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+<head>
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+<title>The Project Gutenberg e-Book of À travers l'Hémisphère Sud, Vol. 1; Author: Ernest Michel.</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of À travers l'hémisphère sud, ou Mon second
+voyage autour du monde, by Ernest Michel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde
+ Tome 1; Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République
+ Argentine, Chili, Pérou.
+
+Author: Ernest Michel
+
+Release Date: September 2, 2008 [EBook #26510]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="tn">Note au lecteur de ce fichier digital:<br>
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+
+<h1>À TRAVERS<br>
+ L'HÉMISPHÈRE SUD<br>
+<span class="smaller">ou</span><br>
+ MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE</h1>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="400" height="456" alt="" title="">
+<p>M. Ernest Michel.
+</p></div>
+
+<h2>ERNEST MICHEL</h2>
+
+<h1>À TRAVERS<br>
+ L'HÉMISPHÈRE SUD<br>
+<span class="smaller">ou</span><br>
+MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE</h1>
+
+<p class="p2 center smcap">Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay,
+ République Argentine, Chili, Pérou.</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="150" height="198" alt="Armes de l'éditeur" title="">
+</div>
+
+<p class="center p4 small">PARIS<br>
+ LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ<br>
+ (SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE)<br>
+ <i>76, Rue des Saints-Pères, 76</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" class="small" summary="Adresses.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center">BRUXELLES</td>
+<td class="center">GENÈVE</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center smcap">Société belge de Librairie</td>
+<td class="center"><span class="smcap">Henri Trembley</span>, Éditeur</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center"><i>Rue des Paroissiens, 12.</i></td>
+<td class="center"><i>4, Rue Corraterie.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2" class="center">1887</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pageI" name="pageI"></a>(p. I)</span> PRÉFACE</h2>
+
+<p>Sur la route de Londres à Brighton, un jeune Anglais monte dans mon
+wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air pressé et fatigué, et
+accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce
+qui vous rend si essoufflé, lui dis-je?&mdash;Je viens du Mont-Blanc et
+j'ai passé plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui
+part demain pour la Nouvelle-Zélande, où je vais m'établir.&mdash;Vous
+allez donc chercher fortune?&mdash;Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me
+rapportent 3%, et en Nouvelle-Zélande 10%. Dans mon village je ne suis
+rien; là-bas un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un
+voyage d'investigation, qui a duré deux ans; j'ai visité tous les
+pays, je les ai comparés, j'ai pesé pour chacun le pour et le contre,
+et j'ai arrêté mon choix sur la Nouvelle-Zélande. Par son climat
+tempéré, ses terres fertiles, c'est celui qui présente en ce moment
+les plus grandes ressources et le séjour le plus agréable. Tous les
+objets de première nécessité y sont à bon marché, <span class="pagenum"><a id="pageII" name="pageII"></a>(p. II)</span> et les
+capitaux y trouvent un emploi lucratif. Je viens donc chercher ma
+famille et nous partons demain; je ne voulais pas quitter l'Europe
+sans avoir vu le Mont-Blanc pour le comparer au Mont-Cook des Alpes
+New-Zélandaises.</p>
+
+<p>Puis, voyant qu'il parlait à un Français, il ajoutait: Pour quelle
+raison, je l'ignore, mais j'ai constaté que vos compatriotes
+réussissent peu dans les divers pays.</p>
+
+<p>Là où ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils
+disparaissent peu à peu, laissant la place aux Anglais et aux
+Allemands.</p>
+
+<p>Cette dernière observation fut pour moi fort sensible; je résolus donc
+d'aller la vérifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation à
+travers le globe.</p>
+
+<p>Un premier tour du monde m'a fait connaître le Canada, les États-Unis,
+le Japon, la Chine et les Indes. Il a été publié en 2 volumes, à
+l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre, à Nice, sous le titre de <i>Tour
+du Monde en 240 Jours</i>.</p>
+
+<p>Un second tour du monde vient de me faire voir le Sénégal, le Brésil,
+l'Uruguay, la République Argentine, le Chili, le Pérou, l'Équateur,
+Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zélande,
+la Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion,
+les Seychelles, Aden, l'Égypte et la Palestine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageIII" name="pageIII"></a>(p. III)</span> Je publie aujourd'hui ce deuxième voyage en trois volumes. Le
+premier comprendra l'Amérique du Sud; le second, Panama, les Antilles,
+et mon arrivée en Californie à travers le Mexique et les États-Unis.</p>
+
+<p>Le troisième contiendra mes excursions dans les diverses îles de
+l'Océanie, et mon retour par Maurice, la Réunion, Aden, l'Égypte et la
+Palestine.</p>
+
+<p>Ces trois volumes pourront être indépendants; c'est pourquoi je les
+fais précéder chacun d'une préface se rapportant aux pays visités.</p>
+
+<p>Dans le récit de mon premier voyage, j'ai déjà parlé de l'utilité et
+de la nécessité des voyages d'étude; je signale aujourd'hui un moyen
+de les populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde.
+Les Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation,
+d'accord avec les compagnies américaines, donnent pour 3 à 4,000 fr.,
+des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la
+Chine, soit par la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Le grand touriste
+Cook leur donne des billets d'hôtel à des prix fixes pour tous les
+pays du monde, et conduit tous les ans, par ses employés, des
+caravanes de voyageurs dans toutes les contrées à un prix fixe, et à
+forfait.</p>
+
+<p>Le <i>Bradshow Overland guide</i> leur fournit, pour tous les pays, les
+renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie,
+agriculture, ressources <span class="pagenum"><a id="pageIV" name="pageIV"></a>(p. IV)</span> diverses, nombre de nationaux et
+d'étrangers, m&oelig;urs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc.</p>
+
+<p>Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la liberté ne
+soit préférable; on peut changer de plan en route, s'arrêter plus
+longtemps dans tel pays, etc.; mais si la liberté a des avantages pour
+celui qui est habitué aux voyages, un plan tout tracé, une dépense
+fixe, un temps limité, sont des choses précieuses qui peuvent décider
+les plus timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de
+peu d'argent.</p>
+
+<p>J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les
+Messageries maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en
+s'entendant avec les compagnies américaines.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles.">
+<colgroup>
+ <col width="40%">
+ <col width="30%">
+ <col width="15%">
+ <col width="12%">
+ <col width="3%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center smaller">1<sup>er</sup> TOUR.</td>
+<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td>
+<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td>
+<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>Du Havre à New-York.</td>
+<td>Transatlantique.</td>
+<td class="center">8</td>
+<td class="right">500</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De New-York à San-Francisco.</td>
+<td>Chemin de fer.</td>
+<td class="center">7</td>
+<td class="right">700</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De San-Francisco à Yokohama.</td>
+<td>Pacific-Américaine.</td>
+<td class="center">18</td>
+<td class="right">1,200</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Yokohama à Marseille, par Hong-Kong, Canton, Singapor, Ceylan.</td>
+<td>Messageries maritimes.</td>
+<td class="center">40</td>
+<td class="right">1,800</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="center">73</td>
+<td class="right">4,200</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le prix du billet circulaire pourrait être réduit à 3,000 fr.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="pageV" name="pageV"></a>(p. V)</span>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles.">
+<colgroup>
+ <col width="40%">
+ <col width="30%">
+ <col width="15%">
+ <col width="12%">
+ <col width="3%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center smaller">2<sup>e</sup> TOUR.</td>
+<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td>
+<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td>
+<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>De Bordeaux à Lisbonne, Dakar, Brésil, Montevideo, Buenos-Ayres.</td>
+<td>Messageries ou Transports maritimes.</td>
+<td class="center">20</td>
+<td class="right">800</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Buenos-Ayres, par Magellan, au Chili et au Pérou.</td>
+<td>Pacific-Anglaise.</td>
+<td class="center">20</td>
+<td class="right">1,000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Callao à Panama.</td>
+<td>Pacific-Anglaise.</td>
+<td class="center">8</td>
+<td class="right">500</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Colon aux Antilles et à Saint-Nazaire.</td>
+<td>Transatlantique.</td>
+<td class="center">18</td>
+<td class="right">1,000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="center">66</td>
+<td class="right">3,500</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le prix du billet circulaire pourrait être à 2,500 fr.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Tours possibles.">
+<colgroup>
+ <col width="40%">
+ <col width="30%">
+ <col width="15%">
+ <col width="12%">
+ <col width="3%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center smaller">3<sup>e</sup> TOUR.</td>
+<td class="center smaller">NOMS DES COMPAGNIES</td>
+<td class="center smaller">NOMBRE approximatif DE JOURS</td>
+<td class="center smaller" colspan="2">PRIX ACTUEL en 1<sup>re</sup> cl.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>De Saint-Nazaire à Vera-Cruz.</td>
+<td>Transatlantique.</td>
+<td class="center">17</td>
+<td class="right">1,000</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Vera-Cruz à Mexico et à San-Francisco.</td>
+<td>Chemin de fer.</td>
+<td class="center">8</td>
+<td class="right">1,000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De San-Francisco aux Sandwich, Nouvelle-Zélande, Australie.</td>
+<td>Pacific-Américaine.</td>
+<td class="center">22</td>
+<td class="right">1,050</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Sidney à Nouméa (aller et retour).</td>
+<td>Messageries maritimes.</td>
+<td class="center">8</td>
+<td class="right">400</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>De Sidney à Marseille, par Maurice, Réunion, Seychelles, Aden, Suez.</td>
+<td>Messageries maritimes.</td>
+<td class="center">35</td>
+<td class="right">1,625</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="center">90</td>
+<td class="right">5,075</td>
+<td><sup>f</sup></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="right" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le prix du billet circulaire pourrait être de 4,000 fr.</p>
+
+<p class="p2">En un mot, les compagnies n'auraient qu'à faire un rabais de 20 à 25%
+pour les billets circulaires. En <span class="pagenum"><a id="pageVI" name="pageVI"></a>(p. VI)</span> Espagne, en Italie et
+ailleurs, les compagnies de chemins de fer font un rabais de 40 à 45%.
+On accorderait un an de temps avec faculté d'interrompre le voyage à
+toutes les escales pour visiter le pays. Un planisphère indiquant ces
+trois tours avec prix et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire
+en populariserait la connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des
+voyages circulaires dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algérie
+et la Tunisie commencent à être un peu visitées par nos nationaux.</p>
+
+<p>Les compagnies de navigation seraient amplement compensées de leur
+sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la
+plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont à moitié vides.</p>
+
+<p>Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y préparer.</p>
+
+<p>La première préparation consiste à connaître au moins les éléments de
+la langue parlée dans le pays qu'on va visiter. Je dis les éléments,
+car la pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de
+parcourir les villes, de visiter les monuments, d'admirer les scènes
+de la nature, mais on ne connaîtrait pas les hommes, qui sont le pays
+vivant. Il importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant
+jusqu'à l'homme du peuple. À cet effet, le voyageur devra se munir de
+lettres de recommandation pour les savants, les commerçants, <span class="pagenum"><a id="pageVII" name="pageVII"></a>(p. VII)</span>
+les industriels, les agriculteurs, les missionnaires, les hommes
+politiques. Sans cette précaution, il ne pourrait le plus souvent les
+aborder, et malgré sa bonne volonté, il ne pourrait connaître ce qui
+se passe dans le pays.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fait partie d'une Société de Géographie, d'une Conférence de
+Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile
+d'avoir les lettres nécessaires, car des associations similaires
+existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien
+placées dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes
+les portes.</p>
+
+<p>La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amérique du Sud.
+Celui qui la possède se fera bien vite à la langue portugaise, parlée
+dans tout le Brésil. Pour l'Amérique du Nord, l'Océanie, l'Hindoustan
+et tout l'Extrême-Orient, la langue nécessaire est l'anglaise. Dans le
+bassin de la Méditerranée vers l'Orient, la langue européenne la plus
+en usage est encore l'italien, mais le français s'y répand tous les
+jours davantage. L'allemand est nécessaire dans le nord de l'Europe.</p>
+
+<p>Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va
+visiter, porter avec lui un thermomètre, une boussole, un baromètre
+anéroïde, l'Aide-Mémoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre
+semblable, <span class="pagenum"><a id="pageVIII" name="pageVIII"></a>(p. VIII)</span> et se munir des meilleures cartes. Il est
+regrettable que jusqu'à ce jour les meilleures cartes soient encore
+celles des Anglais et des Allemands.</p>
+
+<p>Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et
+de mesures dans chaque pays. Comme on a unifié la poste, il serait
+utile d'unifier les monnaies, les poids et les mesures.</p>
+
+<p>Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des
+traites circulaires achetées à la Société générale pour le
+développement du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de
+se procurer aux banques correspondantes, dans tous les pays, la
+monnaie indigène nécessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans
+frais. Quant à la dépense qu'on peut faire à terre, elle atteint une
+moyenne de 30 fr. par jour, tout compris. Les hôtels, dans tout
+l'Extrême-Orient, n'atteignent pas les prix des hôtels de l'Europe.</p>
+
+<p>Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou
+nombreuses; elles lui coûteraient autant que son voyage, sans parler
+des ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vêtement de
+flanelle de Chine, deux vêtements d'été, un d'hiver et un peu de linge
+de corps avec un pardessus et un châle suffisent, et le tout tient
+dans une valise et une courroie, qu'on peut au besoin porter à la
+main. Les objets de curiosité qu'on achète en route sont facilement et
+économiquement <span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> expédiés en Europe, du premier port qu'on
+rencontre.</p>
+
+<p>Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes
+sont dangereuses, provoquent la méfiance et exposent à une mauvaise
+action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la
+fermeté, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu
+d'autre, soit dans les pays civilisés, soit dans ceux plus primitifs
+du Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des
+Canaques. J'ai même traversé seul en voiture tout le Mexique, si
+renommé pour ses brigands; je n'ai trouvé partout que d'honnêtes gens
+polis, et aimables lorsqu'on les traite convenablement.</p>
+
+<p>Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitôt après ses
+conversations et pendant sa visite aux divers établissements. Il devra
+rédiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de
+voyage. Les longues journées de navigation lui seront pour cela fort
+utiles. Les notes écrites sur place sont plus vivantes et conservent
+la physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les
+impressions d'une contrée effacent celles de la contrée visitée
+précédemment.</p>
+
+<p>Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages à moins
+d'une constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai
+rencontré partout les Anglais <span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> et les Américains, de santé
+délicate, voyageant pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux
+antipodes avec femme et enfants; j'en ai rencontré un bon nombre
+voyageant autour du monde en voyage de noces.</p>
+
+<p>J'ai cru devoir entrer dans tous ces détails, parce qu'ils sont utiles
+au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en
+touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en
+observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances étendues,
+des faits nombreux, bien étudiés. Nous pourrons alors, par la
+comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui
+leur réussit, préparant ainsi notre réforme, non sur des théories,
+mais sur l'expérience.</p>
+
+<p>Dans ce premier volume, après un arrêt en Portugal et au Sénégal, que
+nous aurions déjà dû relier à l'Algérie, le lecteur verra au Brésil
+comment des vues courtes et une étroitesse d'esprit font que les
+ressources précieuses de cet immense pays demeurent inexploitées et
+perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de
+l'humanité. Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage.</p>
+
+<p>À l'Uruguay, à la République argentine, comme dans les autres
+républiques de race espagnole, il verra à quel triste état les guerres
+civiles périodiques réduisent <span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> les populations, qui devraient
+pourtant prospérer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles.</p>
+
+<p>Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi,
+des Indiens, qu'elle tient dans un état bien misérable.</p>
+
+<p>Au Pérou, il déplorera la corruption générale, fruit de la richesse,
+et suivie du désastre d'une guerre sanglante et malheureuse.</p>
+
+<p>Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de
+toutes ces observations.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p class="title">Portugal.</p>
+
+<p class="resume">
+ Le départ. &mdash; Le Tage. &mdash; Lisbonne. &mdash; La ville. &mdash; Les &oelig;uvres
+ catholiques. &mdash; L'église de Saint-Roch. &mdash; Le cloître de Bélem. &mdash; La
+ Casa Pia. &mdash; La navigation. &mdash; Un mineur qu'on voudrait
+ détrousser. &mdash; Le steamer <i>le Niger</i>. &mdash; Ses dimensions. &mdash; Les
+ passagers.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans émotion que le voyageur au long cours quitte le sol
+natal. Les parents, les amis se présentent à son esprit et semblent
+vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficultés, les
+périls, et s'efforce de l'arrêter. Puis la pensée de la Providence qui
+veille sur toutes ses créatures dissipe ce trouble d'un moment.</p>
+
+<p>C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883, à dix heures du matin,
+je quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre à son
+embouchure le <i>Niger</i>, steamer de la Compagnie des Messageries
+maritimes, qui devait me porter au Brésil.</p>
+
+<p>Trois jours de navigation nous firent franchir les côtes de France et
+d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans
+le Tage, en face de Lisbonne, en Portugal.</p>
+
+<a id="img003" name="img003"></a>
+<div class="floatleft">
+<img src="images/img003.jpg" width="250" height="516" alt="" title="">
+<p>Type de Paysanne portugaise.</p>
+</div>
+
+<p>Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu à
+Gênes. Elle est construite en partie sur plusieurs <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> collines
+que les voitures ont de la peine à escalader. Après les formalités de
+la santé et de la douane, je prends terre et me rends à Saint-Louis
+des Français. Chemin faisant, je rencontre de nombreux tramways
+traînés par des mules. Des paysans en costume pittoresque emmènent sur
+leurs mulets les denrées au marché; mais ce que je trouve de plus
+coquet, ce sont les vendeuses de poisson coiffées d'un gracieux
+chapeau de feutre surmonté d'une corbeille remplie de gros poissons.
+Elles courent pieds nus, les mains sur les hanches, se dandinant plus
+ou moins gracieusement, et poussant ces cris traînards qui sont la
+spécialité des poissardes de tous les pays. Le P. Miel, lazariste, me
+reçoit avec bonté, et me présente au comte d'Aljésur, Brésilien qui
+passe les hivers à Lisbonne, où il préside la conférence de
+Saint-Vincent de Paul, fondée en 1859 à Saint-Louis des Français. Une
+seconde conférence vient d'être inaugurée le 19 mars dernier chez les
+RR. PP. dominicains irlandais, et l'on s'occupe déjà de la subdiviser
+pour étendre plus aisément son action bienfaisante à <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> chacune
+des trente-trois paroisses de la ville. En dehors des deux conférences
+de Lisbonne, chacune des villes suivantes possède la sienne: Funchal,
+Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens, Penafiel et Coïmbra; en tout
+neuf conférences avec 1,182 membres et souscripteurs, distribuant
+25,000 francs de secours en nature à 450 familles. C'est bien peu pour
+un pays qui compte dix mille confréries et associations de tiers
+ordres avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs orphelinats; mais
+l'abondance même de ces instituts charitables, largement pourvus de
+ressources, explique le peu de développement de l'&oelig;uvre de
+Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion vigoureuse lui a
+été donnée, tout fait espérer qu'elle se propagera.</p>
+
+<a id="img004" name="img004"></a>
+<div class="floatright">
+<img src="images/img004.jpg" width="250" height="493" alt="" title="">
+<p>Type de Poissarde portugaise.</p>
+</div>
+
+<p>Lisbonne possède soixante-dix belles églises, sans compter les
+oratoires et chapelles privées: la plus ancienne est la basilique
+patriarcale de <i>Sainte-Marie Majeure</i>, dont on attribue la fondation à
+l'empereur Constantin; elle était dès le commencement du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle
+le <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> siège d'un évêché, car depuis cette époque les actes des
+conciles de Tolède portent la signature d'un <i>Episcopus
+Olissiponensis</i>. En 1394, le Prélat de Lisbonne fut promu au rang
+d'archevêque, et plus tard, en 1716, élevé à la dignité de patriarche
+et aux honneurs de la pourpre romaine. Le titulaire actuel est le
+cardinal Neto, né en 1841, nommé en 1879 à l'évêché d'Angola et du
+Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est le moins âgé des
+membres du sacré collège.</p>
+
+<p>Tout près de la cathédrale on aperçoit la jolie petite église de
+<i>Saint-Antoine</i>, bâtie sur l'emplacement de la maison où le saint vint
+au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dévotion envers leur
+compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans
+cette ville le 13 juin 1231. Grégoire IX le canonisa onze mois après,
+le 30 mai 1232, et on raconte que ce jour-là les cloches de Lisbonne
+se mirent d'elles-mêmes à carillonner joyeusement, tandis que toute la
+population se livrait à la danse, sans que personne soupçonnât la
+cause de la commune allégresse.</p>
+
+<p>Je passe, ensuite à l'Hôpital français: les S&oelig;urs de Saint-Vincent
+de Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de
+jeunes filles. Je trouve là un jeune abbé auquel je demande de quelle
+partie de la France il est originaire; il me répond: «Je ne suis pas
+Français, je suis Auvergnat.»</p>
+
+<p>L'église de <i>Saint-Roch</i>, ainsi que son vaste couvent, avait été
+donnée en 1533, par Jean III, à la Société de Jésus, <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> et
+saint François Borgia y a prêché. Ce qui y attire le plus l'attention
+c'est la magnifique chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on
+a prodigué les marbres les plus rares, les bronzes les plus
+artistiques, les mosaïques les plus belles et les pierres précieuses.
+L'on raconte qu'en 1718, Jean V assistant dans cette église à la fête
+de saint Ignace de Loyola et remarquant que toutes les chapelles
+étaient profusément ornées de fleurs et de lumières, à l'exception de
+celle de saint Jean, s'enquit de la cause, et qu'on lui répondit que
+toutes les autres chapelles avaient des confréries qui veillaient à
+leur entretien, tandis que celle-là n'en avait point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est dédiée au saint dont
+je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, dès le
+lendemain il commandait à son ambassadeur à Rome une chapelle digne de
+son saint patron, et l'ambassadeur ayant confié ce travail à
+Vanvitelli, qui s'en acquitta à son honneur, Benoît XIV la consacra et
+y offrit le saint sacrifice avant qu'elle ne fût expédiée à Lisbonne.
+Le roi envoya au souverain Pontife, en témoignage de sa
+reconnaissance, un calice d'or massif orné de brillants, de la valeur
+de 250,000 francs. Cette chapelle avec ses accessoires a coûté cinq
+millions de francs; mais le pieux monarque n'eut pas la consolation de
+la voir, car il se mourait lorsqu'elle arriva à Lisbonne, et ce fut
+son fils et successeur Joseph I<sup>er</sup> qui, l'inaugura en 1751.</p>
+
+<p>Dans le couvent attenant à cette église est établie <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>
+l'&oelig;uvre de la <i>Miséricorde</i>, qui accueille les enfants trouvés et
+les protège jusqu'à l'âge de 18 ans. D'après le rapport de l'exercice
+1881-1882, l'&oelig;uvre n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle,
+dont 92 dans l'établissement même et 7,525 dehors, c'est-à-dire en
+nourrice ou en apprentissage. L'&oelig;uvre pensionne les nourrices qui,
+après l'allaitement, consentent à garder les enfants, et pour les
+encourager à envoyer ces pauvres petits êtres à l'école, elle leur
+accorde des prix lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants
+maintenus hors de l'établissement sont assidûment surveillés, et
+lorsqu'ils sont malades ou bien qu'ils se déplacent, ils accourent à
+la Miséricorde pour se faire soigner ou placer de nouveau.</p>
+
+<p>En dehors de cette &oelig;uvre principale, la Miséricorde a servi 2,880
+pensions d'allaitement à des mères pauvres; elle a dépensé 20,000
+francs pour aider de pauvres familles à payer leurs loyers, et 70,000
+francs en secours à domicile, lesquels&mdash;observe le Rapporteur&mdash;n'ont
+été refusés à aucun besoin légitime. La recette totale de l'exercice a
+été de 1,350,000 francs et la dépense de 1,210,000, y compris 200,000
+francs capitalisés. Cette belle &oelig;uvre est présidée par le comte de
+Rio-Maior, grand maître des cérémonies de la Cour, membre héréditaire
+de la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior,
+consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activité au
+soulagement de toutes les infortunes.&mdash;Dom José de Saldanha, frère
+puîné du comte, est le président <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> de l'Association catholique
+et le champion de la cause religieuse à la Chambre des députés: il
+cède son traitement aux pauvres du district qui l'a élu.&mdash;Leur
+s&oelig;ur, Doña Theresa de Saldanha, a fondé et dirige personnellement
+l'<i>Association protectrice des jeunes filles pauvres</i>, laquelle a
+établi dans trois anciens monastères de religieuses, que le
+gouvernement lui a cédés, des écoles-asiles confiées aux S&oelig;urs du
+tiers ordre de Saint-Dominique.</p>
+
+<a id="img005" name="img005"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img005.jpg" width="500" height="373" alt="" title="">
+<p>Château royal à Cintra.</p>
+</div>
+
+<p>La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la
+fondatrice de l'<i>Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés</i>,
+que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a
+créé, dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient
+vingt <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> pauvres femmes aveugles, soignées par les S&oelig;urs
+dominicaines. Le rapport publié au mois d'avril dernier constate que
+pendant l'année précédente, en dehors de l'&oelig;uvre des aveugles,
+l'association avait distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de
+5 jusqu'à 50 francs par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000
+francs en bons alimentaires et en secours pour loyers, et que son
+vestiaire avait fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense
+totale a été de 27,000 francs.&mdash;Faute de temps pour visiter l'asile,
+j'ai dû me contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles
+où l'on fait quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome,
+l'exposition des quarante heures; et je pousse mon excursion jusqu'au
+faubourg de Bélem.</p>
+
+<a id="img006" name="img006"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img006.jpg" width="500" height="354" alt="" title="">
+<p>Couvent de Bélem (intérieur du cloître).</p>
+</div>
+
+<p>La superbe église de <i>Sainte-Marie de Bethléem</i> ainsi que son cloître,
+qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500,
+par le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco
+da Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui
+précéda leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable
+spécimen du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux
+du fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le
+cardinal-roi Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné
+Sébastien, mort en 1578, âgé de 24 ans, à la bataille
+d'Alcacer-Quibir, où l'armée portugaise fut complètement défaite par
+les Maures.&mdash;L'année dernière on a transporté en grande pompe dans ce
+monument les cendres du héros dont il <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> rappelle l'épopée,
+ainsi que celles de son chantre, l'épique Camoens.</p>
+
+<a id="img007" name="img007"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img007.jpg" width="500" height="376" alt="" title="">
+<p>Tour de Bélem.</p>
+</div>
+
+<p>Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé
+dans le cloître la <i>Casa Pia</i>, asile où 550 enfants pauvres sont
+élevés gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense
+annuelle de 350,000 francs.&mdash;Un peu plus loin, au bord du Tage, une
+tour de même style architectural était destinée à défendre le
+monastère contre les incursions des pirates.</p>
+
+<p>Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord.</p>
+
+<p>Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives
+couronnées de forts.</p>
+
+<p>Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> îles
+Canaries. De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le
+matin, je suis étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre
+la vitre pour recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la
+renvoie en mer, où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su
+qu'elle se dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée
+d'une dépêche.</p>
+
+<p>Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en
+causeries.</p>
+
+<p>Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux
+confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux
+capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne
+d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays
+d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord.
+Son étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première
+condition, l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il
+fallait un million pour développer les chantiers, et on lui propose
+alors une société par actions au capital de quatre millions, dont un
+million seul sera effectif; les autres trois millions seront: un pour
+l'apport des mines, les deux autres pour rétribuer le capital.
+Là-dessus notre mineur s'en va, persuadé que dans les déserts qui
+entourent ses mines il ne trouvera pas de brigands plus détrousseurs.</p>
+
+<a id="img008" name="img008"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img008.jpg" width="500" height="299" alt="" title="">
+<p>Le Tage à Bélem (Portugal).</p>
+</div>
+
+<p>Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de
+l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de
+l'Amazone: cet immense fleuve est <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> maintenant sillonné par
+des bateaux à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou,
+mettant un mois pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme
+presque partout ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous
+pavillon brésilien, exploite cette navigation. L'officier dont je
+parle vient de faire une inspection dans les divers pays de l'Europe,
+dans le but d'améliorer l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont
+nés durant les trois ans de sa tournée. Il revenait avec quatre; un
+est mort en route près de Lisbonne, les trois autres font les charmes
+de la maman et des passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre
+son mari dans la Pampa a aussi deux enfants bruyants qui mettent un
+peu de vie dans le navire. Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se
+faire à la vie économe et mesquine des personnes de sa condition dans
+les Pyrénées. Les 10,000 moutons que possède son mari lui rapportent
+bon an mal an de 30 à 40 mille francs de rente, et elle peut ainsi se
+permettre de larges dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour
+complaisants et donnent volontiers les renseignements qu'on leur
+demande. Voici les dimensions du <i>Niger</i>: 125 mètres de long, 12 de
+large, 15 de haut; la machine est de la force de 600 chevaux au
+coefficient de 300 kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de
+11 à 12 n&oelig;uds. Le déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte
+2,000 tonnes de marchandise outre 250 passagers de chambre et 800
+d'entrepont lorsqu'il est au complet. Il fait les voyages de la Plata
+depuis dix ans. Son personnel compte 105 individus, dont 35 employés à
+<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> la machine, 39 servant de domestiques, bouchers, boulangers,
+gardes-magasin, et le reste officiers et matelots.</p>
+
+<p>Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café,
+est tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une
+moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais
+la subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque
+voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des
+objets manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la
+laine. Le plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des
+Brésiliens, des Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de
+Paris s'en va prendre part à un congrès pédagogique à Rio.&mdash;Paris fait
+le plus souvent le sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y
+a vu, ce qu'on y a fait. Les dés&oelig;uvrés de tous les points du globe
+viennent y chercher les distractions, y laisser leur argent; et ils en
+exportent trop souvent la frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que
+l'influence de cette capitale se fait sentir partout au loin. Combien
+meilleur serait le résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux
+que de futile!</p>
+
+<p>Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur
+les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le
+jour du Seigneur.</p>
+
+<p>Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais
+aujourd'hui nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre
+d'Afrique.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="title">Sénégal.</p>
+
+<p class="resume">
+ Arrivée à Dakar. &mdash; Les nègres plongeurs. &mdash; La végétation. &mdash; Le
+ marché. &mdash; Les fruits. &mdash; La ville. &mdash; Les cases des
+ nègres. &mdash; L'industrie au Sénégal. &mdash; Le couscous. &mdash; Les
+ négresses. &mdash; Une école indigène. &mdash; Le roi de Dakar. &mdash; Les S&oelig;urs
+ de l'Immaculée-Conception. &mdash; Les Pères du Saint-Esprit. &mdash; Les
+ Frères de Saint-Gabriel. &mdash; Apparition de la locomotive. &mdash; Le
+ passage de la ligne. &mdash; Les couchers du soleil.</p>
+
+<p>Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les
+deux <i>Mammeles</i>: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui
+s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En
+continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et
+vers huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé
+ses trois fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la
+santé vient à bord un peu après celui de la Compagnie et celui des
+postes; mais il était trop tard pour descendre à terre. On passa un
+peu de temps à causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la
+marine montés à bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en
+sortir de grand matin.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits,
+faisaient vacarme autour du navire. <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> Ils man&oelig;uvraient avec
+des palettes de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre
+creusé. Je mets ma tête à la fenêtre et ils me crient: <i>Papa, un sou!
+dis donc dou sou à moi!</i> et cette chanson se répète comme un écho de
+canot en canot. Je jette un double sou dans l'eau, et immédiatement
+une douzaine plongent et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond;
+un d'eux arrive triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se
+renouvelle toute la matinée, car bien des passagers aiment à voir
+ainsi plonger ces pauvres nègres, au risque de les voir enlever par
+les requins.</p>
+
+<p>Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur
+le pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez
+les Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune
+missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se
+faire mon cicérone.</p>
+
+<a id="img009" name="img009"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img009.jpg" width="500" height="290" alt="" title="">
+<p>Vue de Dakar (Sénégal).</p>
+</div>
+
+<p>La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou
+d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais
+trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs
+rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias
+et le banhian ou <i>ficus</i>, mais il est loin d'atteindre les dimensions
+de ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le
+<i>baobab</i>: il y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins
+deux mètres et demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et
+de la couleur d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de
+<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> rats d'eau suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce
+fruit aigrelet. Le singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le
+nom de pain des singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus.
+Sur le tronc de quelques-uns une grande affiche porte en grosses
+lettres: <i>Conversion de la rente 5%</i>: le gouvernement ose-t-il donc
+parler de conversion aux nègres!</p>
+
+<a id="img010" name="img010"></a>
+<div class="floatright">
+<img src="images/img010.jpg" width="250" height="445" alt="" title="">
+<p>Type de Femme du Sénégal.</p>
+</div>
+
+<p>Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous
+rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche
+qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit
+inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à
+terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans
+d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40
+litres. Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la
+viande et <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> des poules. Les enfants de toute taille grouillent
+nus ou à peu près à leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés
+et attachés sur le dos des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce
+soleil de feu, la méthode est dangereuse, car plusieurs enfants, à
+force de regarder le soleil avec leur tête à la renverse, ont les
+paupières brûlées. Ceci explique le grand nombre d'aveugles qu'on
+trouve dans le pays. J'achète quelques fruits: le <i>nevo</i>, espèce de
+pomme douce-amère, dont le goût rappelle la patate; le <i>ditach</i>, qu'on
+suce et dont le noyau brûlé répand un doux parfum; le <i>cola</i>, qui
+vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très cher. Les naturels
+prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être affranchi de la faim
+durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a pas réussi;
+l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai avait
+réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le
+prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai
+vu aussi le <i>popaya</i>, mais il n'était pas mûr.</p>
+
+<p>Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du
+gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et
+quelques baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des
+maisons privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah:
+elles ne sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des
+constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face
+à Dakar.</p>
+
+<p>Ma curiosité me portait de préférence vers les cases <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> des
+indigènes. Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille
+nègres. Le bon missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il
+allait partout, rien ne l'arrêtait, et partout il était bien
+accueilli. Les enfants le suivaient en criant: <i>abba pinou</i>, <i>abba
+pinou</i>: ils demandaient des épingles. C'est en leur en donnant que le
+Père en rassemble quelquefois un grand nombre et les conduit chez lui,
+où il leur fait le catéchisme. Ces épingles leur servent pour tirer
+les épines des pieds, car ils vont pieds nus.</p>
+
+<p>Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les
+traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.</p>
+
+<p>Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent
+une petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond
+de pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se
+prosternant vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la
+prière. Ces cases se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées
+et couvertes en chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau
+tressé: elles couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont
+souvent deux pièces; une pour les hommes, l'autre pour les femmes.
+Elles ont une légère porte en bois. Les riches commencent à se donner
+le luxe de cases en planche couvertes en tuiles plates de Marseille,
+ou en zinc. Le mobilier est fort simple: un lit de planches, quelques
+courges pour les liquides et les légumes, un filet pour la pêche, une
+caisse pour fermer les vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a,
+une marmite <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> pour cuire le couscous, un tamis, un mortier et
+pilon en bois, et un grand nombre d'amulettes ou cri-cri. Ils
+consistent en ceintures, en queues, mais le plus souvent en gros ou
+petits scapulaires de cuir ou d'étoffe, renfermant des versets du
+Coran, avec certaines substances cabalistiques: graines de fruits,
+fiente de vache, etc. Il y en a qui doivent préserver des balles,
+d'autres des cornes de b&oelig;ufs; il y en a contre la petite vérole,
+contre la fièvre, contre la médisance et la calomnie et contre tous
+les autres maux qui affligent les nègres comme le reste des hommes.
+Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls le pouvoir de faire
+ces <i>cri-cri</i>, les vendent fort cher à leurs ouailles crédules. Ils
+viennent d'en inventer un contre les locomotives qu'ils vendent plus
+cher que les autres. La locomotive en effet vient de faire ici sa
+première apparition, et il fallait être préservé de ce diable nouveau.</p>
+
+<p>J'ai voulu acheter quelques-uns de ces <i>cri-cri</i>, mais on s'est
+toujours refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la
+main d'un nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me
+dit-il, c'est au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne
+valait pas, cuir compris, la somme de 2 fr.</p>
+
+<p>Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le
+<i>couscous</i>. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés
+dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté
+de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand
+mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>
+consacrent leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui
+broyent chaque matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée,
+puis aspergée d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé
+contre les parois d'un plat de bois dont le fond est percé de
+plusieurs trous. Ce plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et
+la vapeur qui s'en dégage, passant à travers les trous, cuit le
+couscous. Les nègres y mélangent parfois de petits morceaux de viande
+ou de poisson et mangent le tout avec les doigts, comme les Hindous:
+c'est la fourchette du grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient
+pas d'autre jusqu'au temps de François I<sup>er</sup>. Les Chinois, plus
+habiles, avaient depuis longtemps trouvé les bâtonnets.</p>
+
+<p>J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la
+forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de
+fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une
+peau qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les
+deux bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et
+poussant en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait
+l'une, il relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal
+rougi était battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces
+de 5 francs et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets,
+colliers et pendants d'oreille qui ornent le cou, les bras et les
+oreilles des femmes du pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais
+il n'y en avait point de prêt. Donnez-moi deux pièces <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> de 5
+francs, me dit le nègre, et je vais vous les transformer en deux
+bracelets.</p>
+
+<a id="img011" name="img011"></a>
+<div class="floatleft">
+<img src="images/img011.jpg" width="250" height="412" alt="" title="">
+<p>Type de Femme du Sénégal.</p>
+</div>
+
+<p>J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier
+dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était
+attachée au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté
+aux mains du tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou
+dans lequel il enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un
+bâton qui faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement
+l'un et l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la
+navette. Il n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être
+monté en peu de temps.</p>
+
+<p>Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes
+de palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les
+femmes soignaient les <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> bébés. L'amour maternel m'a paru
+partout en honneur.</p>
+
+<p>Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un
+peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq
+femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir
+quelques pièces de monnaie.</p>
+
+<p>Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une
+ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et
+soie galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les
+femmes sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères.
+Elles portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des
+reines de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et
+leurs oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de
+petits flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en
+entourant un petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le
+jonc enlevé, le flocon pend uni et gracieux.</p>
+
+<p>Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un
+parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des
+bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des
+sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr.
+Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un
+sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un
+bel effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le
+tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait;
+<span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> mais si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son
+retour, à recevoir des coups.»</p>
+
+<p>Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son
+lit. Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les
+Anglais étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir
+quatre-vingt-dix ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en
+France j'étais marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on
+me faisait un grand salut.</p>
+
+<p>En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases,
+j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé
+jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à
+écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils
+apprenaient par c&oelig;ur sur une cantilène monotone. Les tablettes
+lavées et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore
+demandé à acheter une de ces tablettes, mais sans succès.</p>
+
+<p>L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour
+rétribution les dons que recueillent les enfants en allant quêter
+chaque matin auprès des familles.</p>
+
+<p>Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient
+recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.</p>
+
+<p>Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques.
+Les Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ
+quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation;
+la fourmi blanche <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> avait rongé presque toutes les boiseries.
+Les S&oelig;urs de l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante
+négresses de tout âge et internes. Elles leur apprennent les métiers
+habituels aux femmes. Comme presque partout dans les missions, elles
+ont une pharmacie, et tous les matins bon nombre d'indigènes malades
+viennent leur demander des remèdes. Deux S&oelig;urs visitent aussi à
+domicile les malades qui ne peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien
+d'étonnant que les nègres aiment les S&oelig;urs.</p>
+
+<p>Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les
+200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis,
+capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû
+importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs
+glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix
+de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous
+les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.</p>
+
+<p>Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine
+avec un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en
+homme pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de
+faire comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre
+en faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt
+plusieurs branches de l'industrie seraient supplantées par les
+étrangers; mais il n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il
+finit par lui dire: «On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a
+vu que Paris <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> et qui en est encore à croire que Paris est le
+<i>nec plus ultra</i> de la perfection du monde!»</p>
+
+<p>À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de
+quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache
+oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de
+30 fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des
+cotonnades et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et
+cette fois nous allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous
+les jours de plus en plus intense.</p>
+
+<p>La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre
+l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers
+onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne
+habitude de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a
+disparu.</p>
+
+<p>Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans
+l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier,
+le soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages
+qui prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un
+peu plus tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on
+pouvait voir une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de
+presqu'îles avec phares: l'imitation était complète.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="title">Le Brésil.</p>
+
+<p class="resume">
+ Olinda. &mdash; Pernambuco. &mdash; Le débarquement. &mdash; La ville. &mdash; Les
+ monuments. &mdash; Les institutions de charité. &mdash; Le marché. &mdash; Les
+ environs. &mdash; Bahïa. &mdash; La ville. &mdash; Le couvent de S<sup>n</sup>-Bento. &mdash; Les
+ établissements charitables. &mdash; La baie de Rio-de-Janeiro. &mdash; Le
+ Brésil. &mdash; Forme de
+ gouvernement. &mdash; Budget. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Produits. &mdash; Importation. &mdash; Exportation. &mdash; Immigration. &mdash; La
+ monnaie. &mdash; La ville de Rio. &mdash; Ses faubourgs. &mdash; Nicteroy. &mdash; L'hôtel
+ Moreau. &mdash; Fleurs et fruits. &mdash; La Tijuca. &mdash; Le musée. &mdash; Réception de
+ l'Empereur et de l'Impératrice.</p>
+
+<p>Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des
+collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les
+grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant
+nous.&mdash;Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon
+baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève
+maintenant Olinda, ils s'écrièrent: <i>O linda situaçao para edificar
+una cidade.</i> O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom
+d'Olinda est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine
+Pernambuco. L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son
+fondateur Fernand. <i>Buco</i> en portugais signifie bateau; les indigènes
+appelèrent Fernambuco l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les
+Hollandais qui conquirent ensuite et tinrent <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> pour un temps
+ces possessions, transformèrent le nom en Pernambuco.</p>
+
+<p>Une <i>jangada</i> passe si près du navire que l'escalier du bord faillit
+en déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de
+plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au
+vent. Les hommes qui la man&oelig;uvrent sont inondés par les vagues; ils
+ont un gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions
+au haut d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite
+cabane couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse
+dans ces parages que ces barques insubmersibles sont de toute
+nécessité.</p>
+
+<p>À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux
+clochers et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un
+demi-kilomètre. La mer est relativement calme, mais bientôt nous
+voyons combien le débarquement est difficile. Chaque pirogue a six
+rameurs nègres aux muscles solides, et un pilote pour la barre: elles
+dansent au pied de l'escalier, s'élevant ou s'abaissant
+alternativement à la hauteur ou profondeur de plusieurs mètres.
+L'habileté consiste à choisir le moment propice pour enjamber. N'ayant
+pas pris assez de précautions, ou plutôt n'ayant pas attendu pour
+observer comment allaient s'y prendre les habitués, je passai le
+premier dans la barque, mais je posai le pied au moment où elle
+s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant sur une
+jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un
+parapluie. Un instant après, la <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> jambe est fortement enflée,
+mais la douleur diminue et je peux continuer l'excursion.</p>
+
+<p>En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre
+première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés
+pour le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après
+avoir été ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et
+entrons dans le port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et
+brique que les vagues battent avec violence en la dépassant souvent.
+Nous défilons devant la <i>Médusa</i>, bateau sur lequel est installée la
+douane; et peu après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte
+une population d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville
+portugaise: rues assez étroites, maisons peinturlurées et balcons
+gracieux. Les tramways ou <i>bonds</i>, comme on les appelle ici, circulent
+partout, tirés par de vaillantes mules. Je prends le premier venu, et
+chemin faisant je me renseigne sur les curiosités à voir.</p>
+
+<p>Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié
+aux S&oelig;urs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est
+Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont
+sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond,
+protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner
+contre le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la
+plupart sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un
+Tour et ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles
+retournent à l'établissement, <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> elles y sont instruites dans
+l'écriture, lecture, calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge
+convenable, on les marie, et on leur donne une dot de 500 fr. avec un
+trousseau d'égale somme. Ce système m'a paru plus pratique que celui
+de nos orphelinats d'Europe, où les jeunes filles sont placées comme
+bonnes d'enfant, couturières ou cuisinières', et par là vouées presque
+au célibat forcé au milieu d'innombrables dangers. J'aurais voulu
+visiter encore un collège que les S&oelig;urs ont à la campagne, et dans
+lequel elles instruisent plus de 200 jeunes filles de la bourgeoisie;
+un orphelinat avec 200 orphelins qu'elles dirigent à Olinda, et
+l'hôpital Pedro II où dix-sept S&oelig;urs soignent 400 malades; mais le
+temps était court. À quatre heures nous avions rendez-vous sur les
+quais pour rentrer au bateau, qui repart dans la soirée. Je me décidai
+donc à visiter la plus belle des églises de Pernambuco, celle de la
+Peigne, de parcourir la ville et de faire en tramway une excursion à
+la campagne au quartier de la Maddalena, le plus pittoresque des
+environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon confrère qui me
+reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me fournit plusieurs
+renseignements sur le pays et sur les &oelig;uvres de charité. Je
+remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était situé au
+1<sup>er</sup> <i>andar</i> ou 1<sup>er</sup> étage: on y avait accès par un magasin et en
+grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.</p>
+
+<a id="img012" name="img012"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img012.jpg" width="600" height="351" alt="" title="">
+<p>Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.</p>
+</div>
+
+<p>À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un
+véritable monument, à grands frais. L'église <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> est surmontée
+d'une grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes
+en marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels,
+en marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques
+qui ornent la façade sortent des ateliers de Venise.</p>
+
+<p>Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent
+comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des
+oranges, je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres
+fruits et légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont
+presque tous nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je
+m'empresse d'enjamber le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur
+de longs ponts tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la
+campagne parsemée de jolies villas. Elles sont de tous les styles,
+depuis l'arabe fantastique jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui
+les ornent sont ravissants: les cocotiers, les palmiers géants élèvent
+aux nues leurs verts plumets; les arbres et arbustes fleuris occupent
+le second plan, et les lianes s'entrecroisent gracieusement. Il me
+semblait être à Bandora, dans les environs de Bombay. C'est bien à
+regret que je quitte ces lieux enchanteurs pour regagner le bateau.</p>
+
+<p>Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30°
+centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la
+magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la
+ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques
+palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>
+presqu'île que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité.
