta de Don Benjamin. C'est ainsi qu'on appelle ici ce +sénateur. Il est fort populaire et connu de tout le monde. Il me reçoit +avec beaucoup de bonté et me fait parcourir son magnifique jardin. Un +pavillon isolé contient sa riche bibliothèque, et lui sert de maison de +retraite pour ses nombreuses compositions. Travailleur infatigable, il a +déjà publié plus de cent volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre +ouvrages en même temps, édités à New-York, et en Europe. + +M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité +l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en +honneur dans le pays. + +Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place ce +soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson +nationale, la _casuela_, le _haricot_ et la _chica_. La conversation est +pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la +présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto, prédécesseur +de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant présente un +candidat, et le peuple un autre, et le suffrage décide; mais la +sincérité ne préside pas toujours à toutes les opérations, et la liberté +n'est guère assurée qu'au plus fort. M. Mackenna a même été blessé par +certains émissaires pendant qu'il pérorait à Angol, et a failli être +accusé de cacher des munitions, parce qu'on avait vu ses domestiques +transportant les livres de sa bibliothèque. Il croit qu'il est très +difficile à un candidat indépendant de lutter contre un candidat +officiel, armé de toutes les forces du gouvernement. C'est regrettable; +car la force provoque la force, et l'on roule ainsi dans le cercle +destructeur des révolutions. + +Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques +morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille; +mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai +vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux +établissements de notre capitale.» + + + + +CHAPITRE XVII + + Le collège des jésuites. -- L'épiscopat. -- La Saint-Albert. -- + La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. -- + Incendie de l'église de la Compañia. -- La bibliothèque. -- + L'Université. -- Lutte à propos des cimetières. -- Les Cercles + catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pères de Picpus. -- Un + dîner diplomatique. -- De Santiago à Valparaiso. -- La hacienda + de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une + porcherie. -- L'élevage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville + de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. -- + Le code civil. -- Le gouverneur ecclésiastique. -- L'hôpital. -- + Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. -- + Les grues Amstrong. -- La belle Elène. -- Le séminaire. -- Les + Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le + club français. -- Guerre barbare. + + +Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace de +Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves; les +dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets d'histoire +naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est en adobe et en +bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me renseigne sur +l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est divisé en trois +évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais, à l'heure +actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite d'un conflit, +entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore pu être remplacé. +À la vacance d'un siège, les Chambres désignent trois candidats et le +président propose un des trois à la nomination du Pape. L'évêque de +Concepcion vient de mourir, celui de Ancud est mort aussi, et il ne +reste que celui de la Serena, qui est complètement sourd. Les +Congrégations religieuses se recrutent spécialement dans la classe +inférieure. Les grandes familles donnent des membres au clergé, mais ils +prennent rarement une charge, et gardent la situation de prêtres libres. +Dans les campagnes, le clergé est absolument insuffisant. Chemin +faisant, je visite encore quelques familles françaises, et à midi, je +suis chez les capucins. C'est le jour de sant' Alberto, fête du +supérieur. Plusieurs laïques sont invités et placés à côté des moines. +Les tables, ordinairement si frugales, sont couvertes aujourd'hui de +mets abondants. Il fait beau voir ces vieillards, dont la barbe a +blanchi dans les montagnes d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi +parle l'espagnol avec un accent étranger, et j'apprends qu'il est des +Abruzzi, en Italie. Je le plaisante alors de ce qu'il est venu si loin +évangéliser des Indiens, pendant qu'il avait tant de brigands à +convertir dans son pays. Pressé par le temps, je porte un toast au +supérieur et à la Communauté et je me sauve à l'hôtel, où je trouve une +invitation pour dîner, le soir même, chez le sénateur Concha. Peu après, +survient l'avocat Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui +m'avait reçu à Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail +fort utile pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes, +avec commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait +m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin. + +Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers ministères, et me +présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de Hacienda (du commerce). +Je trouve en lui l'homme doux, aimable, intelligent. Il se met à ma +disposition pour tout renseignement, et fait porter chez moi les +dernières statistiques, pour me donner une idée exacte du mouvement +industriel, agricole et commercial du pays. + +La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de l'argent +et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble à ce qu'on +voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut actuellement ici 715 +pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, valeur nominale, 5 fr.) +Dans le même établissement, on fait le papier-monnaie, sous la direction +d'un Français. Pour éviter la dépréciation de ce papier, le gouvernement +donne un intérêt aux banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais, +comme plusieurs banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie, +jusqu'à concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de +l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles +arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le +papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de +pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le +gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or fait +prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins que l'or +anglais, et 11% de moins que l'or américain. + +En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du gouvernement, qui +nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de voir la paix signée +prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de remporter dans le +nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les Péruviens, qui se sont +retirés en perdant un millier d'hommes; et on espère qu'ils accepteront +les dures conditions du vainqueur. + +[Illustration: Chili.--Santiago.--Monument commémoratif de l'incendie de +l'Église de la Compañia.] + +Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église de +la _Compañia_, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me trace +les détails de l'effroyable drame: l'église était comble, c'était la +fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux tentures et la +panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se précipitent vers les +portes, mais les premiers rangs sont culbutés et forment une muraille +humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns qui se sauvent passent +par la porte de derrière. J'interromps M. Mackenna pour lui demander si +le détail donné par plusieurs récits que j'ai lus, concernant la +fermeture des portes de derrière, pour préserver du vol les objets du +culte, était vrai. Il me répond qu'il est absolument faux; qu'il était +présent, et que tous ceux qui se sont sauvés sont passés par cette +porte. Parmi les sauvés on me cite Mlle Rodriguez, jeune fille +appartenant à une des premières familles, fort jolie et très répandue +dans le monde. Elle fut retirée nue, mais sans blessures, et le +lendemain elle entrait novice au couvent du Sacré-Coeur, où elle fait +encore l'édification des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la +Compañia est maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit +où s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se +dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit +cette inscription: + + A LA MEMORIA + DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO + EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII + EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES + DEL PUEBLO DE SANTIAGO + DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII + + _À la mémoire + des victimes immolées par le feu + le 8 décembre 1863 + l'amour et le deuil inextinguibles + du peuple de Santiago + 8 décembre 1873._ + +Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses +lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la +Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres sur +le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les quatre +facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les cérémonies +de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle surmontée +d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour l'enseignement +secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et remplacés par deux +langues vivantes. Sur mes questions concernant les divers professeurs, +M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme de grand talent, mais +qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la nouvelle génération. Il a +fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui avait fait perdre plusieurs +batailles; car une génération athée aura beaucoup à souffrir et ne sera +ramenée à la foi que par la souffrance. + +Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi les médaillons +retraçant les portraits des divers maires, je remarque celui de mon +guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui annonce un grand +malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il, vient de tomber de +l'escalier de sa maison et il est mort, le père est inconsolable. Je +vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de soulager ce pauvre +père. + +Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause sur +les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient d'être +approuvée par le président et jette le trouble dans les consciences +catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière exclusif; les +catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de porter leurs +morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à conduire les +vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur le mariage +civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent pour résister. +Une société civile s'est formée au capital de 300,000 pesos (2,500,000 +fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va acheter pour un +million de francs un terrain central, pour y construire un Cercle +destiné à la classe dirigeante. Le reste, du capital sera employé à +élever sept Cercles catholiques d'ouvriers, dans les divers quartiers de +la ville, et la jeunesse catholique en formera les comités. M. Concha +reçoit la _Revue_, l'_Association catholique_ et toutes les publications +du Comité des Cercles catholiques de France. Je signale à ces messieurs +la nécessité d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le +Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement +irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle. + +Le lendemain, M. Terrier, maître de l'_Hôtel anglais_, revenu d'une +partie de chasse, veut bien m'accompagner à la _Quinta normal_, et me +présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé +cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente +des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se trouve +le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il est +transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une +collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont +lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite +d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves +reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous voyons +de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à la +taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias et de +saules d'un bel effet. + +Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes: +llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et un +grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes +blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un superbe +lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me fait +remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La tête est +celle du mouton, le poil celui de la chèvre. Ces animaux se +reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité est limitée. + +La _Quinta normal_ a encore un enseignement vétérinaire, confié à un +professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour +l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de magnifiques +taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux importés à +grands frais pour l'amélioration des races. + +Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal +Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne +l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays, +appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains +des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de +moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a utilisé +la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette industrie +languit, parce que le débit est restreint au pays, les droits étant +presque prohibitifs en France. + +Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères +français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours +jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire naturelle +sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant de +Belgique, de vitraux faits en Angleterre. + +Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, me prend à l'hôtel +et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M. Magliano, Turinais, +chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en miniature un véritable +dîner diplomatique. M. Magliano a connu plusieurs de mes amis; M. +Bourgarel a occupé plusieurs postes, et habité deux ans la Chine. Nous +avons des souvenirs communs; la conversation fut intéressante, et nous +nous séparâmes bien avant dans la nuit, en nous donnant rendez-vous en +France; car M. Bourgarel attend un congé de six mois. + +À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso, et +m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal +suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train +direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la +plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des +Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie +traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs tunnels. +Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes _cactus +gigantea_ à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques maigres +oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu dans son +pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures et demie, à +la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les montagnes. La voie +suit maintenant une riche vallée couverte de prairies et de blé, mais +les _ranchos_ y sont toujours misérables. Aux stations on nous présente +de magnifiques bouquets de violettes, de roses et d'héliotrope. Les +pêchers sont fleuris: évidemment l'hiver s'en va et le printemps +approche. Nous avons aussi quitté l'altitude de Santiago où je voyais la +glace dans la rue, et nous approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña +Mackenna m'avait donné une lettre d'introduction auprès des frères +Eastman, qui ont à Limache une importante hacienda. Je savais que c'est +de là que sort le bon vin d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais +à voir de près ce genre de culture, et je m'arrête à la station de +Limache. + +Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un +magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant que +je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les +dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux parties, +sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de vignes; il vient +de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail, et il vient de la +vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer, père de huit +enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux propriétés et +perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé avec sa famille +dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient de lui donner. +C'est bien là faire les affaires en famille. + +Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe +environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans +une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le +phylloxera n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le souffre. Les +vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer galvanisé. Nous +parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste pendant trois ans +en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an