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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde + Tome 1; Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République + Argentine, Chili, Pérou. + +Author: Ernest Michel + +Release Date: September 2, 2008 [EBook #26510] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="tn">Note au lecteur de ce fichier digital:<br> +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + + +<h1>À TRAVERS<br> + L'HÉMISPHÈRE SUD<br> +<span class="smaller">ou</span><br> + MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE</h1> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="400" height="456" alt="" title=""> +<p>M. Ernest Michel. +</p></div> + +<h2>ERNEST MICHEL</h2> + +<h1>À TRAVERS<br> + L'HÉMISPHÈRE SUD<br> +<span class="smaller">ou</span><br> +MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE</h1> + +<p class="p2 center smcap">Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, + République Argentine, Chili, Pérou.</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="150" height="198" alt="Armes de l'éditeur" title=""> +</div> + +<p class="center p4 small">PARIS<br> + LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ<br> + (SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE)<br> + <i>76, Rue des Saints-Pères, 76</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" class="small" summary="Adresses."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="50%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center">BRUXELLES</td> +<td class="center">GENÈVE</td> +</tr> +<tr> +<td class="center smcap">Société belge de Librairie</td> +<td class="center"><span class="smcap">Henri Trembley</span>, Éditeur</td> +</tr> +<tr> +<td class="center"><i>Rue des Paroissiens, 12.</i></td> +<td class="center"><i>4, Rue Corraterie.</i></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2" class="center">1887</td> +</tr> +</table> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pageI" name="pageI"></a>(p. I)</span> PRÉFACE</h2> + +<p>Sur la route de Londres à Brighton, un jeune Anglais monte dans mon +wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air pressé et fatigué, et +accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce +qui vous rend si essoufflé, lui dis-je?—Je viens du Mont-Blanc et +j'ai passé plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui +part demain pour la Nouvelle-Zélande, où je vais m'établir.—Vous +allez donc chercher fortune?—Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me +rapportent 3%, et en Nouvelle-Zélande 10%. Dans mon village je ne suis +rien; là-bas un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un +voyage d'investigation, qui a duré deux ans; j'ai visité tous les +pays, je les ai comparés, j'ai pesé pour chacun le pour et le contre, +et j'ai arrêté mon choix sur la Nouvelle-Zélande. Par son climat +tempéré, ses terres fertiles, c'est celui qui présente en ce moment +les plus grandes ressources et le séjour le plus agréable. Tous les +objets de première nécessité y sont à bon marché, <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> et les +capitaux y trouvent un emploi lucratif. Je viens donc chercher ma +famille et nous partons demain; je ne voulais pas quitter l'Europe +sans avoir vu le Mont-Blanc pour le comparer au Mont-Cook des Alpes +New-Zélandaises.</p> + +<p>Puis, voyant qu'il parlait à un Français, il ajoutait: Pour quelle +raison, je l'ignore, mais j'ai constaté que vos compatriotes +réussissent peu dans les divers pays.</p> + +<p>Là où ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils +disparaissent peu à peu, laissant la place aux Anglais et aux +Allemands.</p> + +<p>Cette dernière observation fut pour moi fort sensible; je résolus donc +d'aller la vérifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation à +travers le globe.</p> + +<p>Un premier tour du monde m'a fait connaître le Canada, les États-Unis, +le Japon, la Chine et les Indes. Il a été publié en 2 volumes, à +l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre, à Nice, sous le titre de <i>Tour +du Monde en 240 Jours</i>.</p> + +<p>Un second tour du monde vient de me faire voir le Sénégal, le Brésil, +l'Uruguay, la République Argentine, le Chili, le Pérou, l'Équateur, +Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zélande, +la Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion, +les Seychelles, Aden, l'Égypte et la Palestine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> Je publie aujourd'hui ce deuxième voyage en trois volumes. Le +premier comprendra l'Amérique du Sud; le second, Panama, les Antilles, +et mon arrivée en Californie à travers le Mexique et les États-Unis.</p> + +<p>Le troisième contiendra mes excursions dans les diverses îles de +l'Océanie, et mon retour par Maurice, la Réunion, Aden, l'Égypte et la +Palestine.</p> + +<p>Ces trois volumes pourront être indépendants; c'est pourquoi je les +fais précéder chacun d'une préface se rapportant aux pays visités.</p> + +<p>Dans le récit de mon premier voyage, j'ai déjà parlé de l'utilité et +de la nécessité des voyages d'étude; je signale aujourd'hui un moyen +de les populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde. +Les Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation, +d'accord avec les compagnies américaines, donnent pour 3 à 4,000 fr., +des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la +Chine, soit par la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Le grand touriste +Cook leur donne des billets d'hôtel à des prix fixes pour tous les +pays du monde, et conduit tous les ans, par ses employés, des +caravanes de voyageurs dans toutes les contrées à un prix fixe, et à +forfait.</p> + +<p>Le <i>Bradshow Overland guide</i> leur fournit, pour tous les pays, les +renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie, +agriculture, ressources <span class="pagenum"><a id="pageIV" name="pageIV"></a>(p. IV)</span> diverses, nombre de nationaux et +d'étrangers, mœurs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc.</p> + +<p>Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la liberté ne +soit préférable; on peut changer de plan en route, s'arrêter plus +longtemps dans tel pays, etc.; mais si la liberté a des avantages pour +celui qui est habitué aux voyages, un plan tout tracé, une dépense +fixe, un temps limité, sont des choses précieuses qui peuvent décider +les plus timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de +peu d'argent.</p> + +<p>J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les +Messageries maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en +s'entendant avec les compagnies américaines.</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles."> +<colgroup> + <col width="40%"> + <col width="30%"> + <col width="15%"> + <col width="12%"> + <col width="3%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center smaller">1<sup>er</sup> TOUR.</td> +<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td> +<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td> +<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td>Du Havre à New-York.</td> +<td>Transatlantique.</td> +<td class="center">8</td> +<td class="right">500</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td>De New-York à San-Francisco.</td> +<td>Chemin de fer.</td> +<td class="center">7</td> +<td class="right">700</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De San-Francisco à Yokohama.</td> +<td>Pacific-Américaine.</td> +<td class="center">18</td> +<td class="right">1,200</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De Yokohama à Marseille, par Hong-Kong, Canton, Singapor, Ceylan.</td> +<td>Messageries maritimes.</td> +<td class="center">40</td> +<td class="right">1,800</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="center">73</td> +<td class="right">4,200</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +</table> + +<p>Le prix du billet circulaire pourrait être réduit à 3,000 fr.</p> + +<span class="pagenum"><a id="pageV" name="pageV"></a>(p. V)</span> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles."> +<colgroup> + <col width="40%"> + <col width="30%"> + <col width="15%"> + <col width="12%"> + <col width="3%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center smaller">2<sup>e</sup> TOUR.</td> +<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td> +<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td> +<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td>De Bordeaux à Lisbonne, Dakar, Brésil, Montevideo, Buenos-Ayres.</td> +<td>Messageries ou Transports maritimes.</td> +<td class="center">20</td> +<td class="right">800</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td>De Buenos-Ayres, par Magellan, au Chili et au Pérou.</td> +<td>Pacific-Anglaise.</td> +<td class="center">20</td> +<td class="right">1,000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De Callao à Panama.</td> +<td>Pacific-Anglaise.</td> +<td class="center">8</td> +<td class="right">500</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De Colon aux Antilles et à Saint-Nazaire.</td> +<td>Transatlantique.</td> +<td class="center">18</td> +<td class="right">1,000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="center">66</td> +<td class="right">3,500</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +</table> + +<p>Le prix du billet circulaire pourrait être à 2,500 fr.</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles."> +<colgroup> + <col width="40%"> + <col width="30%"> + <col width="15%"> + <col width="12%"> + <col width="3%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center smaller">3<sup>e</sup> TOUR.</td> +<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td> +<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td> +<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td>De Saint-Nazaire à Vera-Cruz.</td> +<td>Transatlantique.</td> +<td class="center">17</td> +<td class="right">1,000</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td>De Vera-Cruz à Mexico et à San-Francisco.</td> +<td>Chemin de fer.</td> +<td class="center">8</td> +<td class="right">1,000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De San-Francisco aux Sandwich, Nouvelle-Zélande, Australie.</td> +<td>Pacific-Américaine.</td> +<td class="center">22</td> +<td class="right">1,050</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De Sidney à Nouméa (aller et retour).</td> +<td>Messageries maritimes.</td> +<td class="center">8</td> +<td class="right">400</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>De Sidney à Marseille, par Maurice, Réunion, Seychelles, Aden, Suez.</td> +<td>Messageries maritimes.</td> +<td class="center">35</td> +<td class="right">1,625</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="center">90</td> +<td class="right">5,075</td> +<td><sup>f</sup></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="right" colspan="2">———</td> +</tr> +</table> + +<p>Le prix du billet circulaire pourrait être de 4,000 fr.</p> + +<p class="p2">En un mot, les compagnies n'auraient qu'à faire un rabais de 20 à 25% +pour les billets circulaires. En <span class="pagenum"><a id="pageVI" name="pageVI"></a>(p. VI)</span> Espagne, en Italie et +ailleurs, les compagnies de chemins de fer font un rabais de 40 à 45%. +On accorderait un an de temps avec faculté d'interrompre le voyage à +toutes les escales pour visiter le pays. Un planisphère indiquant ces +trois tours avec prix et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire +en populariserait la connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des +voyages circulaires dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algérie +et la Tunisie commencent à être un peu visitées par nos nationaux.</p> + +<p>Les compagnies de navigation seraient amplement compensées de leur +sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la +plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont à moitié vides.</p> + +<p>Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y préparer.</p> + +<p>La première préparation consiste à connaître au moins les éléments de +la langue parlée dans le pays qu'on va visiter. Je dis les éléments, +car la pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de +parcourir les villes, de visiter les monuments, d'admirer les scènes +de la nature, mais on ne connaîtrait pas les hommes, qui sont le pays +vivant. Il importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant +jusqu'à l'homme du peuple. À cet effet, le voyageur devra se munir de +lettres de recommandation pour les savants, les commerçants, <span class="pagenum"><a id="pageVII" name="pageVII"></a>(p. VII)</span> +les industriels, les agriculteurs, les missionnaires, les hommes +politiques. Sans cette précaution, il ne pourrait le plus souvent les +aborder, et malgré sa bonne volonté, il ne pourrait connaître ce qui +se passe dans le pays.</p> + +<p>Lorsqu'on fait partie d'une Société de Géographie, d'une Conférence de +Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile +d'avoir les lettres nécessaires, car des associations similaires +existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien +placées dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes +les portes.</p> + +<p>La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amérique du Sud. +Celui qui la possède se fera bien vite à la langue portugaise, parlée +dans tout le Brésil. Pour l'Amérique du Nord, l'Océanie, l'Hindoustan +et tout l'Extrême-Orient, la langue nécessaire est l'anglaise. Dans le +bassin de la Méditerranée vers l'Orient, la langue européenne la plus +en usage est encore l'italien, mais le français s'y répand tous les +jours davantage. L'allemand est nécessaire dans le nord de l'Europe.</p> + +<p>Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va +visiter, porter avec lui un thermomètre, une boussole, un baromètre +anéroïde, l'Aide-Mémoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre +semblable, <span class="pagenum"><a id="pageVIII" name="pageVIII"></a>(p. VIII)</span> et se munir des meilleures cartes. Il est +regrettable que jusqu'à ce jour les meilleures cartes soient encore +celles des Anglais et des Allemands.</p> + +<p>Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et +de mesures dans chaque pays. Comme on a unifié la poste, il serait +utile d'unifier les monnaies, les poids et les mesures.</p> + +<p>Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des +traites circulaires achetées à la Société générale pour le +développement du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de +se procurer aux banques correspondantes, dans tous les pays, la +monnaie indigène nécessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans +frais. Quant à la dépense qu'on peut faire à terre, elle atteint une +moyenne de 30 fr. par jour, tout compris. Les hôtels, dans tout +l'Extrême-Orient, n'atteignent pas les prix des hôtels de l'Europe.</p> + +<p>Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou +nombreuses; elles lui coûteraient autant que son voyage, sans parler +des ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vêtement de +flanelle de Chine, deux vêtements d'été, un d'hiver et un peu de linge +de corps avec un pardessus et un châle suffisent, et le tout tient +dans une valise et une courroie, qu'on peut au besoin porter à la +main. Les objets de curiosité qu'on achète en route sont facilement et +économiquement <span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> expédiés en Europe, du premier port qu'on +rencontre.</p> + +<p>Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes +sont dangereuses, provoquent la méfiance et exposent à une mauvaise +action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la +fermeté, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu +d'autre, soit dans les pays civilisés, soit dans ceux plus primitifs +du Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des +Canaques. J'ai même traversé seul en voiture tout le Mexique, si +renommé pour ses brigands; je n'ai trouvé partout que d'honnêtes gens +polis, et aimables lorsqu'on les traite convenablement.</p> + +<p>Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitôt après ses +conversations et pendant sa visite aux divers établissements. Il devra +rédiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de +voyage. Les longues journées de navigation lui seront pour cela fort +utiles. Les notes écrites sur place sont plus vivantes et conservent +la physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les +impressions d'une contrée effacent celles de la contrée visitée +précédemment.</p> + +<p>Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages à moins +d'une constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai +rencontré partout les Anglais <span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> et les Américains, de santé +délicate, voyageant pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux +antipodes avec femme et enfants; j'en ai rencontré un bon nombre +voyageant autour du monde en voyage de noces.</p> + +<p>J'ai cru devoir entrer dans tous ces détails, parce qu'ils sont utiles +au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en +touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en +observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances étendues, +des faits nombreux, bien étudiés. Nous pourrons alors, par la +comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui +leur réussit, préparant ainsi notre réforme, non sur des théories, +mais sur l'expérience.</p> + +<p>Dans ce premier volume, après un arrêt en Portugal et au Sénégal, que +nous aurions déjà dû relier à l'Algérie, le lecteur verra au Brésil +comment des vues courtes et une étroitesse d'esprit font que les +ressources précieuses de cet immense pays demeurent inexploitées et +perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de +l'humanité. Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage.</p> + +<p>À l'Uruguay, à la République argentine, comme dans les autres +républiques de race espagnole, il verra à quel triste état les guerres +civiles périodiques réduisent <span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> les populations, qui devraient +pourtant prospérer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles.</p> + +<p>Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi, +des Indiens, qu'elle tient dans un état bien misérable.</p> + +<p>Au Pérou, il déplorera la corruption générale, fruit de la richesse, +et suivie du désastre d'une guerre sanglante et malheureuse.</p> + +<p>Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de +toutes ces observations.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="title">Portugal.</p> + +<p class="resume"> + Le départ. — Le Tage. — Lisbonne. — La ville. — Les œuvres + catholiques. — L'église de Saint-Roch. — Le cloître de Bélem. — La + Casa Pia. — La navigation. — Un mineur qu'on voudrait + détrousser. — Le steamer <i>le Niger</i>. — Ses dimensions. — Les + passagers.</p> + +<p>Ce n'est pas sans émotion que le voyageur au long cours quitte le sol +natal. Les parents, les amis se présentent à son esprit et semblent +vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficultés, les +périls, et s'efforce de l'arrêter. Puis la pensée de la Providence qui +veille sur toutes ses créatures dissipe ce trouble d'un moment.</p> + +<p>C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883, à dix heures du matin, +je quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre à son +embouchure le <i>Niger</i>, steamer de la Compagnie des Messageries +maritimes, qui devait me porter au Brésil.</p> + +<p>Trois jours de navigation nous firent franchir les côtes de France et +d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans +le Tage, en face de Lisbonne, en Portugal.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="floatleft"> +<img src="images/img003.jpg" width="250" height="516" alt="" title=""> +<p>Type de Paysanne portugaise.</p> +</div> + +<p>Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu à +Gênes. Elle est construite en partie sur plusieurs <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> collines +que les voitures ont de la peine à escalader. Après les formalités de +la santé et de la douane, je prends terre et me rends à Saint-Louis +des Français. Chemin faisant, je rencontre de nombreux tramways +traînés par des mules. Des paysans en costume pittoresque emmènent sur +leurs mulets les denrées au marché; mais ce que je trouve de plus +coquet, ce sont les vendeuses de poisson coiffées d'un gracieux +chapeau de feutre surmonté d'une corbeille remplie de gros poissons. +Elles courent pieds nus, les mains sur les hanches, se dandinant plus +ou moins gracieusement, et poussant ces cris traînards qui sont la +spécialité des poissardes de tous les pays. Le P. Miel, lazariste, me +reçoit avec bonté, et me présente au comte d'Aljésur, Brésilien qui +passe les hivers à Lisbonne, où il préside la conférence de +Saint-Vincent de Paul, fondée en 1859 à Saint-Louis des Français. Une +seconde conférence vient d'être inaugurée le 19 mars dernier chez les +RR. PP. dominicains irlandais, et l'on s'occupe déjà de la subdiviser +pour étendre plus aisément son action bienfaisante à <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> chacune +des trente-trois paroisses de la ville. En dehors des deux conférences +de Lisbonne, chacune des villes suivantes possède la sienne: Funchal, +Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens, Penafiel et Coïmbra; en tout +neuf conférences avec 1,182 membres et souscripteurs, distribuant +25,000 francs de secours en nature à 450 familles. C'est bien peu pour +un pays qui compte dix mille confréries et associations de tiers +ordres avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs orphelinats; mais +l'abondance même de ces instituts charitables, largement pourvus de +ressources, explique le peu de développement de l'œuvre de +Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion vigoureuse lui a +été donnée, tout fait espérer qu'elle se propagera.</p> + +<a id="img004" name="img004"></a> +<div class="floatright"> +<img src="images/img004.jpg" width="250" height="493" alt="" title=""> +<p>Type de Poissarde portugaise.</p> +</div> + +<p>Lisbonne possède soixante-dix belles églises, sans compter les +oratoires et chapelles privées: la plus ancienne est la basilique +patriarcale de <i>Sainte-Marie Majeure</i>, dont on attribue la fondation à +l'empereur Constantin; elle était dès le commencement du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle +le <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> siège d'un évêché, car depuis cette époque les actes des +conciles de Tolède portent la signature d'un <i>Episcopus +Olissiponensis</i>. En 1394, le Prélat de Lisbonne fut promu au rang +d'archevêque, et plus tard, en 1716, élevé à la dignité de patriarche +et aux honneurs de la pourpre romaine. Le titulaire actuel est le +cardinal Neto, né en 1841, nommé en 1879 à l'évêché d'Angola et du +Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est le moins âgé des +membres du sacré collège.</p> + +<p>Tout près de la cathédrale on aperçoit la jolie petite église de +<i>Saint-Antoine</i>, bâtie sur l'emplacement de la maison où le saint vint +au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dévotion envers leur +compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans +cette ville le 13 juin 1231. Grégoire IX le canonisa onze mois après, +le 30 mai 1232, et on raconte que ce jour-là les cloches de Lisbonne +se mirent d'elles-mêmes à carillonner joyeusement, tandis que toute la +population se livrait à la danse, sans que personne soupçonnât la +cause de la commune allégresse.</p> + +<p>Je passe, ensuite à l'Hôpital français: les Sœurs de Saint-Vincent +de Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de +jeunes filles. Je trouve là un jeune abbé auquel je demande de quelle +partie de la France il est originaire; il me répond: «Je ne suis pas +Français, je suis Auvergnat.»</p> + +<p>L'église de <i>Saint-Roch</i>, ainsi que son vaste couvent, avait été +donnée en 1533, par Jean III, à la Société de Jésus, <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> et +saint François Borgia y a prêché. Ce qui y attire le plus l'attention +c'est la magnifique chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on +a prodigué les marbres les plus rares, les bronzes les plus +artistiques, les mosaïques les plus belles et les pierres précieuses. +L'on raconte qu'en 1718, Jean V assistant dans cette église à la fête +de saint Ignace de Loyola et remarquant que toutes les chapelles +étaient profusément ornées de fleurs et de lumières, à l'exception de +celle de saint Jean, s'enquit de la cause, et qu'on lui répondit que +toutes les autres chapelles avaient des confréries qui veillaient à +leur entretien, tandis que celle-là n'en avait point.</p> + +<p>—Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est dédiée au saint dont +je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, dès le +lendemain il commandait à son ambassadeur à Rome une chapelle digne de +son saint patron, et l'ambassadeur ayant confié ce travail à +Vanvitelli, qui s'en acquitta à son honneur, Benoît XIV la consacra et +y offrit le saint sacrifice avant qu'elle ne fût expédiée à Lisbonne. +Le roi envoya au souverain Pontife, en témoignage de sa +reconnaissance, un calice d'or massif orné de brillants, de la valeur +de 250,000 francs. Cette chapelle avec ses accessoires a coûté cinq +millions de francs; mais le pieux monarque n'eut pas la consolation de +la voir, car il se mourait lorsqu'elle arriva à Lisbonne, et ce fut +son fils et successeur Joseph I<sup>er</sup> qui, l'inaugura en 1751.</p> + +<p>Dans le couvent attenant à cette église est établie <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> +l'œuvre de la <i>Miséricorde</i>, qui accueille les enfants trouvés et +les protège jusqu'à l'âge de 18 ans. D'après le rapport de l'exercice +1881-1882, l'œuvre n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle, +dont 92 dans l'établissement même et 7,525 dehors, c'est-à-dire en +nourrice ou en apprentissage. L'œuvre pensionne les nourrices qui, +après l'allaitement, consentent à garder les enfants, et pour les +encourager à envoyer ces pauvres petits êtres à l'école, elle leur +accorde des prix lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants +maintenus hors de l'établissement sont assidûment surveillés, et +lorsqu'ils sont malades ou bien qu'ils se déplacent, ils accourent à +la Miséricorde pour se faire soigner ou placer de nouveau.</p> + +<p>En dehors de cette œuvre principale, la Miséricorde a servi 2,880 +pensions d'allaitement à des mères pauvres; elle a dépensé 20,000 +francs pour aider de pauvres familles à payer leurs loyers, et 70,000 +francs en secours à domicile, lesquels—observe le Rapporteur—n'ont +été refusés à aucun besoin légitime. La recette totale de l'exercice a +été de 1,350,000 francs et la dépense de 1,210,000, y compris 200,000 +francs capitalisés. Cette belle œuvre est présidée par le comte de +Rio-Maior, grand maître des cérémonies de la Cour, membre héréditaire +de la Chambre des pairs.</p> + +<p>Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior, +consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activité au +soulagement de toutes les infortunes.—Dom José de Saldanha, frère +puîné du comte, est le président <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> de l'Association catholique +et le champion de la cause religieuse à la Chambre des députés: il +cède son traitement aux pauvres du district qui l'a élu.—Leur +sœur, Doña Theresa de Saldanha, a fondé et dirige personnellement +l'<i>Association protectrice des jeunes filles pauvres</i>, laquelle a +établi dans trois anciens monastères de religieuses, que le +gouvernement lui a cédés, des écoles-asiles confiées aux Sœurs du +tiers ordre de Saint-Dominique.</p> + +<a id="img005" name="img005"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img005.jpg" width="500" height="373" alt="" title=""> +<p>Château royal à Cintra.</p> +</div> + +<p>La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la +fondatrice de l'<i>Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés</i>, +que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a +créé, dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient +vingt <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> pauvres femmes aveugles, soignées par les Sœurs +dominicaines. Le rapport publié au mois d'avril dernier constate que +pendant l'année précédente, en dehors de l'œuvre des aveugles, +l'association avait distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de +5 jusqu'à 50 francs par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000 +francs en bons alimentaires et en secours pour loyers, et que son +vestiaire avait fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense +totale a été de 27,000 francs.—Faute de temps pour visiter l'asile, +j'ai dû me contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles +où l'on fait quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome, +l'exposition des quarante heures; et je pousse mon excursion jusqu'au +faubourg de Bélem.</p> + +<a id="img006" name="img006"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img006.jpg" width="500" height="354" alt="" title=""> +<p>Couvent de Bélem (intérieur du cloître).</p> +</div> + +<p>La superbe église de <i>Sainte-Marie de Bethléem</i> ainsi que son cloître, +qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500, +par le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco +da Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui +précéda leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable +spécimen du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux +du fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le +cardinal-roi Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné +Sébastien, mort en 1578, âgé de 24 ans, à la bataille +d'Alcacer-Quibir, où l'armée portugaise fut complètement défaite par +les Maures.—L'année dernière on a transporté en grande pompe dans ce +monument les cendres du héros dont il <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> rappelle l'épopée, +ainsi que celles de son chantre, l'épique Camoens.</p> + +<a id="img007" name="img007"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img007.jpg" width="500" height="376" alt="" title=""> +<p>Tour de Bélem.</p> +</div> + +<p>Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé +dans le cloître la <i>Casa Pia</i>, asile où 550 enfants pauvres sont +élevés gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense +annuelle de 350,000 francs.—Un peu plus loin, au bord du Tage, une +tour de même style architectural était destinée à défendre le +monastère contre les incursions des pirates.</p> + +<p>Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord.</p> + +<p>Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives +couronnées de forts.</p> + +<p>Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> îles +Canaries. De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le +matin, je suis étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre +la vitre pour recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la +renvoie en mer, où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su +qu'elle se dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée +d'une dépêche.</p> + +<p>Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en +causeries.</p> + +<p>Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux +confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux +capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne +d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays +d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord. +Son étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première +condition, l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il +fallait un million pour développer les chantiers, et on lui propose +alors une société par actions au capital de quatre millions, dont un +million seul sera effectif; les autres trois millions seront: un pour +l'apport des mines, les deux autres pour rétribuer le capital. +Là-dessus notre mineur s'en va, persuadé que dans les déserts qui +entourent ses mines il ne trouvera pas de brigands plus détrousseurs.</p> + +<a id="img008" name="img008"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img008.jpg" width="500" height="299" alt="" title=""> +<p>Le Tage à Bélem (Portugal).</p> +</div> + +<p>Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de +l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de +l'Amazone: cet immense fleuve est <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> maintenant sillonné par +des bateaux à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou, +mettant un mois pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme +presque partout ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous +pavillon brésilien, exploite cette navigation. L'officier dont je +parle vient de faire une inspection dans les divers pays de l'Europe, +dans le but d'améliorer l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont +nés durant les trois ans de sa tournée. Il revenait avec quatre; un +est mort en route près de Lisbonne, les trois autres font les charmes +de la maman et des passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre +son mari dans la Pampa a aussi deux enfants bruyants qui mettent un +peu de vie dans le navire. Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se +faire à la vie économe et mesquine des personnes de sa condition dans +les Pyrénées. Les 10,000 moutons que possède son mari lui rapportent +bon an mal an de 30 à 40 mille francs de rente, et elle peut ainsi se +permettre de larges dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour +complaisants et donnent volontiers les renseignements qu'on leur +demande. Voici les dimensions du <i>Niger</i>: 125 mètres de long, 12 de +large, 15 de haut; la machine est de la force de 600 chevaux au +coefficient de 300 kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de +11 à 12 nœuds. Le déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte +2,000 tonnes de marchandise outre 250 passagers de chambre et 800 +d'entrepont lorsqu'il est au complet. Il fait les voyages de la Plata +depuis dix ans. Son personnel compte 105 individus, dont 35 employés à +<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> la machine, 39 servant de domestiques, bouchers, boulangers, +gardes-magasin, et le reste officiers et matelots.</p> + +<p>Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café, +est tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une +moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais +la subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque +voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des +objets manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la +laine. Le plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des +Brésiliens, des Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de +Paris s'en va prendre part à un congrès pédagogique à Rio.—Paris fait +le plus souvent le sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y +a vu, ce qu'on y a fait. Les désœuvrés de tous les points du globe +viennent y chercher les distractions, y laisser leur argent; et ils en +exportent trop souvent la frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que +l'influence de cette capitale se fait sentir partout au loin. Combien +meilleur serait le résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux +que de futile!</p> + +<p>Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur +les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le +jour du Seigneur.</p> + +<p>Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais +aujourd'hui nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre +d'Afrique.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="title">Sénégal.</p> + +<p class="resume"> + Arrivée à Dakar. — Les nègres plongeurs. — La végétation. — Le + marché. — Les fruits. — La ville. — Les cases des + nègres. — L'industrie au Sénégal. — Le couscous. — Les + négresses. — Une école indigène. — Le roi de Dakar. — Les Sœurs + de l'Immaculée-Conception. — Les Pères du Saint-Esprit. — Les + Frères de Saint-Gabriel. — Apparition de la locomotive. — Le + passage de la ligne. — Les couchers du soleil.</p> + +<p>Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les +deux <i>Mammeles</i>: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui +s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En +continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et +vers huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé +ses trois fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la +santé vient à bord un peu après celui de la Compagnie et celui des +postes; mais il était trop tard pour descendre à terre. On passa un +peu de temps à causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la +marine montés à bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en +sortir de grand matin.</p> + +<p>En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits, +faisaient vacarme autour du navire. <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> Ils manœuvraient avec +des palettes de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre +creusé. Je mets ma tête à la fenêtre et ils me crient: <i>Papa, un sou! +dis donc dou sou à moi!</i> et cette chanson se répète comme un écho de +canot en canot. Je jette un double sou dans l'eau, et immédiatement +une douzaine plongent et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; +un d'eux arrive triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se +renouvelle toute la matinée, car bien des passagers aiment à voir +ainsi plonger ces pauvres nègres, au risque de les voir enlever par +les requins.</p> + +<p>Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur +le pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez +les Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune +missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se +faire mon cicérone.</p> + +<a id="img009" name="img009"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img009.jpg" width="500" height="290" alt="" title=""> +<p>Vue de Dakar (Sénégal).</p> +</div> + +<p>La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou +d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais +trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs +rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias +et le banhian ou <i>ficus</i>, mais il est loin d'atteindre les dimensions +de ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le +<i>baobab</i>: il y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins +deux mètres et demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et +de la couleur d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de +<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> rats d'eau suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce +fruit aigrelet. Le singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le +nom de pain des singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. +Sur le tronc de quelques-uns une grande affiche porte en grosses +lettres: <i>Conversion de la rente 5%</i>: le gouvernement ose-t-il donc +parler de conversion aux nègres!</p> + +<a id="img010" name="img010"></a> +<div class="floatright"> +<img src="images/img010.jpg" width="250" height="445" alt="" title=""> +<p>Type de Femme du Sénégal.</p> +</div> + +<p>Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous +rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche +qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit +inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à +terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans +d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 +litres. Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la +viande et <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> des poules. Les enfants de toute taille grouillent +nus ou à peu près à leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés +et attachés sur le dos des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce +soleil de feu, la méthode est dangereuse, car plusieurs enfants, à +force de regarder le soleil avec leur tête à la renverse, ont les +paupières brûlées. Ceci explique le grand nombre d'aveugles qu'on +trouve dans le pays. J'achète quelques fruits: le <i>nevo</i>, espèce de +pomme douce-amère, dont le goût rappelle la patate; le <i>ditach</i>, qu'on +suce et dont le noyau brûlé répand un doux parfum; le <i>cola</i>, qui +vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très cher. Les naturels +prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être affranchi de la faim +durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a pas réussi; +l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai avait +réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le +prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai +vu aussi le <i>popaya</i>, mais il n'était pas mûr.</p> + +<p>Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du +gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et +quelques baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des +maisons privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: +elles ne sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des +constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face +à Dakar.</p> + +<p>Ma curiosité me portait de préférence vers les cases <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> des +indigènes. Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille +nègres. Le bon missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il +allait partout, rien ne l'arrêtait, et partout il était bien +accueilli. Les enfants le suivaient en criant: <i>abba pinou</i>, <i>abba +pinou</i>: ils demandaient des épingles. C'est en leur en donnant que le +Père en rassemble quelquefois un grand nombre et les conduit chez lui, +où il leur fait le catéchisme. Ces épingles leur servent pour tirer +les épines des pieds, car ils vont pieds nus.</p> + +<p>Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les +traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.</p> + +<p>Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent +une petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond +de pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se +prosternant vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la +prière. Ces cases se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées +et couvertes en chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau +tressé: elles couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont +souvent deux pièces; une pour les hommes, l'autre pour les femmes. +Elles ont une légère porte en bois. Les riches commencent à se donner +le luxe de cases en planche couvertes en tuiles plates de Marseille, +ou en zinc. Le mobilier est fort simple: un lit de planches, quelques +courges pour les liquides et les légumes, un filet pour la pêche, une +caisse pour fermer les vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, +une marmite <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> pour cuire le couscous, un tamis, un mortier et +pilon en bois, et un grand nombre d'amulettes ou cri-cri. Ils +consistent en ceintures, en queues, mais le plus souvent en gros ou +petits scapulaires de cuir ou d'étoffe, renfermant des versets du +Coran, avec certaines substances cabalistiques: graines de fruits, +fiente de vache, etc. Il y en a qui doivent préserver des balles, +d'autres des cornes de bœufs; il y en a contre la petite vérole, +contre la fièvre, contre la médisance et la calomnie et contre tous +les autres maux qui affligent les nègres comme le reste des hommes. +Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls le pouvoir de faire +ces <i>cri-cri</i>, les vendent fort cher à leurs ouailles crédules. Ils +viennent d'en inventer un contre les locomotives qu'ils vendent plus +cher que les autres. La locomotive en effet vient de faire ici sa +première apparition, et il fallait être préservé de ce diable nouveau.</p> + +<p>J'ai voulu acheter quelques-uns de ces <i>cri-cri</i>, mais on s'est +toujours refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la +main d'un nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me +dit-il, c'est au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne +valait pas, cuir compris, la somme de 2 fr.</p> + +<p>Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le +<i>couscous</i>. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés +dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté +de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand +mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> +consacrent leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui +broyent chaque matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, +puis aspergée d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé +contre les parois d'un plat de bois dont le fond est percé de +plusieurs trous. Ce plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et +la vapeur qui s'en dégage, passant à travers les trous, cuit le +couscous. Les nègres y mélangent parfois de petits morceaux de viande +ou de poisson et mangent le tout avec les doigts, comme les Hindous: +c'est la fourchette du grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient +pas d'autre jusqu'au temps de François I<sup>er</sup>. Les Chinois, plus +habiles, avaient depuis longtemps trouvé les bâtonnets.</p> + +<p>J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la +forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de +fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une +peau qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les +deux bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et +poussant en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait +l'une, il relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal +rougi était battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces +de 5 francs et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, +colliers et pendants d'oreille qui ornent le cou, les bras et les +oreilles des femmes du pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais +il n'y en avait point de prêt. Donnez-moi deux pièces <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> de 5 +francs, me dit le nègre, et je vais vous les transformer en deux +bracelets.</p> + +<a id="img011" name="img011"></a> +<div class="floatleft"> +<img src="images/img011.jpg" width="250" height="412" alt="" title=""> +<p>Type de Femme du Sénégal.</p> +</div> + +<p>J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier +dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était +attachée au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté +aux mains du tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou +dans lequel il enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un +bâton qui faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement +l'un et l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la +navette. Il n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être +monté en peu de temps.</p> + +<p>Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes +de palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les +femmes soignaient les <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> bébés. L'amour maternel m'a paru +partout en honneur.</p> + +<p>Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un +peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq +femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir +quelques pièces de monnaie.</p> + +<p>Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une +ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et +soie galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les +femmes sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. +Elles portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des +reines de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et +leurs oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de +petits flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en +entourant un petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le +jonc enlevé, le flocon pend uni et gracieux.</p> + +<p>Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un +parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des +bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des +sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr. +Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un +sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un +bel effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le +tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; +<span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> mais si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son +retour, à recevoir des coups.»</p> + +<p>Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son +lit. Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les +Anglais étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir +quatre-vingt-dix ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en +France j'étais marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on +me faisait un grand salut.</p> + +<p>En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases, +j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé +jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à +écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils +apprenaient par cœur sur une cantilène monotone. Les tablettes +lavées et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore +demandé à acheter une de ces tablettes, mais sans succès.</p> + +<p>L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour +rétribution les dons que recueillent les enfants en allant quêter +chaque matin auprès des familles.</p> + +<p>Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient +recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.</p> + +<p>Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. +Les Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ +quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; +la fourmi blanche <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> avait rongé presque toutes les boiseries. +Les Sœurs de l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante +négresses de tout âge et internes. Elles leur apprennent les métiers +habituels aux femmes. Comme presque partout dans les missions, elles +ont une pharmacie, et tous les matins bon nombre d'indigènes malades +viennent leur demander des remèdes. Deux Sœurs visitent aussi à +domicile les malades qui ne peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien +d'étonnant que les nègres aiment les Sœurs.</p> + +<p>Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les +200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis, +capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû +importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs +glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix +de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous +les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.</p> + +<p>Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine +avec un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en +homme pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de +faire comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre +en faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt +plusieurs branches de l'industrie seraient supplantées par les +étrangers; mais il n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il +finit par lui dire: «On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a +vu que Paris <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> et qui en est encore à croire que Paris est le +<i>nec plus ultra</i> de la perfection du monde!»</p> + +<p>À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de +quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache +oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de +30 fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des +cotonnades et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et +cette fois nous allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous +les jours de plus en plus intense.</p> + +<p>La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre +l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers +onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne +habitude de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a +disparu.</p> + +<p>Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans +l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, +le soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages +qui prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un +peu plus tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on +pouvait voir une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de +presqu'îles avec phares: l'imitation était complète.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="title">Le Brésil.</p> + +<p class="resume"> + Olinda. — Pernambuco. — Le débarquement. — La ville. — Les + monuments. — Les institutions de charité. — Le marché. — Les + environs. — Bahïa. — La ville. — Le couvent de S<sup>n</sup>-Bento. — Les + établissements charitables. — La baie de Rio-de-Janeiro. — Le + Brésil. — Forme de + gouvernement. — Budget. — Armée. — Marine. — Produits. — Importation. — Exportation. — Immigration. — La + monnaie. — La ville de Rio. — Ses faubourgs. — Nicteroy. — L'hôtel + Moreau. — Fleurs et fruits. — La Tijuca. — Le musée. — Réception de + l'Empereur et de l'Impératrice.</p> + +<p>Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des +collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les +grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant +nous.—Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon +baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève +maintenant Olinda, ils s'écrièrent: <i>O linda situaçao para edificar +una cidade.</i> O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom +d'Olinda est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine +Pernambuco. L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son +fondateur Fernand. <i>Buco</i> en portugais signifie bateau; les indigènes +appelèrent Fernambuco l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les +Hollandais qui conquirent ensuite et tinrent <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> pour un temps +ces possessions, transformèrent le nom en Pernambuco.</p> + +<p>Une <i>jangada</i> passe si près du navire que l'escalier du bord faillit +en déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de +plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au +vent. Les hommes qui la manœuvrent sont inondés par les vagues; ils +ont un gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions +au haut d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite +cabane couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse +dans ces parages que ces barques insubmersibles sont de toute +nécessité.</p> + +<p>À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux +clochers et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un +demi-kilomètre. La mer est relativement calme, mais bientôt nous +voyons combien le débarquement est difficile. Chaque pirogue a six +rameurs nègres aux muscles solides, et un pilote pour la barre: elles +dansent au pied de l'escalier, s'élevant ou s'abaissant +alternativement à la hauteur ou profondeur de plusieurs mètres. +L'habileté consiste à choisir le moment propice pour enjamber. N'ayant +pas pris assez de précautions, ou plutôt n'ayant pas attendu pour +observer comment allaient s'y prendre les habitués, je passai le +premier dans la barque, mais je posai le pied au moment où elle +s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant sur une +jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un +parapluie. Un instant après, la <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> jambe est fortement enflée, +mais la douleur diminue et je peux continuer l'excursion.</p> + +<p>En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre +première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés +pour le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après +avoir été ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et +entrons dans le port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et +brique que les vagues battent avec violence en la dépassant souvent. +Nous défilons devant la <i>Médusa</i>, bateau sur lequel est installée la +douane; et peu après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte +une population d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville +portugaise: rues assez étroites, maisons peinturlurées et balcons +gracieux. Les tramways ou <i>bonds</i>, comme on les appelle ici, circulent +partout, tirés par de vaillantes mules. Je prends le premier venu, et +chemin faisant je me renseigne sur les curiosités à voir.</p> + +<p>Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié +aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est +Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont +sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond, +protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner +contre le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la +plupart sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un +Tour et ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles +retournent à l'établissement, <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> elles y sont instruites dans +l'écriture, lecture, calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge +convenable, on les marie, et on leur donne une dot de 500 fr. avec un +trousseau d'égale somme. Ce système m'a paru plus pratique que celui +de nos orphelinats d'Europe, où les jeunes filles sont placées comme +bonnes d'enfant, couturières ou cuisinières', et par là vouées presque +au célibat forcé au milieu d'innombrables dangers. J'aurais voulu +visiter encore un collège que les Sœurs ont à la campagne, et dans +lequel elles instruisent plus de 200 jeunes filles de la bourgeoisie; +un orphelinat avec 200 orphelins qu'elles dirigent à Olinda, et +l'hôpital Pedro II où dix-sept Sœurs soignent 400 malades; mais le +temps était court. À quatre heures nous avions rendez-vous sur les +quais pour rentrer au bateau, qui repart dans la soirée. Je me décidai +donc à visiter la plus belle des églises de Pernambuco, celle de la +Peigne, de parcourir la ville et de faire en tramway une excursion à +la campagne au quartier de la Maddalena, le plus pittoresque des +environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon confrère qui me +reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me fournit plusieurs +renseignements sur le pays et sur les œuvres de charité. Je +remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était situé au +1<sup>er</sup> <i>andar</i> ou 1<sup>er</sup> étage: on y avait accès par un magasin et en +grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.</p> + +<a id="img012" name="img012"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img012.jpg" width="600" height="351" alt="" title=""> +<p>Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.</p> +</div> + +<p>À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un +véritable monument, à grands frais. L'église <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> est surmontée +d'une grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes +en marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, +en marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques +qui ornent la façade sortent des ateliers de Venise.</p> + +<p>Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent +comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des +oranges, je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres +fruits et légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont +presque tous nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je +m'empresse d'enjamber le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur +de longs ponts tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la +campagne parsemée de jolies villas. Elles sont de tous les styles, +depuis l'arabe fantastique jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui +les ornent sont ravissants: les cocotiers, les palmiers géants élèvent +aux nues leurs verts plumets; les arbres et arbustes fleuris occupent +le second plan, et les lianes s'entrecroisent gracieusement. Il me +semblait être à Bandora, dans les environs de Bombay. C'est bien à +regret que je quitte ces lieux enchanteurs pour regagner le bateau.</p> + +<p>Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30° +centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la +magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la +ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques +palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> +presqu'île que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. +Plusieurs navires sont à l'ancre, entre autre la <i>Reliance</i> de la +<i>Unite State's mail</i>, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une +quantité de barques couvertes de nattes, probablement maisons +flottantes de familles nègres. Après la visite de la douane et de la +santé, je descends à terre et me rends à la poste. Le directeur, don +Macedo Costa, pour lequel j'avais une lettre, me reçoit avec bonté. +Près de là, j'entre dans un ascenseur public, et en quelques minutes +je me trouve en haut de la ville, sur la place du gouvernement. À +droite, on me montre le palais du gouverneur; à gauche le palais de +ville, et, en face, la Chambre des députés de la province.</p> + +<p>Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de +San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif. +Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à +terre, le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent +contigu, je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et +après avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, +j'arrive à la cellule du <i>Padre Mestre Géral</i>. Il me reçoit poliment, +et nous parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner +chez un autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de +médecine, et chez les Pères lazaristes à <i>Campo do Polvera</i>.</p> + +<p>Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui +pourrait loger au moins une centaine de <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> moines, en contient +actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en +est de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en +général. Il en est de ces institutions comme des hommes: elles +dégénèrent et meurent, puis renaissent.</p> + +<p>Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins +sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en +bleu, en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des +mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent +les <i>bonds</i> ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire +ou mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de +transpiration sous un soleil de feu, j'arrive au <i>Campo do Polvere</i> +chez les Pères lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me +retient à déjeuner et me propose la visite des établissements tenus +par les Sœurs de Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à +l'étranger les établissements dirigés par nos compatriotes.</p> + +<p>À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile +<i>dos Espostos</i>. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco, +l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à +chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet +établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans +les ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 +ans. Les Sœurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une +centaine d'élèves. C'est beaucoup pour <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> une maîtresse. +C'était l'heure du dîner, le plus grand nombre étaient rentrées chez +elles, mais une trentaine dînaient en classe avec les petites +provisions portées dans un panier.</p> + +<p>Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes +séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les +domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je +remarque là le fruit <i>abiu</i> (le caki du Japon); le <i>pigna</i> ou frutto +de Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le +popaja, arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une +quantité de plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.</p> + +<p>Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. +Si on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait +bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et +abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses +couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.</p> + +<p>Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la +visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Sœurs y +instruisent environ 200 jeunes filles internes appartenant à la +bourgeoisie, et une quarantaine d'orphelines. Elles construisent une +belle église gothique, la première de ce style qu'on voit au Brésil.</p> + +<a id="img013" name="img013"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img013.jpg" width="500" height="323" alt="" title=""> +<p>Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.—Pain de Sucre.</p> +</div> + +<p>Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs +artificielles confectionnées par elles, et nous <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> prenons +congé des bonnes Sœurs toujours heureuses de voir des compatriotes.</p> + +<p>Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que +dirigent aussi les Sœurs et visitons la vieille église des Pères +jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée +sur Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De +la sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux +panoramas du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de +me faire ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a +fait ses études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux +œuvres de dévouement non rétribuées.</p> + +<p>Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et +l'école de médecine, je dois y renoncer pour gagner le <i>Niger</i>.</p> + +<p>Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. +Les uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le +chiffre de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque +le gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. +On cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.</p> + +<p>Je n'ai pu me procurer ni <i>ordo</i>, ni un indicateur de chemin de fer; +ces sortes de documents sont inconnus dans le pays.</p> + +<p>On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de +Barra et de Rivermet; mais ces excursions <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> demandaient plus +de temps que je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.</p> + +<p>Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que +dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes +sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la +voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre +et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de +tapioca.</p> + +<p>À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart +d'heure après le <i>Niger</i> le suit.</p> + +<p>7 juin.—La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des +cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper +durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire +de perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, +et ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros +et rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus +jolis, ne parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué +bon nombre d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un +écureuil.</p> + +<p>Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept +heures du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou +moins coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de +montagnes ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À +midi, nous entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> est +vaste et gracieuse, parsemée d'îles, et garnie de navires. De +nombreuses chaloupes à vapeur entourent le <i>Niger</i>. C'est la santé, la +douane et les parents et amis qui viennent chercher les amis et les +parents. Il est toujours touchant de voir ces scènes de famille après +une longue absence; mais ici <i>touchant</i> est d'autant plus le mot que +les Brésiliens, comme les Portugais, s'embrassent en se tapant +simplement de la main sur le dos. Ils ne baisent pas comme les +Français et ne secouent pas la main comme les Anglais. À deux heures +une baleinière me dépose à la place du Palais, d'où je gagne l'<i>Hôtel +de France</i>. Ma première visite est pour le banquier, ma seconde à la +poste.</p> + +<p>De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous +n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes +tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio +en plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est +pourtant aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a +pas encore entièrement disparu.</p> + +<p>Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en +a que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses +colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000. +La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique +du nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les +États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le +Venezuela et la Guyane <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> française, à l'est avec l'Atlantique, +à l'ouest avec le Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, +l'Uruguay et la Confédération argentine. Il est divisé en 20 +provinces, et sa population est évaluée à 10 ou 12 millions +d'habitants, parmi lesquels 1,300,000 encore esclaves. Il y a, en +plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans l'intérieur. La forme du +gouvernement est une monarchie constitutionnelle avec un empereur et +deux Chambres électives. Le trône est héréditaire sans exclusion des +filles. L'empereur actuel n'ayant point de garçons, aura pour +héritière sa fille aînée, mariée au comte d'Eu d'Orléans, fils du duc +de Nemours.</p> + +<p>C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal), +régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, +proclama l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la +couronne de Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña +Maria II, mère du roi actuel.</p> + +<p>Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la +couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6 +ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, +à 16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à +Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de +François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña +Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de +1824, modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très +libérale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de +deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs, +actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une +liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122, +répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis +deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et +éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de +12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de +200,000 reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; +elle a commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en +1885.</p> + +<p>Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense +excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2 +milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.</p> + +<p>Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits +de douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre +d'un demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques +millions.</p> + +<p>Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté, +espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc, +l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et +le suif.</p> + +<p>L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre +gros et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118 +canons, jaugent 26,071 <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> tonnes, disposent de la force de +26,140 chevaux; le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 +matelots. Les gros navires sont construits en Angleterre. On y achève +en ce moment un nouveau cuirassé: <i>le Riachuelo</i>. Les petits navires +sont construits au Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, +Pernambuco, Para, Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la +maison Krupp. Le budget annuel de la marine s'élève à environ +12,000,000,000 de reis, soit environ 25,000,000 de francs. Les villes +principales sont Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux +dernières j'ai déjà parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit +en français, signifie «fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent +ici en janvier, et prenant la baie pour l'entrée d'un fleuve, +nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro, et ce premier nom est resté.