+Plusieurs navires sont à l'ancre, entre autre la <i>Reliance</i> de la
+<i>Unite State's mail</i>, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une
+quantité de barques couvertes de nattes, probablement maisons
+flottantes de familles nègres. Après la visite de la douane et de la
+santé, je descends à terre et me rends à la poste. Le directeur, don
+Macedo Costa, pour lequel j'avais une lettre, me reçoit avec bonté.
+Près de là, j'entre dans un ascenseur public, et en quelques minutes
+je me trouve en haut de la ville, sur la place du gouvernement. À
+droite, on me montre le palais du gouverneur; à gauche le palais de
+ville, et, en face, la Chambre des députés de la province.</p>
+
+<p>Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de
+San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif.
+Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à
+terre, le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent
+contigu, je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et
+après avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville,
+j'arrive à la cellule du <i>Padre Mestre Géral</i>. Il me reçoit poliment,
+et nous parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner
+chez un autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de
+médecine, et chez les Pères lazaristes à <i>Campo do Polvera</i>.</p>
+
+<p>Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui
+pourrait loger au moins une centaine de <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> moines, en contient
+actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en
+est de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en
+général. Il en est de ces institutions comme des hommes: elles
+dégénèrent et meurent, puis renaissent.</p>
+
+<p>Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins
+sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en
+bleu, en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des
+mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent
+les <i>bonds</i> ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire
+ou mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de
+transpiration sous un soleil de feu, j'arrive au <i>Campo do Polvere</i>
+chez les Pères lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me
+retient à déjeuner et me propose la visite des établissements tenus
+par les S&oelig;urs de Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à
+l'étranger les établissements dirigés par nos compatriotes.</p>
+
+<p>À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile
+<i>dos Espostos</i>. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco,
+l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à
+chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet
+établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans
+les ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14
+ans. Les S&oelig;urs tiennent là aussi une école externe qui réunit une
+centaine d'élèves. C'est beaucoup pour <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> une maîtresse.
+C'était l'heure du dîner, le plus grand nombre étaient rentrées chez
+elles, mais une trentaine dînaient en classe avec les petites
+provisions portées dans un panier.</p>
+
+<p>Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes
+séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les
+domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je
+remarque là le fruit <i>abiu</i> (le caki du Japon); le <i>pigna</i> ou frutto
+de Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le
+popaja, arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une
+quantité de plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.</p>
+
+<p>Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir.
+Si on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait
+bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et
+abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses
+couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.</p>
+
+<p>Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la
+visite de l'établissement dont il est aumônier. Les S&oelig;urs y
+instruisent environ 200 jeunes filles internes appartenant à la
+bourgeoisie, et une quarantaine d'orphelines. Elles construisent une
+belle église gothique, la première de ce style qu'on voit au Brésil.</p>
+
+<a id="img013" name="img013"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img013.jpg" width="500" height="323" alt="" title="">
+<p>Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.&mdash;Pain de Sucre.</p>
+</div>
+
+<p>Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs
+artificielles confectionnées par elles, et nous <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> prenons
+congé des bonnes S&oelig;urs toujours heureuses de voir des compatriotes.</p>
+
+<p>Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que
+dirigent aussi les S&oelig;urs et visitons la vieille église des Pères
+jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée
+sur Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De
+la sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux
+panoramas du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de
+me faire ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a
+fait ses études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux
+&oelig;uvres de dévouement non rétribuées.</p>
+
+<p>Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et
+l'école de médecine, je dois y renoncer pour gagner le <i>Niger</i>.</p>
+
+<p>Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa.
+Les uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le
+chiffre de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque
+le gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent.
+On cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.</p>
+
+<p>Je n'ai pu me procurer ni <i>ordo</i>, ni un indicateur de chemin de fer;
+ces sortes de documents sont inconnus dans le pays.</p>
+
+<p>On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de
+Barra et de Rivermet; mais ces excursions <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> demandaient plus
+de temps que je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.</p>
+
+<p>Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que
+dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes
+sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la
+voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre
+et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de
+tapioca.</p>
+
+<p>À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart
+d'heure après le <i>Niger</i> le suit.</p>
+
+<p>7 juin.&mdash;La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des
+cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper
+durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire
+de perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir,
+et ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros
+et rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus
+jolis, ne parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué
+bon nombre d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un
+écureuil.</p>
+
+<p>Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept
+heures du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou
+moins coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de
+montagnes ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À
+midi, nous entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> est
+vaste et gracieuse, parsemée d'îles, et garnie de navires. De
+nombreuses chaloupes à vapeur entourent le <i>Niger</i>. C'est la santé, la
+douane et les parents et amis qui viennent chercher les amis et les
+parents. Il est toujours touchant de voir ces scènes de famille après
+une longue absence; mais ici <i>touchant</i> est d'autant plus le mot que
+les Brésiliens, comme les Portugais, s'embrassent en se tapant
+simplement de la main sur le dos. Ils ne baisent pas comme les
+Français et ne secouent pas la main comme les Anglais. À deux heures
+une baleinière me dépose à la place du Palais, d'où je gagne l'<i>Hôtel
+de France</i>. Ma première visite est pour le banquier, ma seconde à la
+poste.</p>
+
+<p>De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous
+n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes
+tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio
+en plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est
+pourtant aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a
+pas encore entièrement disparu.</p>
+
+<p>Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en
+a que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses
+colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000.
+La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique
+du nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les
+États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le
+Venezuela et la Guyane <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> française, à l'est avec l'Atlantique,
+à l'ouest avec le Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay,
+l'Uruguay et la Confédération argentine. Il est divisé en 20
+provinces, et sa population est évaluée à 10 ou 12 millions
+d'habitants, parmi lesquels 1,300,000 encore esclaves. Il y a, en
+plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans l'intérieur. La forme du
+gouvernement est une monarchie constitutionnelle avec un empereur et
+deux Chambres électives. Le trône est héréditaire sans exclusion des
+filles. L'empereur actuel n'ayant point de garçons, aura pour
+héritière sa fille aînée, mariée au comte d'Eu d'Orléans, fils du duc
+de Nemours.</p>
+
+<p>C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal),
+régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci,
+proclama l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la
+couronne de Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña
+Maria II, mère du roi actuel.</p>
+
+<p>Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la
+couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6
+ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité,
+à 16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à
+Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de
+François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña
+Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de
+1824, modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très
+libérale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de
+deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs,
+actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une
+liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122,
+répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis
+deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et
+éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de
+12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de
+200,000 reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième;
+elle a commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en
+1885.</p>
+
+<p>Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense
+excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2
+milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits
+de douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre
+d'un demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques
+millions.</p>
+
+<p>Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté,
+espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc,
+l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et
+le suif.</p>
+
+<p>L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre
+gros et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118
+canons, jaugent 26,071 <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> tonnes, disposent de la force de
+26,140 chevaux; le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000
+matelots. Les gros navires sont construits en Angleterre. On y achève
+en ce moment un nouveau cuirassé: <i>le Riachuelo</i>. Les petits navires
+sont construits au Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa,
+Pernambuco, Para, Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la
+maison Krupp. Le budget annuel de la marine s'élève à environ
+12,000,000,000 de reis, soit environ 25,000,000 de francs. Les villes
+principales sont Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux
+dernières j'ai déjà parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit
+en français, signifie «fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent
+ici en janvier, et prenant la baie pour l'entrée d'un fleuve,
+nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro, et ce premier nom est resté.</p>
+
+<p>La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance
+dans la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont
+étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor,
+qu'à Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de
+largeur. De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers,
+mais elles sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes,
+et comme la chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la
+ville une vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité.
+Il me semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien
+garni d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette
+partie de la ville que se trouvent les <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> banques, la poste, la
+douane, les principaux magasins, et que se font les affaires. C'est
+aussi dans cette partie que la fièvre jaune a élu son quartier
+général. Mais si on pousse jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio
+nuovo, c'est autre chose. Là, de gentilles maisonnettes entourées de
+jardins sont d'agréables et saines demeures; toutefois, la forme
+chalet qu'ont généralement ces maisons peut bien convenir aux
+montagnes de la Suisse, la plupart du temps couvertes de neige, mais
+me paraît peu adaptée à un climat qui ignore la neige et qui est
+brûlant même en hiver. Garnir les maisons de portiques et de vérandas
+garantirait les murs des rayons du soleil et rendrait les chambres
+plus fraîches. Les portiques sont aussi fort commodes pour s'y
+délasser le matin et le soir. Le tout devrait être caché dans un
+bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la luxuriante
+végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les Anglais
+aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une chaleur
+analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque aussi le
+grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des habitants,
+depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de l'Européen. Le
+croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit toutes ces
+nuances.</p>
+
+<p>Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de
+l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'<i>Hôtel de France</i>
+qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable.
+Après la visite <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> réglementaire à la douane, je peux retirer
+mes bagages, et je prends un <i>ferry</i>, nom qu'on donne ici aux bateaux
+traversant la baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy.
+Je réservais ma première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait
+dit habiter à Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que
+je traverse en une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une
+lieue de distance; je monte sur une voiture de tramways, et je
+parcours une vallée magnifique qui me dédommage un peu des odeurs de
+Rio. Après une heure, j'arrive sur un monticule à une chapelle fermée
+et la maison attenant ne contient que des nègres. C'est bien ici la
+chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en portugais, mais personne que
+nous n'y demeure. Après avoir demandé à bien des maisons et des
+passants, on me conduit à une maisonnette cachée dans un bouquet
+d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la maison
+achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà sans la
+fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser éteindre
+le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le <i>bond</i> et
+le steamer et arrive à l'<i>Hôtel de France</i> bien tard pour le dîner. Je
+passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît que dans
+les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis rien des
+rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte que je
+trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas du
+tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la
+maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> s'étonner
+seulement qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain,
+je me préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le
+<i>Grand-Hôtel</i> n'a point de place, l'<i>Hôtel des Étrangers</i> et
+d'<i>Angleterre</i> n'ont plus que de petites chambres, et je me sauve à
+l'hôtel <i>Vista Allegra</i> sur la colline de Santa-Tereza. On arrive en
+tramway au pied d'une colline qu'on escalade par un chemin de fer à
+ficelle, et un autre tramway nous conduit par la colline jusqu'aux
+grands réservoirs publics ou dépôts d'eau qui alimentent la ville.
+Cette excursion est magnifique: on domine la ville, la rade et les
+environs, le coup d'&oelig;il est ravissant; à l'hôtel <i>Vista Allegra</i> on
+respire un air pur et on jouit du même panorama.</p>
+
+<p>Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand
+séminaire est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au
+nombre d'une vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les
+&oelig;uvres charitables du pays.</p>
+
+<p>M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté.
+Il lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les
+caractères indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite
+à visiter son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs
+renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour
+lesquelles on m'a remis des lettres.</p>
+
+<p>Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est
+depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à
+son président, et <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> me remet une carte pour être admis à la
+lecture des nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin
+faisant, il me fait remarquer le superbe palais de commerce en
+construction. Quel dommage de mettre tant de millions en un quartier
+si malsain! Le président de la Chambre de commerce, avec beaucoup
+d'amabilité, répond à mes nombreuses questions sur le commerce de la
+capitale, sur la colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le
+<i>Relatorio da associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de
+1881</i>. En le parcourant je vois que l'association demande instamment
+au gouvernement la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à
+l'étranger, de se reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions
+de reis, et il lui faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire
+est le reis qui vaut ici un quart d'un centime, à peu près la moitié
+de la sapèque chinoise: en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr.,
+il faut 2,200 reis pour la même somme. Heureusement le reis n'est pas
+monétisé; on a de petites monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et
+valant 100 et 200 reis, mais le plus souvent ce sont les sales
+chiffons de papier-monnaie qu'on reçoit et qu'on donne; ils
+ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et ailleurs. Les plus petits
+sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce papier perd actuellement
+environ 10%, quand on veut l'échanger contre métal. Les gouvernements
+qui ont déjà été assez sages pour former l'union postale, feraient
+bien de former une union monétaire universelle: tout le monde en
+profiterait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a
+vendu 3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620
+reis (un peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603
+reis en 1879, presque le double; que la valeur des marchandises
+exportées de Rio en 1881 atteint environ 130,000,000 de fr.</p>
+
+<p>Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de
+fr., la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal
+pour 12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de
+fr.</p>
+
+<p>Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de
+Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232
+américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89
+norwégiens, 77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle
+vient après le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ
+3,300 pipes et la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a
+coûté environ 200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de
+environ 26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation,
+environ 11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000
+de fr.</p>
+
+<p>L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162
+immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu
+aussi 9,434 départs.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au <i>Palacio
+épiscopal de Rio Comprido</i>: il est au loin à la campagne, mais les
+tramways vont partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit
+à la maison. Elle <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> a une cour intérieure et paraît bien
+disposée pour l'éducation. Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau
+noir à gros bec; c'est le <i>bicudo</i>, me dit le professeur. Il est ainsi
+appelé à cause de son gros bec: il n'est pas joli, mais il chante
+comme le rossignol; la nature ne donne jamais tout à tous.
+Quatre-vingts élèves sont là instruits dans les lettres et sciences
+par les lazaristes français et plusieurs prennent plus tard le chemin
+du grand séminaire. Dans le jardin, je remarque une magnifique allée
+plantée de bambous; ils sont si serrés qu'ils forment une barrière
+impénétrable aux rayons du soleil. Un peu plus loin, une vaste piscine
+sert aux bains quotidiens des élèves. À côté, un grand potager fournit
+non seulement tous les légumes à la maison, mais encore un revenu
+locatif. Une église nouvelle est en construction; la matière employée
+est la brique, quoique les pierres ne manquent pas: les environs de
+Rio sont remplis de granit.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les S&oelig;urs de
+Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à
+100 filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les
+garçons sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté
+d'enseigner la classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux
+S&oelig;urs de Charité, lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point
+d'autre ordre enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement
+établies pour se dévouer à la classe populaire, et pour ne pas
+l'oublier, les S&oelig;urs tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40
+filles pauvres. Je parcours <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> la maison: classes, dortoirs,
+cours de récréation, tout est bien disposé. De nombreux petits
+réservoirs servent pour les bains des élèves. Sans le bain quotidien,
+me dit la S&oelig;ur, nous aurions dans ce climat bien des maladies de
+peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au petit séminaire m'avait
+donné son domestique pour me conduire chez les S&oelig;urs; il me conduit
+encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le baron de Buon Ritiro,
+chambellan de l'empereur, se trouve de service au palais: il me reçoit
+avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une audience de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une
+heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur
+était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.</p>
+
+<p>La <i>Villa</i> ou <i>Hôtel Moreau</i> est située au milieu d'un magnifique parc
+au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup
+d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à
+Rio et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je
+distingue un jeune couple en lune de miel.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break.
+Durant une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la
+montagne, au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement
+rachète ces montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une
+promenade publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres
+d'altitude: on les atteint en deux heures de cheval du <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>
+plateau de la <i>Cascatella</i> ou petite cascade, près de laquelle passe
+la voiture. Nous voyons par-ci par-là quelques fabriques de papier
+pour lequel on emploie ici les fibres du bananier. Nous apercevons sur
+le plateau quelques gracieuses villas, et après une courte descente,
+nous arrivons à deux hôtels situés l'un près de l'autre, <i>White Hôtel</i>
+et <i>Hôtel Jourdain</i>. Les noms indiquent que l'un est anglais et
+l'autre français. Ils occupent deux maisons ayant fait partie d'une
+même <i>fazzenda</i> de café. L'endroit est extrêmement pittoresque; beaux
+ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi c'est un rendez-vous populaire
+le dimanche. À dix heures et demie j'étais de retour à l'<i>Hôtel
+Moreau</i>, et après un bon moment de natation dans la fraîche piscine,
+je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier français très instruit
+m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le garnit avec les
+plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en découvre toujours
+de nouvelles; mais il a à se défendre contre les serpents, peu
+habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le <i>Copi</i>, qui a
+environ 1<sup>m</sup>50 de long, est inoffensif; le <i>Corail</i>, ainsi nommé à
+cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais
+il ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le
+<i>Churucu</i> est sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il
+n'a que 75 centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule,
+l'attend, s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel.
+Aussi le jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions
+qu'armé d'un flacon d'alcali.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>
+
+<a id="img014" name="img014"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img014.jpg" width="400" height="610" alt="" title="">
+<p>Brésil: Diverses sortes de Palmiers.</p>
+</div>
+
+<p>Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le
+jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne
+toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc;
+l'incisafoglia ne donne le <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> fruit qu'une fois l'an; ce fruit,
+sauté au beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet
+arbre l'arbre à pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient
+colossal et donne des fruits pesant jusqu'à 1 livre <sup>1</sup>/<sub>2</sub>. Le giroflier,
+dont la tige des étamines est le clou de girofle, bien connu de nos
+cuisinières. Presque tous ces arbres sont couverts de parasites; ce
+sont des picarnia, des broumelias verdifolias et autres qui pendent en
+lianes. Parmi les palmiers nous voyons le cameodora elegans ou
+palmaria gigantea qui vient si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres
+de haut; malheureusement il ne donne aucun fruit utilisable; puis
+l'areca rubra ou areca madagascarensis, avec d'immenses palmes;
+l'areca bambousa ou palmier bambou, dont la tige ressemble au bambou.
+Le cariotta aureus à feuille trilobée, le felix reclinata, et autres
+sortes de cocotiers. L'avocatier donne un fruit excellent en forme de
+poire, mais rempli d'une espèce de crème ou beurre végétal. Le
+treligea regina ou arbre du voyageur, semblable à un immense éventail,
+formé de feuilles à forme de bananier; il sort plus d'un litre d'eau
+de chaque feuille si on la coupe, c'est pourquoi il a reçu le nom
+d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis à large feuille donne
+une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana à belles feuilles de
+magnolia, donne toute l'année un excellent abricot, dit de
+Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et d'acacias
+parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des
+césalpinées. Dans la famille des pandanées <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> nous trouvons le
+pandanus utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le
+pandanus inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le
+sicas circinalis; parmi les drac&oelig;nas, le drac&oelig;na umbraculifera,
+le drac&oelig;na rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles
+feuilles rouges, qui commence à faire son apparition en Europe; le
+califa, etc. Dans les cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit
+jaune dont les habitants du pays font une compote; l'arbuste croton et
+une infinité d'autres dont une bonne partie sont utilisés en cuisine
+ou en pharmacie.</p>
+
+<p>Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte
+Barbacena, d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne
+sur les principales plantations de café et de cannes, et m'en
+facilitera la visite.</p>
+
+<p>13 juin.&mdash;À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force
+fusées et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la
+fête religieuse.</p>
+
+<p>Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le
+directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à
+ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui
+concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y
+trouve à profusion; on a même copié d'après nature les principaux
+types. J'en ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres
+de race pure indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont
+abordé ici de divers lieux et à des époques diverses. Les nombreux
+vases de <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> terre ressemblent, par la forme et le travail, à la
+céramique des Étrusques. On peut voir bien des objets qui rappellent
+l'Égypte, entre autres la momification; mais les momies indiennes ne
+sont pas couchées au long; le corps est plié, les genoux touchant la
+poitrine, selon la manière dont les Japonais disposent leurs morts
+dans le cercueil avant de les brûler. Les pirogues sont des troncs
+d'arbres creusés, ou des écorces liées: les lances et les flèches ont
+le bout en pierre ou en os; elles sont parfois imbibées d'un poison
+végétal. Certaines flèches légères étaient lancées en soufflant dans
+un bambou qui les contenait. On trouve aussi des casse-tête et une
+quantité d'instruments de pierre absolument identiques à ceux que j'ai
+vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a certainement abordé
+l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est descendu vers
+l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des embarcations y
+ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et on peut ainsi
+s'expliquer la présence des différentes races et des différentes
+civilisations.</p>
+
+<p>Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial.
+M. le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui
+m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur
+l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien
+s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi
+beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé
+d'intentions droites et de bonne volonté.</p>
+
+<a id="img015" name="img015"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img015.jpg" width="500" height="320" alt="" title="">
+<p>Brésil: Palais Impérial.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un
+chemin de fer de Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec
+attention, et se rend compte des affaires. On loue sa simplicité et sa
+charité. On lui reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la
+popularité.</p>
+
+<p>Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est
+dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec
+bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle
+des &oelig;uvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les
+merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir
+que dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil.
+Puisse-t-il, comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants
+abandonnés, le sentiment chrétien et l'amour du travail.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume">
+ Excursion à Pétropolis. &mdash; Rencontre du comte d'Eu. &mdash; Sa
+ famille. &mdash; La colonie allemande. &mdash; L'ingénieur Bonjean. &mdash; La
+ filature la Pétropolitana. &mdash; Les bois de construction. &mdash; Pourquoi
+ on délaisse l'industrie française. &mdash; Le corps
+ diplomatique. &mdash; L'internonce et l'administration religieuse. &mdash; Le
+ téléphone. &mdash; La Chambre des députés. &mdash; Les chemins de fer. &mdash; Le
+ baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone.</p>
+
+<p>Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse
+la baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à
+gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que
+nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées
+<i>de los organos</i>, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues,
+nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de
+moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers
+renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes
+questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte
+d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il
+n'y était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour
+Ramiz Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans
+doute M. Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je
+suis moi-même le comte d'Eu; M. le vicomte <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> de Buon Ritiro
+m'a parlé de vous, et M. le comte de Noiac m'a écrit de Paris pour
+m'annoncer votre visite; je serai heureux de vous recevoir.» J'exprime
+ma satisfaction et mon étonnement pour la simplicité des chefs de
+l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse de parler d'égalité, le peuple
+aime et apprécie cette simplicité.</p>
+
+<p>Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur
+une quantité de choses concernant le pays, et notre conversation
+variée m'a laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la
+jetée et nous montons dans de larges wagons pour traverser la forêt
+qui sépare la baie du pied des montagnes. Partout d'impénétrables
+fourrés, mais pas d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà
+fait ici ses ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit
+bois soit un taillis ou <i>puera</i>, comme disent les Brésiliens, et
+quarante ans pour qu'il soit forêt ou <i>pueran</i>.</p>
+
+<p>Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place
+dans des petits wagons. La large voie de 1<sup>m</sup>50 est remplacée par la
+voie étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une
+voie à crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer
+du Righi, mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que
+la locomotive s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa
+beauté: forêts, ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue
+plonge sur la rade, sur Rio et les pics environnants. Derrière ces
+pics, le soleil se couche enveloppé dans un nuage aux riches <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>
+couleurs. En une demi-heure, nous atteignons 7 à 800 mètres
+d'altitude. Sur le plateau, une locomotive nouvelle reprend le train à
+l'avant et nous traversons une charmante petite vallée parsemée de
+blancs chalets alpestres. C'est la demeure des bonnes familles
+allemandes venues ici il y a quarante ans. Les vieillards seuls ont vu
+la mère patrie, la jeune génération est brésilienne. Le terrain qui
+entoure les chalets est cultivé en potagers: c'est bien petit pour
+faire vivre une famille; mais ces bons Allemands ont apporté avec eux
+leurs industries: ils font le beurre et fabriquent la bière.</p>
+
+<p>À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine
+voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains
+mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu
+qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le
+prince en me montrant un <i>bond</i> ou tramway tout neuf; j'y monte, et
+quelques instants après, je suis à <i>l'Hôtel d'Orléans</i>. Ce vaste
+établissement à peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des
+meilleures stations hivernales ou balnéaires d'Europe.</p>
+
+<p>La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je
+gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville.</p>
+
+<p>Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville
+à la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux,
+aux plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la
+villa du <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité
+de la famille régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né
+au Brésil, mais d'origine savoisienne, il est parent du président
+Bonjean, fusillé sous la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris,
+il s'est occupé ici de chemins de fer et dirige actuellement deux
+usines de filature et tissage de coton. Il me donne des détails très
+intéressants sur le pays et sur ses immenses ressources. L'esprit de
+routine laissé par les Portugais fait qu'on n'a pas encore bien
+compris l'importance de l'immigration. On néglige les moyens de la
+faire affluer. Les immenses ressources de la contrée sont donc encore
+perdues pour tout le monde. Les terrains accessibles sont presque tous
+propriété privée, et les propriétaires incapables d'en tirer parti en
+demandent des prix qui éloignent tout acheteur. Les terrains plus
+éloignés appartiennent à l'État, qui les donne au prix minime de 15 à
+20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré, mais le manque de routes les
+rend peu abordables à l'immigrant. Les compagnies qui se formeraient
+pour construire des chemins de fer traversant les terrains riches et
+vierges et recevant comme gratification une large bande sur les deux
+côtés de la voie, feraient certainement ici comme aux États-Unis,
+d'excellentes affaires. Le gouvernement, en facilitant l'action de ces
+compagnies, bénéficierait le premier par l'augmentation de la
+population, par l'impôt direct qui est minime, et surtout par l'impôt
+indirect qui, par les droits de douane, est très productif. Ce sera
+toujours un mérite pour ceux <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> qui ont la direction de la
+chose publique, de sortir de l'horizon étroit des préoccupations
+locales ou personnelles et de regarder les choses du point de vue
+élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit les
+immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas
+produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent,
+mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez,
+croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et
+la race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la
+longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront
+une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments
+actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte.</p>
+
+<p>M. Bonjean veut bien me conduire à la Pétropolitana, fabrique qu'il
+dirige depuis peu de temps. Après une heure de voiture, le long d'un
+charmant cours d'eau, nous arrivons à un point où il se précipite
+d'une vingtaine de mètres en cascade à deux étages le long d'un rocher
+de granit: c'est la <i>cascatella</i>. On refait le pont de bois qui
+traverse le torrent. À cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer
+les jolis bois de construction de la contrée. C'est d'abord le
+<i>vignatico</i>, de la famille des cèdres, dont on fait de beaux meubles,
+des marches et des parquets; le tapinhoam à bois jaune; le
+masananduba, à bois rouge; le cèdre à feuilles larges; le <i>paineira</i>
+au tronc épineux, qui donne la <i>paina</i>, espèce de fruit rempli d'une
+soie végétale, qui sert pour garnir les oreillers; le <i>pigno</i>
+<span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> ou sapin du pays, dont les feuilles courtes et larges
+piquent comme des épines.</p>
+
+<p>Il y a actuellement au Brésil 40 filatures de coton, dont 2 à
+Pétropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean
+dirige depuis huit ans; la seconde est la Pétropolitana, dont il vient
+de prendre la direction en février dernier. La première donne un
+dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de
+l'importance de la direction pour le résultat d'une affaire.</p>
+
+<p>Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mètres. La toiture,
+échelonnée en petites bandes en forme de scie, éclaire à grand jour la
+vaste construction. Au rez-de-chaussée sont les ateliers de
+réparation: forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers
+et ajusteurs; puis les ateliers de teinture du fil et les entrepôts
+divers. Au premier étage sont alignés sur cinq rangs 5,000 broches à
+filer et 100 métiers à tisser, outre les batteuses et les cardeuses de
+divers degrés. La toile confectionnée atteint environ 6,000 mètres par
+jour, emballée mécaniquement en ballots de 340 mètres prêts à être
+dirigés sur les marchés du pays. La bonne toile blanche de coton de
+0<sup>m</sup>90 de largeur revient à environ 1 fr. le mètre; elle sert au
+vêtement des esclaves. Celle qui, par les dessins variés et ses
+teintes brillantes, sert au vêtement du peuple, coûte 1 fr. 50 le
+mètre. On fabrique aussi de la toile à voiles pour les navires. Le
+soir, la lumière est fournie par le gaz de ricin: on met dans les
+cornues les graines et bois de ricin et on opère comme <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> avec
+le charbon. Déjà, j'avais vu l'hôtel éclairé par un extrait de pétrole
+appelé la gazotine.</p>
+
+<p>Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait
+d'invention, et on introduit toujours les dernières découvertes.
+Ainsi, on voit partout fonctionner ici le téléphone, pendant qu'il est
+à peine en usage dans quelques rares établissements des grandes villes
+de France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui
+importe ici les tramways mus par l'électricité, pendant qu'on commence
+à peine à en parler chez nous.</p>
+
+<p>En examinant les nombreuses machines de la Pétropolitana, je remarque
+qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et américaine,
+et je demande au directeur s'il n'aurait pas intérêt à les commander
+en France. Les machines françaises sont plus chères, me dit-il, mais
+la fabrication est meilleure, et à la longue elles procurent encore
+une économie; mais il est difficile de traiter avec les maisons
+françaises, car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas
+elles manquent d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent
+les machines montées et les machines démontées avec les numéros
+d'ordre à chaque pièce. Si j'ai besoin d'une pièce de rechange, je
+n'ai qu'à écrire à Manchester en indiquant simplement le numéro, et la
+pièce m'arrive par le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison
+française, rien de semblable. Je suis obligé de dessiner la pièce, de
+bien donner la dimension, et souvent on aura besoin de <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>
+nouvelles explications qui font perdre des mois, et à la fin la pièce
+arrive peut-être incomplète ou mal adaptable. J'aurais eu cent fois
+l'occasion de faire d'importantes commandes en France, soit pour les
+chemins de fer, soit pour l'industrie; j'ai échoué: quand je
+télégraphiais, on mettait un mois à me répondre parce que tel
+inspecteur ou tel autre était en voyage, et en attendant, l'occasion
+d'une affaire était manquée. Quand je demandais les prix ou les devis,
+on me répondait qu'on ne pouvait les donner de suite, et on les
+envoyait six mois après. Si je réclame un nouveau modèle, on me répond
+qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un autre. Par contre,
+lorsque je vais chez l'Américain du Nord ou chez l'Anglais, il me
+montre les modèles et je choisis. Si j'en veux un autre, il me le fait
+sans retard: il me donne le devis et le prix, et je puis contracter
+immédiatement en saisissant l'occasion. Les hommes intelligents et
+sérieux ne manquent pas en France: il est certain que s'ils
+connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient mieux
+leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de la
+routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les
+divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu'à ce
+jour, le Français reste chez lui, et réduit le monde à l'Europe. Le
+personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a
+pas été préparé par des études professionnelles, et pourtant le monde
+marche, et celui qui négligera de se tenir au courant du mouvement de
+tous les jours sera <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> nécessairement dominé par les plus
+habiles. Or, il ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le
+champ ouvert au commerce et à l'industrie devient tous les jours plus
+vaste par l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe
+entière est là pour offrir ses services: et non seulement l'Europe,
+mais encore l'Amérique du Nord qui, non contente de s'être en cela
+émancipée de l'Europe, lui fait maintenant concurrence.</p>
+
+<p>M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de
+l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au
+commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines
+d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté
+les règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin
+ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais
+mauvais. Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la
+suite des années par l'action de la coutume. Ce système m'a
+parfaitement réussi à l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai
+460 ouvriers à l'autre usine et je cherche à les attacher à
+l'établissement en leur rendant la vie facile et commode pour eux et
+pour leur famille. Moyennant une redevance annuelle, au bout de
+quelques années, ils sont propriétaires de la maison qu'ils habitent,
+d'un lot de terrain précieux pour les légumes, et menus produits qu'il
+procure à un ménage. Quand j'ai pris la direction de l'usine, je l'ai
+trouvée entourée de débits de boissons, source de désordres, et je me
+suis empressé de les expulser; mais sachant que <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> l'ouvrier a
+besoin de délassement, j'ai organisé pour eux et par eux une bande
+musicale, et une salle de gymnastique au moyen d'une association dont
+le médecin est le président. Ils ont leur société de secours mutuels,
+et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je témoigne à tous une
+affection paternelle, mais j'évite la familiarité. Tous les mois cinq
+récompenses en somme d'argent sont données aux cinq ouvriers ou
+ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le travail. La
+plus grande impartialité préside à ces distributions; précaution
+d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs
+nationalités souvent disposées à se jalouser.</p>
+
+<p>Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par
+l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité
+dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral,
+l'aisance dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot,
+la prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder
+par l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour
+de leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que
+l'abondance.</p>
+
+<p>La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un
+beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des
+tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les
+asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le
+tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces
+les plus odoriférantes, depuis le <i>colosse</i>, qui <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> produit le
+clou de girofle, jusqu'au <i>canela capitanmor</i>, dont l'odeur rappelle
+absolument les matières fécales.</p>
+
+<p>Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin:
+il me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à
+une autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là,
+nous trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant man&oelig;uvrer 5,000
+broches et 70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance,
+nous explique comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé
+d'établir une machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je
+l'engage à remplacer celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau
+que la roue: il en convient, mais la roue, il l'a, et la turbine
+devrait être achetée. Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour
+se rattraper grassement, il continue de voir passer en combustible une
+bonne partie des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on
+rencontre dans la vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des
+turbines insuffisantes, et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en
+s'imposant un mois de chômage pour les remplacer par des turbines plus
+puissantes. Le résultat a été une telle augmentation dans la quantité
+de toile produite qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout
+le surplus est maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il
+avait fait de ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai
+employés, dit-il, aux travaux nécessités par le changement des
+machines et autres travaux supplémentaires. C'est de l'administration
+paternelle!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie
+de l'année à Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui.
+J'appris trop tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires
+d'Italie était un Niçois, le comte Deforesta.</p>
+
+<p>Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain
+calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait
+bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de
+poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et
+m'assure que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient
+constamment occupé par les formalités de dispenses en matière
+matrimoniale.</p>
+
+<p>Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions
+d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de
+l'Europe. Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à
+ce que les hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ
+500,000, sont évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les
+capucins italiens, qui dépendent directement de la Propagande. Les
+évêques sont présentés par l'empereur et confirmés par le Pape.</p>
+
+<p>Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque
+publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le
+comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons
+éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon
+interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> occupe.
+Il comprend à merveille la haute importance de diriger les premiers
+pas dans la voie du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler
+les destinées de l'Empire. Il sait bien que tout en armant
+l'intelligence, il faut surtout cultiver le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son
+Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son
+oncle le prince de Joinville a épousé une des s&oelig;urs de l'empereur.
+Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au
+Brésil, sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura
+pour successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte
+d'Eu aura donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince
+Albert en Angleterre.</p>
+
+<p>Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la
+Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je
+traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte,
+et pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du
+bruit de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue
+avec ses enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il
+interrompt ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi.
+Il me parle d'une exposition pédagogique dont il préside la
+commission: cela me rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine
+sur le steamer <i>le Niger</i> un journaliste de Paris, délégué à cette
+exposition. Est-ce hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée
+du <i>Niger</i>, j'aperçois dans la rue Ouvidor, aux vitrines du <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>
+libraire qui sert de correspondant au journal dirigé par ce délégué,
+une exposition de Vénus et de Cupidons sous lequel on lisait en
+grandes lettres: <i>novedades</i>, nouveautés. C'est aussi de
+l'enseignement, mais du mauvais.</p>
+
+<p>Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus
+actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend
+libre tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à
+dix-huit ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils
+sont un peu négligés et Son Altesse projette une association pour
+s'occuper d'eux, les patronner et les instruire. L'association est le
+levier des sociétés modernes. Elle sera toujours le plus grand
+instrument du bien et du mal. Tous les jours je lis dans les journaux
+l'annonce d'esclaves rendus à la liberté par leur maître, ou rachetés
+par des associations. On en affranchit aussi un grand nombre par
+testament; et Son Altesse me cite une dame qui vient de léguer sa
+vaste propriété à ses 400 esclaves, voulant qu'elle soit partagée par
+familles. Belle et grande pensée de cette propriétaire qui fait de ses
+esclaves ses héritiers! Une commission a été nommée pour exécuter la
+pensée de la noble dame. Tout le monde s'accorde à croire que dans
+vingt ans il n'y aura plus d'esclaves au Brésil et que le travail
+libre les remplacera avec avantage. Nous causons enfin de dom Bosco,
+dont Son Altesse a visité l'établissement à Turin; je lui raconte ses
+succès à Lyon, à Paris, à Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la
+mort de M. de Laboulaye, chez lequel j'avais conduit le <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>
+saint prêtre quelques semaines avant. Un grand nombre d'enfants court
+dans les rues de ce pays. Les S&oelig;urs de Saint-Vincent de Paul ont de
+nombreux établissements dans lesquels elles prennent soin des
+orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon, et Mgr Lacerda,
+qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe masculin, a appelé
+les missionnaires de dom Bosco.</p>
+
+<p>Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel
+prendre un repos nécessaire.</p>
+
+<p>J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait
+adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je
+savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de
+succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais
+entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la
+stabilité des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un
+homme compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus
+renoncer à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous
+la douche froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du
+soleil, je revois encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus
+des enfants des colons, et à sept heures je suis à la gare. M<sup>me</sup> la
+comtesse de Barral, qui avait été l'institutrice de la princesse, y
+accompagnait son fils récemment marié à M<sup>lle</sup> de Paranagua, fille de
+l'ex-premier ministre. Elle me parle de la famille Bernis, ses parents
+qui habitent Nice. Peu après, la locomotive nous entraîne sur la pente
+de la montagne d'où nous dominons la plaine et la baie couvertes
+<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> d'épais nuages que nous atteignons bientôt. À neuf heures et
+demie le bateau me dépose à Rio. Je me rends au bureau télégraphique
+pour voir si par hasard quelque dépêche d'Europe m'y attendait.
+L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit 17,000 reis pour le
+premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant. Le bureau anglais
+perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot. Cette Compagnie,
+au capital de un million et demi de livres sterlings, a une recette
+d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses affaires.</p>
+
+<p>À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés
+semblent occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans
+le monument et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins
+exigeants sous ce rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne
+laissent pas quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a
+peu de jours un d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes
+d'un journal, a voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du
+journaliste. Il est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas
+toujours sa mission et qu'elle confond trop souvent la licence avec la
+liberté.</p>
+
+<p>Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la
+province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec
+un règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à
+Rio-Janeiro. J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris
+pendant 8 jours, mais je n'y trouve aucun renseignement sur les
+conditions auxquelles ils reçoivent les terres et en quelle quantité.
+<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> Les Yankees sont plus habiles: ils multiplient les
+prospectus et les programmes avec gravures et toute sorte de détails.
+On les trouve à tous les hôtels, dans les gares, et on les reçoit dans
+les trains. Ici je n'ai même pu trouver à la gare un indicateur de
+chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté de me dire que l'horaire
+et les prix sont collés aux murs de là station; en sorte que je dois
+aller les consulter toutes les fois que je projette une excursion.
+C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait croire que cela
+tient au peu d'importance des lignes dans un pays nouveau.. Erreur! il
+y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en exploitation au
+Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr. le kilomètre;
+15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés.</p>
+
+<p>Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends
+aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à
+l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient
+de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me
+donne sur son travail des détails intéressants: il en envoie les
+résultats à l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les
+savants en congrès pour se mettre d'accord sur les conclusions
+définitives.</p>
+
+<p>M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans
+l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la
+Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des
+deux pays, pendant que <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> deux autres Commissions traçaient
+celles de la Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été
+anéantie par les Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de
+cinq flèches empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se
+mettre à la tête de la seconde expédition; mais, durant les
+opérations, il fut enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières
+débordent et se retirent laissant d'immenses marais mortels.</p>
+
+<p>Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de
+Teffé en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère.
+Les Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé
+moyen d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots
+d'une toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs.</p>
+
+<p>La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité
+Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription
+enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour
+une grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de
+maisons et de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après,
+n'y avait encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser;
+mais Humbold s'était trompé de date.</p>
+
+<p>De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien
+que j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour
+ses amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends
+donc chez lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en
+personne. <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Il était arrivé de la veille, et nous pouvons
+ainsi causer, des choses de l'Europe.</p>
+
+<a id="img016" name="img016"></a>
+<div class="floatright">
+<img src="images/img016.jpg" width="250" height="488" alt="" title="">
+<p>Brésil: Chef indien.</p>
+</div>
+
+<p>Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de
+l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de
+Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des
+Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après
+s'être perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq
+siècles, les deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après
+ce pèlerinage, lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de
+Dieu, nous verrons qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont
+Adam est l'arrière-grand-père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de
+Paranagua, jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres.
+Sa maison est celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent
+donner un si bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et
+parle le portugais, mais si clairement que je ne perds rien de la
+conversation. Elle roule sur des sujets multiples, et j'admire dans
+mon interlocuteur l'homme calme, au jugement clairvoyant, aux
+appréciations bienveillantes: c'est l'homme habitué à la conduite des
+hommes. Il se rend à San-Paulo pour voir son fils au petit séminaire,
+et si je puis trouver le temps de faire cette intéressante excursion,
+il me dirigera dans la visite des choses intéressantes de cette
+province, la plus avancée de l'Empire, pour l'industrie comme pour
+l'agriculture.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">
+ Excursion à Copa-Cabana. &mdash; Sauvés par un bambin. &mdash; Le jardin
+ botanique. &mdash; L'Hospicio Don Pedro II. &mdash; L'orphelinat de
+ Sainte-Thérèse. &mdash; Le Casino Fluminense. &mdash; Encore le bureau de
+ colonisation. &mdash; Le téléphone. &mdash; Le marché. &mdash; Les aumônes
+ impériales. &mdash; L'Hospicio de la Misericordia.</p>
+
+<p>Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière
+les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées.
+La ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se
+meuvent, dans toutes les directions; je descends à <i>Praja do
+Framengo</i>, chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à
+cheval et nous voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier
+veut me montrer le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet
+endroit. Il est concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage
+superbe. Il se propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer,
+un magnifique établissement de bains. Je l'informe de la destruction
+par le feu de la Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses
+précautions. Après une heure de marche au pas et au trot, nous
+laissons à gauche le cimetière, garni de monuments de marbre, et
+gravissons une charmante colline que le tramway traversera en tunnel.
+Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait mine de nous <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>
+barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et nous offrir
+café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le retour
+pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher là-bas,
+la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures; vous
+n'avez que le temps d'arriver.»</p>
+
+<p>Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la
+plage, couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le
+soleil est brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du
+galop, et nous voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq
+minutes nous sommes au pied du rocher, sur lequel les pêcheurs
+étendent leurs filets. La montée est rude, au point que mon compagnon
+voit sa selle retomber en arrière. À dix heures nous étions à la
+chapelle, mais la messe avait été dite à neuf heures. Le docteur, sans
+doute, n'y était jamais venu. Déjà, en approchant de Rio, j'avais
+admiré cette gracieuse coupole couronnant le rocher en dehors de la
+baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me trouverais sur la
+terrasse de ce petit monument. La vue en est excessivement gracieuse;
+les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et on a en face un îlot
+sur lequel un ingénieur français élève un phare électrique. Mais
+l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la contemplation. Nous
+saluons deux amazones et leur cavalier qui nous avaient rejoints, et,
+pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons à gauche dans une
+petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route par une
+diagonale. Mal nous en prit, <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> car, une demi-heure après,
+ayant perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les
+broussailles, sans issue. Les branches menacent nos corps et nos
+têtes; les chevaux eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés
+de descendre et de les conduire à la main, nous errons par des tours
+et détours, revenant sur nos pas, et nous engageant dans toutes les
+directions, lorsque enfin, en percevant au loin le toit d'une maison,
+M. Duvivier pousse à pleins poumons ce cri: <i>O di casa</i>. Une voix
+répond, mais on ne voit personne. À la fin, un enfant de sept ans
+paraît, et nous reconduit jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin!</p>
+
+<a id="img017" name="img017"></a>
+<div class="floatright">
+<img src="images/img017.jpg" width="250" height="385" alt="" title="">
+<p class="width250">Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.</p>
+</div>
+
+<p>Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait
+et un galop effréné nous conduit bientôt à <i>Praja de Buttafogo</i>. M.
+Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les
+chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous
+rentrions chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon
+déjeuner redonne des forces. M<sup>me</sup> Duvivier fait les honneurs de la
+maison avec <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> grâce et simplicité. On fait un peu de
+récréation avec ses quatre charmants bébés, puis M. Duvivier prend le
+chemin de la ville pendant que, dans la direction opposée, je me rends
+à l'<i>Orto botanico</i>.</p>
+
+<p>Après une heure de <i>bond</i> sur une route pittoresque j'arrive à ce
+superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de
+la montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres
+dans les airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert
+gazon qu'on appelle ici <i>grama</i> forme partout une gracieuse pelouse
+sur laquelle s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des
+espèces de joucas dont les feuilles tournent autour du tronc en forme
+de spirales; des bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je
+remarque le palmier bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber
+du tronc des racines qui, venant se souder au sol tout autour forment
+comme une rangée de pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte
+le jacquier, le manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore
+les noms. Je vois par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et
+j'arrive à une charmante petite cascade à plusieurs étages, ombragée
+par des géants séculaires. Là-dessous sont disposés des bancs et des
+tables de pierre sur lesquelles diverses familles étendent des
+journaux en guise de nappe et distribuent la nourriture à de joyeux
+enfants. Excellent usage que celui des piques-niques à la campagne,
+mais je doute que le jardin botanique, si admirablement disposé pour
+cela, soit accessible au grand nombre. Il faut environ deux <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>
+heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de 400 reis (1 fr.)
+pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de 10 personnes
+aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il est bien
+vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de 7 à 8
+fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce
+gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la
+famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air
+des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son
+esprit et son c&oelig;ur aux beautés de la nature.</p>
+
+<p>En face du jardin, une grande affiche, avec le mot <i>Restaurant</i>, me
+fait croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne
+parle cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre
+des manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un
+mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se
+promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la
+bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin
+le <i>bond</i> arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don
+Pedro II.</p>
+
+<p>Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un
+véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la
+royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est
+de l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus
+grande des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous.
+<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Il a la forme d'un immense carré coupé en deux par la
+chapelle; à gauche sont les hommes, à droite les femmes. Les malades
+tranquilles occupent le premier étage; les furieux, le
+rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je vois la statue de l'empereur
+Pedro II, protecteur de l'établissement: il a à sa droite le buste de
+José Clément Pereira, et à sa gauche celui de Ivan de Boles Pinto, les
+deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi celui du commendator
+Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On ne saurait jamais
+assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent leur fortune et
+leur activité au service de leurs frères malheureux; ils sont les
+instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le riche
+pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux S&oelig;urs de Charité
+prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire d'affaire,
+même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le
+supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons
+ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles.</p>
+
+<p>Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi,
+malgré la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs
+fétides habituelles aux établissements de cette nature. La maison
+abrite environ 400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que
+les femmes; mais, par contre, celles-ci, de l'aveu des S&oelig;urs,
+donnent plus de fil à retordre. Il y a 15 pensionnaires de première
+classe, logés en chambre; ils payent 5,000 reis <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> par jour (10
+à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième catégorie, et payent une pension
+de 3,000 reis par jour; 40 de la troisième catégorie donnent une
+pension de 2,500 reis; le reste est gratuit. Dans la première et la
+deuxième classe on compte des personnes distinguées. Dans ce siècle de
+la vapeur et de l'électricité, bien des cervelles sont emportées par
+le mouvement trop rapide de la vie.</p>
+
+<p>Les bonnes S&oelig;urs se livrent à des études comparatives entre les
+folies des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les
+pays. Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un
+Allemand, tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et
+toujours l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le
+Brésilien a la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait
+volontiers de l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas:
+Vous aimez donc le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille,
+elle est discrète et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est
+morne; l'Allemand, têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente
+est Génois, il préfère me demander des sous pour acheter des cigares.
+L'Espagnol est méchant, et le nègre insolent.</p>
+
+<p>À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les
+fous ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle
+d'exposition contient des fleurs artificielles et des broderies
+exécutées par les folles et vendues au profit de l'&oelig;uvre. La maison
+vit de dons et de legs, et quatre loteries annuelles complètent les
+sommes nécessaires à son entretien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> Les S&oelig;urs élèvent là 40 orphelines qui sont employées
+comme domestiques dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au
+réfectoire nous trouvons les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire
+est ainsi composé: à sept heures, café; à midi et demi, dîner avec
+mets variés et viande fraîche cinq fois par semaine; à cinq heures et
+demie, le thé. La pharmacie, les douches, les bains sont des modèles
+d'ordre. Chez les femmes, une vieille Espagnole, couronne en tête, se
+croit l'impératrice et nous aborde avec une grande dignité; mais, au
+rez-de-chaussée, les pauvres furieux inspirent des sentiments de
+profonde pitié. Le P. Henh réunit les S&oelig;urs, heureuses de voir un
+compatriote porter intérêt à leurs &oelig;uvres. Je quitte ce séjour de
+la douleur pour me rendre, un peu plus loin, au <i>Recoglimento das
+orphas de la Santa Casa</i>, connu aussi sous le nom d'orphelinat de
+Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux S&oelig;urs de
+Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de
+l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200
+orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de
+père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les
+marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par
+elles. La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien
+aérée. J'y vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit
+théâtre: la récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la
+nature humaine. Là encore les bonnes S&oelig;urs se livrent à des études
+sur les <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> caractères des diverses nationalités: les
+Brésiliennes et Portugaises aiment la danse; les Espagnoles excellent
+dans les castagnettes; les Anglaises sont masculines; les Italiennes
+aiment la poésie; les Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont
+entêtées; les négresses orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et
+les élèves, croyant me saluer en français, me disent: Bonjour, Señor;
+d'autres, plus habiles, disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces
+jeunes figures de toutes les nuances, on lit la joie, la paix, le
+contentement. Déjà, j'avais visité les établissements des S&oelig;urs
+sous tous les climats. En Orient, les Arabes les appellent les filles
+du ciel; et la joie, la paix et le contentement sont en effet des
+fruits du ciel.</p>
+
+<p>Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la
+supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les
+laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à
+l'hôtel <i>Vista Allegre</i>, où j'arrive après deux heures, bien avant
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je
+reste à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage.
+Le 19 juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École
+polytechnique. Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de
+droit en a 700 et celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il
+y a une seconde école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les
+avocats en général ont peu prospéré.</p>
+
+<p>Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> il
+veut bien accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la
+Société de géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre
+de m'envoyer quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes
+récits de voyage.</p>
+
+<p>Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon
+Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la
+campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son
+gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur
+un des monticules du quartier <i>Ingenio nuovo</i>. Il est à dîner, mais
+l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit
+et admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour
+exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore
+une fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays.</p>
+
+<p>Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour
+assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des
+conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On
+m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la
+visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces
+associations, en France, trouvent dans les S&oelig;urs de Charité;
+j'engage ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils
+portent au bien l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger
+vers le bon côté, ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait
+rester <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> sans emploi. M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et
+Cardeiro: ce monsieur est un des administrateurs du Casino Fluminense,
+et veut me faire visiter ce magnifique établissement. Il me montre
+avec enthousiasme les lambris dorés de la grande salle de bal, les
+nombreuses glaces, les appartements pour la toilette de l'impératrice
+et de ses dames, et celui destiné à l'empereur. Il me fait remarquer
+quatre grandes amphores, pour les rafraîchissements, qui ont coûté
+15,000 fr. Ce cercle, le plus important de Rio, appartient à une
+Société d'actionnaires; les actions sont d'un <i>conto</i> de reis ou
+million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur présentation et
+moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre bals dans
+l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et la
+famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal
+d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte
+d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je
+remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai
+profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe
+local à la disposition des &oelig;uvres charitables. Tous les ans,
+environ douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M.
+Lopo est président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux
+prochaines courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui
+m'empêche de trop m'arrêter dans chaque ville.</p>
+
+<p>Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des
+diverses compagnies de bateaux à vapeur qui <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> vont à
+Montevideo. Les Messageries maritimes et le Pacific Steam C<sup>o</sup> refusent
+de prendre des passagers pour cette destination: elles pensent ainsi
+éviter la quarantaine. La Compagnie brésilienne n'a que de petits
+navires, qui font escale à tous les ports du littoral, et mettent dix
+jours dans le trajet; mais la Royal-Mail de Southampton a un navire
+qui doit toucher à Santos le 27, et je me dispose à gagner ce port
+qui, cette année, a été exempt de la fièvre jaune. Cette combinaison
+me permettra de visiter en route une <i>fazzenda</i> de sucre et une de
+café, de parcourir 700 kilomètres dans l'intérieur et de voir la ville
+de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio sans voir le marché et
+l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer d'avoir encore des
+renseignements plus précis sur la colonisation. J'étais déjà allé au
+bureau de renseignements <i>das terras</i> sans y avoir appris grand'chose.
+M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté sans lettre de
+recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et me fait
+espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était pour un
+employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui étant
+pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma
+nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me
+donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on
+vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la
+brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par
+cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>
+premières années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent
+se libérer avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont
+propriétaires définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans
+ce cas, ils acquièrent les droits politiques et sont éligibles et
+électeurs lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent
+lire et écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs
+enfants nés ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur
+nation.</p>
+
+<p>Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses,
+il me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter
+que son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait
+mieux nommé le bureau de <i>non-renseignement</i>. Aux États-Unis
+l'immigrant trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais
+toutes les explications verbales qu'il désire, avec les échantillons
+des blés, maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller
+visiter les terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un
+billet gratuit pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien
+donc d'étonnant que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à
+7 ou 800,000 immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne
+annuelle de 27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs.
+Mais aux États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par
+des compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins
+de fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif,
+elles ont intérêt à faire connaître <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> les richesses à
+exploiter, pendant qu'ici le soin de l'immigration est confié au
+gouvernement. Celui-ci n'aura jamais l'énergie et l'activité de
+l'intérêt privé.</p>
+
+<p>M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde
+compagnie de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que
+depuis trois mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés
+sont occupés à joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix
+presque basse, car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin
+de ménager leurs poumons.</p>
+
+<p>Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe,
+à côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un
+peu plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo,
+la viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant
+elle augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4
+fr., les &oelig;ufs 2 fr. la douzaine.</p>
+
+<p>En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de
+pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes.
+L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois,
+mais il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant
+aux familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il
+dépense ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa
+dotation. Puisse l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y
+aurait moins de nihilistes!</p>
+
+<p>Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je
+parcours un grand nombre de magasins, <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> mais elles sont rares,
+chères et d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait
+plus de chemin dans cet art.</p>
+
+<p>Enfin j'arrive à l'<i>Hospicio de la Misericordia</i>. C'est un riche et
+vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500
+pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées
+par jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la
+hauteur des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est
+parfaite et on ne sent pas l'odeur d'hôpital.</p>
+
+<p>Soixante S&oelig;urs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les
+1,200 malades de l'établissement et distribuent en outre
+journellement, sur recette du médecin, des médicaments à environ 600
+personnes qui viennent du dehors.</p>
+
+<p>Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites
+fondateurs de l'&oelig;uvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines,
+la pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait.
+J'aurais voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont
+pas là. Pour éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un
+établissement spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été
+nombreux au fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent
+par jour et presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus
+sujets que les autres, spécialement les natures fortes des Portugais
+et des Italiens. Cette horrible maladie, importée de l'Amérique
+centrale, est connue ici sous le nom de <i>febbre amarilla</i>, <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>
+ou <i>vomito negro</i>. Elle consiste en un empoisonnement du sang qui se
+traduit souvent par des vomissements et des selles noirâtres: on en
+meurt au bout de quelques jours. Si on traverse le septième jour, on
+peut en guérir; on la soigne ou par la glace, qui arrête le
+vomissement, ou par les sudorifiques et les purgatifs.</p>
+
+<p>Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra
+la nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles
+d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement.</p>
+
+<p>Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres,
+de séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même
+maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné
+d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus
+considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec
+succès au Japon et aux Indes orientales.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">
+ Départ pour l'intérieur. &mdash; L'esclavage. &mdash; La filature de
+ Macaco. &mdash; La plantation de D. Pedro Paes-Leme. &mdash; Son usine à
+ sucre. &mdash; Une famille heureuse. &mdash; J'arrive à Barra do Pirahy. &mdash; La
+ fazenda de café du baron de Rio Bonito. &mdash; La forêt vierge. &mdash; La
+ plantation des caféiers. &mdash; Cueillette du café. &mdash; Préparation. &mdash; Coût
+ de production et prix de vente. &mdash; Les 800 esclaves. &mdash; Les fauves et
+ le gibier.</p>
+
+<p>Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme
+à Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner,
+je boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de
+m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7
+heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le
+coq a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je
+l'envoie dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7
+heures je suis à la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a
+été construit par les Américains du Nord, et il me semble voyager sur
+une ligne de New-York.</p>
+
+<p>Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine
+de Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de
+l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de
+l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un
+esclave, en a <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour,
+soit par les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le
+rachat au moyen des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et
+les communautés ont affranchi 9,000 esclaves; les particuliers,
+70,000. Il en reste encore environ 1,300,000, et on voudrait voir la
+besogne marcher un peu plus vite. Le parti libéral verrait volontiers
+la mise en liberté immédiate de tous les esclaves avec ou sans
+indemnité pour les propriétaires. Le parti conservateur désire voir
+cesser au plus tôt l'esclavage, mais il croit atteindre le but en
+améliorant simplement la loi de 1871. De par cette loi, tout esclave
+qui n'a pas été déclaré devient libre. On recherche les omissions de
+déclaration et on espère arriver ainsi à en délivrer une centaine de
+mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation ou impôt sur chaque
+tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et faciliterait le
+rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages trouveront le
+juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans causer trop de
+perturbation et en ménageant une heureuse transition au travail libre.</p>
+
+<p>M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans
+la province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les
+colons, en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez
+de terres pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs
+parents et leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que
+l'émigrant quitte volontiers son pays natal, il faut: <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> qu'il
+puisse se dire: un tel que je connais a fait dans tel pays sa fortune,
+j'y ferai aussi la mienne.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là,
+un nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la
+voiture qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean
+et Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je
+renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai
+dans la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me
+présente à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une
+fabrique de dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour
+faire sauter la roche dans la construction des voies ferrées. Deux
+charmants enfants, arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent
+regretter les boulevards. Des vendeurs nous offrent de beaux poissons;
+ils sont ici si nombreux, qu'au dire d'un mécanicien, on les tue
+parfois à coups de bâton, et on en détruit un grand nombre par la
+dynamite. L'homme abuse des biens qu'il a en abondance. Le chemin de
+fer de Bélem à Macaco a été construit par les propriétaires de
+l'usine, et ils l'ont donné ensuite au gouvernement, qui l'exploite.
+Nous montons sur la locomotive pour franchir le petit trajet entre la
+gare et l'usine, et bientôt nous sommes en face d'une immense
+construction en briques, à rez-de-chaussée et 3 étages, ayant une
+longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large. Deux tours coupent
+gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les magasins, les
+ateliers, <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> les batteuses et les cardeuses; au premier, les
+fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et
+troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides
+battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt
+portés au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125
+millions de francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en
+produisent à peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour
+de longues années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé
+par les droits de douane.</p>
+
+<p>L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce
+moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000
+fr. Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la
+tâche, et gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus
+délicatement du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à
+remplacer les hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de
+machines par une chute d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux
+machines à vapeur fonctionnent comme supplément. Les propriétaires de
+l'établissement, comprenant leur devoir de paternité sociale, prennent
+soin de leurs ouvriers et ouvrières. Les sexes, autant que possible,
+sont séparés, et on donne à l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit
+lot de terrain sur lequel il construit sa case, et où la famille
+cultive les fruits, les fleurs, les légumes. M. Bonjean veut bien
+s'inscrire à <i>l'Union de la paix sociale</i> et enverra à la Revue la
+monographie de l'usine de Macaco.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et
+accompagné d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts
+pour arriver chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la
+forêt vierge toujours admirable. Après une heure de marche, nous
+arrivons dans une plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on
+appelle <i>matto</i>; il est si élevé dans ce terrain marécageux, que le
+cheval disparaît littéralement, et c'est à peine si nos têtes
+surnagent. C'est avec difficulté que nous avançons dans ce fourré, et,
+après une demi-heure de cette épreuve, nous nous trouvons en pleins
+champs de cannes à sucre. À midi et demi je descends devant la porte
+de Don Pedro Paes-Leme.</p>
+
+<p>Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été
+délégué du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il
+a parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages
+grand profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me
+présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un
+garçon de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me
+conduit à la visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux
+propriétés ou fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart
+plantés de cannes à sucre. C'est par boutures couchées dans la terre
+qu'on la propage: après 18 mois elle produit un plumet, elle est mûre;
+alors on la coupe, mais elle repousse et on la coupe une seconde fois
+après 8 mois; elle repousse encore et on la coupe une dernière fois
+après 8 autres <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> mois. Après 3 coupes on laboure la terre avec
+des charrues américaines et on la plante à nouveau. 70 personnes
+suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver sa terre. Sur ce nombre, 20
+seulement sont esclaves, les autres sont des familles de cultivateurs
+lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui cultivent librement aux
+conditions suivantes: le propriétaire fournit la terre nécessaire; une
+famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce qu'elle produit de maïs,
+fruits, grains, légumes, est sa propriété; la canne à sucre est vendue
+au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000 reis (10 à 12 fr.) la
+tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ 100 tonnes par an.
+Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et vivre bien plus à
+l'aise que sur les terres d'Italie surchargées d'impôts.</p>
+
+<p>Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne
+donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour
+extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de
+150 tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire
+une nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le
+travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers
+esclaves, qui la désirent de grand c&oelig;ur et qui la recevront avec
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue
+hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne
+est broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des
+chaudières, où il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de
+l'ébullition; le <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> sirop se cristallise et se blanchit par le
+soufre et la chaux, et se sèche à la turbine. Tous les jours, des
+machines perfectionnées arrivent d'Europe et des États-Unis.</p>
+
+<p>Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des
+oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce
+de Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi:
+le <i>cambuca</i> et l'<i>abuticaba</i>, deux fruits noirs et parfumés; le caju,
+espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola,
+gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki
+du Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui
+est inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique.</p>
+
+<p>Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de
+toute sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les
+personnes. Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de
+musique; ils entourent avec amour leurs parents, qui les voient
+grandir avec bonheur. La vie à la campagne, avec identité de goût dans
+les époux, le temps partagé entre les travaux de l'esprit et celui des
+champs, les soins de nombreux enfants, et le dévouement au personnel
+d'exploitation, telle m'a toujours paru la meilleure condition pour
+obtenir la plus haute dose de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a
+réuni ces conditions.</p>
+
+<p>Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de
+tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du
+train est très long et les roues <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> posées à grande distance;
+ces précautions sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces
+chemins qui n'en sont pas. Je prends congé de l'aimable dame et des
+gracieux enfants, et nous voilà en route avec M. Paes-Leme et le
+professeur de musique. Après une demi-heure, nous arrivons à l'endroit
+de la propriété cultivée par les Chinois: ils sont six, venus de Cuba;
+ils n'ont pas ici, comme en Californie, la queue légendaire et le
+costume national; ils sont habillés en Brésiliens, et on ne les
+distingue qu'à leur teint jaune et à leurs yeux en amande. Un d'eux
+est malade dans sa case. M. Paes-Leme ordonne aussitôt les remèdes
+nécessaires. Nous quittons là ce bon propriétaire, et la voiture,
+suivant sa route, nous dépose une heure après à la station de Bélem.
+Chemin faisant, le professeur de musique me fait remarquer des
+passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou descendants
+d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa profession, il
+répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de 3,000 reis la
+leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui est payée
+35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr. l'an,
+plus que nos bacheliers de France.</p>
+
+<p>Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie
+d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station
+de Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le
+baron de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois
+quarts d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron
+<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> ne s'y trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son
+fils, et celui-ci me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt
+un copieux souper est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec
+les quelques visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on
+va au repos.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio
+Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me
+dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par
+jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur,
+dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la
+fazenda forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le
+flanc des collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers,
+de bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt
+vierge, avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever
+l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment
+ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis
+à part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce
+que le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre.
+Sur le terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau
+et marque par des piquets les points où seront posés les plants: ils
+sont distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et
+enfoncent les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons.
+Trois ans après, le caféier commence à donner sa première récolte; à 7
+ou 8 ans, il atteint sa plus grande vigueur, et <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> ne s'épuise
+qu'au bout de 20 à 25 ans, selon les terres et les soins. Alors il
+perd sa feuille et meurt; nos vieillards aussi laissent tomber leur
+chevelure au déclin de la vie. Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse
+de nouveau repousser la forêt durant 25 ans, ensuite on la coupe et on
+replante.</p>
+
+<p>Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur
+et grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur
+de 2 à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les
+proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous
+les ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant,
+deviennent rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les
+ramassent durant 6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars
+qui les portent à l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où
+ils préparent les aliments et s'abritent de la pluie, puis des
+dortoirs où ils couchent pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et
+le venir, parfois fort éloigné de la maison.</p>
+
+<p>La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire
+un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les
+chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux
+Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre c<sup>t</sup> (environ
+5 fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue
+carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un
+carré ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4<sup>m</sup>85
+c. et la brasse linéaire à un peu plus de <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> 2 mètres
+linéaires. La sesmaria se compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100
+brasses de côté. Dans la province de San-Paulo les mêmes mesures
+équivalent à la moitié de celles de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge
+vaut environ 225 contos de reis la sesmaria; le conto de reis, soit
+1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr.</p>
+
+<p>Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut
+aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il
+faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr.
+par jour, y compris</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" summary="Coût du défrichement.">
+<colgroup>
+ <col width="70%">
+ <col width="20%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>la nourriture</td>
+<td class="right">90,000</td>
+<td>reis.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Pour marquer le terrain qui doit recevoir
+ les plants</td>
+<td class="right">20,000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Abattre le bois, brûler le matto (herbe
+ sauvage)</td>
+<td class="right">80,000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">190,000</td>
+<td>reis,</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="noindent">soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare.
+Plus le coût des chemins.</p>
+
+<p>Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et
+actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias,
+soit 60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria
+pour son compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.</p>
+
+<p>On calcule que le coût de production du café est, pour la
+main-d'&oelig;uvre (il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de
+3,000 reis, soit 7 fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à
+Rio est de 400 reis, et le droit dû <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> au commissionnaire, à
+Rio, de 3%, soit 300 reis. En tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr.
+les 15 kilos. On le vend, en ce moment, 10,500 reis, soit environ 22
+fr. l'aroba de 1<sup>re</sup> qualité. Les frais de transport sont plus
+considérables dans l'intérieur: il faut payer un droit de province
+lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et le prix du café était
+tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que les planteurs de la
+province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs frais. Ajoutez à cela
+que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement perçoit un droit de
+douane de 10% sur le café exporté.</p>
+
+<p>Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000
+arobas de café par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de caféiers; on
+calcule que 1,000 pieds de café produisent de 30 à 50 arobas l'an; ils
+donnent le double dans la province de San-Paulo.</p>
+
+<p>Le Brésil produit le quart du café consommé dans le monde entier, mais
+les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix
+supérieur. Après deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons à la
+maison, où un bon déjeuner nous attendait pour refaire nos forces. M.
+de Rio Bonito est époux de 4 mois; il me présente à sa jeune et jolie
+femme, qui dit se plaire à la vie champêtre, mais qui paraît,
+regretter parfois la vie plus animée de la ville. Plus tard, la
+distraction des bébés lui fera trouver la campagne plus douce. Dans
+l'intervalle, le dévouement aux nombreux enfants de la ferme pourra
+utilement occuper ses loisirs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> Après le déjeuner, on me fait visiter les dortoirs des
+nègres: ils sont 800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont
+séparés: ils couchent comme les soldats au corps de garde et ont la
+discipline militaire; les moins dociles risquent la salle de police. À
+l'infirmerie, il y a une vingtaine de malades; ce sont tous des
+enfants atteints de la rougeole; leurs mamans les soignent: un
+pharmacien est attaché à la fazenda et un médecin est appelé toutes
+les fois qu'on en a besoin. Les maladies habituelles au pays sont les
+maladies de c&oelig;ur, de foie et de poitrine. On transpire constamment,
+et les courants d'air établis pour la fraîcheur sont souvent
+désastreux. Le régime journalier est le suivant: l'esclave se lève à
+cinq heures, et on lui sert du café; à neuf heures et demie, il a un
+déjeuner composé de viande salée, de haricots noirs et de légumes; à
+trois heures et demie, idem. Le soir, <i>polenta</i> ou pâtée de maïs
+blanc. À neuf heures et demie les portes sont fermées, tout le monde
+est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour,
+ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour différent, pour
+éviter le mélange ou les querelles avec le personnel des fazendas
+voisines.</p>
+
+<p>L'esclave peut, ce jour-là, se reposer, travailler pour le maître au
+prix de 1,000 reis, ou pour lui-même en cultivant le morceau de terre
+qui lui est assigné. Il sème du maïs, plante du café, élève des poules
+et vend le produit au maître. Avec l'argent ainsi gagné, il peut
+s'acheter des objets de vêtements, ou autres: il a toujours un
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> compte courant où est marqué son doit et avoir. Le maître le
+nourrit, le soigne s'il est malade ou infirme, et lui donne 2
+vêtements par an. Ce vêtement consiste en une chemise et un pantalon
+pour les hommes; une chemise et un jupon pour les femmes, le tout en
+cotonnade blanche et solide. Le prix d'un esclave valide est
+actuellement de 5 à 6,000 fr.</p>
+
+<p>La famille n'existe pas. Les nègres changent souvent de femmes:
+quelques-uns pourtant sont fidèles, et M. de Rio Bonito me citait un
+maçon qui avait eu 7 enfants de la même femme, formant une famille
+modèle. Les enfants appartenaient au maître de la mère; maintenant ils
+sont libres, mais ils doivent rester avec la mère jusqu'à un certain
+âge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement à la ferme ou
+grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore
+d'écoles. Ils sont censés catholiques; le vicaire du village vient
+leur dire la messe à la chapelle de la fazenda deux fois le mois et
+baptiser les nouveau-nés; la cloche sonne l'angélus trois fois le
+jour; et la salutation en usage est: <i>sia lodato Jesu Cristo</i>, auquel
+on répond <i>sempre sia lodato</i>; c'est ce qui leur reste de l'ancienne
+évangélisation par les missionnaires.</p>
+
+<p>À la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mères. Elles ne vont pas
+aux champs et raccommodent le linge tout en soignant leur négrillon:
+celui-ci souvent est mulâtre, parfois presque blanc.</p>
+
+<p>Près des usines, s'étendent par-ci par-là d'immenses glacis en ciment:
+ce sont les séchoirs pour le café. Nous <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> arrivons au point où
+les chars laissent tomber leur cargaison de cerises-café dans un
+bassin d'où l'eau les entraîne dans un canal. De grosses pierres y
+sont posées de distance en distance. Les cerises se heurtent contre
+ces obstacles et se dépouillent de la terre qui se perd dans les
+grillages placés à courts intervalles. Elles arrivent ainsi bien
+propres à l'usine; mais là, celles qui surnagent s'en vont tomber sur
+un glacis où elles sèchent au soleil; les plus lourdes au fond de
+l'eau sont entraînées dans un cylindre qui, par le frottement de
+chevilles, les dépouille de l'écorce rouge. Les deux graines
+intérieures se séparent, passent à un tamis, tombent dans un deuxième
+cylindre qui les roule et les délivre de la gomme, et arrivent ainsi
+sur les séchoirs. Après 10 jours de soleil, pendant lesquels les
+esclaves les tournent et les retournent avec des râteaux, elles
+passent sous des pilons qui les dépouillent de la deuxième écorce; une
+seconde opération sépare les graines rondes qui sont vendues pour
+moka, puis le tout est porté sur de grandes tables, où les femmes qui
+ont des bébés enlèvent les quelques graines défectueuses, et la
+marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le café ainsi préparé
+s'appelle café <i>despolpado</i>. Il est moins fort, plus délicat et plus
+cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est séché en graine est
+séparé des deux peaux par une machine américaine, bruni à un cylindre
+et envoyé de préférence aux États-Unis. Il s'appelle café <i>terrero</i>;
+il est plus fort que le premier. Le café s'améliore en vieillissant:
+on m'a montré des échantillons de dix <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ans d'un parfait
+arôme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prépare le sucre pour
+son nombreux personnel; il opère à peu près comme M. Paes-Leme, mais
+il fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois à ses
+travailleurs; ils en consomment une centaine d'hectolitres par an.</p>
+
+<p>Dans la même usine, on pile, pour le blanchir, le riz récolté à la
+fazenda pour les ouvriers, et une machine égrène les épis de maïs. La
+qualité blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les
+animaux; le bois de l'épi est passé au moulin, et, mélangé au son et à
+la farine, sert à engraisser les porcs; les feuilles et le résidu de
+la canne à sucre sont convertis en fumier; l'écorce de la cerise du
+café donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40%
+de soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout.</p>
+
+<p>Prévoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propriétaire se
+préoccupe de préparer graduellement la transition au travail libre et
+rétribué. Les esclaves étant bien traités chez lui, il compte qu'ils
+lui resteront presque tous comme travailleurs à gages.</p>
+
+<p>Le jeune baron me cite l'exemple d'un employé qui est resté cinquante
+ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait réuni une somme
+de 250,000 fr. En mourant, il a légué 5 contos de reis (12,500 fr.), à
+chacun des enfants de son maître. C'était le vrai serviteur qui est
+considéré et se considère comme étant de la famille.</p>
+
+<p>Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des
+tropiques; le palmier de Madagascar déploie <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ses immenses
+branches et laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son
+écorce de senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le
+palmito, ou palmier mince et long, fournit un excellent légume dans sa
+partie supérieure, et le sagou ressemble aux fougères arborescentes.
+Après le dîner, j'interroge encore sur les conditions auxquelles le
+gouvernement concède les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il
+fait des concessions d'une sesmaria (<sup>1</sup>/<sub>2</sub> lieue carrée), à condition
+qu'on y bâtisse une maison et qu'on y place une famille pour la
+culture. Le prix demandé est minime: <sup>1</sup>/<sub>2</sub> reis (<sup>1</sup>/<sub>8</sub> de centime) par
+brasse carrée, payable à long terme. Ces renseignements ne concordent
+pas avec ceux fournis par le bureau de la colonisation à Rio-Janeiro;
+là, en effet, on m'avait indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée;
+en sorte que je suis en présence d'un mystère, lorsque je cherche à
+m'expliquer la conduite de ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger
+capitaliste et intelligent, de l'achat des terres, pour n'avoir que
+des bras ignorants, afin de remplacer l'esclave? Il n'y a que le
+c&oelig;ur grand et l'esprit large qui aboutisse aux choses grandes et
+profitables!</p>
+
+<p>Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore
+vierge doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici,
+pour les amateurs, 4 espèces de tigres ou <i>oncas</i>, 3 sortes de chats
+sauvages, 4 qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande
+quantité de lapins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> La <i>Prighizza</i> ou le paresseux, animal lent qui met un jour à
+grimper sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés,
+et gare si on est pincé; le <i>paca</i> qui a la face du phoque et le goût
+du mouton; le <i>capivara</i>, le <i>cutia</i>, plus petit que le <i>paca</i>, et
+l'<i>anta</i>, qui tient de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que
+celui-ci; s'il est poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la
+forêt vierge: son cuir, très épais, est fort recherché.</p>
+
+<p>Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le <i>macuco</i>,
+espèce de dinde sauvage; le <i>jacu</i>, sorte de coq de bruyère; le <i>jao</i>,
+poule sans queue; l'<i>uru</i>, un peu plus gros qu'un pigeon; le <i>mutu</i>,
+espèce de coq; le <i>pavon</i>, sorte de faisan; le <i>jaburo</i>, oiseau
+piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le <i>pattu</i>
+silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards;
+le <i>curicaca</i>, qui ressemble à un oiseau de proie, etc.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="resume">
+ Route vers San-Paulo. &mdash; Deux musiques de nègres. &mdash; La fête de saint
+ Jean et les pétards. &mdash; Un étrange garçon. &mdash; La ville. &mdash; L'hôpital et
+ les S&oelig;urs de Saint-Joseph de Chambéry. &mdash; Un vigneron
+ français. &mdash; Départ pour Sanctos. &mdash; Les entrepôts de café. &mdash; La Casa
+ di Misericordia. &mdash; Navigation vers la République orientale. &mdash; En
+ quarantaine à l'île de Florès.</p>
+
+<p>Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé
+de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère,
+qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et
+demie, nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée,
+par les soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito,
+propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le
+sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la
+poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui
+coule à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à
+gauche, par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la
+forêt vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue
+la marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont
+j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train;
+la voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>
+bande de musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au
+profit des pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des
+nègres. Nous quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où
+paissent les b&oelig;ufs et les mules. Elle est couverte de petits
+monticules de terre, maisons des <i>coupis</i>, espèce de guêpe. La voie
+continue à s'élever jusqu'à atteindre une altitude de 700 mètres. À
+six heures, nous sommes à San-Paulo. Durant la route, après Cocheira,
+le conducteur du train prend et arrange à part mes deux valises qui
+étaient venues jusque-là dans mon wagon. Comme il laisse celle des
+autres passagers, je pense qu'il veut me faire une politesse, mais à
+San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les rendre et ne me donne pas
+même une quittance; il y a donc des compagnies qui exploitent plus que
+d'autres!</p>
+
+<p>À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de
+chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici,
+lui dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto»
+(tout de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour
+la Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi.
+À table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le
+français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend
+qu'il est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc
+ici à servir?&mdash;En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans
+une compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et
+j'ai perdu mes gages. Le séjour au milieu des <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> terrassements
+m'avait donné la fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à
+l'hôpital, où les S&oelig;urs de Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien
+soigné; je suis ici pour gagner ma vie, mais peu fait pour ce métier,
+je soupire après la main secourable qui m'en tirera. Les épreuves sont
+partout!</p>
+
+<p>Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles
+fêtes de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père:
+il me semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint
+Jean-Baptiste que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux
+petits-enfants: il y a des joies à côté des épreuves dans la famille
+chrétienne! La ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites,
+une partie de ses maisons en pisé. À la <i>Casa di Misericordia</i>, les
+S&oelig;urs de Saint-Joseph soignent une centaine de malades: je remarque
+un bon vieillard anglais; sa barbe blanche et son air vénérable l'ont
+fait surnommer par les S&oelig;urs le Père Éternel. Une pauvre Française
+est brisée par la fièvre tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me
+répond: «Je suis des Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une
+salle est réservée à la vieillesse. Les S&oelig;urs ont aussi une école
+gratuite avec 100 élèves. Les Ordres enseignants auraient ici bien à
+faire. À quelques heures de chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites
+de la Province Romaine ont un collège avec 400 élèves; les riches
+arrivent encore à faire instruire leurs enfants, mais le peuple,
+surtout dans les campagnes, manque du nécessaire, sous ce rapport;
+aussi les neuf dixièmes de <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> la population sont illettrés. Si
+au moins le clergé pouvait donner l'enseignement religieux; mais il
+est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions d'habitants, sur une
+surface dix-huit fois grande comme la France, et la plupart sans
+séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la première
+communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste
+demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!</p>
+
+<p>M. Judalessio me renseigne sur les &oelig;uvres charitables du pays.</p>
+
+<p>On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de
+Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux
+heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse
+une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la
+propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute
+qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts
+d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je
+demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à
+traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure.
+Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux
+heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste
+maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un
+mamelon qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville
+de San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et M<sup>me</sup> la
+comtesse apprête en quelques instants un petit dîner que la <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>
+course me fait trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et
+un autre à la mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est
+la vie écossaise.</p>
+
+<p>Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a
+coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr.
+l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des
+terres du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui
+proposait étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans
+l'intérieur, sans communication et sans issue. Il se décida alors à en
+acheter et à planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a
+plantés en septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois
+ans ils produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures
+dans des trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce
+qu'ici la vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient
+2,500 pieds donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de
+80 fr. l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.</p>
+
+<p>La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure
+pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte
+environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange,
+l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en
+calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.</p>
+
+<p>C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent
+déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure
+qu'en Algérie. La vigne <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> employée est l'américaine, et la
+main-d'&oelig;uvre n'est guère plus chère qu'en France, excepté la
+nourriture en plus; mais ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les
+haricots et le maïs pour peu de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le
+foin donne un revenu encore supérieur à la vigne.</p>
+
+<p>Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai
+parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant
+plus que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration
+intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation
+de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en
+prairie, réaliserait d'immenses bénéfices.</p>
+
+<p>Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou <i>terras
+de pastos</i>, quelques b&oelig;ufs ou vaches y paissaient, beaucoup de
+serpents s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde
+couche de terre rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec
+ces terres qui ne demandent qu'à produire, ce pays va encore demander
+le blé et la farine à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que
+le pain coûte 0 fr. 75 le kilog., presque aussi cher que la viande.</p>
+
+<p>La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois,
+est assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies
+de l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en
+sort des arbres.</p>
+
+<p>M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo,
+et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler
+tous les dialectes de la Péninsule, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> et j'ai même trouvé un
+Niçois, pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un,
+docteur; l'autre, député et journaliste.</p>
+
+<p>Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant
+les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je
+le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens
+du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez
+bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux,
+la famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance.
+Ajoutez à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la
+montagne, brûle un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année
+suivante s'en va renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point
+d'impôt foncier. Si un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever
+les terres, les accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en
+défaire.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train
+qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous
+traversons des plaines, contournons des collines, et, toujours au
+milieu de la forêt vierge, nous arrivons à <i>Alto do Serra</i>, à plus de
+700 mètres d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé
+un immense plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au
+moyen d'un câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de
+profonds précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des
+ponts métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lasse d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne
+sais comment fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de
+petits mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un
+fort tangage. Au <i>Baiz do serra</i>, le baromètre anéroïde me dit que
+nous sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse
+et couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots
+creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à
+Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La
+population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités;
+mais il n'y a qu'une cinquantaine de Français.</p>
+
+<p>La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une
+cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer
+une Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?&mdash;De la Mayenne; je suis
+venue ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle
+pleure.... Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée.
+Je demande quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il
+n'y en a pas, mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il
+faut la faire le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous
+un soleil ardent les flancs de la montagne, et après une demi-heure de
+marche et deux litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève
+une chapelle. La vue est merveilleusement belle et fait oublier la
+fatigue: d'une part, la baie qui s'avance dans les terres en contours
+bizarrement <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> découpés avec îles et presqu'îles; de l'autre
+côté, l'Océan et son immensité; au pied, la jeune ville; tout autour,
+les collines et leurs forêts vierges. En descendant, je m'arrête à la
+prison, dont la façade forme un des côtés du jardin public. Les
+prisonniers sont bien gardés derrière leurs portes grillées.
+J'interroge un Américain: «Why are you here?&mdash;On m'accuse de vol, mais
+c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce qui l'a conduit au
+cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge m'assure qu'il
+n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré; enfin,
+plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.</p>
+
+<p>Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au <i>Mondego</i>,
+navire de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à
+Montevideo.</p>
+
+<p>Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est
+moitié plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir
+aujourd'hui, mais, d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il
+faut arrêter les opérations de déchargement; d'autre part, il sait
+qu'en arrivant à Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à
+l'expiration de 7 jours depuis son départ de Rio: il préfère donc
+attendre ici et ne se presse pas. Le capitaine m'assure que nous
+partirons le matin à 6 heures. Je profite de ce temps pour écrire mon
+journal et envoyer des nouvelles aux amis.</p>
+
+<p>Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence
+à travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la
+proue vers l'entrée de la <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> baie. Un individu arrive essoufflé
+et me dit: «Je viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est
+sur le navire, il se sauve, je veux le faire arrêter par la police.»
+Je l'adresse à un des officiers, qui lui répond en anglais; mais le
+Brésilien n'en comprend pas un mot, et pendant qu'il se perd en
+explications, le navire part, emportant créancier et débiteur.
+Heureusement que la baie est longue et qu'il faut une heure pour en
+sortir. Pendant ce temps, on peut faire comprendre la malencontreuse
+aventure au capitaine, qui fait déposer à l'entrée de la baie le trop
+empressé créancier. Celui-ci s'en retourna sans argent, trop heureux
+de ramener sa personne. Le <i>Mondego</i> est surtout disposé pour les
+marchandises. Les passagers, toujours en petit nombre, sont relégués à
+l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses que celle-ci imprime
+au navire se communiquent au corps des malheureux voyageurs et
+redoublent leur mal de mer.</p>
+
+<p>Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de
+la maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la
+Plata; un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé
+de dix ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par
+un gros chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a
+inventé une manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre
+jaune à Rio, et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la
+fièvre jaune à Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée:
+il s'en va avec son fils à Buenos-Ayres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de
+Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 n&oelig;uds
+<sup>1</sup>/<sub>2</sub>, le tangage rend la promenade impossible.</p>
+
+<p>Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les
+Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine
+soupire après le moment de s'en débarrasser.</p>
+
+<p>La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers
+perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi.
+Les officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage,
+la man&oelig;uvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je
+trouve des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques
+Françaises et une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par
+quelques émigrants et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir
+approcher la fin du voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où
+ils ont été malades et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux
+aux nombreux enfants, toujours heureux quand on pense à eux. À propos
+de chant et de musique, grande querelle entre un Anglais et un
+Américain; l'harmonie n'est pas parfaite entre ces deux peuples.</p>
+
+<p>1<sup>er</sup> juillet.&mdash;Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à
+cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous
+avons toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne
+peut être vue que de la dunette.</p>
+
+<p>Le 2 juillet.&mdash;Durant la nuit, on a ralenti la machine <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> pour
+arriver à la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de
+Montevideo. Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville
+dort, et les nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept
+heures, le soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons
+avec impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À
+neuf heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour
+vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les
+passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de
+l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour
+maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le
+Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va
+déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses
+de la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du
+nom d'un des présidents de la République orientale.</p>
+
+<p>À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour
+débarquer les émigrants et leurs bagages. Le <i>pursuer</i> (économe), qui
+fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne
+peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À
+deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous
+trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos
+effets prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me
+dégager et obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des
+premières. Pas de chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin
+et <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> m'empare d'une mauvaise table à la salle à manger. Je
+puis ainsi rédiger mes correspondances à divers journaux.</p>
+
+<p>Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie;
+je bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est
+Espagnol: il sait un mot anglais: <i>all right</i>, deux de français, trois
+d'italien; il est fort prévenant et veut que je note son nom:
+Francisco-Fernandes Martines.</p>
+
+<p>Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les
+jours! Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune;
+trois sont guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.</p>
+
+<p>À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le
+rend délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au
+billard, à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me
+dirige vers le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10
+centimètres du sol; immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un
+soldat sort en criant: Qui vive?&mdash;Se puede visitar el fanal?&mdash;No se
+puede da nuece, convien tornan a magnana.&mdash;Sta bueno.</p>
+
+<p>La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq
+heures et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit
+heures sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et
+demi, environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="title">L'Uruguay et la Plata.</p>
+
+<p class="resume">
+ Montevideo. &mdash; La République orientale ou de
+ l'Uruguay. &mdash; Population.
+ &mdash; Surface. &mdash; Produits. &mdash; Exportation. &mdash; Importation. &mdash; Les
+ Saladeros. &mdash; Fray-Bentos et l'extrait de viande Liebig. &mdash; Un calcul
+ pour s'établir dans le pays. &mdash; Forme de
+ gouvernement. &mdash; L'armée. &mdash; Rôle de la petite république. &mdash; Villa
+ Colon. &mdash; Le velario. &mdash; Traversée de la Plata. &mdash; Buenos-Ayres. &mdash; Rues
+ et
+ monuments. &mdash; Climat. &mdash; Agriculture. &mdash; Colonies. &mdash; Industrie. &mdash; Commerce. &mdash; Chemins
+ de fer. &mdash; Presse. &mdash; Navigation. &mdash; Postes et
+ télégraphes. &mdash; Budget. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Main-d'&oelig;uvre. &mdash; Immigration. &mdash; Monnaie. &mdash; Dette. &mdash; Culte. &mdash; Instruction
+ publique. &mdash; Assistance publique. &mdash; Justice.</p>
+
+<p>C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et
+la quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le
+quai de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas
+longue. Je les dépose à l'<i>Hôtel Oriental</i> et parcours la ville dans
+toutes les directions pour remettre les nombreuses lettres de
+recommandation aux banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de
+lois.</p>
+
+<p>La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie
+régulièrement; ses rues sont assez larges et se <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> coupent à
+angle droit; la partie haute est plate et occupée surtout par les
+édifices publics: la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste
+église en style romain à croix latine avec coupole; le palais du
+gouvernement local, le théâtre, le palais du gouvernement de la
+République, etc. Les autres rues descendent à l'est et à l'ouest vers
+la mer; les maisons ont généralement un étage sur rez-de-chaussée et
+sont ornées en style italien parfois un peu surchargé. On peut dire
+que Montevideo figurerait bien parmi les belles villes européennes.