en le clarifiant +avec la poudre _Appert_. Au bout de trois ans on le tire, et on le vend +après un an de bouteille. J'en goûte de trois qualités: l'Urmaneta +ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; l'Urmaneta blanc, tient du +Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on prendrait pour du Porto. Les +deux premières qualités sont vendues 9 pesos la caisse de 12 bouteilles, +environ 3 fr. la bouteille; la troisième 15 pesos la caisse. + +Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un _huasso_ +(le même qu'on appelle _gaucho_ dans la République argentine), sur une +selle formée de plusieurs peaux de mouton superposées, et, armé de son +lazo, nous précède. Nous arrivons au compartiment des vaches; elles sont +maintenant au nombre de 200, et de 500 pendant l'été. Les 200 produisent +environ 1,000 litres de lait, qu'on vend à Valparaiso, au prix de six +sous le litre. Une vingtaine de femmes sont occupées à traire, et on les +paie trois pesos par mois. Le matin, après qu'on a pris le lait, on +laisse les vaches dans la prairie avec leurs veaux; vers midi on les +sépare. + +On fait devant nous le _rodeo_: des hommes à cheval poussent tous ces +animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent passer +dans une seconde, mais, à la porte, les veaux sont arrêtés, et enfermés +dans un compartiment à part où ils trouvent de la farine et de l'herbe. +Ces vaches produisent en outre 50 livres de beurre par jour, vendu 3 fr. +la livre. + +Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers +d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de chênes +pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été. Nous +arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les résidus +du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le +_tam-tam_, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière +Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser, +et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la bordent; +enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de l'eau que +jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de chasse, qui nage à +ravir. + +De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les travaux +de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser 200 hectares +de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles paissent 2,500 +moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à l'âge de 10 mois. +Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des tramways de Valparaiso, ce +qui lui donne encore un revenu de quelques milliers de francs par mois. +Les ouvriers employés sont au nombre de 40 environ. On sème aussi la +pomme de terre, le maïs et le blé, mais seulement pour l'usage de la +ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à 2 fr. 25 par jour, nourriture en +plus. Les frères Eastman, quoique protestants, en hommes intelligents et +chrétiens, ont établi, pour leur personnel et les paysans des environs, +une chapelle catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé +à leur construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et +la moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque. +C'est un bon exemple. + +À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je +descends à Valparaiso, à l'_Hôtel Colon_. + +Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle est +bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des _cerros_ ou +collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au bord de +l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de bois sur la +pente des _cerros_. Il serait facile d'utiliser cette situation et de +tracer un plan régulier sur les plateaux des collines, avec tramways à +corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de Californie. La +population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de la fournir d'eau +au moyen d'une canalisation, mais elle est assez chère. Le gaz coûte +aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois compagnies qui le fabriquent +donnent des dividendes de 40%. On fait des essais pour l'électricité. +Après une visite à la poste, je passe la soirée chez M. Mariano +Sarratea, qui, au nom de la République argentine, a négocié avec le +Chili le traité de délimitation de la frontière vers la Patagonie. M. +Sarratea, Argentin, mais fixé depuis 40 ans au Chili, connaît bien ce +pays, et nous pouvons en causer longuement. Il me fait cadeau du Code +civil chilien. J'y remarque, qu'en fait de succession, le père dispose +toujours de la moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou +d'une portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux +dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre +législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est +interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment au +séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède +dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers du +manque absolu de protection pour la femme. + +M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils +desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200 +élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter +l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés, +des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets +que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de +l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des condors, +un bel albatros de Magellan, le _flamengo_, grand oiseau aquatique au +plumage rose; le _loïco_, espèce de merle à gorge rouge; le _tenca_, qui +chante comme le rossignol; le _tordo_ noir à bec noir; le _piccaflor_, +dont le bec fin a 10 centimètres de long; le _loro-bruto_, espèce de +perroquet du Sud qui dévore le blé et le raisin. Parmi les quadrupèdes, +on me montre le _chingue_, qui, poursuivi par les chiens, les met en +fuite en lançant, des glandes qu'il tient derrière, une matière fétide +insupportable. Parmi les végétaux, je remarque le _cochayuyo_ et la +_luce_, deux herbes marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à +dîner pour le soir. Je les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les +grands du pays ont toujours table servie. À l'hôpital, 21 Soeurs de +Charité soignent 500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu. +Je rencontre là une des 4 Soeurs du navire l'_Aconcagua_, tout émue de +revoir un Français, qui lui rappelle la patrie absente. La Soeur +supérieure me fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de +malheureuses jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police +des moeurs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a +légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque +deux _dique_ ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer en +réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le môle +récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, système +Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent sur 4 +pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. La plus +grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un grand +steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues puisent +les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les emmenant aux +entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8 de ces entrepôts +à cinq étages, de 50 mètres de long sur 20 de large. Des ascenseurs +hydrauliques montent les colis à tous les étages. Dans aucun de nos +ports je n'ai vu un système aussi bien imaginé pour décharger et +emmagasiner rapidement la marchandise. L'_Aconcagua_, steamer de 4,500 +tonnes, a été déchargé et rechargé en trois jours et demi, et il +contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux navires, je remarque une +corvette et un aviso de guerre. + +Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y +en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec +boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière +lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les +hauts pics couverts de neige. + +À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient +réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du +pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent de +Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain quelques +familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient pour la +visite du séminaire et autres établissements. La conversation fut animée +et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour passer la +soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour compagne de voyage +dans l'_Aconcagua_. Elle avait été bonne pour moi, et une des +demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des leçons +d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir! + +Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel, et nous +grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; partout grande +misère et maisons délabrées. La première que nous visitons a, comme +presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis est tendu sur la +terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans un lit, une vieille +à bout de forces; dans un autre, une femme qui tousse comme les +poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est réservé à une jeune +femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de 20 ans et une de 7 ans +couchent à terre; elles prendront certainement la phtisie ou le mal +caduc, si elles ne sont paralysées par le rhumatisme. Une petite cabane +près de la porte sert de cuisine. Je demande à mon confrère ce qu'on +paie d'ordinaire un tel logement. Il vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me +dit-il. + +Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et +délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants sont +à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà donné +signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes, nous +voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser. Bien +souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les +maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en ont +jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des +lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe +aisée souffre elle-même d'une triste situation faite à la classe +populaire, et qu'il serait de son devoir de changer. + +À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur +ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit +une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6 ans, +le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de la +ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure. + +Du séminaire, nous passons chez les Soeurs de la Providence. Nous voyons +le pensionnat des Soeurs françaises du Sacré-Coeur, et un orphelinat que +construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille a donné aussi +500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel hôpital. Les Soeurs de +la Providence appartiennent à la Congrégation canadienne que j'avais vue +à Québec et à Montréal. Elles ont ici un externat avec 600 élèves, et un +internat avec 50 pensionnaires à 50 fr. par mois. Elles sont chargées +des enfants trouvés et en réunissent une moyenne de 10 par mois, +qu'elles placent à la campagne. Elles ont 8 maisons au Chili, et +instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur système d'instruction m'a paru +remarquable: pour les premières classes, l'enseignement se fait +principalement par les yeux, au moyen de nombreux tableaux. C'est ainsi +qu'elles apprennent facilement et vite aux petites filles, la religion, +l'histoire, l'histoire naturelle et même le calcul, car un ingénieux +système de boulettes et de compartiments leur permet de faire faire +facilement aux élèves les principales opérations. + +J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord cet excellent +système d'enseigner par les yeux. Il serait important de le généraliser +chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux maîtres et aux +maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes intelligences, encore +incapables d'idées abstraites. + +M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs du +séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après le +déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec lequel +nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 compatriotes qui +forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des principaux +négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans ses +registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des lettres +pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer encombre une +partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des rails. Je demande à +un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel chemin de fer, me +dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons l'établir chez +nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse analogue à Concepcion, +à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la provenance de belles +statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta normal, en voyant un +beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait été apporté de Lima. + +Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont +encore à l'époque de Napoléon Ier, qui enlevait les objets d'art. Si les +Chiliens qui voyagent en Europe remarquaient un peu l'effet que produit +la même cantilène répétée à tous les monuments d'Italie ou d'Espagne, ou +d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais il fut emporté par Napoléon; +telle statue, tel tableau a été envoyé à Paris par le conquérant, mais +il a été restitué après la paix,» ils se persuaderaient qu'il est plus +sage de ne pas semer derrière soi des souvenirs de haine qui se +transmettent aux générations. + + + + +CHAPITRE XVIII + + Départ pour le Pérou. -- Le steamer _La Serena_. -- Mes + compagnons de voyage. -- Navigation. -- L'arche de Noé. -- + Coquimbo. -- Les fonderies de Guayacano. -- Un dîner politique. + -- La ville la Serena. -- L'intendant. -- L'évêque. -- La garde + nationale. -- Huasco. -- Carrizal-Bajo. -- La fonderie Gibbs et + Cie. -- Main-d'oeuvre. -- Logements. -- Les forces de la nature. + -- Le maestranza. -- Encore la Samo-cueca. -- La poésie et la + musique. -- Caldera. -- Le désert d'Atacama. -- Le chemin de fer + de Copiapò. -- Le borax. -- Chañaral. + + +Un petit bateau me porte au navire de guerre _Le Blanco_, corvette de +2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers chiliens +me le font visiter avec bienveillance, et de là je passe à la _Serena_. + +Ce navire de la _Pacific steam Company_ déplace 1,900 tonnes et a une +machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont où il y a +plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 boeufs, des +moutons, des poules; c'est l'arche de Noé, par trop parfumée sans doute. +Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'_Aconcagua_, qui vont +au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don Mariano +Casanova, gouverneur ecclésiastique de Valparaiso, et deux de ses amis: +M. Jean Walker Martinez, qui s'en va à Antofagasta, pour inspecter +certaines mines dont il dirige la Société; et son cousin, M. C. Walker +Martinez, avocat, ancien député et ex-ministre du Chili auprès de la +République bolivienne. C'est lui qui a négocié et signé avec la Bolivie +le traité dont la violation vient de faire naître la terrible guerre qui +dure encore entre le Chili d'une part, et le Pérou et la Bolivie de +l'autre. + +La nuit, le roulis fut très fort; les 200 taureaux, au-dessous des +cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantôt sur +leurs jambes de devant, tantôt sur leurs jambes de derrière, et +faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis bêlaient, et +parfois on sentait le besoin de se cramponner à la couchette pour ne pas +être renversé. Un bébé, dans la cabine voisine, ajoutait ses pleurs aux +gémissements de la maman. C'est toujours la même scène durant les +premières quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite les estomacs +s'habituent, et tout le monde retrouve la gaieté. Le lendemain, à la +pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne ici que des bains +froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la brume une côte +dénudée, puis il se voile toute la journée dans les brouillards. Vers +une heure nous passons entre des rochers, et peu après on jette la +sonde. Ce n'est pas superflu: à quelques pas de nous, on voit dans la +baie la carcasse en fer d'un steamer échoué il y a quelque temps. Enfin, +à deux heures, le canon annonce que nous sommes arrivés à Coquimbo, et +on jette l'ancre à 200 mètres de terre. Le capitaine nous dit qu'on ne +repartira qu'à sept heures du soir; nous avons donc le temps de +débarquer. + +La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupée en ce moment par de +nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre. J'y vois +aussi une frégate espagnole, portant le nom de _Navas de Tolosa_. Elle +vient ici pour saluer les drapeaux du Chili à l'occasion de l'hommage +rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombés dans la dernière guerre +entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature d'un traité de +paix. + +À droite, on voit fumer les hautes cheminées des fonderies de cuivre de +Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre porté des mines de +Lebu, entre Lota et Valdivia; à gauche, nous apercevons la fumée des +fonderies Lambert, qui a gagné dans ses mines plus de 50 millions de +francs et qui a construit un chemin de fer entre ses fonderies et le +port de Coquimbo. + +M. Casanova et ses deux amis m'invitent à descendre à terre dans le même +bateau, et à les suivre. Nous parcourons quelques rues fort propres, et +arrivons à un estaminet célèbre pour la préparation de la _casuela_, +sorte de soupe chilienne, dans laquelle on découpe de la viande et une +poule. La maîtresse vient au-devant de nous, et nous montre la table +mise. Avertie par dépêche, elle avait tout préparé. Elle est grande, +forte, active, et cause politique comme un ministre. Elle s'est +vaillamment battue à la guerre, me dit M. Martinez, qui lui remet +plusieurs prospectus à distribuer. On parle de celui-ci et de celui-là, +et je suis tout étonné de me trouver à un dîner politique, dans lequel +l'agent principal semble être la matrone. Parmi les bonnes choses qu'on +me sert, je remarque plusieurs sortes de fruits spéciaux au pays: la +_popaja_, la _lucuma_, de la grosseur d'une pomme, écorce verte, +intérieur jaune, moelleux et goût de marron. Elle a pour noyau une +châtaigne qu'on dit vénéneuse, la _palta_, qui a la forme d'une poire +verte: on la coupe en deux, l'intérieur est à demi-creux. On saupoudre +de sel et on mange la chair avec une cuiller à café; elle a le goût de +l'olive mûre prise à l'olivier. Après le dîner on monte en voiture et, +_fouette cocher!