</p> + +<p>La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance +dans la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont +étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, +qu'à Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de +largeur. De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, +mais elles sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, +et comme la chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la +ville une vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. +Il me semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien +garni d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette +partie de la ville que se trouvent les <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> banques, la poste, la +douane, les principaux magasins, et que se font les affaires. C'est +aussi dans cette partie que la fièvre jaune a élu son quartier +général. Mais si on pousse jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio +nuovo, c'est autre chose. Là, de gentilles maisonnettes entourées de +jardins sont d'agréables et saines demeures; toutefois, la forme +chalet qu'ont généralement ces maisons peut bien convenir aux +montagnes de la Suisse, la plupart du temps couvertes de neige, mais +me paraît peu adaptée à un climat qui ignore la neige et qui est +brûlant même en hiver. Garnir les maisons de portiques et de vérandas +garantirait les murs des rayons du soleil et rendrait les chambres +plus fraîches. Les portiques sont aussi fort commodes pour s'y +délasser le matin et le soir. Le tout devrait être caché dans un +bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la luxuriante +végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les Anglais +aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une chaleur +analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque aussi le +grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des habitants, +depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de l'Européen. Le +croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit toutes ces +nuances.</p> + +<p>Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de +l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'<i>Hôtel de France</i> +qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable. +Après la visite <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> réglementaire à la douane, je peux retirer +mes bagages, et je prends un <i>ferry</i>, nom qu'on donne ici aux bateaux +traversant la baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. +Je réservais ma première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait +dit habiter à Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que +je traverse en une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une +lieue de distance; je monte sur une voiture de tramways, et je +parcours une vallée magnifique qui me dédommage un peu des odeurs de +Rio. Après une heure, j'arrive sur un monticule à une chapelle fermée +et la maison attenant ne contient que des nègres. C'est bien ici la +chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en portugais, mais personne que +nous n'y demeure. Après avoir demandé à bien des maisons et des +passants, on me conduit à une maisonnette cachée dans un bouquet +d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la maison +achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà sans la +fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser éteindre +le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le <i>bond</i> et +le steamer et arrive à l'<i>Hôtel de France</i> bien tard pour le dîner. Je +passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît que dans +les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis rien des +rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte que je +trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas du +tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la +maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> s'étonner +seulement qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, +je me préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le +<i>Grand-Hôtel</i> n'a point de place, l'<i>Hôtel des Étrangers</i> et +d'<i>Angleterre</i> n'ont plus que de petites chambres, et je me sauve à +l'hôtel <i>Vista Allegra</i> sur la colline de Santa-Tereza. On arrive en +tramway au pied d'une colline qu'on escalade par un chemin de fer à +ficelle, et un autre tramway nous conduit par la colline jusqu'aux +grands réservoirs publics ou dépôts d'eau qui alimentent la ville. +Cette excursion est magnifique: on domine la ville, la rade et les +environs, le coup d'œil est ravissant; à l'hôtel <i>Vista Allegra</i> on +respire un air pur et on jouit du même panorama.</p> + +<p>Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand +séminaire est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au +nombre d'une vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les +œuvres charitables du pays.</p> + +<p>M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. +Il lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les +caractères indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite +à visiter son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs +renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour +lesquelles on m'a remis des lettres.</p> + +<p>Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est +depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à +son président, et <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> me remet une carte pour être admis à la +lecture des nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin +faisant, il me fait remarquer le superbe palais de commerce en +construction. Quel dommage de mettre tant de millions en un quartier +si malsain! Le président de la Chambre de commerce, avec beaucoup +d'amabilité, répond à mes nombreuses questions sur le commerce de la +capitale, sur la colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le +<i>Relatorio da associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de +1881</i>. En le parcourant je vois que l'association demande instamment +au gouvernement la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à +l'étranger, de se reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions +de reis, et il lui faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire +est le reis qui vaut ici un quart d'un centime, à peu près la moitié +de la sapèque chinoise: en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., +il faut 2,200 reis pour la même somme. Heureusement le reis n'est pas +monétisé; on a de petites monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et +valant 100 et 200 reis, mais le plus souvent ce sont les sales +chiffons de papier-monnaie qu'on reçoit et qu'on donne; ils +ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et ailleurs. Les plus petits +sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce papier perd actuellement +environ 10%, quand on veut l'échanger contre métal. Les gouvernements +qui ont déjà été assez sages pour former l'union postale, feraient +bien de former une union monétaire universelle: tout le monde en +profiterait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a +vendu 3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 +reis (un peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 +reis en 1879, presque le double; que la valeur des marchandises +exportées de Rio en 1881 atteint environ 130,000,000 de fr.</p> + +<p>Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de +fr., la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal +pour 12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de +fr.</p> + +<p>Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de +Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232 +américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 +norwégiens, 77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle +vient après le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ +3,300 pipes et la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a +coûté environ 200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de +environ 26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, +environ 11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 +de fr.</p> + +<p>L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162 +immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu +aussi 9,434 départs.</p> + +<p>Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au <i>Palacio +épiscopal de Rio Comprido</i>: il est au loin à la campagne, mais les +tramways vont partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit +à la maison. Elle <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> a une cour intérieure et paraît bien +disposée pour l'éducation. Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau +noir à gros bec; c'est le <i>bicudo</i>, me dit le professeur. Il est ainsi +appelé à cause de son gros bec: il n'est pas joli, mais il chante +comme le rossignol; la nature ne donne jamais tout à tous. +Quatre-vingts élèves sont là instruits dans les lettres et sciences +par les lazaristes français et plusieurs prennent plus tard le chemin +du grand séminaire. Dans le jardin, je remarque une magnifique allée +plantée de bambous; ils sont si serrés qu'ils forment une barrière +impénétrable aux rayons du soleil. Un peu plus loin, une vaste piscine +sert aux bains quotidiens des élèves. À côté, un grand potager fournit +non seulement tous les légumes à la maison, mais encore un revenu +locatif. Une église nouvelle est en construction; la matière employée +est la brique, quoique les pierres ne manquent pas: les environs de +Rio sont remplis de granit.</p> + +<p>Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Sœurs de +Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à +100 filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les +garçons sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté +d'enseigner la classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux +Sœurs de Charité, lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point +d'autre ordre enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement +établies pour se dévouer à la classe populaire, et pour ne pas +l'oublier, les Sœurs tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 +filles pauvres. Je parcours <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> la maison: classes, dortoirs, +cours de récréation, tout est bien disposé. De nombreux petits +réservoirs servent pour les bains des élèves. Sans le bain quotidien, +me dit la Sœur, nous aurions dans ce climat bien des maladies de +peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au petit séminaire m'avait +donné son domestique pour me conduire chez les Sœurs; il me conduit +encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le baron de Buon Ritiro, +chambellan de l'empereur, se trouve de service au palais: il me reçoit +avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une audience de Sa +Majesté.</p> + +<p>Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une +heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur +était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.</p> + +<p>La <i>Villa</i> ou <i>Hôtel Moreau</i> est située au milieu d'un magnifique parc +au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup +d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à +Rio et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je +distingue un jeune couple en lune de miel.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. +Durant une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la +montagne, au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement +rachète ces montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une +promenade publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres +d'altitude: on les atteint en deux heures de cheval du <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> +plateau de la <i>Cascatella</i> ou petite cascade, près de laquelle passe +la voiture. Nous voyons par-ci par-là quelques fabriques de papier +pour lequel on emploie ici les fibres du bananier. Nous apercevons sur +le plateau quelques gracieuses villas, et après une courte descente, +nous arrivons à deux hôtels situés l'un près de l'autre, <i>White Hôtel</i> +et <i>Hôtel Jourdain</i>. Les noms indiquent que l'un est anglais et +l'autre français. Ils occupent deux maisons ayant fait partie d'une +même <i>fazzenda</i> de café. L'endroit est extrêmement pittoresque; beaux +ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi c'est un rendez-vous populaire +le dimanche. À dix heures et demie j'étais de retour à l'<i>Hôtel +Moreau</i>, et après un bon moment de natation dans la fraîche piscine, +je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier français très instruit +m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le garnit avec les +plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en découvre toujours +de nouvelles; mais il a à se défendre contre les serpents, peu +habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le <i>Copi</i>, qui a +environ 1<sup>m</sup>50 de long, est inoffensif; le <i>Corail</i>, ainsi nommé à +cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais +il ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le +<i>Churucu</i> est sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il +n'a que 75 centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, +l'attend, s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. +Aussi le jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions +qu'armé d'un flacon d'alcali.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> + +<a id="img014" name="img014"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img014.jpg" width="400" height="610" alt="" title=""> +<p>Brésil: Diverses sortes de Palmiers.</p> +</div> + +<p>Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le +jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne +toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc; +l'incisafoglia ne donne le <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> fruit qu'une fois l'an; ce fruit, +sauté au beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet +arbre l'arbre à pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient +colossal et donne des fruits pesant jusqu'à 1 livre <sup>1</sup>/<sub>2</sub>. Le giroflier, +dont la tige des étamines est le clou de girofle, bien connu de nos +cuisinières. Presque tous ces arbres sont couverts de parasites; ce +sont des picarnia, des broumelias verdifolias et autres qui pendent en +lianes. Parmi les palmiers nous voyons le cameodora elegans ou +palmaria gigantea qui vient si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres +de haut; malheureusement il ne donne aucun fruit utilisable; puis +l'areca rubra ou areca madagascarensis, avec d'immenses palmes; +l'areca bambousa ou palmier bambou, dont la tige ressemble au bambou. +Le cariotta aureus à feuille trilobée, le felix reclinata, et autres +sortes de cocotiers. L'avocatier donne un fruit excellent en forme de +poire, mais rempli d'une espèce de crème ou beurre végétal. Le +treligea regina ou arbre du voyageur, semblable à un immense éventail, +formé de feuilles à forme de bananier; il sort plus d'un litre d'eau +de chaque feuille si on la coupe, c'est pourquoi il a reçu le nom +d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis à large feuille donne +une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana à belles feuilles de +magnolia, donne toute l'année un excellent abricot, dit de +Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et d'acacias +parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des +césalpinées. Dans la famille des pandanées <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> nous trouvons le +pandanus utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le +pandanus inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le +sicas circinalis; parmi les dracœnas, le dracœna umbraculifera, +le dracœna rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles +feuilles rouges, qui commence à faire son apparition en Europe; le +califa, etc. Dans les cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit +jaune dont les habitants du pays font une compote; l'arbuste croton et +une infinité d'autres dont une bonne partie sont utilisés en cuisine +ou en pharmacie.</p> + +<p>Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte +Barbacena, d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne +sur les principales plantations de café et de cannes, et m'en +facilitera la visite.</p> + +<p>13 juin.—À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force +fusées et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la +fête religieuse.</p> + +<p>Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le +directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à +ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui +concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y +trouve à profusion; on a même copié d'après nature les principaux +types. J'en ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres +de race pure indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont +abordé ici de divers lieux et à des époques diverses. Les nombreux +vases de <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> terre ressemblent, par la forme et le travail, à la +céramique des Étrusques. On peut voir bien des objets qui rappellent +l'Égypte, entre autres la momification; mais les momies indiennes ne +sont pas couchées au long; le corps est plié, les genoux touchant la +poitrine, selon la manière dont les Japonais disposent leurs morts +dans le cercueil avant de les brûler. Les pirogues sont des troncs +d'arbres creusés, ou des écorces liées: les lances et les flèches ont +le bout en pierre ou en os; elles sont parfois imbibées d'un poison +végétal. Certaines flèches légères étaient lancées en soufflant dans +un bambou qui les contenait. On trouve aussi des casse-tête et une +quantité d'instruments de pierre absolument identiques à ceux que j'ai +vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a certainement abordé +l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est descendu vers +l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des embarcations y +ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et on peut ainsi +s'expliquer la présence des différentes races et des différentes +civilisations.</p> + +<p>Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. +M. le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui +m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur +l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien +s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi +beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé +d'intentions droites et de bonne volonté.</p> + +<a id="img015" name="img015"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img015.jpg" width="500" height="320" alt="" title=""> +<p>Brésil: Palais Impérial.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un +chemin de fer de Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec +attention, et se rend compte des affaires. On loue sa simplicité et sa +charité. On lui reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la +popularité.</p> + +<p>Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est +dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec +bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle +des œuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les +merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir +que dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. +Puisse-t-il, comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants +abandonnés, le sentiment chrétien et l'amour du travail.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume"> + Excursion à Pétropolis. — Rencontre du comte d'Eu. — Sa + famille. — La colonie allemande. — L'ingénieur Bonjean. — La + filature la Pétropolitana. — Les bois de construction. — Pourquoi + on délaisse l'industrie française. — Le corps + diplomatique. — L'internonce et l'administration religieuse. — Le + téléphone. — La Chambre des députés. — Les chemins de fer. — Le + baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone.</p> + +<p>Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse +la baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à +gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que +nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées +<i>de los organos</i>, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues, +nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de +moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers +renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes +questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte +d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il +n'y était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour +Ramiz Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans +doute M. Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je +suis moi-même le comte d'Eu; M. le vicomte <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> de Buon Ritiro +m'a parlé de vous, et M. le comte de Noiac m'a écrit de Paris pour +m'annoncer votre visite; je serai heureux de vous recevoir.» J'exprime +ma satisfaction et mon étonnement pour la simplicité des chefs de +l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse de parler d'égalité, le peuple +aime et apprécie cette simplicité.</p> + +<p>Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur +une quantité de choses concernant le pays, et notre conversation +variée m'a laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la +jetée et nous montons dans de larges wagons pour traverser la forêt +qui sépare la baie du pied des montagnes. Partout d'impénétrables +fourrés, mais pas d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà +fait ici ses ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit +bois soit un taillis ou <i>puera</i>, comme disent les Brésiliens, et +quarante ans pour qu'il soit forêt ou <i>pueran</i>.</p> + +<p>Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place +dans des petits wagons. La large voie de 1<sup>m</sup>50 est remplacée par la +voie étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une +voie à crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer +du Righi, mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que +la locomotive s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa +beauté: forêts, ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue +plonge sur la rade, sur Rio et les pics environnants. Derrière ces +pics, le soleil se couche enveloppé dans un nuage aux riches <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> +couleurs. En une demi-heure, nous atteignons 7 à 800 mètres +d'altitude. Sur le plateau, une locomotive nouvelle reprend le train à +l'avant et nous traversons une charmante petite vallée parsemée de +blancs chalets alpestres. C'est la demeure des bonnes familles +allemandes venues ici il y a quarante ans. Les vieillards seuls ont vu +la mère patrie, la jeune génération est brésilienne. Le terrain qui +entoure les chalets est cultivé en potagers: c'est bien petit pour +faire vivre une famille; mais ces bons Allemands ont apporté avec eux +leurs industries: ils font le beurre et fabriquent la bière.</p> + +<p>À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine +voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains +mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu +qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le +prince en me montrant un <i>bond</i> ou tramway tout neuf; j'y monte, et +quelques instants après, je suis à <i>l'Hôtel d'Orléans</i>. Ce vaste +établissement à peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des +meilleures stations hivernales ou balnéaires d'Europe.</p> + +<p>La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je +gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville.</p> + +<p>Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville +à la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux, +aux plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la +villa du <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité +de la famille régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né +au Brésil, mais d'origine savoisienne, il est parent du président +Bonjean, fusillé sous la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris, +il s'est occupé ici de chemins de fer et dirige actuellement deux +usines de filature et tissage de coton. Il me donne des détails très +intéressants sur le pays et sur ses immenses ressources. L'esprit de +routine laissé par les Portugais fait qu'on n'a pas encore bien +compris l'importance de l'immigration. On néglige les moyens de la +faire affluer. Les immenses ressources de la contrée sont donc encore +perdues pour tout le monde. Les terrains accessibles sont presque tous +propriété privée, et les propriétaires incapables d'en tirer parti en +demandent des prix qui éloignent tout acheteur. Les terrains plus +éloignés appartiennent à l'État, qui les donne au prix minime de 15 à +20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré, mais le manque de routes les +rend peu abordables à l'immigrant. Les compagnies qui se formeraient +pour construire des chemins de fer traversant les terrains riches et +vierges et recevant comme gratification une large bande sur les deux +côtés de la voie, feraient certainement ici comme aux États-Unis, +d'excellentes affaires. Le gouvernement, en facilitant l'action de ces +compagnies, bénéficierait le premier par l'augmentation de la +population, par l'impôt direct qui est minime, et surtout par l'impôt +indirect qui, par les droits de douane, est très productif. Ce sera +toujours un mérite pour ceux <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> qui ont la direction de la +chose publique, de sortir de l'horizon étroit des préoccupations +locales ou personnelles et de regarder les choses du point de vue +élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit les +immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas +produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent, +mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez, +croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et +la race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la +longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront +une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments +actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte.</p> + +<p>M. Bonjean veut bien me conduire à la Pétropolitana, fabrique qu'il +dirige depuis peu de temps. Après une heure de voiture, le long d'un +charmant cours d'eau, nous arrivons à un point où il se précipite +d'une vingtaine de mètres en cascade à deux étages le long d'un rocher +de granit: c'est la <i>cascatella</i>. On refait le pont de bois qui +traverse le torrent. À cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer +les jolis bois de construction de la contrée. C'est d'abord le +<i>vignatico</i>, de la famille des cèdres, dont on fait de beaux meubles, +des marches et des parquets; le tapinhoam à bois jaune; le +masananduba, à bois rouge; le cèdre à feuilles larges; le <i>paineira</i> +au tronc épineux, qui donne la <i>paina</i>, espèce de fruit rempli d'une +soie végétale, qui sert pour garnir les oreillers; le <i>pigno</i> +<span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> ou sapin du pays, dont les feuilles courtes et larges +piquent comme des épines.</p> + +<p>Il y a actuellement au Brésil 40 filatures de coton, dont 2 à +Pétropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean +dirige depuis huit ans; la seconde est la Pétropolitana, dont il vient +de prendre la direction en février dernier. La première donne un +dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de +l'importance de la direction pour le résultat d'une affaire.</p> + +<p>Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mètres. La toiture, +échelonnée en petites bandes en forme de scie, éclaire à grand jour la +vaste construction. Au rez-de-chaussée sont les ateliers de +réparation: forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers +et ajusteurs; puis les ateliers de teinture du fil et les entrepôts +divers. Au premier étage sont alignés sur cinq rangs 5,000 broches à +filer et 100 métiers à tisser, outre les batteuses et les cardeuses de +divers degrés. La toile confectionnée atteint environ 6,000 mètres par +jour, emballée mécaniquement en ballots de 340 mètres prêts à être +dirigés sur les marchés du pays. La bonne toile blanche de coton de +0<sup>m</sup>90 de largeur revient à environ 1 fr. le mètre; elle sert au +vêtement des esclaves. Celle qui, par les dessins variés et ses +teintes brillantes, sert au vêtement du peuple, coûte 1 fr. 50 le +mètre. On fabrique aussi de la toile à voiles pour les navires. Le +soir, la lumière est fournie par le gaz de ricin: on met dans les +cornues les graines et bois de ricin et on opère comme <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> avec +le charbon. Déjà, j'avais vu l'hôtel éclairé par un extrait de pétrole +appelé la gazotine.</p> + +<p>Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait +d'invention, et on introduit toujours les dernières découvertes. +Ainsi, on voit partout fonctionner ici le téléphone, pendant qu'il est +à peine en usage dans quelques rares établissements des grandes villes +de France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui +importe ici les tramways mus par l'électricité, pendant qu'on commence +à peine à en parler chez nous.</p> + +<p>En examinant les nombreuses machines de la Pétropolitana, je remarque +qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et américaine, +et je demande au directeur s'il n'aurait pas intérêt à les commander +en France. Les machines françaises sont plus chères, me dit-il, mais +la fabrication est meilleure, et à la longue elles procurent encore +une économie; mais il est difficile de traiter avec les maisons +françaises, car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas +elles manquent d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent +les machines montées et les machines démontées avec les numéros +d'ordre à chaque pièce. Si j'ai besoin d'une pièce de rechange, je +n'ai qu'à écrire à Manchester en indiquant simplement le numéro, et la +pièce m'arrive par le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison +française, rien de semblable. Je suis obligé de dessiner la pièce, de +bien donner la dimension, et souvent on aura besoin de <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> +nouvelles explications qui font perdre des mois, et à la fin la pièce +arrive peut-être incomplète ou mal adaptable. J'aurais eu cent fois +l'occasion de faire d'importantes commandes en France, soit pour les +chemins de fer, soit pour l'industrie; j'ai échoué: quand je +télégraphiais, on mettait un mois à me répondre parce que tel +inspecteur ou tel autre était en voyage, et en attendant, l'occasion +d'une affaire était manquée. Quand je demandais les prix ou les devis, +on me répondait qu'on ne pouvait les donner de suite, et on les +envoyait six mois après. Si je réclame un nouveau modèle, on me répond +qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un autre. Par contre, +lorsque je vais chez l'Américain du Nord ou chez l'Anglais, il me +montre les modèles et je choisis. Si j'en veux un autre, il me le fait +sans retard: il me donne le devis et le prix, et je puis contracter +immédiatement en saisissant l'occasion. Les hommes intelligents et +sérieux ne manquent pas en France: il est certain que s'ils +connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient mieux +leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de la +routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les +divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu'à ce +jour, le Français reste chez lui, et réduit le monde à l'Europe. Le +personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a +pas été préparé par des études professionnelles, et pourtant le monde +marche, et celui qui négligera de se tenir au courant du mouvement de +tous les jours sera <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> nécessairement dominé par les plus +habiles. Or, il ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le +champ ouvert au commerce et à l'industrie devient tous les jours plus +vaste par l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe +entière est là pour offrir ses services: et non seulement l'Europe, +mais encore l'Amérique du Nord qui, non contente de s'être en cela +émancipée de l'Europe, lui fait maintenant concurrence.</p> + +<p>M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de +l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au +commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines +d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté +les règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin +ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais +mauvais. Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la +suite des années par l'action de la coutume. Ce système m'a +parfaitement réussi à l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai +460 ouvriers à l'autre usine et je cherche à les attacher à +l'établissement en leur rendant la vie facile et commode pour eux et +pour leur famille. Moyennant une redevance annuelle, au bout de +quelques années, ils sont propriétaires de la maison qu'ils habitent, +d'un lot de terrain précieux pour les légumes, et menus produits qu'il +procure à un ménage. Quand j'ai pris la direction de l'usine, je l'ai +trouvée entourée de débits de boissons, source de désordres, et je me +suis empressé de les expulser; mais sachant que <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> l'ouvrier a +besoin de délassement, j'ai organisé pour eux et par eux une bande +musicale, et une salle de gymnastique au moyen d'une association dont +le médecin est le président. Ils ont leur société de secours mutuels, +et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je témoigne à tous une +affection paternelle, mais j'évite la familiarité. Tous les mois cinq +récompenses en somme d'argent sont données aux cinq ouvriers ou +ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le travail. La +plus grande impartialité préside à ces distributions; précaution +d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs +nationalités souvent disposées à se jalouser.</p> + +<p>Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par +l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité +dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral, +l'aisance dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, +la prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder +par l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour +de leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que +l'abondance.</p> + +<p>La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un +beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des +tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les +asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le +tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces +les plus odoriférantes, depuis le <i>colosse</i>, qui <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> produit le +clou de girofle, jusqu'au <i>canela capitanmor</i>, dont l'odeur rappelle +absolument les matières fécales.</p> + +<p>Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: +il me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à +une autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là, +nous trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant manœuvrer 5,000 +broches et 70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, +nous explique comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé +d'établir une machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je +l'engage à remplacer celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau +que la roue: il en convient, mais la roue, il l'a, et la turbine +devrait être achetée. Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour +se rattraper grassement, il continue de voir passer en combustible une +bonne partie des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on +rencontre dans la vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des +turbines insuffisantes, et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en +s'imposant un mois de chômage pour les remplacer par des turbines plus +puissantes. Le résultat a été une telle augmentation dans la quantité +de toile produite qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout +le surplus est maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il +avait fait de ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai +employés, dit-il, aux travaux nécessités par le changement des +machines et autres travaux supplémentaires. C'est de l'administration +paternelle!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie +de l'année à Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui. +J'appris trop tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires +d'Italie était un Niçois, le comte Deforesta.</p> + +<p>Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain +calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait +bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de +poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et +m'assure que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient +constamment occupé par les formalités de dispenses en matière +matrimoniale.</p> + +<p>Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions +d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de +l'Europe. Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à +ce que les hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ +500,000, sont évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les +capucins italiens, qui dépendent directement de la Propagande. Les +évêques sont présentés par l'empereur et confirmés par le Pape.</p> + +<p>Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque +publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le +comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons +éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon +interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> occupe. +Il comprend à merveille la haute importance de diriger les premiers +pas dans la voie du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler +les destinées de l'Empire. Il sait bien que tout en armant +l'intelligence, il faut surtout cultiver le cœur.</p> + +<p>Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son +Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son +oncle le prince de Joinville a épousé une des sœurs de l'empereur. +Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au +Brésil, sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura +pour successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte +d'Eu aura donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince +Albert en Angleterre.</p> + +<p>Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la +Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je +traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte, +et pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du +bruit de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue +avec ses enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il +interrompt ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. +Il me parle d'une exposition pédagogique dont il préside la +commission: cela me rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine +sur le steamer <i>le Niger</i> un journaliste de Paris, délégué à cette +exposition. Est-ce hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée +du <i>Niger</i>, j'aperçois dans la rue Ouvidor, aux vitrines du <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> +libraire qui sert de correspondant au journal dirigé par ce délégué, +une exposition de Vénus et de Cupidons sous lequel on lisait en +grandes lettres: <i>novedades</i>, nouveautés. C'est aussi de +l'enseignement, mais du mauvais.</p> + +<p>Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus +actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend +libre tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à +dix-huit ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils +sont un peu négligés et Son Altesse projette une association pour +s'occuper d'eux, les patronner et les instruire. L'association est le +levier des sociétés modernes. Elle sera toujours le plus grand +instrument du bien et du mal. Tous les jours je lis dans les journaux +l'annonce d'esclaves rendus à la liberté par leur maître, ou rachetés +par des associations. On en affranchit aussi un grand nombre par +testament; et Son Altesse me cite une dame qui vient de léguer sa +vaste propriété à ses 400 esclaves, voulant qu'elle soit partagée par +familles. Belle et grande pensée de cette propriétaire qui fait de ses +esclaves ses héritiers! Une commission a été nommée pour exécuter la +pensée de la noble dame. Tout le monde s'accorde à croire que dans +vingt ans il n'y aura plus d'esclaves au Brésil et que le travail +libre les remplacera avec avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, +dont Son Altesse a visité l'établissement à Turin; je lui raconte ses +succès à Lyon, à Paris, à Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la +mort de M. de Laboulaye, chez lequel j'avais conduit le <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> +saint prêtre quelques semaines avant. Un grand nombre d'enfants court +dans les rues de ce pays. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul ont de +nombreux établissements dans lesquels elles prennent soin des +orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon, et Mgr Lacerda, +qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe masculin, a appelé +les missionnaires de dom Bosco.</p> + +<p>Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel +prendre un repos nécessaire.</p> + +<p>J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait +adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je +savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de +succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais +entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la +stabilité des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un +homme compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus +renoncer à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous +la douche froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du +soleil, je revois encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus +des enfants des colons, et à sept heures je suis à la gare. M<sup>me</sup> la +comtesse de Barral, qui avait été l'institutrice de la princesse, y +accompagnait son fils récemment marié à M<sup>lle</sup> de Paranagua, fille de +l'ex-premier ministre. Elle me parle de la famille Bernis, ses parents +qui habitent Nice. Peu après, la locomotive nous entraîne sur la pente +de la montagne d'où nous dominons la plaine et la baie couvertes +<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> d'épais nuages que nous atteignons bientôt. À neuf heures et +demie le bateau me dépose à Rio. Je me rends au bureau télégraphique +pour voir si par hasard quelque dépêche d'Europe m'y attendait. +L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit 17,000 reis pour le +premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant. Le bureau anglais +perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot. Cette Compagnie, +au capital de un million et demi de livres sterlings, a une recette +d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses affaires.</p> + +<p>À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés +semblent occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans +le monument et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins +exigeants sous ce rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne +laissent pas quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a +peu de jours un d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes +d'un journal, a voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du +journaliste. Il est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas +toujours sa mission et qu'elle confond trop souvent la licence avec la +liberté.</p> + +<p>Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la +province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec +un règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à +Rio-Janeiro. J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris +pendant 8 jours, mais je n'y trouve aucun renseignement sur les +conditions auxquelles ils reçoivent les terres et en quelle quantité. +<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> Les Yankees sont plus habiles: ils multiplient les +prospectus et les programmes avec gravures et toute sorte de détails. +On les trouve à tous les hôtels, dans les gares, et on les reçoit dans +les trains. Ici je n'ai même pu trouver à la gare un indicateur de +chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté de me dire que l'horaire +et les prix sont collés aux murs de là station; en sorte que je dois +aller les consulter toutes les fois que je projette une excursion. +C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait croire que cela +tient au peu d'importance des lignes dans un pays nouveau.. Erreur! il +y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en exploitation au +Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr. le kilomètre; +15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés.</p> + +<p>Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends +aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à +l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient +de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me +donne sur son travail des détails intéressants: il en envoie les +résultats à l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les +savants en congrès pour se mettre d'accord sur les conclusions +définitives.</p> + +<p>M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans +l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la +Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des +deux pays, pendant que <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> deux autres Commissions traçaient +celles de la Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été +anéantie par les Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de +cinq flèches empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se +mettre à la tête de la seconde expédition; mais, durant les +opérations, il fut enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières +débordent et se retirent laissant d'immenses marais mortels.</p> + +<p>Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de +Teffé en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère. +Les Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé +moyen d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots +d'une toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs.</p> + +<p>La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité +Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription +enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour +une grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de +maisons et de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après, +n'y avait encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser; +mais Humbold s'était trompé de date.</p> + +<p>De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien +que j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour +ses amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends +donc chez lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en +personne. <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Il était arrivé de la veille, et nous pouvons +ainsi causer, des choses de l'Europe.</p> + +<a id="img016" name="img016"></a> +<div class="floatright"> +<img src="images/img016.jpg" width="250" height="488" alt="" title=""> +<p>Brésil: Chef indien.</p> +</div> + +<p>Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de +l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de +Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des +Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après +s'être perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq +siècles, les deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après +ce pèlerinage, lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de +Dieu, nous verrons qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont +Adam est l'arrière-grand-père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de +Paranagua, jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres. +Sa maison est celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent +donner un si bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et +parle le portugais, mais si clairement que je ne perds rien de la +conversation. Elle roule sur des sujets multiples, et j'admire dans +mon interlocuteur l'homme calme, au jugement clairvoyant, aux +appréciations bienveillantes: c'est l'homme habitué à la conduite des +hommes. Il se rend à San-Paulo pour voir son fils au petit séminaire, +et si je puis trouver le temps de faire cette intéressante excursion, +il me dirigera dans la visite des choses intéressantes de cette +province, la plus avancée de l'Empire, pour l'industrie comme pour +l'agriculture.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume"> + Excursion à Copa-Cabana. — Sauvés par un bambin. — Le jardin + botanique. — L'Hospicio Don Pedro II. — L'orphelinat de + Sainte-Thérèse. — Le Casino Fluminense. — Encore le bureau de + colonisation. — Le téléphone. — Le marché. — Les aumônes + impériales. — L'Hospicio de la Misericordia.</p> + +<p>Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière +les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées. +La ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se +meuvent, dans toutes les directions; je descends à <i>Praja do +Framengo</i>, chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à +cheval et nous voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier +veut me montrer le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet +endroit. Il est concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage +superbe. Il se propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer, +un magnifique établissement de bains. Je l'informe de la destruction +par le feu de la Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses +précautions. Après une heure de marche au pas et au trot, nous +laissons à gauche le cimetière, garni de monuments de marbre, et +gravissons une charmante colline que le tramway traversera en tunnel. +Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait mine de nous <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> +barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et nous offrir +café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le retour +pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher là-bas, +la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures; vous +n'avez que le temps d'arriver.»</p> + +<p>Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la +plage, couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le +soleil est brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du +galop, et nous voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq +minutes nous sommes au pied du rocher, sur lequel les pêcheurs +étendent leurs filets. La montée est rude, au point que mon compagnon +voit sa selle retomber en arrière. À dix heures nous étions à la +chapelle, mais la messe avait été dite à neuf heures. Le docteur, sans +doute, n'y était jamais venu. Déjà, en approchant de Rio, j'avais +admiré cette gracieuse coupole couronnant le rocher en dehors de la +baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me trouverais sur la +terrasse de ce petit monument. La vue en est excessivement gracieuse; +les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et on a en face un îlot +sur lequel un ingénieur français élève un phare électrique. Mais +l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la contemplation. Nous +saluons deux amazones et leur cavalier qui nous avaient rejoints, et, +pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons à gauche dans une +petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route par une +diagonale. Mal nous en prit, <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> car, une demi-heure après, +ayant perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les +broussailles, sans issue. Les branches menacent nos corps et nos +têtes; les chevaux eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés +de descendre et de les conduire à la main, nous errons par des tours +et détours, revenant sur nos pas, et nous engageant dans toutes les +directions, lorsque enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, +M. Duvivier pousse à pleins poumons ce cri: <i>O di casa</i>. Une voix +répond, mais on ne voit personne. À la fin, un enfant de sept ans +paraît, et nous reconduit jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin!</p> + +<a id="img017" name="img017"></a> +<div class="floatright"> +<img src="images/img017.jpg" width="250" height="385" alt="" title=""> +<p class="width250">Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.</p> +</div> + +<p>Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait +et un galop effréné nous conduit bientôt à <i>Praja de Buttafogo</i>. M. +Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les +chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous +rentrions chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon +déjeuner redonne des forces. M<sup>me</sup> Duvivier fait les honneurs de la +maison avec <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> grâce et simplicité. On fait un peu de +récréation avec ses quatre charmants bébés, puis M. Duvivier prend le +chemin de la ville pendant que, dans la direction opposée, je me rends +à l'<i>Orto botanico</i>.</p> + +<p>Après une heure de <i>bond</i> sur une route pittoresque j'arrive à ce +superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de +la montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres +dans les airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert +gazon qu'on appelle ici <i>grama</i> forme partout une gracieuse pelouse +sur laquelle s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des +espèces de joucas dont les feuilles tournent autour du tronc en forme +de spirales; des bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je +remarque le palmier bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber +du tronc des racines qui, venant se souder au sol tout autour forment +comme une rangée de pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte +le jacquier, le manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore +les noms. Je vois par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et +j'arrive à une charmante petite cascade à plusieurs étages, ombragée +par des géants séculaires. Là-dessous sont disposés des bancs et des +tables de pierre sur lesquelles diverses familles étendent des +journaux en guise de nappe et distribuent la nourriture à de joyeux +enfants. Excellent usage que celui des piques-niques à la campagne, +mais je doute que le jardin botanique, si admirablement disposé pour +cela, soit accessible au grand nombre. Il faut environ deux <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> +heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de 400 reis (1 fr.) +pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de 10 personnes +aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il est bien +vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de 7 à 8 +fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce +gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la +famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air +des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son +esprit et son cœur aux beautés de la nature.</p> + +<p>En face du jardin, une grande affiche, avec le mot <i>Restaurant</i>, me +fait croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne +parle cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre +des manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un +mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se +promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la +bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin +le <i>bond</i> arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don +Pedro II.</p> + +<p>Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un +véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la +royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est +de l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus +grande des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous. +<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Il a la forme d'un immense carré coupé en deux par la +chapelle; à gauche sont les hommes, à droite les femmes. Les malades +tranquilles occupent le premier étage; les furieux, le +rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je vois la statue de l'empereur +Pedro II, protecteur de l'établissement: il a à sa droite le buste de +José Clément Pereira, et à sa gauche celui de Ivan de Boles Pinto, les +deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi celui du commendator +Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On ne saurait jamais +assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent leur fortune et +leur activité au service de leurs frères malheureux; ils sont les +instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le riche +pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Sœurs de Charité +prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire d'affaire, +même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le +supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons +ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles.</p> + +<p>Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi, +malgré la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs +fétides habituelles aux établissements de cette nature. La maison +abrite environ 400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que +les femmes; mais, par contre, celles-ci, de l'aveu des Sœurs, +donnent plus de fil à retordre. Il y a 15 pensionnaires de première +classe, logés en chambre; ils payent 5,000 reis <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> par jour (10 +à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième catégorie, et payent une pension +de 3,000 reis par jour; 40 de la troisième catégorie donnent une +pension de 2,500 reis; le reste est gratuit. Dans la première et la +deuxième classe on compte des personnes distinguées. Dans ce siècle de +la vapeur et de l'électricité, bien des cervelles sont emportées par +le mouvement trop rapide de la vie.</p> + +<p>Les bonnes Sœurs se livrent à des études comparatives entre les +folies des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les +pays. Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un +Allemand, tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et +toujours l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le +Brésilien a la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait +volontiers de l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: +Vous aimez donc le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille, +elle est discrète et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est +morne; l'Allemand, têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente +est Génois, il préfère me demander des sous pour acheter des cigares. +L'Espagnol est méchant, et le nègre insolent.</p> + +<p>À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les +fous ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle +d'exposition contient des fleurs artificielles et des broderies +exécutées par les folles et vendues au profit de l'œuvre. La maison +vit de dons et de legs, et quatre loteries annuelles complètent les +sommes nécessaires à son entretien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> Les Sœurs élèvent là 40 orphelines qui sont employées +comme domestiques dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au +réfectoire nous trouvons les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire +est ainsi composé: à sept heures, café; à midi et demi, dîner avec +mets variés et viande fraîche cinq fois par semaine; à cinq heures et +demie, le thé. La pharmacie, les douches, les bains sont des modèles +d'ordre. Chez les femmes, une vieille Espagnole, couronne en tête, se +croit l'impératrice et nous aborde avec une grande dignité; mais, au +rez-de-chaussée, les pauvres furieux inspirent des sentiments de +profonde pitié. Le P. Henh réunit les Sœurs, heureuses de voir un +compatriote porter intérêt à leurs œuvres. Je quitte ce séjour de +la douleur pour me rendre, un peu plus loin, au <i>Recoglimento das +orphas de la Santa Casa</i>, connu aussi sous le nom d'orphelinat de +Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux Sœurs de +Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de +l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200 +orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de +père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les +marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par +elles. La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien +aérée. J'y vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit +théâtre: la récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la +nature humaine. Là encore les bonnes Sœurs se livrent à des études +sur les <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> caractères des diverses nationalités: les +Brésiliennes et Portugaises aiment la danse; les Espagnoles excellent +dans les castagnettes; les Anglaises sont masculines; les Italiennes +aiment la poésie; les Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont +entêtées; les négresses orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et +les élèves, croyant me saluer en français, me disent: Bonjour, Señor; +d'autres, plus habiles, disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces +jeunes figures de toutes les nuances, on lit la joie, la paix, le +contentement. Déjà, j'avais visité les établissements des Sœurs +sous tous les climats. En Orient, les Arabes les appellent les filles +du ciel; et la joie, la paix et le contentement sont en effet des +fruits du ciel.</p> + +<p>Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la +supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les +laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à +l'hôtel <i>Vista Allegre</i>, où j'arrive après deux heures, bien avant +dans la nuit.</p> + +<p>Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je +reste à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage. +Le 19 juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École +polytechnique. Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de +droit en a 700 et celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il +y a une seconde école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les +avocats en général ont peu prospéré.</p> + +<p>Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> il +veut bien accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la +Société de géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre +de m'envoyer quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes +récits de voyage.</p> + +<p>Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon +Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la +campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son +gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur +un des monticules du quartier <i>Ingenio nuovo</i>. Il est à dîner, mais +l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit +et admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour +exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore +une fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays.</p> + +<p>Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour +assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des +conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On +m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la +visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces +associations, en France, trouvent dans les Sœurs de Charité; +j'engage ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils +portent au bien l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger +vers le bon côté, ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait +rester <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> sans emploi. M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et +Cardeiro: ce monsieur est un des administrateurs du Casino Fluminense, +et veut me faire visiter ce magnifique établissement. Il me montre +avec enthousiasme les lambris dorés de la grande salle de bal, les +nombreuses glaces, les appartements pour la toilette de l'impératrice +et de ses dames, et celui destiné à l'empereur. Il me fait remarquer +quatre grandes amphores, pour les rafraîchissements, qui ont coûté +15,000 fr. Ce cercle, le plus important de Rio, appartient à une +Société d'actionnaires; les actions sont d'un <i>conto</i> de reis ou +million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur présentation et +moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre bals dans +l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et la +famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal +d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte +d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je +remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai +profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe +local à la disposition des œuvres charitables. Tous les ans, +environ douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M. +Lopo est président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux +prochaines courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui +m'empêche de trop m'arrêter dans chaque ville.</p> + +<p>Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des +diverses compagnies de bateaux à vapeur qui <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> vont à +Montevideo. Les Messageries maritimes et le Pacific Steam C<sup>o</sup> refusent +de prendre des passagers pour cette destination: elles pensent ainsi +éviter la quarantaine. La Compagnie brésilienne n'a que de petits +navires, qui font escale à tous les ports du littoral, et mettent dix +jours dans le trajet; mais la Royal-Mail de Southampton a un navire +qui doit toucher à Santos le 27, et je me dispose à gagner ce port +qui, cette année, a été exempt de la fièvre jaune. Cette combinaison +me permettra de visiter en route une <i>fazzenda</i> de sucre et une de +café, de parcourir 700 kilomètres dans l'intérieur et de voir la ville +de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio sans voir le marché et +l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer d'avoir encore des +renseignements plus précis sur la colonisation. J'étais déjà allé au +bureau de renseignements <i>das terras</i> sans y avoir appris grand'chose. +M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté sans lettre de +recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et me fait +espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était pour un +employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui étant +pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma +nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me +donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on +vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la +brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par +cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> +premières années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent +se libérer avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont +propriétaires définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans +ce cas, ils acquièrent les droits politiques et sont éligibles et +électeurs lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent +lire et écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs +enfants nés ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur +nation.</p> + +<p>Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses, +il me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter +que son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait +mieux nommé le bureau de <i>non-renseignement</i>. Aux États-Unis +l'immigrant trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais +toutes les explications verbales qu'il désire, avec les échantillons +des blés, maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller +visiter les terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un +billet gratuit pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien +donc d'étonnant que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à +7 ou 800,000 immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne +annuelle de 27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs. +Mais aux États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par +des compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins +de fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, +elles ont intérêt à faire connaître <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> les richesses à +exploiter, pendant qu'ici le soin de l'immigration est confié au +gouvernement. Celui-ci n'aura jamais l'énergie et l'activité de +l'intérêt privé.</p> + +<p>M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde +compagnie de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que +depuis trois mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés +sont occupés à joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix +presque basse, car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin +de ménager leurs poumons.</p> + +<p>Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe, +à côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un +peu plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo, +la viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant +elle augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4 +fr., les œufs 2 fr. la douzaine.</p> + +<p>En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de +pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes. +L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, +mais il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant +aux familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il +dépense ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa +dotation. Puisse l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y +aurait moins de nihilistes!</p> + +<p>Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je +parcours un grand nombre de magasins, <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> mais elles sont rares, +chères et d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait +plus de chemin dans cet art.</p> + +<p>Enfin j'arrive à l'<i>Hospicio de la Misericordia</i>. C'est un riche et +vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500 +pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées +par jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la +hauteur des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est +parfaite et on ne sent pas l'odeur d'hôpital.</p> + +<p>Soixante Sœurs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les +1,200 malades de l'établissement et distribuent en outre +journellement, sur recette du médecin, des médicaments à environ 600 +personnes qui viennent du dehors.</p> + +<p>Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites +fondateurs de l'œuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, +la pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait. +J'aurais voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont +pas là. Pour éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un +établissement spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été +nombreux au fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent +par jour et presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus +sujets que les autres, spécialement les natures fortes des Portugais +et des Italiens. Cette horrible maladie, importée de l'Amérique +centrale, est connue ici sous le nom de <i>febbre amarilla</i>, <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> +ou <i>vomito negro</i>. Elle consiste en un empoisonnement du sang qui se +traduit souvent par des vomissements et des selles noirâtres: on en +meurt au bout de quelques jours. Si on traverse le septième jour, on +peut en guérir; on la soigne ou par la glace, qui arrête le +vomissement, ou par les sudorifiques et les purgatifs.</p> + +<p>Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra +la nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles +d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement.</p> + +<p>Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres, +de séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même +maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné +d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus +considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec +succès au Japon et aux Indes orientales.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume"> + Départ pour l'intérieur. — L'esclavage. — La filature de + Macaco. — La plantation de D. Pedro Paes-Leme. — Son usine à + sucre. — Une famille heureuse. — J'arrive à Barra do Pirahy. — La + fazenda de café du baron de Rio Bonito. — La forêt vierge. — La + plantation des caféiers. — Cueillette du café. — Préparation. — Coût + de production et prix de vente. — Les 800 esclaves. — Les fauves et + le gibier.</p> + +<p>Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme +à Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner, +je boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de +m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7 +heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le +coq a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je +l'envoie dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7 +heures je suis à la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a +été construit par les Américains du Nord, et il me semble voyager sur +une ligne de New-York.