+Elle est la capitale de la République orientale de l'Uruguay et compte
+100,000 habitants. Son nom lui vient de Magellan, qui le premier,
+découvrant le Cero, mont qui fait face à la ville, dit: <i>Montem
+video</i>; d'où le nom de Montevideo.</p>
+
+<a id="img018" name="img018"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img018.jpg" width="400" height="297" alt="" title="">
+<p>Montevideo.&mdash;Boulanger portant le pain.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> La majeure partie des habitants sont Européens ou fils
+d'Européens, principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols;
+les Italiens possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.</p>
+
+<p>La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de
+latitude sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la
+République argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des
+guerres sanglantes; au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la
+Plata, formé de la jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.</p>
+
+<p>La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15
+départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange
+d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources
+de produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882,
+l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de
+laine, 456,100 cuirs salés de b&oelig;uf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615
+balles de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.</p>
+
+<p>Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de
+millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660
+moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de
+maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de
+foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.</p>
+
+<p>L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit
+environ 43,000,000 de francs.</p>
+
+<p>Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> piastres
+fortes, soit environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre,
+bière, cognac, sardines, vermouth et vins.</p>
+
+<p>En 1882, les neuf saladeros<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a> de Montevideo ont tué 217,984 animaux,
+qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres
+saladeros situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont
+produit 452,000 quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au
+soleil, est expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba,
+pour la nourriture des esclaves.</p>
+
+<p>Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la
+préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300
+animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet
+établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres
+de terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de
+bétail. Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour
+environ 2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de
+la cherté des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux
+actionnaires un intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de
+francs à la réserve. Je comptais visiter cet établissement sur le
+fleuve Uruguay, à deux jours de navigation de Montevideo, mais un des
+directeurs, à Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos
+d'hiver, et que depuis une semaine tout était fermé: je dus donc
+renoncer à <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> cette visite et me contenter d'en voir les
+opérations sur le dernier compte rendu de la Société, dont j'ai
+extrait les chiffres que je viens d'indiquer.</p>
+
+<p>De la <i>Rivista mercantil de la Republica Oriental</i>, je relève le
+calcul ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant,
+qui voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture
+sur un terrain de 15 hectares:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Calcul.">
+<colgroup>
+ <col width="60%">
+ <col width="30%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td colspan="3" class="center"><i>Frais d'établissement.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>Une maison avec cuisine</td>
+<td class="right">550</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Deux b&oelig;ufs</td>
+<td class="right">230</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Une vache à lait</td>
+<td class="right">70</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Instruments aratoires</td>
+<td class="right">100</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Deux charrettes</td>
+<td class="right">110</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="right">1,060</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td colspan="3" class="center"><i>Frais de l'année.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>10%, intérêt du capital</td>
+<td class="right">110</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Loyer de 15 hectares</td>
+<td class="right">95</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Semences et autres</td>
+<td class="right">160</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Travaux</td>
+<td class="right">140</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Nourriture</td>
+<td class="right">650</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Imprévu</td>
+<td class="right">90</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="right">1,245</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td colspan="3" class="center"><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> <i>Produits de l'année.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr.</td>
+<td class="right">870</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr.</td>
+<td class="right">440</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>3 hectares produits divers</td>
+<td class="right">320</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>2 hectares herbe pour les animaux</td>
+<td class="right">»</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center smcap">Total</td>
+<td class="right">1,630</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Déduire les frais de l'année</td>
+<td class="right">1,245</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center">Bénéfice de l'année.</td>
+<td class="right">385</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!</p>
+
+<p>La forme de gouvernement est la République avec un président et deux
+Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté
+à cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le
+pays sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent
+dans l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au
+faîte des honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de
+leur origine si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais
+talents, ils font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes,
+costumés et équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand
+nombre sont officiers.</p>
+
+<p>L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est
+un petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux.
+À ce titre, il rend un véritable <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> service; mais pour
+conserver son indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une
+grande sagesse et doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants.
+Les troubles prolongés, les souffrances du peuple seront un facile
+prétexte à l'un ou l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du
+rétablissement de l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.</p>
+
+<p>Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses
+personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la
+station du <i>ferro-carril central</i>, en route pour Villa Colon, chez les
+Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le
+supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D.
+Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans
+le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons
+une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route
+dans un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté
+par une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour
+villas.</p>
+
+<p>À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées
+d'eucalyptus, construit une église et un collège, dans la pensée
+d'amener là les familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant
+pas mêlée, la compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et
+on l'a confié aux prêtres Salésiens. La construction est bien
+disposée, la chapelle gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna
+me fait visiter les classes et les études; puis, au réfectoire,
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> après le souper, il présente le voyageur aux élèves, et le
+voyageur leur parle en langue française, comprise par la plupart
+d'entre eux.</p>
+
+<p>Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend
+qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une
+pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous
+les cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie
+inclusivement. Ils dirigent en même temps un Observatoire qui
+recueille trois fois par jour les données météorologiques et sera un
+peu plus tard en état de signaler l'approche des tempêtes. Dans un
+temps où le monde se montre si avide des données de la science, il est
+fort habile et fort pratique pour une Congrégation religieuse de
+s'imposer le travail facile mais incessant d'un Observatoire.</p>
+
+<p>À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une
+paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant
+2 fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le
+catéchisme.</p>
+
+<a id="img019" name="img019"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img019.jpg" width="500" height="355" alt="" title="">
+<p>Uruguay.&mdash;(El Velario). Réjouissances à la mort d'un enfant.</p>
+</div>
+
+<p>À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des
+excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les
+baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés
+les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois
+pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me
+raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle
+n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal;
+et <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement
+pris, le Père apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la
+famille, les voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se
+réjouir de ce qu'un ange est entré au ciel, on organise un bal en
+règle; puis ils prêtent le petit cadavre à d'autres, qui le colportent
+et en profitent pour organiser d'autres bals. Cette réjouissance
+s'appelle <i>velario</i> dans le pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions
+chez les Indiens de ces pays certains usages qui nous étonnent!
+L'isolement en produit bientôt de singuliers, même parmi les
+civilisés.</p>
+
+<p>Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous
+visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil,
+et allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.</p>
+
+<p>Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des
+protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la
+République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse
+m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à
+quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à
+Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant
+pour les dames. Chez les S&oelig;urs de Charité, dans la ville, je trouve
+une belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la
+famille Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de
+la Douane, et à cinq heures, à bord du <i>Cosmos</i>, en partance pour
+Buenos-Ayres. Le navire porte des plants <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> d'oliviers et
+d'orangers, et j'y rencontre avec plaisir plusieurs des passagers du
+<i>Mondego</i>.</p>
+
+<p>La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures
+nous avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet
+endroit de 200 kilomètres.</p>
+
+<p>Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large
+devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur
+des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des
+poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des
+charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable,
+l'espace d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont
+obligés de s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le
+bord de la rivière.</p>
+
+<p>En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des
+tramways. Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les
+maisons n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage;
+elles ont presque toutes un <i>patio</i> ou cour intérieure, garnie de
+plantes et de fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues
+centrales sont mal pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il
+est impossible d'y circuler autrement que sur les trottoirs. On voit
+quelques beaux, monuments: sur la place Victoria, le palais de
+justice, que domine un grand clocher, et la cathédrale, à croix
+latine, avec haute coupole et un beau péristyle à douze colonnes. Le
+<i>Correo</i> ou poste est aussi de bon goût, mais construit pour un
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> climat du nord. La douane, le collège San-José et quelques
+maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux plus riches
+monuments sont les banques nationale et provinciale.</p>
+
+<a id="img020" name="img020"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img020.jpg" width="500" height="315" alt="" title="">
+<p>Buenos-Ayres.&mdash;Place Victoria.</p>
+</div>
+
+<p>Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine.
+Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088
+kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France;
+et comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée
+comme la France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants.
+Organisée sur le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique
+du Nord, la République argentine comprend 14 provinces ou États
+autonomes, portant les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios,
+Corrientes, Santa-Fé, Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta,
+Jujuy, Catamarca, la Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9
+territoires destinés plus tard à devenir des provinces; trois sont
+situés au nord, vers le Brésil et la Bolivie, et sont les territoires
+del Bermejo, du grand Chaco et des Missiones; six sont au sud et
+s'appellent territoires de la Pampa, de los Andes, del Rio Negro, de
+Limaï, de Chubut, de la Patagonie.</p>
+
+<p>La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève
+actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez
+rapidement par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre,
+123,641 sont Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616
+Allemands, 19,950 Anglais et 99,084 de nationalités diverses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Le président est éligible au suffrage direct tous les six
+ans; les provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection
+est faite par les députés provinciaux; les députés au parlement
+national sont nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000
+habitants; les conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30
+ans d'âge, 10,000 fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans
+au moins, natif de la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux
+ans au moins. Les sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se
+renouvelle par tiers tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité
+pour les députés sont: 25 ans d'âge, être natif de la province où on
+est élu ou l'habiter depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins
+citoyen argentin. Les députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre
+se renouvelle par moitié tous les deux ans. Pour être élu président,
+il faut avoir 10,000 fr. de rente, être né dans la République
+argentine ou fils de citoyen, quoique né en pays étranger, et
+appartenir à la religion catholique.</p>
+
+<p>Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud;
+le territoire de la République s'étend en effet depuis le 22<sup>e</sup> degré
+latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50<sup>e</sup> au bout de la
+Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver
+(juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit
+parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se
+développe tous les ans et donne des produits divers selon les
+provinces: ainsi, dans la province de <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Tucuman, un hectare de
+terrain donne 35 hectolitres de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé,
+ou 45 de riz, ou 850 kilog. de tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou
+150,000 kilos de canne à sucre. Dans la province de Santa-Fé, un
+hectare donne 15 hectolitres de blé; dans celle de Salta, 17 ou bien
+30 de maïs; dans la province de Catamarca, un hectare donne 19
+hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans celle de San-Luiz,
+un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14 de blé.</p>
+
+<p>Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises
+privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le
+Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie,
+comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et
+cultivant 93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies
+établies par des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent
+ensemble 12,608 maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410
+chevaux, 1,687 mules, 162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments
+aratoires, 7,651 charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout
+s'élevant à une valeur d'environ 150 millions de francs. Le
+gouvernement fait son possible pour mélanger les diverses
+nationalités, afin de favoriser la formation d'une population
+homogène.</p>
+
+<p>Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la
+chair des animaux, opération qui se fait dans les <i>saladeros</i>. En
+1882, les sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué
+187,600 b&oelig;ufs ou vaches, qui ont <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> produit 275,300 quintaux
+de viande; et les onze saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué
+247,100 b&oelig;ufs ou vaches, qui ont produit 314,90.0 quintaux de
+viande expédiés à peu près en parties égales au Brésil et à Cuba.</p>
+
+<p>L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous
+aurons occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de
+l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et
+l'argent, surtout dans la province de la Rioja.</p>
+
+<p>Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ
+280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de
+francs.</p>
+
+<p>Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en
+exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un
+revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière;
+la plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer
+appartiennent à des compagnies anglaises.</p>
+
+<p>La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres
+possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien,
+trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.</p>
+
+<p>Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de
+la République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont
+sortis 4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine
+française concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la
+navigation intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> tonnes, et sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes.
+Le gouvernement projette une ligne subventionnée, desservant la côte
+sud jusqu'à la Terre de feu, pour aider au développement des
+ressources de la Patagonie.</p>
+
+<p>Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les
+télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.</p>
+
+<p>Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5
+fr. pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les
+municipalités. La sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la
+nation, et 4,106,531 piastres pour les municipalités.</p>
+
+<p>L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977
+soldats.</p>
+
+<p>La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux
+transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le
+service des fleuves.</p>
+
+<p>Le prix de la main-d'&oelig;uvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va
+en diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de
+30 à 80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent,
+pour les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une
+petite somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme
+émigrants, ils ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour
+le retour.</p>
+
+<p>Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur
+ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres
+de tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris
+n'en possède <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par
+1930 et Londres un par 2,375 habitants.</p>
+
+<p>La monnaie a pour base le <i>peso fuerte</i>, qui vaut un peu plus de 5
+fr.; mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base
+le <i>peso moneta corriente</i>, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers
+sont dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos
+boliviens, qui valent 3 fr.</p>
+
+<p>La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de
+piastres fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par
+4 évêchés, suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le
+cinquième. Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres
+étaient étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire
+fortune pour rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la
+direction de diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé
+indigène. La religion catholique est celle de l'immense majorité, mais
+les cultes dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de
+religiosité dans le pays, et les autorités ne rougissent pas
+d'invoquer le Très-Haut; j'ai sous les yeux le message par lequel le
+président de la République, à l'ouverture des Chambres, en mai
+dernier, rend compte au Congrès des opérations de l'année. Il conclut
+par ces paroles:</p>
+
+<p>«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a
+dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras
+sessiones.&mdash;Rendant grâces à la divine Providence <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> pour les
+bienfaits qu'elle a accordés à la République, je déclare ouvertes vos
+sessions.» La religion catholique est encore la religion d'État,
+l'art. 2 de la Constitution dit: «El gobierno fédéral sostiene el
+culto catolico, apostolico, romano.&mdash;Le gouvernement fédéral professe
+le culte catholique, apostolique et romain;» et dans la préface de la
+même Constitution on lit: «Nos los representantes del pueblo ...
+invocando la protecion de Dios, fuente de toda razon i justicia,
+ordonamas, etc....&mdash;Nous, les représentants du peuple ... invoquant la
+protection de Dieu, source de toute raison et justice, ordonnons,
+etc.»</p>
+
+<p>Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les
+nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui
+est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but;
+en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la
+religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.</p>
+
+<p>L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université
+qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences;
+il y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province.
+L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui
+sont loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans
+la capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par
+33,196 élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le
+besoin d'écoles se <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> fait vivement sentir. Dans la seule
+province de Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait
+d'instruction, sur 116,000 enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000
+reçoivent l'instruction, les autres 88,000 restent dans l'ignorance
+forcée, faute d'écoles.</p>
+
+<p>L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la
+capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles,
+les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins.
+L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont
+compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux
+ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.</p>
+
+<p>Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services.
+Revenons à l'emploi de mon temps.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="resume">
+ San Carlo Almagro. &mdash; Dom Bosco et ses institutions. &mdash; Les S&oelig;urs
+ de Marie-Auxiliatrice. &mdash; La Société d'agriculture. &mdash; Prix des
+ terrains. &mdash; Les &oelig;uvres charitables. &mdash; Les Lazaristes. &mdash; Les
+ S&oelig;urs de Charité. &mdash; L'Hospicio de los Mendigos. &mdash; La
+ distribution de l'eau. &mdash; La fête nationale. &mdash; La législation. &mdash; Une
+ stancia modèle. &mdash; L'autruche et ses m&oelig;urs. &mdash; Détails sur
+ l'agriculture et l'élevage.</p>
+
+<p>Nous sommes au 5 juillet: après avoir fait de nombreuses visites et
+reçu partout bon accueil, je prends un tramway et me rends à San-Carlo
+Almagro, au collège de los artes y officies, confié à la Congrégation
+de dom Bosco. Je trouve là 200 enfants, dont la moitié appliquée à
+apprendre les divers métiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier,
+tailleur, etc.; l'autre moitié suit les classes élémentaires et
+secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint
+brun, au visage épaté, à l'&oelig;il noir, grand et égaré: ce sont des
+orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux.
+Ils savent me dire que leur père était cacique de telle et telle
+tribu; qu'ils ont été pris par les soldats et transportés dans cette
+maison; mais ils n'en savent pas davantage. Le supérieur m'apprend
+qu'il y a quatre ans, lorsque le général Rocca, promenant ses 2,000
+hommes dans les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Cébut, a chassé devant lui les Patagons qui l'habitaient, a
+tué ceux qui résistaient et recueilli plusieurs orphelins, les pères
+de ceux que je vois étaient parmi les morts: il ajoute qu'ils sont
+intelligents, doux, appliqués, et témoignent d'un grand bon sens.</p>
+
+<p>Près du collège, de l'autre côté de la rue, on a construit un couvent
+pour les S&oelig;urs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la
+Province et 25 novices, parmi lesquelles plusieurs indigènes. La
+supérieure vient de mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle
+me fait parcourir la maison et me donne avec timidité les
+renseignements concernant la Congrégation dans la République. À la
+paroisse de la Bocca, à Buenos-Ayres, les S&oelig;urs ont un externat
+avec 200 élèves, et un <i>Oratorio festivo</i> fréquenté par 400 jeunes
+filles. À Marou, elles ont un collège et externat; à San-Isidro,
+externat avec 120 élèves et Oratorio festivo; à Carmen, en Patagonie,
+un externat de 80 externes, et 100 filles à l'Oratorio; toutes leurs
+maisons ont la Congrégation des Enfants de Marie.</p>
+
+<p>Au collège, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la
+vapeur. Le même moteur donne le mouvement aux scieries mécaniques et
+autres instruments. Les Pères desservent encore à Buenos-Ayres la
+chapelle appelée Matris Misericordiæ ou des Italiens; à San-Nicolas,
+sur le Parana, ils ont un collège avec 70 internes payant 75 fr. par
+mois. Dans la Patagonie, ils ont à Carmen un collège avec 70 internes
+et un Oratorio festivo <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> qui réunit 100 enfants. De l'autre
+côté du Rio Negro, à Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent
+un Oratorio. Ils ont enfin une dizaine de stations dans l'intérieur de
+la Patagonie, tels que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca,
+Nahuel, Huapi, San-Xavier, etc.</p>
+
+<p>Dom Bosco, à Turin, avait été frappé, dès le début de sa carrière
+sacerdotale, de l'abandon dans lequel étaient laissés un grand nombre
+de garçons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il
+comprit bientôt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis
+deux cents ans, le clergé s'était plus spécialement adonné au
+ministère plus facile auprès de la femme; mais l'homme n'en demeure
+pas moins le chef de la famille, et du temps de saint François de
+Sales les efforts étaient avec raison plus portés de son côté. Je lis
+en effet dans les écrits de ce docteur (<i>&OElig;uvres complètes de saint
+François de Sales</i>, tome II. Migne, 1861, p. 427), les conseils que ce
+saint si doux et si pratique adressait à un de ses confrères: «Comme
+évêque, vous devez surtout veiller sur deux sortes de personnes, qui
+sont les chefs des peuples: les curés et les pères de famille, car
+d'eux procède tout le bien ou tout le mal qui se trouve dans les
+paroisses ou dans les maisons.»</p>
+
+<p>M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du
+pays et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement
+utiles à la France s'ils ne sont pas enterrés dans les cartons du
+ministère à Paris; <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> il a habité divers pays à l'étranger, et
+en observateur attentif il a pu voir le bien à imiter, le mal à
+éviter.</p>
+
+<p>M. l'avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, me donne
+des lettres pour le Chili, le Pérou et la Bolivie.</p>
+
+<p>À la Société d'agriculture, j'apprends, à propos de prix de terrains,
+qu'on a vendu dans la quinzaine, à Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la
+lieue carrée (2,600 hectares), des terrains qui avaient été achetés
+pour 2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70
+lieues carrées de terrain au cinquième méridien; qu'une autre
+compagnie anglaise a acheté 100 lieues carrées à San-Luiz, à raison de
+10,000 fr. la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et C<sup>ie</sup>
+ont proposé au gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain à
+Santa-Cruz, en Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue, à condition de
+la peupler en cinq ou six ans et d'y établir 200 familles européennes,
+50,000 brebis, 5,000 b&oelig;ufs et vaches. Plusieurs autres particuliers
+et compagnies font des demandes analogues pour établir des colonies.</p>
+
+<p>M. l'avocat Caranza, qui est à la tête des &oelig;uvres charitables, me
+présente à sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de
+bien dans la République.</p>
+
+<p>Sa Grandeur Mgr l'archevêque a la bonté de me faire visiter son palais
+et sa cathédrale. Le palais est seigneurial, et à la cathédrale les
+autels sont ornés non de tableaux, mais de statues habillées à
+l'espagnole, avec robes brodées. La nef est vaste, et les salles au
+service <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me
+présente à son vicaire général, dom Spinoza, qui me renseigne sur
+l'importance du diocèse: il comprend 300,000 âmes, 14 paroisses, 50
+églises et chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalité
+et 13 de religieuses, dont 4 cloîtrées. Il veut bien me conduire au
+bout de la ville, à la Maison mère des Pères lazaristes. Ils sont 6
+Pères et 8 novices, dont un Indien; ils font l'école gratuite à 200
+externes.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la rue, les S&oelig;urs de Charité tiennent le collège
+de la Providence, où 20 S&oelig;urs instruisent 200 externes et 80
+internes payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40
+orphelines.</p>
+
+<p>Le dimanche les magasins sont fermés le matin à dix heures, de par la
+loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septième jour.
+Je prends un tramway et me rends à un des bouts de la ville, au parc
+de la Recolleta. Il y a là le cimetière <i>del Norte</i>, semé de riches
+chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus
+élevée, je lis <i>Pantheon de l'Association espanola de socorros
+mutuos</i>. À côté, dans l'ancien couvent des Récollets, on a établi
+<i>l'hospicio de los mendigos</i>, contenant 220 vieillards et 110 femmes
+aux soins des S&oelig;urs de la Charité. Elles se louent des bons
+procédés de l'administration; leurs pauvres sont logés dans de grandes
+salles à un seul rez-de-chaussée, espacées dans le jardin; ils ont
+cuisine bourgeoise et le maté deux fois par jour. À côté de l'hospice
+s'étend un petit parc orné de rocailles, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> et un peu plus loin
+je trouve les pompes à vapeur qui pompent l'eau de la rivière dans les
+réservoirs de distribution pour toute la ville. Les pompes font trente
+tours à la minute, et chaque coup de piston relève 120 litres d'eau.
+Elles sont insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus
+puissantes. Je retourne à l'hospicio de los mendigos; l'ancien
+aumônier de l'hôpital français y prêche en castillan, puis les
+vieillards chantent des litanies et des cantiques avec
+l'accompagnement de l'orgue, tenu par un aveugle; les servants ont le
+vrai type indien.</p>
+
+<p>Le 9 juillet, c'est la fête nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810
+que les Espagnols furent chassés de ces contrées, et c'est le 9
+juillet 1816 que fut déclarée l'indépendance. Ces deux anniversaires
+sont fêtés tous les ans avec solennité. Les deux généraux qui, par
+leurs victoires, obtinrent ce résultat, le général Saint-Martin et le
+général Belgrano, étaient deux chrétiens. Se considérant comme des
+instruments de la Providence, après leur victoire, ils envoyèrent
+leurs épées, le premier à Notre-Dame du Carme, à Mendoza, le second à
+Mercedes.</p>
+
+<p>Le matin, de ma chambre, je vois débarquer quelques compagnies de
+marins, traînant leurs canons; à midi, des bataillons se rangent sur
+la place Victoria; mais bientôt une légère pluie les renvoie à la
+caserne. On fait économie de poudre; pas de coups de canon, pas de
+cloche: et pourtant ces bruits sont bien faits pour réveiller chez le
+peuple les fortes émotions. À une heure, les autorités se rangent à la
+cathédrale sur de superbes <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> fauteuils; un immense et riche
+tapis en couvre le pavé. L'archevêque entonne le <i>Te Deum</i>, que des
+artistes chantent en musique; puis on rentre chez soi. Pour moi, je me
+rends chez l'avocat Lamarca, qui veut bien me donner quelques
+renseignements sur la législation du pays. Le père peut disposer d'un
+tiers de ses biens s'il laisse père et mère et pas d'enfants; d'un
+quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce pays des estancieros
+(propriétaires) qui ont jusqu'à 400 lieues carrées de terre, et des
+compagnies qui en possèdent jusqu'à 700 lieues; il n'est pas mauvais
+que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme est protégée:
+elle hérite comme les garçons; la recherche de la paternité n'est pas
+interdite. L'épouse a droit à la moitié des biens gagnés après le
+mariage. La famille est assez bien constituée; mais, dans les classes
+élevées, le père passe trop de temps au club. Les enfants s'aiment
+entre eux, mais s'émancipent de bonne heure: ils sont aussi plus
+précoces; les jeunes filles se marient souvent à dix-sept ans, et au
+même âge les garçons occupent parfois des places importantes, qu'on
+donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans. Les
+mères n'ont pas toujours une assez forte instruction.</p>
+
+<p>Le soir, à huit heures, la place Victoria est illuminée <i>à giorno</i>, et
+on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit
+en Europe.</p>
+
+<p>Après avoir parlé avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui
+dis: «La estancia<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a> est dans votre pays <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> la chose principale
+à visiter, et j'espère que vous trouverez l'occasion de m'en montrer
+une.» Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils
+parlent de lettres et de télégrammes et il me dit: «Demain, vous
+pourrez aller visiter, à quelques lieues d'ici, la stancia de
+San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle
+appartient à un de mes amis, M. Léonard Pereira. Vous prendrez à la
+station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez
+deux heures après à la station de Pereyra; mais auparavant, vous
+viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. Êtes-vous levé à
+sept heures?&mdash;Oui.»&mdash;L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais
+parole malgré le déluge de la nuit. À sept heures, en effet, par une
+pluie battante, j'étais à sa porte, mais, sans le renfort du marchand
+de lait, malgré la sonnerie électrique et le marteau, je ne serais pas
+parvenu à la faire ouvrir. La lettre était prête, mais il fallait
+prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment
+d'avoir à porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'était
+pas de trop, car il pleut depuis trois mois. À peine sorti de la
+ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace
+entièrement inondé. À la station de Baraccas, je vois une ville
+composée de maisonnettes de bois toutes surélevées de terre d'un mètre
+et comme sur pilotis. Les rues sont étroites. Quel dommage que sur cet
+immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amérique du
+Nord, des avenues de 40 mètres et des petits jardins. La santé
+<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> des habitants y gagnerait et les bébés pourraient jouer
+devant leur maison, sans courir le risque d'être écrasés par les
+chars. Ces rues étroites sont maintenant couvertes d'une si haute
+couche de boue, qu'elles sont impraticables aussi bien aux piétons
+qu'aux voitures; c'est à peine si les cavaliers osent s'y aventurer.
+Il ne reste aux piétons que les trottoirs.</p>
+
+<a id="img021" name="img021"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img021.jpg" width="500" height="300" alt="" title="">
+<p>République Argentine.&mdash;Rancho de Pêcheurs.&mdash;Arbre appelé Ambico.</p>
+</div>
+
+<p>La rivière le Riochuelo laisse pénétrer d'assez beaux navires anglais,
+qui débarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la
+laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voilà <i>nel
+campo</i>, soit en pleine campagne.</p>
+
+<p>La prairie s'étend à perte de vue; pas une colline à l'horizon. Les
+arbres sont rares, c'est à peine si on voit par-ci par-là quelques
+eucalyptus. La terre est partout si détrempée, que les pauvres animaux
+font pitié à voir. Aussi, à tout instant, j'en aperçois jonchant le
+sol, morts ou mourants. Les b&oelig;ufs sont écorchés sur place, car la
+peau en vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de
+cheval ne vaut que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa
+fourrure de laine, semble mieux résister. L'autruche, avec ses longues
+jambes et ses plumes moelleuses, allonge curieusement son cou de
+chameau et semble se moquer de l'eau. Les quelques fermes qu'on
+rencontre ont des maisons en boue couvertes de chaume; c'est le
+rancho, et à leur approche on voit la vigne, le mûrier, l'oranger, des
+champs de blé qui sort de terre, des choux énormes, du maïs coupé, de
+jeunes <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> fèves, et en général tous les fruits et légumes de
+l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et porcs y sont en
+abondance. Le bétail paît dans la prairie naturelle, où poussent le
+chardon et une herbe graminée. On voit aussi de belles prairies
+artificielles de sainfoin et de luzerne.</p>
+
+<p>À la station de Quilmes, j'aperçois un tramway appelant les voyageurs
+avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes
+les rues des villes des deux Amériques; je ne savais pas que je
+l'aurais trouvé à la campagne. Cela explique comment on peut, de
+plusieurs lieues à la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on
+voit dans tous les trains. Par-ci par-là je remarque les gardiens de
+bétail, trottant à la ronde, couverts d'un vêtement jaune ciré comme
+celui des marins; et presque sur chaque poteau du télégraphe, le
+<i>ornero</i>, profitant de la pluie, construit son magnifique nid de boue,
+que des employés démolissent parce qu'il interrompt la transmission
+des dépêches.</p>
+
+<p>Enfin, à midi, je descends à la station de Pereyra, et je demande au
+chef de gare s'il n'y a pas là une voiture pour moi; je vois qu'il a
+de la peine à s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que
+j'ai affaire à un Anglais. Tous les employés de la ligne sont des
+enfants d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand
+gaillard botté portant pantalon à la zouave et lui dit: «Voici le
+monsieur que vous attendez.»</p>
+
+<p>J'enfourche un cheval, et nous voilà galopant et trottant dans la
+boue, à travers les chemins transformés en <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> rivière, et mieux
+encore sur les prairies qui les bordent.</p>
+
+<p>Après une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous
+traversons un superbe parc et arrivons à la maison du propriétaire. Il
+n'est pas là, mais une lettre, al <i>Señor Ruffino administrador</i>, fait
+que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel
+déluge, me dit-il. <i>El tiempo es moeda</i>, répondis-je; si j'attends le
+beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis
+trois mois. On me prépare aussitôt un déjeuner confortable, et pendant
+ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frères,
+depuis quinze ans attachés à la ferme. Leur bisaïeul était Gênois; un
+des frères a le bras droit coupé. Est-ce le fruit de vos révolutions?
+lui dis-je.&mdash;Non, j'ai reçu un coup de fusil d'un voleur
+d'animaux.&mdash;L'a-t-on attrapé?&mdash;Non, il s'est sauvé avec sa bande.</p>
+
+<p>La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant
+1,000 chevaux, 8,000 b&oelig;ufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000
+autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le
+vendent au saladero de 20 à 40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut
+extraire en graisse et en huile. À San-Juan on préfère le laisser
+mourir surplace; mais on entretient des étalons pour des chevaux de
+race.</p>
+
+<p>L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On néglige la plume et la
+chair, et on ne mange que les &oelig;ufs. On en prend l'estomac, qui se
+vend 5 fr. pour la pepsine. La race américaine est inférieure, comme
+volume et comme <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> ornement de plumes, à la race d'Afrique. Les
+m&oelig;urs de cet animal, autant que me l'explique le señor Ruffino,
+sont au moins curieuses: ils s'organisent par <i>tropillas</i>: deux mâles
+et six à sept femelles: gare aux autres mâles qui voudraient
+s'adjoindre; ils seraient poursuivis et tués par les deux pachas. Un
+des mâles construit le nid dans lequel les femelles pondent tous leurs
+&oelig;ufs, de dix à douze chacune; puis l'autre mâle les couve durant
+quarante jours; mais, comme il ne peut en couvrir qu'une partie, les
+autres pourrissent. C'est comme si l'homme voulait se mêler de faire
+la nourrice! je crois que si les mâles étaient moins galants et
+laissaient faire les femelles, elles se tireraient mieux d'affaire. À
+chacun son métier.</p>
+
+<p>Lorsque le premier poussin paraît, le mâle pique les &oelig;ufs et y
+dépose des mouches pour les nouveau-nés. Si l'on touche au nid, le
+mâle détruit tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte
+que toucher un seul &oelig;uf c'est détruire tout un nid.</p>
+
+<p>C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hémisphère) que
+pondent ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et
+en consomme presque autant que le cheval.</p>
+
+<p>Pour les b&oelig;ufs, M. Pereyra s'applique à l'amélioration de la race;
+il ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au marché de
+Buenos-Ayres. Les b&oelig;ufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr.
+environ; il vend les taureaux pour la reproduction à des prix plus
+forts, et jusqu'à 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800 à 1,000
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> b&oelig;ufs chaque année pour le marché, de 3 à 4,000 moutons
+de 18 mois à 2 ans, au prix de 10 à 16 fr., selon la qualité. Les
+moutons produisent une moyenne annuelle de laine mérinos d'environ 3 à
+4,000 arrobas, au prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba équivaut ici à 11
+kilogrammes environ.</p>
+
+<p>On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi,
+soit 16,900<sup>mc</sup>, peut nourrir 5 b&oelig;ufs ou bien 12 moutons; or,
+comme le b&oelig;uf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'élevage du b&oelig;uf
+est plus productif; toutefois, on tient ensemble moutons et b&oelig;ufs.
+Ce qui rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le
+terrain à raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient à environ 50 fr.
+l'hectare.</p>
+
+<p>Le locataire y sème le maïs, qu'il vend à raison de 10 fr. les 100
+kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait exporté pour
+10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de
+plus, et comme la demande n'a pas augmenté en Europe, le prix a baissé
+d'autant.</p>
+
+<p>Le personnel de la estancia <i>San-Juan</i> se compose de 50 ouvriers
+italiens, français et belges; j'y trouve même un berger de la Briga,
+dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la
+nourriture. Une partie des ouvriers sont mariés. La paroisse est fort
+éloignée; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche
+libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptêmes on va à
+l'église, mais on ignore ce que <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> c'est que la dernière
+communion; car, en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30 à 60 fr. pour
+payer la voiture qui devrait aller au loin chercher le prêtre;
+néanmoins, le señor Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes
+gens, et qu'il n'a point de coffre-fort ici; il ajoute même qu'il peut
+confier à chacun de ses gens une somme quelconque pour la porter
+n'importe où, et qu'il la remettra fidèlement à destination.</p>
+
+<p>Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chère et
+vaut 200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mètres carrés, soit
+environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre
+d'agriculture assez élevée pour ne pas craindre les inondations. Cette
+même terre qui se vend maintenant si cher a été donnée, ou vendue 0
+fr. 75 l'hectare. La estancia contient encore 50 cuadras de prairies
+artificielles: luzerne et sainfoin, et on va les porter à 100 cuadras.
+La partie réservée à l'agriculture est d'environ une demi-lieue
+carrée.</p>
+
+<p>Après le déjeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il
+comprend plusieurs hectares; ici des bois, là des jardins, plus loin
+un lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espèces de canards. Je
+vois les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cèdres du Liban,
+les magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les
+dathuras, les grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac,
+l'abothylum; et dans deux petites serres, le caféier, les arecas, les
+bégonias, les azaléas et autres plantes des tropiques; il me semble
+être dans un de nos <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> jardins à Nice, quoique le climat soit
+ici un peu plus chaud. Par une longue avenue d'eucalyptus le parc
+aboutit à une station de chemin de fer, particulière à la propriété;
+20 ouvriers sont occupés à l'entretien du parc.</p>
+
+<p>Le Señor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les
+taureaux, il m'en fait remarquer un énorme venu d'Écosse; son museau
+ressemble à celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps
+pend jusqu'à terre une longue peau de graisse; il a coûté 5,000 fr. Un
+autre plus grand, venu de Bute (Écosse), a coûté 7,000 fr.; mais les
+taureaux de race produits par eux sont vendus par le propriétaire
+1,500 fr., en sorte qu'il est bientôt couvert de ses frais. Dans la
+cour est suspendu un <i>lazo</i>, je demande à le voir man&oelig;uvrer; il a
+environ 25 mètres de long: un grand berger des Alpes lombardes le
+prend, le fait tournoyer et le lance contre un jeune b&oelig;uf qui
+cherche à fuir: il est pris aux cornes et ramené en un instant. À la
+guerre contre les Espagnols, et dernièrement à la guerre du Paraguay,
+on a vu les <i>Gauchos</i> man&oelig;uvrer habilement cette arme et
+désarçonner les cavaliers; mais ceux-ci savaient en dernier lieu
+couper le lazo avec leur couteau effilé. Les bollas avaient aussi été
+employées dans cette guerre. Cet instrument dangereux consiste en
+trois balles de plomb, de la grosseur d'un &oelig;uf, attachées à trois
+lanières de 70 centimètres réunies par le bout: le <i>gaucho</i> prend en
+main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les deux <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>
+autres, les lance contre les jambes du cheval à une grande distance;
+les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les lanières
+et rendent la marche impossible; le cavalier à son tour s'était
+habitué à se retourner lestement et à couper, de la lame effilée de
+son sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanières. Je demande à ce
+Lombard s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.&mdash;Je suis
+ici depuis cinq ans, mais ma femme est restée en Italie.&mdash;Fais-la donc
+venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par
+mois. Ce bonhomme venait de déposer deux gros seaux de lait; je le
+goûte, il est délicieux; le vendez-vous?&mdash;Non, dit Ruffino, nous avons
+essayé, et voici encore les bidons qui le portaient à la ville et les
+machines à faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouvé que,
+pour notre but, qui est l'amélioration de la race, il est préférable
+de laisser le lait aux veaux.</p>
+
+<p>Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes étalons anglais,
+allemands, andalous. Le même hangar abrite les moutons; les plus beaux
+sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de très beaux mérinos
+d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du maïs cuit
+et du son.</p>
+
+<p>Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici,
+dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une
+colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens;
+je vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous
+étions douze <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la
+mort nous dévore tous.</p>
+
+<p>Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner
+assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de
+la nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il
+commence par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays.
+L'enseignement par l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive
+ici mes félicitations et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle
+il a mis à ma disposition ses serviteurs et sa maison.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="resume">
+ Retour à Buenos-Ayres. &mdash; La nouvelle capitale de la Plata. &mdash; Les
+ banques. &mdash; Le Musée. &mdash; Départ pour Rosario. &mdash; Navigation
+ intérieure. &mdash; San-Nicolas. &mdash; Le pingoin. &mdash; La guerre du
+ Paraguay. &mdash; Rosario. &mdash; San-Juan. &mdash; Mendoza et la
+ viticulture. &mdash; Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. &mdash; Un
+ elevator. &mdash; Un Allemand colonisateur.</p>
+
+<p>Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq
+heures, car j'ai à écrire.&mdash;<i>Bueno, Señor.</i> Or, à six heures, le
+silence n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la
+pluie diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de
+s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le
+train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate
+que la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison,
+j'y suis prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux
+et j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je
+passe sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la
+culbute, et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut
+mon salut. Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le
+domestique paraît. Viens <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> donc m'ouvrir et mets-moi vite en
+voiture, car j'ai affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le
+train. Ce brave homme, un peu confus, fait des prodiges d'activité, et
+en quelques minutes il m'a brossé, servi le café et mis en voiture.
+Une demi-heure après, j'étais à la station, où le chef de gare me sert
+gentiment une tasse de café qu'apporte sa fillette. Est-ce le
+changement de pays ou de climat qui donne ici tant d'amabilité à la
+froide nature anglaise? Il ne s'arrête pas là, mais il répond à mes
+questions et me fournit des détails sur la nouvelle ville de <i>la
+Plata</i> qu'on est en train de construire pour servir de capitale à la
+province de Buenos-Ayres. Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres
+était capitale de la province et de la fédération, et s'en prévalait
+pour imposer sa volonté aux autres États; mais, en 1880, lors de la
+dernière élection présidentielle, les autres États conspirèrent,
+cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un mois. Après avoir perdu
+environ 3,000 hommes de part et d'autre en divers faits d'armes, la
+ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle serait désormais la
+capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout pouvoir de police et
+autre dans la ville appartiendrait au pouvoir fédéral, et que la
+Province aurait à se construire une nouvelle ville et à y transporter
+ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce résultat dans un pays
+qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais cette ardeur à
+guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui, fuyant le
+travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la récompense
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait
+délivrer le pays de sa plus grande plaie.</p>
+
+<p>La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du
+fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal
+depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est
+tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend
+de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central.
+Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles
+fortunes.</p>
+
+<p>Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez
+habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol
+<i>ferro-carril</i> par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est
+pas grande (20 kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de
+la route, le triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que
+la perte s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les
+jeunes agneaux sont perdus. Le dernier recensement donnait les
+chiffres suivants pour le bétail vivant sur les terres de la
+République: 2,000,000 de chevaux, 6,000,000 de b&oelig;ufs et 80,000,000
+de moutons.</p>
+
+<p>À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à
+<i>London and River Plate Bank</i>, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas
+regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de
+banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>?
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Et pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts
+d'argent français dans les diverses banques de la ville, et les
+Italiens, qui ont établi ici une banque avec un capital ne dépassant
+pas 5,000,000 de francs, font d'excellentes affaires. Quelques
+établissements financiers français ont bien envoyé des éclaireurs
+étudier la situation, mais c'étaient des hommes de bourse, et voyant
+que les transactions de bourse avaient ici peu d'importance, ils ont
+jugé que la place ne méritait pas une succursale. Or, les opérations
+de bourse ne sont pas le seul aliment aux banques, ni le meilleur: le
+commerce et l'industrie devraient mieux attirer leur attention. Les
+banques nationale et provinciale ici attirent des dépôts
+considérables, pour lesquels elles donnent un intérêt de 2 à 3%, et
+elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant ainsi des millions
+de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an, amortissable par quart,
+chaque trois mois. Contrairement aux usages financiers, ces banques
+ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles sont obligées de fournir
+tout renseignement sur le montant des prêts, aux personnes qui en font
+la demande.</p>
+
+<p>De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais
+on veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont
+pas grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre
+de squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de
+cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus,
+a 2<sup>m</sup>20 de longueur, avec une queue <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de 1<sup>m</sup>20. Les quatre
+espèces de cet animal, l'asper, l'élongatus, le l&oelig;vis, le clavipes,
+sont représentées encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les
+fossiles on voit aussi un tigre indigène, un scelidotherium
+leptocephalum à longue tête et herbivore, un m&oelig;gatherium, un
+panochtus tuberculatus et plusieurs tatous. Dans la collection des
+animaux indigènes, je remarque une espèce d'écureuil volant, la
+biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de Patagonie, la lionne,
+les quatre espèces d'onzas ou chats tigres; l'aguarra agnossou du
+Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses espèces de singes,
+et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia, qui tient du
+sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue diverses espèces
+de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des Cordillières.
+Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de la province
+de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On peut
+remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise de
+Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses
+habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général
+Pax. J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux.</p>
+
+<p>À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour
+Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas
+rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me
+remettre quelques notes et adresses.</p>
+
+<p>En attendant le départ, nous causons sur la singulière <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
+situation faite aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi
+argentine les déclare enfants du pays, et d'autre part la loi
+française les considère comme Français et les astreint au service
+militaire; le résultat est que, pour ne pas servir deux pays, ils
+restent Argentins. Dans la campagne il arrive même souvent qu'ils
+aiment à se dire Argentins pour éviter le nom de <i>gringo</i>, épithète de
+mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la loi argentine déclare
+Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il n'en est pas de même
+de l'étranger arrivé ici; il conserve sa nationalité, et à 21 ans il
+devra tout quitter pour retourner en France faire son service
+militaire; pendant ce temps sa place, parfois péniblement gagnée, sera
+prise par un autre et le plus souvent par un Anglais ou un Allemand,
+et à son retour il aura à se refaire une situation. La fondation de
+maisons solides à l'étranger est impossible dans ces conditions.</p>
+
+<p>On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à
+l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le
+mal? Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne
+lui rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au
+travail national?</p>
+
+<p>Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de
+l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne
+grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail
+interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables
+richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> mêmes, si intraitables en fait de service militaire,
+exonèrent de cette charge leurs sujets chefs de maisons établis à
+l'étranger.</p>
+
+<p>Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route.</p>
+
+<p>Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de
+la Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et,
+trois heures après, il atteint la station de Campana, au bord du
+Parana, un des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le
+<i>Parana</i>, navire à hélice de 600 tonneaux; il appartient à la
+Compagnie des Chargeurs Réunis du Havre, et est destiné aux voyages
+entre Buenos-Ayres et Bahia Blanca sur la côte du sud. Il sort tout
+neuf des chantiers de Glascow et vient d'arriver du Havre. N'est-il
+pas regrettable que nous en soyons encore à faire construire nos
+navires en Angleterre, même après la prime à l'armement! Nos
+armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment patriotique, de
+s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait assez de travail
+pour atteindre les prix des constructeurs anglais? D'autres nations
+demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers, et l'on ne
+serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante industrie.</p>
+
+<p>Après la man&oelig;uvre du départ, le capitaine laisse la direction du
+navire à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable,
+et durant le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici,
+exécuté directement en vingt-cinq jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le
+<i>Sterling Castle</i>, qu'elle a baptisé le <i>Sud-America</i>. Ce navire,
+sorti des chantiers de Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de
+long et une force de 8,599 chevaux effectifs; il file 18 n&oelig;uds et
+franchit en quinze jours la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les
+Chargeurs Réunis ont maintenant 5 navires en construction, qui
+pourront filer 21 n&oelig;uds; ils sont destinés à la navigation dans le
+Parana et l'Uruguay; le fret en vaut encore la peine: il se paye 35 et
+40 fr. la tonne entre Corrientes et Buenos-Ayres, et même entre
+Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une distance de 40 à 80
+lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la concurrence a fait
+baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un parcours de 2,000
+lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer les marchandises à
+Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent de la Compagnie
+des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne pas avilir
+davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille, le grand
+navire <i>la France</i>.</p>
+
+<p>Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils
+peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit
+que les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but,
+et que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent
+en pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à
+bas prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques
+jeunes Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses;
+il me semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises
+avec un jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de
+la discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir
+convaincre ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il
+voudrait étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des
+moines! Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines
+habilement présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je
+préfère m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à
+Corrientes, de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital,
+mais associé au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire
+avec partage des bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels
+il donne un salaire de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait
+quelquefois travailler les 50 soldats à sa disposition 23 hectares
+sont déjà plantés, et bientôt on en aura 100. L'usine est en
+construction. Il compte que chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes
+de cannes, au rendement de 6%. Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe
+dans ma couchette pour le repos de la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel
+plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À
+huit heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville,
+perchée sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte
+<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> environ 10,000 habitants. Plusieurs navires sont en
+chargement, entre autres le <i>Frigorifique</i> et un navire anglais
+chargent des viandes pour l'Europe. Le premier la conserve par le
+froid, produit au moyen de l'évaporation par l'éther; le second, par
+le froid produit par l'irradiation de l'air comprimé, système
+australien plus économique.</p>
+
+<p>Pendant que le <i>Parana</i> décharge les marchandises à destination de
+San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un
+rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle
+droit, mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son
+plus bel ornement dans la vaste église de style roman avec superbe
+coupole. J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco
+dirigent dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la
+circulation impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me
+rappelle à bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout
+en remontant la rivière, je me promène à bord avec un Argentin
+complaisant qui veut bien me parler de son pays. À propos des qualités
+de terre, il me développe une longue théorie sur le <i>pasto fuerte</i>,
+herbe dure qui convient aux chevaux, aux b&oelig;ufs, et sur les
+pâturages tendres appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays:
+<i>el pato de la vaca hace el terren</i>: «le pied de la vache forme le
+terrain.» Il m'apprend que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour
+un, mais il donne le 20 à Rosario, et, à propos de mesure et de prix,
+il me nomme tant de mesures et de monnaies argentines et <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>
+boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme je déplore devant, lui
+l'absence d'un système métrique adopté par le monde entier, il me dit
+que ce système a été introduit par la République, mais qu'il faudra
+encore longtemps avant qu'on ait quitté la routine des anciennes
+mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du Paraguay, qu'il
+atteindra d'ici en cinq jours de navigation.</p>
+
+<p>Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de
+Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le
+Brésil. Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le
+vaincu: 100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la
+paix, le pays ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16
+femmes. Il se repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du
+président Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires
+étrangères. Le capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me
+parle de la chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la
+Patagonie. Cet oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de
+bâton, donne beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais
+il faut attendre sur place les autres six mois pour compléter la
+cargaison. Quelques-uns de ses amis y ont fait naufrage dernièrement.