_ car le temps nous presse. Nous voulons en effet +visiter Serena, capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle +est située à une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les +chevaux suivent la plage sur le sable mouillé; il me semble refaire le +trajet de Caïffa à Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti après nous, +nous devance; mais le nôtre, piqué d'orgueil, fouette et dépasse à son +tour le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un +bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs à la +magnifique Alameda de la Serena. + +La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui +commande la Province. Il a fait la campagne du Pérou comme colonel, et +nous accueille avec bonté. Il nous fait passer à la salle à manger, +toujours servie chez les grands, et après quelques libations, il me +montre une belle collection des minerais que fournit la contrée; il me +donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes. +Ayant sa femme malade, il exprime son regret de ne pouvoir +m'accompagner, et me signale comme établissements dignes d'être visités, +le séminaire, le collège et l'hôpital. Nous passons devant les bâtiments +des deux premiers de ces établissements, et rendons visite à Monseigneur +l'évêque de la Serena, le seul survivant des quatre évêques du Chili. Il +nous fait bon accueil, mais il est complètement sourd, et il faut +recourir à l'ardoise pour lui parler. Pour répondre, il relève la voix +d'une manière pénible. Il aurait voulu aller consulter quelques +spécialistes en Europe, mais le gouvernement l'en a empêché, en lui +imposant des conditions humiliantes. Il nous remet le décret qu'il vient +de publier pour exécrer les cimetières laïcisés de son diocèse. On ne +pourra plus y faire aucune cérémonie religieuse. + +Nous prenons congé de Monseigneur, et en traversant la place, nous +voyons défiler le bataillon de la garde nationale, musique en tête. +C'est dimanche, les magasins sont fermés; le matin, on va à la messe, +mais l'après-midi les vêpres sont remplacées par l'exercice militaire. +Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrôlements sont volontaires. +Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en Angleterre. Les +enrôleurs reçoivent tant par homme, et emploient une partie de leur gain +à enivrer les candidats pour leur faire signer l'engagement. Ceux-ci, +après avoir cuvé leur vin, sont tout étonnés de se réveiller à la +caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par contre, tout homme +valide doit porter les armes, et fait partie de la garde nationale. + +À l'hôpital, les Soeurs de Charité soignent une centaine de malades et +donnent l'instruction à 40 élèves internes qui paient 50 fr. par mois. À +six heures, nous sommes à la gare, et montons dans un wagon américain; à +six heures trois quarts nous rentrons au port de Coquimbo, et à sept +heures à bord. Quelques passagers, pour tuer le temps, avaient abusé du +Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu de sommeil les guérira. + +La nuit a été plus calme; le matin, à sept heures et demie, le canon +annonce que nous arrivons à Huasco, et le navire y jette l'ancre. On +fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir à chaque port; +or, nous touchons à treize dans le trajet de Valparaiso au Callao, et +mettons ainsi dix jours à parcourir un espace de 1,500 milles, qu'on +franchirait aisément en quatre ou cinq jours, si l'on suivait +directement. La côte est toujours aride, mais l'embouchure de la rivière +le Huasco laisse voir un tapis de verdure entouré de forêts +d'eucalyptus. Cet arbre, importé d'Australie, est devenu ici à la mode. +On l'a planté et on le plante partout; son bois sert, dans ces contrées +minières, à étayer les galeries. Le Huasco est utilisé pour +l'irrigation, et la vallée nourrit de nombreux troupeaux. On y récolte +aussi un raisin à gros grains et à peau tendre qu'on fait sécher et +qu'on vend dans des petites boîtes sous le nom de _pasas_; une vingtaine +de filles sont venues à bord et nous poursuivent aux cris de _pasas +caballero_! + +Le port de Huasco a été construit le deuxième après la conquête. Il n'a +pas progressé, on n'y voit que quelques petites maisons de bois ou de +boue. La plupart des toitures, ici comme sur le reste de la côte, vers +le nord, sont en terre. L'eau les fond difficilement, parce qu'on les +enduit d'une couche de mortier, composé de sable et de chaux de +coquillages. À côté du village, on voit quatre cheminées qui indiquent +la présence d'une usine, fonderie de cuivre, abandonnée depuis +longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre côté de la montagne, +arrive par une autre vallée plus facilement au port de Pegna-Blanca. Ces +mines, qu'on me dit appartenir à M. Dickenson Benett Montt, donnent +25,000 quintaux de cuivre net par an. + +À dix heures, le navire a déchargé la farine et la bière destinées à +Huasco, et nous suivons notre route. + +À deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrêt; nous sommes à +Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu'à la nuit. + +Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous voyons +fumer les hautes cheminées; une d'elles, en effet, a 134 pieds de haut. +M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend à son établissement +des mines de _Chañarcitos_, à six lieues de la côte; il connaît donc à +merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre à être mon cicérone. +MM. Casanova et Martinez veulent bien être de la partie, et nous montons +dans une petite barque. Ce n'est pas sans peine, car les vagues sont +hautes, et comme à Jaffa, il faut saisir le moment propice. Nous +arrivons à un môle prolongé sur poutrelles en bois; un insecte, qui +aime à vivre dans la mer, les a littéralement rongées à fleur d'eau, et +on a dû les doubler de fer. À terre, M. Yzaga nous présente aux +directeurs de la fonderie Gibbs and C{y}, qui travaillent le minerai de +cuivre, amené des mines de Cerro-Blanco, à quelques lieues d'ici. Ces +messieurs nous font visiter l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils +sont hermétiquement fermés, et la même chaleur qui fond le minerai, par +une habile combinaison, sert aussi à calciner le minerai plus fin, +opération nécessaire avant la fonte. Puis, par divers conduits +souterrains, le calorique va opérer la concentration de l'eau de mer +pour la transformer en eau douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut +presque jamais sur cette partie de la côte, et l'eau qu'on amène par le +chemin de fer se vend quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent +ensemble 40 tonnes de minerai par jour. Le minerai plus gros est calciné +à part dans des compartiments spéciaux, où il brûle par lui-même durant +28 à 30 jours. Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et +10 marcs d'argent par _cajones_ de 64 quintaux métriques. Ce minerai, +après la calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai +nouveau appelé _mates_, et dans le pays _eges de cobre_, et contient 50% +de cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transporté en +Angleterre, où l'usine Charles Lambert, à Swansea, fait les dernières +opérations pour séparer les trois métaux. Le charbon est pris en +Angleterre, et mélangé avec partie de charbon de Lota. On paie ici ce +dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33 schellings. Cent +ouvriers sont employés' à l'usine; ils reçoivent de 3 à 4 fr. par jour; +leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au Chili, se compose +d'une seule pièce pour toute la famille. C'est trop peu pour l'hygiène +et la moralité. Les directeurs se proposent de l'améliorer. La +charbonnière m'a paru fort ingénieuse pour éviter la main-d'oeuvre. Les +grues prennent le charbon au navire et le jettent dans un vaste +compartiment de bois dont le pavé est à plan incliné, et surélevé de +terre d'environ deux mètres. Au centre un chemin de fer conduit les +wagonnets sous la charbonnière, et on n'a qu'à ouvrir des trappes pour +qu'ils se remplissent seuls: exactement le même système que celui des +elevators de Chicago pour le maniement des blés. Ainsi, la seule force +de gravité fait le travail de centaines de bras; il est bon de mettre à +profit les forces de la nature. Il restera toujours bien du travail pour +les bras; le difficile est de ménager les transitions. + +Les directeurs me munissent de beaux spécimens de métal, nous +réchauffent avec le Xérès et nous rafraîchissent avec de la bière; puis +nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a été plus +peuplé autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et plus +de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les maisons +sont en bois; on peut ainsi les démolir et les transporter lorsqu'une +plus grande production de nouvelles mines appelle la population +ailleurs. + +M. Yzaga nous conduit à la Maestranza (ateliers du chemin de fer); les +tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme s'il était de +bois. À côté, un vaste magasin contient tous les approvisionnements +nécessaires aux machines; et, un peu plus loin, on voit une usine pour +fondre le plomb argentifère. À la plage, nous recueillons diverses +herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et nous retournons à bord +pour le dîner. + +Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minière, tient la guitare +et joue à merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle +_samo-cueca_ du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immédiatement on +organise cette danse moresque que j'ai déjà décrite en parlant de mon +séjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence pour +aider à l'animation de la musique; et les gens du pays sont étonnés de +voir et d'entendre des _gringos_ exécuter si bien leur musique et leur +danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne expression plusieurs +des chansons locales. Ce sont des amourettes, des chants de départ, des +demandes en mariage; toutes gracieuses et morales. Je regrette de +n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui m'ont parues remarquables de +poésie et de sentiment. Dans une, le jeune homme, avec beaucoup de +compliments, s'adresse à une jeune fille, et lui demande sa main. +Celle-ci le toise et lui dit: Votre tenue n'est pas complète, vos gains +insuffisants. C'est en vain que vous pensez à vous marier: il vous faut +avant acquérir plus d'ordre et plus d'amour pour le travail. Vous +perdrez donc votre peine en vous adressant à mon père, il sait que le +mari doit être un modèle d'application et de vertu. Dans une autre, +l'amant part pour la guerre, et les adieux à sa belle sont pleins de +nobles aspirations. Voici à peu près le refrain: «La patrie m'appelle, +je ne puis être sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi, +je reviendrai, je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai +toujours digne de toi.» + +Chez tous les peuples, la poésie et la musique ont toujours été un grand +moyen pour exprimer les sentiments de l'âme. Un peuple qui sait encore +les retracer d'une manière si digne prouve qu'il a en lui des éléments +sérieux de solidité. Par contre, les peuples qui abaissent la poésie et +la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs ou de +corruption sont sur la voie de la décadence. À neuf heures, M. Robertson +nous quitte, et le navire se met en marche. + +14 août.--À sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de +Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiapò et +des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts +miniers du Chili. À terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci +par-là, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des déserts de +l'Égypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le désert +d'Atacama. L'eau féconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne pleut +jamais dans ces contrées, et on distille l'eau de la mer pour le service +des habitants de la côte. Toutefois, si la nature n'a pas donné la +beauté à ces sites, elle leur a prodigué la richesse dans ses minerais +d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de borax, de salpêtre et de +guano. Comme une bonne mère, la nature ne donne jamais tout à tous, et +partage ses dons; le paon a reçu la plus belle toilette et la plus laide +voix; le rossignol, le moins bien vêtu des oiseaux, donne les sons les +plus harmonieux. + +La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un +peu en décadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des +filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est identique +à celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges, les maisons +en bois, l'église gracieuse. J'y vois une statue de la madone du Carme, +au pied de laquelle s'élève un trophée de drapeaux, armes et tambours; +c'est la patronne des armées du pays. Les Chiliens aiment à lui +rapporter leurs succès et leurs victoires. Vers la plage s'élève la +_Maestranza_, nom qu'on donne ici aux ateliers de réparation et +construction de machines, et du matériel de chemins de fer. Ils sont +plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que nous avons vus +hier. Ce chemin de fer a été le premier construit dans le Chili, et date +de 1852. La plupart des actionnaires sont en Angleterre, quelques-uns à +Capiapò. Depuis son installation jusqu'à ce jour, il a transporté plus +de 2,000,000 de quintaux métriques de charbon, plus de 2,000,000 1/2 de +minerai, et autant d'autres marchandises diverses, ce qui, avec le +matériel du chemin de fer et autres, forme un total de presque un +milliard de quintaux métriques. Il a en outre transporté 650,000 +passagers. Son coût a été de 1,600,000 piastres; les frais +d'exploitation se sont élevés, durant les trente ans, à 7,400,000 +piastres, mais le produit a été de 18,300,000 piastres, laissant ainsi +un bénéfice net d'environ 11,000,000 de piastres; soit environ +50,000,000 de francs. Ce chemin de fer conduit en deux heures à Capiapò; +et un peu plus haut, à Païpote, il se divise en deux branches: l'une va +à Puquios, et reçoit le borax qui vient par charrettes des dépôts de +Quebrada, au pied des Andes. Il porte aussi le minerai d'or de +Cachiyuyo, de cuivre de Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de +la Ternera, et le minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche +va à Pabellon, prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios, +et le minerai d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del +Romanero. À Potrero Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va +à San-Antonio et reçoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas, +de los Bardos, et del Sacramento; l'autre va à Godoy, et dessert les +mines d'argent de Chañacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son +étendue est d'environ 250 kilomètres, et partant de la mer à Caldera, il +atteint à Puquios l'altitude de 1,400 mètres. + +M. Walker nous conduit chez son frère, qui dirige ici la seule usine de +borax existant au Chili. Cette matière s'emploie pour la fabrication du +verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen de s'en servir +pour la conservation des viandes, et on l'utilise encore pour la fonte +des minerais précieux, d'or et d'argent. Ce minerai est très rare; on +ne l'obtient qu'en Toscane, en condensant les vapeurs d'acide borique, +et dans la mer de Marmara, où l'on trouve le tinkal ou borax de soude. +Les gisements qui fournissent le borax à l'usine Walker sont à plus de +200 kilomètres, à Quebrada, au pied des Andes, et ont une épaisseur qui +varie de six pouces à un mètre. Les pierres blanches et légères, portées +à l'usine, sont broyées sous la meule et placées dans de grandes cuves, +par quantité de 30 à 40 quintaux métriques par cuve; là le borax bout 2 +à 3 heures dans un mélange d'eau mère et d'acide sulfurique, puis on +laisse reposer une heure pour que les parties impures se déposent au +fond. Le borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands réservoirs, +où il se cristallise, et on le retire pour le sécher au soleil. On le +met alors en caisses et on l'expédie à Liverpool, où il se paie de 60 à +65 livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83% +d'acide borique. Chaque réservoir donne