</p> + +<p>Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine +de Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de +l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de +l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un +esclave, en a <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour, +soit par les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le +rachat au moyen des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et +les communautés ont affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, +70,000. Il en reste encore environ 1,300,000, et on voudrait voir la +besogne marcher un peu plus vite. Le parti libéral verrait volontiers +la mise en liberté immédiate de tous les esclaves avec ou sans +indemnité pour les propriétaires. Le parti conservateur désire voir +cesser au plus tôt l'esclavage, mais il croit atteindre le but en +améliorant simplement la loi de 1871. De par cette loi, tout esclave +qui n'a pas été déclaré devient libre. On recherche les omissions de +déclaration et on espère arriver ainsi à en délivrer une centaine de +mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation ou impôt sur chaque +tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et faciliterait le +rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages trouveront le +juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans causer trop de +perturbation et en ménageant une heureuse transition au travail libre.</p> + +<p>M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans +la province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les +colons, en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez +de terres pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs +parents et leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que +l'émigrant quitte volontiers son pays natal, il faut: <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> qu'il +puisse se dire: un tel que je connais a fait dans tel pays sa fortune, +j'y ferai aussi la mienne.</p> + +<p>Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là, +un nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la +voiture qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean +et Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je +renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai +dans la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me +présente à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une +fabrique de dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour +faire sauter la roche dans la construction des voies ferrées. Deux +charmants enfants, arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent +regretter les boulevards. Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; +ils sont ici si nombreux, qu'au dire d'un mécanicien, on les tue +parfois à coups de bâton, et on en détruit un grand nombre par la +dynamite. L'homme abuse des biens qu'il a en abondance. Le chemin de +fer de Bélem à Macaco a été construit par les propriétaires de +l'usine, et ils l'ont donné ensuite au gouvernement, qui l'exploite. +Nous montons sur la locomotive pour franchir le petit trajet entre la +gare et l'usine, et bientôt nous sommes en face d'une immense +construction en briques, à rez-de-chaussée et 3 étages, ayant une +longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large. Deux tours coupent +gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les magasins, les +ateliers, <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> les batteuses et les cardeuses; au premier, les +fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et +troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides +battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt +portés au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125 +millions de francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en +produisent à peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour +de longues années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé +par les droits de douane.</p> + +<p>L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce +moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 +fr. Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la +tâche, et gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus +délicatement du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à +remplacer les hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de +machines par une chute d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux +machines à vapeur fonctionnent comme supplément. Les propriétaires de +l'établissement, comprenant leur devoir de paternité sociale, prennent +soin de leurs ouvriers et ouvrières. Les sexes, autant que possible, +sont séparés, et on donne à l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit +lot de terrain sur lequel il construit sa case, et où la famille +cultive les fruits, les fleurs, les légumes. M. Bonjean veut bien +s'inscrire à <i>l'Union de la paix sociale</i> et enverra à la Revue la +monographie de l'usine de Macaco.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et +accompagné d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts +pour arriver chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la +forêt vierge toujours admirable. Après une heure de marche, nous +arrivons dans une plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on +appelle <i>matto</i>; il est si élevé dans ce terrain marécageux, que le +cheval disparaît littéralement, et c'est à peine si nos têtes +surnagent. C'est avec difficulté que nous avançons dans ce fourré, et, +après une demi-heure de cette épreuve, nous nous trouvons en pleins +champs de cannes à sucre. À midi et demi je descends devant la porte +de Don Pedro Paes-Leme.</p> + +<p>Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été +délégué du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il +a parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages +grand profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me +présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un +garçon de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me +conduit à la visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux +propriétés ou fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart +plantés de cannes à sucre. C'est par boutures couchées dans la terre +qu'on la propage: après 18 mois elle produit un plumet, elle est mûre; +alors on la coupe, mais elle repousse et on la coupe une seconde fois +après 8 mois; elle repousse encore et on la coupe une dernière fois +après 8 autres <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> mois. Après 3 coupes on laboure la terre avec +des charrues américaines et on la plante à nouveau. 70 personnes +suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver sa terre. Sur ce nombre, 20 +seulement sont esclaves, les autres sont des familles de cultivateurs +lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui cultivent librement aux +conditions suivantes: le propriétaire fournit la terre nécessaire; une +famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce qu'elle produit de maïs, +fruits, grains, légumes, est sa propriété; la canne à sucre est vendue +au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000 reis (10 à 12 fr.) la +tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ 100 tonnes par an. +Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et vivre bien plus à +l'aise que sur les terres d'Italie surchargées d'impôts.</p> + +<p>Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne +donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour +extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de +150 tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire +une nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le +travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers +esclaves, qui la désirent de grand cœur et qui la recevront avec +reconnaissance.</p> + +<p>Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue +hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne +est broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des +chaudières, où il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de +l'ébullition; le <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> sirop se cristallise et se blanchit par le +soufre et la chaux, et se sèche à la turbine. Tous les jours, des +machines perfectionnées arrivent d'Europe et des États-Unis.</p> + +<p>Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des +oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce +de Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi: +le <i>cambuca</i> et l'<i>abuticaba</i>, deux fruits noirs et parfumés; le caju, +espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola, +gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki +du Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui +est inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique.</p> + +<p>Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de +toute sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les +personnes. Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de +musique; ils entourent avec amour leurs parents, qui les voient +grandir avec bonheur. La vie à la campagne, avec identité de goût dans +les époux, le temps partagé entre les travaux de l'esprit et celui des +champs, les soins de nombreux enfants, et le dévouement au personnel +d'exploitation, telle m'a toujours paru la meilleure condition pour +obtenir la plus haute dose de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a +réuni ces conditions.</p> + +<p>Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de +tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du +train est très long et les roues <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> posées à grande distance; +ces précautions sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces +chemins qui n'en sont pas. Je prends congé de l'aimable dame et des +gracieux enfants, et nous voilà en route avec M. Paes-Leme et le +professeur de musique. Après une demi-heure, nous arrivons à l'endroit +de la propriété cultivée par les Chinois: ils sont six, venus de Cuba; +ils n'ont pas ici, comme en Californie, la queue légendaire et le +costume national; ils sont habillés en Brésiliens, et on ne les +distingue qu'à leur teint jaune et à leurs yeux en amande. Un d'eux +est malade dans sa case. M. Paes-Leme ordonne aussitôt les remèdes +nécessaires. Nous quittons là ce bon propriétaire, et la voiture, +suivant sa route, nous dépose une heure après à la station de Bélem. +Chemin faisant, le professeur de musique me fait remarquer des +passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou descendants +d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa profession, il +répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de 3,000 reis la +leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui est payée +35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr. l'an, +plus que nos bacheliers de France.</p> + +<p>Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie +d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station +de Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le +baron de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois +quarts d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron +<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> ne s'y trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son +fils, et celui-ci me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt +un copieux souper est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec +les quelques visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on +va au repos.</p> + +<p>Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio +Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me +dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par +jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur, +dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la +fazenda forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le +flanc des collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers, +de bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt +vierge, avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever +l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment +ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis +à part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce +que le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. +Sur le terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau +et marque par des piquets les points où seront posés les plants: ils +sont distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et +enfoncent les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons. +Trois ans après, le caféier commence à donner sa première récolte; à 7 +ou 8 ans, il atteint sa plus grande vigueur, et <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> ne s'épuise +qu'au bout de 20 à 25 ans, selon les terres et les soins. Alors il +perd sa feuille et meurt; nos vieillards aussi laissent tomber leur +chevelure au déclin de la vie. Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse +de nouveau repousser la forêt durant 25 ans, ensuite on la coupe et on +replante.</p> + +<p>Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur +et grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur +de 2 à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les +proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous +les ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant, +deviennent rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les +ramassent durant 6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars +qui les portent à l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où +ils préparent les aliments et s'abritent de la pluie, puis des +dortoirs où ils couchent pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et +le venir, parfois fort éloigné de la maison.</p> + +<p>La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire +un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les +chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux +Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre c<sup>t</sup> (environ +5 fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue +carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un +carré ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4<sup>m</sup>85 +c. et la brasse linéaire à un peu plus de <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> 2 mètres +linéaires. La sesmaria se compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100 +brasses de côté. Dans la province de San-Paulo les mêmes mesures +équivalent à la moitié de celles de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge +vaut environ 225 contos de reis la sesmaria; le conto de reis, soit +1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr.</p> + +<p>Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut +aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il +faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr. +par jour, y compris</p> + +<table border="0" cellpadding="2" summary="Coût du défrichement."> +<colgroup> + <col width="70%"> + <col width="20%"> + <col width="10%"> +</colgroup> +<tr> +<td>la nourriture</td> +<td class="right">90,000</td> +<td>reis.</td> +</tr> +<tr> +<td>Pour marquer le terrain qui doit recevoir + les plants</td> +<td class="right">20,000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Abattre le bois, brûler le matto (herbe + sauvage)</td> +<td class="right">80,000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">———</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">190,000</td> +<td>reis,</td> +</tr> +</table> + +<p class="noindent">soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare. +Plus le coût des chemins.</p> + +<p>Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et +actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, +soit 60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria +pour son compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.</p> + +<p>On calcule que le coût de production du café est, pour la +main-d'œuvre (il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de +3,000 reis, soit 7 fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à +Rio est de 400 reis, et le droit dû <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> au commissionnaire, à +Rio, de 3%, soit 300 reis. En tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr. +les 15 kilos. On le vend, en ce moment, 10,500 reis, soit environ 22 +fr. l'aroba de 1<sup>re</sup> qualité. Les frais de transport sont plus +considérables dans l'intérieur: il faut payer un droit de province +lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et le prix du café était +tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que les planteurs de la +province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs frais. Ajoutez à cela +que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement perçoit un droit de +douane de 10% sur le café exporté.</p> + +<p>Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000 +arobas de café par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de caféiers; on +calcule que 1,000 pieds de café produisent de 30 à 50 arobas l'an; ils +donnent le double dans la province de San-Paulo.</p> + +<p>Le Brésil produit le quart du café consommé dans le monde entier, mais +les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix +supérieur. Après deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons à la +maison, où un bon déjeuner nous attendait pour refaire nos forces. M. +de Rio Bonito est époux de 4 mois; il me présente à sa jeune et jolie +femme, qui dit se plaire à la vie champêtre, mais qui paraît, +regretter parfois la vie plus animée de la ville. Plus tard, la +distraction des bébés lui fera trouver la campagne plus douce. Dans +l'intervalle, le dévouement aux nombreux enfants de la ferme pourra +utilement occuper ses loisirs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Après le déjeuner, on me fait visiter les dortoirs des +nègres: ils sont 800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont +séparés: ils couchent comme les soldats au corps de garde et ont la +discipline militaire; les moins dociles risquent la salle de police. À +l'infirmerie, il y a une vingtaine de malades; ce sont tous des +enfants atteints de la rougeole; leurs mamans les soignent: un +pharmacien est attaché à la fazenda et un médecin est appelé toutes +les fois qu'on en a besoin. Les maladies habituelles au pays sont les +maladies de cœur, de foie et de poitrine. On transpire constamment, +et les courants d'air établis pour la fraîcheur sont souvent +désastreux. Le régime journalier est le suivant: l'esclave se lève à +cinq heures, et on lui sert du café; à neuf heures et demie, il a un +déjeuner composé de viande salée, de haricots noirs et de légumes; à +trois heures et demie, idem. Le soir, <i>polenta</i> ou pâtée de maïs +blanc. À neuf heures et demie les portes sont fermées, tout le monde +est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour, +ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour différent, pour +éviter le mélange ou les querelles avec le personnel des fazendas +voisines.</p> + +<p>L'esclave peut, ce jour-là, se reposer, travailler pour le maître au +prix de 1,000 reis, ou pour lui-même en cultivant le morceau de terre +qui lui est assigné. Il sème du maïs, plante du café, élève des poules +et vend le produit au maître. Avec l'argent ainsi gagné, il peut +s'acheter des objets de vêtements, ou autres: il a toujours un +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> compte courant où est marqué son doit et avoir. Le maître le +nourrit, le soigne s'il est malade ou infirme, et lui donne 2 +vêtements par an. Ce vêtement consiste en une chemise et un pantalon +pour les hommes; une chemise et un jupon pour les femmes, le tout en +cotonnade blanche et solide. Le prix d'un esclave valide est +actuellement de 5 à 6,000 fr.</p> + +<p>La famille n'existe pas. Les nègres changent souvent de femmes: +quelques-uns pourtant sont fidèles, et M. de Rio Bonito me citait un +maçon qui avait eu 7 enfants de la même femme, formant une famille +modèle. Les enfants appartenaient au maître de la mère; maintenant ils +sont libres, mais ils doivent rester avec la mère jusqu'à un certain +âge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement à la ferme ou +grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore +d'écoles. Ils sont censés catholiques; le vicaire du village vient +leur dire la messe à la chapelle de la fazenda deux fois le mois et +baptiser les nouveau-nés; la cloche sonne l'angélus trois fois le +jour; et la salutation en usage est: <i>sia lodato Jesu Cristo</i>, auquel +on répond <i>sempre sia lodato</i>; c'est ce qui leur reste de l'ancienne +évangélisation par les missionnaires.</p> + +<p>À la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mères. Elles ne vont pas +aux champs et raccommodent le linge tout en soignant leur négrillon: +celui-ci souvent est mulâtre, parfois presque blanc.</p> + +<p>Près des usines, s'étendent par-ci par-là d'immenses glacis en ciment: +ce sont les séchoirs pour le café. Nous <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> arrivons au point où +les chars laissent tomber leur cargaison de cerises-café dans un +bassin d'où l'eau les entraîne dans un canal. De grosses pierres y +sont posées de distance en distance. Les cerises se heurtent contre +ces obstacles et se dépouillent de la terre qui se perd dans les +grillages placés à courts intervalles. Elles arrivent ainsi bien +propres à l'usine; mais là, celles qui surnagent s'en vont tomber sur +un glacis où elles sèchent au soleil; les plus lourdes au fond de +l'eau sont entraînées dans un cylindre qui, par le frottement de +chevilles, les dépouille de l'écorce rouge. Les deux graines +intérieures se séparent, passent à un tamis, tombent dans un deuxième +cylindre qui les roule et les délivre de la gomme, et arrivent ainsi +sur les séchoirs. Après 10 jours de soleil, pendant lesquels les +esclaves les tournent et les retournent avec des râteaux, elles +passent sous des pilons qui les dépouillent de la deuxième écorce; une +seconde opération sépare les graines rondes qui sont vendues pour +moka, puis le tout est porté sur de grandes tables, où les femmes qui +ont des bébés enlèvent les quelques graines défectueuses, et la +marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le café ainsi préparé +s'appelle café <i>despolpado</i>. Il est moins fort, plus délicat et plus +cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est séché en graine est +séparé des deux peaux par une machine américaine, bruni à un cylindre +et envoyé de préférence aux États-Unis. Il s'appelle café <i>terrero</i>; +il est plus fort que le premier. Le café s'améliore en vieillissant: +on m'a montré des échantillons de dix <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ans d'un parfait +arôme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prépare le sucre pour +son nombreux personnel; il opère à peu près comme M. Paes-Leme, mais +il fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois à ses +travailleurs; ils en consomment une centaine d'hectolitres par an.</p> + +<p>Dans la même usine, on pile, pour le blanchir, le riz récolté à la +fazenda pour les ouvriers, et une machine égrène les épis de maïs. La +qualité blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les +animaux; le bois de l'épi est passé au moulin, et, mélangé au son et à +la farine, sert à engraisser les porcs; les feuilles et le résidu de +la canne à sucre sont convertis en fumier; l'écorce de la cerise du +café donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40% +de soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout.</p> + +<p>Prévoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propriétaire se +préoccupe de préparer graduellement la transition au travail libre et +rétribué. Les esclaves étant bien traités chez lui, il compte qu'ils +lui resteront presque tous comme travailleurs à gages.</p> + +<p>Le jeune baron me cite l'exemple d'un employé qui est resté cinquante +ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait réuni une somme +de 250,000 fr. En mourant, il a légué 5 contos de reis (12,500 fr.), à +chacun des enfants de son maître. C'était le vrai serviteur qui est +considéré et se considère comme étant de la famille.</p> + +<p>Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des +tropiques; le palmier de Madagascar déploie <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ses immenses +branches et laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son +écorce de senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le +palmito, ou palmier mince et long, fournit un excellent légume dans sa +partie supérieure, et le sagou ressemble aux fougères arborescentes. +Après le dîner, j'interroge encore sur les conditions auxquelles le +gouvernement concède les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il +fait des concessions d'une sesmaria (<sup>1</sup>/<sub>2</sub> lieue carrée), à condition +qu'on y bâtisse une maison et qu'on y place une famille pour la +culture. Le prix demandé est minime: <sup>1</sup>/<sub>2</sub> reis (<sup>1</sup>/<sub>8</sub> de centime) par +brasse carrée, payable à long terme. Ces renseignements ne concordent +pas avec ceux fournis par le bureau de la colonisation à Rio-Janeiro; +là, en effet, on m'avait indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée; +en sorte que je suis en présence d'un mystère, lorsque je cherche à +m'expliquer la conduite de ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger +capitaliste et intelligent, de l'achat des terres, pour n'avoir que +des bras ignorants, afin de remplacer l'esclave? Il n'y a que le +cœur grand et l'esprit large qui aboutisse aux choses grandes et +profitables!</p> + +<p>Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore +vierge doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, +pour les amateurs, 4 espèces de tigres ou <i>oncas</i>, 3 sortes de chats +sauvages, 4 qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande +quantité de lapins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> La <i>Prighizza</i> ou le paresseux, animal lent qui met un jour à +grimper sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés, +et gare si on est pincé; le <i>paca</i> qui a la face du phoque et le goût +du mouton; le <i>capivara</i>, le <i>cutia</i>, plus petit que le <i>paca</i>, et +l'<i>anta</i>, qui tient de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que +celui-ci; s'il est poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la +forêt vierge: son cuir, très épais, est fort recherché.</p> + +<p>Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le <i>macuco</i>, +espèce de dinde sauvage; le <i>jacu</i>, sorte de coq de bruyère; le <i>jao</i>, +poule sans queue; l'<i>uru</i>, un peu plus gros qu'un pigeon; le <i>mutu</i>, +espèce de coq; le <i>pavon</i>, sorte de faisan; le <i>jaburo</i>, oiseau +piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le <i>pattu</i> +silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards; +le <i>curicaca</i>, qui ressemble à un oiseau de proie, etc.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<p class="resume"> + Route vers San-Paulo. — Deux musiques de nègres. — La fête de saint + Jean et les pétards. — Un étrange garçon. — La ville. — L'hôpital et + les Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry. — Un vigneron + français. — Départ pour Sanctos. — Les entrepôts de café. — La Casa + di Misericordia. — Navigation vers la République orientale. — En + quarantaine à l'île de Florès.</p> + +<p>Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé +de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère, +qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et +demie, nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, +par les soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito, +propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le +sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la +poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui +coule à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à +gauche, par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la +forêt vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue +la marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont +j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; +la voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> +bande de musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au +profit des pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des +nègres. Nous quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où +paissent les bœufs et les mules. Elle est couverte de petits +monticules de terre, maisons des <i>coupis</i>, espèce de guêpe. La voie +continue à s'élever jusqu'à atteindre une altitude de 700 mètres. À +six heures, nous sommes à San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, +le conducteur du train prend et arrange à part mes deux valises qui +étaient venues jusque-là dans mon wagon. Comme il laisse celle des +autres passagers, je pense qu'il veut me faire une politesse, mais à +San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les rendre et ne me donne pas +même une quittance; il y a donc des compagnies qui exploitent plus que +d'autres!</p> + +<p>À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de +chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, +lui dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» +(tout de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour +la Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. +À table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le +français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend +qu'il est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc +ici à servir?—En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans +une compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et +j'ai perdu mes gages. Le séjour au milieu des <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> terrassements +m'avait donné la fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à +l'hôpital, où les Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien +soigné; je suis ici pour gagner ma vie, mais peu fait pour ce métier, +je soupire après la main secourable qui m'en tirera. Les épreuves sont +partout!</p> + +<p>Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles +fêtes de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: +il me semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint +Jean-Baptiste que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux +petits-enfants: il y a des joies à côté des épreuves dans la famille +chrétienne! La ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, +une partie de ses maisons en pisé. À la <i>Casa di Misericordia</i>, les +Sœurs de Saint-Joseph soignent une centaine de malades: je remarque +un bon vieillard anglais; sa barbe blanche et son air vénérable l'ont +fait surnommer par les Sœurs le Père Éternel. Une pauvre Française +est brisée par la fièvre tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me +répond: «Je suis des Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une +salle est réservée à la vieillesse. Les Sœurs ont aussi une école +gratuite avec 100 élèves. Les Ordres enseignants auraient ici bien à +faire. À quelques heures de chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites +de la Province Romaine ont un collège avec 400 élèves; les riches +arrivent encore à faire instruire leurs enfants, mais le peuple, +surtout dans les campagnes, manque du nécessaire, sous ce rapport; +aussi les neuf dixièmes de <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> la population sont illettrés. Si +au moins le clergé pouvait donner l'enseignement religieux; mais il +est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions d'habitants, sur une +surface dix-huit fois grande comme la France, et la plupart sans +séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la première +communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste +demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!</p> + +<p>M. Judalessio me renseigne sur les œuvres charitables du pays.</p> + +<p>On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de +Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux +heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse +une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la +propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute +qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts +d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je +demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à +traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure. +Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux +heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste +maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un +mamelon qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville +de San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et M<sup>me</sup> la +comtesse apprête en quelques instants un petit dîner que la <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> +course me fait trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et +un autre à la mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est +la vie écossaise.</p> + +<p>Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a +coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr. +l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des +terres du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui +proposait étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans +l'intérieur, sans communication et sans issue. Il se décida alors à en +acheter et à planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a +plantés en septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois +ans ils produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures +dans des trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce +qu'ici la vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient +2,500 pieds donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de +80 fr. l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.</p> + +<p>La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure +pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte +environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange, +l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en +calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.</p> + +<p>C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent +déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure +qu'en Algérie. La vigne <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> employée est l'américaine, et la +main-d'œuvre n'est guère plus chère qu'en France, excepté la +nourriture en plus; mais ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les +haricots et le maïs pour peu de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le +foin donne un revenu encore supérieur à la vigne.</p> + +<p>Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai +parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant +plus que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration +intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation +de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en +prairie, réaliserait d'immenses bénéfices.</p> + +<p>Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou <i>terras +de pastos</i>, quelques bœufs ou vaches y paissaient, beaucoup de +serpents s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde +couche de terre rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec +ces terres qui ne demandent qu'à produire, ce pays va encore demander +le blé et la farine à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que +le pain coûte 0 fr. 75 le kilog., presque aussi cher que la viande.</p> + +<p>La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, +est assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies +de l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en +sort des arbres.</p> + +<p>M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo, +et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler +tous les dialectes de la Péninsule, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> et j'ai même trouvé un +Niçois, pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, +docteur; l'autre, député et journaliste.</p> + +<p>Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant +les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je +le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens +du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez +bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, +la famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. +Ajoutez à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la +montagne, brûle un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année +suivante s'en va renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point +d'impôt foncier. Si un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever +les terres, les accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en +défaire.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train +qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous +traversons des plaines, contournons des collines, et, toujours au +milieu de la forêt vierge, nous arrivons à <i>Alto do Serra</i>, à plus de +700 mètres d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé +un immense plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au +moyen d'un câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de +profonds précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des +ponts métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lasse d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne +sais comment fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de +petits mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un +fort tangage. Au <i>Baiz do serra</i>, le baromètre anéroïde me dit que +nous sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse +et couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots +creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à +Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La +population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; +mais il n'y a qu'une cinquantaine de Français.</p> + +<p>La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une +cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer +une Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?—De la Mayenne; je suis +venue ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle +pleure.... Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. +Je demande quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il +n'y en a pas, mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il +faut la faire le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous +un soleil ardent les flancs de la montagne, et après une demi-heure de +marche et deux litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève +une chapelle. La vue est merveilleusement belle et fait oublier la +fatigue: d'une part, la baie qui s'avance dans les terres en contours +bizarrement <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> découpés avec îles et presqu'îles; de l'autre +côté, l'Océan et son immensité; au pied, la jeune ville; tout autour, +les collines et leurs forêts vierges. En descendant, je m'arrête à la +prison, dont la façade forme un des côtés du jardin public. Les +prisonniers sont bien gardés derrière leurs portes grillées. +J'interroge un Américain: «Why are you here?—On m'accuse de vol, mais +c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce qui l'a conduit au +cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge m'assure qu'il +n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré; enfin, +plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.</p> + +<p>Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au <i>Mondego</i>, +navire de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à +Montevideo.</p> + +<p>Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est +moitié plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir +aujourd'hui, mais, d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il +faut arrêter les opérations de déchargement; d'autre part, il sait +qu'en arrivant à Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à +l'expiration de 7 jours depuis son départ de Rio: il préfère donc +attendre ici et ne se presse pas. Le capitaine m'assure que nous +partirons le matin à 6 heures. Je profite de ce temps pour écrire mon +journal et envoyer des nouvelles aux amis.</p> + +<p>Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence +à travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la +proue vers l'entrée de la <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> baie. Un individu arrive essoufflé +et me dit: «Je viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est +sur le navire, il se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» +Je l'adresse à un des officiers, qui lui répond en anglais; mais le +Brésilien n'en comprend pas un mot, et pendant qu'il se perd en +explications, le navire part, emportant créancier et débiteur. +Heureusement que la baie est longue et qu'il faut une heure pour en +sortir. Pendant ce temps, on peut faire comprendre la malencontreuse +aventure au capitaine, qui fait déposer à l'entrée de la baie le trop +empressé créancier. Celui-ci s'en retourna sans argent, trop heureux +de ramener sa personne. Le <i>Mondego</i> est surtout disposé pour les +marchandises. Les passagers, toujours en petit nombre, sont relégués à +l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses que celle-ci imprime +au navire se communiquent au corps des malheureux voyageurs et +redoublent leur mal de mer.</p> + +<p>Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de +la maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la +Plata; un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé +de dix ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par +un gros chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a +inventé une manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre +jaune à Rio, et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la +fièvre jaune à Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: +il s'en va avec son fils à Buenos-Ayres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de +Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 nœuds +<sup>1</sup>/<sub>2</sub>, le tangage rend la promenade impossible.</p> + +<p>Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les +Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine +soupire après le moment de s'en débarrasser.</p> + +<p>La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers +perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. +Les officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, +la manœuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je +trouve des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques +Françaises et une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par +quelques émigrants et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir +approcher la fin du voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où +ils ont été malades et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux +aux nombreux enfants, toujours heureux quand on pense à eux. À propos +de chant et de musique, grande querelle entre un Anglais et un +Américain; l'harmonie n'est pas parfaite entre ces deux peuples.</p> + +<p>1<sup>er</sup> juillet.—Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à +cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous +avons toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne +peut être vue que de la dunette.</p> + +<p>Le 2 juillet.—Durant la nuit, on a ralenti la machine <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> pour +arriver à la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de +Montevideo. Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville +dort, et les nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept +heures, le soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons +avec impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À +neuf heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour +vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les +passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de +l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour +maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le +Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va +déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses +de la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du +nom d'un des présidents de la République orientale.</p> + +<p>À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour +débarquer les émigrants et leurs bagages. Le <i>pursuer</i> (économe), qui +fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne +peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À +deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous +trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos +effets prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me +dégager et obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des +premières. Pas de chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin +et <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> m'empare d'une mauvaise table à la salle à manger. Je +puis ainsi rédiger mes correspondances à divers journaux.</p> + +<p>Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; +je bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est +Espagnol: il sait un mot anglais: <i>all right</i>, deux de français, trois +d'italien; il est fort prévenant et veut que je note son nom: +Francisco-Fernandes Martines.</p> + +<p>Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les +jours! Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; +trois sont guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.</p> + +<p>À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le +rend délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au +billard, à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me +dirige vers le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 +centimètres du sol; immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un +soldat sort en criant: Qui vive?—Se puede visitar el fanal?—No se +puede da nuece, convien tornan a magnana.—Sta bueno.</p> + +<p>La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq +heures et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit +heures sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et +demi, environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="title">L'Uruguay et la Plata.</p> + +<p class="resume"> + Montevideo. — La République orientale ou de + l'Uruguay. — Population. + — Surface. — Produits. — Exportation. — Importation. — Les + Saladeros. — Fray-Bentos et l'extrait de viande Liebig. — Un calcul + pour s'établir dans le pays. — Forme de + gouvernement. — L'armée. — Rôle de la petite république. — Villa + Colon. — Le velario. — Traversée de la Plata. — Buenos-Ayres. — Rues + et + monuments. — Climat. — Agriculture. — Colonies. — Industrie. — Commerce. — Chemins + de fer. — Presse. — Navigation. — Postes et + télégraphes. — Budget. — Armée. — Marine. — Main-d'œuvre. — Immigration. — Monnaie. — Dette. — Culte. — Instruction + publique. — Assistance publique. — Justice.</p> + +<p>C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et +la quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le +quai de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas +longue. Je les dépose à l'<i>Hôtel Oriental</i> et parcours la ville dans +toutes les directions pour remettre les nombreuses lettres de +recommandation aux banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de +lois.</p> + +<p>La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie +régulièrement; ses rues sont assez larges et se <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> coupent à +angle droit; la partie haute est plate et occupée surtout par les +édifices publics: la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste +église en style romain à croix latine avec coupole; le palais du +gouvernement local, le théâtre, le palais du gouvernement de la +République, etc. Les autres rues descendent à l'est et à l'ouest vers +la mer; les maisons ont généralement un étage sur rez-de-chaussée et +sont ornées en style italien parfois un peu surchargé. On peut dire +que Montevideo figurerait bien parmi les belles villes européennes. +Elle est la capitale de la République orientale de l'Uruguay et compte +100,000 habitants. Son nom lui vient de Magellan, qui le premier, +découvrant le Cero, mont qui fait face à la ville, dit: <i>Montem +video</i>; d'où le nom de Montevideo.</p> + +<a id="img018" name="img018"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img018.jpg" width="400" height="297" alt="" title=""> +<p>Montevideo.—Boulanger portant le pain.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> La majeure partie des habitants sont Européens ou fils +d'Européens, principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; +les Italiens possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.</p> + +<p>La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de +latitude sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la +République argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des +guerres sanglantes; au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la +Plata, formé de la jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.</p> + +<p>La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15 +départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange +d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources +de produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882, +l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de +laine, 456,100 cuirs salés de bœuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 +balles de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.</p> + +<p>Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de +millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660 +moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de +maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de +foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.</p> + +<p>L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit +environ 43,000,000 de francs.</p> + +<p>Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> piastres +fortes, soit environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, +bière, cognac, sardines, vermouth et vins.</p> + +<p>En 1882, les neuf saladeros<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a> de Montevideo ont tué 217,984 animaux, +qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres +saladeros situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont +produit 452,000 quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au +soleil, est expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, +pour la nourriture des esclaves.</p> + +<p>Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la +préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300 +animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet +établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres +de terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de +bétail. Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour +environ 2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de +la cherté des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux +actionnaires un intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de +francs à la réserve. Je comptais visiter cet établissement sur le +fleuve Uruguay, à deux jours de navigation de Montevideo, mais un des +directeurs, à Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos +d'hiver, et que depuis une semaine tout était fermé: je dus donc +renoncer à <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> cette visite et me contenter d'en voir les +opérations sur le dernier compte rendu de la Société, dont j'ai +extrait les chiffres que je viens d'indiquer.</p> + +<p>De la <i>Rivista mercantil de la Republica Oriental</i>, je relève le +calcul ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, +qui voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture +sur un terrain de 15 hectares:</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Calcul."> +<colgroup> + <col width="60%"> + <col width="30%"> + <col width="10%"> +</colgroup> +<tr> +<td colspan="3" class="center"><i>Frais d'établissement.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr> +<td>Une maison avec cuisine</td> +<td class="right">550</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr> +<td>Deux bœufs</td> +<td class="right">230</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Une vache à lait</td> +<td class="right">70</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Instruments aratoires</td> +<td class="right">100</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Deux charrettes</td> +<td class="right">110</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">———</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="right">1,060</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr> +<td colspan="3" class="center"><i>Frais de l'année.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr> +<td>10%, intérêt du capital</td> +<td class="right">110</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr> +<td>Loyer de 15 hectares</td> +<td class="right">95</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Semences et autres</td> +<td class="right">160</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Travaux</td> +<td class="right">140</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Nourriture</td> +<td class="right">650</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Imprévu</td> +<td class="right">90</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">———</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="right">1,245</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr> +<td colspan="3" class="center"><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> <i>Produits de l'année.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr> +<td>5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr.</td> +<td class="right">870</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr> +<td>5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr.</td> +<td class="right">440</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>3 hectares produits divers</td> +<td class="right">320</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>2 hectares herbe pour les animaux</td> +<td class="right">»</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">———</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="center smcap">Total</td> +<td class="right">1,630</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr> +<td>Déduire les frais de l'année</td> +<td class="right">1,245</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">———</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="center">Bénéfice de l'année.</td> +<td class="right">385</td> +<td>fr.</td> +</tr> +</table> + +<p>Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!</p> + +<p>La forme de gouvernement est la République avec un président et deux +Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté +à cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le +pays sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent +dans l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au +faîte des honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de +leur origine si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais +talents, ils font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, +costumés et équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand +nombre sont officiers.</p> + +<p>L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est +un petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. +À ce titre, il rend un véritable <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> service; mais pour +conserver son indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une +grande sagesse et doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. +Les troubles prolongés, les souffrances du peuple seront un facile +prétexte à l'un ou l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du +rétablissement de l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.</p> + +<p>Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses +personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la +station du <i>ferro-carril central</i>, en route pour Villa Colon, chez les +Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le +supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D. +Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans +le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons +une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route +dans un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté +par une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour +villas.</p> + +<p>À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées +d'eucalyptus, construit une église et un collège, dans la pensée +d'amener là les familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant +pas mêlée, la compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et +on l'a confié aux prêtres Salésiens. La construction est bien +disposée, la chapelle gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna +me fait visiter les classes et les études; puis, au réfectoire, +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> après le souper, il présente le voyageur aux élèves, et le +voyageur leur parle en langue française, comprise par la plupart +d'entre eux.</p> + +<p>Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend +qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une +pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous +les cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie +inclusivement. Ils dirigent en même temps un Observatoire qui +recueille trois fois par jour les données météorologiques et sera un +peu plus tard en état de signaler l'approche des tempêtes. Dans un +temps où le monde se montre si avide des données de la science, il est +fort habile et fort pratique pour une Congrégation religieuse de +s'imposer le travail facile mais incessant d'un Observatoire.</p> + +<p>À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une +paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant +2 fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le +catéchisme.</p> + +<a id="img019" name="img019"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img019.jpg" width="500" height="355" alt="" title=""> +<p>Uruguay.—(El Velario). Réjouissances à la mort d'un enfant.</p> +</div> + +<p>À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des +excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les +baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés +les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois +pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me +raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle +n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; +et <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement +pris, le Père apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la +famille, les voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se +réjouir de ce qu'un ange est entré au ciel, on organise un bal en +règle; puis ils prêtent le petit cadavre à d'autres, qui le colportent +et en profitent pour organiser d'autres bals. Cette réjouissance +s'appelle <i>velario</i> dans le pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions +chez les Indiens de ces pays certains usages qui nous étonnent! +L'isolement en produit bientôt de singuliers, même parmi les +civilisés.</p> + +<p>Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous +visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, +et allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.</p> + +<p>Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des +protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la +République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse +m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à +quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à +Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant +pour les dames. Chez les Sœurs de Charité, dans la ville, je trouve +une belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la +famille Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de +la Douane, et à cinq heures, à bord du <i>Cosmos</i>, en partance pour +Buenos-Ayres. Le navire porte des plants <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> d'oliviers et +d'orangers, et j'y rencontre avec plaisir plusieurs des passagers du +<i>Mondego</i>.</p> + +<p>La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures +nous avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet +endroit de 200 kilomètres.</p> + +<p>Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large +devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur +des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des +poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des +charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, +l'espace d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont +obligés de s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le +bord de la rivière.</p> + +<p>En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des +tramways. Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les +maisons n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; +elles ont presque toutes un <i>patio</i> ou cour intérieure, garnie de +plantes et de fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues +centrales sont mal pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il +est impossible d'y circuler autrement que sur les trottoirs. On voit +quelques beaux, monuments: sur la place Victoria, le palais de +justice, que domine un grand clocher, et la cathédrale, à croix +latine, avec haute coupole et un beau péristyle à douze colonnes. Le +<i>Correo</i> ou poste est aussi de bon goût, mais construit pour un +<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> climat du nord. La douane, le collège San-José et quelques +maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux plus riches +monuments sont les banques nationale et provinciale.</p> + +<a id="img020" name="img020"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img020.jpg" width="500" height="315" alt="" title=""> +<p>Buenos-Ayres.—Place Victoria.</p> +</div> + +<p>Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine. +Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088 +kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; +et comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée +comme la France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. +Organisée sur le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique +du Nord, la République argentine comprend 14 provinces ou États +autonomes, portant les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, +Corrientes, Santa-Fé, Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, +Jujuy, Catamarca, la Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 +territoires destinés plus tard à devenir des provinces; trois sont +situés au nord, vers le Brésil et la Bolivie, et sont les territoires +del Bermejo, du grand Chaco et des Missiones; six sont au sud et +s'appellent territoires de la Pampa, de los Andes, del Rio Negro, de +Limaï, de Chubut, de la Patagonie.</p> + +<p>La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève +actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez +rapidement par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, +123,641 sont Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 +Allemands, 19,950 Anglais et 99,084 de nationalités diverses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Le président est éligible au suffrage direct tous les six +ans; les provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection +est faite par les députés provinciaux; les députés au parlement +national sont nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 +habitants; les conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 +ans d'âge, 10,000 fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans +au moins, natif de la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux +ans au moins. Les sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se +renouvelle par tiers tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité +pour les députés sont: 25 ans d'âge, être natif de la province où on +est élu ou l'habiter depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins +citoyen argentin. Les députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre +se renouvelle par moitié tous les deux ans. Pour être élu président, +il faut avoir 10,000 fr. de rente, être né dans la République +argentine ou fils de citoyen, quoique né en pays étranger, et +appartenir à la religion catholique.</p> + +<p>Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; +le territoire de la République s'étend en effet depuis le 22<sup>e</sup> degré +latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50<sup>e</sup> au bout de la +Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver +(juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit +parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se +développe tous les ans et donne des produits divers selon les +provinces: ainsi, dans la province de <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Tucuman, un hectare de +terrain donne 35 hectolitres de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, +ou 45 de riz, ou 850 kilog. de tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou +150,000 kilos de canne à sucre. Dans la province de Santa-Fé, un +hectare donne 15 hectolitres de blé; dans celle de Salta, 17 ou bien +30 de maïs; dans la province de Catamarca, un hectare donne 19 +hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans celle de San-Luiz, +un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14 de blé.</p> + +<p>Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises +privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le +Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie, +comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et +cultivant 93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies +établies par des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent +ensemble 12,608 maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 +chevaux, 1,687 mules, 162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments +aratoires, 7,651 charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout +s'élevant à une valeur d'environ 150 millions de francs. Le +gouvernement fait son possible pour mélanger les diverses +nationalités, afin de favoriser la formation d'une population +homogène.</p> + +<p>Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la +chair des animaux, opération qui se fait dans les <i>saladeros</i>. En +1882, les sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué +187,600 bœufs ou vaches, qui ont <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> produit 275,300 quintaux +de viande; et les onze saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué +247,100 bœufs ou vaches, qui ont produit 314,90.0 quintaux de +viande expédiés à peu près en parties égales au Brésil et à Cuba.</p> + +<p>L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous +aurons occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de +l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et +l'argent, surtout dans la province de la Rioja.</p> + +<p>Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ +280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de +francs.</p> + +<p>Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en +exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un +revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; +la plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer +appartiennent à des compagnies anglaises.</p> + +<p>La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres +possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien, +trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.</p> + +<p>Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de +la République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont +sortis 4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine +française concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la +navigation intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> tonnes, et sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. +Le gouvernement projette une ligne subventionnée, desservant la côte +sud jusqu'à la Terre de feu, pour aider au développement des +ressources de la Patagonie.</p> + +<p>Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les +télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.</p> + +<p>Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 +fr. pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les +municipalités. La sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la +nation, et 4,106,531 piastres pour les municipalités.</p> + +<p>L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977 +soldats.</p> + +<p>La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux +transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le +service des fleuves.</p> + +<p>Le prix de la main-d'œuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va +en diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de +30 à 80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, +pour les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une +petite somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme +émigrants, ils ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour +le retour.</p> + +<p>Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur +ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres +de tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris +n'en possède <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par +1930 et Londres un par 2,375 habitants.</p> + +<p>La monnaie a pour base le <i>peso fuerte</i>, qui vaut un peu plus de 5 +fr.; mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base +le <i>peso moneta corriente</i>, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers +sont dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos +boliviens, qui valent 3 fr.</p> + +<p>La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de +piastres fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par +4 évêchés, suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le +cinquième. Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres +étaient étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire +fortune pour rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la +direction de diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé +indigène. La religion catholique est celle de l'immense majorité, mais +les cultes dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de +religiosité dans le pays, et les autorités ne rougissent pas +d'invoquer le Très-Haut; j'ai sous les yeux le message par lequel le +président de la République, à l'ouverture des Chambres, en mai +dernier, rend compte au Congrès des opérations de l'année. Il conclut +par ces paroles:</p> + +<p>«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a +dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras +sessiones.—Rendant grâces à la divine Providence <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> pour les +bienfaits qu'elle a accordés à la République, je déclare ouvertes vos +sessions.» La religion catholique est encore la religion d'État, +l'art. 2 de la Constitution dit: «El gobierno fédéral sostiene el +culto catolico, apostolico, romano.—Le gouvernement fédéral professe +le culte catholique, apostolique et romain;» et dans la préface de la +même Constitution on lit: «Nos los representantes del pueblo ... +invocando la protecion de Dios, fuente de toda razon i justicia, +ordonamas, etc....—Nous, les représentants du peuple ... invoquant la +protection de Dieu, source de toute raison et justice, ordonnons, +etc.»</p> + +<p>Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les +nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui +est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but; +en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la +religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.</p> + +<p>L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université +qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; +il y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province. +L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui +sont loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans +la capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par +33,196 élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le +besoin d'écoles se <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> fait vivement sentir. Dans la seule +province de Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait +d'instruction, sur 116,000 enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 +reçoivent l'instruction, les autres 88,000 restent dans l'ignorance +forcée, faute d'écoles.</p> + +<p>L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la +capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles, +les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins. +L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont +compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux +ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.</p> + +<p>Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services. +Revenons à l'emploi de mon temps.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<p class="resume"> + San Carlo Almagro. — Dom Bosco et ses institutions. — Les Sœurs + de Marie-Auxiliatrice. — La Société d'agriculture. — Prix des + terrains. — Les œuvres charitables. — Les Lazaristes. — Les + Sœurs de Charité. — L'Hospicio de los Mendigos. — La + distribution de l'eau. — La fête nationale. — La législation. — Une + stancia modèle. — L'autruche et ses mœurs. — Détails sur + l'agriculture et l'élevage.