+Jetés sur une île, ils ont réussi à gagner la côte, mais pour y servir
+de pâture aux indigènes.</p>
+
+<p>À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de
+la République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres
+de large; les maisons <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en
+terrasse; les <i>patio</i> ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de
+plantes. Dans celle de l'<i>Hôtel Universel</i>, où je descends, je
+remarque un superbe araucaria et un beau magnolia. L'église est en
+reconstruction; on l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la
+seule paroisse pour 40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle.
+Sur la place, on vient de poser un beau monument en marbre blanc de
+Carrare; sur une colonne corinthienne se tient debout la statue de la
+République argentine, et aux quatre angles, au bas de la colonne, on
+voit les deux généraux et les deux juristes fondateurs de
+l'indépendance.</p>
+
+<p>Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant
+que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par
+les journaux.</p>
+
+<p>Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M.
+Bernard, notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait
+donné une lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs
+n'étaient pas chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir
+passer la soirée chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de
+poursuivre mon chemin dans l'intérieur et de gagner le Chili à travers
+la <i>Cordillera de los Andes</i>. Les correspondances de la Plata insérées
+dans l'<i>Économiste français</i> m'avaient fait croire que le chemin de
+fer était ouvert jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement
+était faux. Le chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> et
+il faudra encore plusieurs mois pour qu'il soit achevé jusqu'à
+Mendoza. D'autre part, il y a un horaire différent pour chaque jour de
+la semaine, et les trains s'arrêtent le soir pour repartir le
+lendemain. Sur plusieurs lignes, pas de train le mardi.</p>
+
+<p>Les Argentins disent: <i>El martes y el viernes no te casar, no
+t'embarcar</i>. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi
+ni le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que
+contre le vendredi! Double preuve de la sottise humaine!</p>
+
+<p>M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le
+courrier du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps
+en temps quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux
+m'aventurer. Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici
+pour atteindre Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du
+Chili par la Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux
+ans. Or, c'était la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et
+il dut faire la route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la
+neige glissante. De plus, comme la neige se ramollissait pendant le
+jour, menaçant de l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il
+m'assure que ces montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin
+de présenter l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si
+amateur d'aventures pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux
+interlocuteurs je me rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas
+des dit-on, mais parle d'expérience. Je <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> renonce donc à
+passer la Cordillera, et, rebroussant chemin, j'irai prendre à
+Montevideo le navire de la Pacific Steam C<sup>ie</sup>, la seule qui a un
+service périodique pour le Chili à travers le détroit de Magellan.</p>
+
+<p>M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans
+la province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous
+Basques ou Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du
+bétail, la terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les
+2,500 hectares, dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr.
+l'hectare; plus loin, on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée.
+Plusieurs, au lieu de l'acheter, la louent: le prix de location
+représente le 6 à 7% du capital.</p>
+
+<p>On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont
+ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des
+Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de
+terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit
+construire sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et
+prendre a crédit chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que
+l'almacen, par son usure, lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à
+son tour, dit qu'il se ruine, parce que plusieurs colons ne peuvent le
+payer. Toutefois, si le colon est énergique et persévérant, après les
+dures épreuves des premières années, si la terre qu'il a reçue est
+bonne, elle le dédommage de ses fatigues par d'abondantes récoltes.</p>
+
+<a id="img022" name="img022"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img022.jpg" width="400" height="666" alt="" title="">
+<p>République Argentine.&mdash;jeune Indienne.</p>
+</div>
+
+<p>Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>
+Indiens ou tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre
+l'indigène, contre la nature, couchent en plein air, le revolver au
+poing, mangent quand et comme ils peuvent; mais ils sont souvent
+amplement récompensés. M. Bernard me cite un Français qui, venu ici
+comme maçon, après avoir gagné une centaine de mille francs en travaux
+et spéculations diverses, a osé, avec cette petite somme et le crédit
+qu'il a trouvé, entreprendre une plantation de cannes et la
+construction d'une usine à sucre. Le bénéfice s'est élevé à 150%. Il
+aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un autre Français,
+garçon boulanger, a réussi également à implanter à Santiago del Estero
+un établissement sucrier qui vaut maintenant environ 10,000,000 de
+francs.</p>
+
+<p>On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la
+vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7
+à 800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé,
+se vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même
+venu installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec.
+On boit dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait
+facilement faire passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère.</p>
+
+<p>Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des
+inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la
+sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on
+n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux
+ans, on n'a pas vu <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> une goutte de pluie; la famine menace les
+habitants, et on quête pour eux dans les autres provinces.</p>
+
+<p>Rosario vient d'inaugurer une nouveauté dans ce pays: un elevator dans
+le genre de ceux de l'Amérique du Nord; M. Schlieper, à qui M.
+Tornquist m'avait recommandé, veut bien m'y conduire. Il contient 70
+caisses de fer de forme hexagone et disposées comme les briques des
+pavés de Marseille. Chaque caisse contient mille hectolitres. Le blé,
+porté au pied de l'elevator par les bateaux du Parana ou par le
+railway de Cordoba, est nettoyé au moyen d'une machine à vanner, s'il
+en a besoin; puis porté à la hauteur de 25 mètres par des godets qui
+se meuvent dans des tuyaux en planches. De cette hauteur on le dirige
+dans une des caisses après avoir été pesé et mesuré, toujours au moyen
+de la même machine. Pour cela le blé passe dans d'énormes cubes d'une
+capacité connue; le fond du cube étant une bascule, on a en même temps
+la capacité et le poids. La compagnie donne à l'entreposant un
+certificat constatant la quantité et la qualité du blé déposé. Ce
+certificat peut être nominatif ou au porteur. L'établissement a été
+fait par des Américains du Nord, et a coûté 400,000 fr. Il ne
+fonctionne que depuis un an, et déjà la compagnie a pu baisser les
+prix de moitié. On paie maintenant, pour vanner un hectolitre de blé,
+dix centimes; pour la réception et le pesage, cinq centimes; pour
+l'entrepôt, cinq centimes durant le premier mois, un peu moins pour le
+second. Pour remplir un navire il suffirait d'ouvrir la soupape d'une
+ou de plusieurs <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> caisses, mais les navires ne sont pas
+encore ici organisés pour cela, et la soupape ne remplit que des sacs
+qui glissent par des planches jusqu'à fond de cale. Du haut de
+l'elevator nous dominons la ville, que baigne le Parana coulant autour
+d'îles gracieuses. Son cours est capricieux et change assez souvent.
+L'&oelig;il se perd à l'ouest dans la pampa, plaine qui s'étend comme une
+mer sans fin; pas un seul arbre à l'horizon; il me semblait voir la
+grande prairie du Far-West dans l'Amérique du Nord. C'est là que le
+Gaucho, mi-Indien mi-Espagnol, joue de sa guitare en gardant les
+troupeaux.</p>
+
+<a id="img023" name="img023"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img023.jpg" width="400" height="559" alt="" title="">
+<p>République Argentine.&mdash;Gaucho jouant de la guitare dans la pampa.</p>
+</div>
+
+<p>Près de l'elevator se trouve, d'un côté, un moulin à vapeur, en sorte
+que ce pays qui, il y a cinq ans, tirait encore de la farine des
+États-Unis, pourra bientôt en exporter. Le prix du blé varie de 10 à
+20 fr. l'hectolitre.</p>
+
+<p>De l'autre côté de l'elevator est placée la gare du chemin de fer de
+Cordoba; elle est encombrée de machines et de wagons, et sur les colis
+je lis presque constamment Liverpool; j'aurais préféré voir plus
+souvent le nom de nos manufactures de France. Ces chemins de fer
+prennent tous les jours plus d'importance, surtout depuis le
+développement de l'industrie sucrière et vinicole; mais, si le chemin
+de fer projeté entre Bahia Blanca et les Andes, par un passage plus
+accessible, à 150 lieues au sud de Mendoza, se réalise, le trafic vers
+le Chili sera en partie perdu de ce côté-ci. Néanmoins, Rosario,
+située sur le Parana, au point extrême qu'atteignent les navires
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> d'outre-mer, et tête de ligne du chemin de fer de Cordoba et
+de Tucuman, centralisera le commerce de l'immense plaine de la Pampa
+et aura certainement un grand avenir. Déjà les terrains à bâtir se
+vendent 10 francs le mètre carré, et le vice-consul, pour sa petite
+maison, paie un loyer de 2,600 fr.</p>
+
+<p>Le navire qui doit me ramener à Buenos-Ayres devait arriver ce matin à
+neuf heures. À trois heures il n'a pas encore paru, et le télégraphe
+fait savoir qu'un déraillement du train, à Campana, a produit sept
+heures de retard. Rien d'étonnant en cela; les pluies continuelles ont
+tellement détrempé le terrain, et la plaine à droite et à gauche de la
+chaussée du chemin de fer est depuis si longtemps inondée, qu'il faut
+s'étonner de l'absence de plus grands malheurs.</p>
+
+<p>Le déraillement n'a été qu'une perte de temps; les voyageurs n'ont pas
+souffert.</p>
+
+<p>À quatre heures le <i>Diana</i> arrive. Je salue notre vice-consul, qui
+s'inscrit à la Société de géographie commerciale de Paris, et j'arrive
+au navire, qui lève l'ancre à cinq heures.</p>
+
+<p>Cette fois la compagnie est meilleure: j'ai en face de moi un grand
+Allemand à l'air distingué; il parle à droite avec un autre Allemand,
+à gauche avec un Anglais. Je lie à mon tour conversation avec lui:
+j'apprends que, parti pour Mendoza, il s'est aperçu à Rosario de la
+disparition de ses malles, et retourne à Campana pour les chercher;
+mais on suppose qu'on les aura embarquées <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> dans un autre
+navire qui, par erreur, les aura transportées dans le Haut-Parana.</p>
+
+<p>Les malles sont une des plaies du voyageur; il faut qu'il les
+surveille d'un &oelig;il attentif. Pour moi, il y a longtemps que j'y ai
+renoncé: je n'ai jamais qu'une valise. Mon interlocuteur me dit qu'il
+vient examiner le pays pour y fonder une colonie, mais il rencontre
+quelques difficultés. Les personnes peu sérieuses qui, jusqu'à ce
+jour, se sont mêlées de ces entreprises, ont laissé des préventions
+contre tout individu qui demande des terrains dans le but de
+coloniser. Pour lui, il appartient à une vieille famille de Poméranie,
+et, tout en se créant une belle situation, il veut, par
+l'accomplissement des devoirs de paternité sociale, faire le bonheur
+de ses compatriotes qu'il amènera dans le pays. Il regrette pour
+l'Allemagne l'absence d'une politique coloniale, mais il espère
+qu'après la mort de Guillaume, le futur empereur l'inaugurera. Le
+gouvernement lui offre gratuitement plusieurs lieues carrées de
+terrain, dans les environs de Bahia Blanca; mais il lui impose
+l'obligation d'y introduire des immigrants dans le délai de deux ans,
+à raison de vingt familles par lieue carrée, ce qui donnerait à
+chacune un peu plus de 100 hectares. Il s'en va à Mendoza pour visiter
+des terres au pied des Andes et se décider, après comparaison. Il a
+été frappé de l'incrédulité qui règne ici parmi les gens venus
+d'Europe.</p>
+
+<p>Il compte que chaque famille, pour l'entretien, jusqu'à la première
+récolte de pommes de terre, construction <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> de maison,
+fourniture des animaux et instruments aratoires, lui coûtera à peu
+près 1,000 fr., qui seront remboursés par annuités.</p>
+
+<p>On m'a dit que ce jeune Allemand est un parent de Bismark; j'applaudis
+à ses efforts et lui souhaite bon succès.</p>
+
+<p>Il était près de minuit, que nous causions encore sur les questions
+sociales, recherchant les causes du communisme en France et du
+socialisme en Allemagne. Nous gagnons nos cabines, et le matin à cinq
+heures, le sifflet de la machine nous apprend l'arrivée à Campana,
+mais il faut attendre le jour; le déraillement de la veille dit
+combien la route est dangereuse.</p>
+
+<p>À sept heures, la locomotive se met en marche, nous traînant avec
+précaution à travers la plaine inondée. Sans les barrières de fil de
+fer qui sillonnent par ci par-là le terrain, on croirait traverser un
+lac; partout le même spectacle attristant de bêtes mortes ou
+mourantes. Enfin le soleil se montre à l'horizon, et semble porter sur
+ses rayons l'espérance.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> CHAPITRE XI</h3>
+
+<p class="resume">
+ Une séance à la Chambre des députés. &mdash; Le collège
+ San-Salvador. &mdash; L'hôpital. &mdash; La charité privée. &mdash; Le collège
+ San-José. &mdash; Pensées d'un voyageur. &mdash; Plantation de la canne à sucre
+ dans les diverses provinces.</p>
+
+<p>À Buenos-Ayres, je commence mes visites d'adieux, mes préparatifs de
+départ. J'achète des spécimens des curiosités du pays, la conquilia et
+le maté, le lazo et le boleador, et des peaux de huanaco. À
+l'<i>Officina national de tierras y colonias</i>, je me munis des documents
+nécessaires, et M. Latsima, à la douane, me donne ses importants
+travaux de statistique et une carte pour les études géographiques. À
+trois heures, je me rends à la Chambre des députés. Il y avait foule,
+car on discute la grave question de l'enseignement. Les gardes
+éloignaient les curieux, mais, grâce au député-avocat Zeballos,
+président de l'Institut géographique, je suis admis et placé dans la
+première tribune. La salle n'est pas vaste et ressemble à un théâtre
+de province, dont le parterre est occupé par les sièges des députés et
+les galeries par le public. Elle sert alternativement aux sénateurs et
+aux députés; ils siègent trois jours par semaine; c'est de l'économie.
+Les députés, élus directement par le peuple, à raison de un par 20,000
+habitants, sont au nombre de 86; les sénateurs <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> sont 30 et
+élus au nombre de deux par chaque Chambre des députés de province.</p>
+
+<p>Au moment où j'entre, un député ecclésiastique a la parole: il
+soutient le projet de loi présenté par la commission et prouve la
+nécessité de donner l'enseignement religieux dans les écoles; il est
+souvent interrompu par un ministre, et à chaque interruption les
+tribunes manifestent leur adhésion à l'interrupteur: il y a évidemment
+un vent réel ou artificiel de <i>libéralisme</i> dans le public. Les
+députés ne gardent pas le chapeau sur la tête comme en Angleterre et
+dans ses colonies; ils s'adressent au speaker, qu'ils appellent ici
+Président. Les libéraux soutiennent que l'enseignement religieux doit
+être banni de l'école et qu'il incombe uniquement aux parents et aux
+ministres des différents cultes; ils reproduisent tous les arguments
+qui ont été entendus dans les Chambres françaises sur la matière. Ils
+semblent vouloir prendre toutes les précautions pour réussir et
+demandent que la Chambre se déclare en permanence jusqu'à la solution
+de la question. La proposition mise aux voix est rejetée par 31 votes
+contre 30; les applaudissements d'une partie du public prouvent que
+plusieurs voudraient voir aboutir le projet de la Commission qui
+repousse la loi.</p>
+
+<p>Je passe ma soirée chez la famille Carranza, où frères et s&oelig;urs
+jouent sur violon et piano les sonates de Beethoven. Le lendemain je
+visite l'établissement des S&oelig;urs de la Charité, rue Moreno. Elles
+ont là 160 internes payantes, <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> 150 gratuites et 20 orphelines
+internes gratuites. Partout où il y a des S&oelig;urs de Charité on
+retrouve l'orpheline; elles aiment à se faire les mères des pauvres
+enfants qui n'en ont plus. La bourgeoisie leur confie volontiers ses
+enfants. J'ai vu des demoiselles élevées par elles qui parlent
+parfaitement le français et l'anglais. À la fin de leur éducation,
+elles les groupent en congrégations d'Enfants de Marie, pour la
+persévérance dans le bien. Ces jeunes filles ont établi à leurs frais
+une pharmacie où elles distribuent gratuitement les remèdes aux
+pauvres. Les mamans vont acheter une maison attenante à
+l'établissement pour que les bonnes S&oelig;urs puissent y fonder une
+école professionnelle. Les filles du peuple y apprendront un métier
+adapté à leur sexe, qui les aidera à gagner le pain quotidien. Cette
+institution ne semblait guère nécessaire jusqu'à ce jour; la femme ne
+s'occupait que du ménage, et le travail du mari suffisait à tout;
+l'abondance était grande, la misère inconnue. Mais la fièvre jaune
+qui, en 1871, a enlevé 25,000 personnes, a laissé beaucoup
+d'orphelins, et les révolutions périodiques en ont augmenté le nombre.
+D'autre part, l'affluence des étrangers pauvres a aussi contribué à
+apporter la misère, et il faut maintenant que la fille et la femme
+apprennent à mieux utiliser leurs doigts.</p>
+
+<p>M. Lodola veut bien me prendre à l'hôtel pour me conduire à une
+conférence de charité, au collège de San-Salvador. Je profite de
+l'occasion pour visiter le collège. Il a un internat avec 415 élèves
+qui suivent les <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> divers cours de l'enseignement secondaire.
+Cet établissement est dirigé par les Pères jésuites espagnols. Au
+dortoir je remarque que les élèves sont enfermés, la nuit, dans de
+petites cellules ayant au plafond une toile métallique; le Père
+prétend que dans ce pays toutes ces précautions sont nécessaires pour
+préserver la décence et la moralité.</p>
+
+<p>Parlant à un Espagnol, je veux savoir son avis sur les horribles
+combats de taureaux. À mon grand étonnement, il trouve des raisons
+pour les justifier comme un exercice et un art. Les préjugés de nation
+sont si forts qu'ils aveuglent même ceux de qui on attend la lumière:
+tout art ou tout exercice qui aura pour résultat de torturer les
+animaux pour le plaisir de l'homme sera toujours contre nature.</p>
+
+<p>Or ce n'est jamais impunément qu'on enfreint les lois de la nature; et
+si, en guerre, le peuple espagnol est le plus cruel des peuples, c'est
+que, dès l'enfance, on l'habitue aux spectacles du sang. Heureusement,
+la République argentine a aboli ces jeux qu'on voit encore à
+Montevideo.</p>
+
+<p>M. Lodola veut bien me conduire à la visite de quelques familles
+pauvres; elles habitent les quartiers éloignés de la ville. Dans ces
+parages, les rues ne sont pas pavées, et sans les trottoirs on ne
+pourrait circuler; elles ont 0<sup>m</sup>40 de boue. Dans un endroit nous
+trouvons même un cheval mort probablement, à la peine pour tirer la
+charrette ou la voiture embourbée. Après bien des tours et <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>
+détours nous voyons une jeune fille gracieuse et élégante, sur une
+porte, et nous nous renseignons auprès d'elle sur l'adresse que nous
+cherchons; elle nous fait entrer dans un salon: bientôt les frères et
+s&oelig;urs arrivent au nombre de neuf, puis la mère, veuve depuis
+quelques années. Le mobilier est propre, tous ont des vêtements en
+parfait état. Je croyais que nous avions fait erreur, mais c'était
+bien la famille que nous cherchions. En sortant, je témoigne à mon
+confrère mon étonnement, mais il me dit; C'est une famille de pauvres,
+honteux; c'est l'exception, et nous avons bien des familles dans la
+vraie misère. Je tenais à les voir; mais n'ayant pu réussir à trouver
+les adresses, après avoir interpellé tous les <i>caballeros</i> que nous
+trouvions, et prononcé bien des <i>caramba</i>, lorsque nous étions
+embourbés dans un dédale de rues non encore nommées ni numérotées,
+fatigués par les difficultés de la circulation, nous entrons à
+l'hôpital qui se trouve sur nos pas. Nous y trouvons les S&oelig;urs de
+Charité françaises, qui soignent 250 malades hommes. Les femmes sont
+dans un autre hôpital et confiées à des S&oelig;urs italiennes.</p>
+
+<p>L'établissement est nouvellement construit, le terrain est vaste et
+planté d'arbres et de fleurs; on a évité ces malheureuses cours qui
+enferment l'air vicié; les salles sont presque toutes au
+rez-de-chaussée, mais elles renferment un très grand nombre de lits.
+Le système allemand, qui ne place que quatre à cinq lits par chambre,
+fait mieux éviter la pourriture d'hôpital. La cuisine fonctionne
+<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> par la vapeur, qui, introduite entre les doubles parois des
+chaudières, chauffe l'eau en quelques minutes. La même vapeur chauffe
+aussi les bains. Le système d'hydrothérapie est complet.</p>
+
+<p>En parcourant les salles, j'interroge quelques malades: un bon
+vieillard m'apprend que, déserteur de Gênes, en 1848, il est arrivé
+ici comme cuisinier. Après avoir amassé un bon pécule, il avait cru
+l'augmenter en fondant un <i>almacen</i> (nom qu'on donne ici aux magasins
+de comestibles); il aurait réussi, mais il faisait facilement des
+crédits à des familles pauvres qui ne l'ont pas payé, et il ne lui
+reste plus que l'hôpital. Un banquier n'en aurait pas fait autant! Un
+autre a deux côtes brisées: c'est l'effet d'une rencontre de deux
+trains qui, il y a trois semaines, a tué plusieurs ouvriers et blessé
+un plus grand nombre. Le pauvre homme se préoccupe de savoir si la
+compagnie l'indemnisera. Un jeune homme lit un plus ou moins mauvais
+journal.&mdash;Je m'ennuie, dit-il, j'aimerais bien avoir des livres pour
+tuer le temps. Je faisais le gaucho à la campagne; l'humidité m'a
+donné un rhumatisme aux jambes et je ne puis me lever. J'engage M.
+Lodola à établir à l'hôpital une petite bibliothèque et à faire
+visiter les malades par ses confrères, qui pourront souvent rendre à
+plusieurs de précieux services: un grand nombre en effet ont leur
+famille à l'étranger. Je quitte l'hôpital et m'en vais au loin visiter
+le collège de San-José, tenu par les Pères baionnais; c'est le nom
+qu'on donne ici à la congrégation qui tient le collège de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>
+Bétharam dans les Pyrénées. Un bon Père me fait parcourir
+l'établissement. On y donne l'enseignement secondaire à 300 internes.
+Les casernes d'enfants précèdent celles des soldats. Le jour où les
+familles sauront élever elles-mêmes leurs enfants, les gouvernements
+auront moins besoin de soldats pour garder les citoyens.</p>
+
+<a id="img024" name="img024"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img024.jpg" width="500" height="285" alt="" title="">
+<p>Buenos-Ayres.&mdash;collège San-josé.</p>
+</div>
+
+<p>Au dortoir, je ne vois pas les petites cellules et leur toile
+métallique: le professeur pense qu'il est plus utile d'habituer le
+jeune homme à avoir assez de force morale pour se garder lui-même.
+Nous montons au sommet d'une tour qui semble faite pour un
+observatoire. Les Pères en effet en projettent la création. Observer
+le cours des astres, se rendre compte des vents, de la pluie, de
+l'électricité sont choses utiles que des moines peuvent faire et
+enseigner, d'autant plus qu'elles sont de mode; il est toujours bon
+d'être de son temps. Du haut de la tour on jouit d'un magnifique
+panorama; la ville est à nos pieds. Avec ses maisons basses couvertes
+en terrasse et laissant percer partout les plantes des <i>patio</i>, elle
+offre l'aspect d'une ville d'Orient. Les Espagnols ont imité les
+constructions arabes et en ont porté le goût ici. Le Père me montre au
+loin la Penitencieria, immense construction où les prisonniers,
+installés d'après le système cellulaire, sont contraints au travail,
+et en sont privés lorsque leur conduite laisse à désirer. Il paraît
+que l'ennui et l'inaction leur est une plus dure pénitence.</p>
+
+<p>Le 15 juillet, dans une librairie où je vais pour chercher la carte
+géographique et la Constitution de la République <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> argentine,
+on me présente un album sur lequel des prélats et autres personnes
+distinguées écrivent quelques pages ou quelques lignes. Il doit se
+vendre au profit d'une &oelig;uvre charitable. On me prie d'inscrire
+quelques pensées. Les pensées d'un voyageur ne peuvent être que
+courtes et rapides; les voici telles que je les consigne à la hâte:</p>
+
+<p>I.&mdash;L'homme n'est qu'un voyageur sur la terre; il importe qu'à sa mort
+on puisse dire de lui: il a passé en faisant le bien.</p>
+
+<p>II.&mdash;En punition du premier péché, l'homme a été condamné au travail;
+mais le juge s'est montré père en faisant que l'homme trouve dans le
+travail accompli sa plus douce satisfaction.</p>
+
+<p>III.&mdash;Le but du travail n'est pas la richesse, mais la vertu.</p>
+
+<p>IV.&mdash;Il serait facile à Dieu de rendre tous les hommes riches, puisque
+la terre et ce qu'elle renferme lui appartient; mais comme l'homme
+résiste difficilement aux dangers de la richesse, c'est par un effet
+de sa bonté paternelle qu'il tient le plus grand nombre dans la
+nécessité de demander le pain de tous les jours.</p>
+
+<p>V.&mdash;Celui qui s'applique à remplir le but de la richesse en économe
+fidèle et distribue dûment le superflu, celui-là est sûr de voir
+affluer vers lui les biens de la terre.</p>
+
+<p>VI.&mdash;J'ai visité presque tous les peuples du monde. Je n'en ai trouvé
+aucun sans religion. La plupart pratiquent <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> la loi de nature,
+mais tous ont conservé les principales vérités révélées.</p>
+
+<p>VII.&mdash;Les catholiques qui ont reçu la vérité tout entière sont obligés
+à plus de vertu. Lorsqu'ils se contentent d'énumérer leurs privilèges
+sans correspondre par une exacte fidélité, ils ressemblent aux Juifs
+qui allaient disant: Nous sommes les enfants d'Abraham! nous sommes
+les enfants d'Abraham! Or, il s'attirèrent ce reproche: Si vous êtes
+les enfants d'Abraham, faites donc les &oelig;uvres d'Abraham!</p>
+
+<p>VIII.&mdash;Ceux qui s'appliquent à arracher la religion du c&oelig;ur des
+peuples sont les pires ennemis de l'humanité; ils préparent à leur
+génération des maux sans fin, et ils en seront maudits; mais après
+l'épreuve et la souffrance, l'humanité revient avec bonheur à la
+religion comme le pilote balloté par l'ouragan rentre volontiers dans
+le port.</p>
+
+<p>IX.&mdash;Ceux qui prennent le culte pour la religion prennent la partie
+pour le tout. Ils sont coupables s'ils s'arrêtent au culte qui est le
+moyen, et ne vont pas au décalogue qui est le but.</p>
+
+<p>X.&mdash;Celui qui aime son pays s'applique à lui former une jeunesse
+vertueuse. Le jeune âge a besoin d'agir: si on ne lui donne le bien à
+faire, il fera certainement le mal; mais il ne faut pas présenter au
+jeune homme le travail comme à l'homme mûr, il faut savoir se faire
+tout à tous.</p>
+
+<p>XI.&mdash;J'ai vu souvent des riches se croire les plus malheureux
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> des hommes, et personne n'est exempt de souffrances; mais
+j'ai vu ces mêmes riches changer d'opinion au sortir de la mansarde du
+pauvre ou de la salle d'hôpital. En voyant la misère vraie, et la
+souffrance réelle, ils trouvaient leur lot léger et en bénissaient la
+Providence.</p>
+
+<p>XII.&mdash;Le véritable bonheur pour un c&oelig;ur bien fait, c'est de faire
+le bonheur des autres.</p>
+
+<p>M. A. Wagner, fils, dont le frère s'occupe au grand Chaco de la
+plantation de la canne à sucre, veut bien, sur ma demande, rédiger une
+note détaillée que je crois bon d'insérer ici.</p>
+
+<p>«Le grand centre de production a été jusqu'à présent la province de
+Tucuman.</p>
+
+<p>Il n'existe que quelques fabriques de sucre dans les autres provinces
+du nord, Salta et Jujuy. Cependant, dernièrement, il s'est fondé trois
+établissements importants dans Santiago de l'Estero. Ce sont les
+établissements de San-Yermes, Hileret, et Jaymes Vuira.</p>
+
+<p>Dans toute cette partie de la République, la canne à sucre a besoin
+d'irrigation.</p>
+
+<p>On cultive également la canne à sucre sur les rives du Parana, dans la
+province de Corrientes, dans les Misiones, et enfin au grand Chaco.
+Partout la canne vient admirablement.</p>
+
+<p>À Corrientes, les sucreries n'ont pas donné de bons résultats à cause
+des révolutions incessantes qui ruinent toutes les entreprises
+agricoles et industrielles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Les Misiones sont encore trop peu connues et trop peu
+peuplées pour que l'on puisse y établir une industrie quelconque.</p>
+
+<p>Le Chaco se trouve dans de meilleures conditions que Consentes et les
+Misiones. Les moyens de communication sont faciles et économiques,
+tous les transports pouvant se faire par le fleuve. La canne n'a pas
+besoin d'irrigation, et les terrains sont meilleur marché qu'à
+Tucuman. On commence aussi à s'occuper sérieusement du Chaco;
+malheureusement les Indiens sont encore fort à craindre dans cette
+partie de la République.</p>
+
+<p>Il ne s'est fondé qu'une grande sucrerie au Chaco jusqu'à présent.
+C'est la colonie d'Ocampo. On doit y travailler l'année prochaine 50
+cuadras; j'ignore les dimensions de ces cuadras: celles de Tucuman ont
+166 mètres de côté, soit 12,583 mètres carrés, un peu plus d'un
+hectare.</p>
+
+<p>Toutefois beaucoup de colons de las Toscas, Ocampo, Resistencia et
+Formosa, s'occupent activement à planter la canne en prévision du
+<i>rush</i> qu'il y aura sur les terrains riverains du Parana, aussitôt que
+l'usine Ocampo aura commencé à travailler; et, comme le terrain
+utilisable sera entre les mains des planteurs, les capitalistes seront
+obligés de les associer.</p>
+
+<p>Ici la fabrication du sucre rend pour le moment 100 pour cent.</p>
+
+<p>En effet, la production locale étant inférieure à la consommation, les
+fabricants peuvent écouler leurs produits <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> au même prix que
+les sucres venant d'Europe; ils profitent donc du montant du fret,
+douane et commission, qui chargent les sucres étrangers.</p>
+
+<p>Terminons par quelques chiffres qui montreront l'essor qu'a pris
+l'industrie qui nous occupe, dans les dernières années.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Essor de l'industrie.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>En 1874, il existait dans la République</td>
+<td>2,297 hectares de cannes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>En 1877, <span class="spacing2em">""""</span></td>
+<td>2,487 hectares de cannes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>En 1881, <span class="spacing2em">""""</span></td>
+<td>5,403 hectares de cannes.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>C'est-à-dire que, pendant les années qui se sont écoulées entre 1874
+et 1877, l'on n'a planté que 63 hectares par an, tandis que de 1877 à
+1881 on a planté 729 hectares par an.</p>
+
+<p>Enfin, pour finir, voici le tableau des importations de sucres bruts
+de 1876 à 1882 (en tonnes de 1,000 kilos):</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Tableau des importations.">
+<colgroup>
+ <col width="15%">
+ <col width="15%">
+ <col width="70%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>1876</td>
+<td class="right">8,699</td>
+<td rowspan="7">années de révolution.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1877</td>
+<td class="right">11,857</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1878</td>
+<td class="right">8,900</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1879</td>
+<td class="right">7,899</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1880</td>
+<td class="right">9,080</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1881</td>
+<td class="right">8,726</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1882</td>
+<td class="right">7,662</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La canne atteint une hauteur moyenne de 4 mètres. Elle se plante en
+juin, juillet, août et septembre, et se récolte l'année suivante
+pendant les mêmes mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on
+place trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes
+l'une au bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement
+par unité de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour
+couvrir un espace donné.</p>
+
+<p>La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs,
+mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat.</p>
+
+<p>On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> à 6% du
+poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool.</p>
+
+<p>Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie
+Fives-Lille.</p>
+
+<p>Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres
+pays sucriers.»<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> CHAPITRE XII</h3>
+
+<p class="resume">
+ Retour à Montevideo. &mdash; Le bassin de radoub. &mdash; Les saladeros au
+ Cerro. &mdash; Leur fonctionnement et leurs produits. &mdash; La
+ forteresse. &mdash; La Société d'agriculture. &mdash; Un Parisien éleveur. &mdash; La
+ famille Jackson-Buxareo et ses &oelig;uvres. &mdash; L'hôpital. &mdash; L'Hospicio
+ de los Mendicos. &mdash; Le maté. &mdash; Le manicomio. &mdash; Une soirée chez le
+ président du conseil des ministres. &mdash; L'embarquement sur
+ l'<i>Aconcagua</i>. &mdash; La navigation le long des côtes de la
+ Patagonie. &mdash; Le détroit de Magellan. &mdash; La Terre de feu. &mdash; Arrivée
+ au Chili.</p>
+
+<p>Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à
+bord du <i>Jupiter</i>, de la Compagnie Platense, qui me porte à
+Montevideo. Le P. Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait
+annoncé qu'un de leur jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et
+qu'il ferait route avec moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même
+présenté.</p>
+
+<p>Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et
+brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon
+lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au
+lever du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après
+avoir envoyé ma valise à la douane et à l'<i>Hôtel de Paris</i>, nous
+prenons, le lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade
+et atteindre la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous
+arrivons au bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on
+me donne sur ce <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> magnifique travail, un des plus beaux du
+genre que j'aie jamais vu. «Ce travail se développe sous l'aspect
+d'une vaste cuvette aux parois en gradins. Commencé il y a quatre ans
+seulement, ce bassin, de 137 mètres de longueur, creusé en plein roc,
+est situé à l'extrémité sud-ouest de la baie qui forme le port de
+Montevideo. Il est défendu contre les lames venant du sud-ouest,
+d'abord par une chaîne de récifs, puis par un brise-lames qui forme
+jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement et par tous les
+temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames, de 115 mètres
+de long sur 18 de large, est constitué par un amoncellement de blocs
+en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à jouer, pesant chacun
+10,000 kilogrammes.</p>
+
+<p>Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du
+bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en
+matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et
+du ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur
+lesquels s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment
+contre-forts pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à
+bordures de granit taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle
+que l'on croirait le bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de
+rocher parfaitement homogène. Le plafond en quille est en ciment
+aggloméré et le berceau sur lequel doivent se poser les navires est
+construit en solives de fer d'un modèle nouveau et breveté. Le bassin
+est divisé en deux compartiments <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> égaux, par des portes
+semblables à celles que l'on voit fonctionner dans tous les ports,
+c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants en bois de teck et
+de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de fer. Ces portes
+tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La division du
+bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub et l'autre
+comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement des
+navires.</p>
+
+<p>La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est
+un caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un
+ingénieur anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de
+facilité sur un double rang de galets montés au fond de la passe
+d'entrée, qu'elle peut s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner
+en rien le passage des navires, elle se loge d'elle-même dans une
+réserve taillée à coups de dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il
+devenait nécessaire, dans une circonstance donnée, par exemple la
+réception d'un grand transatlantique, de donner au bassin son maximum
+de longueur, le bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de
+10 mètres de sa position normale, et il est disposé pour maintenir au
+besoin l'eau de ce bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer.
+Soumis à des essais répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo
+s'est montré solide, parfaitement étanche et rapide dans ses
+man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et C<sup>ie</sup>.
+Elles sont fournies de vapeur par <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> des chaudières de 40
+chevaux et aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent,
+d'après les expériences faites, vider le bassin en moins de huit
+heures. Les dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres
+dans son maximum de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand
+des deux compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur
+de la passe d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au
+plafond ou à la quille est de 12 mètres.</p>
+
+<p>À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5
+mètres; elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée
+en droite ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés.</p>
+
+<p>Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la
+grande étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson
+offre une grande économie pour la charge et décharge, pour toutes
+sortes de dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.</p>
+
+<p>Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute
+la longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.»</p>
+
+<p>Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand
+parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000
+b&oelig;ufs par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en
+bon état. Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se
+tient le marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points
+du territoire, au nombre de plusieurs milliers par <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> jour.
+Chaque saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les
+b&oelig;ufs achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos
+étroit, le lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est
+passée à une poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant,
+force le b&oelig;uf à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une
+barre de bois: là se tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les
+cornes de l'animal, qui tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné
+plus loin, dépouillé de sa peau et dépecé; la chair est séparée des os
+et passée à ceux qui l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel.
+On forme ainsi de grandes piles sur lesquelles on pose des planches et
+des pierres; le lendemain on retourne ces couches de viande pour les
+saler du côté opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même
+presse primitive, elles sont posées sur des séchoirs de bois,
+analogues à ceux de nos lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le
+séchage requiert de 30 à 40 jours en hiver; il se fait plus rapidement
+l'été; mais alors, pour éviter l'action trop rapide du soleil, on
+retire la viande pour la remettre en pile, et cela pendant trois à
+quatre fois, à intervalle de quatre à cinq jours. À l'approche de
+l'hiver, on entasse la viande fraîchement salée dans une immense pile
+cylindrique où elle se conserve sans se gâter durant trois ou quatre
+mois. On la sèche à l'approche de l'été. La pile qu'on me montre au
+saladero Cibils a un diamètre de 8 à 10 mètres et 3 mètres de haut;
+elle contient 13,000 quintaux de viande.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux
+poussés à la mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse
+impitoyablement les masses humaines vers le point où l'inexorable mort
+les fauche sans pitié!</p>
+
+<p>La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la
+graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la
+vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle
+est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900
+livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies.
+La moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de
+fer blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de
+combustible pour produire la vapeur.</p>
+
+<p>On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les
+cornes sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes,
+etc. Le sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est
+rougie. On sèche également au soleil une quantité de viande douce,
+c'est-à-dire non salée, qu'on appelle <i>tajado</i>: elle se conserve
+quelques mois et on l'expédie surtout au Chili.</p>
+
+<p>Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à
+peu près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de
+lambeaux d'entrailles et de f&oelig;tus de vache que les cochons
+dévorent; mais il en reste encore assez pour empester l'air et
+développer des miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente
+de laisser subsister de tels foyers d'infection.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste,
+nous montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de
+garde nous y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un
+panorama merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux
+navires; de l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers,
+ses coupoles, ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et
+à l'horizon le Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend
+jusqu'au Brésil.</p>
+
+<p>Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à
+pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son
+peloton de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au
+saladero de Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole,
+veut bien me donner de nombreux détails sur l'industrie des
+saladeristes. Les b&oelig;ufs sont achetés au prix moyen de 20 à 22
+patacons (de 100 à 120 fr.) et donnent environ 155 livres de viande
+chaque. La viande grasse, dite <i>taxaco</i>, ou <i>carne gorda</i>, est mise en
+sacs et expédiée par paquebots au Brésil, où elle sert à la nourriture
+des esclaves. La viande maigre, dite <i>havanera</i>, se conserve plus
+longtemps; elle est mise sur bateaux à voiles et expédiée à Cuba, où
+elle sert également à nourrir les esclaves.</p>
+
+<p>Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la
+<i>carne gorda</i>, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à
+23 fr. le quintal pour la <i>carne havanera</i>. La peau de b&oelig;uf
+(noviglio) pèse de 68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54
+livres; leur prix est de <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> 34 fr. les 75 livres. Le b&oelig;uf
+donne en outre de 37 à 40 livres de graisse, et la vache de 40 à 45;
+on la vend au saladero 10 fr. les 25 livres; la graisse raffinée pour
+cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr. l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés
+se vendent 110 fr. la tonne de 1,000 kilos. Les cornes de première
+qualité valent 500 fr. le mille ou 10 sous pièce; celles de vache et
+celles dont les bouts sont coupés se vendent moitié prix.</p>
+
+<p>Le prix de la main-d'&oelig;uvre varie selon l'emploi: en général, les
+travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5
+fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à
+préparer environ 60 b&oelig;ufs par heure, un à la minute: il lui en faut
+30 autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses.
+Le sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3
+quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux
+fois sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal
+lui coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et
+que le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la
+concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que
+souvent on est en perte.</p>
+
+<p>Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix
+modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval
+produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12
+kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la
+savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu
+<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à
+engraisser les cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero
+environ 10,000 chevaux par an.</p>
+
+<p>Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à
+voile arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un
+vent favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo.
+En route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire:
+c'est l'aviso de guerre <i>le Second</i>. Ce n'est jamais sans émotion
+qu'on voit flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à
+côté de nous avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je
+suis heureux de reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et
+qui porte un nom béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père,
+lui aussi officier de marine, y a fondé les conférences de
+Saint-Vincent de Paul, qui se sont développées et font beaucoup de
+bien dans les deux républiques argentine et orientale.</p>
+
+<p>L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à
+la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses
+visites. En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on
+donne ici à la cathédrale), j'entre au palais de la législature
+locale. Là se réunissent dans de belles salles et occupent de riches
+fauteuils de damas les députés et les sénateurs du département de
+Montevideo.</p>
+
+<p>M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay,
+m'avait donné des lettres pour M. Enrique <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Maciel,
+sous-secrétaire des finances, et pour Carlo de Castro, ministre de
+l'intérieur.</p>
+
+<p>Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu
+sans faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M.
+Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je
+pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République
+argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro
+quitte les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir
+au salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à
+l'instant un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la
+estancia. Il m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour
+de fête nationale pour la République.</p>
+
+<p>Il m'envoie aussi à l'<i>Hôtel de Paris</i> de nombreux documents
+historiques et législatifs, ainsi que les diverses et dernières
+statistiques de son pays. Je me propose de les examiner dans les
+longues journées de navigation.</p>
+
+<p>Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'<i>Hôtel de Paris</i>, et me
+donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage
+des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses
+<i>estancias</i> de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il
+vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de
+9 piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double
+après les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois.
+Pour les terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des
+centres. À <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de
+la République, ou vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr.,
+une surface de 2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres
+de côté; forme une surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le
+terrain à environ 40 fr. l'hectare.</p>
+
+<p>Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le
+prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre
+carré, selon la position; les loyers sont encore très chers,
+quoiqu'ils aient baissé presque de moitié. L'<i>Hôtel de Paris</i> paye
+pour sa modeste maison 1,500 fr. par mois. L'<i>Hôtel espagnol</i> paie à
+M. Buxareo, son propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le
+pays, ayant fait de bonnes affaires, ne sut point être sage; la
+plupart des familles riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons,
+villas et objets de luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.</p>
+
+<p>M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je
+trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une
+collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de
+belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de
+la République; la collection des insectes et des serpents du pays,
+parmi lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés
+venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de b&oelig;uf
+qui porte douze marques abîmant complètement le cuir.</p>
+
+<p>Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> et
+lorsqu'il les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa
+marque: il en résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une
+loi vient de défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et
+au cou de l'animal.</p>
+
+<p>On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces
+pays pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République
+orientale, et trouvant les terrains trop chers, il s'en va à
+l'argentine. Je ne puis lui cacher mon étonnement: «Comment, lui
+dis-je, avez-vous pu vous résoudre à quitter vos boulevards pour venir
+ici chercher par un travail pénible à multiplier vos capitaux?&mdash;J'ai
+vécu, répond-il, en Angleterre, et j'ai vu comment font les Anglais.»