une moyenne de 2 tonnes. L'usine +produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie jusqu'à +concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit: dans +l'établissement. Dans de grands réservoirs de plomb, on introduit le gaz +sulfureux produit dans des fours par la crémation de minerais de cuivre +et de fer sulfureux. On mélange avec l'acide nitrique, produit du +nitrate de soude, et ces deux gaz, mélangés à la vapeur d'eau, donnent +le gaz sulfurique. + +M. Walker nous présente à sa jeune femme, qui arrive entourée de ses +nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la cour de son +habitation de nombreuses plantes d'agrément, véritable luxe dans ce pays +de sable. Dans une seconde cour nous voyons une vigogne, espèce de +huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoisée et se laisse volontiers +caresser. Je remarque deux magnifiques mules. Celle-ci, me dit M. +Walker, m'a porté plusieurs fois en 20 jours au-delà du désert, et est +restée jusqu'à trois jours sans boire. Or, je pèse 104 kilogrammes. À +toute exposition, cette bête mériterait certainement un premier prix. +Après la visite de l'établissement, nous aurions voulu visiter à côté +une fonderie de plomb argentifère, mais le temps presse. Mme Walker nous +invite à prendre place à sa table: elle nous sert gracieusement un +copieux déjeuner, puis nous montons sur un wagon primitif qui nous +conduit à la plage, et nous revenons à notre bateau. Le soir, à cinq +heures et demie, le canon nous dit encore que nous touchons à un autre +port. C'est celui de Chañaral, en tout semblable aux précédents. +Quelques maisons de bois sur des rochers nus et quelques cheminées +fumantes indiquent la présence de fonderies. Le navire charge et +décharge et repart à huit heures du soir. + + + + +CHAPITRE XIX + + Le 15 août à Tantal. -- L'Église et le Pasteur. -- La + Marseillaise au désert. -- Encore l'_Aconuagua_. -- Antofogasta. + -- Le salpêtre. -- L'iode. -- La Société Beneficiadora de + metales. -- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. -- + Encore l'incendie de l'église de la Compañia. -- Épisodes + émouvants. -- Capture de Huescar. -- Les marsouins. -- Iquique. + -- Les incendies. -- Combat naval. -- L'eau distillée. -- Le + vicaire ecclésiastique. -- L'école. -- La prison. -- Prix divers. + -- Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un + tremblement de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La + corvette _Le Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer do Pisco. -- + Les îles de Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat à propos de + Voltaire. -- Réponse du député Don Ambrosio Montt. + + +Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette l'ancre +à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de quelques +trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don Mariano +Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte, et nous +invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et nous +trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus +pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles, +mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: _Donoso Cortès_, +_Gaume_, _La cité de Dieu_, etc. L'Église est vraiment une bonne mère. À +peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès d'elle un +homme pour en avoir soin et lui enseigner la vérité. Elle lui défend +même d'avoir une famille, afin qu'il puisse mieux se consacrer à +l'instruction des enfants, aux soins des infirmes, au bien de toutes les +familles. C'est le véritable pasteur, et s'il sait être encore le bon +pasteur, son troupeau ne manquera pas de bien-être. Pour la commodité de +ses paroissiens, le curé de Tantal célèbre deux messes, une à huit +heures, l'autre à dix heures. Mais le sexe dévot est sans contredit le +plus nombreux. Après la messe nous déjeunons à l'hôtel de la _Bolsa_, +tenu par un Français. Nous passons devant une baraque de planches, et je +lis sur l'affiche: _Teatro, Jueves 16, la Marsellesa._ Théâtre, jeudi +16, la _Marseillaise_. Nous laissons de côté deux distilleries d'eau de +mer, qui alimentent d'eau douce la population, et en retournant au +bateau nous passons devant l'_Aconcagua_, qui est ici en chargement. Ses +officiers, sur le pont, reconnaissent le voyageur du détroit de +Magellan, et nous nous saluons avec bonheur. Ils avaient été si gais et +si bons durant le trajet! Le reste de la journée sera pour la rédaction +et pour le repos. + +Jeudi 16 août.--À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta, +et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du +gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent +aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans +lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils +redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux +établissements importants d'Antofagasta. Ils me présentent à M. Eugène +de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras de Ascotan, +à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à l'établissement de +salpêtre, le plus important du monde en son genre. Il occupe 800 +ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous sommes ici dans +l'établissement qui a été cause de la guerre entre le Chili et la +Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez m'explique +que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre du Chili, à +la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant de la Bolivie, +le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses prétentions sur le +territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. En retour, celle-ci +s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les produits de salpêtre +et autres minéraux exploités sur le territoire contesté. Or, la Bolivie +ayant voulu plus tard imposer un droit de dix sous par quintal à +l'exportation, il s'en est suivi la guerre. + +Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les Français, +et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de la Pampa +centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie anonyme des +salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de 5,000,000 de pesos, +possède là une surface de 23 hectares, où le salpêtre se trouve par +couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine, les pierres passent dans +une machine à broyer, et sous des cylindres qui la pulvérisent. Cette +poudre est élevée par une courroie à godets à une hauteur de 15 mètres, +d'où elle tombe dans des chaudières. Là, par l'eau chaude et par la +vapeur d'eau, elle se fond, et après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en +va dans 280 réservoirs de fer, où elle se cristallise et est mise à +sécher sur des plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui +nous guide, nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à +l'usine. L'iode vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en +fait ici 200 quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4 +pence l'once, et sert pour la médecine, pour la photographie et comme +fondant en diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint +3,000 quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où +il se paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la +fonte du fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon. +L'usine donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan +Walker m'accompagne à l'usine de la Société anonyme _Beneficiadora de +metales_ au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le +gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre le +minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de +Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené sous +des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et +l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse +jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une +autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met +dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute des +agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, et de +4 à 8 quintaux de mercure, suivant le métal. Après une cuisson qui +varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée avec de l'eau +froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et le mercure se +séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à écouler. Le +mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste contient un +sixième d'argent. On le presse alors dans des moules cylindriques, et on +le place pendant 10 heures dans des fours, où le mercure s'évapore et va +se condenser ailleurs. Le résidu forme un minerai d'argent appelé +_pigna_ dans le pays, et pour dernière opération on le place durant 2 à +3 heures dans un four, où il fond, et on le coule dans des moules, en +lingots de 70 kilogrammes chaque. Il est ainsi expédié en Angleterre, où +on le vend en ce moment 46 pesos[4] le kilogramme. L'usine emploie +environ 200 ouvriers, à raison de 1 1/2, 2 et 3 pesos. La main-d'oeuvre +est plus chère ici, parce que le désert ne donne rien, et il faut tirer +de loin par bateau tout le nécessaire à la vie. Le moteur est de la +force de 100 chevaux, système américain exécuté à Glascow. Toute la +vapeur employée pour les diverses opérations est concentrée par de +nombreux tubes immergés dans un réservoir, et se transforme ainsi en eau +douce pour la boisson et autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous +les 30 litres, et il n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit +pour les nombreux voiliers qui viennent chercher le minerai. L'usine +rétribue le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à +Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon de +34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent produit +dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs d'argent par +mois (le marc équivaut à 230 grammes). + + [Note 4: Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.] + +M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui +gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, envoyés +par les canons du _Huascar_, le fameux monitor des Péruviens. Il y +répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de même +calibre. + +La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont +des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une vaste +église de bois est en construction. Dans la montagne, les soldats ont +écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos 8e bataillon, +marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une grande ancre qu'on +voit de la mer. + +Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble +d'ossements et oeufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano +pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est +d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve une +couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de quoi +est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que les +oiseaux aquatiques ont accumulés avec les siècles. D'autres déclarent +la chose impossible, et ajoutent que c'est là une composition chimique +comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me remet un opuscule sur +la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il dirige retire le borax. +Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de large, et on y trouve +plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés. L'épaisseur du borax qui le +recouvre varie de 5 à 85 centimètres. D'après les calculs longuement +étudiés dans la brochure, on relève que le capital, employé sera +rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal de borax, qui se vend en +Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie à la moitié de ce prix, +tous frais compris, jusqu'au lieu de vente. + +M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-soeurs et ses nombreux +enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le milieu du repas, +je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car le capitaine du +port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on n'attend plus que vous. +J'emporte les nombreux spécimens de minerai que m'ont donnés M. Juan +Walker et les divers directeurs des usines visitées, et bientôt je suis +sur la _Serena_. Et maintenant, pendant que le bateau suit sa marche, en +longeant la côte où sont les dépôts de guano, j'aime à relater ici la +conversation que j'ai eue hier au soir avec l'avocat Walker Martinez et +dom Mariano, sur l'incendie de l'église de la Compañia à Santiago. Le +premier était présent, le second a été chargé de faire l'enquête, et a +dû entendre des centaines de témoins oculaires. L'église était +richement, mais imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au +maître-autel ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule +s'est précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2 +latérales, qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a +été telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les +autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre +1/2 de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette +muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le +suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des +lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient +les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les +tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne purent +quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir de les +suivre, s'accrochaient à elles. + +Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers la +porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté, à +cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas. + +L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois +peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un grand +courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de clochers +ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano ajoute que, +d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à 1,870, la plupart +femmes, et appartenant à la haute société; il n'y eut presque pas de +famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous affirment que les récits +répandus, dans lesquels on parle de portes fermées, sont complètement +faux. + +Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut +pris le _Huascar_ par deux frégates chiliennes, après la mort de son +commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le +gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une maison +française. + +Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts +hors de l'eau; c'est leur _samo-cueca_. Après le dîner, on danse encore +bien avant dans la soirée. + +17 Août.--À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la +province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la +détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port +après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de +l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à +l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de +salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8 à +10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000 +habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires sont +dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer qui a +brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction. Le +mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux ans, et les +compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que moyennant une +prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et couvertes en forme de +terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la reconstruction on laisse des +rues larges de 20 mètres, pour diminuer la propagation du feu. + +Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce +désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles. + +C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le _Huascar_ et +l'_Indipendencia_ d'une part, et l'_Esmeralda_ et la _Covadanga_ d'autre +part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands péruviens. Le +commandant de l'_Esmeralda_ préféra couler plutôt que de se rendre. Sur +la place, un monument en bois porte au centre le buste de ce héros +chilien avec cette inscription: + + ARTURO PRATT + EL PUEPLO DE IQUIQUE + A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879. + + _Arturo Pratt + Le peuple de Iquique + Aux héros du 21 mai 1879._ + +Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont +péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien +garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux _cinos_ vêtus +à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et autres +marchandises de leur pays. Le marché est bien garni de toutes sortes de +fruits et légumes venant du nord et du sud, car il ne pousse pas un seul +brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que l'eau de mer distillée. Un +chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux nombreuses salpêtrières, et +les ateliers de réparation et construction de machines sont assez +complets. + +Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le vicaire +ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté, et nous +montons en voiture pour aller voir l'école récemment construite. C'est +la première que je vois en ce genre. Au centre, une vaste salle ou +rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300 élèves pour +l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en rayons 4 grandes +salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la rotonde, en sorte +que l'oeil embrasse