</p> + +<p>Nous sommes au 5 juillet: après avoir fait de nombreuses visites et +reçu partout bon accueil, je prends un tramway et me rends à San-Carlo +Almagro, au collège de los artes y officies, confié à la Congrégation +de dom Bosco. Je trouve là 200 enfants, dont la moitié appliquée à +apprendre les divers métiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier, +tailleur, etc.; l'autre moitié suit les classes élémentaires et +secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint +brun, au visage épaté, à l'œil noir, grand et égaré: ce sont des +orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux. +Ils savent me dire que leur père était cacique de telle et telle +tribu; qu'ils ont été pris par les soldats et transportés dans cette +maison; mais ils n'en savent pas davantage. Le supérieur m'apprend +qu'il y a quatre ans, lorsque le général Rocca, promenant ses 2,000 +hommes dans les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio +<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Cébut, a chassé devant lui les Patagons qui l'habitaient, a +tué ceux qui résistaient et recueilli plusieurs orphelins, les pères +de ceux que je vois étaient parmi les morts: il ajoute qu'ils sont +intelligents, doux, appliqués, et témoignent d'un grand bon sens.</p> + +<p>Près du collège, de l'autre côté de la rue, on a construit un couvent +pour les Sœurs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la +Province et 25 novices, parmi lesquelles plusieurs indigènes. La +supérieure vient de mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle +me fait parcourir la maison et me donne avec timidité les +renseignements concernant la Congrégation dans la République. À la +paroisse de la Bocca, à Buenos-Ayres, les Sœurs ont un externat +avec 200 élèves, et un <i>Oratorio festivo</i> fréquenté par 400 jeunes +filles. À Marou, elles ont un collège et externat; à San-Isidro, +externat avec 120 élèves et Oratorio festivo; à Carmen, en Patagonie, +un externat de 80 externes, et 100 filles à l'Oratorio; toutes leurs +maisons ont la Congrégation des Enfants de Marie.</p> + +<p>Au collège, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la +vapeur. Le même moteur donne le mouvement aux scieries mécaniques et +autres instruments. Les Pères desservent encore à Buenos-Ayres la +chapelle appelée Matris Misericordiæ ou des Italiens; à San-Nicolas, +sur le Parana, ils ont un collège avec 70 internes payant 75 fr. par +mois. Dans la Patagonie, ils ont à Carmen un collège avec 70 internes +et un Oratorio festivo <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> qui réunit 100 enfants. De l'autre +côté du Rio Negro, à Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent +un Oratorio. Ils ont enfin une dizaine de stations dans l'intérieur de +la Patagonie, tels que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca, +Nahuel, Huapi, San-Xavier, etc.</p> + +<p>Dom Bosco, à Turin, avait été frappé, dès le début de sa carrière +sacerdotale, de l'abandon dans lequel étaient laissés un grand nombre +de garçons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il +comprit bientôt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis +deux cents ans, le clergé s'était plus spécialement adonné au +ministère plus facile auprès de la femme; mais l'homme n'en demeure +pas moins le chef de la famille, et du temps de saint François de +Sales les efforts étaient avec raison plus portés de son côté. Je lis +en effet dans les écrits de ce docteur (<i>Œuvres complètes de saint +François de Sales</i>, tome II. Migne, 1861, p. 427), les conseils que ce +saint si doux et si pratique adressait à un de ses confrères: «Comme +évêque, vous devez surtout veiller sur deux sortes de personnes, qui +sont les chefs des peuples: les curés et les pères de famille, car +d'eux procède tout le bien ou tout le mal qui se trouve dans les +paroisses ou dans les maisons.»</p> + +<p>M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du +pays et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement +utiles à la France s'ils ne sont pas enterrés dans les cartons du +ministère à Paris; <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> il a habité divers pays à l'étranger, et +en observateur attentif il a pu voir le bien à imiter, le mal à +éviter.</p> + +<p>M. l'avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, me donne +des lettres pour le Chili, le Pérou et la Bolivie.</p> + +<p>À la Société d'agriculture, j'apprends, à propos de prix de terrains, +qu'on a vendu dans la quinzaine, à Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la +lieue carrée (2,600 hectares), des terrains qui avaient été achetés +pour 2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70 +lieues carrées de terrain au cinquième méridien; qu'une autre +compagnie anglaise a acheté 100 lieues carrées à San-Luiz, à raison de +10,000 fr. la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et C<sup>ie</sup> +ont proposé au gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain à +Santa-Cruz, en Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue, à condition de +la peupler en cinq ou six ans et d'y établir 200 familles européennes, +50,000 brebis, 5,000 bœufs et vaches. Plusieurs autres particuliers +et compagnies font des demandes analogues pour établir des colonies.</p> + +<p>M. l'avocat Caranza, qui est à la tête des œuvres charitables, me +présente à sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de +bien dans la République.</p> + +<p>Sa Grandeur Mgr l'archevêque a la bonté de me faire visiter son palais +et sa cathédrale. Le palais est seigneurial, et à la cathédrale les +autels sont ornés non de tableaux, mais de statues habillées à +l'espagnole, avec robes brodées. La nef est vaste, et les salles au +service <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me +présente à son vicaire général, dom Spinoza, qui me renseigne sur +l'importance du diocèse: il comprend 300,000 âmes, 14 paroisses, 50 +églises et chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalité +et 13 de religieuses, dont 4 cloîtrées. Il veut bien me conduire au +bout de la ville, à la Maison mère des Pères lazaristes. Ils sont 6 +Pères et 8 novices, dont un Indien; ils font l'école gratuite à 200 +externes.</p> + +<p>De l'autre côté de la rue, les Sœurs de Charité tiennent le collège +de la Providence, où 20 Sœurs instruisent 200 externes et 80 +internes payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40 +orphelines.</p> + +<p>Le dimanche les magasins sont fermés le matin à dix heures, de par la +loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septième jour. +Je prends un tramway et me rends à un des bouts de la ville, au parc +de la Recolleta. Il y a là le cimetière <i>del Norte</i>, semé de riches +chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus +élevée, je lis <i>Pantheon de l'Association espanola de socorros +mutuos</i>. À côté, dans l'ancien couvent des Récollets, on a établi +<i>l'hospicio de los mendigos</i>, contenant 220 vieillards et 110 femmes +aux soins des Sœurs de la Charité. Elles se louent des bons +procédés de l'administration; leurs pauvres sont logés dans de grandes +salles à un seul rez-de-chaussée, espacées dans le jardin; ils ont +cuisine bourgeoise et le maté deux fois par jour. À côté de l'hospice +s'étend un petit parc orné de rocailles, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> et un peu plus loin +je trouve les pompes à vapeur qui pompent l'eau de la rivière dans les +réservoirs de distribution pour toute la ville. Les pompes font trente +tours à la minute, et chaque coup de piston relève 120 litres d'eau. +Elles sont insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus +puissantes. Je retourne à l'hospicio de los mendigos; l'ancien +aumônier de l'hôpital français y prêche en castillan, puis les +vieillards chantent des litanies et des cantiques avec +l'accompagnement de l'orgue, tenu par un aveugle; les servants ont le +vrai type indien.</p> + +<p>Le 9 juillet, c'est la fête nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810 +que les Espagnols furent chassés de ces contrées, et c'est le 9 +juillet 1816 que fut déclarée l'indépendance. Ces deux anniversaires +sont fêtés tous les ans avec solennité. Les deux généraux qui, par +leurs victoires, obtinrent ce résultat, le général Saint-Martin et le +général Belgrano, étaient deux chrétiens. Se considérant comme des +instruments de la Providence, après leur victoire, ils envoyèrent +leurs épées, le premier à Notre-Dame du Carme, à Mendoza, le second à +Mercedes.</p> + +<p>Le matin, de ma chambre, je vois débarquer quelques compagnies de +marins, traînant leurs canons; à midi, des bataillons se rangent sur +la place Victoria; mais bientôt une légère pluie les renvoie à la +caserne. On fait économie de poudre; pas de coups de canon, pas de +cloche: et pourtant ces bruits sont bien faits pour réveiller chez le +peuple les fortes émotions. À une heure, les autorités se rangent à la +cathédrale sur de superbes <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> fauteuils; un immense et riche +tapis en couvre le pavé. L'archevêque entonne le <i>Te Deum</i>, que des +artistes chantent en musique; puis on rentre chez soi. Pour moi, je me +rends chez l'avocat Lamarca, qui veut bien me donner quelques +renseignements sur la législation du pays. Le père peut disposer d'un +tiers de ses biens s'il laisse père et mère et pas d'enfants; d'un +quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce pays des estancieros +(propriétaires) qui ont jusqu'à 400 lieues carrées de terre, et des +compagnies qui en possèdent jusqu'à 700 lieues; il n'est pas mauvais +que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme est protégée: +elle hérite comme les garçons; la recherche de la paternité n'est pas +interdite. L'épouse a droit à la moitié des biens gagnés après le +mariage. La famille est assez bien constituée; mais, dans les classes +élevées, le père passe trop de temps au club. Les enfants s'aiment +entre eux, mais s'émancipent de bonne heure: ils sont aussi plus +précoces; les jeunes filles se marient souvent à dix-sept ans, et au +même âge les garçons occupent parfois des places importantes, qu'on +donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans. Les +mères n'ont pas toujours une assez forte instruction.</p> + +<p>Le soir, à huit heures, la place Victoria est illuminée <i>à giorno</i>, et +on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit +en Europe.</p> + +<p>Après avoir parlé avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui +dis: «La estancia<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a> est dans votre pays <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> la chose principale +à visiter, et j'espère que vous trouverez l'occasion de m'en montrer +une.» Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils +parlent de lettres et de télégrammes et il me dit: «Demain, vous +pourrez aller visiter, à quelques lieues d'ici, la stancia de +San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle +appartient à un de mes amis, M. Léonard Pereira. Vous prendrez à la +station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez +deux heures après à la station de Pereyra; mais auparavant, vous +viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. Êtes-vous levé à +sept heures?—Oui.»—L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais +parole malgré le déluge de la nuit. À sept heures, en effet, par une +pluie battante, j'étais à sa porte, mais, sans le renfort du marchand +de lait, malgré la sonnerie électrique et le marteau, je ne serais pas +parvenu à la faire ouvrir. La lettre était prête, mais il fallait +prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment +d'avoir à porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'était +pas de trop, car il pleut depuis trois mois. À peine sorti de la +ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace +entièrement inondé. À la station de Baraccas, je vois une ville +composée de maisonnettes de bois toutes surélevées de terre d'un mètre +et comme sur pilotis. Les rues sont étroites. Quel dommage que sur cet +immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amérique du +Nord, des avenues de 40 mètres et des petits jardins. La santé +<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> des habitants y gagnerait et les bébés pourraient jouer +devant leur maison, sans courir le risque d'être écrasés par les +chars. Ces rues étroites sont maintenant couvertes d'une si haute +couche de boue, qu'elles sont impraticables aussi bien aux piétons +qu'aux voitures; c'est à peine si les cavaliers osent s'y aventurer. +Il ne reste aux piétons que les trottoirs.</p> + +<a id="img021" name="img021"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img021.jpg" width="500" height="300" alt="" title=""> +<p>République Argentine.—Rancho de Pêcheurs.—Arbre appelé Ambico.</p> +</div> + +<p>La rivière le Riochuelo laisse pénétrer d'assez beaux navires anglais, +qui débarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la +laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voilà <i>nel +campo</i>, soit en pleine campagne.</p> + +<p>La prairie s'étend à perte de vue; pas une colline à l'horizon. Les +arbres sont rares, c'est à peine si on voit par-ci par-là quelques +eucalyptus. La terre est partout si détrempée, que les pauvres animaux +font pitié à voir. Aussi, à tout instant, j'en aperçois jonchant le +sol, morts ou mourants. Les bœufs sont écorchés sur place, car la +peau en vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de +cheval ne vaut que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa +fourrure de laine, semble mieux résister. L'autruche, avec ses longues +jambes et ses plumes moelleuses, allonge curieusement son cou de +chameau et semble se moquer de l'eau. Les quelques fermes qu'on +rencontre ont des maisons en boue couvertes de chaume; c'est le +rancho, et à leur approche on voit la vigne, le mûrier, l'oranger, des +champs de blé qui sort de terre, des choux énormes, du maïs coupé, de +jeunes <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> fèves, et en général tous les fruits et légumes de +l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et porcs y sont en +abondance. Le bétail paît dans la prairie naturelle, où poussent le +chardon et une herbe graminée. On voit aussi de belles prairies +artificielles de sainfoin et de luzerne.</p> + +<p>À la station de Quilmes, j'aperçois un tramway appelant les voyageurs +avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes +les rues des villes des deux Amériques; je ne savais pas que je +l'aurais trouvé à la campagne. Cela explique comment on peut, de +plusieurs lieues à la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on +voit dans tous les trains. Par-ci par-là je remarque les gardiens de +bétail, trottant à la ronde, couverts d'un vêtement jaune ciré comme +celui des marins; et presque sur chaque poteau du télégraphe, le +<i>ornero</i>, profitant de la pluie, construit son magnifique nid de boue, +que des employés démolissent parce qu'il interrompt la transmission +des dépêches.</p> + +<p>Enfin, à midi, je descends à la station de Pereyra, et je demande au +chef de gare s'il n'y a pas là une voiture pour moi; je vois qu'il a +de la peine à s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que +j'ai affaire à un Anglais. Tous les employés de la ligne sont des +enfants d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand +gaillard botté portant pantalon à la zouave et lui dit: «Voici le +monsieur que vous attendez.»</p> + +<p>J'enfourche un cheval, et nous voilà galopant et trottant dans la +boue, à travers les chemins transformés en <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> rivière, et mieux +encore sur les prairies qui les bordent.</p> + +<p>Après une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous +traversons un superbe parc et arrivons à la maison du propriétaire. Il +n'est pas là, mais une lettre, al <i>Señor Ruffino administrador</i>, fait +que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel +déluge, me dit-il. <i>El tiempo es moeda</i>, répondis-je; si j'attends le +beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis +trois mois. On me prépare aussitôt un déjeuner confortable, et pendant +ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frères, +depuis quinze ans attachés à la ferme. Leur bisaïeul était Gênois; un +des frères a le bras droit coupé. Est-ce le fruit de vos révolutions? +lui dis-je.—Non, j'ai reçu un coup de fusil d'un voleur +d'animaux.—L'a-t-on attrapé?—Non, il s'est sauvé avec sa bande.</p> + +<p>La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant +1,000 chevaux, 8,000 bœufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000 +autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le +vendent au saladero de 20 à 40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut +extraire en graisse et en huile. À San-Juan on préfère le laisser +mourir surplace; mais on entretient des étalons pour des chevaux de +race.</p> + +<p>L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On néglige la plume et la +chair, et on ne mange que les œufs. On en prend l'estomac, qui se +vend 5 fr. pour la pepsine. La race américaine est inférieure, comme +volume et comme <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> ornement de plumes, à la race d'Afrique. Les +mœurs de cet animal, autant que me l'explique le señor Ruffino, +sont au moins curieuses: ils s'organisent par <i>tropillas</i>: deux mâles +et six à sept femelles: gare aux autres mâles qui voudraient +s'adjoindre; ils seraient poursuivis et tués par les deux pachas. Un +des mâles construit le nid dans lequel les femelles pondent tous leurs +œufs, de dix à douze chacune; puis l'autre mâle les couve durant +quarante jours; mais, comme il ne peut en couvrir qu'une partie, les +autres pourrissent. C'est comme si l'homme voulait se mêler de faire +la nourrice! je crois que si les mâles étaient moins galants et +laissaient faire les femelles, elles se tireraient mieux d'affaire. À +chacun son métier.</p> + +<p>Lorsque le premier poussin paraît, le mâle pique les œufs et y +dépose des mouches pour les nouveau-nés. Si l'on touche au nid, le +mâle détruit tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte +que toucher un seul œuf c'est détruire tout un nid.</p> + +<p>C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hémisphère) que +pondent ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et +en consomme presque autant que le cheval.</p> + +<p>Pour les bœufs, M. Pereyra s'applique à l'amélioration de la race; +il ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au marché de +Buenos-Ayres. Les bœufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr. +environ; il vend les taureaux pour la reproduction à des prix plus +forts, et jusqu'à 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800 à 1,000 +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> bœufs chaque année pour le marché, de 3 à 4,000 moutons +de 18 mois à 2 ans, au prix de 10 à 16 fr., selon la qualité. Les +moutons produisent une moyenne annuelle de laine mérinos d'environ 3 à +4,000 arrobas, au prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba équivaut ici à 11 +kilogrammes environ.</p> + +<p>On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi, +soit 16,900<sup>mc</sup>, peut nourrir 5 bœufs ou bien 12 moutons; or, +comme le bœuf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'élevage du bœuf +est plus productif; toutefois, on tient ensemble moutons et bœufs. +Ce qui rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le +terrain à raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient à environ 50 fr. +l'hectare.</p> + +<p>Le locataire y sème le maïs, qu'il vend à raison de 10 fr. les 100 +kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait exporté pour +10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de +plus, et comme la demande n'a pas augmenté en Europe, le prix a baissé +d'autant.</p> + +<p>Le personnel de la estancia <i>San-Juan</i> se compose de 50 ouvriers +italiens, français et belges; j'y trouve même un berger de la Briga, +dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la +nourriture. Une partie des ouvriers sont mariés. La paroisse est fort +éloignée; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche +libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptêmes on va à +l'église, mais on ignore ce que <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> c'est que la dernière +communion; car, en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30 à 60 fr. pour +payer la voiture qui devrait aller au loin chercher le prêtre; +néanmoins, le señor Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes +gens, et qu'il n'a point de coffre-fort ici; il ajoute même qu'il peut +confier à chacun de ses gens une somme quelconque pour la porter +n'importe où, et qu'il la remettra fidèlement à destination.</p> + +<p>Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chère et +vaut 200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mètres carrés, soit +environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre +d'agriculture assez élevée pour ne pas craindre les inondations. Cette +même terre qui se vend maintenant si cher a été donnée, ou vendue 0 +fr. 75 l'hectare. La estancia contient encore 50 cuadras de prairies +artificielles: luzerne et sainfoin, et on va les porter à 100 cuadras. +La partie réservée à l'agriculture est d'environ une demi-lieue +carrée.</p> + +<p>Après le déjeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il +comprend plusieurs hectares; ici des bois, là des jardins, plus loin +un lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espèces de canards. Je +vois les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cèdres du Liban, +les magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les +dathuras, les grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac, +l'abothylum; et dans deux petites serres, le caféier, les arecas, les +bégonias, les azaléas et autres plantes des tropiques; il me semble +être dans un de nos <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> jardins à Nice, quoique le climat soit +ici un peu plus chaud. Par une longue avenue d'eucalyptus le parc +aboutit à une station de chemin de fer, particulière à la propriété; +20 ouvriers sont occupés à l'entretien du parc.</p> + +<p>Le Señor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les +taureaux, il m'en fait remarquer un énorme venu d'Écosse; son museau +ressemble à celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps +pend jusqu'à terre une longue peau de graisse; il a coûté 5,000 fr. Un +autre plus grand, venu de Bute (Écosse), a coûté 7,000 fr.; mais les +taureaux de race produits par eux sont vendus par le propriétaire +1,500 fr., en sorte qu'il est bientôt couvert de ses frais. Dans la +cour est suspendu un <i>lazo</i>, je demande à le voir manœuvrer; il a +environ 25 mètres de long: un grand berger des Alpes lombardes le +prend, le fait tournoyer et le lance contre un jeune bœuf qui +cherche à fuir: il est pris aux cornes et ramené en un instant. À la +guerre contre les Espagnols, et dernièrement à la guerre du Paraguay, +on a vu les <i>Gauchos</i> manœuvrer habilement cette arme et +désarçonner les cavaliers; mais ceux-ci savaient en dernier lieu +couper le lazo avec leur couteau effilé. Les bollas avaient aussi été +employées dans cette guerre. Cet instrument dangereux consiste en +trois balles de plomb, de la grosseur d'un œuf, attachées à trois +lanières de 70 centimètres réunies par le bout: le <i>gaucho</i> prend en +main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les deux <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> +autres, les lance contre les jambes du cheval à une grande distance; +les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les lanières +et rendent la marche impossible; le cavalier à son tour s'était +habitué à se retourner lestement et à couper, de la lame effilée de +son sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanières. Je demande à ce +Lombard s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.—Je suis +ici depuis cinq ans, mais ma femme est restée en Italie.—Fais-la donc +venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par +mois. Ce bonhomme venait de déposer deux gros seaux de lait; je le +goûte, il est délicieux; le vendez-vous?—Non, dit Ruffino, nous avons +essayé, et voici encore les bidons qui le portaient à la ville et les +machines à faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouvé que, +pour notre but, qui est l'amélioration de la race, il est préférable +de laisser le lait aux veaux.</p> + +<p>Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes étalons anglais, +allemands, andalous. Le même hangar abrite les moutons; les plus beaux +sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de très beaux mérinos +d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du maïs cuit +et du son.</p> + +<p>Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici, +dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une +colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens; +je vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous +étions douze <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la +mort nous dévore tous.</p> + +<p>Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner +assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de +la nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il +commence par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays. +L'enseignement par l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive +ici mes félicitations et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle +il a mis à ma disposition ses serviteurs et sa maison.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> CHAPITRE X</h3> + +<p class="resume"> + Retour à Buenos-Ayres. — La nouvelle capitale de la Plata. — Les + banques. — Le Musée. — Départ pour Rosario. — Navigation + intérieure. — San-Nicolas. — Le pingoin. — La guerre du + Paraguay. — Rosario. — San-Juan. — Mendoza et la + viticulture. — Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. — Un + elevator. — Un Allemand colonisateur.</p> + +<p>Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq +heures, car j'ai à écrire.—<i>Bueno, Señor.</i> Or, à six heures, le +silence n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la +pluie diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de +s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le +train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate +que la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison, +j'y suis prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux +et j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je +passe sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la +culbute, et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut +mon salut. Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le +domestique paraît. Viens <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> donc m'ouvrir et mets-moi vite en +voiture, car j'ai affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le +train. Ce brave homme, un peu confus, fait des prodiges d'activité, et +en quelques minutes il m'a brossé, servi le café et mis en voiture. +Une demi-heure après, j'étais à la station, où le chef de gare me sert +gentiment une tasse de café qu'apporte sa fillette. Est-ce le +changement de pays ou de climat qui donne ici tant d'amabilité à la +froide nature anglaise? Il ne s'arrête pas là, mais il répond à mes +questions et me fournit des détails sur la nouvelle ville de <i>la +Plata</i> qu'on est en train de construire pour servir de capitale à la +province de Buenos-Ayres. Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres +était capitale de la province et de la fédération, et s'en prévalait +pour imposer sa volonté aux autres États; mais, en 1880, lors de la +dernière élection présidentielle, les autres États conspirèrent, +cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un mois. Après avoir perdu +environ 3,000 hommes de part et d'autre en divers faits d'armes, la +ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle serait désormais la +capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout pouvoir de police et +autre dans la ville appartiendrait au pouvoir fédéral, et que la +Province aurait à se construire une nouvelle ville et à y transporter +ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce résultat dans un pays +qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais cette ardeur à +guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui, fuyant le +travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la récompense +<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait +délivrer le pays de sa plus grande plaie.</p> + +<p>La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du +fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal +depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est +tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend +de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central. +Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles +fortunes.</p> + +<p>Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez +habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol +<i>ferro-carril</i> par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est +pas grande (20 kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de +la route, le triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que +la perte s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les +jeunes agneaux sont perdus. Le dernier recensement donnait les +chiffres suivants pour le bétail vivant sur les terres de la +République: 2,000,000 de chevaux, 6,000,000 de bœufs et 80,000,000 +de moutons.</p> + +<p>À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à +<i>London and River Plate Bank</i>, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas +regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de +banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>? +<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Et pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts +d'argent français dans les diverses banques de la ville, et les +Italiens, qui ont établi ici une banque avec un capital ne dépassant +pas 5,000,000 de francs, font d'excellentes affaires. Quelques +établissements financiers français ont bien envoyé des éclaireurs +étudier la situation, mais c'étaient des hommes de bourse, et voyant +que les transactions de bourse avaient ici peu d'importance, ils ont +jugé que la place ne méritait pas une succursale. Or, les opérations +de bourse ne sont pas le seul aliment aux banques, ni le meilleur: le +commerce et l'industrie devraient mieux attirer leur attention. Les +banques nationale et provinciale ici attirent des dépôts +considérables, pour lesquels elles donnent un intérêt de 2 à 3%, et +elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant ainsi des millions +de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an, amortissable par quart, +chaque trois mois. Contrairement aux usages financiers, ces banques +ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles sont obligées de fournir +tout renseignement sur le montant des prêts, aux personnes qui en font +la demande.</p> + +<p>De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais +on veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont +pas grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre +de squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de +cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, +a 2<sup>m</sup>20 de longueur, avec une queue <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de 1<sup>m</sup>20. Les quatre +espèces de cet animal, l'asper, l'élongatus, le lœvis, le clavipes, +sont représentées encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les +fossiles on voit aussi un tigre indigène, un scelidotherium +leptocephalum à longue tête et herbivore, un mœgatherium, un +panochtus tuberculatus et plusieurs tatous. Dans la collection des +animaux indigènes, je remarque une espèce d'écureuil volant, la +biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de Patagonie, la lionne, +les quatre espèces d'onzas ou chats tigres; l'aguarra agnossou du +Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses espèces de singes, +et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia, qui tient du +sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue diverses espèces +de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des Cordillières. +Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de la province +de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On peut +remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise de +Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses +habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général +Pax. J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux.</p> + +<p>À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour +Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas +rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me +remettre quelques notes et adresses.</p> + +<p>En attendant le départ, nous causons sur la singulière <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> +situation faite aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi +argentine les déclare enfants du pays, et d'autre part la loi +française les considère comme Français et les astreint au service +militaire; le résultat est que, pour ne pas servir deux pays, ils +restent Argentins. Dans la campagne il arrive même souvent qu'ils +aiment à se dire Argentins pour éviter le nom de <i>gringo</i>, épithète de +mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la loi argentine déclare +Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il n'en est pas de même +de l'étranger arrivé ici; il conserve sa nationalité, et à 21 ans il +devra tout quitter pour retourner en France faire son service +militaire; pendant ce temps sa place, parfois péniblement gagnée, sera +prise par un autre et le plus souvent par un Anglais ou un Allemand, +et à son retour il aura à se refaire une situation. La fondation de +maisons solides à l'étranger est impossible dans ces conditions.</p> + +<p>On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à +l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le +mal? Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne +lui rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au +travail national?</p> + +<p>Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de +l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne +grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail +interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables +richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> mêmes, si intraitables en fait de service militaire, +exonèrent de cette charge leurs sujets chefs de maisons établis à +l'étranger.</p> + +<p>Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route.</p> + +<p>Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de +la Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et, +trois heures après, il atteint la station de Campana, au bord du +Parana, un des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le +<i>Parana</i>, navire à hélice de 600 tonneaux; il appartient à la +Compagnie des Chargeurs Réunis du Havre, et est destiné aux voyages +entre Buenos-Ayres et Bahia Blanca sur la côte du sud. Il sort tout +neuf des chantiers de Glascow et vient d'arriver du Havre. N'est-il +pas regrettable que nous en soyons encore à faire construire nos +navires en Angleterre, même après la prime à l'armement! Nos +armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment patriotique, de +s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait assez de travail +pour atteindre les prix des constructeurs anglais? D'autres nations +demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers, et l'on ne +serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante industrie.</p> + +<p>Après la manœuvre du départ, le capitaine laisse la direction du +navire à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable, +et durant le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, +exécuté directement en vingt-cinq jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le +<i>Sterling Castle</i>, qu'elle a baptisé le <i>Sud-America</i>. Ce navire, +sorti des chantiers de Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de +long et une force de 8,599 chevaux effectifs; il file 18 nœuds et +franchit en quinze jours la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les +Chargeurs Réunis ont maintenant 5 navires en construction, qui +pourront filer 21 nœuds; ils sont destinés à la navigation dans le +Parana et l'Uruguay; le fret en vaut encore la peine: il se paye 35 et +40 fr. la tonne entre Corrientes et Buenos-Ayres, et même entre +Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une distance de 40 à 80 +lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la concurrence a fait +baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un parcours de 2,000 +lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer les marchandises à +Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent de la Compagnie +des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne pas avilir +davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille, le grand +navire <i>la France</i>.</p> + +<p>Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils +peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit +que les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but, +et que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent +en pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à +bas prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques +jeunes Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses; +il me semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises +avec un jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de +la discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir +convaincre ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il +voudrait étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des +moines! Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines +habilement présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je +préfère m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à +Corrientes, de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital, +mais associé au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire +avec partage des bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels +il donne un salaire de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait +quelquefois travailler les 50 soldats à sa disposition 23 hectares +sont déjà plantés, et bientôt on en aura 100. L'usine est en +construction. Il compte que chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes +de cannes, au rendement de 6%. Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe +dans ma couchette pour le repos de la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel +plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À +huit heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville, +perchée sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> environ 10,000 habitants. Plusieurs navires sont en +chargement, entre autres le <i>Frigorifique</i> et un navire anglais +chargent des viandes pour l'Europe. Le premier la conserve par le +froid, produit au moyen de l'évaporation par l'éther; le second, par +le froid produit par l'irradiation de l'air comprimé, système +australien plus économique.</p> + +<p>Pendant que le <i>Parana</i> décharge les marchandises à destination de +San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un +rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle +droit, mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son +plus bel ornement dans la vaste église de style roman avec superbe +coupole. J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco +dirigent dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la +circulation impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me +rappelle à bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout +en remontant la rivière, je me promène à bord avec un Argentin +complaisant qui veut bien me parler de son pays. À propos des qualités +de terre, il me développe une longue théorie sur le <i>pasto fuerte</i>, +herbe dure qui convient aux chevaux, aux bœufs, et sur les +pâturages tendres appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays: +<i>el pato de la vaca hace el terren</i>: «le pied de la vache forme le +terrain.» Il m'apprend que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour +un, mais il donne le 20 à Rosario, et, à propos de mesure et de prix, +il me nomme tant de mesures et de monnaies argentines et <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> +boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme je déplore devant, lui +l'absence d'un système métrique adopté par le monde entier, il me dit +que ce système a été introduit par la République, mais qu'il faudra +encore longtemps avant qu'on ait quitté la routine des anciennes +mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du Paraguay, qu'il +atteindra d'ici en cinq jours de navigation.</p> + +<p>Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de +Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le +Brésil. Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le +vaincu: 100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la +paix, le pays ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 +femmes. Il se repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du +président Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires +étrangères. Le capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me +parle de la chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la +Patagonie. Cet oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de +bâton, donne beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais +il faut attendre sur place les autres six mois pour compléter la +cargaison. Quelques-uns de ses amis y ont fait naufrage dernièrement. +Jetés sur une île, ils ont réussi à gagner la côte, mais pour y servir +de pâture aux indigènes.</p> + +<p>À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de +la République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres +de large; les maisons <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en +terrasse; les <i>patio</i> ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de +plantes. Dans celle de l'<i>Hôtel Universel</i>, où je descends, je +remarque un superbe araucaria et un beau magnolia. L'église est en +reconstruction; on l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la +seule paroisse pour 40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle. +Sur la place, on vient de poser un beau monument en marbre blanc de +Carrare; sur une colonne corinthienne se tient debout la statue de la +République argentine, et aux quatre angles, au bas de la colonne, on +voit les deux généraux et les deux juristes fondateurs de +l'indépendance.</p> + +<p>Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant +que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par +les journaux.</p> + +<p>Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. +Bernard, notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait +donné une lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs +n'étaient pas chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir +passer la soirée chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de +poursuivre mon chemin dans l'intérieur et de gagner le Chili à travers +la <i>Cordillera de los Andes</i>. Les correspondances de la Plata insérées +dans l'<i>Économiste français</i> m'avaient fait croire que le chemin de +fer était ouvert jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement +était faux. Le chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> et +il faudra encore plusieurs mois pour qu'il soit achevé jusqu'à +Mendoza. D'autre part, il y a un horaire différent pour chaque jour de +la semaine, et les trains s'arrêtent le soir pour repartir le +lendemain. Sur plusieurs lignes, pas de train le mardi.</p> + +<p>Les Argentins disent: <i>El martes y el viernes no te casar, no +t'embarcar</i>. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi +ni le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que +contre le vendredi! Double preuve de la sottise humaine!</p> + +<p>M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le +courrier du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps +en temps quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux +m'aventurer. Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici +pour atteindre Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du +Chili par la Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux +ans. Or, c'était la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et +il dut faire la route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la +neige glissante. De plus, comme la neige se ramollissait pendant le +jour, menaçant de l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il +m'assure que ces montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin +de présenter l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si +amateur d'aventures pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux +interlocuteurs je me rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas +des dit-on, mais parle d'expérience. Je <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> renonce donc à +passer la Cordillera, et, rebroussant chemin, j'irai prendre à +Montevideo le navire de la Pacific Steam C<sup>ie</sup>, la seule qui a un +service périodique pour le Chili à travers le détroit de Magellan.</p> + +<p>M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans +la province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous +Basques ou Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du +bétail, la terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les +2,500 hectares, dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. +l'hectare; plus loin, on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée. +Plusieurs, au lieu de l'acheter, la louent: le prix de location +représente le 6 à 7% du capital.</p> + +<p>On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont +ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des +Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de +terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit +construire sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et +prendre a crédit chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que +l'almacen, par son usure, lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à +son tour, dit qu'il se ruine, parce que plusieurs colons ne peuvent le +payer. Toutefois, si le colon est énergique et persévérant, après les +dures épreuves des premières années, si la terre qu'il a reçue est +bonne, elle le dédommage de ses fatigues par d'abondantes récoltes.</p> + +<a id="img022" name="img022"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img022.jpg" width="400" height="666" alt="" title=""> +<p>République Argentine.—jeune Indienne.</p> +</div> + +<p>Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> +Indiens ou tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre +l'indigène, contre la nature, couchent en plein air, le revolver au +poing, mangent quand et comme ils peuvent; mais ils sont souvent +amplement récompensés. M. Bernard me cite un Français qui, venu ici +comme maçon, après avoir gagné une centaine de mille francs en travaux +et spéculations diverses, a osé, avec cette petite somme et le crédit +qu'il a trouvé, entreprendre une plantation de cannes et la +construction d'une usine à sucre. Le bénéfice s'est élevé à 150%. Il +aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un autre Français, +garçon boulanger, a réussi également à implanter à Santiago del Estero +un établissement sucrier qui vaut maintenant environ 10,000,000 de +francs.</p> + +<p>On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la +vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7 +à 800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé, +se vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même +venu installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. +On boit dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait +facilement faire passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère.</p> + +<p>Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des +inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la +sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on +n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux +ans, on n'a pas vu <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> une goutte de pluie; la famine menace les +habitants, et on quête pour eux dans les autres provinces.</p> + +<p>Rosario vient d'inaugurer une nouveauté dans ce pays: un elevator dans +le genre de ceux de l'Amérique du Nord; M. Schlieper, à qui M. +Tornquist m'avait recommandé, veut bien m'y conduire. Il contient 70 +caisses de fer de forme hexagone et disposées comme les briques des +pavés de Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le blé, +porté au pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le +railway de Cordoba, est nettoyé au moyen d'une machine à vanner, s'il +en a besoin; puis porté à la hauteur de 25 mètres par des godets qui +se meuvent dans des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige +dans une des caisses après avoir été pesé et mesuré, toujours au moyen +de la même machine. Pour cela le blé passe dans d'énormes cubes d'une +capacité connue; le fond du cube étant une bascule, on a en même temps +la capacité et le poids. La compagnie donne à l'entreposant un +certificat constatant la quantité et la qualité du blé déposé. Ce +certificat peut être nominatif ou au porteur. L'établissement a été +fait par des Américains du Nord, et a coûté 400,000 fr. Il ne +fonctionne que depuis un an, et déjà la compagnie a pu baisser les +prix de moitié. On paie maintenant, pour vanner un hectolitre de blé, +dix centimes; pour la réception et le pesage, cinq centimes; pour +l'entrepôt, cinq centimes durant le premier mois, un peu moins pour le +second. Pour remplir un navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une +ou de plusieurs <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> caisses, mais les navires ne sont pas +encore ici organisés pour cela, et la soupape ne remplit que des sacs +qui glissent par des planches jusqu'à fond de cale. Du haut de +l'elevator nous dominons la ville, que baigne le Parana coulant autour +d'îles gracieuses. Son cours est capricieux et change assez souvent. +L'œil se perd à l'ouest dans la pampa, plaine qui s'étend comme une +mer sans fin; pas un seul arbre à l'horizon; il me semblait voir la +grande prairie du Far-West dans l'Amérique du Nord. C'est là que le +Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en gardant les +troupeaux.</p> + +<a id="img023" name="img023"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img023.jpg" width="400" height="559" alt="" title=""> +<p>République Argentine.—Gaucho jouant de la guitare dans la pampa.</p> +</div> + +<p>Près de l'elevator se trouve, d'un côté, un moulin à vapeur, en sorte +que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des +États-Unis, pourra bientôt en exporter. Le prix du blé varie de 10 à +20 fr. l'hectolitre.</p> + +<p>De l'autre côté de l'elevator est placée la gare du chemin de fer de +Cordoba; elle est encombrée de machines et de wagons, et sur les colis +je lis presque constamment Liverpool; j'aurais préféré voir plus +souvent le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer +prennent tous les jours plus d'importance, surtout depuis le +développement de l'industrie sucrière et vinicole; mais, si le chemin +de fer projeté entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus +accessible, à 150 lieues au sud de Mendoza, se réalise, le trafic vers +le Chili sera en partie perdu de ce côté-ci. Néanmoins, Rosario, +située sur le Parana, au point extrême qu'atteignent les navires +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> d'outre-mer, et tête de ligne du chemin de fer de Cordoba et +de Tucuman, centralisera le commerce de l'immense plaine de la Pampa +et aura certainement un grand avenir. Déjà les terrains à bâtir se +vendent 10 francs le mètre carré, et le vice-consul, pour sa petite +maison, paie un loyer de 2,600 fr.</p> + +<p>Le navire qui doit me ramener à Buenos-Ayres devait arriver ce matin à +neuf heures. À trois heures il n'a pas encore paru, et le télégraphe +fait savoir qu'un déraillement du train, à Campana, a produit sept +heures de retard. Rien d'étonnant en cela; les pluies continuelles ont +tellement détrempé le terrain, et la plaine à droite et à gauche de la +chaussée du chemin de fer est depuis si longtemps inondée, qu'il faut +s'étonner de l'absence de plus grands malheurs.</p> + +<p>Le déraillement n'a été qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas +souffert.</p> + +<p>À quatre heures le <i>Diana</i> arrive. Je salue notre vice-consul, qui +s'inscrit à la Société de géographie commerciale de Paris, et j'arrive +au navire, qui lève l'ancre à cinq heures.</p> + +<p>Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand +Allemand à l'air distingué; il parle à droite avec un autre Allemand, +à gauche avec un Anglais. Je lie à mon tour conversation avec lui: +j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperçu à Rosario de la +disparition de ses malles, et retourne à Campana pour les chercher; +mais on suppose qu'on les aura embarquées <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> dans un autre +navire qui, par erreur, les aura transportées dans le Haut-Parana.</p> + +<p>Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les +surveille d'un œil attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai +renoncé: je n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il +vient examiner le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre +quelques difficultés. Les personnes peu sérieuses qui, jusqu'à ce +jour, se sont mêlées de ces entreprises, ont laissé des préventions +contre tout individu qui demande des terrains dans le but de +coloniser. Pour lui, il appartient à une vieille famille de Poméranie, +et, tout en se créant une belle situation, il veut, par +l'accomplissement des devoirs de paternité sociale, faire le bonheur +de ses compatriotes qu'il amènera dans le pays. Il regrette pour +l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale, mais il espère +qu'après la mort de Guillaume, le futur empereur l'inaugurera. Le +gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues carrées de +terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui impose +l'obligation d'y introduire des immigrants dans le délai de deux ans, +à raison de vingt familles par lieue carrée, ce qui donnerait à +chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va à Mendoza pour visiter +des terres au pied des Andes et se décider, après comparaison. Il a +été frappé de l'incrédulité qui règne ici parmi les gens venus +d'Europe.</p> + +<p>Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu'à la première +récolte de pommes de terre, construction <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> de maison, +fourniture des animaux et instruments aratoires, lui coûtera à peu +près 1,000 fr., qui seront remboursés par annuités.</p> + +<p>On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis +à ses efforts et lui souhaite bon succès.</p> + +<p>Il était près de minuit, que nous causions encore sur les questions +sociales, recherchant les causes du communisme en France et du +socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin à cinq +heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrivée à Campana, +mais il faut attendre le jour; le déraillement de la veille dit +combien la route est dangereuse.</p> + +<p>À sept heures, la locomotive se met en marche, nous traînant avec +précaution à travers la plaine inondée. Sans les barrières de fil de +fer qui sillonnent par ci par-là le terrain, on croirait traverser un +lac; partout le même spectacle attristant de bêtes mortes ou +mourantes. Enfin le soleil se montre à l'horizon, et semble porter sur +ses rayons l'espérance.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> CHAPITRE XI</h3> + +<p class="resume"> + Une séance à la Chambre des députés. — Le collège + San-Salvador. — L'hôpital. — La charité privée. — Le collège + San-José. — Pensées d'un voyageur. — Plantation de la canne à sucre + dans les diverses provinces.</p> + +<p>À Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes préparatifs de +départ. J'achète des spécimens des curiosités du pays, la conquilia et +le maté, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco. À +l'<i>Officina national de tierras y colonias</i>, je me munis des documents +nécessaires, et M. Latsima, à la douane, me donne ses importants +travaux de statistique et une carte pour les études géographiques. À +trois heures, je me rends à la Chambre des députés. Il y avait foule, +car on discute la grave question de l'enseignement. Les gardes +éloignaient les curieux, mais, grâce au député-avocat Zeballos, +président de l'Institut géographique, je suis admis et placé dans la +première tribune. La salle n'est pas vaste et ressemble à un théâtre +de province, dont le parterre est occupé par les sièges des députés et +les galeries par le public. Elle sert alternativement aux sénateurs et +aux députés; ils siègent trois jours par semaine; c'est de l'économie. +Les députés, élus directement par le peuple, à raison de un par 20,000 +habitants, sont au nombre de 86; les sénateurs <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> sont 30 et +élus au nombre de deux par chaque Chambre des députés de province.</p> + +<p>Au moment où j'entre, un député ecclésiastique a la parole: il +soutient le projet de loi présenté par la commission et prouve la +nécessité de donner l'enseignement religieux dans les écoles; il est +souvent interrompu par un ministre, et à chaque interruption les +tribunes manifestent leur adhésion à l'interrupteur: il y a évidemment +un vent réel ou artificiel de <i>libéralisme</i> dans le public. Les +députés ne gardent pas le chapeau sur la tête comme en Angleterre et +dans ses colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici +Président. Les libéraux soutiennent que l'enseignement religieux doit +être banni de l'école et qu'il incombe uniquement aux parents et aux +ministres des différents cultes; ils reproduisent tous les arguments +qui ont été entendus dans les Chambres françaises sur la matière. Ils +semblent vouloir prendre toutes les précautions pour réussir et +demandent que la Chambre se déclare en permanence jusqu'à la solution +de la question. La proposition mise aux voix est rejetée par 31 votes +contre 30; les applaudissements d'une partie du public prouvent que +plusieurs voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui +repousse la loi.</p> + +<p>Je passe ma soirée chez la famille Carranza, où frères et sœurs +jouent sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je +visite l'établissement des Sœurs de la Charité, rue Moreno. Elles +ont là 160 internes payantes, <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> 150 gratuites et 20 orphelines +internes gratuites. Partout où il y a des Sœurs de Charité on +retrouve l'orpheline; elles aiment à se faire les mères des pauvres +enfants qui n'en ont plus. La bourgeoisie leur confie volontiers ses +enfants. J'ai vu des demoiselles élevées par elles qui parlent +parfaitement le français et l'anglais. À la fin de leur éducation, +elles les groupent en congrégations d'Enfants de Marie, pour la +persévérance dans le bien. Ces jeunes filles ont établi à leurs frais +une pharmacie où elles distribuent gratuitement les remèdes aux +pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante à +l'établissement pour que les bonnes Sœurs puissent y fonder une +école professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un métier +adapté à leur sexe, qui les aidera à gagner le pain quotidien. Cette +institution ne semblait guère nécessaire jusqu'à ce jour; la femme ne +s'occupait que du ménage, et le travail du mari suffisait à tout; +l'abondance était grande, la misère inconnue. Mais la fièvre jaune +qui, en 1871, a enlevé 25,000 personnes, a laissé beaucoup +d'orphelins, et les révolutions périodiques en ont augmenté le nombre. +D'autre part, l'affluence des étrangers pauvres a aussi contribué à +apporter la misère, et il faut maintenant que la fille et la femme +apprennent à mieux utiliser leurs doigts.</p> + +<p>M. Lodola veut bien me prendre à l'hôtel pour me conduire à une +conférence de charité, au collège de San-Salvador. Je profite de +l'occasion pour visiter le collège. Il a un internat avec 415 élèves +qui suivent les <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> divers cours de l'enseignement secondaire. +Cet établissement est dirigé par les Pères jésuites espagnols. Au +dortoir je remarque que les élèves sont enfermés, la nuit, dans de +petites cellules ayant au plafond une toile métallique; le Père +prétend que dans ce pays toutes ces précautions sont nécessaires pour +préserver la décence et la moralité.</p> + +<p>Parlant à un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles +combats de taureaux. À mon grand étonnement, il trouve des raisons +pour les justifier comme un exercice et un art. Les préjugés de nation +sont si forts qu'ils aveuglent même ceux de qui on attend la lumière: +tout art ou tout exercice qui aura pour résultat de torturer les +animaux pour le plaisir de l'homme sera toujours contre nature.</p> + +<p>Or ce n'est jamais impunément qu'on enfreint les lois de la nature; et +si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est +que, dès l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement, +la République argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore à +Montevideo.</p> + +<p>M. Lodola veut bien me conduire à la visite de quelques familles +pauvres; elles habitent les quartiers éloignés de la ville. Dans ces +parages, les rues ne sont pas pavées, et sans les trottoirs on ne +pourrait circuler; elles ont 0<sup>m</sup>40 de boue. Dans un endroit nous +trouvons même un cheval mort probablement, à la peine pour tirer la +charrette ou la voiture embourbée. Après bien des tours et <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> +détours nous voyons une jeune fille gracieuse et élégante, sur une +porte, et nous nous renseignons auprès d'elle sur l'adresse que nous +cherchons; elle nous fait entrer dans un salon: bientôt les frères et +sœurs arrivent au nombre de neuf, puis la mère, veuve depuis +quelques années. Le mobilier est propre, tous ont des vêtements en +parfait état. Je croyais que nous avions fait erreur, mais c'était +bien la famille que nous cherchions. En sortant, je témoigne à mon +confrère mon étonnement, mais il me dit; C'est une famille de pauvres, +honteux; c'est l'exception, et nous avons bien des familles dans la +vraie misère. Je tenais à les voir; mais n'ayant pu réussir à trouver +les adresses, après avoir interpellé tous les <i>caballeros</i> que nous +trouvions, et prononcé bien des <i>caramba</i>, lorsque nous étions +embourbés dans un dédale de rues non encore nommées ni numérotées, +fatigués par les difficultés de la circulation, nous entrons à +l'hôpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les Sœurs de +Charité françaises, qui soignent 250 malades hommes. Les femmes sont +dans un autre hôpital et confiées à des Sœurs italiennes.</p> + +<p>L'établissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et +planté d'arbres et de fleurs; on a évité ces malheureuses cours qui +enferment l'air vicié; les salles sont presque toutes au +rez-de-chaussée, mais elles renferment un très grand nombre de lits. +Le système allemand, qui ne place que quatre à cinq lits par chambre, +fait mieux éviter la pourriture d'hôpital. La cuisine fonctionne +<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> par la vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des +chaudières, chauffe l'eau en quelques minutes. La même vapeur chauffe +aussi les bains. Le système d'hydrothérapie est complet.</p> + +<p>En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon +vieillard m'apprend que, déserteur de Gênes, en 1848, il est arrivé +ici comme cuisinier. Après avoir amassé un bon pécule, il avait cru +l'augmenter en fondant un <i>almacen</i> (nom qu'on donne ici aux magasins +de comestibles); il aurait réussi, mais il faisait facilement des +crédits à des familles pauvres qui ne l'ont pas payé, et il ne lui +reste plus que l'hôpital. Un banquier n'en aurait pas fait autant! Un +autre a deux côtes brisées: c'est l'effet d'une rencontre de deux +trains qui, il y a trois semaines, a tué plusieurs ouvriers et blessé +un plus grand nombre. Le pauvre homme se préoccupe de savoir si la +compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit un plus ou moins mauvais +journal.—Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien avoir des livres pour +tuer le temps. Je faisais le gaucho à la campagne; l'humidité m'a +donné un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever. J'engage M. +Lodola à établir à l'hôpital une petite bibliothèque et à faire +visiter les malades par ses confrères, qui pourront souvent rendre à +plusieurs de précieux services: un grand nombre en effet ont leur +famille à l'étranger. Je quitte l'hôpital et m'en vais au loin visiter +le collège de San-José, tenu par les Pères baionnais; c'est le nom +qu'on donne ici à la congrégation qui tient le collège de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +Bétharam dans les Pyrénées. Un bon Père me fait parcourir +l'établissement. On y donne l'enseignement secondaire à 300 internes. +Les casernes d'enfants précèdent celles des soldats. Le jour où les +familles sauront élever elles-mêmes leurs enfants, les gouvernements +auront moins besoin de soldats pour garder les citoyens.</p> + +<a id="img024" name="img024"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img024.jpg" width="500" height="285" alt="" title=""> +<p>Buenos-Ayres.—collège San-josé.</p> +</div> + +<p>Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile +métallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le +jeune homme à avoir assez de force morale pour se garder lui-même. +Nous montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un +observatoire. Les Pères en effet en projettent la création. Observer +le cours des astres, se rendre compte des vents, de la pluie, de +l'électricité sont choses utiles que des moines peuvent faire et +enseigner, d'autant plus qu'elles sont de mode; il est toujours bon +d'être de son temps. Du haut de la tour on jouit d'un magnifique +panorama; la ville est à nos pieds. Avec ses maisons basses couvertes +en terrasse et laissant percer partout les plantes des <i>patio</i>, elle +offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les Espagnols ont imité les +constructions arabes et en ont porté le goût ici. Le Père me montre au +loin la Penitencieria, immense construction où les prisonniers, +installés d'après le système cellulaire, sont contraints au travail, +et en sont privés lorsque leur conduite laisse à désirer. Il paraît +que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure pénitence.</p> + +<p>Le 15 juillet, dans une librairie où je vais pour chercher la carte +géographique et la Constitution de la République <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> argentine, +on me présente un album sur lequel des prélats et autres personnes +distinguées écrivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se +vendre au profit d'une œuvre charitable. On me prie d'inscrire +quelques pensées. Les pensées d'un voyageur ne peuvent être que +courtes et rapides; les voici telles que je les consigne à la hâte:</p> + +<p>I.—L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu'à sa mort +on puisse dire de lui: il a passé en faisant le bien.</p> + +<p>II.—En punition du premier péché, l'homme a été condamné au travail; +mais le juge s'est montré père en faisant que l'homme trouve dans le +travail accompli sa plus douce satisfaction.</p> + +<p>III.—Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu.</p> + +<p>IV.—Il serait facile à Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque +la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme +résiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet +de sa bonté paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la +nécessité de demander le pain de tous les jours.</p> + +<p>V.—Celui qui s'applique à remplir le but de la richesse en économe +fidèle et distribue dûment le superflu, celui-là est sûr de voir +affluer vers lui les biens de la terre.</p> + +<p>VI.—J'ai visité presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouvé +aucun sans religion. La plupart pratiquent <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> la loi de nature, +mais tous ont conservé les principales vérités révélées.</p> + +<p>VII.—Les catholiques qui ont reçu la vérité tout entière sont obligés +à plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'énumérer leurs privilèges +sans correspondre par une exacte fidélité, ils ressemblent aux Juifs +qui allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes +les enfants d'Abraham! Or, il s'attirèrent ce reproche: Si vous êtes +les enfants d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham!</p> + +<p>VIII.—Ceux qui s'appliquent à arracher la religion du cœur des +peuples sont les pires ennemis de l'humanité; ils préparent à leur +génération des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais après +l'épreuve et la souffrance, l'humanité revient avec bonheur à la +religion comme le pilote balloté par l'ouragan rentre volontiers dans +le port.</p> + +<p>IX.—Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie +pour le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrêtent au culte qui est le +moyen, et ne vont pas au décalogue qui est le but.</p> + +<p>X.—Celui qui aime son pays s'applique à lui former une jeunesse +vertueuse. Le jeune âge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien à +faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas présenter au +jeune homme le travail comme à l'homme mûr, il faut savoir se faire +tout à tous.</p> + +<p>XI.—J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> des hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais +j'ai vu ces mêmes riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du +pauvre ou de la salle d'hôpital. En voyant la misère vraie, et la +souffrance réelle, ils trouvaient leur lot léger et en bénissaient la +Providence.</p> + +<p>XII.—Le véritable bonheur pour un cœur bien fait, c'est de faire +le bonheur des autres.</p> + +<p>M. A. Wagner, fils, dont le frère s'occupe au grand Chaco de la +plantation de la canne à sucre, veut bien, sur ma demande, rédiger une +note détaillée que je crois bon d'insérer ici.</p> + +<p>«Le grand centre de production a été jusqu'à présent la province de +Tucuman.</p> + +<p>Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces +du nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernièrement, il s'est fondé trois +établissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les +établissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira.</p> + +<p>Dans toute cette partie de la République, la canne à sucre a besoin +d'irrigation.</p> + +<p>On cultive également la canne à sucre sur les rives du Parana, dans la +province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco. +Partout la canne vient admirablement.</p> + +<p>À Corrientes, les sucreries n'ont pas donné de bons résultats à cause +des révolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises +agricoles et industrielles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu +peuplées pour que l'on puisse y établir une industrie quelconque.</p> + +<p>Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les +Misiones. Les moyens de communication sont faciles et économiques, +tous les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas +besoin d'irrigation, et les terrains sont meilleur marché qu'à +Tucuman. On commence aussi à s'occuper sérieusement du Chaco; +malheureusement les Indiens sont encore fort à craindre dans cette +partie de la République.</p> + +<p>Il ne s'est fondé qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu'à présent. +C'est la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'année prochaine 50 +cuadras; j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont +166 mètres de côté, soit 12,583 mètres carrés, un peu plus d'un +hectare.</p> + +<p>Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et +Formosa, s'occupent activement à planter la canne en prévision du +<i>rush</i> qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitôt que +l'usine Ocampo aura commencé à travailler; et, comme le terrain +utilisable sera entre les mains des planteurs, les capitalistes seront +obligés de les associer.</p> + +<p>Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent.</p> + +<p>En effet, la production locale étant inférieure à la consommation, les +fabricants peuvent écouler leurs produits <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> au même prix que +les sucres venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret, +douane et commission, qui chargent les sucres étrangers.</p> + +<p>Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris +l'industrie qui nous occupe, dans les dernières années.</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Essor de l'industrie."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="50%"> +</colgroup> +<tr> +<td>En 1874, il existait dans la République</td> +<td>2,297 hectares de cannes.</td> +</tr> +<tr> +<td>En 1877, <span class="spacing2em">""""</span></td> +<td>2,487 hectares de cannes.</td> +</tr> +<tr> +<td>En 1881, <span class="spacing2em">""""</span></td> +<td>5,403 hectares de cannes.</td> +</tr> +</table> + +<p>C'est-à-dire que, pendant les années qui se sont écoulées entre 1874 +et 1877, l'on n'a planté que 63 hectares par an, tandis que de 1877 à +1881 on a planté 729 hectares par an.</p> + +<p>Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts +de 1876 à 1882 (en tonnes de 1,000 kilos):</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Tableau des importations."> +<colgroup> + <col width="15%"> + <col width="15%"> + <col width="70%"> +</colgroup> +<tr> +<td>1876</td> +<td class="right">8,699</td> +<td rowspan="7">années de révolution.