+Alors tout s'explique.</p>
+
+<p>M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la
+estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui
+indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un
+<i>rodeo</i>. Je pourrai voir ainsi les b&oelig;ufs réunis de toute part par
+les gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au
+lazo légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la
+paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo
+père vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet
+d'excursion, et me propose de me <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> faire visiter lui-même les
+principaux établissements charitables et scolaires de la ville et des
+environs. La proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge
+lui-même de présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les
+soins qu'on met à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est
+plus intéressant, sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les
+b&oelig;ufs. Je cède donc au désir de M. Buxareo, et nous partons pour
+l'hôpital général. Il est construit pour 600 malades et confié aux
+soins de vingt-quatre S&oelig;urs italiennes, de la congrégation de N.-D.
+dell'Orto. Je remarque qu'elles sont presque toutes des deux Rivières
+de Gênes. La construction est magnifique, mais dans l'ancien style.
+Les nombreuses cours laissent pénétrer la lumière dans les vastes
+salles, mais arrêtent l'air qui se corrompt et produit la pourriture
+d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que M. Buxareo est là comme chez lui;
+il connaît toutes les S&oelig;urs et presque tous les malades;
+quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.</p>
+
+<p>Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je
+vois la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de
+Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les
+militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout
+le monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.</p>
+
+<p>Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes
+en terrasses; partout des orangers, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> des mûriers, des
+pommiers et des poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais
+comme les Brésiliens et les indigènes, je prononce un <i>tcu</i>, son
+analogue à celui qu'on fait chez nous lorsqu'on veut chasser un chat
+ou une poule; et le tramway s'arrête au faubourg de Colonia, où je
+trouve l'<i>Hospicio de los Mendigos</i>. C'est un hospice de vieillards, à
+peu près dans le genre de ceux de nos Petites S&oelig;urs des Pauvres. Il
+est confié aux S&oelig;urs de Charité françaises, qui y soignent 180
+vieillards et 120 femmes. La supérieure, qui est Nîmoise, me dit que
+les S&oelig;urs qui dirigent les femmes ont plus de peine que les autres:
+si à une infirme on donne quelque chose de plus, les autres vieilles
+sont jalouses et grognent. Les hommes encore valides sont appliqués à
+divers métiers de ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont
+étrangers et sans famille. Quelques Français me prennent pour le
+consul et me demandent à être rapatriés.</p>
+
+<p>Les S&oelig;urs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite
+à 300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de
+belles cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de
+fleurs et d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants
+la géographie et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus
+petites la soupe aux frais de l'administration; la famille
+Jackson-Buxareo paie aux plus pauvres les livres scolaires. La bonne
+S&oelig;ur a remarqué dans le caractère de la femme de l'Uruguay plus
+d'énergie que chez l'Argentine: elle ne se contente pas d'être le plus
+beau meuble et le meilleur <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> joujou de la maison; elle sait
+s'y faire sa place; mais elle n'arrive pas encore à l'activité des
+Européennes. Les S&oelig;urs dell'Orto ont remarqué à leur noviciat qu'il
+faut deux S&oelig;urs indigènes pour le travail d'une S&oelig;ur italienne.
+Les maladies d'anémie sont fréquentes dans le pays: elles sont souvent
+le résultat du <i>maté</i>, qu'on prend continuellement, surtout à la
+campagne. Voici comment on le prépare: on achète à l'almacen
+(droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée et réduite en
+poudre; on en remplit une petite courge appelée <i>maté</i>, dans laquelle
+on place la <i>conquilia</i>, petit tuyau d'argent terminé en boule percée
+de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et on suce par
+le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. Lorsque la
+courge est épuisée, on remet l'eau chaude.</p>
+
+<p>On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson
+amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit
+sur l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle
+éteint l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.</p>
+
+<p>Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les S&oelig;urs de
+Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines
+gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de
+retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.</p>
+
+<p>Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite
+jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je
+jouis d'une vue magnifique <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> sur la campagne; le terrain est
+ondulé, ce qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation
+est couronnée d'un moulin à vent qui man&oelig;uvre ses grandes ailes. Au
+loin, on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à
+l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je
+distingue un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un
+cirque de taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu
+barbare n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en
+ville, je rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués
+d'Europe. Voyant les magasins fermés, ils en demandent la raison; on
+leur apprend que c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue
+française: «Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux,
+foire, saltimbanques; qu'on nous y mène.»</p>
+
+<p>Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la
+cloche que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces S&oelig;urs
+ont été établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au
+tiers ordre de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le
+déjeuner, il vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa
+propriété de l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il
+me montre un joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et
+d'orangers, qu'il possède dans ces quartiers.</p>
+
+<p>À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour
+servir de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est
+ornée de beaux vitraux et de superbes <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> tableaux, parmi
+lesquels je remarque la Vierge des Douleurs. Près de là 5 S&oelig;urs
+dell'Orto prennent soin de 40 orphelines internes, et instruisent
+gratuitement 60 externes. L'établissement et son entretien sont
+l'&oelig;uvre de M. Buxareo. Nous parcourons un autre superbe parc de 3
+hectares, et à la maison nous trouvons les professeurs du grand
+Séminaire et leurs élèves qui y sont venus dîner. Les nombreuses
+villas de la famille Jackson-Buxareo servent ainsi à la récréation du
+personnel des divers établissements qu'ils ont créés ou aidés. Ils
+viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre leurs ébats. La
+voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste bâtiment, ou plutôt
+un grand palais avec portiques, cours, jardins, le tout tenu aussi
+proprement que possible par les S&oelig;urs dell'Orto. À la lingerie
+elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon guide
+semble partout chez lui. À la cuisine, la S&oelig;ur cuisinière lui
+demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il,
+«elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»</p>
+
+<p>Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je
+remarque plusieurs Italiens, et je dis à la S&oelig;ur qu'elle a bien des
+compatriotes à soigner. Elle riposte: «<i>Ve ne sono anche molti fuori
+che starebbero meglio qui</i>». Allons, ma S&oelig;ur, ne faites pas de
+politique, cela vous est défendu, même à l'étranger.</p>
+
+<p>Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le
+jardin comprend 18 hectares; de nombreux <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> malades y sont
+occupés; ils trouvent au travail soulagement et distraction.</p>
+
+<p>Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique
+église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du
+<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de
+Saint-Sébastien, après la démolition a été transporté ici. La famille
+Jackson-Buxareo a construit l'église et le couvent pour y installer
+les Pères capucins italiens chassés d'Italie et les y occuper à
+l'enseignement. Ils ont 200 élèves. «Je voudrais voir partout vos
+communautés en faire autant.» dis-je au Père gardien: «la société s'en
+trouverait mieux.» Il me répond: «Nous n'avons pas été créés pour
+l'enseignement; mais ici on ne nous a acceptés qu'à cette condition.»
+La nécessité est souvent bonne conseillère! Mon cicérone aurait encore
+voulu me conduire plus loin à la campagne, chez les S&oelig;urs du
+Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées dans une propriété de 5
+hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles prennent soin de 40
+jeunes filles retirées du danger, et ont une école avec 60 externes.
+Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations de la même
+famille, confiées aux S&oelig;urs dell'Orto, c'est-à-dire trois écoles
+maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles
+reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous
+arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en
+marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux
+hommes illustres du pays.</p>
+
+<p>Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> en
+partie construit par la famille de mon guide, et nous venons à une
+autre de ses fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au
+nombre de 40, se dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles
+riches.</p>
+
+<p>Nous arrivons enfin à la maison mère des S&oelig;urs dell'Orto, appelées
+et établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7
+novices instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier
+passage, j'avais visité l'école des S&oelig;urs de Charité appelées par
+la famille Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture;
+elles ont 300 élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000.
+La famille Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour
+les orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à
+recevoir les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger.
+Enfin elle construit à ses frais une maison et église destinée aux
+Pères lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un
+collège à la Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et
+Jackson la bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes
+les &oelig;uvres y trouvent leur plus sûre ressource.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si
+amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève
+des asiles pour toutes les misères?</p>
+
+<p>M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses
+compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il
+avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> ses enfants
+se sont convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans
+enfants. Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au
+mariage pour consacrer ses biens et sa personne au soulagement des
+pauvres. Une autre a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la
+troisième est mariée aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent
+9 établissements à la campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées,
+soit 250,000 hectares, et un grand nombre de maisons en ville. Tous
+les ans ils font donner pour leurs gens une mission dans toutes leurs
+terres, et les personnes qui, de près ou de loin, veulent venir
+profiter des exercices, sont logées et nourries à leurs irais durant
+13 jours. Il serait facile à cette famille de vivre de ses rentes, et
+de croire que l'administration de sa fortune suffit à son activité;
+mais tous travaillent. Nous avons vu le fils Buxareo acheter et vendre
+les vaches; le père est tous les jours à sa Baracca (c'est le nom
+qu'on donne ici à l'entrepôt des marchandises), constamment occupé à
+recevoir et expédier les cuirs et la laine. M. Cibils, son beau-frère,
+possède le plus important saladero du Cerro, et a construit à côté le
+bassin de radoub pour lequel les navires en réparation lui paient un
+loyer souvent de plusieurs milliers de francs par jour. De toutes ces
+rentes et de tout ce gain, ils prennent le nécessaire pour une vie
+aisée, et le reste va à l'instruction et au soulagement des pauvres.
+Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se plaît à confier toujours
+des biens plus nombreux. À son égard se vérifie cette parole:
+<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez
+employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce
+qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des
+biens de la terre et de leur propre activité le même usage que la
+famille Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car
+elles sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien
+jouir de ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me
+laisse sa voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me
+conduire chez le ministre.</p>
+
+<p>M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à
+sa nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis,
+parmi lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que
+Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole
+et 5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi
+deux jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait
+commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est
+venu y faire du commerce.</p>
+
+<p>Le dîner fut gai et la conversation variée. M<sup>me</sup> de Castro faisait
+avec grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et
+à la prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la
+musique et les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée.
+Un d'eux me parle de son système de colonisation. Il prépare des
+terrains avec chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles,
+juges de paix, et vend les lots aux colons à raison <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> de 50
+fr. l'hectare, payables en cinq ans: il a ainsi réuni des Suisses, des
+Allemands, des Italiens, qui ont facilement prospéré.</p>
+
+<p>Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément
+aux instructions reçues au Bureau de la <i>Pacific Steam C<sup>y</sup></i>; mais à
+dix heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas
+encore paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je
+monte sur une barque à voiles pour rejoindre l'<i>Aconcagua</i>, ancrée à 3
+milles au large. Cette impatience risque de me faire manquer le
+départ. Notre nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de
+nos marins napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer;
+les matelots de l'<i>Aconcagua</i> refusent de le recevoir. À ce moment le
+vent change, et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on
+cherche à lutter avec les rames. Nous perdons toujours plus de
+terrain, et à la fin nous jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit
+vapeur pourra voir nos signes de détresse et viendra nous remorquer.
+Heureusement, peu après, le vent devient favorable, et nous pouvons
+aborder le navire. Quoi de plus changeant que le vent? Les Grecs
+avaient dit le temps, et les Romains la femme; mais ne calomnions pas,
+et remercions Dieu d'être arrivés à temps.</p>
+
+<p>On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les
+passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels
+quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de
+commerce. Je remarque <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> aussi 4 S&oelig;urs de Charité qui s'en
+vont aux écoles et hôpitaux du Chili, et 4 S&oelig;urs de la Merced,
+Espagnoles à même destination. La mer est calme, le soleil radieux, le
+ciel pur. À une heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À
+table je retrouve la peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au
+poivre, ses légumes sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans
+sucre. À mon côté, un jeune Anglais imberbe remplit la charge de
+sous-commissaire; il est délicat de la poitrine, et pour se fortifier
+il a pris la mer; mais en gens pratiques, sa famille lui a procuré une
+place qui lui permet de voyager en mer tout en gagnant son pain et en
+faisant son instruction. Je le vois souvent se promener avec d'autres
+jeunes gens, et demander à celui-ci une parole espagnole, à celui-là
+un mot de français, les noter et se les répéter, en sorte qu'il
+commence à se faire comprendre dans ces deux langues.</p>
+
+<p>20 juillet.&mdash;La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à
+mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles
+remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon.
+Tout le monde est malade: les pauvres S&oelig;urs espagnoles ont surtout
+l'air bien contrit.</p>
+
+<p>21 juillet.&mdash;Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses
+rayons nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois
+baleines lancent des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer
+à portée de fusil, sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on
+chante, on joue, on fait de la musique; les plus bouillants sont deux
+époux <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> français; le mari est Toulousain et la femme de
+Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme commerçants. Qui sait si
+Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la Cannebière! Un officier
+du bord se montre aussi fort gai: il est Irlandais.</p>
+
+<p>22 juillet.&mdash;La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des
+montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.</p>
+
+<p>23 juillet.&mdash;À sept heures, le <i>steward</i> (domestique) m'appelle: <i>your
+bath is ready, sir</i>; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît
+qu'à huit heures. Le froid <i>pampero</i> se calme, la mer devient plus
+douce; les religieuses de la Merced sortent de leur <i>coma</i> (lit), mais
+elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez
+fait une longue et facile méditation, mes S&oelig;urs.» Mais elles ne
+comprennent pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en
+espagnol: <i>Wousted no se marea</i>; traduction libre, je croyais qu'elle
+me demandait si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis
+vous épouser, lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit:
+«Cette expression en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez
+pas du mal de mer?»&mdash;Par contre, les 4 S&oelig;urs cornettes sont
+vaillantes et se promènent en rang comme un peloton de soldats.</p>
+
+<a id="img025" name="img025"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img025.jpg" width="500" height="315" alt="" title="">
+<p>Détroit de Magellan.</p>
+</div>
+
+<p>24 juillet.&mdash;À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du
+détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du
+soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie,
+sur laquelle se dessinent <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> quelques montagnes, et à gauche
+la Terre de feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige
+et de glace. Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple
+marseillais continue à nous donner son vaudeville. À table, il est
+fort embarrassé pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais.
+Souvent, à la suite des méprises, il témoigne son étonnement à la
+marseillaise par des phrases provençales. Une jeune Chilienne nous
+fait de la bonne musique et accompagne son frère à voix de ténor.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées
+sont lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les
+autorités. Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de
+huanacos, de loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont
+supérieurs à ceux de Buenos-Ayres.</p>
+
+<p>La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses
+maisonnettes de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont
+des forêts blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et
+à sept heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec
+précaution dans le détroit, par une nuit obscure.</p>
+
+<p>25 juillet.&mdash;Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une
+magnifique scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2
+kilomètres de large; à droite et à gauche des collines et des
+montagnes couvertes de neige, les vallées sont occupées par des
+glaciers. Par-ci par-là, des phoques au teint roux ou noir lèvent leur
+tête et regardent <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> avec curiosité. La neige tombe, il fait
+froid: la navigation continue à être calme, même après la sortie du
+détroit.</p>
+
+<p>26 juillet.&mdash;La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire
+danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons
+droit au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous
+apercevons dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers
+noirs qu'on a baptisés les 4 évangélistes.</p>
+
+<p>Vendredi 27.&mdash;Vent favorable, nous filons 14 n&oelig;uds; le roulis est
+fort, on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux
+jouir du balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du
+grand mât; on la regarde avec des jumelles.</p>
+
+<p>28.&mdash;Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles
+ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel!
+d'autres s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour
+les saisir au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de
+Mocha, couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous
+arriverons à Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre
+Santiago par voie de terre.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p class="title">Le Chili.</p>
+
+<p class="resume">
+ Situation. &mdash; Configuration. &mdash; Surface. &mdash; Population. &mdash; Revenu. &mdash; Dépense. &mdash; Importation. &mdash; Exportation. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Instruction
+ publique. &mdash; Chemins de
+ fer. &mdash; Guano. &mdash; Minerai. &mdash; Histoire. &mdash; Constitution. &mdash; La guerre avec
+ le Pérou et la Bolivie. &mdash; Débarquement à Coronel. &mdash; Les
+ Basques. &mdash; De Coronel à Lota. &mdash; Les ranchos. &mdash; Types. &mdash; Lutte à
+ cheval. &mdash; Lota. &mdash; Les mines de charbon. &mdash; La fonderie de cuivre. &mdash; La
+ verrerie. &mdash; Le parc Cuscino. &mdash; La population ouvrière. &mdash; Retour à
+ Coronel. &mdash; La fonderie Schwaga. &mdash; Les mines de charbon au
+ Maule. &mdash; Un fou. &mdash; Départ pour Concepcion.</p>
+
+<p>Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le
+territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le
+Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de
+la Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc
+les 1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa
+surface est de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés
+plus grande que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000
+habitants.</p>
+
+<p>Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des
+finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de
+42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du
+cours forcé du <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3
+fr. 70), qui se décomposent ainsi:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Budget.">
+<colgroup>
+ <col width="30%">
+ <col width="30%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>Douanes</td>
+<td class="right">29,080,210</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Trésorerie</td>
+<td class="right">5,681.749</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Poste</td>
+<td class="right">378,478</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Chemins de fer</td>
+<td class="right">5,026,771</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Entrées extraordinaires</td>
+<td class="right">1,849,825</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="noindent">avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.</p>
+
+<p>Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à
+41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos.
+Dans les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres,
+pour retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette.
+M. le ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la
+douane, où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint
+le chiffre de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de
+15,995,177 piastres sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le
+mouvement commercial de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734,
+celui de 1879. Ces augmentations se sont révélées depuis la guerre
+avec le Pérou et la Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879
+sur 1880 n'est que de 1,487,109.</p>
+
+<p>Ce mouvement se décompose ainsi:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" summary="Mouvement.">
+<colgroup>
+ <col width="40%">
+ <col width="27%">
+ <col width="3%">
+ <col width="27%">
+ <col width="3%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>Importation par mer</td>
+<td class="right">51,441,372</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right" rowspan="2">53,502,214</td>
+<td rowspan="2">p.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="add1em">&mdash;</span> <span class="add2em">par terre</span></td>
+<td class="right">2,060,842</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="5">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+<span class="add1em">Exportation:</span></td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Produit des mines</td>
+<td class="right">56,137,670</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right" rowspan="6">71,371,126</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="add1em">&mdash;</span> <span class="add2em">de l'agriculture</span></td>
+<td class="right">11,638,413</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="add1em">&mdash;</span> <span class="add2em">divers</span></td>
+<td class="right">313,083</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Articles nationalisés</td>
+<td class="right">997,674</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>En transit</td>
+<td class="right">1,092,779</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Numéraire</td>
+<td class="right">1,191,507</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="3">&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="center smcap" colspan="3">Total</td>
+<td class="right">124,873,340</td>
+<td>p.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis
+l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec
+6,911,479 pesos.</p>
+
+<p>Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux,
+reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707,
+puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et
+l'Allemagne avec 2,940,636.</p>
+
+<p>Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes,
+de la valeur de 28,698,364 piastres.</p>
+
+<p>L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le
+borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379
+piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble
+89,625 tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la
+Compagnie maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés
+dans les 14 ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185
+tonnes, avec 45,274 passagers, et en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> sont sortis 7,894
+navires avec 6,335,773 tonnes et 41,052 passagers. La marine de guerre
+compte 15 navires, soit 2 blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2
+canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, 1 transport et 3 pontons,
+jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant 2,065 hommes d'équipage.
+L'armée, qui en temps de paix ne compte que quelques mille hommes, a
+été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre avec le Pérou. Elle se
+recrute par engagements volontaires; la conscription n'existe pas.</p>
+
+<p>L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit,
+671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par
+82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et
+15 lycées, fréquentés par 3,460 élèves.</p>
+
+<p>Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous
+les ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et
+une ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago
+jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.</p>
+
+<p>La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a
+beaucoup contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner
+la charrue de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes
+perfectionnées.</p>
+
+<p>Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et
+développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à
+Valparaiso une Chambre de commerce.</p>
+
+<p>Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+pauvres pour donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les
+préparations de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.</p>
+
+<p>On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers
+1535, et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au
+Pérou, qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent
+Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et
+Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier.
+Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir
+sa prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée;
+l'offre fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux
+Atahualpa fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et
+plusieurs autres chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant
+entre eux.</p>
+
+<p>Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines,
+avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300
+ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent
+de toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne,
+et s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution
+aujourd'hui en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président
+électif, qui choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le
+Sénat et la Chambre des députés. Sont électeurs les citoyens de 25
+ans, ou de 21 ans s'ils sont mariés, et sachant lire et écrire; mais
+les domestiques sont exclus de la faculté de voter. La liberté
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> d'enseigner, les droits de réunion, d'association et de
+pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 ans, à raison de
+un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un revenu de 500
+piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement par les
+provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province élit
+en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié tous
+les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé
+sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais
+été condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La
+réunion des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou
+rejette les déclarations de guerre proposées par le Président, et
+dicte les lois qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la
+presse et de réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.</p>
+
+<p>Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à
+l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la
+Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.</p>
+
+<p>Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par
+le Président.</p>
+
+<p>Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission
+<i>Conservadora</i> qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès
+suivant.</p>
+
+<p>Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises
+pour être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés
+directement par le peuple. Ces électeurs <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> sont en nombre
+triple des députés. Après 5 ans, le Président ne peut être réélu; mais
+il le peut après une autre période de 5 ans. En prenant possession de
+sa charge, il prononce le serment ci-après:</p>
+
+<p>«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que
+desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que
+observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que
+conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que
+guardarè i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me
+ayude, i sea in mi defensa, è si no, me lo demande.»</p>
+
+<p>«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je
+remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que
+j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et
+romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la
+République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les
+lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon,
+qu'il m'en demande compte.»</p>
+
+<p>Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la
+garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance
+épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y
+a pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il
+défend aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable
+d'acquérir le droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.</p>
+
+<p>Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en
+vigueur entre les États du Pacifique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à
+propos de la propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama.
+On sait que cet immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27°
+latitude sud, jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une
+transaction. Le Chili renonçait à la propriété des terrains contestés,
+mais comme les minerais nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient
+généralement exploités par des Compagnies chiliennes, la Bolivie
+s'interdisait la faculté de les imposer à la sortie. En 1879, à la
+suite d'une importante concession, la Bolivie mit un droit de 50
+centimes sur chaque quintal de salpêtre exporté. Le Chili réclama et
+envoya un navire de guerre sur les lieux. La Bolivie avait, avec le
+Pérou, un traité d'alliance offensive et défensive, et le Pérou se mit
+en campagne avec son alliée. La fortune des armes fut favorable aux
+Chiliens; ils vainquirent par mer et par terre, et réclamèrent, comme
+rançon de guerre, la propriété de la province de Tarapacà, qui
+comprend les terrains auparavant contestés, et la plus grande partie
+du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais plusieurs présidents
+ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, Montero, Caceres,
+Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, ils finirent
+par mettre le pays dans un triste état. Une dernière bataille sur les
+hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les troupes de
+Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire la paix
+prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à la
+suite des conventions <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> débattues et acceptées, il semblerait
+que le Chili deviendrait absolu propriétaire du département de
+Tarapacà; et, quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la
+porte de la Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer
+pendant dix ans, après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays
+appartiendra définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des
+populations. Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000
+de piastres. Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus,
+pour partager les revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi,
+la Bolivie, restant sans issue sur le Pacifique, est forcée de
+s'ouvrir des voies vers l'Atlantique; et la République argentine,
+aussi bien que le Brésil, sont heureux de lui tendre les bras. Mais je
+reviens à mon journal de voyage, et à l'emploi de mon temps.</p>
+
+<p>C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'<i>Aconcagua</i> jette l'ancre
+dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose
+mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de
+M. Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite
+ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges
+de 10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons
+sont en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à
+un seul rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les
+collines qui limitent la ville à l'est, avec leurs <i>ranchos</i>
+rappellent la Suisse; la végétation est d'un vert tendre, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+mais presque morte: nous sommes en plein hiver. Nous suivons la
+musique municipale, qui fait le tour de la ville. Un peu plus loin,
+quelques centaines d'hommes alignés sont passés en revue: c'est la
+garde nationale; enfin nous arrivons à l'église. Elle est en bois, à
+trois nefs. C'est dimanche et dix heures; la messe va commencer et
+j'en profite. Les femmes du pays arrivent enveloppées dans leurs
+mantas noires, espèce de châle qui les couvre depuis la tête. Elles
+ont toutes un petit tapis carré à la main, elles le placent sur le
+pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent dessus, à la
+manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans l'église, et
+pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je partage le
+banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la porte;
+elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à genoux.
+Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont droit
+d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; moins
+patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour
+revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la
+traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de
+publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants
+liturgiques, et tout le monde se retire.</p>
+
+<p>Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent
+leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie
+avec les langues occidentales, et par sa construction et la
+signification des <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> mots, empruntés à la nature, semble se
+rapprocher des langues orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque
+me raconter que Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux
+compagnons au pays basque pour tenter les bons montagnards; après
+plusieurs mois de séjour, ils retournèrent à leur maître sans avoir pu
+tromper personne; ils n'avaient jamais pu comprendre leur langue.</p>
+
+<a id="img026" name="img026"></a>
+<div class="floatright">
+<img src="images/img026.jpg" width="250" height="338" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Type de Femme Indienne.</p>
+</div>
+
+<p>Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois
+lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la
+mer ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court
+droit à la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et
+plus commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin
+l'île Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds
+du cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à
+mon âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche,
+jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu
+naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai
+laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> bord de la mer,
+et comme j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une
+lagune nous barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis
+nous gravissons des collines, par un chemin impossible; il n'est pas
+empierré, et les dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue.
+Par-ci, par-là, quelques pauvres <i>ranchos</i> (nom qu'on donne aux
+habitations des champs) de boue ou simplement de feuillages, sont
+habités par de nombreuses familles. Les femmes ont souvent les cheveux
+noirs et là chair rougeâtre des Indiennes; et, comme elles, portent
+leur bébé ficelé sur le dos. Je redescends sur une plage rocailleuse,
+où des paysannes ramassent certains objets, dont elles remplissent des
+paniers. Je m'approche de deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles
+cueillent; elles s'enfuient, et mettant pied à terre, j'ai de la peine
+à les rassurer: elles récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons
+le sable, et là, des jeunes gens à cheval se livrent à un singulier
+combat: ils lancent leurs bêtes au grand galop, et se rencontrent,
+cherchant, hommes et chevaux, à se renverser. Ils sautent les fossés,
+escaladent les talus, et sont à leur aise sur leur bête, comme un bon
+patineur sur ses patins. Enfin, après avoir gravi une dernière
+colline, et après deux heures de marche, j'arrive à Lota. C'est le
+pays du charbon. De nombreuses mines occupent 2,000 ouvriers, qui
+extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines appartiennent à la
+famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs manières: d'abord
+elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le charbon <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> qui
+lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en fait une
+grande consommation sur place, pour une verrerie et une fonderie de
+cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart m'avait fait
+accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un employé de
+l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des opérations.
+Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la compagnie, vont
+sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, spécialement dans
+la province de Tarapacà; y portent le charbon nécessaire aux usines de
+salpêtre, de borax et autres, et en rapportent le minerai de cuivre.
+Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à 35% de minerai, et 50%
+après une première cuisson. Ce minerai est placé dans des fours, où
+après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la terre. La scorie
+est mise de côté et le métal, après avoir été roulé dans d'autres
+fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et pulvérisé,
+puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde fois en
+lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% de
+métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une
+petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud
+produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier.
+On fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et
+qu'on raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les
+contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils
+gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se
+réduit aux haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en
+terre, rarement crépies, toujours sans pavés; la propreté y est
+impossible, la moralité difficile. Ce lamentable état du logement des
+familles ouvrières est général au Chili et cause la mortalité des deux
+tiers des enfants.</p>
+
+<p>La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule
+suit un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du
+moyen âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire,
+d'où la vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais,
+on a réuni des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a
+composé des grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec
+toutes les plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux
+du pays: llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des
+violettes, des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le
+visiteur est étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles
+descriptions que l'Arioste fait des jardins enchantés.</p>
+
+<a id="img027" name="img027"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img027.jpg" width="500" height="287" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Lota.&mdash;Fonderies de Cuivre.&mdash;Parc Cuscino.</p>
+</div>
+
+<p>Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin,
+de sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota.
+Je pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue.
+Mais lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher
+à tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de
+quelques <i>ranchos</i>, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends
+des chants au son de la guitare, et quelques-uns <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> sont assez
+harmonieux; mais je me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la
+parole. Que sais-je si ce sont là tous de bonnes gens, et si en
+s'apercevant à l'accent, qu'un étranger est perdu dans ces solitudes,
+ils ne voudraient pas en profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la
+boue et de tous les mauvais pas, et sur le sable elle reprend le
+galop. À huit heures nous sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais
+un peu tard, que j'ai été imprudent!</p>
+
+<p>Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me
+rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la
+crécelle. De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la
+mer, me dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable.
+Un jeune employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une
+fonderie de cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous
+passons au Maule pour les mines de charbon. Après une heure et demie
+de marche, nous arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il
+s'avance sous la mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long,
+et de là partent les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons
+viennent de se détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une
+vitesse vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait
+réparé le mal; je me contente donc des renseignements que me donne le
+contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de
+charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a
+actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> On creuse deux
+autres puits, dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de
+là, se trouvent deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il
+y a deux ans, la mer les a inondées, et il est impossible de les
+vider. Heureusement, la rupture a eu lieu le jour de la fête
+nationale; les mille ouvriers et les nombreux chevaux étaient tous
+dehors.</p>
+
+<p>Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus
+à une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines,
+etc., et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les
+contre-marques des ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils
+ont tous leur marque spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent
+chacun dans leur wagon, et je la prends pour la poser ici à leur
+place, et marquer ainsi la quantité de charbon fait par chacun.
+Singulière, mais ingénieuse méthode de suppléer l'écriture!</p>
+
+<p>Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour
+atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le
+Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il
+ramène un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois.
+Je pars au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain
+point, un homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le
+galop du cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le
+ramener. J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu
+plus loin, je demande à des passants ce que me voulait <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
+l'homme au bâton: <i>es un loco</i>, me dit-on, c'est un fou.</p>
+
+<p>Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les
+sangsues et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le
+déjeuner, et à dix heures et demie je suis en voiture.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p class="resume">
+ De Coronel à Conception. &mdash; La diligence. &mdash; Le paysage. &mdash; Arrêt à la
+ Posada. &mdash; Le Bio-Bio. &mdash; La ville de Concepcion. &mdash; Encore le
+ maté. &mdash; Le testament de Mgr Salas. &mdash; Le sortéo. &mdash; L'organisation
+ judiciaire. &mdash; Les &oelig;uvres charitables. &mdash; Les
+ magasins. &mdash; Appellations chiliennes des étrangers. &mdash; L'hôpital. &mdash; La
+ fille singe. &mdash; La supérieure de Talca. &mdash; Excursion en
+ Araucanie. &mdash; La ville d'Angol. &mdash; Les Basques, leur commerce, leur
+ organisation, leur hospitalité. &mdash; Croyances religieuses. &mdash; Offrande
+ des prémices. &mdash; Une invitation. &mdash; La Chambre arsenal. &mdash; Exploits des
+ Araucans. &mdash; Conquête et colonisation.</p>
+
+<p>La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une
+grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue
+sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait
+résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en
+apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque
+qu'il serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je
+m'étais placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à
+tout instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi
+en voyage.</p>
+
+<a id="img028" name="img028"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img028.jpg" width="600" height="383" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Types d'Araucaniens.</p>
+</div>
+
+<p>Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques
+buissons et le <i>coïbo</i>, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes.
+Nos 7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent
+l'eau froide tout <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> baignés de sueur. Pour éviter les mauvais
+pas, le cocher les lance hors la route, à travers champs. Par-ci
+par-là, quelques b&oelig;ufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un
+<i>penco</i>; espèce de corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois
+heures de ce galop, nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel
+primitif tenu par un Allemand.</p>
+
+<p>C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel
+est garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait
+de l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux
+piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous
+les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le
+verger, les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons
+plusieurs canots rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci
+par-là, les <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> gens ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il
+faut bien qu'ils se mêlent au monde policé. On vient d'envahir leur
+territoire, et le gouvernement le vend par parcelles aux enchères. Il
+n'y a pas longtemps, ces Indiens pouvaient disposer eux-mêmes de leurs
+terres. Lorsqu'ils prouvaient par témoins qu'ils étaient possesseurs
+depuis plus de trente ans, ils vendaient, pour quelques milliers de
+piastres, d'immenses terrains, à des spéculateurs qui les payaient en
+nature et cotaient à 1,000 piastres un baril d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats,
+et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et
+après deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du
+Bio-Bio, la plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a
+environ 2 kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre
+des tapis en peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de
+l'autre côté des Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre
+voiture nous reçoit sur le bord opposé, et peu après nous dépose à
+Concepcion, à l'<i>Hôtel Coddon</i>.</p>
+
+<p>Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au
+centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la
+cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs
+statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me
+dit qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les
+rues sont larges et pavées, les maisons <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> basses, mais bien
+décorées. Elles ont au centre une cour ou <i>patio</i> orné d'orangers.
+Fatigué par l'horrible route, je demande à prendre un bain. Le maître
+d'hôtel me fait accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre,
+et celui-ci à un troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain,
+on me fait ainsi courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici
+on ne prend des bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls
+ont le nécessaire. Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée
+à Santiago. À l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un
+curé à mine joyeuse allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et
+aussitôt il m'offre la <i>bombilla</i> pour sucer à mon tour; puis il
+m'explique, qu'ayant été curé pendant 23 ans en divers endroits, il en
+a assez, que la responsabilité des âmes est dure, et que maintenant il
+se repose dans le ministère libre.</p>
+
+<p>Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La
+cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis
+rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il
+recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa
+mort. Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est
+mort en offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur
+infatigable, il n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la
+plume, par la parole. Il connaissait son temps, et dans son testament,
+que publient les journaux, je lis ces paroles:</p>
+
+<p>«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
+del reino social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las
+instituciones sociales.</p>
+
+<p>«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso
+cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena
+voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion
+del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis
+a su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles
+de mi Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en
+bienes de todo jénero.»</p>
+
+<p>«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de
+Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le
+monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme
+épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne
+volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du
+règne social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce
+diocèse à son sacré C&oelig;ur, et je demande avec toute mon âme, aux
+prêtres et aux fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre
+cette dévotion, très féconde en biens de toute sorte.»</p>
+
+<p>Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des
+magasins que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont
+libres, les autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont
+la tête enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De
+nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la
+ville, moyennant 50 centimes la course. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Quelques-unes
+portent cette inscription: <i>Sorteo</i>; renseignements pris, c'est un
+maître voiturier qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses
+confrères, donne une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une
+course dans ses voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le
+numéro sorti donne à la pratique la somme de 15 pesos (60 fr.
+environ). Méthode à signaler!</p>
+
+<p>Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel.
+Ce digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de
+Paul, qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde
+parmi les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation
+judiciaire au Chili. Le tribunal de première instance compte un seul
+juge, la Cour d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour
+suprême, siégeant à Santiago, qui connaît du droit et du fait.</p>
+
+<p>Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux
+magasins d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les
+articles sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie
+jusqu'à l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les
+villages, les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables
+et inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens
+regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et
+appellent en termes de mépris <i>gringo</i> les Anglais et les Allemands,
+<i>Bacicia</i> les Italiens, <i>godos</i> les Espagnols, <i>gavachos</i> les
+Français. On peut voir par leur nom que plusieurs des principales
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> familles du pays descendent d'étrangers, et surtout
+d'Anglais. Ceux-ci arrivent, comme partout, avec un capital et
+accaparent bientôt les bonnes affaires, puis se marient dans le pays,
+et leurs enfants sont Chiliens.</p>
+
+<p>Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend
+toujours beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À
+Concepcion, 15 S&oelig;urs de Charité soignent là 240 malades, et dans un
+autre établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124
+malheureux de toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants
+trouvés, et une petite fille de huit ans, grande de 40 à 50
+centimètres, ayant la figure humaine, mais, pour le reste, en parfaite
+ressemblance avec le singe. Elle ne parle pas, et tous ses mouvements
+sont ceux du singe. Elle a été apportée de la campagne, où elle a un
+frère présentant le même phénomène. Tous les médecins sont venus la
+voir et cherchent la cause de ce fait.</p>
+
+<p>Les bonnes S&oelig;urs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca,
+qui est revenue de France dans le navire l'<i>Aconcagua</i>. Fille unique
+d'une riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et
+après l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades
+aux antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments
+de la nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus
+large les étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux
+n'est qu'un voyage, les biens un embarras; la famille va avec les
+pauvres, et avec la patrie, le ciel!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en
+Araucanie. Je ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez
+eux les Indiens, d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol.
+Je me rends donc à la gare, où, à une heure après midi, la locomotive
+siffle et nous emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la
+gare est luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur
+la rive droite. La nature présente le tableau de notre mois de
+décembre; les arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à
+sortir de terre; la végétation est pauvre.</p>
+
+<p>Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller
+ses terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a
+annoncé que nous ferions route ensemble.&mdash;Je me réjouis, lui dis-je,
+mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.&mdash;Il répond: Je passe mes
+soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à
+mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive
+du fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours,
+et vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis
+né à Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.&mdash;Cela m'étonne, peu:
+l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de
+le parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays
+se dit toujours qu'il aura le temps.»</p>
+
+<a id="img029" name="img029"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img029.jpg" width="500" height="301" alt="" title="">
+<p>Pont de lianes dans le sud du Chili.</p>
+</div>
+
+<p>Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à
+l'heure. Nous passons en face d'une grande <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> carrière où de
+nombreux ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à
+paver les rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha,
+affluent du Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de
+fer. Là, on s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route
+entre dans une région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos,
+néanmoins, sont toujours de misérables cabanes de chaume ou de
+branchages. Nous voyons quelques plantations de vignes, mais maigres
+et sans force. Les troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons
+agriculture, et M. Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain,
+la moitié de la journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation.
+«Il n'y a qu'un train par jour sur la ligne, me dit-il, mais
+adressez-moi un télégramme, et je vous enverrai un cheval qui, dans
+deux heures, vous amènera chez moi. Vous y dormirez et prendrez le
+train du lendemain.&mdash;<i>Bueno</i>, j'accepte, mais si vous ne recevez pas
+de télégramme, ce sera une preuve que ma visite aux Indiens aura pris
+tout mon temps.»</p>
+
+<p>À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une
+voiture m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M.
+Darmendrail m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il,
+«les Français chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le
+but de ma visite et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse
+nuit.</p>
+
+<p>Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à
+7,000 habitants. Ses rues sont larges, sa <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> place vaste et
+plantée d'arbres, avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans
+tous les pays nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et
+couvertes en tuiles rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin
+faisant, nous entendons les sons de la guitare accompagnant des voix
+féminines. Nous nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire
+le rideau, et nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre
+de sept ans, chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort
+semblable aux chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en
+Corse. Elles conservent la mesure en se regardant mutuellement de
+leurs grands yeux noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats
+costumés à la française. Nous visitons quelques maisons et rentrons
+pour le souper.</p>
+
+<p>M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce
+d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des
+campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour
+l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller
+à Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue,
+qui prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura
+atteint cette région.</p>
+
+<p>Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux
+et sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique
+du Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils
+s'aiment et se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes,
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> mais elles s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de
+fournir à toutes, les marchandises, et en achetant ainsi par 100,000
+piastres à la fois, ils obtiennent des faveurs qui leur permettent de
+vendre meilleur marché que les autres. Les jeunes gens qui arrivent
+des Pyrénées viennent parfois pour éviter le rude métier du soldat.
+Ils sont reçus ici et installés dans les maisons à titre d'apprenti.
+Ils n'ont d'autre paye que le logement, le vêtement, la table et un
+peu d'argent de poche: mais après quelques années, s'ils sont
+intelligents et appliqués, ils sont associés et reçoivent tant pour
+cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans le pays; le Français
+est habitué aux femmes travailleuses et ménagères et va généralement
+se marier en France.</p>
+
+<p>Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien,
+salarié par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de
+bonne heure nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde:
+quelques rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire.
+À chaque coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de
+temps, la vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en
+révolte, soit à cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre
+brigand, qu'on vient de tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la
+maison du cacique. Il n'y est pas; sa femme nous donne un enfant, qui
+vient nous montrer la maison où nous devons le rencontrer.</p>
+
+<p>Il vient avec nous, et nous l'installons devant une <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
+bouteille de cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est
+vêtu à l'européenne: pantalon et <i>macferlan</i>, chapeau calabrais,
+grand, fort, figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un
+brigand des Calabres.</p>
+
+<p>«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me
+conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en
+parler à mes compatriotes.&mdash;Bueno, tes compatriotes les verront, car
+il vient d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances,
+qu'un Français est venu chercher pour les conduire à Paris.&mdash;Paris
+n'est pas leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs
+vieillards, leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail,
+leur cuisine, leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur
+naturel.&mdash;Bueno, demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de
+la rivière.&mdash;Comment t'appelles-tu?&mdash;Juan Colipi Ancamilla est mon
+nom: Colipi me vient de mon père et signifie: <i>Aqua colorada</i>;
+Ancamilla me vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation.