tous les élèves à la fois. Vers le nord, rayonnent 4 +autres corps de bâtiment, qui sont les maisons des professeurs et de +leur famille. Autour de la rotonde, à l'étage supérieur, on réunit un +musée d'histoire naturelle. Les espaces entre les bâtiments forment des +cours couvertes en roseaux pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves +arrivent à huit heures du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils +retournent à midi et sortent à quatre heures. Ainsi six heures de +travail par jour, car à chaque heure, le travail est interrompu par dix +minutes de récréation dans les cours. Système excellent, car l'attention +de l'enfant ne peut se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est +fatigué, il ne peut s'appliquer. Une cour est réservée aux bains +alimentés par l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les +jours. + +Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la +prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La +construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace entre +les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en sorte que, +si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le bruit que +feraient les coquillages en tombant avertirait les surveillants. + +Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un octogone +au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec portes +grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde sous les +yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des cellules pour les +malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge d'instruction veut +mettre au secret: les simples prévenus, les condamnés à une courte +détention ont aussi leur compartiment. Les condamnés exercent divers +métiers, et ont tous deux heures d'école par jour. Le temps de leur +prison n'est donc pas perdu, et plusieurs pourront en sortir meilleurs. +Le dimanche, un autel est élevé à l'octogone, et tous les prisonniers +entendent la messe. Les sentinelles sur le mur de clôture surveillent le +toit et correspondent entre elles par un appareil électrique. + +Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher. +Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne de +boeuf qui sert de verre aux Indiens, on me demande 6 fr., et dans une +boutique d'_organelli_ tenue par un Italien, on demande 1,000 fr. pour +un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le vicaire ajoute que les +loyers sont aussi fort chers, et que pour une maisonnette de 7 pièces, +il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers gagnent de 10 à 25 fr. par +jour; ceux qui chargent les navires gagnent de 40 à 50 fr., mais tout le +gain s'en va en boisson. Je lui demande combien le gouvernement paie le +clergé: lui, vicaire ecclésiastique, reçoit 3,000 pesos (15,000 fr. +l'an), le curé, 2,000 pesos, et le sous-curé, 1,500 pesos. + +M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère +et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en pierres +artificielles et non en bois son église incendiée. Je le quitte à +l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à Pisagua. Ce +port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici sur la côte du +désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en ces derniers temps +entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet de la ville, est +consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans la bataille. Il +n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un entrepreneur la porte +d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu très riche en vendant de +l'eau. Il en est souvent ainsi pour les monopoles. + +18 août.--Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin à +huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: les +mules en six jours de marche arrivent à la Pax. On aperçoit au loin les +pics blancs de neige, et le soleil, que nous voyons à peine pour la +deuxième fois depuis notre départ de Valparaiso, les rend brillants à +nos yeux. + +Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole +d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques +légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques +orangers. Le _Puno_, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à son +bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que j'avais eu +pour compagnon de voyage dans l'_Aconcagua_. On vient d'amputer le bras +d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le passe pour que nous +le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle d'équilibre que ces +pauvres marins qui guident la chaîne au chargement et déchargement, ne +tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on imposait la compagnie de +100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce serait justice, mais alors elle +prendrait les mesures nécessaires pour éviter ces accidents. + +Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques +maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude +bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens, +ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles, +fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer, +probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de +terre. Ils sont célèbres ici. En 1868, à la suite d'un tremblement, la +mer se souleva et transporta au-delà de la ville un steamer américain. +Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore soulevé la mer, et le +navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres plus loin: on vient de le +démonter, il y a trois mois, pour en prendre le fer. Je n'ai encore +senti aucun _tremblor_ ici; il paraît qu'ils sont fréquents et peu +commodes. Le capitaine du navire me montre une blessure au nez, qu'il a +reçue dans un tremblor qui le jeta à terre. + +Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes +entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais +ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la +paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque +prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire passer +ses produits et tirer ses provisions par la République argentine. + +Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de +15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six +jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos, plus +de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, l'autre pour +le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte que ce voyage +revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il faut porter ses +provisions de bouche, ses couvertures, et courir le risque d'avoir le +_soroche_, espèce de suffocation qu'on éprouve au point où la route +atteint 5,000 mètres d'altitude. La population ici a déjà entièrement +changé de physionomie: ce ne sont plus les types chiliens, mélange de +Basques et d'Araucans, mais le type péruvien, mélange d'Andalous et +d'Incas. On voit même de nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec +longues tresses noires: c'est le vrai type Incas. + +À une heure, pendant que je retourne au navire, le _Comus_, corvette +anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas +encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents +gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me +reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage d'acier +est de 0m 20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage, déplace 2,300 +tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois heures le navire +reprend sa marche. + +D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo. + +Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa, +le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux +jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur +traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence +prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax. + +Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de +la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition +pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans ces +temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent encore leurs +forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je l'ai dit, +Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas. + +Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis +huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre, +moitié sur l'eau. + +19 août.--La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore +peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés, et +sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est +gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette aux +troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques de +l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux +idiomes indiens, le _quicha_ et _le guarani_, sont également répandus. +Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de +route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À un +certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait +couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a +quelques années, par un volcan. + +20 août.--Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près de +Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par les +Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits rochers qui +ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien d'années et de +siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes d'oiseaux marins pour les +regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit quelques brins de verdure. La +vue de la ville, avec son clocher, est pittoresque; mais je n'irai pas à +terre: il est tard, et l'on sait qu'il y a la fièvre jaune. + +Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de +Santiago, le _Ferro-carril_, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre +ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don +Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui +avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et +déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces +paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du +Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il +est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en Europe, +non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à affaiblir et +effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le fondement de notre +société et le meilleur auxiliaire de nos institutions républicaines, +sans fonder en retour une philosophie pour nos penseurs, ni une science +pour nos publicistes, ni une religion pour notre peuple. + +Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de +représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que +quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées +révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de +M. Montt! + + + + +CHAPITRE XX + +Le Pérou. + + Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les + Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salpêtre. -- La + guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. -- + Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao. + -- Le port. -- La monnaie. -- Les types. + + +La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et le +70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface de +2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la France. La +population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou confine au +Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables des confluents +de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique; au nord il a la +République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au sud la Bolivie, à +laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et Puno. Les chemins de +fer actuellement en exploitation s'élèvent à environ 2,500 kilomètres. + +Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou +était gouvernée par un Président élu pour 4 ans. Le pouvoir législatif +était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat et les +députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment chacun 4 +sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de un pour +30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et justifier +de 1,000[5] soles de rente, les députés doivent avoir au moins 25 ans et +500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était confié 1º à une Cour +suprême siégeant à Lima, et dont les membres, proposés par le Congrès, +sont nommés par le Président; 2º à des Cours supérieures siégeant dans +les chefs-lieux des départements, et dont les membres, proposés par le +Président, sont nommés par la Cour suprême; et 3º à des Cours de 1re +instance siégeant dans les chefs-lieux de province, et nommées par la +Cour suprême. + + [Note 5: Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais + aujourd'hui (1883), pour le change, il n'est coté que 4 fr. + 20. Le sole papier vaut 29 centimes.] + +Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000 de +soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette +dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique, +romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4 +actuellement vacants. + +Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le nom +de _costa_, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut jamais; mais +un brouillard presque constant mitigé les rayons du soleil. À Lima, le +thermomètre dépasse rarement 29° et descend rarement au-dessous de 16°. +Dans la Sierra, ou montagnes, la température varie selon l'altitude; +elle est toujours très chaude dans les vallées. + +L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne à +sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit +2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la +Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au +Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de 15 +mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté au +Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare. +L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de kilogrammes +par an. La main-d'oeuvre manquant pour cette culture, on a eu recours +aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952, sur lesquels le +dixième est mort durant la traversée. Les autres ont été vendus au +Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400 soles, avec +prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités que la plupart +sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le Céleste-Empire, +informé des faits, avait défendu cette nouvelle traite; mais en 1875 le +gouvernement péruvien envoya en Chine un ambassadeur qui réussit à +conclure un traité pour le voyage libre des Chinois au Pérou, à +condition qu'ils y seraient traités comme les citoyens de toute autre +nation. Cela n'empêche pas que les Chinois sont ici mal vus, et qu'ils +reçoivent souvent des traitements peu chrétiens; alors ils se révoltent +et réussissent parfois à assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où +on les traite bien, ils se conduisent généralement en braves gens et +s'attachent aux intérêts de leur maître. On m'a raconté que, pour leur +inspirer de la terreur, dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans +un four. On sait que le Chinois croit qu'en mourant sur la terre +étrangère, il ressuscitera dans son pays; or la chose; lui paraît +impossible si son corps passe par le feu. + +Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon +européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes, il +lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15 +hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette +colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts +voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un +meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le jour +où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une bonne +administration donnera la paix et la sécurité. + +L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est +donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et +obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent +illettrée est de beaucoup la majorité. + +Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31 +petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse plus +de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société +générale, pour le compte de laquelle ce gigantesque travail a été +exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix +stipulés. + +Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre, +comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces +chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens +sont une quinzaine de mille. + +[Illustration: Pérou.