</td> +</tr> +<tr> +<td>1877</td> +<td class="right">11,857</td> +</tr> +<tr> +<td>1878</td> +<td class="right">8,900</td> +</tr> +<tr> +<td>1879</td> +<td class="right">7,899</td> +</tr> +<tr> +<td>1880</td> +<td class="right">9,080</td> +</tr> +<tr> +<td>1881</td> +<td class="right">8,726</td> +</tr> +<tr> +<td>1882</td> +<td class="right">7,662</td> +</tr> +</table> + +<p>La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mètres. Elle se plante en +juin, juillet, août et septembre, et se récolte l'année suivante +pendant les mêmes mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on +place trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes +l'une au bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement +par unité de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour +couvrir un espace donné.</p> + +<p>La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs, +mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat.</p> + +<p>On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> à 6% du +poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool.</p> + +<p>Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie +Fives-Lille.</p> + +<p>Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres +pays sucriers.»<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> CHAPITRE XII</h3> + +<p class="resume"> + Retour à Montevideo. — Le bassin de radoub. — Les saladeros au + Cerro. — Leur fonctionnement et leurs produits. — La + forteresse. — La Société d'agriculture. — Un Parisien éleveur. — La + famille Jackson-Buxareo et ses œuvres. — L'hôpital. — L'Hospicio + de los Mendicos. — Le maté. — Le manicomio. — Une soirée chez le + président du conseil des ministres. — L'embarquement sur + l'<i>Aconcagua</i>. — La navigation le long des côtes de la + Patagonie. — Le détroit de Magellan. — La Terre de feu. — Arrivée + au Chili.</p> + +<p>Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à +bord du <i>Jupiter</i>, de la Compagnie Platense, qui me porte à +Montevideo. Le P. Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait +annoncé qu'un de leur jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et +qu'il ferait route avec moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même +présenté.</p> + +<p>Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et +brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon +lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au +lever du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après +avoir envoyé ma valise à la douane et à l'<i>Hôtel de Paris</i>, nous +prenons, le lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade +et atteindre la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous +arrivons au bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on +me donne sur ce <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> magnifique travail, un des plus beaux du +genre que j'aie jamais vu. «Ce travail se développe sous l'aspect +d'une vaste cuvette aux parois en gradins. Commencé il y a quatre ans +seulement, ce bassin, de 137 mètres de longueur, creusé en plein roc, +est situé à l'extrémité sud-ouest de la baie qui forme le port de +Montevideo. Il est défendu contre les lames venant du sud-ouest, +d'abord par une chaîne de récifs, puis par un brise-lames qui forme +jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement et par tous les +temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames, de 115 mètres +de long sur 18 de large, est constitué par un amoncellement de blocs +en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à jouer, pesant chacun +10,000 kilogrammes.</p> + +<p>Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du +bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en +matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et +du ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur +lesquels s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment +contre-forts pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à +bordures de granit taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle +que l'on croirait le bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de +rocher parfaitement homogène. Le plafond en quille est en ciment +aggloméré et le berceau sur lequel doivent se poser les navires est +construit en solives de fer d'un modèle nouveau et breveté. Le bassin +est divisé en deux compartiments <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> égaux, par des portes +semblables à celles que l'on voit fonctionner dans tous les ports, +c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants en bois de teck et +de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de fer. Ces portes +tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La division du +bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub et l'autre +comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement des +navires.</p> + +<p>La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est +un caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un +ingénieur anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de +facilité sur un double rang de galets montés au fond de la passe +d'entrée, qu'elle peut s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner +en rien le passage des navires, elle se loge d'elle-même dans une +réserve taillée à coups de dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il +devenait nécessaire, dans une circonstance donnée, par exemple la +réception d'un grand transatlantique, de donner au bassin son maximum +de longueur, le bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de +10 mètres de sa position normale, et il est disposé pour maintenir au +besoin l'eau de ce bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer. +Soumis à des essais répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo +s'est montré solide, parfaitement étanche et rapide dans ses +manœuvres.</p> + +<p>Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et C<sup>ie</sup>. +Elles sont fournies de vapeur par <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> des chaudières de 40 +chevaux et aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, +d'après les expériences faites, vider le bassin en moins de huit +heures. Les dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres +dans son maximum de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand +des deux compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur +de la passe d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au +plafond ou à la quille est de 12 mètres.</p> + +<p>À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 +mètres; elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée +en droite ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés.</p> + +<p>Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la +grande étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson +offre une grande économie pour la charge et décharge, pour toutes +sortes de dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.</p> + +<p>Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute +la longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.»</p> + +<p>Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand +parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000 +bœufs par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en +bon état. Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se +tient le marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points +du territoire, au nombre de plusieurs milliers par <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> jour. +Chaque saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les +bœufs achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos +étroit, le lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est +passée à une poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant, +force le bœuf à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une +barre de bois: là se tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les +cornes de l'animal, qui tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné +plus loin, dépouillé de sa peau et dépecé; la chair est séparée des os +et passée à ceux qui l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. +On forme ainsi de grandes piles sur lesquelles on pose des planches et +des pierres; le lendemain on retourne ces couches de viande pour les +saler du côté opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même +presse primitive, elles sont posées sur des séchoirs de bois, +analogues à ceux de nos lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le +séchage requiert de 30 à 40 jours en hiver; il se fait plus rapidement +l'été; mais alors, pour éviter l'action trop rapide du soleil, on +retire la viande pour la remettre en pile, et cela pendant trois à +quatre fois, à intervalle de quatre à cinq jours. À l'approche de +l'hiver, on entasse la viande fraîchement salée dans une immense pile +cylindrique où elle se conserve sans se gâter durant trois ou quatre +mois. On la sèche à l'approche de l'été. La pile qu'on me montre au +saladero Cibils a un diamètre de 8 à 10 mètres et 3 mètres de haut; +elle contient 13,000 quintaux de viande.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux +poussés à la mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse +impitoyablement les masses humaines vers le point où l'inexorable mort +les fauche sans pitié!</p> + +<p>La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la +graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la +vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle +est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900 +livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies. +La moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de +fer blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de +combustible pour produire la vapeur.</p> + +<p>On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les +cornes sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, +etc. Le sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est +rougie. On sèche également au soleil une quantité de viande douce, +c'est-à-dire non salée, qu'on appelle <i>tajado</i>: elle se conserve +quelques mois et on l'expédie surtout au Chili.</p> + +<p>Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à +peu près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de +lambeaux d'entrailles et de fœtus de vache que les cochons +dévorent; mais il en reste encore assez pour empester l'air et +développer des miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente +de laisser subsister de tels foyers d'infection.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste, +nous montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de +garde nous y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un +panorama merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux +navires; de l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers, +ses coupoles, ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et +à l'horizon le Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend +jusqu'au Brésil.</p> + +<p>Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à +pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son +peloton de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au +saladero de Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole, +veut bien me donner de nombreux détails sur l'industrie des +saladeristes. Les bœufs sont achetés au prix moyen de 20 à 22 +patacons (de 100 à 120 fr.) et donnent environ 155 livres de viande +chaque. La viande grasse, dite <i>taxaco</i>, ou <i>carne gorda</i>, est mise en +sacs et expédiée par paquebots au Brésil, où elle sert à la nourriture +des esclaves. La viande maigre, dite <i>havanera</i>, se conserve plus +longtemps; elle est mise sur bateaux à voiles et expédiée à Cuba, où +elle sert également à nourrir les esclaves.</p> + +<p>Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la +<i>carne gorda</i>, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à +23 fr. le quintal pour la <i>carne havanera</i>. La peau de bœuf +(noviglio) pèse de 68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54 +livres; leur prix est de <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> 34 fr. les 75 livres. Le bœuf +donne en outre de 37 à 40 livres de graisse, et la vache de 40 à 45; +on la vend au saladero 10 fr. les 25 livres; la graisse raffinée pour +cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr. l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés +se vendent 110 fr. la tonne de 1,000 kilos. Les cornes de première +qualité valent 500 fr. le mille ou 10 sous pièce; celles de vache et +celles dont les bouts sont coupés se vendent moitié prix.</p> + +<p>Le prix de la main-d'œuvre varie selon l'emploi: en général, les +travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5 +fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à +préparer environ 60 bœufs par heure, un à la minute: il lui en faut +30 autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses. +Le sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3 +quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux +fois sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal +lui coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et +que le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la +concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que +souvent on est en perte.</p> + +<p>Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix +modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval +produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12 +kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la +savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu +<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à +engraisser les cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero +environ 10,000 chevaux par an.</p> + +<p>Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à +voile arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un +vent favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. +En route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: +c'est l'aviso de guerre <i>le Second</i>. Ce n'est jamais sans émotion +qu'on voit flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à +côté de nous avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je +suis heureux de reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et +qui porte un nom béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, +lui aussi officier de marine, y a fondé les conférences de +Saint-Vincent de Paul, qui se sont développées et font beaucoup de +bien dans les deux républiques argentine et orientale.</p> + +<p>L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à +la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses +visites. En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on +donne ici à la cathédrale), j'entre au palais de la législature +locale. Là se réunissent dans de belles salles et occupent de riches +fauteuils de damas les députés et les sénateurs du département de +Montevideo.</p> + +<p>M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, +m'avait donné des lettres pour M. Enrique <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Maciel, +sous-secrétaire des finances, et pour Carlo de Castro, ministre de +l'intérieur.</p> + +<p>Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu +sans faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M. +Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je +pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République +argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro +quitte les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir +au salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à +l'instant un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la +estancia. Il m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour +de fête nationale pour la République.</p> + +<p>Il m'envoie aussi à l'<i>Hôtel de Paris</i> de nombreux documents +historiques et législatifs, ainsi que les diverses et dernières +statistiques de son pays. Je me propose de les examiner dans les +longues journées de navigation.</p> + +<p>Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'<i>Hôtel de Paris</i>, et me +donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage +des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses +<i>estancias</i> de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il +vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de +9 piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double +après les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. +Pour les terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des +centres. À <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de +la République, ou vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., +une surface de 2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres +de côté; forme une surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le +terrain à environ 40 fr. l'hectare.</p> + +<p>Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le +prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre +carré, selon la position; les loyers sont encore très chers, +quoiqu'ils aient baissé presque de moitié. L'<i>Hôtel de Paris</i> paye +pour sa modeste maison 1,500 fr. par mois. L'<i>Hôtel espagnol</i> paie à +M. Buxareo, son propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le +pays, ayant fait de bonnes affaires, ne sut point être sage; la +plupart des familles riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, +villas et objets de luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.</p> + +<p>M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je +trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une +collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de +belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de +la République; la collection des insectes et des serpents du pays, +parmi lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés +venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de bœuf +qui porte douze marques abîmant complètement le cuir.</p> + +<p>Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> et +lorsqu'il les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa +marque: il en résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une +loi vient de défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et +au cou de l'animal.</p> + +<p>On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces +pays pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République +orientale, et trouvant les terrains trop chers, il s'en va à +l'argentine. Je ne puis lui cacher mon étonnement: «Comment, lui +dis-je, avez-vous pu vous résoudre à quitter vos boulevards pour venir +ici chercher par un travail pénible à multiplier vos capitaux?—J'ai +vécu, répond-il, en Angleterre, et j'ai vu comment font les Anglais.» +Alors tout s'explique.</p> + +<p>M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la +estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui +indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un +<i>rodeo</i>. Je pourrai voir ainsi les bœufs réunis de toute part par +les gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au +lazo légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.</p> + +<p>Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la +paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.</p> + +<p>Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo +père vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet +d'excursion, et me propose de me <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> faire visiter lui-même les +principaux établissements charitables et scolaires de la ville et des +environs. La proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge +lui-même de présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les +soins qu'on met à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est +plus intéressant, sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les +bœufs. Je cède donc au désir de M. Buxareo, et nous partons pour +l'hôpital général. Il est construit pour 600 malades et confié aux +soins de vingt-quatre Sœurs italiennes, de la congrégation de N.-D. +dell'Orto. Je remarque qu'elles sont presque toutes des deux Rivières +de Gênes. La construction est magnifique, mais dans l'ancien style. +Les nombreuses cours laissent pénétrer la lumière dans les vastes +salles, mais arrêtent l'air qui se corrompt et produit la pourriture +d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que M. Buxareo est là comme chez lui; +il connaît toutes les Sœurs et presque tous les malades; +quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.</p> + +<p>Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je +vois la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de +Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les +militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout +le monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.</p> + +<p>Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes +en terrasses; partout des orangers, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> des mûriers, des +pommiers et des poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais +comme les Brésiliens et les indigènes, je prononce un <i>tcu</i>, son +analogue à celui qu'on fait chez nous lorsqu'on veut chasser un chat +ou une poule; et le tramway s'arrête au faubourg de Colonia, où je +trouve l'<i>Hospicio de los Mendigos</i>. C'est un hospice de vieillards, à +peu près dans le genre de ceux de nos Petites Sœurs des Pauvres. Il +est confié aux Sœurs de Charité françaises, qui y soignent 180 +vieillards et 120 femmes. La supérieure, qui est Nîmoise, me dit que +les Sœurs qui dirigent les femmes ont plus de peine que les autres: +si à une infirme on donne quelque chose de plus, les autres vieilles +sont jalouses et grognent. Les hommes encore valides sont appliqués à +divers métiers de ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont +étrangers et sans famille. Quelques Français me prennent pour le +consul et me demandent à être rapatriés.</p> + +<p>Les Sœurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite +à 300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de +belles cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de +fleurs et d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants +la géographie et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus +petites la soupe aux frais de l'administration; la famille +Jackson-Buxareo paie aux plus pauvres les livres scolaires. La bonne +Sœur a remarqué dans le caractère de la femme de l'Uruguay plus +d'énergie que chez l'Argentine: elle ne se contente pas d'être le plus +beau meuble et le meilleur <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> joujou de la maison; elle sait +s'y faire sa place; mais elle n'arrive pas encore à l'activité des +Européennes. Les Sœurs dell'Orto ont remarqué à leur noviciat qu'il +faut deux Sœurs indigènes pour le travail d'une Sœur italienne. +Les maladies d'anémie sont fréquentes dans le pays: elles sont souvent +le résultat du <i>maté</i>, qu'on prend continuellement, surtout à la +campagne. Voici comment on le prépare: on achète à l'almacen +(droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée et réduite en +poudre; on en remplit une petite courge appelée <i>maté</i>, dans laquelle +on place la <i>conquilia</i>, petit tuyau d'argent terminé en boule percée +de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et on suce par +le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. Lorsque la +courge est épuisée, on remet l'eau chaude.</p> + +<p>On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson +amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit +sur l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle +éteint l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.</p> + +<p>Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Sœurs de +Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines +gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de +retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.</p> + +<p>Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite +jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je +jouis d'une vue magnifique <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> sur la campagne; le terrain est +ondulé, ce qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation +est couronnée d'un moulin à vent qui manœuvre ses grandes ailes. Au +loin, on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à +l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je +distingue un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un +cirque de taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu +barbare n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en +ville, je rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués +d'Europe. Voyant les magasins fermés, ils en demandent la raison; on +leur apprend que c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue +française: «Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, +foire, saltimbanques; qu'on nous y mène.»</p> + +<p>Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la +cloche que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Sœurs +ont été établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au +tiers ordre de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le +déjeuner, il vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa +propriété de l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il +me montre un joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et +d'orangers, qu'il possède dans ces quartiers.</p> + +<p>À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour +servir de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est +ornée de beaux vitraux et de superbes <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> tableaux, parmi +lesquels je remarque la Vierge des Douleurs. Près de là 5 Sœurs +dell'Orto prennent soin de 40 orphelines internes, et instruisent +gratuitement 60 externes. L'établissement et son entretien sont +l'œuvre de M. Buxareo. Nous parcourons un autre superbe parc de 3 +hectares, et à la maison nous trouvons les professeurs du grand +Séminaire et leurs élèves qui y sont venus dîner. Les nombreuses +villas de la famille Jackson-Buxareo servent ainsi à la récréation du +personnel des divers établissements qu'ils ont créés ou aidés. Ils +viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre leurs ébats. La +voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste bâtiment, ou plutôt +un grand palais avec portiques, cours, jardins, le tout tenu aussi +proprement que possible par les Sœurs dell'Orto. À la lingerie +elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon guide +semble partout chez lui. À la cuisine, la Sœur cuisinière lui +demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il, +«elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»</p> + +<p>Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je +remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Sœur qu'elle a bien des +compatriotes à soigner. Elle riposte: «<i>Ve ne sono anche molti fuori +che starebbero meglio qui</i>». Allons, ma Sœur, ne faites pas de +politique, cela vous est défendu, même à l'étranger.</p> + +<p>Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le +jardin comprend 18 hectares; de nombreux <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> malades y sont +occupés; ils trouvent au travail soulagement et distraction.</p> + +<p>Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique +église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du +<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de +Saint-Sébastien, après la démolition a été transporté ici. La famille +Jackson-Buxareo a construit l'église et le couvent pour y installer +les Pères capucins italiens chassés d'Italie et les y occuper à +l'enseignement. Ils ont 200 élèves. «Je voudrais voir partout vos +communautés en faire autant.» dis-je au Père gardien: «la société s'en +trouverait mieux.» Il me répond: «Nous n'avons pas été créés pour +l'enseignement; mais ici on ne nous a acceptés qu'à cette condition.» +La nécessité est souvent bonne conseillère! Mon cicérone aurait encore +voulu me conduire plus loin à la campagne, chez les Sœurs du +Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées dans une propriété de 5 +hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles prennent soin de 40 +jeunes filles retirées du danger, et ont une école avec 60 externes. +Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations de la même +famille, confiées aux Sœurs dell'Orto, c'est-à-dire trois écoles +maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles +reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous +arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en +marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux +hommes illustres du pays.</p> + +<p>Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> en +partie construit par la famille de mon guide, et nous venons à une +autre de ses fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au +nombre de 40, se dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles +riches.</p> + +<p>Nous arrivons enfin à la maison mère des Sœurs dell'Orto, appelées +et établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 +novices instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier +passage, j'avais visité l'école des Sœurs de Charité appelées par +la famille Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; +elles ont 300 élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. +La famille Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour +les orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à +recevoir les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. +Enfin elle construit à ses frais une maison et église destinée aux +Pères lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un +collège à la Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et +Jackson la bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes +les œuvres y trouvent leur plus sûre ressource.</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si +amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève +des asiles pour toutes les misères?</p> + +<p>M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses +compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il +avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> ses enfants +se sont convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans +enfants. Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au +mariage pour consacrer ses biens et sa personne au soulagement des +pauvres. Une autre a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la +troisième est mariée aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent +9 établissements à la campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, +soit 250,000 hectares, et un grand nombre de maisons en ville. Tous +les ans ils font donner pour leurs gens une mission dans toutes leurs +terres, et les personnes qui, de près ou de loin, veulent venir +profiter des exercices, sont logées et nourries à leurs irais durant +13 jours. Il serait facile à cette famille de vivre de ses rentes, et +de croire que l'administration de sa fortune suffit à son activité; +mais tous travaillent. Nous avons vu le fils Buxareo acheter et vendre +les vaches; le père est tous les jours à sa Baracca (c'est le nom +qu'on donne ici à l'entrepôt des marchandises), constamment occupé à +recevoir et expédier les cuirs et la laine. M. Cibils, son beau-frère, +possède le plus important saladero du Cerro, et a construit à côté le +bassin de radoub pour lequel les navires en réparation lui paient un +loyer souvent de plusieurs milliers de francs par jour. De toutes ces +rentes et de tout ce gain, ils prennent le nécessaire pour une vie +aisée, et le reste va à l'instruction et au soulagement des pauvres. +Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se plaît à confier toujours +des biens plus nombreux. À son égard se vérifie cette parole: +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez +employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce +qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des +biens de la terre et de leur propre activité le même usage que la +famille Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car +elles sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien +jouir de ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me +laisse sa voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me +conduire chez le ministre.</p> + +<p>M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à +sa nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, +parmi lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que +Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole +et 5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi +deux jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait +commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est +venu y faire du commerce.</p> + +<p>Le dîner fut gai et la conversation variée. M<sup>me</sup> de Castro faisait +avec grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et +à la prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la +musique et les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. +Un d'eux me parle de son système de colonisation. Il prépare des +terrains avec chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, +juges de paix, et vend les lots aux colons à raison <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> de 50 +fr. l'hectare, payables en cinq ans: il a ainsi réuni des Suisses, des +Allemands, des Italiens, qui ont facilement prospéré.</p> + +<p>Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément +aux instructions reçues au Bureau de la <i>Pacific Steam C<sup>y</sup></i>; mais à +dix heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas +encore paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je +monte sur une barque à voiles pour rejoindre l'<i>Aconcagua</i>, ancrée à 3 +milles au large. Cette impatience risque de me faire manquer le +départ. Notre nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de +nos marins napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; +les matelots de l'<i>Aconcagua</i> refusent de le recevoir. À ce moment le +vent change, et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on +cherche à lutter avec les rames. Nous perdons toujours plus de +terrain, et à la fin nous jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit +vapeur pourra voir nos signes de détresse et viendra nous remorquer. +Heureusement, peu après, le vent devient favorable, et nous pouvons +aborder le navire. Quoi de plus changeant que le vent? Les Grecs +avaient dit le temps, et les Romains la femme; mais ne calomnions pas, +et remercions Dieu d'être arrivés à temps.</p> + +<p>On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les +passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels +quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de +commerce. Je remarque <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> aussi 4 Sœurs de Charité qui s'en +vont aux écoles et hôpitaux du Chili, et 4 Sœurs de la Merced, +Espagnoles à même destination. La mer est calme, le soleil radieux, le +ciel pur. À une heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À +table je retrouve la peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au +poivre, ses légumes sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans +sucre. À mon côté, un jeune Anglais imberbe remplit la charge de +sous-commissaire; il est délicat de la poitrine, et pour se fortifier +il a pris la mer; mais en gens pratiques, sa famille lui a procuré une +place qui lui permet de voyager en mer tout en gagnant son pain et en +faisant son instruction. Je le vois souvent se promener avec d'autres +jeunes gens, et demander à celui-ci une parole espagnole, à celui-là +un mot de français, les noter et se les répéter, en sorte qu'il +commence à se faire comprendre dans ces deux langues.</p> + +<p>20 juillet.—La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à +mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles +remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon. +Tout le monde est malade: les pauvres Sœurs espagnoles ont surtout +l'air bien contrit.</p> + +<p>21 juillet.—Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses +rayons nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois +baleines lancent des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer +à portée de fusil, sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on +chante, on joue, on fait de la musique; les plus bouillants sont deux +époux <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> français; le mari est Toulousain et la femme de +Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme commerçants. Qui sait si +Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la Cannebière! Un officier +du bord se montre aussi fort gai: il est Irlandais.</p> + +<p>22 juillet.—La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des +montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.</p> + +<p>23 juillet.—À sept heures, le <i>steward</i> (domestique) m'appelle: <i>your +bath is ready, sir</i>; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît +qu'à huit heures. Le froid <i>pampero</i> se calme, la mer devient plus +douce; les religieuses de la Merced sortent de leur <i>coma</i> (lit), mais +elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez +fait une longue et facile méditation, mes Sœurs.» Mais elles ne +comprennent pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en +espagnol: <i>Wousted no se marea</i>; traduction libre, je croyais qu'elle +me demandait si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis +vous épouser, lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: +«Cette expression en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez +pas du mal de mer?»—Par contre, les 4 Sœurs cornettes sont +vaillantes et se promènent en rang comme un peloton de soldats.</p> + +<a id="img025" name="img025"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img025.jpg" width="500" height="315" alt="" title=""> +<p>Détroit de Magellan.</p> +</div> + +<p>24 juillet.—À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du +détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du +soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie, +sur laquelle se dessinent <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> quelques montagnes, et à gauche +la Terre de feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige +et de glace. Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple +marseillais continue à nous donner son vaudeville. À table, il est +fort embarrassé pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. +Souvent, à la suite des méprises, il témoigne son étonnement à la +marseillaise par des phrases provençales. Une jeune Chilienne nous +fait de la bonne musique et accompagne son frère à voix de ténor.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées +sont lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les +autorités. Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de +huanacos, de loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont +supérieurs à ceux de Buenos-Ayres.</p> + +<p>La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses +maisonnettes de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont +des forêts blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et +à sept heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec +précaution dans le détroit, par une nuit obscure.</p> + +<p>25 juillet.—Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une +magnifique scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 +kilomètres de large; à droite et à gauche des collines et des +montagnes couvertes de neige, les vallées sont occupées par des +glaciers. Par-ci par-là, des phoques au teint roux ou noir lèvent leur +tête et regardent <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> avec curiosité. La neige tombe, il fait +froid: la navigation continue à être calme, même après la sortie du +détroit.</p> + +<p>26 juillet.—La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire +danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons +droit au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous +apercevons dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers +noirs qu'on a baptisés les 4 évangélistes.</p> + +<p>Vendredi 27.—Vent favorable, nous filons 14 nœuds; le roulis est +fort, on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux +jouir du balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du +grand mât; on la regarde avec des jumelles.</p> + +<p>28.—Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles +ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! +d'autres s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour +les saisir au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de +Mocha, couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous +arriverons à Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre +Santiago par voie de terre.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> CHAPITRE XIII</h3> + +<p class="title">Le Chili.</p> + +<p class="resume"> + Situation. — Configuration. — Surface. — Population. — Revenu. — Dépense. — Importation. — Exportation. — Armée. — Marine. — Instruction + publique. — Chemins de + fer. — Guano. — Minerai. — Histoire. — Constitution. — La guerre avec + le Pérou et la Bolivie. — Débarquement à Coronel. — Les + Basques. — De Coronel à Lota. — Les ranchos. — Types. — Lutte à + cheval. — Lota. — Les mines de charbon. — La fonderie de cuivre. — La + verrerie. — Le parc Cuscino. — La population ouvrière. — Retour à + Coronel. — La fonderie Schwaga. — Les mines de charbon au + Maule. — Un fou. — Départ pour Concepcion.</p> + +<p>Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le +territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le +Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de +la Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc +les 1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa +surface est de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés +plus grande que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 +habitants.</p> + +<p>Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des +finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de +42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du +cours forcé du <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 +fr. 70), qui se décomposent ainsi:</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Budget."> +<colgroup> + <col width="30%"> + <col width="30%"> +</colgroup> +<tr> +<td>Douanes</td> +<td class="right">29,080,210</td> +</tr> +<tr> +<td>Trésorerie</td> +<td class="right">5,681.749</td> +</tr> +<tr> +<td>Poste</td> +<td class="right">378,478</td> +</tr> +<tr> +<td>Chemins de fer</td> +<td class="right">5,026,771</td> +</tr> +<tr> +<td>Entrées extraordinaires</td> +<td class="right">1,849,825</td> +</tr> +</table> + +<p class="noindent">avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.</p> + +<p>Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à +41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. +Dans les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, +pour retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. +M. le ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la +douane, où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint +le chiffre de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de +15,995,177 piastres sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le +mouvement commercial de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, +celui de 1879. Ces augmentations se sont révélées depuis la guerre +avec le Pérou et la Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 +sur 1880 n'est que de 1,487,109.</p> + +<p>Ce mouvement se décompose ainsi:</p> + +<table border="0" cellpadding="1" summary="Mouvement."> +<colgroup> + <col width="40%"> + <col width="27%"> + <col width="3%"> + <col width="27%"> + <col width="3%"> +</colgroup> +<tr> +<td>Importation par mer</td> +<td class="right">51,441,372</td> +<td> </td> +<td class="right" rowspan="2">53,502,214</td> +<td rowspan="2">p.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="add1em">—</span> <span class="add2em">par terre</span></td> +<td class="right">2,060,842</td> +<td> </td> +</tr> +<tr><td colspan="5"> </td></tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +<span class="add1em">Exportation:</span></td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Produit des mines</td> +<td class="right">56,137,670</td> +<td> </td> +<td class="right" rowspan="6">71,371,126</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td><span class="add1em">—</span> <span class="add2em">de l'agriculture</span></td> +<td class="right">11,638,413</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td><span class="add1em">—</span> <span class="add2em">divers</span></td> +<td class="right">313,083</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Articles nationalisés</td> +<td class="right">997,674</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>En transit</td> +<td class="right">1,092,779</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Numéraire</td> +<td class="right">1,191,507</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="3"> </td> +<td class="right">————</td> +</tr> +<tr> +<td class="center smcap" colspan="3">Total</td> +<td class="right">124,873,340</td> +<td>p.</td> +</tr> +</table> + +<p>Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis +l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec +6,911,479 pesos.</p> + +<p>Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux, +reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707, +puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et +l'Allemagne avec 2,940,636.</p> + +<p>Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, +de la valeur de 28,698,364 piastres.</p> + +<p>L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le +borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379 +piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble +89,625 tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la +Compagnie maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés +dans les 14 ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 +tonnes, avec 45,274 passagers, et en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> sont sortis 7,894 +navires avec 6,335,773 tonnes et 41,052 passagers. La marine de guerre +compte 15 navires, soit 2 blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 +canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, 1 transport et 3 pontons, +jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant 2,065 hommes d'équipage. +L'armée, qui en temps de paix ne compte que quelques mille hommes, a +été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre avec le Pérou. Elle se +recrute par engagements volontaires; la conscription n'existe pas.</p> + +<p>L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit, +671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par +82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et +15 lycées, fréquentés par 3,460 élèves.</p> + +<p>Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous +les ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et +une ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago +jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.</p> + +<p>La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a +beaucoup contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner +la charrue de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes +perfectionnées.</p> + +<p>Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et +développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à +Valparaiso une Chambre de commerce.</p> + +<p>Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +pauvres pour donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les +préparations de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.</p> + +<p>On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers +1535, et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au +Pérou, qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent +Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et +Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier. +Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir +sa prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; +l'offre fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux +Atahualpa fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et +plusieurs autres chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant +entre eux.</p> + +<p>Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines, +avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300 +ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent +de toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, +et s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution +aujourd'hui en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président +électif, qui choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le +Sénat et la Chambre des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 +ans, ou de 21 ans s'ils sont mariés, et sachant lire et écrire; mais +les domestiques sont exclus de la faculté de voter. La liberté +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> d'enseigner, les droits de réunion, d'association et de +pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 ans, à raison de +un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un revenu de 500 +piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement par les +provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province élit +en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié tous +les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé +sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais +été condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La +réunion des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou +rejette les déclarations de guerre proposées par le Président, et +dicte les lois qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la +presse et de réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.</p> + +<p>Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à +l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la +Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.</p> + +<p>Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par +le Président.</p> + +<p>Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission +<i>Conservadora</i> qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès +suivant.</p> + +<p>Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises +pour être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés +directement par le peuple. Ces électeurs <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> sont en nombre +triple des députés. Après 5 ans, le Président ne peut être réélu; mais +il le peut après une autre période de 5 ans. En prenant possession de +sa charge, il prononce le serment ci-après:</p> + +<p>«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que +desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que +observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que +conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que +guardarè i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me +ayude, i sea in mi defensa, è si no, me lo demande.»</p> + +<p>«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je +remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que +j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et +romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la +République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les +lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, +qu'il m'en demande compte.»</p> + +<p>Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la +garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance +épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y +a pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il +défend aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable +d'acquérir le droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.</p> + +<p>Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en +vigueur entre les États du Pacifique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à +propos de la propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. +On sait que cet immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° +latitude sud, jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une +transaction. Le Chili renonçait à la propriété des terrains contestés, +mais comme les minerais nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient +généralement exploités par des Compagnies chiliennes, la Bolivie +s'interdisait la faculté de les imposer à la sortie. En 1879, à la +suite d'une importante concession, la Bolivie mit un droit de 50 +centimes sur chaque quintal de salpêtre exporté. Le Chili réclama et +envoya un navire de guerre sur les lieux. La Bolivie avait, avec le +Pérou, un traité d'alliance offensive et défensive, et le Pérou se mit +en campagne avec son alliée. La fortune des armes fut favorable aux +Chiliens; ils vainquirent par mer et par terre, et réclamèrent, comme +rançon de guerre, la propriété de la province de Tarapacà, qui +comprend les terrains auparavant contestés, et la plus grande partie +du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais plusieurs présidents +ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, Montero, Caceres, +Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, ils finirent +par mettre le pays dans un triste état. Une dernière bataille sur les +hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les troupes de +Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire la paix +prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à la +suite des conventions <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> débattues et acceptées, il semblerait +que le Chili deviendrait absolu propriétaire du département de +Tarapacà; et, quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la +porte de la Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer +pendant dix ans, après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays +appartiendra définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des +populations. Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 +de piastres. Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, +pour partager les revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, +la Bolivie, restant sans issue sur le Pacifique, est forcée de +s'ouvrir des voies vers l'Atlantique; et la République argentine, +aussi bien que le Brésil, sont heureux de lui tendre les bras. Mais je +reviens à mon journal de voyage, et à l'emploi de mon temps.</p> + +<p>C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'<i>Aconcagua</i> jette l'ancre +dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose +mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de +M. Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite +ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges +de 10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons +sont en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à +un seul rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les +collines qui limitent la ville à l'est, avec leurs <i>ranchos</i> +rappellent la Suisse; la végétation est d'un vert tendre, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +mais presque morte: nous sommes en plein hiver. Nous suivons la +musique municipale, qui fait le tour de la ville. Un peu plus loin, +quelques centaines d'hommes alignés sont passés en revue: c'est la +garde nationale; enfin nous arrivons à l'église. Elle est en bois, à +trois nefs. C'est dimanche et dix heures; la messe va commencer et +j'en profite. Les femmes du pays arrivent enveloppées dans leurs +mantas noires, espèce de châle qui les couvre depuis la tête. Elles +ont toutes un petit tapis carré à la main, elles le placent sur le +pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent dessus, à la +manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans l'église, et +pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je partage le +banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la porte; +elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à genoux. +Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont droit +d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; moins +patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour +revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la +traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de +publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants +liturgiques, et tout le monde se retire.</p> + +<p>Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent +leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie +avec les langues occidentales, et par sa construction et la +signification des <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> mots, empruntés à la nature, semble se +rapprocher des langues orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque +me raconter que Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux +compagnons au pays basque pour tenter les bons montagnards; après +plusieurs mois de séjour, ils retournèrent à leur maître sans avoir pu +tromper personne; ils n'avaient jamais pu comprendre leur langue.</p> + +<a id="img026" name="img026"></a> +<div class="floatright"> +<img src="images/img026.jpg" width="250" height="338" alt="" title=""> +<p>Chili.—Type de Femme Indienne.</p> +</div> + +<p>Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois +lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la +mer ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court +droit à la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et +plus commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin +l'île Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds +du cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à +mon âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche, +jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu +naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai +laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> bord de la mer, +et comme j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une +lagune nous barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis +nous gravissons des collines, par un chemin impossible; il n'est pas +empierré, et les dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. +Par-ci, par-là, quelques pauvres <i>ranchos</i> (nom qu'on donne aux +habitations des champs) de boue ou simplement de feuillages, sont +habités par de nombreuses familles. Les femmes ont souvent les cheveux +noirs et là chair rougeâtre des Indiennes; et, comme elles, portent +leur bébé ficelé sur le dos. Je redescends sur une plage rocailleuse, +où des paysannes ramassent certains objets, dont elles remplissent des +paniers. Je m'approche de deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles +cueillent; elles s'enfuient, et mettant pied à terre, j'ai de la peine +à les rassurer: elles récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons +le sable, et là, des jeunes gens à cheval se livrent à un singulier +combat: ils lancent leurs bêtes au grand galop, et se rencontrent, +cherchant, hommes et chevaux, à se renverser. Ils sautent les fossés, +escaladent les talus, et sont à leur aise sur leur bête, comme un bon +patineur sur ses patins. Enfin, après avoir gravi une dernière +colline, et après deux heures de marche, j'arrive à Lota. C'est le +pays du charbon. De nombreuses mines occupent 2,000 ouvriers, qui +extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines appartiennent à la +famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs manières: d'abord +elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le charbon <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> qui +lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en fait une +grande consommation sur place, pour une verrerie et une fonderie de +cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart m'avait fait +accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un employé de +l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des opérations. +Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la compagnie, vont +sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, spécialement dans +la province de Tarapacà; y portent le charbon nécessaire aux usines de +salpêtre, de borax et autres, et en rapportent le minerai de cuivre. +Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à 35% de minerai, et 50% +après une première cuisson. Ce minerai est placé dans des fours, où +après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la terre. La scorie +est mise de côté et le métal, après avoir été roulé dans d'autres +fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et pulvérisé, +puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde fois en +lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% de +métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une +petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud +produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. +On fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et +qu'on raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les +contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils +gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se +réduit aux haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en +terre, rarement crépies, toujours sans pavés; la propreté y est +impossible, la moralité difficile. Ce lamentable état du logement des +familles ouvrières est général au Chili et cause la mortalité des deux +tiers des enfants.</p> + +<p>La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule +suit un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du +moyen âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, +d'où la vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, +on a réuni des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a +composé des grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec +toutes les plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux +du pays: llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des +violettes, des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le +visiteur est étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles +descriptions que l'Arioste fait des jardins enchantés.</p> + +<a id="img027" name="img027"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img027.jpg" width="500" height="287" alt="" title=""> +<p>Chili.—Lota.—Fonderies de Cuivre.—Parc Cuscino.</p> +</div> + +<p>Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, +de sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. +Je pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. +Mais lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher +à tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de +quelques <i>ranchos</i>, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends +des chants au son de la guitare, et quelques-uns <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> sont assez +harmonieux; mais je me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la +parole. Que sais-je si ce sont là tous de bonnes gens, et si en +s'apercevant à l'accent, qu'un étranger est perdu dans ces solitudes, +ils ne voudraient pas en profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la +boue et de tous les mauvais pas, et sur le sable elle reprend le +galop. À huit heures nous sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais +un peu tard, que j'ai été imprudent!</p> + +<p>Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me +rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la +crécelle. De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la +mer, me dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. +Un jeune employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une +fonderie de cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous +passons au Maule pour les mines de charbon. Après une heure et demie +de marche, nous arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il +s'avance sous la mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, +et de là partent les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons +viennent de se détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une +vitesse vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait +réparé le mal; je me contente donc des renseignements que me donne le +contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de +charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a +actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> On creuse deux +autres puits, dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de +là, se trouvent deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il +y a deux ans, la mer les a inondées, et il est impossible de les +vider. Heureusement, la rupture a eu lieu le jour de la fête +nationale; les mille ouvriers et les nombreux chevaux étaient tous +dehors.</p> + +<p>Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus +à une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, +etc., et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les +contre-marques des ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils +ont tous leur marque spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent +chacun dans leur wagon, et je la prends pour la poser ici à leur +place, et marquer ainsi la quantité de charbon fait par chacun. +Singulière, mais ingénieuse méthode de suppléer l'écriture!</p> + +<p>Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour +atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le +Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il +ramène un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. +Je pars au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain +point, un homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le +galop du cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le +ramener. J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu +plus loin, je demande à des passants ce que me voulait <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> +l'homme au bâton: <i>es un loco</i>, me dit-on, c'est un fou.</p> + +<p>Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les +sangsues et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le +déjeuner, et à dix heures et demie je suis en voiture.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CHAPITRE XIV</h3> + +<p class="resume"> + De Coronel à Conception. — La diligence. — Le paysage. — Arrêt à la + Posada. — Le Bio-Bio. — La ville de Concepcion. — Encore le + maté. — Le testament de Mgr Salas. — Le sortéo. — L'organisation + judiciaire. — Les œuvres charitables. — Les + magasins. — Appellations chiliennes des étrangers. — L'hôpital. — La + fille singe. — La supérieure de Talca. — Excursion en + Araucanie. — La ville d'Angol. — Les Basques, leur commerce, leur + organisation, leur hospitalité. — Croyances religieuses. — Offrande + des prémices. — Une invitation. — La Chambre arsenal. — Exploits des + Araucans. — Conquête et colonisation.</p> + +<p>La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une +grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue +sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait +résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en +apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque +qu'il serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je +m'étais placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à +tout instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi +en voyage.</p> + +<a id="img028" name="img028"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img028.jpg" width="600" height="383" alt="" title=""> +<p>Chili.—Types d'Araucaniens.</p> +</div> + +<p>Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques +buissons et le <i>coïbo</i>, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. +Nos 7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent +l'eau froide tout <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> baignés de sueur. Pour éviter les mauvais +pas, le cocher les lance hors la route, à travers champs. Par-ci +par-là, quelques bœufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un +<i>penco</i>; espèce de corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois +heures de ce galop, nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel +primitif tenu par un Allemand.</p> + +<p>C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel +est garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait +de l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux +piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous +les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le +verger, les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons +plusieurs canots rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci +par-là, les <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> gens ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il +faut bien qu'ils se mêlent au monde policé. On vient d'envahir leur +territoire, et le gouvernement le vend par parcelles aux enchères. Il +n'y a pas longtemps, ces Indiens pouvaient disposer eux-mêmes de leurs +terres. Lorsqu'ils prouvaient par témoins qu'ils étaient possesseurs +depuis plus de trente ans, ils vendaient, pour quelques milliers de +piastres, d'immenses terrains, à des spéculateurs qui les payaient en +nature et cotaient à 1,000 piastres un baril d'eau-de-vie.</p> + +<p>Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats, +et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et +après deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du +Bio-Bio, la plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a +environ 2 kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre +des tapis en peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de +l'autre côté des Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre +voiture nous reçoit sur le bord opposé, et peu après nous dépose à +Concepcion, à l'<i>Hôtel Coddon</i>.</p> + +<p>Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au +centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la +cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs +statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me +dit qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les +rues sont larges et pavées, les maisons <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> basses, mais bien +décorées. Elles ont au centre une cour ou <i>patio</i> orné d'orangers. +Fatigué par l'horrible route, je demande à prendre un bain. Le maître +d'hôtel me fait accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, +et celui-ci à un troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, +on me fait ainsi courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici +on ne prend des bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls +ont le nécessaire. Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée +à Santiago. À l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un +curé à mine joyeuse allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et +aussitôt il m'offre la <i>bombilla</i> pour sucer à mon tour; puis il +m'explique, qu'ayant été curé pendant 23 ans en divers endroits, il en +a assez, que la responsabilité des âmes est dure, et que maintenant il +se repose dans le ministère libre.</p> + +<p>Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La +cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis +rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il +recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa +mort. Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est +mort en offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur +infatigable, il n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la +plume, par la parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, +que publient les journaux, je lis ces paroles:</p> + +<p>«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> +del reino social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las +instituciones sociales.</p> + +<p>«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso +cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena +voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion +del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis +a su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles +de mi Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en +bienes de todo jénero.»</p> + +<p>«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de +Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le +monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme +épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne +volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du +règne social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce +diocèse à son sacré Cœur, et je demande avec toute mon âme, aux +prêtres et aux fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre +cette dévotion, très féconde en biens de toute sorte.»</p> + +<p>Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des +magasins que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont +libres, les autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont +la tête enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De +nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la +ville, moyennant 50 centimes la course. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Quelques-unes +portent cette inscription: <i>Sorteo</i>; renseignements pris, c'est un +maître voiturier qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses +confrères, donne une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une +course dans ses voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le +numéro sorti donne à la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. +environ). Méthode à signaler!