+Mon père était fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le
+cadet; un de mes frères était lieutenant, en 1839, dans une
+insurrection au Pérou.»</p>
+
+<p>«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?&mdash;Nous croyons au
+Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons
+Dieu, non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur
+une montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui
+offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.&mdash;Peux-tu <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> me
+montrer comment vous faites pour l'honorer?&mdash;Là-dessus, Colipi se
+lève, prend son verre, et dans une attitude grave et solennelle,
+prononce ces mots, que j'écris d'après le son qui en vient à mon
+oreille: «Enema-pu ía peomain enimy vlà vatemu tuvacì&mdash;Enema-pou
+putuamaï guè mi mi vlà ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au
+ciel, et vide son verre sur le sol.&mdash;Peux-tu m'expliquer en espagnol
+ce que tu viens de dire en indien?&mdash;Ce que je viens de dire signifie à
+peu près ceci: Grand Dieu, père de toutes les créatures, tu es bon en
+me donnant aujourd'hui cette excellente boisson, et je t'en offre les
+prémices. Puis il ajoute: Pour ce soir, laissez-moi rentrer chez moi;
+ma femme doit m'attendre pour le souper. Je viendrai demain vous
+chercher à sept heures.» Après le départ du cacique, M. Ducasseau et
+moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où nous trouvons de nombreux
+officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au Chili, qui s'en va au
+fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant le but de mon
+excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues d'ici, j'ai une
+vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous irons chez eux
+et vous pourrez les voir à votre aise.&mdash;Bueno, j'accepte, nous
+partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le
+cacique.»</p>
+
+<p>À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait
+préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile
+me fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards,
+des <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà
+M. Ducasseau m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle,
+dormaient dans le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit
+chien pour aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer,
+l'audacieux qui voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la
+queue et les oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens,
+il ne soit pas pris à ces parties sensibles.</p>
+
+<p>Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un
+arsenal, mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un
+an; que l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille
+cavaliers, et qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le
+bétail et tuant les habitants; qu'à la suite de ces faits, le
+gouvernement a envoyé des troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au
+fleuve Cautin et établi partout des forts pour tenir en respect les
+guerriers; que, par suite, on a pu reconstruire dans l'intérieur la
+ville de Villarica, à trois journées de cheval au pied du volcan de
+Villarica, ville qui, fondée il y a trois siècles, à l'époque de la
+conquête, avait été détruite ensuite par les Indiens.</p>
+
+<p>À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de
+coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000
+familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail,
+les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles
+remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après
+dix ans.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> CHAPITRE XV</h3>
+
+<p class="resume">
+ Les prisonniers. &mdash; Les ranchos
+ indiens. &mdash; Vêtement. &mdash; Mobilier. &mdash; Nourriture. &mdash; Les femmes. &mdash; Les
+ enfants. &mdash; Les bijoux. &mdash; Les armes. &mdash; L'industrie. &mdash; Les
+ funérailles. &mdash; Le calendrier ficelle. &mdash; L'excursion au fort de
+ Chiguaïhué. &mdash; Un fort abandonné. &mdash; Apostrophe à deux
+ cavaliers. &mdash; Les frères Mackay. &mdash; La chasse. &mdash; Un camp indien. &mdash; La
+ chasse au mauvais esprit. &mdash; Musique. &mdash; Danse indienne. &mdash; Détails sur
+ la ferme. &mdash; Le blé. &mdash; Le bétail. &mdash; Le tabac. &mdash; Les forêts. &mdash; La
+ main-d'&oelig;uvre. &mdash; Les machines. &mdash; Le gibier. &mdash; La petite
+ araignée. &mdash; Son ennemie, la mouche. &mdash; La Samo-cueca. &mdash; Les
+ bâtiments. &mdash; Les ateliers de réparations. &mdash; Le petit Indien. &mdash; Le
+ Cacique et sa famille. &mdash; Un jugement plus facile que celui de
+ Salomon. &mdash; Le mariage chez les Araucans. &mdash; La naissance. &mdash; La
+ médecine. &mdash; La sorcellerie. &mdash; Une grande partie de Chuenca. &mdash; Retour
+ à Angol. &mdash; Les franciscains. &mdash; Le pater Araucan.</p>
+
+<p>Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la
+rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par
+quelques soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison
+centrale. C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et
+militaire; il a un bataillon de 300 soldats.</p>
+
+<p>Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé
+quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt
+au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont
+plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à
+croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+en entrant dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes,
+toutes accroupies à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes
+préparent la nourriture. Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un
+chaudron, les autres le broyent sur une pierre, comme nos peintres le
+font pour les couleurs. Une vieille passe la farine au tamis, et une
+troisième la délaie dans une grande marmite posée sur le feu.</p>
+
+<a id="img030" name="img030"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img030.jpg" width="500" height="297" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Types d'Araucaniens en voyage.</p>
+</div>
+
+<p>L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air
+moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après
+avoir prononcé le salut habituel: «<i>Mari mari Compagnero</i>», se tenait
+au dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa
+présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes
+ces questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de
+ne perdre de l'&oelig;il aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un
+noir d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont
+nus. Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux
+jambes. Ils portent sur leurs épaules un <i>puncho</i> rayé de rouge, de
+bleu et de blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils
+s'entourent la tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière
+des ouvriers espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en
+laissant qu'une ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes
+jeunes sont fraîches et roses: leurs bras sont nus, et jetant en
+arrière le manteau de laine bleue lié au cou, elles laissent voir une
+partie des épaules. La même <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> laine bleue entoure leur corps,
+et pend en jupon serré, jusqu'aux pieds toujours nus. Les oreilles
+portent de gros pendants en argent, minces et larges de 10
+centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un collier dur de 4
+centimètres de haut et couvert de perles ou jets d'argent. Sur la
+poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.</p>
+
+<p>Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière
+de bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je
+cherche les lits: on me montre des peaux de b&oelig;uf, de cheval et de
+mouton, qu'on étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit
+plancher élevé de 20 centimètres, et qui doit certainement servir de
+lit à un des nombreux couples.</p>
+
+<p>Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des
+plats et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau
+d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il
+détache du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de
+baïonnette, est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons
+d'animal, à une longue perche dure et légère de la famille des cannes
+à sucre. Il me montre aussi un coutelas.</p>
+
+<p>Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur
+nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons
+plus loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la
+fumée empêche la vue et fait pleurer les yeux.&mdash;«Mari mari
+compagnero», que Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> leur explique que je viens les voir pour parler à mes
+compatriotes des bons Araucans. Là aussi on prépare la nourriture;
+mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois une femme qui met
+dans une marmite des moitiés de pêches séchées au soleil. Près de là,
+dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon demande au
+cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»</p>
+
+<p>À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un
+bois, prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille
+femme, dans un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le
+quatrième rancho, je remarque un métier vertical et mobile, sur lequel
+on a étendu les fils de la trame. Je prie l'Indienne de travailler
+devant moi; elle le fait avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des
+mains, l'opération est longue et difficile. Elle passe une règle de
+bois entre les fils, et la dresse sur le côté pour former le vide;
+elle y passe les fils avec la main, et frappe dessus avec une autre
+règle pour serrer la toile.</p>
+
+<p>Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement
+propre et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main
+reçoit le fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite
+teinte en bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une
+certaine pierre bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande
+caisse, et je demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un
+guerrier; «il vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les
+funérailles dans une semaine.» <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Plus le décédé est placé en
+dignité, plus on l'honore en retardant la sépulture. S'il s'agit d'un
+cacique, on l'expose sur les branches d'un arbre, et les caciques
+voisins viennent lui rendre honneur. Colipi demande à boire, il parle
+depuis longtemps; on lui présente une corne de b&oelig;uf pleine d'eau,
+dans laquelle on a délayé de la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi
+au cimetière des Indiens.» Dans un coin peu éloigné, au bord de la
+rivière, on a choisi un petit monticule, sur lequel diverses
+surélévations indiquent plusieurs enterrements. «C'est ici,» me
+dit-il, «que mes compatriotes enterrent leurs morts. Dans la caisse,
+on place des vêtements, de l'argent, des comestibles, de l'eau, du sel
+pour le grand voyage. Si c'est un cacique, on tue un cheval et on
+l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver dans l'autre monde à
+cheval.»</p>
+
+<p>Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés;
+un de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux
+noirs et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent
+réchapper de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que
+solidement constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de
+millet et de lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de
+l'huile. J'ai trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi
+une ficelle à n&oelig;uds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une
+réunion de caciques décide un soulèvement ou une expédition, on donne
+à chacun une ficelle, avec le même nombre de n&oelig;uds. Rentrés chez
+eux, les chefs réunissent les guerriers; et <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> chaque jour ils
+dénouent un des n&oelig;uds. Lorsqu'ils sont au bout, on part pour
+l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous y arrivent ensemble.</p>
+
+<p>Nous disons aux Indiens un dernier <i>mari mari</i>, et revenons chez M.
+Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous
+faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues
+bottes, éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à
+droite le revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les
+épaules et lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois
+brigands calabrais. Un domestique nous suit, et nous voilà trottant,
+galopant dans l'eau, dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval
+est solide, son trot est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des
+autres, et saute après eux les fossés, man&oelig;uvre un peu nouvelle
+pour moi.</p>
+
+<p>Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La
+nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans
+feuilles et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et
+les collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets
+d'arbres et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort
+abandonné. Sa construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres
+de large et autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux
+mille mètres carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour
+cinquante hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent
+vers nous, et M. Mackay les arrête et les interpelle: <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> «À qui
+sont ces chevaux?&mdash;Ils sont à moi, répond l'un d'eux.&mdash;Qui es-tu et
+d'où viens-tu?&mdash;Je suis un tel et demeure en tel endroit, d'où je suis
+parti pour aller à Angol.&mdash;Bueno, fais ton chemin.»&mdash;Un peu surpris de
+cette manière de haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y
+a ici bien des voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les
+surveiller; si cet homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le
+reconnaître à l'embarras de ses réponses.»</p>
+
+<p>Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route
+devient tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans
+les prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et
+de galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de
+Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis
+nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère
+Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un
+excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions
+trois au lieu d'un, lui dis-je?&mdash;Le télégraphe m'a tout dit. Mon
+frère, qui remplit ici les fonctions de <i>subdelegado</i>, ou représentant
+du gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie
+d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile,
+et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui
+excite au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les
+meilleurs vins du pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on
+prend le fusil, car le gibier abonde. Pour ma <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> part, j'ai un
+autre excellent cheval, selle anglaise, étriers de bois enfermant tout
+le pied, et éperons dont la roue a 6 centimètres de diamètre. Un
+excellent chien d'arrêt nous précède. Au bord d'une <i>lagune</i>, on tire
+plusieurs fois les canards. Plus loin, le chien s'arrête; on tire une
+perdrix, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'après deux heures de trot,
+nous arrivons au bord d'un ruisseau vers le pied d'une colline, au
+campement des indiens. Nous visitons d'abord le rancho du cacique.
+«Mari mari, patron. Que Dieu te garde, patron.&mdash;Mari mari, senores.
+Que Dieu vous garde, Messieurs.&mdash;Nous venons voir tes terres et tes
+Indiens, permets-tu que nous entrions dans les ranchos?&mdash;Allez et
+voyez Caballeros.»&mdash;Nous entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types,
+mêmes ustensiles, même manière de vivre et de se tenir, que j'avais
+vus le matin. Les jeunes gens des deux sexes sont parfaitement
+constitués. Les jeunes mères soignent leurs bébés avec amour, et tout
+en fumant la pipe, elles portent sur leur dos leur bébé ficelé à son
+berceau. Quelques-unes font de fort jolis paniers d'osier. Les hommes,
+en général, regardent travailler les femmes. Les petits enfants qui
+commencent à marcher s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par
+les parents, ils reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de
+monnaie. M. Ducasseau s'adresse à une femme:&mdash;«Quelle est ta
+religion?&mdash;Celui qui a créé le ciel et la terre est mon Dieu, et je
+l'appelle mon Père; il y a un autre monde où nous allons tous après la
+mort.» Comme je montre mon étonnement de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la longueur des
+lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile à cheval, M.
+Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte armé de sa
+lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la plaine, à la
+colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus de sa tête,
+poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant les coups
+avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui effrayent
+l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les
+guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent
+autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces
+guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs
+en portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire
+traversée par une balle.</p>
+
+<p>Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments
+sont la <i>fanfornia</i>, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents;
+une sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on
+la dit gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle
+pour galoper vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans
+la face une eau glacée. Je bénis le <i>puncho</i> qui me garantit comme une
+cuirasse. À la nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me
+donner quelques détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans,
+et elle lui coûte environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient
+8,000 hectares achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers
+comptant, et les deux autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il
+sème en blé 550 hectares, et <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> laisse ensuite le terrain
+reposer plusieurs années. Il met deux hectolitres de semence à
+l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il emploie 60 charrues
+américaines. L'Indien les conduit mieux que le Chilien. Il loue 40
+Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la récolte. Il emploie
+toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en bois, ateliers de
+réparations, surveillance des animaux et autres travaux. Le salaire
+est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour les femmes, de 1
+fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de farine et haricots,
+dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La main-d'&oelig;uvre
+lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il le vend à
+Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de
+Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du
+charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure
+trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour.
+Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour;
+mais avec la machine Wood, traînée par des b&oelig;ufs, un seul homme
+coupe 6 hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine
+américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux.
+Il peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par
+jour. Le district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000
+l'an dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé
+aussi avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la
+vigne et de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il
+soigne l'élevage du <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> bétail; il a déjà 1,000 b&oelig;ufs et en
+aura bientôt 5,000. Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150
+fr.), et les b&oelig;ufs maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les
+avoir engraissés durant quatre mois dans ses beaux pâturages, il les
+revend avec 30% de bénéfice. Les b&oelig;ufs pour la boucherie sont
+vendus à l'âge de 4 à 5 ans.</p>
+
+<a id="img031" name="img031"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img031.jpg" width="500" height="291" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;La Samo-Cueca: Danse nationale.</p>
+</div>
+
+<p>L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au
+fort. Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait
+vu tuer un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait
+lui-même tué deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en
+poursuivait une vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant
+ils travaillent volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils
+n'avaient l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en
+eau-de-vie, et leur plaisir à se soûler.</p>
+
+<p>En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la
+perdrix, la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de
+loups, pas de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant;
+toutefois, une petite araignée est très dangereuse; elle a le derrière
+rouge, et c'est là qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement
+ses pattes, les porte à la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne
+cicatrise immédiatement avec l'alcali volatil, la personne mordue se
+tord dans d'affreuses douleurs, et reste comme folle pendant huit
+jours; puis elle revient à elle, et quelquefois elle en meurt. Durant
+la récolte, plusieurs hommes sont piqués tous les jours. Heureusement,
+cette araignée <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> a trouvé son ennemie dans une petite mouche
+qui, elle aussi, a le derrière rouge. Elle saute sur l'araignée, la
+pique et s'envole; elle revient à la charge plusieurs fois, jusqu'à ce
+que l'ennemie vaincue tombe et meurt.</p>
+
+<p>Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la
+danse nationale ou la <i>samo-cueca</i>. Don Manoel, le majordome, est
+introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de
+15 à 18 ans. La <i>samo-cueca</i> commence: M. Brownlow, avec la plus jeune
+des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent,
+pirouettent, s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un
+pas de valse, que l'exécutante accentue encore par le chant, et que
+d'autres battent des mains en cadence. Le symbole de la danse semble
+être l'attention que le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se
+défend et finit par laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met
+à ses genoux. M. Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et
+brio; la jeune fille, avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M.
+Thomas, qui, plus grave et avec des regards pénétrants, ressemble un
+peu à un magnétiseur. M. Ducasseau vient s'essayer aussi avec
+l'imposante matrone, mère des deux jeunes filles, et montre que, dans
+les montagnes basques, on est aussi gracieux danseur. La danse se
+retrouve chez tous les peuples; la <i>samo-cueca</i> m'a paru bien plus
+convenable et moins dangereuse que les genres de danse où la danseuse
+est dans le bras du danseur.</p>
+
+<p>À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> mon lit,
+où, sous une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle
+comme le Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au
+matin. Je me lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal
+de voyage. Vers neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé,
+pendant que M. Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite,
+avec M. Mackay, les bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus
+qu'à recevoir les animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et
+un mamelon, vers le <i>Malieco</i>, rivière qui coule au bas dans la
+vallée, était réservé à l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le
+bureau du télégraphe, tenu par une gentille Chilienne, qui le fait
+man&oelig;uvrer devant nous. Nous inspectons les charrues, les machines,
+les ateliers de réparation. M. Mackay va construire lui-même ses
+chars, avec le bois d'un arbre indigène appelé <i>litre</i>, sorte de bois
+de fer. Ses feuilles, ou seulement la rosée qui y séjourne, fait
+pousser des boutons à celui qui les touche, comme l'arbre de croton.
+Le bois est blanc, très lourd et très dur. En rentrant, nous
+rencontrons un petit Indien de 12 ans, trottant gaiement sur son
+cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de fer, où il pose deux
+doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de cigarettes, où la
+feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il porte une
+bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son <i>rancho</i>.
+Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre recherche, le
+cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à peine
+rentrés, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> nous trouvons sous la vérandah le cacique avec
+toute sa famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure
+respectable, laisse tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses
+habits sont propres et à vives couleurs. Il est accompagné de ses deux
+fils, grands garçons de vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses
+deux filles ont mis leurs plus beaux ornements, les longs cheveux
+noirs tombent par derrière, en deux longues tresses entourées et
+recouvertes de perles, ne laissant voir que le bout sur une longueur
+de 0<sup>m</sup>10. Pour l'une d'elles, ce bout est un mélange de cheveux
+noirs et de cheveux rouges. Les pendants d'oreille sont en argent et
+de 0<sup>m</sup>10 de large; le collier, d'argent et de perles, est aussi
+large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine brillent, au centre, de
+larges plaques d'argent, et sur les côtés pendent des ornements du
+même métal, portant au bout de nombreux petits cônes de 0<sup>m</sup>04,
+faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans contredit, la
+beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des filles a
+l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses larmes. Sur
+un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le salut
+d'usage: «<i>Mari mari, señor subdelegado.</i> Que Dieu te garde, Monsieur
+le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à toi pour
+que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont
+monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales,
+exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et
+chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>
+au type japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune.
+L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien
+les réponses du subdelegado.&mdash;«Mari mari cacique, explique-moi ta
+pensée&mdash;Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est
+jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à
+un guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait
+tous les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs
+fois la tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements,
+mais un jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je
+l'ai gardée chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse
+union; un garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te
+demander que tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra
+mieux l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes
+sont mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras
+justice à ma malheureuse fille.&mdash;Bueno, cacique, dis-moi le nom et la
+demeure du mari de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à
+comparaître devant moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les
+deux parties.»&mdash;Le cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne;
+mais je retiens l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que,
+dans ce nouveau genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus
+facile. Ayant à partager non un seul, mais deux enfants entre père et
+mère, il pourra les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète
+demi-indien, demi-chilien, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> diverses questions sur la famille
+indienne.&mdash;«Quelles sont les cérémonies du mariage?&mdash;Le mariage se
+fait de deux manières: lorsque le jeune homme et la jeune fille
+sympathisent et s'entendent, ils concertent la fuite. Une belle nuit
+l'époux arrive, enlève l'épouse et l'emporte à cheval dans la forêt,
+où ils font la noce durant plusieurs jours. Au retour, l'époux prie
+les parents d'accepter le fait accompli, et leur remet des cadeaux. La
+seconde manière a lieu, lorsque la jeune fille n'est pas décidée à se
+laisser enlever. Alors le jeune homme l'achète à ses parents, en leur
+faisant des cadeaux. Ces cadeaux consistent en vêtements, chevaux,
+b&oelig;ufs, moutons et ornements. Chaque membre de la famille doit
+recevoir quelque chose, et souvent les jeunes gens donnent tout ce
+qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du mariage. Si celui qui a
+enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait une expédition contre
+lui.»</p>
+
+<p>Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il
+peut les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.</p>
+
+<p>«Quelles sont les cérémonies à la naissance?&mdash;On réunit tous les
+parents pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom
+toujours transmis dans la famille. Le parrain et le père se font
+mutuellement des cadeaux; on finit par un grand repas.&mdash;Quels remèdes
+emploie-t-on pour soigner les malades?&mdash;Des herbes diverses; on combat
+le mauvais esprit avec la lance, et on a recours à la vieille
+devineresse, <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qui découvre l'auteur de l'influence
+malfaisante sur le malade. Alors on le recherche, on le bat pour qu'il
+enlève cette influence, et s'il ne le fait pas, parfois on le tue.
+Pour les cérémonies, à la mort, il confirme ce que j'avais appris la
+veille.&mdash;La jeune mère qui est ici venue réclamer justice contre son
+mari peut-elle se remarier à un autre?&mdash;Elle peut se remarier.»</p>
+
+<p>Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la
+petite boule de bois et les bâtons de la <i>Chuenca</i>. C'est le grand jeu
+des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs
+s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux
+chefs, bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une
+part, dix de l'autre, ils font de leur <i>punchos</i> un monticule que
+gardent les femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une
+ligne de piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large
+de 20 mètres, longue de 100. La petite boule, de 0<sup>m</sup>07 de diamètre,
+est posée au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous
+noués et recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de
+pousser la boule du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire
+passer la limite du bout, il gagne un point. Si la boule sort des
+limites latérales, on la replace au centre et on recommence. Il est
+beau de voir ces vingt jeunes gens, animés par leur chef,
+s'échelonner, arrêter la boule au passage, la repousser en l'air, la
+faire sauter avec force, parfois contre les bras et les jambes des
+adversaires. Dans ce <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> cas, la blessure est soignée sur
+l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire sortir le
+mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux gagnants:
+la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les vainqueurs
+arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel malheur
+qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à créer en
+Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de temps à
+voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement en
+bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay
+me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un
+domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie
+large, c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que
+j'aime. Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la
+bonne et généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis
+nous montons en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont
+convertis en lacs, mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et
+y lance son cheval au galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent
+de boue et nous en couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des
+perdrix, mais le mouvement du cheval rend difficile une telle chasse.
+Il tire aussi plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à
+collier rouge qui ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie
+arrive, et nous poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir
+les cinq lieues en moins de temps que la veille.</p>
+
+<p>À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Pères
+franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine
+d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu
+l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin,
+moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les
+renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une
+grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du
+<i>Pater</i> ci-après:</p>
+
+<p><i>Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami
+reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu
+meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü
+covque: perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ
+taiñ huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill
+huera dugu, meu montulmoiñ. Amen.</i></p>
+
+<p>Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au
+Mont-de-piété, où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en
+effet plusieurs, mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs
+les revendent à d'autres Indiens.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p class="resume">
+ D'Angol à Santiago. &mdash; La grande Cordillera de los Andes. &mdash; La
+ cordillera côtière. &mdash; La ville de Talca. &mdash; L'hôpital. &mdash; Les maladies
+ régnantes. &mdash; Les S&oelig;urs du Sacré-C&oelig;ur. &mdash; Le théâtre. &mdash; Le
+ clergé. &mdash; Le marché. &mdash; Les bains de Cauquènes. &mdash; Mésaventure à
+ Gultro. &mdash; L'hospitalité du chef de gare. &mdash; Détails sur la
+ viticulture. &mdash; Prix des terrains. &mdash; L'ouvrier. &mdash; La Chica. &mdash; Une
+ scierie de marbre. &mdash; Le Maïpu. &mdash; Arrivée à Santiago. &mdash; Le garçon
+ d'hôtel et le tarif. &mdash; La cathédrale. &mdash; Le cerro de
+ Santa-Lucia. &mdash; La ville. &mdash; Le théâtre. L'Alameda. &mdash; L'hôpital. &mdash; Les
+ quatre S&oelig;urs de l'Aconcagua. &mdash; Les statues des grands
+ hommes. &mdash; Les sifflets de nuit. &mdash; La plaça de arme. &mdash; Les jeunes
+ filles et les tramways. &mdash; Les &oelig;uvres charitables. Les talleres
+ de San-Vincente. &mdash; Le Sénat. &mdash; La Légation de France. &mdash; Les
+ capucins. &mdash; Don Benjamin. &mdash; L'hospitalité chilienne. &mdash; L'élection
+ présidentielle.</p>
+
+<p>Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne
+hospitalité, je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis
+à la gare pour le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me
+surprend en venant me serrer la main dans le train. Il regrette que le
+défaut de temps ne m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends
+le Bio-Bio jusqu'à la station de bifurcation, où j'attends une heure,
+pour prendre le train du nord qui arrive de Concepcion.</p>
+
+<p>Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean
+Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> nord, la
+route suit une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à
+tour, depuis trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux
+chaînes de montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer,
+l'autre vers l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes,
+aboutissant sur l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et
+l'autre sont couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt
+inculte. Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume.
+Quelques orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas
+plus douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux
+voyageurs la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves
+de fruits.</p>
+
+<p>À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une
+foule nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui
+conduit son peuple faire ovation aux quatre S&oelig;urs espagnoles de la
+Merced, qui se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un
+compartiment réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les
+quatre S&oelig;urs que j'avais eues pour compagnes de voyage dans
+l'<i>Aconcagua</i>. À cinq heures, nous arrivons à Talca, où je descends à
+l'<i>Hôtel anglais</i>. Après le dîner, je parcours la ville. Elle est
+chef-lieu de province et contient 25,000 habitants. Elle paraît moins
+riche que Conception. Dans les parties éloignées, les maisons en adobe
+ne sont ni pavées ni crépies. Au centre, elles sont en meilleur état.
+À l'hôpital, je trouve les S&oelig;urs de Charité françaises. Elles me
+font parcourir les salles, où elles <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> soignent 120 malades. À
+la salle de chirurgie des hommes je vois plusieurs blessés: le
+Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme le Piémontais, et
+se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de chirurgie des
+femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les femmes de
+mauvaise vie. La police des m&oelig;urs n'existe pas, et il en résulte de
+graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les rhumatismes,
+causés par l'humidité des <i>ranchos</i> et des maisons non pavées; les
+maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été; les
+maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite vérole,
+appelée ici <i>peste</i>, et qui sévit partout, faute de vaccination. Les
+S&oelig;urs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette
+terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison,
+appelée Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située
+sur une grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu,
+dans le genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec
+une coupole élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait
+l'exercice du premier vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre
+sur leur petit tapis, répondent au chapelet que récite le prêtre du
+haut de la chaire. Ce murmure en cadence de centaines de lèvres a son
+charme, et rappelle le bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est
+calme. Les hommes se groupent de préférence dans les bas côtés, près
+des confessionnaux. Après les litanies, le prêtre déroule un long
+discours, que les bébés ne peuvent supporter. Pour se distraire,
+quelques-uns prêchent à leur <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> tour et à leur manière. À huit
+heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est l'anniversaire de la
+naissance de M. Santa-Maria, président de la République du Chili.
+Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon matin, je suis chez
+les S&oelig;urs du Sacré-C&oelig;ur, et je demande la Mère supérieure.
+Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili, elle a
+presque oublié sa langue natale. Les S&oelig;urs du Sacré-C&oelig;ur ont de
+nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même
+confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le
+pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les
+enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former
+à l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la
+danse, mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré
+ici autant que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour
+instruire en amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son
+but, comme il arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des
+élèves viennent des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le
+clergé est insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent
+plus commode de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou
+sans emploi, ou bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du
+Sacré-C&oelig;ur s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de
+poissons, de légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des
+moules d'une grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux
+articles, et suis <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> étonné de voir que les prix sont à peu
+près ceux de chez nous: la viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50
+centimes le kilo, le vin 10 sous le litre, et le reste à l'avenant. À
+neuf heures, je suis à la gare pour le départ.</p>
+
+<p>Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt
+se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui
+n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°,
+dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle
+atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de
+Santiago, dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi
+d'environ 2,000 mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le
+pic le plus élevé des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la
+Cordillère des Andes va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint
+que 1,000 mètres; mais, à son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap
+Horn a encore 2,071 mètres d'altitude.</p>
+
+<p>J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de
+visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux
+sulfureuses que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si
+l'établissement des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver
+parce qu'il était alors enseveli sous la neige, par contre, celui de
+Cauquènes, moins élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures
+partant à l'arrivée de chaque train franchissaient en 3 heures les
+sept lieues entre la station et les bains. J'avais prié le conducteur
+du train de me prévenir à la station de Cauquènes, où nous arrivons
+vers <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> deux heures de l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma
+demande, et comme à Cauquènes il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait
+que ralentir; puis il continue et me dépose à la station suivante, à
+Gultro. Là, le chef de gare, M. Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon
+embarras, cherche aussitôt un cheval pour moi, et un pour mes bagages,
+afin que je puisse rejoindre ainsi la station de Cauquènes, où
+j'espérais trouver une voiture pour les bains. Tout était prêt,
+lorsque survient le cocher habituel de la voiture des bains, qui
+assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a point de voiture
+pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à cheval, les
+chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte close. Dans
+cette situation, je prie le chef de gare de me faire conduire à
+l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf heures, le
+lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni hôtel ni
+village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je veux
+bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de
+choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, M<sup>me</sup>
+Tarraxo a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour
+rédiger mon journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois
+intérieures sont en toile tapissée et la toile du plafond est
+crevassée, mais que pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à
+l'étranger, puisqu'ils donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils
+m'admettent à leur table servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de
+cinq ans fait la joie des parents, une fillette de douze ans nous sert
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et la maîtresse de maison a l'&oelig;il à tout. On m'avait
+peint la femme chilienne comme molle, indolente et aimant à se faire
+servir. Celle que j'ai sous les yeux dément ces renseignements. Après
+le dîner, nous faisons une longue promenade sur la voie ferrée,
+jusqu'à une grande ferme, où nous causons avec le seigneur de
+l'endroit. Un mariage dans les environs attire de nombreux invités.
+C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté des amazones. Si
+je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce; on m'assure que
+j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens temps. Je renonce à
+mon désir, et je rentre à ma chambrette pour continuer mon travail
+jusque assez avant dans la nuit.</p>
+
+<a id="img032" name="img032"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img032.jpg" width="500" height="302" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Cataracte ou Salto Del Laja.</p>
+</div>
+
+<p>Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie
+torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer.</p>
+
+<p>Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La
+pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en
+étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la
+grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante
+toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves
+gens refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré
+d'embarras. Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des
+Chiliens! À neuf heures, le train arrive, et je reprends ma route.
+Bientôt la vallée se rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser
+passage qu'à la petite rivière; ce point est appelé <i>Augustura</i>. Deux
+Basques français sont dans le train et parlent viticulture; <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>
+excellente occasion pour me renseigner à bonne source sur ce genre de
+produits agricoles, qui tend à se multiplier dans le pays. Chacun, en
+effet, veut maintenant avoir sa vigne, mais comme les indigènes sont
+encore peu experts dans ce genre de culture, ils recherchent les
+vignerons français. Si vous pouviez m'en donner une vingtaine, me
+disait un grand propriétaire, je les placerais à l'instant au prix de
+4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de terre à cultiver pour
+les besoins de leur famille. Je donne au mien 600 fr. par mois. On me
+cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec de la conduite et
+de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant une fortune de
+plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à droite et à
+gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur de terre,
+pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me dit-il,
+distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans les
+premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les
+autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer
+galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit
+arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il
+faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la
+terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci
+la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location,
+après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire,
+qui l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le
+vigneron, au <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> bout des neuf ans, a gagné environ 2,000
+piastres, soit 10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie
+nominale, car la piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr.,
+ne vaut actuellement que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé
+du papier-monnaie.</p>
+
+<p>Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras
+carrées. La varra équivaut à 0<sup>m</sup>86, en sorte qu'une cuadra équivaut
+à 18,769<sup>mc</sup>, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de
+200 à 500 pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de
+Santiago; et demande environ 2,000 pesos de frais de plantation,
+intérêt du capital jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile
+et sablonneuse, il suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante
+dans le sillon, soit à bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas,
+on a à peu près 20% de pieds secs à remplacer; dans le second, à peine
+3%. Les indigènes labourent même avec une charrue entièrement de bois,
+portant parfois un petit morceau de fer au bout.</p>
+
+<p>Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On
+les paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la
+récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des
+haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades
+font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne
+recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci
+révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se
+hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds
+de vigne. <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> La vigne produit au bout de trois ans et donne
+environ 58 arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à
+donner 300 arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté
+des Andes; elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle
+n'est que d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin,
+depuis les droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15
+fr.), soit de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé
+plus de bénéfice à convertir sa récolte en <i>chica</i>, boisson spéciale
+au pays; et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le
+raisin, chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux
+poignées de cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés
+et met en barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et
+il vend ce produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille,
+suivant la qualité. J'ai bu souvent la <i>chica</i>; on la trouve dans
+toutes les maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est
+jaunâtre et agréable au goût, mais elle est laxative.</p>
+
+<p>L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis
+longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier
+lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre,
+dans les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait
+assuré que le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu
+prendre le devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put
+tirer parti de ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il
+abandonna donc l'entreprise <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> et les machines, avec une perte
+de 9,000 pesos: un indigène aurait attendu que le chemin promis fût
+exécuté.</p>
+
+<p>Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un
+pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille
+dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des
+Andes s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre
+gauche, la chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me
+montre, à droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à
+vérandah. C'est de là que la Commission scientifique française a fait
+ses observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes
+chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à
+l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le
+peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze
+heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'<i>Hôtel
+Ingles</i>. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais
+il avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me
+renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui
+vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un
+<i>peso, Señor</i>, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais
+j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la
+remarque au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais
+il ajoute que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à
+savoir!</p>
+
+<p>Ma première visite est pour la poste, où je parcours les <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>
+longues listes des lettres en souffrance, toujours affichées à
+l'entrée; mon nom ne s'y trouve pas. Le voyageur est alors
+désappointé, car, depuis la dernière station, il pense à la station
+suivante, où il pourra trouver les nouvelles des parents et des amis.</p>
+
+<p>J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste
+et belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du
+Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de
+calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à
+cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de
+statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les
+ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les
+vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un
+aspect imposant et agréable.</p>
+
+<p>De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte
+d'entrée; deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité
+de l'église. Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église
+est comble pour la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur
+noire mantilla, se tiennent accroupies sur leur petit tapis, et
+ressemblent à autant de <i>nonnes</i>. On voit pourtant quelques bancs,
+quelques chaises et prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse,
+mais, selon l'usage d'ici, on ne se lève pas à la lecture des
+évangiles.</p>
+
+<a id="img033" name="img033"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img033.jpg" width="500" height="284" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.</p>
+</div>
+
+<p>Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de
+Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> lieu de
+plaisance: des statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau,
+surprennent à tout instant le visiteur; mais il est encore plus
+surpris de lire sur un ensemble d'arceaux: <i>Aqueduc romain</i>. Vraiment,
+si on ne l'avait écrit, il ne serait venu à l'idée de personne qu'il
+pût y avoir en Amérique un aqueduc romain; c'est porter un peu loin
+l'amour de l'imitation. Après une longue ascension à travers un
+labyrinthe d'allées et d'escaliers, j'arrive au sommet, couronné d'un
+petit kiosque, et je vois à mes pieds toute la ville et la campagne,
+bornée par la superbe muraille des Andes, toute blanche de neige.</p>
+
+<p>Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu
+d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27
+latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont
+basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont
+construites en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus
+élastiques pour résister aux tremblements de terre; les toitures sont
+en tuiles rondes. Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la
+<i>Calle de las delicias</i>, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers
+l'ouest court une rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les
+clochers sont nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez
+jolis, s'élèvent au-dessus des maisons. Au loin, des <i>quintas</i>, ou
+maisons de campagne. Après avoir vu la ville de haut, je descends pour
+la voir de près. Le premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y
+entre pour voir la salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges
+ou plutôt <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> de galeries, car les séparations ne sont qu'à
+hauteur d'appui. Le parterre est fortement incliné. Le prix d'entrée
+est de 10 fr., celui des loges de 100 fr. Une troupe italienne joue
+<i>Lucrecia Borgia</i>. À l'hôpital Saint-Jean; je trouve 20 S&oelig;urs de
+Charité, soignant 400 malades hommes, répartis en plusieurs salles au
+rez-de-chaussée et au premier étage; toujours beaucoup de blessés par
+suite de l'ivrognerie. Une salle est remplie d'enfants; ils mangent
+ici trop de fruits verts. Les S&oelig;urs ont, ailleurs, l'hôpital des
+femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici une maison mère, et
+un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 S&oelig;urs chiliennes.
+Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves, dans
+plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre S&oelig;urs que
+j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. Une d'elles
+restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à
+l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la
+consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu
+du mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours
+patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et
+veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à
+les quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le
+voyageur!</p>
+
+<a id="img034" name="img034"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img034.jpg" width="400" height="455" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Santiago.&mdash;La Plaça de Arme.&mdash;L'Hôtel Ingles.
+Vue des Andes dans le lointain.</p>
+</div>
+
+<p>Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers
+d'Italie dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle
+alamede. Le nom de <i>Calle de las delicias</i> qu'on lui a donné serait
+bien adapté, si elle était mieux <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> entretenue. Elle se divise
+en 5 larges allées et a plusieurs: kilomètres de long. Les statues des
+grands hommes du pays en complètent l'ornement. On ne peut
+qu'applaudir à l'idée de mettre sous les yeux des générations l'image
+des hommes qui ont illustré la patrie. Le bon exemple est aussi
+contagieux; mais il faut éviter que les coteries <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> ou l'esprit
+de parti ne faufilent des hommes petits parmi les grands hommes.</p>
+
+<p>J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le
+sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de
+l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des
+Conférences de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur
+cette institution charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale,
+les Conférences sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres,
+elles s'occupent de la visite des écoles, des catéchismes, et ont
+fondé une maison d'arts et métiers, où l'on apprend le travail à 200
+orphelins. M. Larrain m'invite à la visiter le lendemain.</p>
+
+<p>Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des
+inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant
+pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit,
+jusqu'au matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La <i>plaça</i> de <i>arme</i>
+ou place centrale, dont l'<i>Hôtel anglais</i> occupe une des faces, est
+fort jolie. D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et
+l'intendance. Le passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre
+passage en forme de croix, derrière l'hôtel, laissent voir les
+étalages de superbes magasins; la plupart français.</p>
+
+<p>De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en
+porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr
+d'avoir le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les
+<i>carritos</i> (nom qu'on leur <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> donne) vont partout; je suis
+étonné de voir une demoiselle venir me demander les 5 sous
+réglementaires. Depuis quelques mois, ce sont les jeunes filles qui
+font ce service dans les tramways; mais évidemment ce n'est pas là
+leur place. On me dit que c'est pour leur donner du travail, dont
+elles manquent. Les dames de la haute société sont partout les
+protectrices de la fille du peuple. Il serait sage qu'elles
+s'associent pour procurer à ces jeunes filles un travail de couture et
+de broderie qui leur vient maintenant tout fait d'Europe. Elles
+ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour favoriser la
+pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.</p>
+
+<p>J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où
+je trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la
+Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous
+parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le
+réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les
+agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé
+et pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut
+tout arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en
+quittant l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera
+pas manquer de pain:</p>
+
+<p>M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en
+vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin
+observateur, et habitant le <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> pays depuis longues années, me
+donne des détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en
+Araucanie plusieurs écoles dirigées par des S&oelig;urs de Charité, mais
+la guerre survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes
+S&oelig;urs, au lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à
+panser les blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On
+calcule que les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à
+environ 20,000. M. le supérieur pense, avec raison, qu'un
+établissement agricole ou ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait
+le plus grand bien en Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces
+bons Indiens l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur
+sol productif.</p>
+
+<p>À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter
+l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat
+avec de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une
+garnie d'un excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et
+au centre la vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se
+réunit d'office une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la
+séance. J'assiste à la discussion dans la loge des journalistes. Une
+vingtaine de sénateurs sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent
+de leur place et assis, en s'adressant au Président, selon le système
+anglais. Il s'agit d'abord d'une loi sur le personnel des chemins de
+fer, puis on passe à la nomination du Président et des Vice-Présidents
+du Sénat; et enfin on fait retirer le public pour procéder secrètement
+à la nomination d'un <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> général. Je fais passer ma carte et une
+lettre au sénateur Don Benjamin Vicuña Mackenna; il paraît un instant
+et me dit: «Je suis en ce moment occupé à la discussion; venez dîner
+chez moi ce soir, à cinq heures; nous pourrons alors causer à notre
+aise.»</p>
+
+<p>Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le
+secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner
+pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les
+capucins pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable
+vieillard me met au courant des travaux de sa Congrégation auprès des
+Indiens d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux
+nouvelles. Le gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire
+maison, église et école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux
+fils du cacique de Roboa sont venus de la part de leur père me
+demander des missionnaires, et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont
+pas toujours montrés aussi faciles; et pas plus loin que l'année
+dernière, dans une insurrection où les Indiens de l'autre côté des
+Andes étaient venus à leur secours, ils ont brûlé tout devant eux. À
+<i>Impérial</i>, les deux Pères de la mission, ayant perdu jusqu'à leurs
+chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre par cinq jours de
+marche la station la plus rapprochée.</p>
+
+<p>Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui
+ne peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore
+aux missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le
+rendez-vous <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me
+dit: Venez demain à midi déjeuner avec nous, nous pourrons causer.
+Puis il me fait parcourir le jardin, couvert en partie par de belles
+treilles de vignes. Nous traversons les cours plantées de grands
+orangers, et à l'église je remarque de magnifiques tableaux, scènes de
+l'Évangile copiées par un Italien sur les parchemins d'un ancien
+bréviaire. À cinq heures et demie j'étais à la quinta de Don Benjamin.
+C'est ainsi qu'on appelle ici ce sénateur. Il est fort populaire et
+connu de tout le monde. Il me reçoit avec beaucoup de bonté et me fait
+parcourir son magnifique jardin. Un pavillon isolé contient sa riche
+bibliothèque, et lui sert de maison de retraite pour ses nombreuses
+compositions. Travailleur infatigable, il a déjà publié plus de cent
+volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre ouvrages en même temps,
+édités à New-York, et en Europe.</p>
+
+<p>M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité
+l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en
+honneur dans le pays.</p>
+
+<p>Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place
+ce soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson
+nationale, la <i>casuela</i>, le <i>haricot</i> et la <i>chica</i>. La conversation
+est pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la
+présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto,
+prédécesseur de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant
+présente un candidat, et le peuple un autre, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> et le suffrage
+décide; mais la sincérité ne préside pas toujours à toutes les
+opérations, et la liberté n'est guère assurée qu'au plus fort. M.
+Mackenna a même été blessé par certains émissaires pendant qu'il
+pérorait à Angol, et a failli être accusé de cacher des munitions,
+parce qu'on avait vu ses domestiques transportant les livres de sa
+bibliothèque. Il croit qu'il est très difficile à un candidat
+indépendant de lutter contre un candidat officiel, armé de toutes les
+forces du gouvernement. C'est regrettable; car la force provoque la
+force, et l'on roule ainsi dans le cercle destructeur des révolutions.</p>
+
+<p>Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques
+morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille;
+mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai
+vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux
+établissements de notre capitale.»<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p class="resume">
+ Le collège des jésuites. &mdash; L'épiscopat. &mdash; La Saint-Albert. &mdash; La
+ Monnaie. &mdash; Le ministre des finances. &mdash; Le papier-monnaie. &mdash; Incendie
+ de l'église de la Compañia. &mdash; La
+ bibliothèque. &mdash; L'Université. &mdash; Lutte à propos des cimetières. &mdash; Les
+ Cercles catholiques. &mdash; La Quinta normal. &mdash; Les Pères de Picpus. &mdash; Un
+ dîner diplomatique. &mdash; De Santiago à Valparaiso. &mdash; La hacienda de
+ Limache. &mdash; L'Urmaneta. &mdash; Le huasso. &mdash; Une vacherie. &mdash; Une
+ porcherie. &mdash; L'élevage. &mdash; Salaires. &mdash; Logements. &mdash; La ville de
+ Valparaiso. &mdash; Le port. &mdash; Le gaz. &mdash; Don Mariano Sarratea. &mdash; Le code
+ civil. &mdash; Le gouverneur ecclésiastique. &mdash; L'hôpital. &mdash; Le logement
+ des pauvres. &mdash; Los padres frances. &mdash; Les docks. &mdash; Les grues
+ Amstrong. &mdash; La belle Elène. &mdash; Le séminaire. &mdash; Les S&oelig;urs de la
+ Providence. &mdash; L'enseignement par les yeux. &mdash; Le club
+ français. &mdash; Guerre barbare.</p>
+
+<p>Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace
+de Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves;
+les dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets
+d'histoire naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est
+en adobe et en bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me
+renseigne sur l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est
+divisé en trois évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais,
+à l'heure actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite
+d'un conflit, entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore
+pu être remplacé. À la vacance d'un siège, les Chambres désignent
+trois candidats et le président propose un des trois à la nomination
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> du Pape. L'évêque de Concepcion vient de mourir, celui de
+Ancud est mort aussi, et il ne reste que celui de la Serena, qui est
+complètement sourd. Les Congrégations religieuses se recrutent
+spécialement dans la classe inférieure. Les grandes familles donnent
+des membres au clergé, mais ils prennent rarement une charge, et
+gardent la situation de prêtres libres. Dans les campagnes, le clergé
+est absolument insuffisant. Chemin faisant, je visite encore quelques
+familles françaises, et à midi, je suis chez les capucins. C'est le
+jour de sant' Alberto, fête du supérieur. Plusieurs laïques sont
+invités et placés à côté des moines. Les tables, ordinairement si
+frugales, sont couvertes aujourd'hui de mets abondants. Il fait beau
+voir ces vieillards, dont la barbe a blanchi dans les montagnes
+d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi parle l'espagnol avec un
+accent étranger, et j'apprends qu'il est des Abruzzi, en Italie. Je le
+plaisante alors de ce qu'il est venu si loin évangéliser des Indiens,
+pendant qu'il avait tant de brigands à convertir dans son pays. Pressé
+par le temps, je porte un toast au supérieur et à la Communauté et je
+me sauve à l'hôtel, où je trouve une invitation pour dîner, le soir
+même, chez le sénateur Concha. Peu après, survient l'avocat
+Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui m'avait reçu à
+Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail fort utile
+pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes, avec
+commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait
+m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers
+ministères, et me présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de
+Hacienda (du commerce). Je trouve en lui l'homme doux, aimable,
+intelligent. Il se met à ma disposition pour tout renseignement, et
+fait porter chez moi les dernières statistiques, pour me donner une
+idée exacte du mouvement industriel, agricole et commercial du pays.</p>
+
+<p>La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de
+l'argent et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble
+à ce qu'on voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut
+actuellement ici 715 pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso,
+valeur nominale, 5 fr.) Dans le même établissement, on fait le
+papier-monnaie, sous la direction d'un Français. Pour éviter la
+dépréciation de ce papier, le gouvernement donne un intérêt aux
+banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais, comme plusieurs
+banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie, jusqu'à
+concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de
+l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles
+arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le
+papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de
+pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le
+gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or
+fait prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins
+que l'or anglais, et 11% de moins que l'or américain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du
+gouvernement, qui nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de
+voir la paix signée prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de
+remporter dans le nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les
+Péruviens, qui se sont retirés en perdant un millier d'hommes; et on
+espère qu'ils accepteront les dures conditions du vainqueur.</p>
+
+<a id="img035" name="img035"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img035.jpg" width="400" height="493" alt="" title="">
+<p>Chili.&mdash;Santiago.&mdash;Monument commémoratif de l'incendie
+de l'Église de la Compañia.</p>
+</div>
+
+<p>Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église
+de la <i>Compañia</i>, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me
+trace les détails de l'effroyable drame: l'église était comble,
+c'était la fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux
+tentures et la panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se
+précipitent vers les portes, mais les premiers rangs sont culbutés et
+forment une muraille humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns
+qui se sauvent passent par la porte de derrière. J'interromps M.