--Capeador à cheval dans les jeux de toros.] + +La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une +manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la +richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la +justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et encore +aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les sanglants +combats de taureaux et de coqs, deux spectacles indignes d'un peuple +civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les peuples comme les +individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, une guerre éclate avec +le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un traité d'alliance offensive +et défensive; il dut se mettre en campagne. Il avait des hommes, de +l'argent, des armes et des navires; il se croyait le plus fort; mais, +affaibli par ses divisions, il fut battu sur toute la ligne. L'ennemi +occupe aujourd'hui ses meilleures provinces et en perçoit les revenus, +qu'il emploie chez lui en travaux publics. En attendant, la division +règne encore partout; les uns sont pour Montero, vice-président de la +République, qui occupe Aréquipa; les autres pour Caceres, son général; +d'autres suivent Garcia Calderon, président prisonnier au Chili, et +d'autres Iglesias qui voudraient arriver à la paix. Dans cette +situation, le Chili, ne trouvant avec qui traiter, continue à occuper le +pays. D'autres disent qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que, +puisque l'occupation double ses revenus, il est heureux de la continuer; +quelques-uns vont plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir +l'isthme de Panama qui le placera au bout du monde, serait heureux de se +rapprocher du canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le +commerce étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter +par les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion. +Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays qu'ils +consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait la Commune; +et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que l'annexion de la province +de Tarapacà et éventuellement d'Arica et Tacna. + +Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura +beaucoup à faire pour régénérer les moeurs; et le Saint-Siège encore +plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière +qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le +peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture. + +J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le Pérou +avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les deux +Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins +civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs +appelés _Curacas_ ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les +Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les +Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin, +Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les _Chincas_, qui peuplaient la +côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit, +créateur de l'Univers, qu'ils appelaient _Con_. + +Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous ses +dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac, fils de +Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre humain, et +les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore les +grandioses ruines près de Lima. + +Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons, à la +punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est pourquoi ils +mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture et la monnaie +qui devaient servir au ressuscité. + +Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé _Supay_, combattu par +Pachacumac. + +Vers le milieu du XIe siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se +dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et +envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que Manco-Ccapec, +fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses contemporains, +aura inventé cette fable pour attirer les populations et accaparer le +pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus l'acceptèrent pour chef, +il leur donna des lois relativement sages, et surtout le bon exemple +d'une vie honnête; il réprima les vices au moyen d'un code pénal sévère, +et organisa une armée qui lui soumit une grande étendue du pays. Ses +successeurs, au nombre de 14, continuèrent la conquête et possédèrent le +pays depuis Quito, sous l'équateur, jusqu'à la rivière Maule dans le +Chili. Ils le couvrirent de routes et monuments, et par une habile +organisation qui divisait le peuple en décades, compagnies et +bataillons, ils étaient au courant de tout ce qui se passait et +pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était donnée qu'aux nobles +et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12 mois. Les hommes +pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de l'or, de l'argent et du +cuivre, pendant que les femmes faisaient avec la laine de llamas et de +huanacos les vêtements pour le peuple, et avec la laine de vicogne et +d'alpaca, les vêtements des nobles. La terre était divisée en trois +portions: une pour le Soleil ou le culte, l'autre pour l'Inca, la +troisième pour le peuple; mais lorsque celui-ci croissait en nombre et +n'avait pas assez de terres, on prenait sur les deux premières portions. +Il y avait des terres pour les veuves, pour les orphelins, pour les +infirmes et pour les soldats sous les armes. Toutes ces terres étaient +travaillées par le peuple. Avant tout, on travaillait les terres du +Soleil, ensuite celles des veuves et autres empêchés, puis celles du +roi, et enfin les autres; on ne pouvait ni les acheter ni les vendre. +Elles étaient à la communauté. + +Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la +trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et +leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété, fut +aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles, et +les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait lieu une +fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en ligne, et +vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La communauté +construisait la maison des époux; ils devaient la garder toujours et ne +pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La puissance du père +était excessive; sa femme était presque son esclave, et ses enfants sa +richesse. + +Parmi les lois, on distinguait la loi _municipale_, qui régissait les +villages; la loi de _communauté_, qui marquait les travaux à faire en +commun; la loi de _fraternité_, qui énumérait les conditions +d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; la +loi _mitachanacuy_, qui réglait le travail commun aux villages, +provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait +l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la loi +de _l'hospitalité_, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, aux +besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés +_Corpahuasis_; et finalement la loi _casera_, et la loi économique. + +Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le +vice, telles que celles-ci: Aime.--Évite l'oisiveté.--Tu ne +mentiras.--Tu ne tueras.--Tu ne commettras adultère.--Tu ne frapperas, +etc. + +Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide, +l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les +questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats. + +[Illustration: Pérou.--Callao.--Le port et le môle.] + +La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées de +prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils étaient +tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie. Quand on +prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et on y +envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies parmi +les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la virginité, et +comme les vestales, elles conservaient le feu sacré. Elles filaient +aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de sa Cour. Il y +avait, durant l'année, plusieurs fêtes du soleil.--À chaque lune on +sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, selon, le genre +d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 saisons, on célébrait une +grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au solstice de décembre, était +la plus imposante. + +On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues, de +la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne +végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en +holocauste, de la _coca_, dont la fumée était considérée comme très +agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux, +et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au +couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir la +protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune, +soeur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles. + +Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la +puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals +et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement +conservées. + +Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule +famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a pu +traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles de +son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers. C'est +en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou, et tua +indignement Atahualpa, le dernier des Incas. + +Je reviens maintenant à mon journal de voyage. + +Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer _La Serena_ tire le +canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à +entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison +Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers +renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à +vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les +droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne de +jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 soles +et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de poids, et +malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. Les malheurs +de la guerre éloignent les navires et le commerce. + +La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de l'Espagne: +rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou vitrés en +encorbellement. + +Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso +chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr. +20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol +argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols +papier pour 1 sol argent. + +Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien +rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des +Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les dames +ont parfois un teint absolument blanc, diaphane et incolore. Après +avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, qui, dans une +demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse une plaine +arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du pays. + + + + +CHAPITRE XXI + + Lima. -- L'hôpital français. -- Les monuments. -- Le Panthéon. -- + L'hôpital duo de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication + du sucre. -- Les édifices religieux. -- Sainte Rose de Lima. -- + L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations françaises. -- + Excursion à Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle + d'Amérique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour + à Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'Équateur. + + +La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en +encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi on +a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le +soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent +ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par les +troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La population, +qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le commerce est +paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs affaires, s'en +vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de la paix. + +Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club français +et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec une extrême +amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à l'hôpital +français, sorte de maison de santé dirigée par les Soeurs de +Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce moment qu'environ +500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement les Français, reçoit, +moyennant 2 soles par jour, les malades des autres nations. Elle est +parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. Cette oeuvre, qui a coûté +à la petite colonie des centaines de mille francs, montre son +patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une école française pour +les enfants des deux sexes. + +Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux +des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de +l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les vases, +les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de Santiago et +des autres villes du Chili. + +Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais +les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de 10,000 +soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de l'argent +des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il perçoit +pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et l'importateur, +privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en argent comptant +les droits dans la quinzaine de l'arrivée des marchandises. + +[Illustration: Pérou.--Panorama de Lima.--Plaza de Arme.--La +cathédrale.] + +Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République argentine. +Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa famille avec la +simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un dîner exquis, +veut bien me faire connaître les principaux plats et fruits du Pérou. + +Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes +et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la +campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des +principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter +lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; nous +nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant M. +Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire au +Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de la +cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de marbre, +vrai chef-d'oeuvre d'art. Des compartiments nombreux reçoivent les corps +dans de petites voûtes superposées jusqu'à la hauteur de 2 mètres, +d'après le système des cimetières d'Italie. L'espace intermédiaire est +occupé par de riches monuments qui révèlent l'opulence des temps passés. +Je remarque une pauvre _chola_ (Indienne) qui porte sur son sein son +enfant mort et vient l'enterrer de ses mains. + +Du cimetière, nous passons à l'_hôpital due de Mayo_; il est affecté en +ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone au +centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre les +salles sert de jardins ou promenoirs.--Le tout est enfermé par un +bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur un +porticat. Ces portiques même sont encombrés de malades en ce moment. +Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de nombreux +fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades syphilitiques. 25 +Soeurs de Charité françaises ont la direction de l'établissement. Elles +dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants trouvés, les orphelinats et +l'hospice des fous. M. Fort y a conduit dernièrement un jeune Français, +empoisonné par une herbe terrible que connaissent les Indiens. Ce poison +rend fou d'une folie inguérissable, et ne laisse absolument aucune trace +dans l'organisme, en sorte que l'autopsie ne peut le constater. + +À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda +l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce +moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés +en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc +s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour les +besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande +élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer +directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute +sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants +bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et +Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en +planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est +suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point vu +de marchands de parapluies. Un galinasso vautour _urubus_ vient se +poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire avec son +revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme du +vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté. Dans +le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille couleurs, +voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous voyons le poirier +et le pommier à côté du bananier; au potager croissent tous nos légumes +d'Europe; un garçon va et vient, criant et faisant du bruit pour +éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà pelé les feuilles des +choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au compartiment des animaux, +on voit 80 boeufs pour la charrue, des moutons pour le personnel, et de +magnifiques chevaux, dont quelques-uns toujours sellés, prêts à partir. +Près de là est le compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler +la propriété. On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres 1/2 de +riz. Ils travaillent de 7 heures du matin à 4 heures 1/2 du soir et ont +1 heure 1/2 de repos pour le dîner. + +Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois +sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir; +ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil; mais +récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes +séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par un +petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir leurs +devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur costume; ils +sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont malades, ils passent à +l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en Chine. Ils n'ont pas de +femmes et finiront par s'éteindre. C'est pourtant là une bonne +main-d'oeuvre qu'on aurait dû mieux ménager. Quelques-uns sont parvenus +à établir de beaux magasins où s'étalent les marchandises de Chine. Ils +ont, à Lima comme à San-Francisco, un quartier à eux, avec leur théâtre +et leur pagode. + +L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui viennent +de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte, qu'un seul +surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des opérations. + +Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à +l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin mu +par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les +pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à +travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres +matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la +vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé, d'où +il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux, les +autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus clarifié +s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il contient au +moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par divers +procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de toutes ces +opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières étrangères, +s'en va dans de grands réservoirs et n'a plus besoin que d'être séparé +de la mélasse pour laisser le sucre pur. Cette opération se fait au +moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 tours à la minute. M. +Martinet a supprimé la filtration par le noir animal, dont ce jus +n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est lavée; l'eau, amenée +dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut contenir encore de +matières provenant de la canne, et on en extrait le _rhum_. + +L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne +produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de cannes. + +Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des +meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le charbon +pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le résidu de +la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par trois jeunes +gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M. Martinet +espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore cette année +200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a 10% du bénéfice +et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de nuit, qui +correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au sifflet du +maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la belle-mère du +propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien aller à Paris, mais +sans passer la mer. + +Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici on +coupe la canne, là on laboure, on draine un terrain marécageux; +ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À un certain +point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à vapeur, au +moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le dépose sur +les wagons, économisant ainsi la main-d'oeuvre de 30 hommes. L'habileté +de l'administration et le perfectionnement des moyens sont deux points +essentiels pour la bonne réussite dans le rendement d'une hacienda. + +M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique, +sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété, qui +en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il vient +d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les meneurs. + +Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des +Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou +plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance +annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous +parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ 25 +fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous quitte +et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à leur aise +dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une heure ils nous +déposent à Lima. + +Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la +_plaza de arme_ ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on pendit, +il y a quelques années, les deux frères Gouttières, dont un candidat à +la Présidence, et, après les y avoir laissés exposés tout le jour, on +les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIXe siècle n'est pas encore +celui de la civilisation! + +[Illustration: Pérou.--Rue Valladolid à Lima.] + +La cathédrale, vaste et bel édifice, renferme les restes de Pizarro, le +premier conquérant du Pérou, qui fut assassiné sur la place même. Nous +passons à l'église de la Merced et à celle de San-Francisco, qu'on dit +la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent; les vastes +cloîtres sont de toute beauté. Ces immenses couvents, jadis, habités par +des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui à peine +quelques-uns, et la réforme en cette matière n'est ni la moins pressante +ni la moins nécessaire. À San-Domingo, autre église très belle, les +cloîtres et le monastère sont des habitations royales. C'est dans cette +église que priait sainte Rose lorsque lui apparut Notre-Seigneur. Une +plaque marque l'endroit où elle se tenait à genoux. On y lit ces paroles +de Notre-Seigneur: _Rosa de mi corazon, io te querro por mi sposa;_ et +la réponse de Rose: _Ve qui esta esclava tuia, o Rey de Eterna majestad, +tuia son y tuia saré._ On sait que sainte Rose naquit à Lima le 30 avril +1586, qu'elle y vécut tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut à l'âge +de 31 ans, le 24 août 1617, après avoir édifié tout le pays par la +sainteté de sa vie. Elle fut béatifiée le 12 février 1668 par Clément +IX, et canonisée par Clément X, le 12 avril 1671. + +Voyant que je m'intéressais à ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me +conduisent à l'église de Santa-Rosa, élevée sur l'emplacement de sa +maison. On y prêchait, en ce moment, à l'occasion de la neuvaine +précédant sa fête, fixée au 31 août. Derrière l'église actuelle, là où +on a commencé la construction d'une grande basilique, nous voyons le +jardin que Rose aimait à cultiver de sa main. Il est garni de roses et +de liserons; sa cellule est enfermée dans des planches, près d'un puits. +La tradition rapporte que sainte Rose, après avoir revêtu un cilice +fermé à cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le porter toute +sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc d'oranger provenant +d'un arbre planté par la sainte; son corps a été récemment enlevé et +caché, pour le soustraire à une profanation toujours possible dans les +troubles de la guerre. + +M. Tremouille, photographe, m'invite à visiter sa collection de raretés +indigènes. J'y remarque une belle variété d'échantillons de minerais, de +nombreux spécimens de vases et vaisselle indiens. Quelques-uns à sujets +aussi lubriques qu'à Pompei. Le plus curieux de la collection sont des +os de présidents ou prétendants de la République, brûlés ou assassinés, +des cordes de présidents pendus, etc. Cela suffit à donner une idée des +moeurs du pays. + +Je passe encore la soirée chez M. Cabral et chez, son beau-père, M. de +Tizanos Pinto, ministre plénipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me +fournit l'occasion de connaître Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habité +longtemps Rome et l'Europe. + +Le 23 août, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre à l'hôtel et +me conduit à l'établissement de Bélem, tenu par les Soeurs des +Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie. L'aumônier, des Pères de Picpus, et +la Soeur supérieure nous font parcourir la maison: vastes cours, +dortoirs aérés, belles salles d'étude. C'est un établissement de premier +ordre qui donne l'instruction à plus de 300 élèves, dont 160 internes et +140 externes, outre une école gratuite. La pension, qui était de 100 fr. +par mois, a été réduite de moitié pour aider les parents éprouvés par +les malheurs de la guerre. Une autre Congrégation française, celle du +Sacré-Coeur, tient aussi à Lima un pensionnat florissant. Ce sont les +Congrégations qui, ici comme un peu partout, donnant l'instruction et +l'éducation française, font connaître et aimer notre pays. + +Après avoir visité Lima, ses principaux établissements et ses environs, +je devais pénétrer dans l'intérieur du pays; mais par ces temps de +trouble, la chose est peu facile et assez dangereuse. Des bandes de +pillards, sous le nom de Montereros (partisans de Montero), parcourent +le pays, ravageant tout sur leur passage. D'autre part, les chemins +manquent et les moindres distances exigent plusieurs jours de voyage à +cheval par des sentiers difficiles. J'aurais voulu faire une visite à la +colonie de Chanchamayo, au-delà des Andes. Il y a là plusieurs Français +qui s'occupent de la culture de la canne à sucre: celle-ci vient si bien +dans cette partie du Pérou, qu'on n'a pas besoin de la replanter. Mais +de Chicla, où s'arrête le chemin de fer, jusqu'à Chanchamayo, il y a +encore 3 ou 4 jours de cheval. Je renonce donc aux longues excursions +pour prendre le bateau du 24. Néanmoins, je ne puis résister au désir de +gravir les Andes par le chemin de fer transandin, dit de la Oroya. Le +train s'y rend trois fois par semaine; c'est aujourd'hui le jour du +départ, mais il ne retourne que le lendemain, trop tard pour atteindre +le bateau au Callao. Le directeur, M. Backus, veut bien lever cette +difficulté en mettant à ma disposition un homme et un _carrito_ qui, par +la seule pente de la voie, me ramènera demain assez de bonne heure. M. +Backus pousse l'attention jusqu'à me donner pour conducteur le plus +ancien employé de la ligne, M. Georges Devani, un vénérable Savoyard, à +figure de saint François de Sales, qui me fera remarquer les points +saillants de la route. À 8 heures 1/2 nous sommes dans le train, qui +nous emporte rapidement. La voie traverse la ville et suit le Rimac, +espèce de Paillon de Nice qui traverse Lima. Le long de la vallée on +dérive le peu d'eau d'irrigation qui descend des montagnes. On a, dans +ce but, utilisé 3 lacs en déversant les eaux de l'un dans l'autre pour +les précipiter dans le Rimac. On peut ainsi arroser des champs de coton +et de cannes à sucre. + +[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de La Oroya.--Pont de Las +Verrugas.] + +À Santa-Clara une importante hacienda, dans le genre de l'Infanta, est +la propriété d'un Américain du Nord qui la gère avec l'énergie et +l'esprit pratique, propres à sa race. Il sait recueillir de larges +bénéfices là où souvent les indigènes perdent de l'argent, faute +d'ordre, de méthode, et parce qu'ils se laissent absorber par les +dettes, dont les intérêts sont ruineux. Nous voyons même une fabrique de +tissus entourée de champs de coton, et quelques briqueteries. Le long de +la route abonde le roseau, le lanthana, le poivrier, le figuier, le +cactus gigantea qu'on emploie pour combustible, et une espèce de +dracoena, qui laisse pousser une tige de 5 mètres ayant la forme d'une +asperge colossale. Nous laissons derrière nous, au pied des montagnes, +de nombreuses ruines d'anciens villages Incas. + +À la station de San-Bartholomeo (4,949 pieds) la voie aborde plus +directement la montagne. Les tranchées sont profondes et dans un terrain +friable sujet aux éboulements. Les tunnels se succèdent au nombre de 40. +Nous passons et repassons le Rimac sur des ponts plus ou moins élevés +reposant sur des cages de fer comme dans les railways du nord de +l'Espagne. Le plus élevé, celui d'Agua-Verugas, a presque 100 mètres de +haut. On le dirait élevé sur d'immenses béquilles. Le torrent qu'il +traverse est ainsi appelé parce que son eau fait pousser des verrues. +Devani, qui a assisté à tous les travaux de la route, m'affirme qu'à ce +point une grande mortalité s'était déclarée parmi les ouvriers, à cause +des verrues, qui leur poussaient sur toutes les parties du corps, sans +excepter les yeux et les oreilles. + +La nature devient toujours plus sauvage, les montagnes plus escarpées. +Nous n'apercevons que quelques pâtres conduisant leurs chèvres. Ils +habitent des cavernes ou des huttes de pierre sèche. + +[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de la Oroya.--Tunnel de Parac.] + +Dans les gares, des _cholas_ (Indiennes) se montrent avec leur bébé +attaché sur le dos à la manière japonaise; elles ont le même costume que +les montagnards de l'Himalaya: une espèce de soutane qui les couvre +jusqu'aux pieds. Leur type est celui de la race jaune un peu mélangé. +Évidemment il y a eu des gens que le courant ou les tempêtes ont amenés +ici de divers pays et qui, par la suite, se sont croisés. Les Indiens +d'ici, comme ceux de l'Hindoustan, mâchent une feuille appelée coca, la +même que j'avais vue aux Indes, et préparée également avec un peu de +chaux. J'ai pour compagnon de voyage un aventurier des environs de +Nîmes. Il s'en va à certaines mines de l'intérieur et connaît +parfaitement ce pays. Chemin faisant, il me raconte que l'amour +d'aventures le poussa à quitter de bonne heure son village; qu'il +parcourut la plupart des pays d'Amérique et de l'Extrême-Orient, +essayant de nombreux métiers; arrivant plusieurs fois à la fortune, la +perdant et la refaisant encore. En dernier lieu tout son avoir était +dans un navire qu'il avait chargé pour l'Europe, et il a fait naufrage. +Il venait de remettre à la Monnaie de Lima un lingot d'argent de 12,000 +fr., et l'employé s'est sauvé en l'emportant. Il reprend son courage et +son travail et espère refaire bientôt fortune. Il y a quelque temps, +après 25 ans d'absence, sans avoir donné signe de vie, le désir le prend +de revoir son village et ses parents. Il part pour l'Europe et arrive +chez lui: personne ne le reconnaît; on le croyait mort, mais aussitôt +qu'on sait qu'il vient d'Amérique et qu'il a de l'argent, les frères, +les soeurs, les neveux, les oncles, les grands-oncles sortent de tout +côté; tout le pays veut être son parent. Un lui demande l'achat d'un +petit champ, l'autre d'un mulet; la mère veut qu'il dote ses soeurs. +Après 6 jours, le bonhomme avait épuisé sa bourse et crut prudent de +reprendre le chemin de l'Amérique. Ici il est encore poursuivi par leurs +lettres; tantôt c'est une soeur qui se marie et qui demande un +trousseau; tantôt un neveu qui se trouve au régiment et malade à +l'hôpital; tantôt une nièce qui va monter un magasin et lui demande de +l'aider. Il a envoyé de l'argent à plusieurs reprises, mais il craint +maintenant les tromperies et ne répond plus. Je signale cet oncle +d'Amérique aux amateurs de vaudeville. + +Enfin le train arrive à Matucaña, à 7,788 pieds. La température y est +délicieuse, nous sortons de la chaleur suffocante que nous avons eue +jusqu'ici. La vallée s'élargit un peu. Le Rimac bouillonne entre les +roches comme un Gave des Pyrénées laissant sur sa route une agréable +bande de verdure. Matucaña, comme tous les villages que nous avons vus +jusqu'ici, est brûlé; les soldats chiliens se logent dans l'Église. La +locomotive siffle et reprend sa marche. L'espace manquant pour +développer les courbes, le train revient en sens inverse formant dans la +montagne cinq zigzags, comme dans les anciennes routes voiturables. La +locomotive les parcourt, tantôt en tirant le train, tantôt en le +poussant par derrière. + +[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de la Oroya.--Station de Chicla.] + +Bientôt nous arrivons à l'Infernillo: là on a fait dévier la rivière en +la jetant sous un petit tunnel. Les parois de la montagne s'élèvent à +pic à une hauteur effrayante. Toujours la même désolation: rochers nus, +pas un brin d'herbe. + +Je commence à sentir les effets du _sorroche_, maladie des grandes +altitudes. La respiration devient difficile, la tête lourde, on a de la +peine à penser, à parler, à écouter; la vie semble manquer. Enfin, à +cinq heures et demie nous nous arrêtons à Chicla; à 12,200 pieds +d'altitude. Le chemin est tracé, mais non fini, jusqu'au mont Meiggs, à +17,574 pieds d'altitude, d'où il descend à Oroya, à 12,257 pieds, sur le +versant _est_ des Andes, dans le bassin de l'Amazone. Il m'aurait été +difficile d'aller jusqu'au bout; j'ai de la peine à gravir la petite +rampe et les quelques marches qui montent à l'hôtel. + +La nature est grandiose d'horreur; le soleil éclaire les derniers +sommets dont quelques-uns blanchis de neige; autour de nous de nombreux +troupeaux de llamas qui seuls portent sans fatigue leur charge d'un +quintal dans ces altitudes. + +À table prennent place des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des +Français; on parle une langue qui tient des quatre à la fois. Ces +aventuriers, après le dîner, se montrent leurs joujoux: des revolvers et +des coutelas, et racontent beaucoup d'histoires sur les Indiens avec +lesquels ils trafiquent. Comme dans tous les pays reculés, ces Indiens +croient aux fées, à la magie, et torturent certains membres d'un crapeau +pour guérir un malade en enlevant le maléfice de la sorcière. Je ne sais +pas pourquoi sur tous les points du globe, c'est toujours au crapeau +qu'on s'en prend dans ces circonstances. + +[Illustration: Pérou.--Chemin de fer de La Oroya.