</p> + +<p>Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. +Ce digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de +Paul, qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde +parmi les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation +judiciaire au Chili. Le tribunal de première instance compte un seul +juge, la Cour d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour +suprême, siégeant à Santiago, qui connaît du droit et du fait.</p> + +<p>Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux +magasins d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les +articles sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie +jusqu'à l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les +villages, les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables +et inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens +regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et +appellent en termes de mépris <i>gringo</i> les Anglais et les Allemands, +<i>Bacicia</i> les Italiens, <i>godos</i> les Espagnols, <i>gavachos</i> les +Français. On peut voir par leur nom que plusieurs des principales +<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> familles du pays descendent d'étrangers, et surtout +d'Anglais. Ceux-ci arrivent, comme partout, avec un capital et +accaparent bientôt les bonnes affaires, puis se marient dans le pays, +et leurs enfants sont Chiliens.</p> + +<p>Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend +toujours beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À +Concepcion, 15 Sœurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un +autre établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 +malheureux de toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants +trouvés, et une petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 +centimètres, ayant la figure humaine, mais, pour le reste, en parfaite +ressemblance avec le singe. Elle ne parle pas, et tous ses mouvements +sont ceux du singe. Elle a été apportée de la campagne, où elle a un +frère présentant le même phénomène. Tous les médecins sont venus la +voir et cherchent la cause de ce fait.</p> + +<p>Les bonnes Sœurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, +qui est revenue de France dans le navire l'<i>Aconcagua</i>. Fille unique +d'une riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et +après l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades +aux antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments +de la nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus +large les étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux +n'est qu'un voyage, les biens un embarras; la famille va avec les +pauvres, et avec la patrie, le ciel!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en +Araucanie. Je ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez +eux les Indiens, d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. +Je me rends donc à la gare, où, à une heure après midi, la locomotive +siffle et nous emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la +gare est luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur +la rive droite. La nature présente le tableau de notre mois de +décembre; les arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à +sortir de terre; la végétation est pauvre.</p> + +<p>Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller +ses terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a +annoncé que nous ferions route ensemble.—Je me réjouis, lui dis-je, +mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.—Il répond: Je passe mes +soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à +mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive +du fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, +et vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis +né à Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.—Cela m'étonne, peu: +l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de +le parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays +se dit toujours qu'il aura le temps.»</p> + +<a id="img029" name="img029"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img029.jpg" width="500" height="301" alt="" title=""> +<p>Pont de lianes dans le sud du Chili.</p> +</div> + +<p>Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à +l'heure. Nous passons en face d'une grande <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> carrière où de +nombreux ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à +paver les rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, +affluent du Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de +fer. Là, on s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route +entre dans une région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, +néanmoins, sont toujours de misérables cabanes de chaume ou de +branchages. Nous voyons quelques plantations de vignes, mais maigres +et sans force. Les troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons +agriculture, et M. Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, +la moitié de la journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. +«Il n'y a qu'un train par jour sur la ligne, me dit-il, mais +adressez-moi un télégramme, et je vous enverrai un cheval qui, dans +deux heures, vous amènera chez moi. Vous y dormirez et prendrez le +train du lendemain.—<i>Bueno</i>, j'accepte, mais si vous ne recevez pas +de télégramme, ce sera une preuve que ma visite aux Indiens aura pris +tout mon temps.»</p> + +<p>À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une +voiture m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. +Darmendrail m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, +«les Français chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le +but de ma visite et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse +nuit.</p> + +<p>Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à +7,000 habitants. Ses rues sont larges, sa <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> place vaste et +plantée d'arbres, avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans +tous les pays nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et +couvertes en tuiles rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin +faisant, nous entendons les sons de la guitare accompagnant des voix +féminines. Nous nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire +le rideau, et nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre +de sept ans, chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort +semblable aux chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en +Corse. Elles conservent la mesure en se regardant mutuellement de +leurs grands yeux noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats +costumés à la française. Nous visitons quelques maisons et rentrons +pour le souper.</p> + +<p>M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce +d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des +campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour +l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller +à Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, +qui prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura +atteint cette région.</p> + +<p>Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux +et sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique +du Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils +s'aiment et se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> mais elles s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de +fournir à toutes, les marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 +piastres à la fois, ils obtiennent des faveurs qui leur permettent de +vendre meilleur marché que les autres. Les jeunes gens qui arrivent +des Pyrénées viennent parfois pour éviter le rude métier du soldat. +Ils sont reçus ici et installés dans les maisons à titre d'apprenti. +Ils n'ont d'autre paye que le logement, le vêtement, la table et un +peu d'argent de poche: mais après quelques années, s'ils sont +intelligents et appliqués, ils sont associés et reçoivent tant pour +cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans le pays; le Français +est habitué aux femmes travailleuses et ménagères et va généralement +se marier en France.</p> + +<p>Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, +salarié par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de +bonne heure nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: +quelques rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. +À chaque coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de +temps, la vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en +révolte, soit à cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre +brigand, qu'on vient de tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la +maison du cacique. Il n'y est pas; sa femme nous donne un enfant, qui +vient nous montrer la maison où nous devons le rencontrer.</p> + +<p>Il vient avec nous, et nous l'installons devant une <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> +bouteille de cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est +vêtu à l'européenne: pantalon et <i>macferlan</i>, chapeau calabrais, +grand, fort, figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un +brigand des Calabres.</p> + +<p>«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me +conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en +parler à mes compatriotes.—Bueno, tes compatriotes les verront, car +il vient d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, +qu'un Français est venu chercher pour les conduire à Paris.—Paris +n'est pas leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs +vieillards, leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, +leur cuisine, leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur +naturel.—Bueno, demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de +la rivière.—Comment t'appelles-tu?—Juan Colipi Ancamilla est mon +nom: Colipi me vient de mon père et signifie: <i>Aqua colorada</i>; +Ancamilla me vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. +Mon père était fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le +cadet; un de mes frères était lieutenant, en 1839, dans une +insurrection au Pérou.»</p> + +<p>«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?—Nous croyons au +Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons +Dieu, non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur +une montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui +offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.—Peux-tu <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> me +montrer comment vous faites pour l'honorer?—Là-dessus, Colipi se +lève, prend son verre, et dans une attitude grave et solennelle, +prononce ces mots, que j'écris d'après le son qui en vient à mon +oreille: «Enema-pu ía peomain enimy vlà vatemu tuvacì—Enema-pou +putuamaï guè mi mi vlà ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au +ciel, et vide son verre sur le sol.—Peux-tu m'expliquer en espagnol +ce que tu viens de dire en indien?—Ce que je viens de dire signifie à +peu près ceci: Grand Dieu, père de toutes les créatures, tu es bon en +me donnant aujourd'hui cette excellente boisson, et je t'en offre les +prémices. Puis il ajoute: Pour ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; +ma femme doit m'attendre pour le souper. Je viendrai demain vous +chercher à sept heures.» Après le départ du cacique, M. Ducasseau et +moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où nous trouvons de nombreux +officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au Chili, qui s'en va au +fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant le but de mon +excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues d'ici, j'ai une +vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous irons chez eux +et vous pourrez les voir à votre aise.—Bueno, j'accepte, nous +partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le +cacique.»</p> + +<p>À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait +préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile +me fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, +des <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà +M. Ducasseau m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, +dormaient dans le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit +chien pour aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, +l'audacieux qui voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la +queue et les oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, +il ne soit pas pris à ces parties sensibles.</p> + +<p>Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un +arsenal, mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un +an; que l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille +cavaliers, et qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le +bétail et tuant les habitants; qu'à la suite de ces faits, le +gouvernement a envoyé des troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au +fleuve Cautin et établi partout des forts pour tenir en respect les +guerriers; que, par suite, on a pu reconstruire dans l'intérieur la +ville de Villarica, à trois journées de cheval au pied du volcan de +Villarica, ville qui, fondée il y a trois siècles, à l'époque de la +conquête, avait été détruite ensuite par les Indiens.</p> + +<p>À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de +coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000 +familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail, +les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles +remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après +dix ans.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> CHAPITRE XV</h3> + +<p class="resume"> + Les prisonniers. — Les ranchos + indiens. — Vêtement. — Mobilier. — Nourriture. — Les femmes. — Les + enfants. — Les bijoux. — Les armes. — L'industrie. — Les + funérailles. — Le calendrier ficelle. — L'excursion au fort de + Chiguaïhué. — Un fort abandonné. — Apostrophe à deux + cavaliers. — Les frères Mackay. — La chasse. — Un camp indien. — La + chasse au mauvais esprit. — Musique. — Danse indienne. — Détails sur + la ferme. — Le blé. — Le bétail. — Le tabac. — Les forêts. — La + main-d'œuvre. — Les machines. — Le gibier. — La petite + araignée. — Son ennemie, la mouche. — La Samo-cueca. — Les + bâtiments. — Les ateliers de réparations. — Le petit Indien. — Le + Cacique et sa famille. — Un jugement plus facile que celui de + Salomon. — Le mariage chez les Araucans. — La naissance. — La + médecine. — La sorcellerie. — Une grande partie de Chuenca. — Retour + à Angol. — Les franciscains. — Le pater Araucan.</p> + +<p>Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la +rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par +quelques soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison +centrale. C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et +militaire; il a un bataillon de 300 soldats.</p> + +<p>Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé +quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt +au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont +plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à +croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +en entrant dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, +toutes accroupies à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes +préparent la nourriture. Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un +chaudron, les autres le broyent sur une pierre, comme nos peintres le +font pour les couleurs. Une vieille passe la farine au tamis, et une +troisième la délaie dans une grande marmite posée sur le feu.</p> + +<a id="img030" name="img030"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img030.jpg" width="500" height="297" alt="" title=""> +<p>Chili.—Types d'Araucaniens en voyage.</p> +</div> + +<p>L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air +moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après +avoir prononcé le salut habituel: «<i>Mari mari Compagnero</i>», se tenait +au dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa +présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes +ces questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de +ne perdre de l'œil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un +noir d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont +nus. Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux +jambes. Ils portent sur leurs épaules un <i>puncho</i> rayé de rouge, de +bleu et de blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils +s'entourent la tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière +des ouvriers espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en +laissant qu'une ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes +jeunes sont fraîches et roses: leurs bras sont nus, et jetant en +arrière le manteau de laine bleue lié au cou, elles laissent voir une +partie des épaules. La même <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> laine bleue entoure leur corps, +et pend en jupon serré, jusqu'aux pieds toujours nus. Les oreilles +portent de gros pendants en argent, minces et larges de 10 +centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un collier dur de 4 +centimètres de haut et couvert de perles ou jets d'argent. Sur la +poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.</p> + +<p>Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière +de bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je +cherche les lits: on me montre des peaux de bœuf, de cheval et de +mouton, qu'on étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit +plancher élevé de 20 centimètres, et qui doit certainement servir de +lit à un des nombreux couples.</p> + +<p>Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des +plats et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau +d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il +détache du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de +baïonnette, est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons +d'animal, à une longue perche dure et légère de la famille des cannes +à sucre. Il me montre aussi un coutelas.</p> + +<p>Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur +nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons +plus loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la +fumée empêche la vue et fait pleurer les yeux.—«Mari mari +compagnero», que Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> leur explique que je viens les voir pour parler à mes +compatriotes des bons Araucans. Là aussi on prépare la nourriture; +mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois une femme qui met +dans une marmite des moitiés de pêches séchées au soleil. Près de là, +dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon demande au +cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»</p> + +<p>À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un +bois, prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille +femme, dans un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le +quatrième rancho, je remarque un métier vertical et mobile, sur lequel +on a étendu les fils de la trame. Je prie l'Indienne de travailler +devant moi; elle le fait avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des +mains, l'opération est longue et difficile. Elle passe une règle de +bois entre les fils, et la dresse sur le côté pour former le vide; +elle y passe les fils avec la main, et frappe dessus avec une autre +règle pour serrer la toile.</p> + +<p>Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement +propre et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main +reçoit le fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite +teinte en bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une +certaine pierre bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande +caisse, et je demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un +guerrier; «il vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les +funérailles dans une semaine.» <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Plus le décédé est placé en +dignité, plus on l'honore en retardant la sépulture. S'il s'agit d'un +cacique, on l'expose sur les branches d'un arbre, et les caciques +voisins viennent lui rendre honneur. Colipi demande à boire, il parle +depuis longtemps; on lui présente une corne de bœuf pleine d'eau, +dans laquelle on a délayé de la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi +au cimetière des Indiens.» Dans un coin peu éloigné, au bord de la +rivière, on a choisi un petit monticule, sur lequel diverses +surélévations indiquent plusieurs enterrements. «C'est ici,» me +dit-il, «que mes compatriotes enterrent leurs morts. Dans la caisse, +on place des vêtements, de l'argent, des comestibles, de l'eau, du sel +pour le grand voyage. Si c'est un cacique, on tue un cheval et on +l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver dans l'autre monde à +cheval.»</p> + +<p>Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; +un de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux +noirs et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent +réchapper de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que +solidement constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de +millet et de lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de +l'huile. J'ai trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi +une ficelle à nœuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une +réunion de caciques décide un soulèvement ou une expédition, on donne +à chacun une ficelle, avec le même nombre de nœuds. Rentrés chez +eux, les chefs réunissent les guerriers; et <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> chaque jour ils +dénouent un des nœuds. Lorsqu'ils sont au bout, on part pour +l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous y arrivent ensemble.</p> + +<p>Nous disons aux Indiens un dernier <i>mari mari</i>, et revenons chez M. +Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous +faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues +bottes, éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à +droite le revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les +épaules et lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois +brigands calabrais. Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, +galopant dans l'eau, dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval +est solide, son trot est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des +autres, et saute après eux les fossés, manœuvre un peu nouvelle +pour moi.</p> + +<p>Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La +nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans +feuilles et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et +les collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets +d'arbres et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort +abandonné. Sa construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres +de large et autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux +mille mètres carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour +cinquante hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent +vers nous, et M. Mackay les arrête et les interpelle: <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> «À qui +sont ces chevaux?—Ils sont à moi, répond l'un d'eux.—Qui es-tu et +d'où viens-tu?—Je suis un tel et demeure en tel endroit, d'où je suis +parti pour aller à Angol.—Bueno, fais ton chemin.»—Un peu surpris de +cette manière de haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y +a ici bien des voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les +surveiller; si cet homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le +reconnaître à l'embarras de ses réponses.»</p> + +<p>Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route +devient tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans +les prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et +de galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de +Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis +nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère +Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un +excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions +trois au lieu d'un, lui dis-je?—Le télégraphe m'a tout dit. Mon +frère, qui remplit ici les fonctions de <i>subdelegado</i>, ou représentant +du gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie +d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile, +et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui +excite au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les +meilleurs vins du pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on +prend le fusil, car le gibier abonde. Pour ma <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> part, j'ai un +autre excellent cheval, selle anglaise, étriers de bois enfermant tout +le pied, et éperons dont la roue a 6 centimètres de diamètre. Un +excellent chien d'arrêt nous précède. Au bord d'une <i>lagune</i>, on tire +plusieurs fois les canards. Plus loin, le chien s'arrête; on tire une +perdrix, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, +nous arrivons au bord d'un ruisseau vers le pied d'une colline, au +campement des indiens. Nous visitons d'abord le rancho du cacique. +«Mari mari, patron. Que Dieu te garde, patron.—Mari mari, senores. +Que Dieu vous garde, Messieurs.—Nous venons voir tes terres et tes +Indiens, permets-tu que nous entrions dans les ranchos?—Allez et +voyez Caballeros.»—Nous entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, +mêmes ustensiles, même manière de vivre et de se tenir, que j'avais +vus le matin. Les jeunes gens des deux sexes sont parfaitement +constitués. Les jeunes mères soignent leurs bébés avec amour, et tout +en fumant la pipe, elles portent sur leur dos leur bébé ficelé à son +berceau. Quelques-unes font de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, +en général, regardent travailler les femmes. Les petits enfants qui +commencent à marcher s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par +les parents, ils reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de +monnaie. M. Ducasseau s'adresse à une femme:—«Quelle est ta +religion?—Celui qui a créé le ciel et la terre est mon Dieu, et je +l'appelle mon Père; il y a un autre monde où nous allons tous après la +mort.» Comme je montre mon étonnement de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la longueur des +lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile à cheval, M. +Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte armé de sa +lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la plaine, à la +colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus de sa tête, +poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant les coups +avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui effrayent +l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les +guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent +autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces +guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs +en portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire +traversée par une balle.</p> + +<p>Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments +sont la <i>fanfornia</i>, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; +une sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on +la dit gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle +pour galoper vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans +la face une eau glacée. Je bénis le <i>puncho</i> qui me garantit comme une +cuirasse. À la nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me +donner quelques détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, +et elle lui coûte environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient +8,000 hectares achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers +comptant, et les deux autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il +sème en blé 550 hectares, et <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> laisse ensuite le terrain +reposer plusieurs années. Il met deux hectolitres de semence à +l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il emploie 60 charrues +américaines. L'Indien les conduit mieux que le Chilien. Il loue 40 +Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la récolte. Il emploie +toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en bois, ateliers de +réparations, surveillance des animaux et autres travaux. Le salaire +est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour les femmes, de 1 +fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de farine et haricots, +dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La main-d'œuvre +lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il le vend à +Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de +Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du +charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure +trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour. +Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; +mais avec la machine Wood, traînée par des bœufs, un seul homme +coupe 6 hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine +américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. +Il peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par +jour. Le district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 +l'an dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé +aussi avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la +vigne et de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il +soigne l'élevage du <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> bétail; il a déjà 1,000 bœufs et en +aura bientôt 5,000. Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 +fr.), et les bœufs maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les +avoir engraissés durant quatre mois dans ses beaux pâturages, il les +revend avec 30% de bénéfice. Les bœufs pour la boucherie sont +vendus à l'âge de 4 à 5 ans.</p> + +<a id="img031" name="img031"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img031.jpg" width="500" height="291" alt="" title=""> +<p>Chili.—La Samo-Cueca: Danse nationale.</p> +</div> + +<p>L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au +fort. Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait +vu tuer un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait +lui-même tué deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en +poursuivait une vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant +ils travaillent volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils +n'avaient l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en +eau-de-vie, et leur plaisir à se soûler.</p> + +<p>En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la +perdrix, la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de +loups, pas de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; +toutefois, une petite araignée est très dangereuse; elle a le derrière +rouge, et c'est là qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement +ses pattes, les porte à la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne +cicatrise immédiatement avec l'alcali volatil, la personne mordue se +tord dans d'affreuses douleurs, et reste comme folle pendant huit +jours; puis elle revient à elle, et quelquefois elle en meurt. Durant +la récolte, plusieurs hommes sont piqués tous les jours. Heureusement, +cette araignée <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> a trouvé son ennemie dans une petite mouche +qui, elle aussi, a le derrière rouge. Elle saute sur l'araignée, la +pique et s'envole; elle revient à la charge plusieurs fois, jusqu'à ce +que l'ennemie vaincue tombe et meurt.</p> + +<p>Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la +danse nationale ou la <i>samo-cueca</i>. Don Manoel, le majordome, est +introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de +15 à 18 ans. La <i>samo-cueca</i> commence: M. Brownlow, avec la plus jeune +des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, +pirouettent, s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un +pas de valse, que l'exécutante accentue encore par le chant, et que +d'autres battent des mains en cadence. Le symbole de la danse semble +être l'attention que le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se +défend et finit par laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met +à ses genoux. M. Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et +brio; la jeune fille, avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. +Thomas, qui, plus grave et avec des regards pénétrants, ressemble un +peu à un magnétiseur. M. Ducasseau vient s'essayer aussi avec +l'imposante matrone, mère des deux jeunes filles, et montre que, dans +les montagnes basques, on est aussi gracieux danseur. La danse se +retrouve chez tous les peuples; la <i>samo-cueca</i> m'a paru bien plus +convenable et moins dangereuse que les genres de danse où la danseuse +est dans le bras du danseur.</p> + +<p>À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> mon lit, +où, sous une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle +comme le Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au +matin. Je me lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal +de voyage. Vers neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, +pendant que M. Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, +avec M. Mackay, les bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus +qu'à recevoir les animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et +un mamelon, vers le <i>Malieco</i>, rivière qui coule au bas dans la +vallée, était réservé à l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le +bureau du télégraphe, tenu par une gentille Chilienne, qui le fait +manœuvrer devant nous. Nous inspectons les charrues, les machines, +les ateliers de réparation. M. Mackay va construire lui-même ses +chars, avec le bois d'un arbre indigène appelé <i>litre</i>, sorte de bois +de fer. Ses feuilles, ou seulement la rosée qui y séjourne, fait +pousser des boutons à celui qui les touche, comme l'arbre de croton. +Le bois est blanc, très lourd et très dur. En rentrant, nous +rencontrons un petit Indien de 12 ans, trottant gaiement sur son +cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de fer, où il pose deux +doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de cigarettes, où la +feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il porte une +bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son <i>rancho</i>. +Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre recherche, le +cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à peine +rentrés, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> nous trouvons sous la vérandah le cacique avec +toute sa famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure +respectable, laisse tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses +habits sont propres et à vives couleurs. Il est accompagné de ses deux +fils, grands garçons de vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses +deux filles ont mis leurs plus beaux ornements, les longs cheveux +noirs tombent par derrière, en deux longues tresses entourées et +recouvertes de perles, ne laissant voir que le bout sur une longueur +de 0<sup>m</sup>10. Pour l'une d'elles, ce bout est un mélange de cheveux +noirs et de cheveux rouges. Les pendants d'oreille sont en argent et +de 0<sup>m</sup>10 de large; le collier, d'argent et de perles, est aussi +large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine brillent, au centre, de +larges plaques d'argent, et sur les côtés pendent des ornements du +même métal, portant au bout de nombreux petits cônes de 0<sup>m</sup>04, +faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans contredit, la +beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des filles a +l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses larmes. Sur +un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le salut +d'usage: «<i>Mari mari, señor subdelegado.</i> Que Dieu te garde, Monsieur +le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à toi pour +que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont +monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales, +exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et +chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> +au type japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune. +L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien +les réponses du subdelegado.—«Mari mari cacique, explique-moi ta +pensée—Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est +jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à +un guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait +tous les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs +fois la tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, +mais un jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je +l'ai gardée chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse +union; un garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te +demander que tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra +mieux l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes +sont mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras +justice à ma malheureuse fille.—Bueno, cacique, dis-moi le nom et la +demeure du mari de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à +comparaître devant moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les +deux parties.»—Le cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; +mais je retiens l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, +dans ce nouveau genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus +facile. Ayant à partager non un seul, mais deux enfants entre père et +mère, il pourra les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète +demi-indien, demi-chilien, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> diverses questions sur la famille +indienne.—«Quelles sont les cérémonies du mariage?—Le mariage se +fait de deux manières: lorsque le jeune homme et la jeune fille +sympathisent et s'entendent, ils concertent la fuite. Une belle nuit +l'époux arrive, enlève l'épouse et l'emporte à cheval dans la forêt, +où ils font la noce durant plusieurs jours. Au retour, l'époux prie +les parents d'accepter le fait accompli, et leur remet des cadeaux. La +seconde manière a lieu, lorsque la jeune fille n'est pas décidée à se +laisser enlever. Alors le jeune homme l'achète à ses parents, en leur +faisant des cadeaux. Ces cadeaux consistent en vêtements, chevaux, +bœufs, moutons et ornements. Chaque membre de la famille doit +recevoir quelque chose, et souvent les jeunes gens donnent tout ce +qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du mariage. Si celui qui a +enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait une expédition contre +lui.»</p> + +<p>Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il +peut les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.</p> + +<p>«Quelles sont les cérémonies à la naissance?—On réunit tous les +parents pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom +toujours transmis dans la famille. Le parrain et le père se font +mutuellement des cadeaux; on finit par un grand repas.—Quels remèdes +emploie-t-on pour soigner les malades?—Des herbes diverses; on combat +le mauvais esprit avec la lance, et on a recours à la vieille +devineresse, <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qui découvre l'auteur de l'influence +malfaisante sur le malade. Alors on le recherche, on le bat pour qu'il +enlève cette influence, et s'il ne le fait pas, parfois on le tue. +Pour les cérémonies, à la mort, il confirme ce que j'avais appris la +veille.—La jeune mère qui est ici venue réclamer justice contre son +mari peut-elle se remarier à un autre?—Elle peut se remarier.»</p> + +<p>Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la +petite boule de bois et les bâtons de la <i>Chuenca</i>. C'est le grand jeu +des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs +s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux +chefs, bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une +part, dix de l'autre, ils font de leur <i>punchos</i> un monticule que +gardent les femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une +ligne de piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large +de 20 mètres, longue de 100. La petite boule, de 0<sup>m</sup>07 de diamètre, +est posée au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous +noués et recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de +pousser la boule du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire +passer la limite du bout, il gagne un point. Si la boule sort des +limites latérales, on la replace au centre et on recommence. Il est +beau de voir ces vingt jeunes gens, animés par leur chef, +s'échelonner, arrêter la boule au passage, la repousser en l'air, la +faire sauter avec force, parfois contre les bras et les jambes des +adversaires. Dans ce <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> cas, la blessure est soignée sur +l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire sortir le +mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux gagnants: +la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les vainqueurs +arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel malheur +qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à créer en +Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de temps à +voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement en +bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay +me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un +domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie +large, c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que +j'aime. Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la +bonne et généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis +nous montons en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont +convertis en lacs, mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et +y lance son cheval au galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent +de boue et nous en couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des +perdrix, mais le mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. +Il tire aussi plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à +collier rouge qui ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie +arrive, et nous poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir +les cinq lieues en moins de temps que la veille.</p> + +<p>À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Pères +franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine +d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu +l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin, +moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les +renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une +grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du +<i>Pater</i> ci-après:</p> + +<p><i>Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami +reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu +meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü +covque: perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ +taiñ huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill +huera dugu, meu montulmoiñ. Amen.</i></p> + +<p>Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au +Mont-de-piété, où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en +effet plusieurs, mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs +les revendent à d'autres Indiens.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> CHAPITRE XVI</h3> + +<p class="resume"> + D'Angol à Santiago. — La grande Cordillera de los Andes. — La + cordillera côtière. — La ville de Talca. — L'hôpital. — Les maladies + régnantes. — Les Sœurs du Sacré-Cœur. — Le théâtre. — Le + clergé. — Le marché. — Les bains de Cauquènes. — Mésaventure à + Gultro. — L'hospitalité du chef de gare. — Détails sur la + viticulture. — Prix des terrains. — L'ouvrier. — La Chica. — Une + scierie de marbre. — Le Maïpu. — Arrivée à Santiago. — Le garçon + d'hôtel et le tarif. — La cathédrale. — Le cerro de + Santa-Lucia. — La ville. — Le théâtre. L'Alameda. — L'hôpital. — Les + quatre Sœurs de l'Aconcagua. — Les statues des grands + hommes. — Les sifflets de nuit. — La plaça de arme. — Les jeunes + filles et les tramways. — Les œuvres charitables. Les talleres + de San-Vincente. — Le Sénat. — La Légation de France. — Les + capucins. — Don Benjamin. — L'hospitalité chilienne. — L'élection + présidentielle.</p> + +<p>Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne +hospitalité, je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis +à la gare pour le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me +surprend en venant me serrer la main dans le train. Il regrette que le +défaut de temps ne m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends +le Bio-Bio jusqu'à la station de bifurcation, où j'attends une heure, +pour prendre le train du nord qui arrive de Concepcion.</p> + +<p>Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean +Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> nord, la +route suit une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à +tour, depuis trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux +chaînes de montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, +l'autre vers l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, +aboutissant sur l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et +l'autre sont couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt +inculte. Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume. +Quelques orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas +plus douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux +voyageurs la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves +de fruits.</p> + +<p>À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une +foule nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui +conduit son peuple faire ovation aux quatre Sœurs espagnoles de la +Merced, qui se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un +compartiment réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les +quatre Sœurs que j'avais eues pour compagnes de voyage dans +l'<i>Aconcagua</i>. À cinq heures, nous arrivons à Talca, où je descends à +l'<i>Hôtel anglais</i>. Après le dîner, je parcours la ville. Elle est +chef-lieu de province et contient 25,000 habitants. Elle paraît moins +riche que Conception. Dans les parties éloignées, les maisons en adobe +ne sont ni pavées ni crépies. Au centre, elles sont en meilleur état. +À l'hôpital, je trouve les Sœurs de Charité françaises. Elles me +font parcourir les salles, où elles <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> soignent 120 malades. À +la salle de chirurgie des hommes je vois plusieurs blessés: le +Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme le Piémontais, et +se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de chirurgie des +femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les femmes de +mauvaise vie. La police des mœurs n'existe pas, et il en résulte de +graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les rhumatismes, +causés par l'humidité des <i>ranchos</i> et des maisons non pavées; les +maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été; les +maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite vérole, +appelée ici <i>peste</i>, et qui sévit partout, faute de vaccination. Les +Sœurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette +terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, +appelée Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située +sur une grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu, +dans le genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec +une coupole élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait +l'exercice du premier vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre +sur leur petit tapis, répondent au chapelet que récite le prêtre du +haut de la chaire. Ce murmure en cadence de centaines de lèvres a son +charme, et rappelle le bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est +calme. Les hommes se groupent de préférence dans les bas côtés, près +des confessionnaux. Après les litanies, le prêtre déroule un long +discours, que les bébés ne peuvent supporter. Pour se distraire, +quelques-uns prêchent à leur <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> tour et à leur manière. À huit +heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est l'anniversaire de la +naissance de M. Santa-Maria, président de la République du Chili. +Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon matin, je suis chez +les Sœurs du Sacré-Cœur, et je demande la Mère supérieure. +Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili, elle a +presque oublié sa langue natale. Les Sœurs du Sacré-Cœur ont de +nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même +confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le +pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les +enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former +à l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la +danse, mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré +ici autant que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour +instruire en amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son +but, comme il arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des +élèves viennent des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le +clergé est insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent +plus commode de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou +sans emploi, ou bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du +Sacré-Cœur s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de +poissons, de légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des +moules d'une grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux +articles, et suis <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> étonné de voir que les prix sont à peu +près ceux de chez nous: la viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 +centimes le kilo, le vin 10 sous le litre, et le reste à l'avenant. À +neuf heures, je suis à la gare pour le départ.</p> + +<p>Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt +se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui +n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°, +dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle +atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de +Santiago, dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi +d'environ 2,000 mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le +pic le plus élevé des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la +Cordillère des Andes va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint +que 1,000 mètres; mais, à son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap +Horn a encore 2,071 mètres d'altitude.</p> + +<p>J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de +visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux +sulfureuses que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si +l'établissement des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver +parce qu'il était alors enseveli sous la neige, par contre, celui de +Cauquènes, moins élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures +partant à l'arrivée de chaque train franchissaient en 3 heures les +sept lieues entre la station et les bains. J'avais prié le conducteur +du train de me prévenir à la station de Cauquènes, où nous arrivons +vers <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> deux heures de l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma +demande, et comme à Cauquènes il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait +que ralentir; puis il continue et me dépose à la station suivante, à +Gultro. Là, le chef de gare, M. Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon +embarras, cherche aussitôt un cheval pour moi, et un pour mes bagages, +afin que je puisse rejoindre ainsi la station de Cauquènes, où +j'espérais trouver une voiture pour les bains. Tout était prêt, +lorsque survient le cocher habituel de la voiture des bains, qui +assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a point de voiture +pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à cheval, les +chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte close. Dans +cette situation, je prie le chef de gare de me faire conduire à +l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf heures, le +lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni hôtel ni +village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je veux +bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de +choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, M<sup>me</sup> +Tarraxo a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour +rédiger mon journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois +intérieures sont en toile tapissée et la toile du plafond est +crevassée, mais que pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à +l'étranger, puisqu'ils donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils +m'admettent à leur table servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de +cinq ans fait la joie des parents, une fillette de douze ans nous sert +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et la maîtresse de maison a l'œil à tout. On m'avait +peint la femme chilienne comme molle, indolente et aimant à se faire +servir. Celle que j'ai sous les yeux dément ces renseignements. Après +le dîner, nous faisons une longue promenade sur la voie ferrée, +jusqu'à une grande ferme, où nous causons avec le seigneur de +l'endroit. Un mariage dans les environs attire de nombreux invités. +C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté des amazones. Si +je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce; on m'assure que +j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens temps. Je renonce à +mon désir, et je rentre à ma chambrette pour continuer mon travail +jusque assez avant dans la nuit.</p> + +<a id="img032" name="img032"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img032.jpg" width="500" height="302" alt="" title=""> +<p>Chili.—Cataracte ou Salto Del Laja.</p> +</div> + +<p>Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie +torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer.</p> + +<p>Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La +pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en +étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la +grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante +toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves +gens refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré +d'embarras. Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des +Chiliens! À neuf heures, le train arrive, et je reprends ma route. +Bientôt la vallée se rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser +passage qu'à la petite rivière; ce point est appelé <i>Augustura</i>. Deux +Basques français sont dans le train et parlent viticulture; <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> +excellente occasion pour me renseigner à bonne source sur ce genre de +produits agricoles, qui tend à se multiplier dans le pays. Chacun, en +effet, veut maintenant avoir sa vigne, mais comme les indigènes sont +encore peu experts dans ce genre de culture, ils recherchent les +vignerons français. Si vous pouviez m'en donner une vingtaine, me +disait un grand propriétaire, je les placerais à l'instant au prix de +4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de terre à cultiver pour +les besoins de leur famille. Je donne au mien 600 fr. par mois. On me +cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec de la conduite et +de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant une fortune de +plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à droite et à +gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur de terre, +pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me dit-il, +distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans les +premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les +autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer +galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit +arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il +faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la +terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci +la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location, +après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire, +qui l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le +vigneron, au <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> bout des neuf ans, a gagné environ 2,000 +piastres, soit 10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie +nominale, car la piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr., +ne vaut actuellement que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé +du papier-monnaie.</p> + +<p>Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras +carrées. La varra équivaut à 0<sup>m</sup>86, en sorte qu'une cuadra équivaut +à 18,769<sup>mc</sup>, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de +200 à 500 pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de +Santiago; et demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, +intérêt du capital jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile +et sablonneuse, il suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante +dans le sillon, soit à bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas, +on a à peu près 20% de pieds secs à remplacer; dans le second, à peine +3%. Les indigènes labourent même avec une charrue entièrement de bois, +portant parfois un petit morceau de fer au bout.</p> + +<p>Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On +les paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la +récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des +haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades +font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne +recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci +révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se +hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds +de vigne. <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> La vigne produit au bout de trois ans et donne +environ 58 arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à +donner 300 arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté +des Andes; elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle +n'est que d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, +depuis les droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15 +fr.), soit de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé +plus de bénéfice à convertir sa récolte en <i>chica</i>, boisson spéciale +au pays; et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le +raisin, chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux +poignées de cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés +et met en barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et +il vend ce produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille, +suivant la qualité. J'ai bu souvent la <i>chica</i>; on la trouve dans +toutes les maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est +jaunâtre et agréable au goût, mais elle est laxative.</p> + +<p>L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis +longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier +lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre, +dans les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait +assuré que le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu +prendre le devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put +tirer parti de ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il +abandonna donc l'entreprise <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> et les machines, avec une perte +de 9,000 pesos: un indigène aurait attendu que le chemin promis fût +exécuté.</p> + +<p>Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un +pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille +dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des +Andes s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre +gauche, la chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me +montre, à droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à +vérandah. C'est de là que la Commission scientifique française a fait +ses observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes +chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à +l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le +peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze +heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'<i>Hôtel +Ingles</i>. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais +il avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me +renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui +vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un +<i>peso, Señor</i>, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais +j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la +remarque au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais +il ajoute que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à +savoir!</p> + +<p>Ma première visite est pour la poste, où je parcours les <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> +longues listes des lettres en souffrance, toujours affichées à +l'entrée; mon nom ne s'y trouve pas. Le voyageur est alors +désappointé, car, depuis la dernière station, il pense à la station +suivante, où il pourra trouver les nouvelles des parents et des amis.</p> + +<p>J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste +et belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du +Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de +calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à +cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de +statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les +ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les +vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un +aspect imposant et agréable.</p> + +<p>De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte +d'entrée; deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité +de l'église. Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église +est comble pour la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur +noire mantilla, se tiennent accroupies sur leur petit tapis, et +ressemblent à autant de <i>nonnes</i>. On voit pourtant quelques bancs, +quelques chaises et prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, +mais, selon l'usage d'ici, on ne se lève pas à la lecture des +évangiles.</p> + +<a id="img033" name="img033"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img033.jpg" width="500" height="284" alt="" title=""> +<p>Chili.—Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.</p> +</div> + +<p>Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de +Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> lieu de +plaisance: des statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau, +surprennent à tout instant le visiteur; mais il est encore plus +surpris de lire sur un ensemble d'arceaux: <i>Aqueduc romain</i>. Vraiment, +si on ne l'avait écrit, il ne serait venu à l'idée de personne qu'il +pût y avoir en Amérique un aqueduc romain; c'est porter un peu loin +l'amour de l'imitation. Après une longue ascension à travers un +labyrinthe d'allées et d'escaliers, j'arrive au sommet, couronné d'un +petit kiosque, et je vois à mes pieds toute la ville et la campagne, +bornée par la superbe muraille des Andes, toute blanche de neige.</p> + +<p>Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu +d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27 +latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont +basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont +construites en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus +élastiques pour résister aux tremblements de terre; les toitures sont +en tuiles rondes. Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la +<i>Calle de las delicias</i>, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers +l'ouest court une rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les +clochers sont nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez +jolis, s'élèvent au-dessus des maisons. Au loin, des <i>quintas</i>, ou +maisons de campagne. Après avoir vu la ville de haut, je descends pour +la voir de près. Le premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y +entre pour voir la salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges +ou plutôt <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> de galeries, car les séparations ne sont qu'à +hauteur d'appui. Le parterre est fortement incliné. Le prix d'entrée +est de 10 fr., celui des loges de 100 fr. Une troupe italienne joue +<i>Lucrecia Borgia</i>. À l'hôpital Saint-Jean; je trouve 20 Sœurs de +Charité, soignant 400 malades hommes, répartis en plusieurs salles au +rez-de-chaussée et au premier étage; toujours beaucoup de blessés par +suite de l'ivrognerie. Une salle est remplie d'enfants; ils mangent +ici trop de fruits verts. Les Sœurs ont, ailleurs, l'hôpital des +femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici une maison mère, et +un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 Sœurs chiliennes. +Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves, dans +plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre Sœurs que +j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. Une d'elles +restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à +l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la +consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu +du mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours +patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et +veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à +les quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le +voyageur!</p> + +<a id="img034" name="img034"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img034.jpg" width="400" height="455" alt="" title=""> +<p>Chili.—Santiago.—La Plaça de Arme.—L'Hôtel Ingles. +Vue des Andes dans le lointain.</p> +</div> + +<p>Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers +d'Italie dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle +alamede. Le nom de <i>Calle de las delicias</i> qu'on lui a donné serait +bien adapté, si elle était mieux <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> entretenue. Elle se divise +en 5 larges allées et a plusieurs: kilomètres de long. Les statues des +grands hommes du pays en complètent l'ornement. On ne peut +qu'applaudir à l'idée de mettre sous les yeux des générations l'image +des hommes qui ont illustré la patrie. Le bon exemple est aussi +contagieux; mais il faut éviter que les coteries <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ou l'esprit +de parti ne faufilent des hommes petits parmi les grands hommes.</p> + +<p>J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le +sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de +l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des +Conférences de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur +cette institution charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale, +les Conférences sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, +elles s'occupent de la visite des écoles, des catéchismes, et ont +fondé une maison d'arts et métiers, où l'on apprend le travail à 200 +orphelins. M. Larrain m'invite à la visiter le lendemain.</p> + +<p>Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des +inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant +pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, +jusqu'au matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La <i>plaça</i> de <i>arme</i> +ou place centrale, dont l'<i>Hôtel anglais</i> occupe une des faces, est +fort jolie. D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et +l'intendance. Le passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre +passage en forme de croix, derrière l'hôtel, laissent voir les +étalages de superbes magasins; la plupart français.</p> + +<p>De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en +porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr +d'avoir le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les +<i>carritos</i> (nom qu'on leur <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> donne) vont partout; je suis +étonné de voir une demoiselle venir me demander les 5 sous +réglementaires. Depuis quelques mois, ce sont les jeunes filles qui +font ce service dans les tramways; mais évidemment ce n'est pas là +leur place. On me dit que c'est pour leur donner du travail, dont +elles manquent. Les dames de la haute société sont partout les +protectrices de la fille du peuple. Il serait sage qu'elles +s'associent pour procurer à ces jeunes filles un travail de couture et +de broderie qui leur vient maintenant tout fait d'Europe. Elles +ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour favoriser la +pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.</p> + +<p>J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où +je trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la +Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous +parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le +réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les +agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé +et pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut +tout arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en +quittant l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera +pas manquer de pain:</p> + +<p>M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en +vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin +observateur, et habitant le <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> pays depuis longues années, me +donne des détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en +Araucanie plusieurs écoles dirigées par des Sœurs de Charité, mais +la guerre survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes +Sœurs, au lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à +panser les blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On +calcule que les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à +environ 20,000. M. le supérieur pense, avec raison, qu'un +établissement agricole ou ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait +le plus grand bien en Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces +bons Indiens l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur +sol productif.</p> + +<p>À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter +l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat +avec de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une +garnie d'un excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et +au centre la vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se +réunit d'office une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la +séance. J'assiste à la discussion dans la loge des journalistes. Une +vingtaine de sénateurs sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent +de leur place et assis, en s'adressant au Président, selon le système +anglais. Il s'agit d'abord d'une loi sur le personnel des chemins de +fer, puis on passe à la nomination du Président et des Vice-Présidents +du Sénat; et enfin on fait retirer le public pour procéder secrètement +à la nomination d'un <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> général. Je fais passer ma carte et une +lettre au sénateur Don Benjamin Vicuña Mackenna; il paraît un instant +et me dit: «Je suis en ce moment occupé à la discussion; venez dîner +chez moi ce soir, à cinq heures; nous pourrons alors causer à notre +aise.»</p> + +<p>Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le +secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner +pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les +capucins pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable +vieillard me met au courant des travaux de sa Congrégation auprès des +Indiens d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux +nouvelles. Le gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire +maison, église et école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux +fils du cacique de Roboa sont venus de la part de leur père me +demander des missionnaires, et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont +pas toujours montrés aussi faciles; et pas plus loin que l'année +dernière, dans une insurrection où les Indiens de l'autre côté des +Andes étaient venus à leur secours, ils ont brûlé tout devant eux. À +<i>Impérial</i>, les deux Pères de la mission, ayant perdu jusqu'à leurs +chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre par cinq jours de +marche la station la plus rapprochée.</p> + +<p>Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui +ne peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore +aux missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le +rendez-vous <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me +dit: Venez demain à midi déjeuner avec nous, nous pourrons causer. +Puis il me fait parcourir le jardin, couvert en partie par de belles +treilles de vignes. Nous traversons les cours plantées de grands +orangers, et à l'église je remarque de magnifiques tableaux, scènes de +l'Évangile copiées par un Italien sur les parchemins d'un ancien +bréviaire. À cinq heures et demie j'étais à la quinta de Don Benjamin. +C'est ainsi qu'on appelle ici ce sénateur. Il est fort populaire et +connu de tout le monde. Il me reçoit avec beaucoup de bonté et me fait +parcourir son magnifique jardin. Un pavillon isolé contient sa riche +bibliothèque, et lui sert de maison de retraite pour ses nombreuses +compositions. Travailleur infatigable, il a déjà publié plus de cent +volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre ouvrages en même temps, +édités à New-York, et en Europe.</p> + +<p>M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité +l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en +honneur dans le pays.</p> + +<p>Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place +ce soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson +nationale, la <i>casuela</i>, le <i>haricot</i> et la <i>chica</i>. La conversation +est pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la +présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto, +prédécesseur de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant +présente un candidat, et le peuple un autre, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> et le suffrage +décide; mais la sincérité ne préside pas toujours à toutes les +opérations, et la liberté n'est guère assurée qu'au plus fort. M. +Mackenna a même été blessé par certains émissaires pendant qu'il +pérorait à Angol, et a failli être accusé de cacher des munitions, +parce qu'on avait vu ses domestiques transportant les livres de sa +bibliothèque. Il croit qu'il est très difficile à un candidat +indépendant de lutter contre un candidat officiel, armé de toutes les +forces du gouvernement. C'est regrettable; car la force provoque la +force, et l'on roule ainsi dans le cercle destructeur des révolutions.</p> + +<p>Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques +morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille; +mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai +vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux +établissements de notre capitale.»<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> CHAPITRE XVII</h3> + +<p class="resume"> + Le collège des jésuites. — L'épiscopat. — La Saint-Albert. — La + Monnaie. — Le ministre des finances. — Le papier-monnaie. — Incendie + de l'église de la Compañia. — La + bibliothèque. — L'Université. — Lutte à propos des cimetières. — Les + Cercles catholiques. — La Quinta normal. — Les Pères de Picpus. — Un + dîner diplomatique. — De Santiago à Valparaiso. — La hacienda de + Limache. — L'Urmaneta. — Le huasso. — Une vacherie. — Une + porcherie. — L'élevage. — Salaires. — Logements. — La ville de + Valparaiso. — Le port. — Le gaz. — Don Mariano Sarratea. — Le code + civil. — Le gouverneur ecclésiastique. — L'hôpital. — Le logement + des pauvres. — Los padres frances. — Les docks. — Les grues + Amstrong. — La belle Elène. — Le séminaire. — Les Sœurs de la + Providence. — L'enseignement par les yeux. — Le club + français. — Guerre barbare.</p> + +<p>Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace +de Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves; +les dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets +d'histoire naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est +en adobe et en bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me +renseigne sur l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est +divisé en trois évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais, +à l'heure actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite +d'un conflit, entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore +pu être remplacé. À la vacance d'un siège, les Chambres désignent +trois candidats et le président propose un des trois à la nomination +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> du Pape. L'évêque de Concepcion vient de mourir, celui de +Ancud est mort aussi, et il ne reste que celui de la Serena, qui est +complètement sourd. Les Congrégations religieuses se recrutent +spécialement dans la classe inférieure. Les grandes familles donnent +des membres au clergé, mais ils prennent rarement une charge, et +gardent la situation de prêtres libres. Dans les campagnes, le clergé +est absolument insuffisant. Chemin faisant, je visite encore quelques +familles françaises, et à midi, je suis chez les capucins. C'est le +jour de sant' Alberto, fête du supérieur. Plusieurs laïques sont +invités et placés à côté des moines. Les tables, ordinairement si +frugales, sont couvertes aujourd'hui de mets abondants. Il fait beau +voir ces vieillards, dont la barbe a blanchi dans les montagnes +d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi parle l'espagnol avec un +accent étranger, et j'apprends qu'il est des Abruzzi, en Italie. Je le +plaisante alors de ce qu'il est venu si loin évangéliser des Indiens, +pendant qu'il avait tant de brigands à convertir dans son pays. Pressé +par le temps, je porte un toast au supérieur et à la Communauté et je +me sauve à l'hôtel, où je trouve une invitation pour dîner, le soir +même, chez le sénateur Concha. Peu après, survient l'avocat +Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui m'avait reçu à +Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail fort utile +pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes, avec +commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait +m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers +ministères, et me présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de +Hacienda (du commerce). Je trouve en lui l'homme doux, aimable, +intelligent. Il se met à ma disposition pour tout renseignement, et +fait porter chez moi les dernières statistiques, pour me donner une +idée exacte du mouvement industriel, agricole et commercial du pays.</p> + +<p>La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de +l'argent et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble +à ce qu'on voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut +actuellement ici 715 pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, +valeur nominale, 5 fr.) Dans le même établissement, on fait le +papier-monnaie, sous la direction d'un Français. Pour éviter la +dépréciation de ce papier, le gouvernement donne un intérêt aux +banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais, comme plusieurs +banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie, jusqu'à +concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de +l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles +arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le +papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de +pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le +gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or +fait prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins +que l'or anglais, et 11% de moins que l'or américain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du +gouvernement, qui nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de +voir la paix signée prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de +remporter dans le nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les +Péruviens, qui se sont retirés en perdant un millier d'hommes; et on +espère qu'ils accepteront les dures conditions du vainqueur.</p> + +<a id="img035" name="img035"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img035.jpg" width="400" height="493" alt="" title=""> +<p>Chili.—Santiago.—Monument commémoratif de l'incendie +de l'Église de la Compañia.</p> +</div> + +<p>Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église +de la <i>Compañia</i>, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me +trace les détails de l'effroyable drame: l'église était comble, +c'était la fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux +tentures et la panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se +précipitent vers les portes, mais les premiers rangs sont culbutés et +forment une muraille humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns +qui se sauvent passent par la porte de derrière. J'interromps M. +Mackenna pour lui demander si le détail donné par plusieurs récits que +j'ai lus, concernant la fermeture des portes de derrière, pour +préserver du vol les objets du culte, était vrai. Il me répond qu'il +est absolument faux; qu'il était présent, et que tous ceux qui se sont +sauvés sont passés par cette porte. Parmi les sauvés on me cite +M<sup>lle</sup> Rodriguez, jeune fille appartenant à une des premières +familles, fort jolie et très répandue dans le monde. Elle fut retirée +nue, mais sans blessures, et le lendemain elle entrait novice au +couvent du Sacré-Cœur, où elle fait encore l'édification <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> +des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la Compañia est +maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit où +s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se +dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit +cette inscription:</p> + +<p class="center"> + <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> A LA MEMORIA<br> + DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO<br> + EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII<br> + EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES<br> + DEL PUEBLO DE SANTIAGO<br> + DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII</p> + +<p class="center"><i>À la mémoire<br> + des victimes immolées par le feu<br> + le 8 décembre 1863<br> + l'amour et le deuil inextinguibles<br> + du peuple de Santiago<br> + 8 décembre 1873.</i></p> + +<p>Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses +lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la +Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres +sur le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les +quatre facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les +cérémonies de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle +surmontée d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour +l'enseignement secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et +remplacés par deux langues vivantes. Sur mes questions concernant les +divers professeurs, M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme +de grand talent, mais qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la +nouvelle génération. Il a fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui +avait fait perdre plusieurs batailles; car une génération athée aura +beaucoup à souffrir et ne sera ramenée à la foi que par la souffrance.</p> + +<p>Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> les +médaillons retraçant les portraits des divers maires, je remarque +celui de mon guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui +annonce un grand malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il, +vient de tomber de l'escalier de sa maison et il est mort, le père est +inconsolable. Je vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de +soulager ce pauvre père.</p> + +<p>Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause +sur les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient +d'être approuvée par le président et jette le trouble dans les +consciences catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière +exclusif; les catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de +porter leurs morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à +conduire les vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur +le mariage civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent +pour résister. Une société civile s'est formée au capital de 300,000 +pesos (2,500,000 fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va +acheter pour un million de francs un terrain central, pour y +construire un Cercle destiné à la classe dirigeante. Le reste, du +capital sera employé à élever sept Cercles catholiques d'ouvriers, +dans les divers quartiers de la ville, et la jeunesse catholique en +formera les comités. M. Concha reçoit la <i>Revue</i>, l'<i>Association +catholique</i> et toutes les publications du Comité des Cercles +catholiques de France. Je signale à ces messieurs la nécessité +d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> +Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement +irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.</p> + +<p>Le lendemain, M. Terrier, maître de l'<i>Hôtel anglais</i>, revenu d'une +partie de chasse, veut bien m'accompagner à la <i>Quinta normal</i>, et me +présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé +cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente +des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se +trouve le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il +est transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une +collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont +lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite +d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves +reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous +voyons de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à +la taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias +et de saules d'un bel effet.</p> + +<p>Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes: +llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et +un grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes +blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un +superbe lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me +fait remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La +tête est celle du <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> mouton, le poil celui de la chèvre. Ces +animaux se reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité +est limitée.</p> + +<p>La <i>Quinta normal</i> a encore un enseignement vétérinaire, confié à un +professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour +l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de +magnifiques taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux +importés à grands frais pour l'amélioration des races.</p> + +<p>Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal +Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne +l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays, +appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains +des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de +moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a +utilisé la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette +industrie languit, parce que le débit est restreint au pays, les +droits étant presque prohibitifs en France.</p> + +<p>Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères +français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours +jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire +naturelle sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant +de Belgique, de vitraux faits en Angleterre.</p> + +<p>Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> me +prend à l'hôtel et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M. +Magliano, Turinais, chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en +miniature un véritable dîner diplomatique. M. Magliano a connu +plusieurs de mes amis; M. Bourgarel a occupé plusieurs postes, et +habité deux ans la Chine. Nous avons des souvenirs communs; la +conversation fut intéressante, et nous nous séparâmes bien avant dans +la nuit, en nous donnant rendez-vous en France; car M. Bourgarel +attend un congé de six mois.</p> + +<p>À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso, +et m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal +suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train +direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la +plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des +Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie +traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs +tunnels. Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes +<i>cactus gigantea</i> à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques +maigres oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu +dans son pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures +et demie, à la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les +montagnes. La voie suit maintenant une riche vallée couverte de +prairies et de blé, mais les <i>ranchos</i> y sont toujours misérables. Aux +stations on nous présente de magnifiques bouquets de violettes, de +roses et d'héliotrope. <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> Les pêchers sont fleuris: évidemment +l'hiver s'en va et le printemps approche. Nous avons aussi quitté +l'altitude de Santiago où je voyais la glace dans la rue, et nous +approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña Mackenna m'avait donné une +lettre d'introduction auprès des frères Eastman, qui ont à Limache une +importante hacienda. Je savais que c'est de là que sort le bon vin +d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais à voir de près ce genre +de culture, et je m'arrête à la station de Limache.</p> + +<p>Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un +magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant +que je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les +dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux +parties, sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de +vignes; il vient de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail, +et il vient de la vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer, +père de huit enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux +propriétés et perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé +avec sa famille dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient +de lui donner. C'est bien là faire les affaires en famille.</p> + +<p>Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe +environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans +une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le +phylloxera <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le +souffre. Les vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer +galvanisé. Nous parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste +pendant trois ans en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an +en le clarifiant avec la poudre <i>Appert</i>. Au bout de trois ans on le +tire, et on le vend après un an de bouteille. J'en goûte de trois +qualités: l'Urmaneta ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; +l'Urmaneta blanc, tient du Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on +prendrait pour du Porto. Les deux premières qualités sont vendues 9 +pesos la caisse de 12 bouteilles, environ 3 fr. la bouteille; la +troisième 15 pesos la caisse.</p> + +<p>Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un +<i>huasso</i> (le même qu'on appelle <i>gaucho</i> dans la République +argentine), sur une selle formée de plusieurs peaux de mouton +superposées, et, armé de son lazo, nous précède. Nous arrivons au +compartiment des vaches; elles sont maintenant au nombre de 200, et de +500 pendant l'été. Les 200 produisent environ 1,000 litres de lait, +qu'on vend à Valparaiso, au prix de six sous le litre. Une vingtaine +de femmes sont occupées à traire, et on les paie trois pesos par mois. +Le matin, après qu'on a pris le lait, on laisse les vaches dans la +prairie avec leurs veaux; vers midi on les sépare.</p> + +<p>On fait devant nous le <i>rodeo</i>: des hommes à cheval poussent tous ces +animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent +passer dans une seconde, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> mais, à la porte, les veaux sont +arrêtés, et enfermés dans un compartiment à part où ils trouvent de la +farine et de l'herbe. Ces vaches produisent en outre 50 livres de +beurre par jour, vendu 3 fr. la livre.</p> + +<p>Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers +d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de +chênes pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été. +Nous arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les +résidus du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le +<i>tam-tam</i>, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière +Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser, +et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la +bordent; enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de +l'eau que jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de +chasse, qui nage à ravir.</p> + +<p>De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les +travaux de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser +200 hectares de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles +paissent 2,500 moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à +l'âge de 10 mois. Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des +tramways de Valparaiso, ce qui lui donne encore un revenu de quelques +milliers de francs par mois. Les ouvriers employés sont au nombre de +40 environ. On sème aussi la pomme de terre, le maïs et le blé, mais +seulement pour l'usage de la ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> 2 fr. 25 par jour, nourriture en plus. Les frères Eastman, +quoique protestants, en hommes intelligents et chrétiens, ont établi, +pour leur personnel et les paysans des environs, une chapelle +catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé à leur +construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et la +moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque. +C'est un bon exemple.</p> + +<p>À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je +descends à Valparaiso, à l'<i>Hôtel Colon</i>.</p> + +<p>Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle +est bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des +<i>cerros</i> ou collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au +bord de l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de +bois sur la pente des <i>cerros</i>. Il serait facile d'utiliser cette +situation et de tracer un plan régulier sur les plateaux des collines, +avec tramways à corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de +Californie. La population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de +la fournir d'eau au moyen d'une canalisation, mais elle est assez +chère. Le gaz coûte aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois +compagnies qui le fabriquent donnent des dividendes de 40%. On fait +des essais pour l'électricité. Après une visite à la poste, je passe +la soirée chez M. Mariano Sarratea, qui, au nom de la République +argentine, a négocié avec le Chili le traité de délimitation de la +frontière vers la Patagonie. M. Sarratea, Argentin, mais fixé depuis +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> 40 ans au Chili, connaît bien ce pays, et nous pouvons en +causer longuement. Il me fait cadeau du Code civil chilien. J'y +remarque, qu'en fait de succession, le père dispose toujours de la +moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou d'une +portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux +dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre +législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est +interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment +au séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède +dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers +du manque absolu de protection pour la femme.</p> + +<p>M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils +desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200 +élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter +l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés, +des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets +que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de +l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des +condors, un bel albatros de Magellan, le <i>flamengo</i>, grand oiseau +aquatique au plumage rose; le <i>loïco</i>, espèce de merle à gorge rouge; +le <i>tenca</i>, qui chante comme le rossignol; le <i>tordo</i> noir à bec noir; +le <i>piccaflor</i>, dont le bec fin a 10 centimètres de long; le +<i>loro-bruto</i>, espèce de perroquet du Sud qui dévore le blé et le +raisin. Parmi les quadrupèdes, on me montre le <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> <i>chingue</i>, +qui, poursuivi par les chiens, les met en fuite en lançant, des +glandes qu'il tient derrière, une matière fétide insupportable. Parmi +les végétaux, je remarque le <i>cochayuyo</i> et la <i>luce</i>, deux herbes +marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à dîner pour le soir. Je +les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les grands du pays ont +toujours table servie. À l'hôpital, 21 Sœurs de Charité soignent +500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu. Je rencontre +là une des 4 Sœurs du navire l'<i>Aconcagua</i>, tout émue de revoir un +Français, qui lui rappelle la patrie absente. La Sœur supérieure me +fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de malheureuses +jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police des +mœurs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a +légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque +deux <i>dique</i> ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer +en réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le +môle récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, +système Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent +sur 4 pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. +La plus grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un +grand steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues +puisent les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les +emmenant aux entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8 +de ces entrepôts à cinq étages, de 50 mètres de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> long sur 20 +de large. Des ascenseurs hydrauliques montent les colis à tous les +étages. Dans aucun de nos ports je n'ai vu un système aussi bien +imaginé pour décharger et emmagasiner rapidement la marchandise. +L'<i>Aconcagua</i>, steamer de 4,500 tonnes, a été déchargé et rechargé en +trois jours et demi, et il contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux +navires, je remarque une corvette et un aviso de guerre.</p> + +<p>Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y +en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec +boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière +lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les +hauts pics couverts de neige.</p> + +<p>À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient +réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du +pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent +de Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain +quelques familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient +pour la visite du séminaire et autres établissements. La conversation +fut animée et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour +passer la soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour +compagne de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. Elle avait été bonne pour moi, +et une des demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des +leçons d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel, +et nous grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; +partout grande misère et maisons délabrées. La première que nous +visitons a, comme presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis +est tendu sur la terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans +un lit, une vieille à bout de forces; dans un autre, une femme qui +tousse comme les poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est +réservé à une jeune femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de +20 ans et une de 7 ans couchent à terre; elles prendront certainement +la phtisie ou le mal caduc, si elles ne sont paralysées par le +rhumatisme. Une petite cabane près de la porte sert de cuisine. Je +demande à mon confrère ce qu'on paie d'ordinaire un tel logement. Il +vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me dit-il.</p> + +<p>Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et +délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants +sont à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà +donné signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes, +nous voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser. +Bien souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les +maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en +ont jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des +lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe +aisée souffre elle-même d'une triste situation <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> faite à la +classe populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.</p> + +<p>À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur +ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit +une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6 +ans, le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de +la ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure.</p> + +<p>Du séminaire, nous passons chez les Sœurs de la Providence. Nous +voyons le pensionnat des Sœurs françaises du Sacré-Cœur, et un +orphelinat que construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille +a donné aussi 500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel +hôpital. Les Sœurs de la Providence appartiennent à la Congrégation +canadienne que j'avais vue à Québec et à Montréal. Elles ont ici un +externat avec 600 élèves, et un internat avec 50 pensionnaires à 50 +fr. par mois. Elles sont chargées des enfants trouvés et en réunissent +une moyenne de 10 par mois, qu'elles placent à la campagne. Elles ont +8 maisons au Chili, et instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur +système d'instruction m'a paru remarquable: pour les premières +classes, l'enseignement se fait principalement par les yeux, au moyen +de nombreux tableaux. C'est ainsi qu'elles apprennent facilement et +vite aux petites filles, la religion, l'histoire, l'histoire naturelle +et même le calcul, car un ingénieux système de boulettes et de +compartiments leur permet de faire faire facilement aux élèves les +principales opérations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord +cet excellent système d'enseigner par les yeux. Il serait important de +le généraliser chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux +maîtres et aux maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes +intelligences, encore incapables d'idées abstraites.</p> + +<p>M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs +du séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après +le déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec +lequel nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 +compatriotes qui forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des +principaux négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans +ses registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des +lettres pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer +encombre une partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des +rails. Je demande à un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel +chemin de fer, me dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons +l'établir chez nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse +analogue à Concepcion, à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la +provenance de belles statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta +normal, en voyant un beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait +été apporté de Lima.</p> + +<p>Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont +encore à l'époque de Napoléon I<sup>er</sup>, qui enlevait les objets d'art. +Si les Chiliens qui voyagent en Europe <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> remarquaient un peu +l'effet que produit la même cantilène répétée à tous les monuments +d'Italie ou d'Espagne, ou d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais +il fut emporté par Napoléon; telle statue, tel tableau a été envoyé à +Paris par le conquérant, mais il a été restitué après la paix,» ils se +persuaderaient qu'il est plus sage de ne pas semer derrière soi des +souvenirs de haine qui se transmettent aux générations.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> CHAPITRE XVIII</h3> + +<p class="resume"> + Départ pour le Pérou. — Le steamer <i>La Serena</i>. — Mes compagnons de + voyage. — Navigation. — L'arche de Noé. — Coquimbo. — Les fonderies + de Guayacano. — Un dîner politique. — La ville la + Serena. — L'intendant. — L'évêque. — La garde + nationale. — Huasco. — Carrizal-Bajo. — La fonderie Gibbs et + C<sup>ie</sup>. — Main-d'œuvre. — Logements. — Les forces de la + nature. — Le maestranza. — Encore la Samo-cueca. — La poésie et la + musique. — Caldera. — Le désert d'Atacama. — Le chemin de fer de + Copiapò. — Le borax. — Chañaral.</p> + +<p>Un petit bateau me porte au navire de guerre <i>Le Blanco</i>, corvette de +2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers +chiliens me le font visiter avec bienveillance, et de là je passe à la +<i>Serena</i>.</p> + +<p>Ce navire de la <i>Pacific steam Company</i> déplace 1,900 tonnes et a une +machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont où il y +a plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 bœufs, des +moutons, des poules; c'est l'arche de Noé, par trop parfumée sans +doute. Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'<i>Aconcagua</i>, +qui vont au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don +Mariano Casanova, gouverneur ecclésiastique de Valparaiso, et deux de +ses amis: M. Jean Walker Martinez, qui s'en va à Antofagasta, pour +inspecter certaines mines dont il dirige la Société; et son cousin, M. +C. Walker Martinez, avocat, ancien député et ex-ministre <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> du +Chili auprès de la République bolivienne. C'est lui qui a négocié et +signé avec la Bolivie le traité dont la violation vient de faire +naître la terrible guerre qui dure encore entre le Chili d'une part, +et le Pérou et la Bolivie de l'autre.</p> + +<p>La nuit, le roulis fut très fort; les 200 taureaux, au-dessous des +cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantôt sur +leurs jambes de devant, tantôt sur leurs jambes de derrière, et +faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis bêlaient, et +parfois on sentait le besoin de se cramponner à la couchette pour ne +pas être renversé. Un bébé, dans la cabine voisine, ajoutait ses +pleurs aux gémissements de la maman. C'est toujours la même scène +durant les premières quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite +les estomacs s'habituent, et tout le monde retrouve la gaieté. Le +lendemain, à la pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne +ici que des bains froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la +brume une côte dénudée, puis il se voile toute la journée dans les +brouillards. Vers une heure nous passons entre des rochers, et peu +après on jette la sonde. Ce n'est pas superflu: à quelques pas de +nous, on voit dans la baie la carcasse en fer d'un steamer échoué il y +a quelque temps. Enfin, à deux heures, le canon annonce que nous +sommes arrivés à Coquimbo, et on jette l'ancre à 200 mètres de terre. +Le capitaine nous dit qu'on ne repartira qu'à sept heures du soir; +nous avons donc le temps de débarquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupée en ce moment +par de nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre. +J'y vois aussi une frégate espagnole, portant le nom de <i>Navas de +Tolosa</i>. Elle vient ici pour saluer les drapeaux du Chili à l'occasion +de l'hommage rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombés dans la +dernière guerre entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature +d'un traité de paix.</p> + +<p>À droite, on voit fumer les hautes cheminées des fonderies de cuivre +de Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre porté des +mines de Lebu, entre Lota et Valdivia; à gauche, nous apercevons la +fumée des fonderies Lambert, qui a gagné dans ses mines plus de 50 +millions de francs et qui a construit un chemin de fer entre ses +fonderies et le port de Coquimbo.</p> + +<p>M. Casanova et ses deux amis m'invitent à descendre à terre dans le +même bateau, et à les suivre. Nous parcourons quelques rues fort +propres, et arrivons à un estaminet célèbre pour la préparation de la +<i>casuela</i>, sorte de soupe chilienne, dans laquelle on découpe de la +viande et une poule. La maîtresse vient au-devant de nous, et nous +montre la table mise. Avertie par dépêche, elle avait tout préparé. +Elle est grande, forte, active, et cause politique comme un ministre. +Elle s'est vaillamment battue à la guerre, me dit M. Martinez, qui lui +remet plusieurs prospectus à distribuer. On parle de celui-ci et de +celui-là, et je suis tout étonné de me trouver à un dîner politique, +dans lequel l'agent principal semble être la matrone. <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Parmi +les bonnes choses qu'on me sert, je remarque plusieurs sortes de +fruits spéciaux au pays: la <i>popaja</i>, la <i>lucuma</i>, de la grosseur +d'une pomme, écorce verte, intérieur jaune, moelleux et goût de +marron. Elle a pour noyau une châtaigne qu'on dit vénéneuse, la +<i>palta</i>, qui a la forme d'une poire verte: on la coupe en deux, +l'intérieur est à demi-creux. On saupoudre de sel et on mange la chair +avec une cuiller à café; elle a le goût de l'olive mûre prise à +l'olivier. Après le dîner on monte en voiture et, <i>fouette cocher!</i> +car le temps nous presse. Nous voulons en effet visiter Serena, +capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle est située à +une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les chevaux +suivent la plage sur le sable mouillé; il me semble refaire le trajet +de Caïffa à Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti après nous, nous +devance; mais le nôtre, piqué d'orgueil, fouette et dépasse à son tour +le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un +bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs à la +magnifique Alameda de la Serena.</p> + +<p>La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui +commande la Province. Il a fait la campagne du Pérou comme colonel, et +nous accueille avec bonté. Il nous fait passer à la salle à manger, +toujours servie chez les grands, et après quelques libations, il me +montre une belle collection des minerais que fournit la contrée; il me +donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes. +Ayant sa femme malade, il exprime <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> son regret de ne pouvoir +m'accompagner, et me signale comme établissements dignes d'être +visités, le séminaire, le collège et l'hôpital. Nous passons devant +les bâtiments des deux premiers de ces établissements, et rendons +visite à Monseigneur l'évêque de la Serena, le seul survivant des +quatre évêques du Chili. Il nous fait bon accueil, mais il est +complètement sourd, et il faut recourir à l'ardoise pour lui parler. +Pour répondre, il relève la voix d'une manière pénible. Il aurait +voulu aller consulter quelques spécialistes en Europe, mais le +gouvernement l'en a empêché, en lui imposant des conditions +humiliantes. Il nous remet le décret qu'il vient de publier pour +exécrer les cimetières laïcisés de son diocèse. On ne pourra plus y +faire aucune cérémonie religieuse.</p> + +<p>Nous prenons congé de Monseigneur, et en traversant la place, nous +voyons défiler le bataillon de la garde nationale, musique en tête. +C'est dimanche, les magasins sont fermés; le matin, on va à la messe, +mais l'après-midi les vêpres sont remplacées par l'exercice militaire. +Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrôlements sont +volontaires. Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en +Angleterre. Les enrôleurs reçoivent tant par homme, et emploient une +partie de leur gain à enivrer les candidats pour leur faire signer +l'engagement. Ceux-ci, après avoir cuvé leur vin, sont tout étonnés de +se réveiller à la caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par +contre, tout homme valide doit porter les armes, et fait partie de la +garde nationale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> À l'hôpital, les Sœurs de Charité soignent une centaine de +malades et donnent l'instruction à 40 élèves internes qui paient 50 +fr. par mois. À six heures, nous sommes à la gare, et montons dans un +wagon américain; à six heures trois quarts nous rentrons au port de +Coquimbo, et à sept heures à bord. Quelques passagers, pour tuer le +temps, avaient abusé du Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu +de sommeil les guérira.</p> + +<p>La nuit a été plus calme; le matin, à sept heures et demie, le canon +annonce que nous arrivons à Huasco, et le navire y jette l'ancre. On +fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir à chaque +port; or, nous touchons à treize dans le trajet de Valparaiso au +Callao, et mettons ainsi dix jours à parcourir un espace de 1,500 +milles, qu'on franchirait aisément en quatre ou cinq jours, si l'on +suivait directement. La côte est toujours aride, mais l'embouchure de +la rivière le Huasco laisse voir un tapis de verdure entouré de forêts +d'eucalyptus. Cet arbre, importé d'Australie, est devenu ici à la +mode. On l'a planté et on le plante partout; son bois sert, dans ces +contrées minières, à étayer les galeries. Le Huasco est utilisé pour +l'irrigation, et la vallée nourrit de nombreux troupeaux. On y récolte +aussi un raisin à gros grains et à peau tendre qu'on fait sécher et +qu'on vend dans des petites boîtes sous le nom de <i>pasas</i>; une +vingtaine de filles sont venues à bord et nous poursuivent aux cris de +<i>pasas caballero</i>!</p> + +<p>Le port de Huasco a été construit le deuxième après la <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> +conquête. Il n'a pas progressé, on n'y voit que quelques petites +maisons de bois ou de boue. La plupart des toitures, ici comme sur le +reste de la côte, vers le nord, sont en terre. L'eau les fond +difficilement, parce qu'on les enduit d'une couche de mortier, composé +de sable et de chaux de coquillages. À côté du village, on voit quatre +cheminées qui indiquent la présence d'une usine, fonderie de cuivre, +abandonnée depuis longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre côté +de la montagne, arrive par une autre vallée plus facilement au port de +Pegna-Blanca. Ces mines, qu'on me dit appartenir à M. Dickenson Benett +Montt, donnent 25,000 quintaux de cuivre net par an.</p> + +<p>À dix heures, le navire a déchargé la farine et la bière destinées à +Huasco, et nous suivons notre route.</p> + +<p>À deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrêt; nous sommes à +Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu'à la nuit.</p> + +<p>Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous +voyons fumer les hautes cheminées; une d'elles, en effet, a 134 pieds +de haut. M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend à son +établissement des mines de <i>Chañarcitos</i>, à six lieues de la côte; il +connaît donc à merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre à +être mon cicérone. MM. Casanova et Martinez veulent bien être de la +partie, et nous montons dans une petite barque. Ce n'est pas sans +peine, car les vagues sont hautes, et comme à Jaffa, il faut saisir le +moment propice. Nous <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> arrivons à un môle prolongé sur +poutrelles en bois; un insecte, qui aime à vivre dans la mer, les a +littéralement rongées à fleur d'eau, et on a dû les doubler de fer. À +terre, M. Yzaga nous présente aux directeurs de la fonderie Gibbs and +C<sup>y</sup>, qui travaillent le minerai de cuivre, amené des mines de +Cerro-Blanco, à quelques lieues d'ici. Ces messieurs nous font visiter +l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils sont hermétiquement fermés, +et la même chaleur qui fond le minerai, par une habile combinaison, +sert aussi à calciner le minerai plus fin, opération nécessaire avant +la fonte. Puis, par divers conduits souterrains, le calorique va +opérer la concentration de l'eau de mer pour la transformer en eau +douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut presque jamais sur cette +partie de la côte, et l'eau qu'on amène par le chemin de fer se vend +quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent ensemble 40 tonnes de +minerai par jour. Le minerai plus gros est calciné à part dans des +compartiments spéciaux, où il brûle par lui-même durant 28 à 30 jours. +Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et 10 marcs +d'argent par <i>cajones</i> de 64 quintaux métriques. Ce minerai, après la +calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai nouveau +appelé <i>mates</i>, et dans le pays <i>eges de cobre</i>, et contient 50% de +cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transporté en +Angleterre, où l'usine Charles Lambert, à Swansea, fait les dernières +opérations pour séparer les trois métaux. Le charbon est pris en +Angleterre, et mélangé avec partie de charbon de <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Lota. On +paie ici ce dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33 +schellings. Cent ouvriers sont employés' à l'usine; ils reçoivent de 3 +à 4 fr. par jour; leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au +Chili, se compose d'une seule pièce pour toute la famille. C'est trop +peu pour l'hygiène et la moralité. Les directeurs se proposent de +l'améliorer. La charbonnière m'a paru fort ingénieuse pour éviter la +main-d'œuvre. Les grues prennent le charbon au navire et le jettent +dans un vaste compartiment de bois dont le pavé est à plan incliné, et +surélevé de terre d'environ deux mètres. Au centre un chemin de fer +conduit les wagonnets sous la charbonnière, et on n'a qu'à ouvrir des +trappes pour qu'ils se remplissent seuls: exactement le même système +que celui des elevators de Chicago pour le maniement des blés. Ainsi, +la seule force de gravité fait le travail de centaines de bras; il est +bon de mettre à profit les forces de la nature. Il restera toujours +bien du travail pour les bras; le difficile est de ménager les +transitions.</p> + +<p>Les directeurs me munissent de beaux spécimens de métal, nous +réchauffent avec le Xérès et nous rafraîchissent avec de la bière; +puis nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a été +plus peuplé autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et +plus de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les +maisons sont en bois; on peut ainsi les démolir et les transporter +lorsqu'une plus grande production de nouvelles mines appelle la +population ailleurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> M. Yzaga nous conduit à la Maestranza (ateliers du chemin de +fer); les tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme +s'il était de bois. À côté, un vaste magasin contient tous les +approvisionnements nécessaires aux machines; et, un peu plus loin, on +voit une usine pour fondre le plomb argentifère. À la plage, nous +recueillons diverses herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et +nous retournons à bord pour le dîner.</p> + +<p>Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minière, tient la guitare +et joue à merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle +<i>samo-cueca</i> du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immédiatement +on organise cette danse moresque que j'ai déjà décrite en parlant de +mon séjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence +pour aider à l'animation de la musique; et les gens du pays sont +étonnés de voir et d'entendre des <i>gringos</i> exécuter si bien leur +musique et leur danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne +expression plusieurs des chansons locales. Ce sont des amourettes, des +chants de départ, des demandes en mariage; toutes gracieuses et +morales. Je regrette de n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui +m'ont parues remarquables de poésie et de sentiment. Dans une, le +jeune homme, avec beaucoup de compliments, s'adresse à une jeune +fille, et lui demande sa main. Celle-ci le toise et lui dit: Votre +tenue n'est pas complète, vos gains insuffisants. C'est en vain que +vous pensez à vous marier: il vous faut avant acquérir plus d'ordre et +plus d'amour pour le travail. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Vous perdrez donc votre peine +en vous adressant à mon père, il sait que le mari doit être un modèle +d'application et de vertu. Dans une autre, l'amant part pour la +guerre, et les adieux à sa belle sont pleins de nobles aspirations. +Voici à peu près le refrain: «La patrie m'appelle, je ne puis être +sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi, je reviendrai, +je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai toujours digne de +toi.»</p> + +<p>Chez tous les peuples, la poésie et la musique ont toujours été un +grand moyen pour exprimer les sentiments de l'âme. Un peuple qui sait +encore les retracer d'une manière si digne prouve qu'il a en lui des +éléments sérieux de solidité. Par contre, les peuples qui abaissent la +poésie et la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs +ou de corruption sont sur la voie de la décadence. À neuf heures, M. +Robertson nous quitte, et le navire se met en marche.</p> + +<p>14 août.—À sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de +Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiapò +et des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts +miniers du Chili. À terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci +par-là, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des déserts de +l'Égypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le désert +d'Atacama. L'eau féconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne +pleut jamais dans ces contrées, et on distille l'eau de la mer pour le +service des habitants de la côte. Toutefois, si la nature n'a pas +<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> donné la beauté à ces sites, elle leur a prodigué la +richesse dans ses minerais d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de +borax, de salpêtre et de guano. Comme une bonne mère, la nature ne +donne jamais tout à tous, et partage ses dons; le paon a reçu la plus +belle toilette et la plus laide voix; le rossignol, le moins bien vêtu +des oiseaux, donne les sons les plus harmonieux.</p> + +<p>La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un +peu en décadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des +filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est +identique à celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges, +les maisons en bois, l'église gracieuse. J'y vois une statue de la +madone du Carme, au pied de laquelle s'élève un trophée de drapeaux, +armes et tambours; c'est la patronne des armées du pays. Les Chiliens +aiment à lui rapporter leurs succès et leurs victoires. Vers la plage +s'élève la <i>Maestranza</i>, nom qu'on donne ici aux ateliers de +réparation et construction de machines, et du matériel de chemins de +fer. Ils sont plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que +nous avons vus hier. Ce chemin de fer a été le premier construit dans +le Chili, et date de 1852. La plupart des actionnaires sont en +Angleterre, quelques-uns à Capiapò. Depuis son installation jusqu'à ce +jour, il a transporté plus de 2,000,000 de quintaux métriques de +charbon, plus de 2,000,000 <sup>1</sup>/<sub>2</sub> de minerai, et autant d'autres +marchandises diverses, ce qui, avec le matériel du chemin de fer et +autres, forme un total de presque un <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> milliard de quintaux +métriques. Il a en outre transporté 650,000 passagers. Son coût a été +de 1,600,000 piastres; les frais d'exploitation se sont élevés, durant +les trente ans, à 7,400,000 piastres, mais le produit a été de +18,300,000 piastres, laissant ainsi un bénéfice net d'environ +11,000,000 de piastres; soit environ 50,000,000 de francs. Ce chemin +de fer conduit en deux heures à Capiapò; et un peu plus haut, à +Païpote, il se divise en deux branches: l'une va à Puquios, et reçoit +le borax qui vient par charrettes des dépôts de Quebrada, au pied des +Andes. Il porte aussi le minerai d'or de Cachiyuyo, de cuivre de +Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de la Ternera, et le +minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche va à Pabellon, +prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios, et le minerai +d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del Romanero. À Potrero +Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va à San-Antonio et +reçoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas, de los Bardos, +et del Sacramento; l'autre va à Godoy, et dessert les mines d'argent +de Chañacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son étendue est +d'environ 250 kilomètres, et partant de la mer à Caldera, il atteint à +Puquios l'altitude de 1,400 mètres.</p> + +<p>M. Walker nous conduit chez son frère, qui dirige ici la seule usine +de borax existant au Chili. Cette matière s'emploie pour la +fabrication du verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen +de s'en servir pour la conservation des viandes, et on l'utilise +encore pour la fonte des <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> minerais précieux, d'or et +d'argent. Ce minerai est très rare; on ne l'obtient qu'en Toscane, en +condensant les vapeurs d'acide borique, et dans la mer de Marmara, où +l'on trouve le tinkal ou borax de soude. Les gisements qui fournissent +le borax à l'usine Walker sont à plus de 200 kilomètres, à Quebrada, +au pied des Andes, et ont une épaisseur qui varie de six pouces à un +mètre. Les pierres blanches et légères, portées à l'usine, sont +broyées sous la meule et placées dans de grandes cuves, par quantité +de 30 à 40 quintaux métriques par cuve; là le borax bout 2 à 3 heures +dans un mélange d'eau mère et d'acide sulfurique, puis on laisse +reposer une heure pour que les parties impures se déposent au fond. Le +borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands réservoirs, où il se +cristallise, et on le retire pour le sécher au soleil. On le met alors +en caisses et on l'expédie à Liverpool, où il se paie de 60 à 65 +livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83% +d'acide borique. Chaque réservoir donne une moyenne de 2 tonnes. +L'usine produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie +jusqu'à concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit: +dans l'établissement. Dans de grands réservoirs de plomb, on introduit +le gaz sulfureux produit dans des fours par la crémation de minerais +de cuivre et de fer sulfureux. On mélange avec l'acide nitrique, +produit du nitrate de soude, et ces deux gaz, mélangés à la vapeur +d'eau, donnent le gaz sulfurique.</p> + +<p>M. Walker nous présente à sa jeune femme, qui arrive <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +entourée de ses nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la +cour de son habitation de nombreuses plantes d'agrément, véritable +luxe dans ce pays de sable. Dans une seconde cour nous voyons une +vigogne, espèce de huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoisée et +se laisse volontiers caresser. Je remarque deux magnifiques mules. +Celle-ci, me dit M. Walker, m'a porté plusieurs fois en 20 jours +au-delà du désert, et est restée jusqu'à trois jours sans boire. Or, +je pèse 104 kilogrammes. À toute exposition, cette bête mériterait +certainement un premier prix. Après la visite de l'établissement, nous +aurions voulu visiter à côté une fonderie de plomb argentifère, mais +le temps presse. Mme Walker nous invite à prendre place à sa table: +elle nous sert gracieusement un copieux déjeuner, puis nous montons +sur un wagon primitif qui nous conduit à la plage, et nous revenons à +notre bateau. Le soir, à cinq heures et demie, le canon nous dit +encore que nous touchons à un autre port. C'est celui de Chañaral, en +tout semblable aux précédents. Quelques maisons de bois sur des +rochers nus et quelques cheminées fumantes indiquent la présence de +fonderies. Le navire charge et décharge et repart à huit heures du +soir.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> CHAPITRE XIX</h3> + +<p class="resume"> + Le 15 août à Tantal. — L'Église et le Pasteur. — La Marseillaise au + désert. — Encore l'<i>Aconuagua</i>. — Antofogasta. — Le + salpêtre. — L'iode. — La Société Beneficiadora de metales. — Le + salaire. — Le guano. — La laguna d'Acostan. — Encore l'incendie de + l'église de la Compañia. — Épisodes émouvants. — Capture de + Huescar. — Les marsouins. — Iquique. — Les incendies. — Combat + naval. — L'eau distillée. — Le vicaire + ecclésiastique. — L'école. — La prison. — Prix + divers. — Pisagua. — Arica. — Les effets de la guerre. — Un + tremblement de mer. — La Bolivie. — Tacna. — La Pax. — La corvette + <i>Le Camus</i>. — Mollendo et le chemin de fer do Pisco. — Les îles de + Chinca. — Une lettre de Pascal Duprat à propos de + Voltaire. — Réponse du député Don Ambrosio Montt.</p> + +<p>Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette +l'ancre à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de +quelques trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don +Mariano Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte, +et nous invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et +nous trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus +pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles, +mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: <i>Donoso Cortès</i>, +<i>Gaume</i>, <i>La cité de Dieu</i>, etc. L'Église est vraiment une bonne mère. +À peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès +d'elle un homme pour en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avoir soin et lui enseigner la +vérité. Elle lui défend même d'avoir une famille, afin qu'il puisse +mieux se consacrer à l'instruction des enfants, aux soins des +infirmes, au bien de toutes les familles. C'est le véritable pasteur, +et s'il sait être encore le bon pasteur, son troupeau ne manquera pas +de bien-être. Pour la commodité de ses paroissiens, le curé de Tantal +célèbre deux messes, une à huit heures, l'autre à dix heures. Mais le +sexe dévot est sans contredit le plus nombreux. Après la messe nous +déjeunons à l'hôtel de la <i>Bolsa</i>, tenu par un Français. Nous passons +devant une baraque de planches, et je lis sur l'affiche: <i>Teatro, +Jueves 16, la Marsellesa.</i> Théâtre, jeudi 16, la <i>Marseillaise</i>. Nous +laissons de côté deux distilleries d'eau de mer, qui alimentent d'eau +douce la population, et en retournant au bateau nous passons devant +l'<i>Aconcagua</i>, qui est ici en chargement. Ses officiers, sur le pont, +reconnaissent le voyageur du détroit de Magellan, et nous nous saluons +avec bonheur. Ils avaient été si gais et si bons durant le trajet! Le +reste de la journée sera pour la rédaction et pour le repos.</p> + +<p>Jeudi 16 août.—À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta, +et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du +gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent +aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans +lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils +redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux +établissements importants d'Antofagasta. Ils me <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> présentent à +M. Eugène de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras +de Ascotan, à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à +l'établissement de salpêtre, le plus important du monde en son genre. +Il occupe 800 ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous +sommes ici dans l'établissement qui a été cause de la guerre entre le +Chili et la Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez +m'explique que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre +du Chili, à la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant +de la Bolivie, le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses +prétentions sur le territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. +En retour, celle-ci s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les +produits de salpêtre et autres minéraux exploités sur le territoire +contesté. Or, la Bolivie ayant voulu plus tard imposer un droit de dix +sous par quintal à l'exportation, il s'en est suivi la guerre.</p> + +<p>Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les +Français, et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de +la Pampa centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie +anonyme des salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de +5,000,000 de pesos, possède là une surface de 23 hectares, où le +salpêtre se trouve par couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine, +les pierres passent dans une machine à broyer, et sous des cylindres +qui la pulvérisent. Cette poudre est élevée par une courroie à godets +à une hauteur de 15 mètres, d'où elle tombe dans des chaudières. Là, +par l'eau chaude <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> et par la vapeur d'eau, elle se fond, et +après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en va dans 280 réservoirs de +fer, où elle se cristallise et est mise à sécher sur des +plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui nous guide, +nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à l'usine. L'iode +vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en fait ici 200 +quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4 pence l'once, +et sert pour la médecine, pour la photographie et comme fondant en +diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint 3,000 +quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où il se +paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la fonte du +fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon. L'usine +donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan Walker +m'accompagne à l'usine de la Société anonyme <i>Beneficiadora de +metales</i> au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le +gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre +le minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de +Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené +sous des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et +l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse +jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une +autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met +dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute +des agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, +et de 4 à 8 quintaux <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> de mercure, suivant le métal. Après une +cuisson qui varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée +avec de l'eau froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et +le mercure se séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à +écouler. Le mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste +contient un sixième d'argent. On le presse alors dans des moules +cylindriques, et on le place pendant 10 heures dans des fours, où le +mercure s'évapore et va se condenser ailleurs. Le résidu forme un +minerai d'argent appelé <i>pigna</i> dans le pays, et pour dernière +opération on le place durant 2 à 3 heures dans un four, où il fond, et +on le coule dans des moules, en lingots de 70 kilogrammes chaque. Il +est ainsi expédié en Angleterre, où on le vend en ce moment 46 +pesos<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a> le kilogramme. L'usine emploie environ 200 ouvriers, à raison +de 1 <sup>1</sup>/<sub>2</sub>, 2 et 3 pesos. La main-d'œuvre est plus chère ici, parce +que le désert ne donne rien, et il faut tirer de loin par bateau tout +le nécessaire à la vie. Le moteur est de la force de 100 chevaux, +système américain exécuté à Glascow. Toute la vapeur employée pour les +diverses opérations est concentrée par de nombreux tubes immergés dans +un réservoir, et se transforme ainsi en eau douce pour la boisson et +autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous les 30 litres, et il +n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit pour les nombreux +voiliers qui viennent chercher <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> le minerai. L'usine rétribue +le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à +Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon +de 34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent +produit dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs +d'argent par mois (le marc équivaut à 230 grammes).</p> + +<p>M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui +gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, +envoyés par les canons du <i>Huascar</i>, le fameux monitor des Péruviens. +Il y répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de +même calibre.</p> + +<p>La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont +des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une +vaste église de bois est en construction. Dans la montagne, les +soldats ont écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos +8<sup>e</sup> bataillon, marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une +grande ancre qu'on voit de la mer.</p> + +<p>Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble +d'ossements et œufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano +pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est +d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve +une couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de +quoi est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que +les oiseaux aquatiques ont accumulés <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> avec les siècles. +D'autres déclarent la chose impossible, et ajoutent que c'est là une +composition chimique comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me +remet un opuscule sur la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il +dirige retire le borax. Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de +large, et on y trouve plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés. +L'épaisseur du borax qui le recouvre varie de 5 à 85 centimètres. +D'après les calculs longuement étudiés dans la brochure, on relève que +le capital, employé sera rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal +de borax, qui se vend en Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie +à la moitié de ce prix, tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.</p> + +<p>M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-sœurs et ses +nombreux enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le +milieu du repas, je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car +le capitaine du port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on +n'attend plus que vous. J'emporte les nombreux spécimens de minerai +que m'ont donnés M. Juan Walker et les divers directeurs des usines +visitées, et bientôt je suis sur la <i>Serena</i>. Et maintenant, pendant +que le bateau suit sa marche, en longeant la côte où sont les dépôts +de guano, j'aime à relater ici la conversation que j'ai eue hier au +soir avec l'avocat Walker Martinez et dom Mariano, sur l'incendie de +l'église de la Compañia à Santiago. Le premier était présent, le +second a été chargé de faire l'enquête, et a dû entendre des centaines +de témoins oculaires. <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> L'église était richement, mais +imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au maître-autel +ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule s'est +précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2 latérales, +qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a été +telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les +autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre +<sup>1</sup>/<sub>2</sub> de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette +muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le +suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des +lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient +les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les +tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne +purent quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir +de les suivre, s'accrochaient à elles.</p> + +<p>Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers +la porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté, +à cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas.</p> + +<p>L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois +peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un +grand courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de +clochers ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano +ajoute que, d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à +<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> 1,870, la plupart femmes, et appartenant à la haute société; +il n'y eut presque pas de famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous +affirment que les récits répandus, dans lesquels on parle de portes +fermées, sont complètement faux.</p> + +<p>Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut +pris le <i>Huascar</i> par deux frégates chiliennes, après la mort de son +commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le +gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une +maison française.</p> + +<p>Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts +hors de l'eau; c'est leur <i>samo-cueca</i>. Après le dîner, on danse +encore bien avant dans la soirée.</p> + +<p>17 Août.—À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la +province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la +détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port +après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de +l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à +l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de +salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8 +à 10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000 +habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires +sont dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer +qui a brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction. +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Le mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux +ans, et les compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que +moyennant une prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et +couvertes en forme de terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la +reconstruction on laisse des rues larges de 20 mètres, pour diminuer +la propagation du feu.</p> + +<p>Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce +désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles.</p> + +<p>C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le <i>Huascar</i> et +l'<i>Indipendencia</i> d'une part, et l'<i>Esmeralda</i> et la <i>Covadanga</i> +d'autre part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands +péruviens. Le commandant de l'<i>Esmeralda</i> préféra couler plutôt que de +se rendre. Sur la place, un monument en bois porte au centre le buste +de ce héros chilien avec cette inscription:</p> + +<p class="center"> + ARTURO PRATT<br> + EL PUEPLO DE IQUIQUE<br> + A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.</p> + +<p class="center"> + <i>Arturo Pratt<br> + Le peuple de Iquique<br> + Aux héros du 21 mai 1879.</i></p> + +<p>Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont +péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien +garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux <i>cinos</i> +vêtus à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et +autres marchandises de leur pays. Le marché est bien garni <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> +de toutes sortes de fruits et légumes venant du nord et du sud, car il +ne pousse pas un seul brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que +l'eau de mer distillée. Un chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux +nombreuses salpêtrières, et les ateliers de réparation et construction +de machines sont assez complets.</p> + +<p>Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le +vicaire ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté, +et nous montons en voiture pour aller voir l'école récemment +construite. C'est la première que je vois en ce genre. Au centre, une +vaste salle ou rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300 +élèves pour l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en +rayons 4 grandes salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la +rotonde, en sorte que l'œil embrasse tous les élèves à la fois. +Vers le nord, rayonnent 4 autres corps de bâtiment, qui sont les +maisons des professeurs et de leur famille. Autour de la rotonde, à +l'étage supérieur, on réunit un musée d'histoire naturelle. Les +espaces entre les bâtiments forment des cours couvertes en roseaux +pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves arrivent à huit heures +du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils retournent à midi et +sortent à quatre heures. Ainsi six heures de travail par jour, car à +chaque heure, le travail est interrompu par dix minutes de récréation +dans les cours. Système excellent, car l'attention de l'enfant ne peut +se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est fatigué, il ne peut +s'appliquer. <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Une cour est réservée aux bains alimentés par +l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les jours.</p> + +<p>Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la +prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La +construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace +entre les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en +sorte que, si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le +bruit que feraient les coquillages en tombant avertirait les +surveillants.</p> + +<p>Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un +octogone au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec +portes grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde +sous les yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des +cellules pour les malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge +d'instruction veut mettre au secret: les simples prévenus, les +condamnés à une courte détention ont aussi leur compartiment. Les +condamnés exercent divers métiers, et ont tous deux heures d'école par +jour. Le temps de leur prison n'est donc pas perdu, et plusieurs +pourront en sortir meilleurs. Le dimanche, un autel est élevé à +l'octogone, et tous les prisonniers entendent la messe. Les +sentinelles sur le mur de clôture surveillent le toit et correspondent +entre elles par un appareil électrique.