--Rio Blanco.] + +Enfin, après avoir longtemps admiré les étoiles, beaucoup plus +brillantes dans cette atmosphère raréfiée, j'essaie d'écrire, mais les +mains tremblent comme les jambes; je n'ai pas plus de force qu'un +enfant, et je prends le lit. Impossible de dormir, le froid me glace, et +mon voisin, séparé par une simple cloison de toile tapissée, fait encore +de plus grands efforts que moi pour respirer. Le matin, à cinq heures et +demie, Georges m'appelle; à six heures nous sommes sur le _carrito_. Je +m'enveloppe comme un ours et nous voilà partis. Imaginez un petit char +découvert à quatre roues, lancé sur des rails dont la pente varie de 2 à +4 pour cent. Il se précipite avec une rapidité vertigineuse, entre dans +les ténèbres des tunnels, en sort, franchit les ponts. On se demande si +on arrivera entier. Mais Georges me rassure. J'ai souvent déraillé de +nuit, me dit-il, bien des individus ont eu des bras et des jambes +cassées, mais je n'ai jamais déraillé de jour. En effet, il manoeuvre si +bien avec son frein, qu'il évite les chars des travailleurs, et ne tue +même pas un des nombreux chiens sur la route. Au bas de la montagne, à +Chosica, je veux acheter mon déjeuner au restaurant où j'ai dîné la +veille; il n'a pas même de pain. Mais à peine le capitaine chilien qui +commande le détachement l'apprend-il, qu'il m'en fait apporter du sien. +Ainsi, même au Pérou, je devais encore une fois éprouver les effets de +la bonté chilienne. + +À dix heures nous entrions à Lima, après avoir dégringolé, en quatre +heures environ, 4,000 mètres d'altitude. Je me suis demandé pourquoi on +a dépensé presque 100 millions de francs pour conduire la locomotive +pendant 150 kilomètres dans des montagnes arides qu'il faudra +redescendre sur l'autre versant. Il aurait été plus économique et plus +court de faire un tunnel comme au Mont-Cenis et au Saint-Gothard. Le +chemin de fer transandin m'a paru une simple route carrossable dont les +pentes, ne dépassant pas 4%, peuvent laisser passer sur les rails la +locomotive. On dit qu'il doit atteindre au Cerro de Pasco une région +minière qui contient beaucoup d'argent. + +À Lima, je me rends chez M. Lavalle, qui, avec le général Iglesia, +s'occupe en ce moment de ramener la paix dans son pays, et je regrette +que le temps ne me permette pas de causer longuement avec lui. + +À la station, MM. Garcia, Fort et Carriquiry poussent l'amabilité +jusqu'à m'accompagner au Callao et ne me quittent qu'au bateau. Que ces +messieurs et tous ceux qui m'ont aidé à rendre instructif mon court +séjour au Pérou reçoivent ici l'expression de ma reconnaissance. + +C'est l'_Islay_ de la Pacific steam C{y} qui va me porter à Panama. Ce +vieux navire à roue serait tout au plus bon pour une rivière. Son +service est mal fait, la cuisine détestable et les prix exorbitants; +mais la _Pacific steam_ n'a pas de concurrent sur cette ligne et laisse +crier les passagers. On dit qu'une compagnie française a essayé ce +parcours et n'a pas réussi; mais on ajoute que l'administration locale +laissait à désirer, et que ses bateaux étaient faits pour d'autres mers +que ces mers tropicales. Dans ces parages, la chaleur exige que les +cabines soient placées sur le pont. Une compagnie qui, dans un esprit +pratique, ferait le service régulier entre Panama et Callao, rendrait +service au public et gagnerait de l'argent: c'est la voix universelle +dans ces contrées. + +25 août.--Navigation lente et sans incident, l'air est +extraordinairement frais, quoique nous soyons à peu de degrés de +l'Équateur. J'en demande la raison à plusieurs savants qui sont à bord; +aucun ne sait m'en donner une bonne: la science, malgré ses progrès, a +encore bien des choses à trouver et à expliquer. + +La côte continue à être d'une désolante laideur, pas un brin de verdure, +toujours sables et rochers nus. + +Vers le soir, une bande de marsouins vient voltiger autour du navire et +semble se réjouir par ses sauts élevés. + +26 août.--À deux heures, nous rencontrons le navire de la même compagnie +qui vient de Panama. Au moyen d'un canot on échange les dépêches. Au +retour, le canot, entraîné par un courant, n'aurait pu rejoindre le +navire, si celui-ci ne fût venu à lui. À quatre heures, nous jetons +l'ancre devant Payta. Deux voiliers marchands et un aviso de guerre +chiliens sont dans la rade. Je vais à terre: la gare du chemin de fer et +la maison de la douane sont brûlées, tristes fruits de la guerre! +Plusieurs maisons tombent en ruine; la plupart sont de bambous et de +terre; l'église même a la toiture en chaume. Les rues sont étroites et +sales, les enfants grouillent dans de misérables chambres où, pour tout +mobilier, je vois un hamac sur lequel se balance la mère. Une odeur +infecte sort de partout; je me hâte de quitter ce nid à typhus. + +27 août.--À trois heures du matin l'_Islay_ quitte Payta, le dernier +port du Pérou vers le nord, et nous marchons vers Guayaquil, dans la +République de l'Équateur, où le lecteur pourra nous suivre dans un autre +volume. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PAGES + +PRÉFACE............................................................. I + + +CHAPITRE Ier.--_Portugal._ + +Le départ. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres +catholiques. -- L'église de Saint-Roch. -- Le cloître de Bélem. +-- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait +détrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les +passagers........................................................... 1 + + +CHAPITRE II.--_Sénégal._ + +Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le +marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. +-- L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- +Une école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de +l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les +Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le +passage de la ligne. -- Les couchers du soleil..................... 13 + + +CHAPITRE III.--_Le Brésil._ + +Olinda. -- Pernambuco. -- Le débarquement. -- La ville. -- Les +monuments. -- Les institutions de charité. -- Le marché. -- Les +environs. -- Bahïa. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. -- +Les établissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. -- +Le Brésil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Armée. -- +Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. -- +Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs. +-- Nicteroy. -- L'hôtel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La Tijuca. +-- Le musée. -- Réception de l'Empereur et de l'Impératrice........ 25 + + +CHAPITRE IV. + +Excursion à Pétropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa +famille. -- La colonie allemande. -- L'ingénieur Bonjean. -- La +filature la Pétropolitana. -- Les bois de construction. -- +Pourquoi on délaisse l'industrie française. -- Le corps +diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. -- +Le téléphone. -- La Chambre des députés. -- Les chemins de fer. +-- Le baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone................. 53 + + +CHAPITRE V. + +Excursion à Copa-Cabana. -- Sauvés par un bambin. -- Le jardin +botanique. -- L'Hospicio Don Pedro II. -- L'orphelinat de +Sainte-Thérèse. -- Le Casino Fluminense. -- Encore le bureau de +colonisation. -- Le téléphone. -- Le marché. -- Les aumônes +impériales. -- L'Hospicio de la Misericordia....................... 73 + + +CHAPITRE VI. + +Départ pour l'intérieur. -- L'esclavage. -- La filature de +Macaco. -- La plantation de D. Pedro Paes-Leme. -- Son usine à +sucre. -- Une famille heureuse. -- J'arrive à Barra do Pirahy. -- +La fazenda de café du baron de Rio Bonito. -- La forêt vierge. -- +La plantation des caféiers. -- Cueillette du café. -- Préparation. +-- Coût de production et prix de vente. -- Les 800 esclaves. -- +Les fauves et le gibier............................................ 89 + + +CHAPITRE VII. + +Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de +saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. -- +L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un +vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de +café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la +République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès......... 107 + + +CHAPITRE VIII.--_L'Uruguay et la Plata._ + +Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. -- +Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. -- +Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de +viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme +de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. -- +Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. -- +Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. -- +Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. -- +Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. +-- Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie. +-- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance +publique. -- Justice.............................................. 121 + + +CHAPITRE IX. + +San Carlo Almagro. -- Dom Bosco et ses institutions. -- Les +Soeurs de Marie-Auxiliatrice. -- La Société d'agriculture. -- +Prix des terrains. -- Les oeuvres charitables. -- Les Lazaristes. +-- Les Soeurs de Charité. -- L'Hospicio de los Mendigos. -- La +distribution de L'eau. -- La fête nationale. -- La législation. +-- Une stancia modèle. -- L'autruche et ses moeurs. -- Détails +sur l'agriculture et L'élevage.................................... 139 + + +CHAPITRE X. + +Retour à Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. -- +Les banques. -- Le Musée. -- Départ pour Rosario. -- Navigation +intérieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du +Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture. +-- Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. -- Un +elevator. -- Un Allemand colonisateur............................. 157 + + +CHAPITRE XI. + +Une séance à la Chambre des députés. -- Le collège San-Salvador. +-- L'hôpital. -- La charité privée. -- Le collège San-José. -- +Pensées d'un voyageur. -- Plantation de la canne à sucre dans les +diverses provinces................................................ 177 + + +CHAPITRE XII. + +Retour à Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au +Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La forteresse. +-- La Société d'agriculture. -- Un Parisien éleveur. -- La famille +Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hôpital. -- L'Hospicio de los +Mendicos. -- Le maté. -- Le manicomio. -- Une soirée chez le président +du conseil des ministres. -- L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La +navigation le long des côtes de la Patagonie. -- Le détroit de +Magellan. -- La Terre de feu. -- Arrivée au Chili................. 191 + + +CHAPITRE XIII.--_Le Chili._ + +Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. -- +Revenu. -- Dépense. -- Importation. -- Exportation. -- Armée. -- +Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. -- +Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Pérou +et la Bolivie. -- Débarquement à Coronel. -- Les Basques. -- De +Coronel à Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte à cheval. -- +Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La +verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrière. -- +Retour à Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon +au Maule. -- Un fou. -- Départ pour Concepcion.................... 217 + + +CHAPITRE XIV. + +De Coronel à Concepcion. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrêt +à la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore +le maté. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sortéo. -- +L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les +magasins. -- Appellations chiliennes des étrangers. -- L'hôpital. +-- La fille singe. -- La supérieure de Talca. -- Excursion en +Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce, +leur organisation, leur hospitalité. -- Croyances religieuses. -- +Offrande des prémices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal. +-- Exploits des Araucans. -- Conquête et colonisation............. 235 + + +CHAPITRE XV. + +Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Mobilier. -- +Vêtement. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les +bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funérailles. -- Le +calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguaïhué. -- Un +fort abandonné. -- Apostrophe à deux cavaliers. -- Les frères +Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais +esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Détails sur la ferme. -- +Le blé. -- Le bétail. -- Le tabac. -- Les forêts. -- La +main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite +araignée. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les +bâtiments. -- Les ateliers de réparations. -- Le petit Indien. -- +Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de +Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La +médecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. -- +Retour à Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan.......... 249 + + +CHAPITRE XVI. + +D'Angol à Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La +cordillera côtière. -- La ville de Talca. -- L'hôpital. -- Les +maladies régnantes. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur. -- Le théâtre. +-- Le clergé. -- Le marché. -- Les bains de Cauquènes. -- +Mésaventure à Gultro. -- L'hospitalité du chef de gare. -- +Détails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier. +-- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Maïpu. -- Arrivée à +Santiago. -- Le garçon d'hôtel et le tarif. -- La cathédrale. -- +Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le théâtre. -- L'Alameda. +-- L'hôpital. -- Les quatre Soeurs de l'_Aconcagua_. -- Les +statues des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaça +de arme. -- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres +charitables. -- Les talleres de San-Vincente. -- Le Sénat. -- La +Légation de France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. -- +L'hospitalité chilienne. -- L'élection présidentielle............. 269 + +CHAPITRE XVII. + +Le collège des jésuites. -- L'épiscopat. -- La Saint-Albert. -- +La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. -- +Incendie de l'église de la Compañia. -- La bibliothèque. -- +L'Université. -- Lutte à propos des cimetières. -- Les Cercles +catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pères de Picpus. -- Un +dîner diplomatique. -- De Santiago à Valparaiso. -- La hacienda +de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une +porcherie. -- L'élevage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville +de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. -- +Le code civil. -- Le gouverneur ecclésiastique. -- L'hôpital. -- +Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. -- +Les grues Amstrong. -- La belle Elène. -- Le séminaire. -- Les +Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le +club français. -- Guerre barbare.................................. 291 + + +CHAPITRE XVIII. + +Départ pour le Pérou. -- Le steamer _La Serena_. -- Mes +compagnons de voyage. -- Navigation. -- L'arche de Noé. -- +Coquimbo. -- Les fonderies de Guayacano. -- Un dîner politique. +-- La ville la Serena. -- L'intendant. -- L'évêque. -- La garde +nationale. -- Huasco. -- Carrizal-Bajo. -- La fonderie Gibbs et +Cie. -- Main-d'oeuvre. -- Logements. -- Les forces de la nature. +-- Le maestranza. -- Encore la Samo-cueca. -- La poésie et la +musique. -- Caldera. -- Le désert d'Atacama. -- Le chemin de fer +de Copiapò. -- Le borax. -- Chañaral.............................. 313 + + +CHAPITRE XIX. + +Le 15 août à Tantal. -- L'Église et le Pasteur. -- La +Marseillaise au désert. -- Encore l'_Aconcagua_. -- Antofogasta. +-- Le salpêtre. -- L'iode. -- La Société Beneficiadora de metales. +-- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. -- Encore +l'incendie de l'église de la Compañia. -- Épisodes émouvants. -- +Capture de _Huescar_. -- Les marsouins. -- Iquique. -- Les +incendies. -- Combat naval. -- L'eau distillée. -- Le vicaire +ecclésiastique. -- L'école. -- La prison. -- Prix divers. -- +Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un tremblement +de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La corvette _Le +Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer de Pisco. -- Les îles de +Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat à propos de Voltaire. -- +Réponse du député Don Ambrosio Montt.............................. 329 + + +CHAPITRE XX.--_Le Pérou._ + +Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les +Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salpêtre. -- La +guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. -- +Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao. +-- Le port. -- La monnaie. -- Les types........................... 347 + + +CHAPITRE XXI. + +Lima. -- L'hôpital français. -- Les monuments. -- Le Panthéon. +-- L'hôpital due de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication du +sucre. -- Les édifices religieux. -- Sainte Rose de Lima. +-- L'Établissement de Bélem, et les Congrégations françaises. -- +Excursion à Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle +d'Amérique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour à +Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'Équateur..................... 361 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of À travers l'hémisphère sud, ou Mon +second voyage autour du monde, by Ernest Michel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD *** + +***** This file should be named 26510-8.txt or 26510-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/5/1/26510/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. 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