</p> + +<p>Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher. +Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne +de bœuf qui sert de verre aux <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Indiens, on me demande 6 +fr., et dans une boutique d'<i>organelli</i> tenue par un Italien, on +demande 1,000 fr. pour un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le +vicaire ajoute que les loyers sont aussi fort chers, et que pour une +maisonnette de 7 pièces, il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers +gagnent de 10 à 25 fr. par jour; ceux qui chargent les navires gagnent +de 40 à 50 fr., mais tout le gain s'en va en boisson. Je lui demande +combien le gouvernement paie le clergé: lui, vicaire ecclésiastique, +reçoit 3,000 pesos (15,000 fr. l'an), le curé, 2,000 pesos, et le +sous-curé, 1,500 pesos.</p> + +<p>M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère +et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en +pierres artificielles et non en bois son église incendiée. Je le +quitte à l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à +Pisagua. Ce port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici +sur la côte du désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en +ces derniers temps entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet +de la ville, est consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans +la bataille. Il n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un +entrepreneur la porte d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu +très riche en vendant de l'eau. Il en est souvent ainsi pour les +monopoles.</p> + +<p>18 août.—Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin +à huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: +les mules en six jours de marche <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> arrivent à la Pax. On +aperçoit au loin les pics blancs de neige, et le soleil, que nous +voyons à peine pour la deuxième fois depuis notre départ de +Valparaiso, les rend brillants à nos yeux.</p> + +<p>Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole +d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques +légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques +orangers. Le <i>Puno</i>, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à +son bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que +j'avais eu pour compagnon de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. On vient +d'amputer le bras d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le +passe pour que nous le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle +d'équilibre que ces pauvres marins qui guident la chaîne au chargement +et déchargement, ne tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on +imposait la compagnie de 100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce +serait justice, mais alors elle prendrait les mesures nécessaires pour +éviter ces accidents.</p> + +<p>Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques +maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude +bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens, +ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles, +fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer, +probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de +terre. Ils sont célèbres ici. En <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> 1868, à la suite d'un +tremblement, la mer se souleva et transporta au-delà de la ville un +steamer américain. Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore +soulevé la mer, et le navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres +plus loin: on vient de le démonter, il y a trois mois, pour en prendre +le fer. Je n'ai encore senti aucun <i>tremblor</i> ici; il paraît qu'ils +sont fréquents et peu commodes. Le capitaine du navire me montre une +blessure au nez, qu'il a reçue dans un tremblor qui le jeta à terre.</p> + +<p>Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes +entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais +ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la +paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque +prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire +passer ses produits et tirer ses provisions par la République +argentine.</p> + +<p>Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de +15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six +jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos, +plus de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, +l'autre pour le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte +que ce voyage revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il +faut porter ses provisions de bouche, ses couvertures, et courir le +risque d'avoir le <i>soroche</i>, espèce de suffocation qu'on éprouve au +point où la route atteint <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> 5,000 mètres d'altitude. La +population ici a déjà entièrement changé de physionomie: ce ne sont +plus les types chiliens, mélange de Basques et d'Araucans, mais le +type péruvien, mélange d'Andalous et d'Incas. On voit même de +nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec longues tresses noires: +c'est le vrai type Incas.</p> + +<p>À une heure, pendant que je retourne au navire, le <i>Comus</i>, corvette +anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas +encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents +gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me +reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage +d'acier est de 0<sup>m</sup>20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage, +déplace 2,300 tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois +heures le navire reprend sa marche.</p> + +<p>D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo.</p> + +<p>Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa, +le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux +jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur +traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence +prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax.</p> + +<p>Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de +la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition +pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans +ces <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent +encore leurs forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je +l'ai dit, Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas.</p> + +<p>Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis +huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre, +moitié sur l'eau.</p> + +<p>19 août.—La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore +peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés, +et sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est +gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette +aux troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques +de l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux +idiomes indiens, le <i>quicha</i> et <i>le guarani</i>, sont également répandus. +Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de +route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À +un certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait +couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a +quelques années, par un volcan.</p> + +<p>20 août.—Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près +de Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par +les Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits +rochers qui ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien +d'années et de siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +d'oiseaux marins pour les regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit +quelques brins de verdure. La vue de la ville, avec son clocher, est +pittoresque; mais je n'irai pas à terre: il est tard, et l'on sait +qu'il y a la fièvre jaune.</p> + +<p>Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de +Santiago, le <i>Ferro-carril</i>, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre +ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don +Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui +avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et +déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces +paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du +Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il +est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en +Europe, non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à +affaiblir et effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le +fondement de notre société et le meilleur auxiliaire de nos +institutions républicaines, sans fonder en retour une philosophie pour +nos penseurs, ni une science pour nos publicistes, ni une religion +pour notre peuple.</p> + +<p>Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de +représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que +quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées +révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de +M. Montt!<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> CHAPITRE XX</h3> + +<p class="title">Le Pérou.</p> + +<p class="resume"> + Surface. — Population. — Gouvernement. — Justice. — Les + Chinois. — L'instruction. — Le guano et le salpêtre. — La guerre + avec le Chili. — Les Incas. — Leurs croyances. — Manco-Ccapec et sa + dynastie. — Les lois et usages. — Le Callao. — Le port. — La + monnaie. — Les types.</p> + +<p>La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et +le 70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface +de 2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la +France. La population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou +confine au Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables +des confluents de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique; +au nord il a la République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au +sud la Bolivie, à laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et +Puno. Les chemins de fer actuellement en exploitation s'élèvent à +environ 2,500 kilomètres.</p> + +<p>Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou +était gouvernée par un Président élu <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> pour 4 ans. Le pouvoir +législatif était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat +et les députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment +chacun 4 sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de +un pour 30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et +justifier de 1,000<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a> soles de rente, les députés doivent avoir au +moins 25 ans et 500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était +confié 1<sup>o</sup> à une Cour suprême siégeant à Lima, et dont les membres, +proposés par le Congrès, sont nommés par le Président; 2<sup>o</sup> à des Cours +supérieures siégeant dans les chefs-lieux des départements, et dont +les membres, proposés par le Président, sont nommés par la Cour +suprême; et 3<sup>o</sup> à des Cours de 1<sup>re</sup> instance siégeant dans les +chefs-lieux de province, et nommées par la Cour suprême.</p> + +<p>Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000 +de soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette +dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique, +romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4 +actuellement vacants.</p> + +<p>Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le +nom de <i>costa</i>, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut +jamais; mais un brouillard presque constant mitigé les rayons du +soleil. À Lima, le thermomètre dépasse rarement 29° et descend +rarement au-dessous <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> de 16°. Dans la Sierra, ou montagnes, la +température varie selon l'altitude; elle est toujours très chaude dans +les vallées.</p> + +<p>L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne +à sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit +2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la +Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au +Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de +15 mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté +au Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare. +L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de +kilogrammes par an. La main-d'œuvre manquant pour cette culture, on +a eu recours aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952, +sur lesquels le dixième est mort durant la traversée. Les autres ont +été vendus au Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400 +soles, avec prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités +que la plupart sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le +Céleste-Empire, informé des faits, avait défendu cette nouvelle +traite; mais en 1875 le gouvernement péruvien envoya en Chine un +ambassadeur qui réussit à conclure un traité pour le voyage libre des +Chinois au Pérou, à condition qu'ils y seraient traités comme les +citoyens de toute autre nation. Cela n'empêche pas que les Chinois +sont ici mal vus, et qu'ils reçoivent souvent des traitements peu +chrétiens; alors ils se révoltent <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> et réussissent parfois à +assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où on les traite bien, ils +se conduisent généralement en braves gens et s'attachent aux intérêts +de leur maître. On m'a raconté que, pour leur inspirer de la terreur, +dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans un four. On sait que le +Chinois croit qu'en mourant sur la terre étrangère, il ressuscitera +dans son pays; or la chose; lui paraît impossible si son corps passe +par le feu.</p> + +<p>Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon +européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes, +il lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15 +hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette +colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts +voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un +meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le +jour où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une +bonne administration donnera la paix et la sécurité.</p> + +<p>L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est +donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et +obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent +illettrée est de beaucoup la majorité.</p> + +<p>Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31 +petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse +plus de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société +générale, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> pour le compte de laquelle ce gigantesque travail +a été exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix +stipulés.</p> + +<p>Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre, +comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces +chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens +sont une quinzaine de mille.</p> + +<a id="img036" name="img036"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img036.jpg" width="400" height="310" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Capeador à cheval dans les jeux de toros.</p> +</div> + +<p>La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une +manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la +richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la +justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et +encore aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les +sanglants combats de taureaux et de coqs, deux spectacles <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> +indignes d'un peuple civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les +peuples comme les individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, +une guerre éclate avec le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un +traité d'alliance offensive et défensive; il dut se mettre en +campagne. Il avait des hommes, de l'argent, des armes et des navires; +il se croyait le plus fort; mais, affaibli par ses divisions, il fut +battu sur toute la ligne. L'ennemi occupe aujourd'hui ses meilleures +provinces et en perçoit les revenus, qu'il emploie chez lui en travaux +publics. En attendant, la division règne encore partout; les uns sont +pour Montero, vice-président de la République, qui occupe Aréquipa; +les autres pour Caceres, son général; d'autres suivent Garcia +Calderon, président prisonnier au Chili, et d'autres Iglesias qui +voudraient arriver à la paix. Dans cette situation, le Chili, ne +trouvant avec qui traiter, continue à occuper le pays. D'autres disent +qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que, puisque l'occupation +double ses revenus, il est heureux de la continuer; quelques-uns vont +plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir l'isthme de Panama +qui le placera au bout du monde, serait heureux de se rapprocher du +canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le commerce +étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter par +les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion. +Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays +qu'ils consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait +<span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la Commune; et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que +l'annexion de la province de Tarapacà et éventuellement d'Arica et +Tacna.</p> + +<p>Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura +beaucoup à faire pour régénérer les mœurs; et le Saint-Siège encore +plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière +qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le +peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture.</p> + +<p>J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le +Pérou avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les +deux Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins +civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs +appelés <i>Curacas</i> ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les +Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les +Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin, +Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les <i>Chincas</i>, qui peuplaient la +côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit, +créateur de l'Univers, qu'ils appelaient <i>Con</i>.</p> + +<p>Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous +ses dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac, +fils de Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre +humain, et les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore +les grandioses ruines près de Lima.</p> + +<p>Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> des +bons, à la punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est +pourquoi ils mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture +et la monnaie qui devaient servir au ressuscité.</p> + +<p>Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé <i>Supay</i>, combattu +par Pachacumac.</p> + +<p>Vers le milieu du XI<sup>e</sup> siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se +dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et +envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que +Manco-Ccapec, fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses +contemporains, aura inventé cette fable pour attirer les populations +et accaparer le pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus +l'acceptèrent pour chef, il leur donna des lois relativement sages, et +surtout le bon exemple d'une vie honnête; il réprima les vices au +moyen d'un code pénal sévère, et organisa une armée qui lui soumit une +grande étendue du pays. Ses successeurs, au nombre de 14, continuèrent +la conquête et possédèrent le pays depuis Quito, sous l'équateur, +jusqu'à la rivière Maule dans le Chili. Ils le couvrirent de routes et +monuments, et par une habile organisation qui divisait le peuple en +décades, compagnies et bataillons, ils étaient au courant de tout ce +qui se passait et pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était +donnée qu'aux nobles et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12 +mois. Les hommes pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de +l'or, de l'argent et du cuivre, pendant que les femmes faisaient avec +la laine de <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> llamas et de huanacos les vêtements pour le +peuple, et avec la laine de vicogne et d'alpaca, les vêtements des +nobles. La terre était divisée en trois portions: une pour le Soleil +ou le culte, l'autre pour l'Inca, la troisième pour le peuple; mais +lorsque celui-ci croissait en nombre et n'avait pas assez de terres, +on prenait sur les deux premières portions. Il y avait des terres pour +les veuves, pour les orphelins, pour les infirmes et pour les soldats +sous les armes. Toutes ces terres étaient travaillées par le peuple. +Avant tout, on travaillait les terres du Soleil, ensuite celles des +veuves et autres empêchés, puis celles du roi, et enfin les autres; on +ne pouvait ni les acheter ni les vendre. Elles étaient à la +communauté.</p> + +<p>Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la +trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et +leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété, +fut aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles, +et les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait +lieu une fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en +ligne, et vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La +communauté construisait la maison des époux; ils devaient la garder +toujours et ne pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La +puissance du père était excessive; sa femme était presque son esclave, +et ses enfants sa richesse.</p> + +<p>Parmi les lois, on distinguait la loi <i>municipale</i>, qui régissait les +villages; la loi de <i>communauté</i>, qui marquait les <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> travaux à +faire en commun; la loi de <i>fraternité</i>, qui énumérait les conditions +d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; +la loi <i>mitachanacuy</i>, qui réglait le travail commun aux villages, +provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait +l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la +loi de <i>l'hospitalité</i>, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, +aux besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés +<i>Corpahuasis</i>; et finalement la loi <i>casera</i>, et la loi économique.</p> + +<p>Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le +vice, telles que celles-ci: Aime.—Évite l'oisiveté.—Tu ne +mentiras.—Tu ne tueras.—Tu ne commettras adultère.—Tu ne frapperas, +etc.</p> + +<p>Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide, +l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les +questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats.</p> + +<a id="img037" name="img037"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img037.jpg" width="500" height="327" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Callao.—Le port et le môle.</p> +</div> + +<p>La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées +de prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils +étaient tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie. +Quand on prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et +on y envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies +parmi les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la +virginité, et comme les vestales, elles conservaient le feu sacré. +Elles filaient aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de +sa Cour. Il y avait, durant l'année, plusieurs <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> fêtes du +soleil.—À chaque lune on sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, +selon, le genre d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 +saisons, on célébrait une grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au +solstice de décembre, était la plus imposante.</p> + +<p>On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues, +de la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne +végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en +holocauste, de la <i>coca</i>, dont la fumée était considérée comme très +agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux, +et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au +couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir +la protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune, +sœur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.</p> + +<p>Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la +puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals +et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement +conservées.</p> + +<p>Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule +famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a +pu traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles +de son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers. +C'est en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou, +et tua indignement Atahualpa, le dernier des Incas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Je reviens maintenant à mon journal de voyage.</p> + +<p>Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer <i>La Serena</i> tire +le canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à +entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison +Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers +renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à +vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les +droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne +de jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 +soles et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de +poids, et malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. +Les malheurs de la guerre éloignent les navires et le commerce.</p> + +<p>La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de +l'Espagne: rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou +vitrés en encorbellement.</p> + +<p>Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso +chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr. +20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol +argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols +papier pour 1 sol argent.</p> + +<p>Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien +rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des +Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les +dames ont parfois <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> un teint absolument blanc, diaphane et +incolore. Après avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, +qui, dans une demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse +une plaine arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du +pays.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> CHAPITRE XXI</h3> + +<p class="resume"> + Lima. — L'hôpital français. — Les monuments. — Le + Panthéon. — L'hôpital duo de Mayo. — L'hacienda l'Infanta. — La + fabrication du sucre. — Les édifices religieux. — Sainte Rose de + Lima. — L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations + françaises. — Excursion à Chicla. — Le chemin de fer + transandin. — Un oncle d'Amérique. — Les Indiens et la magie. — Le + sorroche. — Retour à Lima. — Payta. — Navigation vers l'Équateur.</p> + +<p>La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en +encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi +on a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le +soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent +ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par +les troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La +population, qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le +commerce est paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs +affaires, s'en vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de +la paix.</p> + +<p>Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club +français et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec +une extrême amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à +l'hôpital <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> français, sorte de maison de santé dirigée par les +Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce +moment qu'environ 500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement +les Français, reçoit, moyennant 2 soles par jour, les malades des +autres nations. Elle est parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. +Cette œuvre, qui a coûté à la petite colonie des centaines de mille +francs, montre son patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une +école française pour les enfants des deux sexes.</p> + +<p>Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux +des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de +l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les +vases, les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de +Santiago et des autres villes du Chili.</p> + +<p>Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais +les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de +10,000 soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de +l'argent des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il +perçoit pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et +l'importateur, privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en +argent comptant les droits dans la quinzaine de l'arrivée des +marchandises.</p> + +<a id="img038" name="img038"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img038.jpg" width="500" height="303" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Panorama de Lima.—Plaza de Arme.—La +cathédrale.</p> +</div> + +<p>Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République +argentine. Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa +famille avec la simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un +dîner exquis, veut <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> bien me faire connaître les principaux +plats et fruits du Pérou.</p> + +<p>Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes +et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la +campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des +principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter +lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; +nous nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant +M. Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire +au Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de +la cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de +marbre, vrai chef-d'œuvre d'art. Des compartiments nombreux +reçoivent les corps dans de petites voûtes superposées jusqu'à la +hauteur de 2 mètres, d'après le système des cimetières d'Italie. +L'espace intermédiaire est occupé par de riches monuments qui révèlent +l'opulence des temps passés. Je remarque une pauvre <i>chola</i> (Indienne) +qui porte sur son sein son enfant mort et vient l'enterrer de ses +mains.</p> + +<p>Du cimetière, nous passons à l'<i>hôpital due de Mayo</i>; il est affecté +en ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone +au centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre +les salles sert de jardins ou promenoirs.—Le tout est enfermé par un +bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur +un porticat. Ces portiques même sont encombrés <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de malades en +ce moment. Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de +nombreux fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades +syphilitiques. 25 Sœurs de Charité françaises ont la direction de +l'établissement. Elles dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants +trouvés, les orphelinats et l'hospice des fous. M. Fort y a conduit +dernièrement un jeune Français, empoisonné par une herbe terrible que +connaissent les Indiens. Ce poison rend fou d'une folie inguérissable, +et ne laisse absolument aucune trace dans l'organisme, en sorte que +l'autopsie ne peut le constater.</p> + +<p>À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda +l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce +moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés +en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc +s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour +les besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande +élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer +directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute +sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants +bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et +Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en +planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est +suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point +vu de marchands de parapluies. Un galinasso vautour <i>urubus</i> <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> +vient se poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire +avec son revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme +du vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté. +Dans le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille +couleurs, voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous +voyons le poirier et le pommier à côté du bananier; au potager +croissent tous nos légumes d'Europe; un garçon va et vient, criant et +faisant du bruit pour éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà +pelé les feuilles des choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au +compartiment des animaux, on voit 80 bœufs pour la charrue, des +moutons pour le personnel, et de magnifiques chevaux, dont +quelques-uns toujours sellés, prêts à partir. Près de là est le +compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler la propriété. +On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres <sup>1</sup>/<sub>2</sub> de riz. Ils +travaillent de 7 heures du matin à 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub> du soir et ont 1 heure +<sup>1</sup>/<sub>2</sub> de repos pour le dîner.</p> + +<p>Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois +sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir; +ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil; +mais récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes +séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par +un petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir +leurs devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur +costume; <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> ils sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont +malades, ils passent à l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en +Chine. Ils n'ont pas de femmes et finiront par s'éteindre. C'est +pourtant là une bonne main-d'œuvre qu'on aurait dû mieux ménager. +Quelques-uns sont parvenus à établir de beaux magasins où s'étalent +les marchandises de Chine. Ils ont, à Lima comme à San-Francisco, un +quartier à eux, avec leur théâtre et leur pagode.</p> + +<p>L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui +viennent de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte, +qu'un seul surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des +opérations.</p> + +<p>Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à +l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin +mu par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les +pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à +travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres +matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la +vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé, +d'où il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux, +les autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus +clarifié s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il +contient au moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par +divers procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de +toutes ces opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières +étrangères, s'en va dans de grands <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> réservoirs et n'a plus +besoin que d'être séparé de la mélasse pour laisser le sucre pur. +Cette opération se fait au moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 +tours à la minute. M. Martinet a supprimé la filtration par le noir +animal, dont ce jus n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est +lavée; l'eau, amenée dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut +contenir encore de matières provenant de la canne, et on en extrait le +<i>rhum</i>.</p> + +<p>L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne +produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de +cannes.</p> + +<p>Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des +meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le +charbon pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le +résidu de la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par +trois jeunes gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M. +Martinet espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore +cette année 200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a +10% du bénéfice et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de +nuit, qui correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au +sifflet du maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la +belle-mère du propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien +aller à Paris, mais sans passer la mer.</p> + +<p>Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici +on coupe la canne, là on laboure, on <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> draine un terrain +marécageux; ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À +un certain point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à +vapeur, au moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le +dépose sur les wagons, économisant ainsi la main-d'œuvre de 30 +hommes. L'habileté de l'administration et le perfectionnement des +moyens sont deux points essentiels pour la bonne réussite dans le +rendement d'une hacienda.</p> + +<p>M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique, +sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété, +qui en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il +vient d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les +meneurs.</p> + +<p>Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des +Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou +plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance +annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous +parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ +25 fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous +quitte et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à +leur aise dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une +heure ils nous déposent à Lima.</p> + +<p>Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la +<i>plaza de arme</i> ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on +pendit, il y a quelques années, les <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> deux frères Gouttières, +dont un candidat à la Présidence, et, après les y avoir laissés +exposés tout le jour, on les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIX<sup>e</sup> +siècle n'est pas encore celui de la civilisation!</p> + +<a id="img039" name="img039"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img039.jpg" width="500" height="314" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Rue Valladolid à Lima.</p> +</div> + +<p>La cathédrale, vaste et bel édifice, renferme les restes de Pizarro, +le premier conquérant du Pérou, qui fut assassiné sur la place même. +Nous passons à l'église de la Merced et à celle de San-Francisco, +qu'on dit la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent; +les vastes cloîtres sont de toute beauté. Ces immenses couvents, +jadis, habités par des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui +à peine quelques-uns, et la réforme en cette matière n'est ni la moins +pressante ni la moins nécessaire. À San-Domingo, autre église très +belle, les cloîtres et le monastère sont des habitations royales. +C'est dans <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> cette église que priait sainte Rose lorsque lui +apparut Notre-Seigneur. Une plaque marque l'endroit où elle se tenait +à genoux. On y lit ces paroles de Notre-Seigneur: <i>Rosa de mi corazon, +io te querro por mi sposa;</i> et la réponse de Rose: <i>Ve qui esta +esclava tuia, o Rey de Eterna majestad, tuia son y tuia saré.</i> On sait +que sainte Rose naquit à Lima le 30 avril 1586, qu'elle y vécut +tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut à l'âge de 31 ans, le 24 +août 1617, après avoir édifié tout le pays par la sainteté de sa vie. +Elle fut béatifiée le 12 février 1668 par Clément IX, et canonisée par +Clément X, le 12 avril 1671.</p> + +<p>Voyant que je m'intéressais à ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me +conduisent à l'église de Santa-Rosa, élevée sur l'emplacement de sa +maison. On y prêchait, en ce moment, à l'occasion de la neuvaine +précédant sa fête, fixée au 31 août. Derrière l'église actuelle, là où +on a commencé la construction d'une grande basilique, nous voyons le +jardin que Rose aimait à cultiver de sa main. Il est garni de roses et +de liserons; sa cellule est enfermée dans des planches, près d'un +puits. La tradition rapporte que sainte Rose, après avoir revêtu un +cilice fermé à cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le +porter toute sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc +d'oranger provenant d'un arbre planté par la sainte; son corps a été +récemment enlevé et caché, pour le soustraire à une profanation +toujours possible dans les troubles de la guerre.</p> + +<p>M. Tremouille, photographe, m'invite à visiter sa collection <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> +de raretés indigènes. J'y remarque une belle variété d'échantillons de +minerais, de nombreux spécimens de vases et vaisselle indiens. +Quelques-uns à sujets aussi lubriques qu'à Pompei. Le plus curieux de +la collection sont des os de présidents ou prétendants de la +République, brûlés ou assassinés, des cordes de présidents pendus, +etc. Cela suffit à donner une idée des mœurs du pays.</p> + +<p>Je passe encore la soirée chez M. Cabral et chez, son beau-père, M. de +Tizanos Pinto, ministre plénipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me +fournit l'occasion de connaître Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habité +longtemps Rome et l'Europe.</p> + +<p>Le 23 août, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre à l'hôtel +et me conduit à l'établissement de Bélem, tenu par les Sœurs des +Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. L'aumônier, des Pères de Picpus, +et la Sœur supérieure nous font parcourir la maison: vastes cours, +dortoirs aérés, belles salles d'étude. C'est un établissement de +premier ordre qui donne l'instruction à plus de 300 élèves, dont 160 +internes et 140 externes, outre une école gratuite. La pension, qui +était de 100 fr. par mois, a été réduite de moitié pour aider les +parents éprouvés par les malheurs de la guerre. Une autre Congrégation +française, celle du Sacré-Cœur, tient aussi à Lima un pensionnat +florissant. Ce sont les Congrégations qui, ici comme un peu partout, +donnant l'instruction et l'éducation française, font connaître et +aimer notre pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Après avoir visité Lima, ses principaux établissements et ses +environs, je devais pénétrer dans l'intérieur du pays; mais par ces +temps de trouble, la chose est peu facile et assez dangereuse. Des +bandes de pillards, sous le nom de Montereros (partisans de Montero), +parcourent le pays, ravageant tout sur leur passage. D'autre part, les +chemins manquent et les moindres distances exigent plusieurs jours de +voyage à cheval par des sentiers difficiles. J'aurais voulu faire une +visite à la colonie de Chanchamayo, au-delà des Andes. Il y a là +plusieurs Français qui s'occupent de la culture de la canne à sucre: +celle-ci vient si bien dans cette partie du Pérou, qu'on n'a pas +besoin de la replanter. Mais de Chicla, où s'arrête le chemin de fer, +jusqu'à Chanchamayo, il y a encore 3 ou 4 jours de cheval. Je renonce +donc aux longues excursions pour prendre le bateau du 24. Néanmoins, +je ne puis résister au désir de gravir les Andes par le chemin de fer +transandin, dit de la Oroya. Le train s'y rend trois fois par semaine; +c'est aujourd'hui le jour du départ, mais il ne retourne que le +lendemain, trop tard pour atteindre le bateau au Callao. Le directeur, +M. Backus, veut bien lever cette difficulté en mettant à ma +disposition un homme et un <i>carrito</i> qui, par la seule pente de la +voie, me ramènera demain assez de bonne heure. M. Backus pousse +l'attention jusqu'à me donner pour conducteur le plus ancien employé +de la ligne, M. Georges Devani, un vénérable Savoyard, à figure de +saint François de Sales, qui me fera remarquer les points <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> +saillants de la route. À 8 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub> nous sommes dans le train, qui +nous emporte rapidement. La voie traverse la ville et suit le Rimac, +espèce de Paillon de Nice qui traverse Lima. Le long de la vallée on +dérive le peu d'eau d'irrigation qui descend des montagnes. On a, dans +ce but, utilisé 3 lacs en déversant les eaux de l'un dans l'autre pour +les précipiter dans le Rimac. On peut ainsi arroser des champs de +coton et de cannes à sucre.</p> + +<a id="img040" name="img040"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img040.jpg" width="500" height="287" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Chemin de fer de La Oroya.—Pont de Las +Verrugas.</p> +</div> + +<p>À Santa-Clara une importante hacienda, dans le genre de l'Infanta, est +la propriété d'un Américain du Nord qui la gère avec l'énergie et +l'esprit pratique, propres à sa race. Il sait recueillir de larges +bénéfices là où souvent les indigènes perdent de l'argent, faute +d'ordre, de méthode, et parce qu'ils se laissent absorber par les +dettes, dont les intérêts sont ruineux. Nous voyons même une fabrique +de tissus entourée de champs de coton, et quelques briqueteries. Le +long de la route abonde le roseau, le lanthana, le poivrier, le +figuier, le cactus gigantea qu'on emploie pour combustible, et une +espèce de dracœna, qui laisse pousser une tige de 5 mètres ayant la +forme d'une asperge colossale. Nous laissons derrière nous, au pied +des montagnes, de nombreuses ruines d'anciens villages Incas.</p> + +<p>À la station de San-Bartholomeo (4,949 pieds) la voie aborde plus +directement la montagne. Les tranchées sont profondes et dans un +terrain friable sujet aux éboulements. Les tunnels se succèdent au +nombre de 40. Nous passons et repassons le Rimac sur des ponts plus ou +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> moins élevés reposant sur des cages de fer comme dans les +railways du nord de l'Espagne. Le plus élevé, celui d'Agua-Verugas, a +presque 100 mètres de haut. On le dirait élevé sur d'immenses +béquilles. Le torrent qu'il traverse est ainsi appelé parce que son +eau fait pousser des verrues. Devani, qui a assisté à tous les travaux +de la route, m'affirme qu'à ce point une grande mortalité s'était +déclarée parmi les ouvriers, à cause des verrues, qui leur poussaient +sur toutes les parties du corps, sans excepter les yeux et les +oreilles.</p> + +<p>La nature devient toujours plus sauvage, les montagnes plus escarpées. +Nous n'apercevons que quelques pâtres conduisant leurs chèvres. Ils +habitent des cavernes ou des huttes de pierre sèche.</p> + +<a id="img041" name="img041"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img041.jpg" width="400" height="429" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Chemin de fer de la Oroya.—Tunnel de Parac.</p> +</div> + +<p>Dans les gares, des <i>cholas</i> (Indiennes) se montrent avec leur bébé +attaché sur le dos à la manière japonaise; elles ont le même costume +que les montagnards de l'Himalaya: une espèce de soutane qui les +couvre jusqu'aux pieds. Leur type est celui de la race jaune un peu +mélangé. Évidemment il y a eu des gens que le courant ou les tempêtes +ont amenés ici de divers pays et qui, par la suite, se sont croisés. +Les Indiens d'ici, comme ceux de l'Hindoustan, mâchent une feuille +appelée coca, la même que j'avais vue aux Indes, et préparée également +avec un peu de chaux. J'ai pour compagnon de voyage un aventurier des +environs de Nîmes. Il s'en va à certaines mines de l'intérieur et +connaît parfaitement ce pays. Chemin faisant, il me raconte que +l'amour d'aventures le poussa <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> à quitter de bonne heure son +village; qu'il parcourut la plupart des pays d'Amérique et de +l'Extrême-Orient, essayant de nombreux métiers; arrivant plusieurs +fois à la fortune, la perdant et la refaisant encore. En dernier lieu +tout son avoir était dans un navire qu'il avait chargé pour l'Europe, +et il a fait naufrage. Il venait de remettre à la Monnaie de Lima un +lingot d'argent de 12,000 fr., et l'employé s'est sauvé en +l'emportant. Il reprend son courage <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et son travail et espère +refaire bientôt fortune. Il y a quelque temps, après 25 ans d'absence, +sans avoir donné signe de vie, le désir le prend de revoir son village +et ses parents. Il part pour l'Europe et arrive chez lui: personne ne +le reconnaît; on le croyait mort, mais aussitôt qu'on sait qu'il vient +d'Amérique et qu'il a de l'argent, les frères, les sœurs, les +neveux, les oncles, les grands-oncles sortent de tout côté; tout le +pays veut être son parent. Un lui demande l'achat d'un petit champ, +l'autre d'un mulet; la mère veut qu'il dote ses sœurs. Après 6 +jours, le bonhomme avait épuisé sa bourse et crut prudent de reprendre +le chemin de l'Amérique. Ici il est encore poursuivi par leurs +lettres; tantôt c'est une sœur qui se marie et qui demande un +trousseau; tantôt un neveu qui se trouve au régiment et malade à +l'hôpital; tantôt une nièce qui va monter un magasin et lui demande de +l'aider. Il a envoyé de l'argent à plusieurs reprises, mais il craint +maintenant les tromperies et ne répond plus. Je signale cet oncle +d'Amérique aux amateurs de vaudeville.</p> + +<p>Enfin le train arrive à Matucaña, à 7,788 pieds. La température y est +délicieuse, nous sortons de la chaleur suffocante que nous avons eue +jusqu'ici. La vallée s'élargit un peu. Le Rimac bouillonne entre les +roches comme un Gave des Pyrénées laissant sur sa route une agréable +bande de verdure. Matucaña, comme tous les villages que nous avons vus +jusqu'ici, est brûlé; les soldats chiliens se logent dans l'Église. La +locomotive siffle et reprend <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> sa marche. L'espace manquant +pour développer les courbes, le train revient en sens inverse formant +dans la montagne cinq zigzags, comme dans les anciennes routes +voiturables. La locomotive les parcourt, tantôt en tirant le train, +tantôt en le poussant par derrière.</p> + +<a id="img042" name="img042"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img042.jpg" width="400" height="446" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Chemin de fer de la Oroya.—Station de Chicla.</p> +</div> + +<p>Bientôt nous arrivons à l'Infernillo: là on a fait dévier la rivière +en la jetant sous un petit tunnel. Les parois de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> la montagne +s'élèvent à pic à une hauteur effrayante. Toujours la même désolation: +rochers nus, pas un brin d'herbe.</p> + +<p>Je commence à sentir les effets du <i>sorroche</i>, maladie des grandes +altitudes. La respiration devient difficile, la tête lourde, on a de +la peine à penser, à parler, à écouter; la vie semble manquer. Enfin, +à cinq heures et demie nous nous arrêtons à Chicla; à 12,200 pieds +d'altitude. Le chemin est tracé, mais non fini, jusqu'au mont Meiggs, +à 17,574 pieds d'altitude, d'où il descend à Oroya, à 12,257 pieds, +sur le versant <i>est</i> des Andes, dans le bassin de l'Amazone. Il +m'aurait été difficile d'aller jusqu'au bout; j'ai de la peine à +gravir la petite rampe et les quelques marches qui montent à l'hôtel.</p> + +<p>La nature est grandiose d'horreur; le soleil éclaire les derniers +sommets dont quelques-uns blanchis de neige; autour de nous de +nombreux troupeaux de llamas qui seuls portent sans fatigue leur +charge d'un quintal dans ces altitudes.</p> + +<p>À table prennent place des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des +Français; on parle une langue qui tient des quatre à la fois. Ces +aventuriers, après le dîner, se montrent leurs joujoux: des revolvers +et des coutelas, et racontent beaucoup d'histoires sur les Indiens +avec lesquels ils trafiquent. Comme dans tous les pays reculés, ces +Indiens croient aux fées, à la magie, et torturent certains membres +d'un crapeau pour guérir un malade en enlevant le maléfice de la +sorcière. Je ne sais pas <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> pourquoi sur tous les points du +globe, c'est toujours au crapeau qu'on s'en prend dans ces +circonstances.</p> + +<a id="img043" name="img043"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img043.jpg" width="500" height="339" alt="" title=""> +<p>Pérou.—Chemin de fer de La Oroya.—Rio Blanco.</p> +</div> + +<p>Enfin, après avoir longtemps admiré les étoiles, beaucoup plus +brillantes dans cette atmosphère raréfiée, j'essaie d'écrire, mais les +mains tremblent comme les jambes; je n'ai pas plus de force qu'un +enfant, et je prends le lit. Impossible de dormir, le froid me glace, +et mon voisin, séparé par une simple cloison de toile tapissée, fait +encore de plus grands efforts que moi pour respirer. Le matin, à cinq +heures et demie, Georges m'appelle; à six heures nous sommes sur le +<i>carrito</i>. Je m'enveloppe comme un ours et nous voilà partis. Imaginez +un petit char découvert à quatre roues, lancé sur des rails dont la +pente varie de 2 à 4 pour cent. Il se précipite avec une rapidité +vertigineuse, entre dans les ténèbres des tunnels, en sort, franchit +les ponts. On se demande si on arrivera entier. Mais Georges me +rassure. J'ai souvent déraillé de nuit, me dit-il, bien des individus +ont eu des bras et des jambes cassées, mais je n'ai jamais déraillé de +jour. En effet, il manœuvre si bien avec son frein, qu'il évite les +chars des travailleurs, et ne tue même pas un des nombreux chiens sur +la route. Au bas de la montagne, à Chosica, je veux acheter mon +déjeuner au restaurant où j'ai dîné la veille; il n'a pas même de +pain. Mais à peine le capitaine chilien qui commande le détachement +l'apprend-il, qu'il m'en fait apporter du sien. Ainsi, même au Pérou, +je devais encore une fois éprouver les effets de la bonté chilienne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> À dix heures nous entrions à Lima, après avoir dégringolé, en +quatre heures environ, 4,000 mètres d'altitude. Je me suis demandé +pourquoi on a dépensé presque 100 millions de francs pour conduire la +locomotive pendant 150 kilomètres dans des montagnes arides qu'il +faudra redescendre sur l'autre versant. Il aurait été plus économique +et plus court de faire un tunnel comme au Mont-Cenis et au +Saint-Gothard. Le chemin de fer transandin m'a paru une simple route +carrossable dont les pentes, ne dépassant pas 4%, peuvent laisser +passer sur les rails la locomotive. On dit qu'il doit atteindre au +Cerro de Pasco une région minière qui contient beaucoup d'argent.</p> + +<p>À Lima, je me rends chez M. Lavalle, qui, avec le général Iglesia, +s'occupe en ce moment de ramener la paix dans son pays, et je regrette +que le temps ne me permette pas de causer longuement avec lui.</p> + +<p>À la station, MM. Garcia, Fort et Carriquiry poussent l'amabilité +jusqu'à m'accompagner au Callao et ne me quittent qu'au bateau. Que +ces messieurs et tous ceux qui m'ont aidé à rendre instructif mon +court séjour au Pérou reçoivent ici l'expression de ma reconnaissance.</p> + +<p>C'est l'<i>Islay</i> de la Pacific steam C<sup>y</sup> qui va me porter à Panama. +Ce vieux navire à roue serait tout au plus bon pour une rivière. Son +service est mal fait, la cuisine détestable et les prix exorbitants; +mais la <i>Pacific steam</i> n'a pas de concurrent sur cette ligne et +laisse crier les passagers. On dit qu'une compagnie française a essayé +ce parcours et n'a pas réussi; mais on ajoute que l'administration +<span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> locale laissait à désirer, et que ses bateaux étaient faits +pour d'autres mers que ces mers tropicales. Dans ces parages, la +chaleur exige que les cabines soient placées sur le pont. Une +compagnie qui, dans un esprit pratique, ferait le service régulier +entre Panama et Callao, rendrait service au public et gagnerait de +l'argent: c'est la voix universelle dans ces contrées.</p> + +<p>25 août.—Navigation lente et sans incident, l'air est +extraordinairement frais, quoique nous soyons à peu de degrés de +l'Équateur. J'en demande la raison à plusieurs savants qui sont à +bord; aucun ne sait m'en donner une bonne: la science, malgré ses +progrès, a encore bien des choses à trouver et à expliquer.</p> + +<p>La côte continue à être d'une désolante laideur, pas un brin de +verdure, toujours sables et rochers nus.</p> + +<p>Vers le soir, une bande de marsouins vient voltiger autour du navire +et semble se réjouir par ses sauts élevés.</p> + +<p>26 août.—À deux heures, nous rencontrons le navire de la même +compagnie qui vient de Panama. Au moyen d'un canot on échange les +dépêches. Au retour, le canot, entraîné par un courant, n'aurait pu +rejoindre le navire, si celui-ci ne fût venu à lui. À quatre heures, +nous jetons l'ancre devant Payta. Deux voiliers marchands et un aviso +de guerre chiliens sont dans la rade. Je vais à terre: la gare du +chemin de fer et la maison de la douane sont brûlées, tristes fruits +de la guerre! Plusieurs maisons tombent en ruine; la plupart sont de +bambous et de terre; l'église même a la toiture en chaume. Les rues +<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> sont étroites et sales, les enfants grouillent dans de +misérables chambres où, pour tout mobilier, je vois un hamac sur +lequel se balance la mère. Une odeur infecte sort de partout; je me +hâte de quitter ce nid à typhus.</p> + +<p>27 août.—À trois heures du matin l'<i>Islay</i> quitte Payta, le dernier +port du Pérou vers le nord, et nous marchons vers Guayaquil, dans la +République de l'Équateur, où le lecteur pourra nous suivre dans un +autre volume.</p> + +<a id="toc" name="toc"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="toc"> +<p> <span class="ralign">Pages</span></p> + +<p class="min3em"> +<span class="smcap">Préface</span> +<span class="ralign"><a href="#pageI">I</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.—<i>Portugal.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Le départ.</span> — Le Tage. — Lisbonne. — La ville. — Les œuvres catholiques. — L'église + de Saint-Roch. — Le cloître de Bélem. — La + Casa Pia. — La navigation. — Un mineur qu'on voudrait détrousser. — Le + steamer <i>le Niger</i>. — Ses dimensions. — Les passagers. +<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> II.—<i>Sénégal.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Arrivée à Dakar.</span> — Les nègres plongeurs. — La végétation. — Le + marché. — Les fruits. — La ville. — Les cases des nègres. — L'industrie + au Sénégal. — Le couscous. — Les négresses. — Une + école indigène. — Le roi de Dakar. — Les Sœurs de l'Immaculée-Conception. — Les + Pères du Saint-Esprit. — Les Frères + de Saint-Gabriel. — Apparition de la locomotive. — Le passage + de la ligne. — Les couchers du soleil. +<span class="ralign"><a href="#page013">13</a></span></p> + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> III.—<i>Le Brésil.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Olinda.</span> — Pernambuco. — Le débarquement. — La ville. — Les + monuments. — Les institutions de charité. — Le marché. — Les + environs. — Bahïa. — La ville. — Le couvent de S<sup>n</sup>-Bento. — Les + établissements charitables. — La baie de Rio-de-Janeiro. — Le + Brésil. — Forme de gouvernement. — Budget. — Armée. — Marine. — Produits. — Importation. — Exportation. — Immigration. — La + monnaie. — La ville de Rio. — Ses faubourgs. — Nicteroy. — L'hôtel Moreau. — Fleurs et fruits. — La Tijuca. — Le + musée. — Réception de l'Empereur et de l'Impératrice. +<span class="ralign"><a href="#page025">25</a></span></p> + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre IV.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Excursion à Pétropolis.</span> — Rencontre du comte d'Eu. — Sa famille. — La + colonie allemande. — L'ingénieur Bonjean. — La filature + la Pétropolitana. — Les bois de construction. — Pourquoi on + délaisse l'industrie française. — Le corps diplomatique. — L'internonce + et l'administration religieuse. — Le téléphone. — La + Chambre des députés. — Les chemins de fer. — Le baron de + Teffé et l'exploration de l'Amazone. +<span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre V.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Excursion à Copa-Cabana.</span> — Sauvés par un bambin. — Le jardin + botanique. — L'Hospicio Don Pedro II. — L'orphelinat de + Sainte-Thérèse. — Le Casino Fluminense. — Encore le bureau + de colonisation. — Le téléphone. — Le marché. — Les aumônes + impériales. — L'Hospicio de la Misericordia. +<span class="ralign"><a href="#page073">73</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VI.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Départ pour l'intérieur.</span> — L'esclavage. — La filature de Macaco. — La + plantation de D. Pedro Paes-Leme. — Son usine à sucre. — Une + famille heureuse. — J'arrive à Barra do Pirahy. — La + fazenda de café du baron de Rio Bonito. — La forêt vierge. — La + plantation des caféiers. — Cueillette du café. — Préparation. — Coût + de production et prix de vente. — Les 800 esclaves. — Les + fauves et le gibier. +<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VII.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Route vers San-Paulo.</span> — Deux musiques de nègres. — La fête + de saint Jean et les pétards. — Un étrange garçon. — La ville. — L'hôpital + et les Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry. — Un + vigneron français. — Départ pour Sanctos. — Les entrepôts + de café. — La Casa di Misericordia. — Navigation vers la République + orientale. — En quarantaine à l'île de Florès. +<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VIII.</span>—<i>L'Uruguay et la Plata.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Montevideo.</span> — La République orientale ou de l'Uruguay. — Population. — Surface. — Produits. — Exportation. — Importation. — Les + Saladeros. — Fray-Bentos et l'extrait de viande + Liebig. — Un calcul pour s'établir dans le pays. — Forme de + gouvernement. — L'armée. — Rôle de la petite république. — Villa + Colon. — Le velario. — Traversée de la Plata. — Buenos-Ayres. — Rues + et monuments. — Climat. — Agriculture. — Colonies. — Industrie. — Commerce. — Chemins + de fer. — Presse. — Navigation. — Postes et télégraphes. — Budget. — Armée. — Marine. — Main-d'œuvre. — Immigration. — Monnaie. — Dette. — Culte. — Instruction + publique. — Assistance + publique. — Justice. +<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre IX.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">San Carlo Almagro.</span> — Dom Bosco et ses institutions. — Les + Sœurs de Marie-Auxiliatrice. — La Société d'agriculture. — Prix + des terrains. — Les œuvres charitables. — Les Lazaristes. — Les + Sœurs de Charité. — L'Hospicio de los Mendigos. — La + distribution de L'eau. — La fête nationale. — La législation. — Une + stancia modèle. — L'autruche et ses mœurs. — Détails sur + l'agriculture et L'élevage. +<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre X.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Retour à Buenos-Ayres.</span> — La nouvelle capitale de la Plata. — Les + banques. — Le Musée. — Départ pour Rosario. — Navigation + intérieure. — San-Nicolas. — Le pingoin. — La guerre + du Paraguay. — Rosario. — San-Juan. — Mendoza et la viticulture. — Inondation + dans l'est, sécheresse dans l'ouest. — Un + elevator. — Un Allemand colonisateur. +<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XI.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Une séance à la Chambre des députés.</span> — Le collège San-Salvador. — L'hôpital. — La + charité privée. — Le collège San-José. — Pensées + d'un voyageur. — Plantation de la canne à sucre + dans les diverses provinces. +<span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> XII.</p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Retour à Montevideo.</span> — Le bassin de radoub. — Les saladeros + au Cerro. — Leur fonctionnement et leurs produits. — La forteresse. — La + Société d'agriculture. — Un Parisien éleveur. — La + famille Jackson-Buxareo et ses œuvres. — L'hôpital. — L'Hospicio + de los Mendicos. — Le maté. — Le manicomio. — Une + soirée chez le président du conseil des ministres. — L'embarquement + sur l'<i>Aconcagua</i>. — La navigation le long des côtes + de la Patagonie. — Le détroit de Magellan. — La Terre de feu. — Arrivée + au Chili. +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIII.</span>—<i>Le Chili.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Situation.</span> — Configuration. — Surface. — Population. — Revenu. — Dépense. — Importation. — Exportation. — Armée. — Marine. — Instruction + publique. — Chemins de fer. — Guano. — Minerai. — Histoire. — Constitution. — La guerre avec le + Pérou et la Bolivie. — Débarquement à Coronel. — Les Basques. — De + Coronel à Lota. — Les ranchos. — Types. — Lutte + à cheval. — Lota. — Les mines de charbon. — La fonderie de + cuivre. — La verrerie. — Le parc Cuscino. — La population + ouvrière. — Retour à Coronel. — La fonderie Schwaga. — Les + mines de charbon au Maule. — Un fou. — Départ pour Concepcion. +<span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIV.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">De Coronel à Concepcion.</span> — La diligence. — Le paysage. — Arrêt + à la Posada. — Le Bio-Bio. — La ville de Concepcion. — Encore + le maté. — Le testament de Mgr Salas. — Le sortéo. — L'organisation + judiciaire. — Les œuvres charitables. — Les + magasins. — Appellations chiliennes des étrangers. — L'hôpital. — La + fille singe. — La supérieure de Talca. — Excursion en + Araucanie. — La ville d'Angol. — Les Basques, leur commerce, + leur organisation, leur hospitalité. — Croyances religieuses. — Offrande + des prémices. — Une invitation. — La Chambre + arsenal. — Exploits des Araucans. — Conquête et colonisation. +<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XV.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Les prisonniers.</span> — Les ranchos indiens. — Mobilier. — Vêtement. — Nourriture. — Les + femmes. — Les enfants. — Les bijoux. — Les + armes. — L'industrie. — Les funérailles. — Le calendrier + ficelle. — L'excursion au fort de Chiguaïhué. — Un fort + abandonné. — Apostrophe à deux cavaliers. — Les frères + Mackay. — La chasse. — Un camp indien. — La chasse au + mauvais esprit. — Musique. — Danse indienne. — Détails sur + la ferme. — Le blé. — Le bétail. — Le tabac. — Les forêts. — La + main-d'œuvre. — Les machines. — Le gibier. — La petite + araignée. — Son ennemie, la mouche. — La Samo-cueca. — Les + bâtiments. — Les ateliers de réparations. — Le petit Indien. — Le + Cacique et sa famille. — Un jugement plus facile que + celui de Salomon. — Le mariage chez les Araucans. — La + naissance. — La médecine. — La sorcellerie. — Une grande + partie de Chuenca. — Retour à Angol. — Les franciscains. — Le + pater Araucan. +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVI.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">D'Angol à Santiago.</span> — La grande Cordillera de los Andes. — La + cordillera côtière. — La ville de Talca. — L'hôpital. — Les + maladies régnantes. — Les Sœurs du Sacré-Cœur. — Le théâtre. — Le + clergé. — Le marché. — Les bains de Cauquènes. — Mésaventure à Gultro. — L'hospitalité du chef de gare. — Détails + sur la viticulture. — Prix des terrains. — L'ouvrier. — La + Chica. — Une scierie de marbre. — Le Maïpu. — Arrivée + à Santiago. — Le garçon d'hôtel et le tarif. — La cathédrale. — Le + cerro de Santa-Lucia. — La ville. — Le théâtre. — L'Alameda. — L'hôpital. — Les + quatre Sœurs de l'<i>Aconcagua</i>. — Les + statues des grands hommes. — Les sifflets de nuit. — La + plaça de arme. — Les jeunes filles et les tramways. — Les + œuvres charitables. — Les talleres de San-Vincente. — Le + Sénat. — La Légation de France. — Les capucins. — Don + Benjamin. — L'hospitalité chilienne. — L'élection présidentielle. +<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></p> + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVII.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Le collège des jésuites.</span> — L'épiscopat. — La Saint-Albert. — La + Monnaie. — Le ministre des finances. — Le papier-monnaie. — Incendie + de l'église de la Compañia. — La bibliothèque. — L'Université. — Lutte + à propos des cimetières. — Les Cercles + catholiques. — La Quinta normal. — Les Pères de Picpus. — Un + dîner diplomatique. — De Santiago à Valparaiso. — La + hacienda de Limache. — L'Urmaneta. — Le huasso. — Une + vacherie. — Une porcherie. — L'élevage. — Salaires. — Logements. — La + ville de Valparaiso. — Le port. — Le gaz. — Don + Mariano Sarratea. — Le code civil. — Le gouverneur + ecclésiastique. — L'hôpital. — Le logement des pauvres. — Los + padres frances. — Les docks. — Les grues Amstrong. — La + belle Elène. — Le séminaire. — Les Sœurs de la Providence. — L'enseignement + par les yeux. — Le club français. — Guerre + barbare. +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVIII.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Départ pour le Pérou.</span> — Le steamer <i>La Serena</i>. — Mes compagnons + de voyage. — Navigation. — L'arche de Noé. — Coquimbo. — Les + fonderies de Guayacano. — Un dîner politique. — La + ville la Serena. — L'intendant. — L'évêque. — La + garde nationale. — Huasco. — Carrizal-Bajo. — La fonderie + Gibbs et C<sup>ie</sup>. — Main-d'œuvre. — Logements. — Les forces de + la nature. — Le maestranza. — Encore la Samo-cueca. — La + poésie et la musique. — Caldera. — Le désert d'Atacama. — Le + chemin de fer de Copiapò. — Le borax. — Chañaral. +<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIX.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Le 15 août à Tantal.</span> — L'Église et le Pasteur. — La Marseillaise + au désert. — Encore l'<i>Aconcagua</i>. — Antofogasta. — Le salpêtre. — L'iode. — La + Société Beneficiadora de metales. — Le salaire. — Le guano. — La laguna d'Acostan. — Encore l'incendie + de l'église de la Compañia. — Épisodes émouvants. — Capture + de <i>Huescar</i>. — Les marsouins. — Iquique. — Les + incendies. — Combat naval. — L'eau distillée. — Le vicaire + ecclésiastique. — L'école. — La prison. — Prix divers. — Pisagua. — Arica. — Les + effets de la guerre. — Un tremblement + de mer. — La Bolivie. — Tacna. — La Pax. — La corvette + <i>Le Camus</i>. — Mollendo et le chemin de fer de Pisco. — Les + îles de Chinca. — Une lettre de Pascal Duprat à propos de + Voltaire. — Réponse du député Don Ambrosio Montt. +<span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XX.</span>—<i>Le Pérou.</i></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Surface.</span> — Population. — Gouvernement. — Justice. — Les Chinois. — L'instruction. — Le + guano et le salpêtre. — La guerre + avec le Chili. — Les Incas. — Leurs croyances. — Manco-Ccapec + et sa dynastie. — Les lois et usages. — Le Callao. — Le + port. — La monnaie. — Les types. +<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></p> + + +<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XXI.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="min1em">Lima.</span> — L'hôpital français. — Les monuments. — Le Panthéon. — L'hôpital + due de Mayo. — L'hacienda l'Infanta. — La fabrication + du sucre. — Les édifices religieux. — Sainte Rose de + Lima. — L'Établissement de Bélem, et les Congrégations françaises. — Excursion + à Chicla. — Le chemin de fer transandin. — Un + oncle d'Amérique. — Les Indiens et la magie. — Le + sorroche. — Retour à Lima. — Payta. — Navigation vers + l'Équateur. +<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></p> +</div> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> On appelle saladeros les usines dans lesquelles on tue +les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse, +etc.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> Nom qu'on donne aux fermes pour l'élevage du bétail.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> Depuis que ces lignes ont été écrites les journaux ont +annoncé la création d'une banque française.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais aujourd'hui +(1883), pour le change, il n'est coté que 4 fr. 20. Le sole papier +vaut 29 centimes.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of À travers l'hémisphère sud, ou Mon +second voyage autour du monde, by Ernest Michel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD *** + +***** This file should be named 26510-h.htm or 26510-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/5/1/26510/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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