+Mackenna pour lui demander si le détail donné par plusieurs récits que
+j'ai lus, concernant la fermeture des portes de derrière, pour
+préserver du vol les objets du culte, était vrai. Il me répond qu'il
+est absolument faux; qu'il était présent, et que tous ceux qui se sont
+sauvés sont passés par cette porte. Parmi les sauvés on me cite
+M<sup>lle</sup> Rodriguez, jeune fille appartenant à une des premières
+familles, fort jolie et très répandue dans le monde. Elle fut retirée
+nue, mais sans blessures, et le lendemain elle entrait novice au
+couvent du Sacré-C&oelig;ur, où elle fait encore l'édification <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>
+des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la Compañia est
+maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit où
+s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se
+dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit
+cette inscription:</p>
+
+<p class="center">
+ <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> A LA MEMORIA<br>
+ DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO<br>
+ EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII<br>
+ EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES<br>
+ DEL PUEBLO DE SANTIAGO<br>
+ DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII</p>
+
+<p class="center"><i>À la mémoire<br>
+ des victimes immolées par le feu<br>
+ le 8 décembre 1863<br>
+ l'amour et le deuil inextinguibles<br>
+ du peuple de Santiago<br>
+ 8 décembre 1873.</i></p>
+
+<p>Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses
+lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la
+Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres
+sur le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les
+quatre facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les
+cérémonies de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle
+surmontée d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour
+l'enseignement secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et
+remplacés par deux langues vivantes. Sur mes questions concernant les
+divers professeurs, M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme
+de grand talent, mais qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la
+nouvelle génération. Il a fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui
+avait fait perdre plusieurs batailles; car une génération athée aura
+beaucoup à souffrir et ne sera ramenée à la foi que par la souffrance.</p>
+
+<p>Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> les
+médaillons retraçant les portraits des divers maires, je remarque
+celui de mon guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui
+annonce un grand malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il,
+vient de tomber de l'escalier de sa maison et il est mort, le père est
+inconsolable. Je vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de
+soulager ce pauvre père.</p>
+
+<p>Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause
+sur les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient
+d'être approuvée par le président et jette le trouble dans les
+consciences catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière
+exclusif; les catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de
+porter leurs morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à
+conduire les vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur
+le mariage civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent
+pour résister. Une société civile s'est formée au capital de 300,000
+pesos (2,500,000 fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va
+acheter pour un million de francs un terrain central, pour y
+construire un Cercle destiné à la classe dirigeante. Le reste, du
+capital sera employé à élever sept Cercles catholiques d'ouvriers,
+dans les divers quartiers de la ville, et la jeunesse catholique en
+formera les comités. M. Concha reçoit la <i>Revue</i>, l'<i>Association
+catholique</i> et toutes les publications du Comité des Cercles
+catholiques de France. Je signale à ces messieurs la nécessité
+d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
+Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement
+irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Terrier, maître de l'<i>Hôtel anglais</i>, revenu d'une
+partie de chasse, veut bien m'accompagner à la <i>Quinta normal</i>, et me
+présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé
+cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente
+des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se
+trouve le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il
+est transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une
+collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont
+lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite
+d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves
+reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous
+voyons de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à
+la taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias
+et de saules d'un bel effet.</p>
+
+<p>Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes:
+llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et
+un grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes
+blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un
+superbe lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me
+fait remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La
+tête est celle du <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> mouton, le poil celui de la chèvre. Ces
+animaux se reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité
+est limitée.</p>
+
+<p>La <i>Quinta normal</i> a encore un enseignement vétérinaire, confié à un
+professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour
+l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de
+magnifiques taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux
+importés à grands frais pour l'amélioration des races.</p>
+
+<p>Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal
+Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne
+l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays,
+appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains
+des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de
+moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a
+utilisé la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette
+industrie languit, parce que le débit est restreint au pays, les
+droits étant presque prohibitifs en France.</p>
+
+<p>Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères
+français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours
+jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire
+naturelle sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant
+de Belgique, de vitraux faits en Angleterre.</p>
+
+<p>Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> me
+prend à l'hôtel et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M.
+Magliano, Turinais, chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en
+miniature un véritable dîner diplomatique. M. Magliano a connu
+plusieurs de mes amis; M. Bourgarel a occupé plusieurs postes, et
+habité deux ans la Chine. Nous avons des souvenirs communs; la
+conversation fut intéressante, et nous nous séparâmes bien avant dans
+la nuit, en nous donnant rendez-vous en France; car M. Bourgarel
+attend un congé de six mois.</p>
+
+<p>À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso,
+et m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal
+suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train
+direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la
+plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des
+Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie
+traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs
+tunnels. Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes
+<i>cactus gigantea</i> à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques
+maigres oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu
+dans son pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures
+et demie, à la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les
+montagnes. La voie suit maintenant une riche vallée couverte de
+prairies et de blé, mais les <i>ranchos</i> y sont toujours misérables. Aux
+stations on nous présente de magnifiques bouquets de violettes, de
+roses et d'héliotrope. <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> Les pêchers sont fleuris: évidemment
+l'hiver s'en va et le printemps approche. Nous avons aussi quitté
+l'altitude de Santiago où je voyais la glace dans la rue, et nous
+approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña Mackenna m'avait donné une
+lettre d'introduction auprès des frères Eastman, qui ont à Limache une
+importante hacienda. Je savais que c'est de là que sort le bon vin
+d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais à voir de près ce genre
+de culture, et je m'arrête à la station de Limache.</p>
+
+<p>Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un
+magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant
+que je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les
+dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux
+parties, sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de
+vignes; il vient de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail,
+et il vient de la vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer,
+père de huit enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux
+propriétés et perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé
+avec sa famille dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient
+de lui donner. C'est bien là faire les affaires en famille.</p>
+
+<p>Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe
+environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans
+une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le
+phylloxera <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le
+souffre. Les vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer
+galvanisé. Nous parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste
+pendant trois ans en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an
+en le clarifiant avec la poudre <i>Appert</i>. Au bout de trois ans on le
+tire, et on le vend après un an de bouteille. J'en goûte de trois
+qualités: l'Urmaneta ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais;
+l'Urmaneta blanc, tient du Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on
+prendrait pour du Porto. Les deux premières qualités sont vendues 9
+pesos la caisse de 12 bouteilles, environ 3 fr. la bouteille; la
+troisième 15 pesos la caisse.</p>
+
+<p>Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un
+<i>huasso</i> (le même qu'on appelle <i>gaucho</i> dans la République
+argentine), sur une selle formée de plusieurs peaux de mouton
+superposées, et, armé de son lazo, nous précède. Nous arrivons au
+compartiment des vaches; elles sont maintenant au nombre de 200, et de
+500 pendant l'été. Les 200 produisent environ 1,000 litres de lait,
+qu'on vend à Valparaiso, au prix de six sous le litre. Une vingtaine
+de femmes sont occupées à traire, et on les paie trois pesos par mois.
+Le matin, après qu'on a pris le lait, on laisse les vaches dans la
+prairie avec leurs veaux; vers midi on les sépare.</p>
+
+<p>On fait devant nous le <i>rodeo</i>: des hommes à cheval poussent tous ces
+animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent
+passer dans une seconde, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> mais, à la porte, les veaux sont
+arrêtés, et enfermés dans un compartiment à part où ils trouvent de la
+farine et de l'herbe. Ces vaches produisent en outre 50 livres de
+beurre par jour, vendu 3 fr. la livre.</p>
+
+<p>Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers
+d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de
+chênes pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été.
+Nous arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les
+résidus du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le
+<i>tam-tam</i>, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière
+Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser,
+et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la
+bordent; enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de
+l'eau que jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de
+chasse, qui nage à ravir.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les
+travaux de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser
+200 hectares de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles
+paissent 2,500 moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à
+l'âge de 10 mois. Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des
+tramways de Valparaiso, ce qui lui donne encore un revenu de quelques
+milliers de francs par mois. Les ouvriers employés sont au nombre de
+40 environ. On sème aussi la pomme de terre, le maïs et le blé, mais
+seulement pour l'usage de la ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> 2 fr. 25 par jour, nourriture en plus. Les frères Eastman,
+quoique protestants, en hommes intelligents et chrétiens, ont établi,
+pour leur personnel et les paysans des environs, une chapelle
+catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé à leur
+construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et la
+moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque.
+C'est un bon exemple.</p>
+
+<p>À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je
+descends à Valparaiso, à l'<i>Hôtel Colon</i>.</p>
+
+<p>Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle
+est bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des
+<i>cerros</i> ou collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au
+bord de l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de
+bois sur la pente des <i>cerros</i>. Il serait facile d'utiliser cette
+situation et de tracer un plan régulier sur les plateaux des collines,
+avec tramways à corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de
+Californie. La population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de
+la fournir d'eau au moyen d'une canalisation, mais elle est assez
+chère. Le gaz coûte aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois
+compagnies qui le fabriquent donnent des dividendes de 40%. On fait
+des essais pour l'électricité. Après une visite à la poste, je passe
+la soirée chez M. Mariano Sarratea, qui, au nom de la République
+argentine, a négocié avec le Chili le traité de délimitation de la
+frontière vers la Patagonie. M. Sarratea, Argentin, mais fixé depuis
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> 40 ans au Chili, connaît bien ce pays, et nous pouvons en
+causer longuement. Il me fait cadeau du Code civil chilien. J'y
+remarque, qu'en fait de succession, le père dispose toujours de la
+moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou d'une
+portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux
+dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre
+législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est
+interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment
+au séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède
+dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers
+du manque absolu de protection pour la femme.</p>
+
+<p>M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils
+desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200
+élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter
+l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés,
+des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets
+que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de
+l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des
+condors, un bel albatros de Magellan, le <i>flamengo</i>, grand oiseau
+aquatique au plumage rose; le <i>loïco</i>, espèce de merle à gorge rouge;
+le <i>tenca</i>, qui chante comme le rossignol; le <i>tordo</i> noir à bec noir;
+le <i>piccaflor</i>, dont le bec fin a 10 centimètres de long; le
+<i>loro-bruto</i>, espèce de perroquet du Sud qui dévore le blé et le
+raisin. Parmi les quadrupèdes, on me montre le <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> <i>chingue</i>,
+qui, poursuivi par les chiens, les met en fuite en lançant, des
+glandes qu'il tient derrière, une matière fétide insupportable. Parmi
+les végétaux, je remarque le <i>cochayuyo</i> et la <i>luce</i>, deux herbes
+marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à dîner pour le soir. Je
+les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les grands du pays ont
+toujours table servie. À l'hôpital, 21 S&oelig;urs de Charité soignent
+500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu. Je rencontre
+là une des 4 S&oelig;urs du navire l'<i>Aconcagua</i>, tout émue de revoir un
+Français, qui lui rappelle la patrie absente. La S&oelig;ur supérieure me
+fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de malheureuses
+jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police des
+m&oelig;urs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a
+légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque
+deux <i>dique</i> ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer
+en réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le
+môle récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues,
+système Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent
+sur 4 pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises.
+La plus grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un
+grand steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues
+puisent les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les
+emmenant aux entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8
+de ces entrepôts à cinq étages, de 50 mètres de <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> long sur 20
+de large. Des ascenseurs hydrauliques montent les colis à tous les
+étages. Dans aucun de nos ports je n'ai vu un système aussi bien
+imaginé pour décharger et emmagasiner rapidement la marchandise.
+L'<i>Aconcagua</i>, steamer de 4,500 tonnes, a été déchargé et rechargé en
+trois jours et demi, et il contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux
+navires, je remarque une corvette et un aviso de guerre.</p>
+
+<p>Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y
+en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec
+boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière
+lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les
+hauts pics couverts de neige.</p>
+
+<p>À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient
+réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du
+pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent
+de Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain
+quelques familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient
+pour la visite du séminaire et autres établissements. La conversation
+fut animée et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour
+passer la soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour
+compagne de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. Elle avait été bonne pour moi,
+et une des demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des
+leçons d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel,
+et nous grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres;
+partout grande misère et maisons délabrées. La première que nous
+visitons a, comme presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis
+est tendu sur la terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans
+un lit, une vieille à bout de forces; dans un autre, une femme qui
+tousse comme les poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est
+réservé à une jeune femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de
+20 ans et une de 7 ans couchent à terre; elles prendront certainement
+la phtisie ou le mal caduc, si elles ne sont paralysées par le
+rhumatisme. Une petite cabane près de la porte sert de cuisine. Je
+demande à mon confrère ce qu'on paie d'ordinaire un tel logement. Il
+vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me dit-il.</p>
+
+<p>Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et
+délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants
+sont à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà
+donné signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes,
+nous voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser.
+Bien souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les
+maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en
+ont jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des
+lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe
+aisée souffre elle-même d'une triste situation <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> faite à la
+classe populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.</p>
+
+<p>À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur
+ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit
+une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6
+ans, le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de
+la ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure.</p>
+
+<p>Du séminaire, nous passons chez les S&oelig;urs de la Providence. Nous
+voyons le pensionnat des S&oelig;urs françaises du Sacré-C&oelig;ur, et un
+orphelinat que construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille
+a donné aussi 500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel
+hôpital. Les S&oelig;urs de la Providence appartiennent à la Congrégation
+canadienne que j'avais vue à Québec et à Montréal. Elles ont ici un
+externat avec 600 élèves, et un internat avec 50 pensionnaires à 50
+fr. par mois. Elles sont chargées des enfants trouvés et en réunissent
+une moyenne de 10 par mois, qu'elles placent à la campagne. Elles ont
+8 maisons au Chili, et instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur
+système d'instruction m'a paru remarquable: pour les premières
+classes, l'enseignement se fait principalement par les yeux, au moyen
+de nombreux tableaux. C'est ainsi qu'elles apprennent facilement et
+vite aux petites filles, la religion, l'histoire, l'histoire naturelle
+et même le calcul, car un ingénieux système de boulettes et de
+compartiments leur permet de faire faire facilement aux élèves les
+principales opérations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord
+cet excellent système d'enseigner par les yeux. Il serait important de
+le généraliser chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux
+maîtres et aux maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes
+intelligences, encore incapables d'idées abstraites.</p>
+
+<p>M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs
+du séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après
+le déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec
+lequel nous causons longuement sur le Chili et sur les 700
+compatriotes qui forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des
+principaux négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans
+ses registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des
+lettres pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer
+encombre une partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des
+rails. Je demande à un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel
+chemin de fer, me dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons
+l'établir chez nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse
+analogue à Concepcion, à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la
+provenance de belles statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta
+normal, en voyant un beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait
+été apporté de Lima.</p>
+
+<p>Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont
+encore à l'époque de Napoléon I<sup>er</sup>, qui enlevait les objets d'art.
+Si les Chiliens qui voyagent en Europe <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> remarquaient un peu
+l'effet que produit la même cantilène répétée à tous les monuments
+d'Italie ou d'Espagne, ou d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais
+il fut emporté par Napoléon; telle statue, tel tableau a été envoyé à
+Paris par le conquérant, mais il a été restitué après la paix,» ils se
+persuaderaient qu'il est plus sage de ne pas semer derrière soi des
+souvenirs de haine qui se transmettent aux générations.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p class="resume">
+ Départ pour le Pérou. &mdash; Le steamer <i>La Serena</i>. &mdash; Mes compagnons de
+ voyage. &mdash; Navigation. &mdash; L'arche de Noé. &mdash; Coquimbo. &mdash; Les fonderies
+ de Guayacano. &mdash; Un dîner politique. &mdash; La ville la
+ Serena. &mdash; L'intendant. &mdash; L'évêque. &mdash; La garde
+ nationale. &mdash; Huasco. &mdash; Carrizal-Bajo. &mdash; La fonderie Gibbs et
+ C<sup>ie</sup>. &mdash; Main-d'&oelig;uvre. &mdash; Logements. &mdash; Les forces de la
+ nature. &mdash; Le maestranza. &mdash; Encore la Samo-cueca. &mdash; La poésie et la
+ musique. &mdash; Caldera. &mdash; Le désert d'Atacama. &mdash; Le chemin de fer de
+ Copiapò. &mdash; Le borax. &mdash; Chañaral.</p>
+
+<p>Un petit bateau me porte au navire de guerre <i>Le Blanco</i>, corvette de
+2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers
+chiliens me le font visiter avec bienveillance, et de là je passe à la
+<i>Serena</i>.</p>
+
+<p>Ce navire de la <i>Pacific steam Company</i> déplace 1,900 tonnes et a une
+machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont où il y
+a plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 b&oelig;ufs, des
+moutons, des poules; c'est l'arche de Noé, par trop parfumée sans
+doute. Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'<i>Aconcagua</i>,
+qui vont au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don
+Mariano Casanova, gouverneur ecclésiastique de Valparaiso, et deux de
+ses amis: M. Jean Walker Martinez, qui s'en va à Antofagasta, pour
+inspecter certaines mines dont il dirige la Société; et son cousin, M.
+C. Walker Martinez, avocat, ancien député et ex-ministre <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> du
+Chili auprès de la République bolivienne. C'est lui qui a négocié et
+signé avec la Bolivie le traité dont la violation vient de faire
+naître la terrible guerre qui dure encore entre le Chili d'une part,
+et le Pérou et la Bolivie de l'autre.</p>
+
+<p>La nuit, le roulis fut très fort; les 200 taureaux, au-dessous des
+cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantôt sur
+leurs jambes de devant, tantôt sur leurs jambes de derrière, et
+faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis bêlaient, et
+parfois on sentait le besoin de se cramponner à la couchette pour ne
+pas être renversé. Un bébé, dans la cabine voisine, ajoutait ses
+pleurs aux gémissements de la maman. C'est toujours la même scène
+durant les premières quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite
+les estomacs s'habituent, et tout le monde retrouve la gaieté. Le
+lendemain, à la pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne
+ici que des bains froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la
+brume une côte dénudée, puis il se voile toute la journée dans les
+brouillards. Vers une heure nous passons entre des rochers, et peu
+après on jette la sonde. Ce n'est pas superflu: à quelques pas de
+nous, on voit dans la baie la carcasse en fer d'un steamer échoué il y
+a quelque temps. Enfin, à deux heures, le canon annonce que nous
+sommes arrivés à Coquimbo, et on jette l'ancre à 200 mètres de terre.
+Le capitaine nous dit qu'on ne repartira qu'à sept heures du soir;
+nous avons donc le temps de débarquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupée en ce moment
+par de nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre.
+J'y vois aussi une frégate espagnole, portant le nom de <i>Navas de
+Tolosa</i>. Elle vient ici pour saluer les drapeaux du Chili à l'occasion
+de l'hommage rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombés dans la
+dernière guerre entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature
+d'un traité de paix.</p>
+
+<p>À droite, on voit fumer les hautes cheminées des fonderies de cuivre
+de Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre porté des
+mines de Lebu, entre Lota et Valdivia; à gauche, nous apercevons la
+fumée des fonderies Lambert, qui a gagné dans ses mines plus de 50
+millions de francs et qui a construit un chemin de fer entre ses
+fonderies et le port de Coquimbo.</p>
+
+<p>M. Casanova et ses deux amis m'invitent à descendre à terre dans le
+même bateau, et à les suivre. Nous parcourons quelques rues fort
+propres, et arrivons à un estaminet célèbre pour la préparation de la
+<i>casuela</i>, sorte de soupe chilienne, dans laquelle on découpe de la
+viande et une poule. La maîtresse vient au-devant de nous, et nous
+montre la table mise. Avertie par dépêche, elle avait tout préparé.
+Elle est grande, forte, active, et cause politique comme un ministre.
+Elle s'est vaillamment battue à la guerre, me dit M. Martinez, qui lui
+remet plusieurs prospectus à distribuer. On parle de celui-ci et de
+celui-là, et je suis tout étonné de me trouver à un dîner politique,
+dans lequel l'agent principal semble être la matrone. <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Parmi
+les bonnes choses qu'on me sert, je remarque plusieurs sortes de
+fruits spéciaux au pays: la <i>popaja</i>, la <i>lucuma</i>, de la grosseur
+d'une pomme, écorce verte, intérieur jaune, moelleux et goût de
+marron. Elle a pour noyau une châtaigne qu'on dit vénéneuse, la
+<i>palta</i>, qui a la forme d'une poire verte: on la coupe en deux,
+l'intérieur est à demi-creux. On saupoudre de sel et on mange la chair
+avec une cuiller à café; elle a le goût de l'olive mûre prise à
+l'olivier. Après le dîner on monte en voiture et, <i>fouette cocher!</i>
+car le temps nous presse. Nous voulons en effet visiter Serena,
+capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle est située à
+une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les chevaux
+suivent la plage sur le sable mouillé; il me semble refaire le trajet
+de Caïffa à Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti après nous, nous
+devance; mais le nôtre, piqué d'orgueil, fouette et dépasse à son tour
+le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un
+bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs à la
+magnifique Alameda de la Serena.</p>
+
+<p>La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui
+commande la Province. Il a fait la campagne du Pérou comme colonel, et
+nous accueille avec bonté. Il nous fait passer à la salle à manger,
+toujours servie chez les grands, et après quelques libations, il me
+montre une belle collection des minerais que fournit la contrée; il me
+donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes.
+Ayant sa femme malade, il exprime <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> son regret de ne pouvoir
+m'accompagner, et me signale comme établissements dignes d'être
+visités, le séminaire, le collège et l'hôpital. Nous passons devant
+les bâtiments des deux premiers de ces établissements, et rendons
+visite à Monseigneur l'évêque de la Serena, le seul survivant des
+quatre évêques du Chili. Il nous fait bon accueil, mais il est
+complètement sourd, et il faut recourir à l'ardoise pour lui parler.
+Pour répondre, il relève la voix d'une manière pénible. Il aurait
+voulu aller consulter quelques spécialistes en Europe, mais le
+gouvernement l'en a empêché, en lui imposant des conditions
+humiliantes. Il nous remet le décret qu'il vient de publier pour
+exécrer les cimetières laïcisés de son diocèse. On ne pourra plus y
+faire aucune cérémonie religieuse.</p>
+
+<p>Nous prenons congé de Monseigneur, et en traversant la place, nous
+voyons défiler le bataillon de la garde nationale, musique en tête.
+C'est dimanche, les magasins sont fermés; le matin, on va à la messe,
+mais l'après-midi les vêpres sont remplacées par l'exercice militaire.
+Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrôlements sont
+volontaires. Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en
+Angleterre. Les enrôleurs reçoivent tant par homme, et emploient une
+partie de leur gain à enivrer les candidats pour leur faire signer
+l'engagement. Ceux-ci, après avoir cuvé leur vin, sont tout étonnés de
+se réveiller à la caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par
+contre, tout homme valide doit porter les armes, et fait partie de la
+garde nationale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> À l'hôpital, les S&oelig;urs de Charité soignent une centaine de
+malades et donnent l'instruction à 40 élèves internes qui paient 50
+fr. par mois. À six heures, nous sommes à la gare, et montons dans un
+wagon américain; à six heures trois quarts nous rentrons au port de
+Coquimbo, et à sept heures à bord. Quelques passagers, pour tuer le
+temps, avaient abusé du Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu
+de sommeil les guérira.</p>
+
+<p>La nuit a été plus calme; le matin, à sept heures et demie, le canon
+annonce que nous arrivons à Huasco, et le navire y jette l'ancre. On
+fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir à chaque
+port; or, nous touchons à treize dans le trajet de Valparaiso au
+Callao, et mettons ainsi dix jours à parcourir un espace de 1,500
+milles, qu'on franchirait aisément en quatre ou cinq jours, si l'on
+suivait directement. La côte est toujours aride, mais l'embouchure de
+la rivière le Huasco laisse voir un tapis de verdure entouré de forêts
+d'eucalyptus. Cet arbre, importé d'Australie, est devenu ici à la
+mode. On l'a planté et on le plante partout; son bois sert, dans ces
+contrées minières, à étayer les galeries. Le Huasco est utilisé pour
+l'irrigation, et la vallée nourrit de nombreux troupeaux. On y récolte
+aussi un raisin à gros grains et à peau tendre qu'on fait sécher et
+qu'on vend dans des petites boîtes sous le nom de <i>pasas</i>; une
+vingtaine de filles sont venues à bord et nous poursuivent aux cris de
+<i>pasas caballero</i>!</p>
+
+<p>Le port de Huasco a été construit le deuxième après la <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>
+conquête. Il n'a pas progressé, on n'y voit que quelques petites
+maisons de bois ou de boue. La plupart des toitures, ici comme sur le
+reste de la côte, vers le nord, sont en terre. L'eau les fond
+difficilement, parce qu'on les enduit d'une couche de mortier, composé
+de sable et de chaux de coquillages. À côté du village, on voit quatre
+cheminées qui indiquent la présence d'une usine, fonderie de cuivre,
+abandonnée depuis longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre côté
+de la montagne, arrive par une autre vallée plus facilement au port de
+Pegna-Blanca. Ces mines, qu'on me dit appartenir à M. Dickenson Benett
+Montt, donnent 25,000 quintaux de cuivre net par an.</p>
+
+<p>À dix heures, le navire a déchargé la farine et la bière destinées à
+Huasco, et nous suivons notre route.</p>
+
+<p>À deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrêt; nous sommes à
+Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu'à la nuit.</p>
+
+<p>Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous
+voyons fumer les hautes cheminées; une d'elles, en effet, a 134 pieds
+de haut. M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend à son
+établissement des mines de <i>Chañarcitos</i>, à six lieues de la côte; il
+connaît donc à merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre à
+être mon cicérone. MM. Casanova et Martinez veulent bien être de la
+partie, et nous montons dans une petite barque. Ce n'est pas sans
+peine, car les vagues sont hautes, et comme à Jaffa, il faut saisir le
+moment propice. Nous <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> arrivons à un môle prolongé sur
+poutrelles en bois; un insecte, qui aime à vivre dans la mer, les a
+littéralement rongées à fleur d'eau, et on a dû les doubler de fer. À
+terre, M. Yzaga nous présente aux directeurs de la fonderie Gibbs and
+C<sup>y</sup>, qui travaillent le minerai de cuivre, amené des mines de
+Cerro-Blanco, à quelques lieues d'ici. Ces messieurs nous font visiter
+l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils sont hermétiquement fermés,
+et la même chaleur qui fond le minerai, par une habile combinaison,
+sert aussi à calciner le minerai plus fin, opération nécessaire avant
+la fonte. Puis, par divers conduits souterrains, le calorique va
+opérer la concentration de l'eau de mer pour la transformer en eau
+douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut presque jamais sur cette
+partie de la côte, et l'eau qu'on amène par le chemin de fer se vend
+quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent ensemble 40 tonnes de
+minerai par jour. Le minerai plus gros est calciné à part dans des
+compartiments spéciaux, où il brûle par lui-même durant 28 à 30 jours.
+Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et 10 marcs
+d'argent par <i>cajones</i> de 64 quintaux métriques. Ce minerai, après la
+calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai nouveau
+appelé <i>mates</i>, et dans le pays <i>eges de cobre</i>, et contient 50% de
+cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transporté en
+Angleterre, où l'usine Charles Lambert, à Swansea, fait les dernières
+opérations pour séparer les trois métaux. Le charbon est pris en
+Angleterre, et mélangé avec partie de charbon de <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Lota. On
+paie ici ce dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33
+schellings. Cent ouvriers sont employés' à l'usine; ils reçoivent de 3
+à 4 fr. par jour; leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au
+Chili, se compose d'une seule pièce pour toute la famille. C'est trop
+peu pour l'hygiène et la moralité. Les directeurs se proposent de
+l'améliorer. La charbonnière m'a paru fort ingénieuse pour éviter la
+main-d'&oelig;uvre. Les grues prennent le charbon au navire et le jettent
+dans un vaste compartiment de bois dont le pavé est à plan incliné, et
+surélevé de terre d'environ deux mètres. Au centre un chemin de fer
+conduit les wagonnets sous la charbonnière, et on n'a qu'à ouvrir des
+trappes pour qu'ils se remplissent seuls: exactement le même système
+que celui des elevators de Chicago pour le maniement des blés. Ainsi,
+la seule force de gravité fait le travail de centaines de bras; il est
+bon de mettre à profit les forces de la nature. Il restera toujours
+bien du travail pour les bras; le difficile est de ménager les
+transitions.</p>
+
+<p>Les directeurs me munissent de beaux spécimens de métal, nous
+réchauffent avec le Xérès et nous rafraîchissent avec de la bière;
+puis nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a été
+plus peuplé autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et
+plus de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les
+maisons sont en bois; on peut ainsi les démolir et les transporter
+lorsqu'une plus grande production de nouvelles mines appelle la
+population ailleurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> M. Yzaga nous conduit à la Maestranza (ateliers du chemin de
+fer); les tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme
+s'il était de bois. À côté, un vaste magasin contient tous les
+approvisionnements nécessaires aux machines; et, un peu plus loin, on
+voit une usine pour fondre le plomb argentifère. À la plage, nous
+recueillons diverses herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et
+nous retournons à bord pour le dîner.</p>
+
+<p>Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minière, tient la guitare
+et joue à merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle
+<i>samo-cueca</i> du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immédiatement
+on organise cette danse moresque que j'ai déjà décrite en parlant de
+mon séjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence
+pour aider à l'animation de la musique; et les gens du pays sont
+étonnés de voir et d'entendre des <i>gringos</i> exécuter si bien leur
+musique et leur danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne
+expression plusieurs des chansons locales. Ce sont des amourettes, des
+chants de départ, des demandes en mariage; toutes gracieuses et
+morales. Je regrette de n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui
+m'ont parues remarquables de poésie et de sentiment. Dans une, le
+jeune homme, avec beaucoup de compliments, s'adresse à une jeune
+fille, et lui demande sa main. Celle-ci le toise et lui dit: Votre
+tenue n'est pas complète, vos gains insuffisants. C'est en vain que
+vous pensez à vous marier: il vous faut avant acquérir plus d'ordre et
+plus d'amour pour le travail. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Vous perdrez donc votre peine
+en vous adressant à mon père, il sait que le mari doit être un modèle
+d'application et de vertu. Dans une autre, l'amant part pour la
+guerre, et les adieux à sa belle sont pleins de nobles aspirations.
+Voici à peu près le refrain: «La patrie m'appelle, je ne puis être
+sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi, je reviendrai,
+je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai toujours digne de
+toi.»</p>
+
+<p>Chez tous les peuples, la poésie et la musique ont toujours été un
+grand moyen pour exprimer les sentiments de l'âme. Un peuple qui sait
+encore les retracer d'une manière si digne prouve qu'il a en lui des
+éléments sérieux de solidité. Par contre, les peuples qui abaissent la
+poésie et la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs
+ou de corruption sont sur la voie de la décadence. À neuf heures, M.
+Robertson nous quitte, et le navire se met en marche.</p>
+
+<p>14 août.&mdash;À sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de
+Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiapò
+et des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts
+miniers du Chili. À terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci
+par-là, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des déserts de
+l'Égypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le désert
+d'Atacama. L'eau féconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne
+pleut jamais dans ces contrées, et on distille l'eau de la mer pour le
+service des habitants de la côte. Toutefois, si la nature n'a pas
+<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> donné la beauté à ces sites, elle leur a prodigué la
+richesse dans ses minerais d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de
+borax, de salpêtre et de guano. Comme une bonne mère, la nature ne
+donne jamais tout à tous, et partage ses dons; le paon a reçu la plus
+belle toilette et la plus laide voix; le rossignol, le moins bien vêtu
+des oiseaux, donne les sons les plus harmonieux.</p>
+
+<p>La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un
+peu en décadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des
+filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est
+identique à celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges,
+les maisons en bois, l'église gracieuse. J'y vois une statue de la
+madone du Carme, au pied de laquelle s'élève un trophée de drapeaux,
+armes et tambours; c'est la patronne des armées du pays. Les Chiliens
+aiment à lui rapporter leurs succès et leurs victoires. Vers la plage
+s'élève la <i>Maestranza</i>, nom qu'on donne ici aux ateliers de
+réparation et construction de machines, et du matériel de chemins de
+fer. Ils sont plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que
+nous avons vus hier. Ce chemin de fer a été le premier construit dans
+le Chili, et date de 1852. La plupart des actionnaires sont en
+Angleterre, quelques-uns à Capiapò. Depuis son installation jusqu'à ce
+jour, il a transporté plus de 2,000,000 de quintaux métriques de
+charbon, plus de 2,000,000 <sup>1</sup>/<sub>2</sub> de minerai, et autant d'autres
+marchandises diverses, ce qui, avec le matériel du chemin de fer et
+autres, forme un total de presque un <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> milliard de quintaux
+métriques. Il a en outre transporté 650,000 passagers. Son coût a été
+de 1,600,000 piastres; les frais d'exploitation se sont élevés, durant
+les trente ans, à 7,400,000 piastres, mais le produit a été de
+18,300,000 piastres, laissant ainsi un bénéfice net d'environ
+11,000,000 de piastres; soit environ 50,000,000 de francs. Ce chemin
+de fer conduit en deux heures à Capiapò; et un peu plus haut, à
+Païpote, il se divise en deux branches: l'une va à Puquios, et reçoit
+le borax qui vient par charrettes des dépôts de Quebrada, au pied des
+Andes. Il porte aussi le minerai d'or de Cachiyuyo, de cuivre de
+Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de la Ternera, et le
+minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche va à Pabellon,
+prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios, et le minerai
+d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del Romanero. À Potrero
+Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va à San-Antonio et
+reçoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas, de los Bardos,
+et del Sacramento; l'autre va à Godoy, et dessert les mines d'argent
+de Chañacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son étendue est
+d'environ 250 kilomètres, et partant de la mer à Caldera, il atteint à
+Puquios l'altitude de 1,400 mètres.</p>
+
+<p>M. Walker nous conduit chez son frère, qui dirige ici la seule usine
+de borax existant au Chili. Cette matière s'emploie pour la
+fabrication du verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen
+de s'en servir pour la conservation des viandes, et on l'utilise
+encore pour la fonte des <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> minerais précieux, d'or et
+d'argent. Ce minerai est très rare; on ne l'obtient qu'en Toscane, en
+condensant les vapeurs d'acide borique, et dans la mer de Marmara, où
+l'on trouve le tinkal ou borax de soude. Les gisements qui fournissent
+le borax à l'usine Walker sont à plus de 200 kilomètres, à Quebrada,
+au pied des Andes, et ont une épaisseur qui varie de six pouces à un
+mètre. Les pierres blanches et légères, portées à l'usine, sont
+broyées sous la meule et placées dans de grandes cuves, par quantité
+de 30 à 40 quintaux métriques par cuve; là le borax bout 2 à 3 heures
+dans un mélange d'eau mère et d'acide sulfurique, puis on laisse
+reposer une heure pour que les parties impures se déposent au fond. Le
+borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands réservoirs, où il se
+cristallise, et on le retire pour le sécher au soleil. On le met alors
+en caisses et on l'expédie à Liverpool, où il se paie de 60 à 65
+livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83%
+d'acide borique. Chaque réservoir donne une moyenne de 2 tonnes.
+L'usine produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie
+jusqu'à concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit:
+dans l'établissement. Dans de grands réservoirs de plomb, on introduit
+le gaz sulfureux produit dans des fours par la crémation de minerais
+de cuivre et de fer sulfureux. On mélange avec l'acide nitrique,
+produit du nitrate de soude, et ces deux gaz, mélangés à la vapeur
+d'eau, donnent le gaz sulfurique.</p>
+
+<p>M. Walker nous présente à sa jeune femme, qui arrive <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+entourée de ses nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la
+cour de son habitation de nombreuses plantes d'agrément, véritable
+luxe dans ce pays de sable. Dans une seconde cour nous voyons une
+vigogne, espèce de huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoisée et
+se laisse volontiers caresser. Je remarque deux magnifiques mules.
+Celle-ci, me dit M. Walker, m'a porté plusieurs fois en 20 jours
+au-delà du désert, et est restée jusqu'à trois jours sans boire. Or,
+je pèse 104 kilogrammes. À toute exposition, cette bête mériterait
+certainement un premier prix. Après la visite de l'établissement, nous
+aurions voulu visiter à côté une fonderie de plomb argentifère, mais
+le temps presse. Mme Walker nous invite à prendre place à sa table:
+elle nous sert gracieusement un copieux déjeuner, puis nous montons
+sur un wagon primitif qui nous conduit à la plage, et nous revenons à
+notre bateau. Le soir, à cinq heures et demie, le canon nous dit
+encore que nous touchons à un autre port. C'est celui de Chañaral, en
+tout semblable aux précédents. Quelques maisons de bois sur des
+rochers nus et quelques cheminées fumantes indiquent la présence de
+fonderies. Le navire charge et décharge et repart à huit heures du
+soir.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p class="resume">
+ Le 15 août à Tantal. &mdash; L'Église et le Pasteur. &mdash; La Marseillaise au
+ désert. &mdash; Encore l'<i>Aconuagua</i>. &mdash; Antofogasta. &mdash; Le
+ salpêtre. &mdash; L'iode. &mdash; La Société Beneficiadora de metales. &mdash; Le
+ salaire. &mdash; Le guano. &mdash; La laguna d'Acostan. &mdash; Encore l'incendie de
+ l'église de la Compañia. &mdash; Épisodes émouvants. &mdash; Capture de
+ Huescar. &mdash; Les marsouins. &mdash; Iquique. &mdash; Les incendies. &mdash; Combat
+ naval. &mdash; L'eau distillée. &mdash; Le vicaire
+ ecclésiastique. &mdash; L'école. &mdash; La prison. &mdash; Prix
+ divers. &mdash; Pisagua. &mdash; Arica. &mdash; Les effets de la guerre. &mdash; Un
+ tremblement de mer. &mdash; La Bolivie. &mdash; Tacna. &mdash; La Pax. &mdash; La corvette
+ <i>Le Camus</i>. &mdash; Mollendo et le chemin de fer do Pisco. &mdash; Les îles de
+ Chinca. &mdash; Une lettre de Pascal Duprat à propos de
+ Voltaire. &mdash; Réponse du député Don Ambrosio Montt.</p>
+
+<p>Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette
+l'ancre à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de
+quelques trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don
+Mariano Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte,
+et nous invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et
+nous trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus
+pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles,
+mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: <i>Donoso Cortès</i>,
+<i>Gaume</i>, <i>La cité de Dieu</i>, etc. L'Église est vraiment une bonne mère.
+À peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès
+d'elle un homme pour en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avoir soin et lui enseigner la
+vérité. Elle lui défend même d'avoir une famille, afin qu'il puisse
+mieux se consacrer à l'instruction des enfants, aux soins des
+infirmes, au bien de toutes les familles. C'est le véritable pasteur,
+et s'il sait être encore le bon pasteur, son troupeau ne manquera pas
+de bien-être. Pour la commodité de ses paroissiens, le curé de Tantal
+célèbre deux messes, une à huit heures, l'autre à dix heures. Mais le
+sexe dévot est sans contredit le plus nombreux. Après la messe nous
+déjeunons à l'hôtel de la <i>Bolsa</i>, tenu par un Français. Nous passons
+devant une baraque de planches, et je lis sur l'affiche: <i>Teatro,
+Jueves 16, la Marsellesa.</i> Théâtre, jeudi 16, la <i>Marseillaise</i>. Nous
+laissons de côté deux distilleries d'eau de mer, qui alimentent d'eau
+douce la population, et en retournant au bateau nous passons devant
+l'<i>Aconcagua</i>, qui est ici en chargement. Ses officiers, sur le pont,
+reconnaissent le voyageur du détroit de Magellan, et nous nous saluons
+avec bonheur. Ils avaient été si gais et si bons durant le trajet! Le
+reste de la journée sera pour la rédaction et pour le repos.</p>
+
+<p>Jeudi 16 août.&mdash;À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta,
+et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du
+gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent
+aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans
+lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils
+redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux
+établissements importants d'Antofagasta. Ils me <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> présentent à
+M. Eugène de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras
+de Ascotan, à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à
+l'établissement de salpêtre, le plus important du monde en son genre.
+Il occupe 800 ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous
+sommes ici dans l'établissement qui a été cause de la guerre entre le
+Chili et la Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez
+m'explique que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre
+du Chili, à la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant
+de la Bolivie, le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses
+prétentions sur le territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie.
+En retour, celle-ci s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les
+produits de salpêtre et autres minéraux exploités sur le territoire
+contesté. Or, la Bolivie ayant voulu plus tard imposer un droit de dix
+sous par quintal à l'exportation, il s'en est suivi la guerre.</p>
+
+<p>Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les
+Français, et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de
+la Pampa centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie
+anonyme des salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de
+5,000,000 de pesos, possède là une surface de 23 hectares, où le
+salpêtre se trouve par couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine,
+les pierres passent dans une machine à broyer, et sous des cylindres
+qui la pulvérisent. Cette poudre est élevée par une courroie à godets
+à une hauteur de 15 mètres, d'où elle tombe dans des chaudières. Là,
+par l'eau chaude <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> et par la vapeur d'eau, elle se fond, et
+après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en va dans 280 réservoirs de
+fer, où elle se cristallise et est mise à sécher sur des
+plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui nous guide,
+nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à l'usine. L'iode
+vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en fait ici 200
+quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4 pence l'once,
+et sert pour la médecine, pour la photographie et comme fondant en
+diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint 3,000
+quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où il se
+paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la fonte du
+fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon. L'usine
+donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan Walker
+m'accompagne à l'usine de la Société anonyme <i>Beneficiadora de
+metales</i> au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le
+gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre
+le minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de
+Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené
+sous des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et
+l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse
+jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une
+autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met
+dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute
+des agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau,
+et de 4 à 8 quintaux <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> de mercure, suivant le métal. Après une
+cuisson qui varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée
+avec de l'eau froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et
+le mercure se séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à
+écouler. Le mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste
+contient un sixième d'argent. On le presse alors dans des moules
+cylindriques, et on le place pendant 10 heures dans des fours, où le
+mercure s'évapore et va se condenser ailleurs. Le résidu forme un
+minerai d'argent appelé <i>pigna</i> dans le pays, et pour dernière
+opération on le place durant 2 à 3 heures dans un four, où il fond, et
+on le coule dans des moules, en lingots de 70 kilogrammes chaque. Il
+est ainsi expédié en Angleterre, où on le vend en ce moment 46
+pesos<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a> le kilogramme. L'usine emploie environ 200 ouvriers, à raison
+de 1 <sup>1</sup>/<sub>2</sub>, 2 et 3 pesos. La main-d'&oelig;uvre est plus chère ici, parce
+que le désert ne donne rien, et il faut tirer de loin par bateau tout
+le nécessaire à la vie. Le moteur est de la force de 100 chevaux,
+système américain exécuté à Glascow. Toute la vapeur employée pour les
+diverses opérations est concentrée par de nombreux tubes immergés dans
+un réservoir, et se transforme ainsi en eau douce pour la boisson et
+autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous les 30 litres, et il
+n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit pour les nombreux
+voiliers qui viennent chercher <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> le minerai. L'usine rétribue
+le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à
+Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon
+de 34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent
+produit dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs
+d'argent par mois (le marc équivaut à 230 grammes).</p>
+
+<p>M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui
+gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos,
+envoyés par les canons du <i>Huascar</i>, le fameux monitor des Péruviens.
+Il y répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de
+même calibre.</p>
+
+<p>La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont
+des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une
+vaste église de bois est en construction. Dans la montagne, les
+soldats ont écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos
+8<sup>e</sup> bataillon, marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une
+grande ancre qu'on voit de la mer.</p>
+
+<p>Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble
+d'ossements et &oelig;ufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano
+pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est
+d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve
+une couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de
+quoi est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que
+les oiseaux aquatiques ont accumulés <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> avec les siècles.
+D'autres déclarent la chose impossible, et ajoutent que c'est là une
+composition chimique comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me
+remet un opuscule sur la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il
+dirige retire le borax. Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de
+large, et on y trouve plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés.
+L'épaisseur du borax qui le recouvre varie de 5 à 85 centimètres.
+D'après les calculs longuement étudiés dans la brochure, on relève que
+le capital, employé sera rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal
+de borax, qui se vend en Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie
+à la moitié de ce prix, tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.</p>
+
+<p>M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-s&oelig;urs et ses
+nombreux enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le
+milieu du repas, je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car
+le capitaine du port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on
+n'attend plus que vous. J'emporte les nombreux spécimens de minerai
+que m'ont donnés M. Juan Walker et les divers directeurs des usines
+visitées, et bientôt je suis sur la <i>Serena</i>. Et maintenant, pendant
+que le bateau suit sa marche, en longeant la côte où sont les dépôts
+de guano, j'aime à relater ici la conversation que j'ai eue hier au
+soir avec l'avocat Walker Martinez et dom Mariano, sur l'incendie de
+l'église de la Compañia à Santiago. Le premier était présent, le
+second a été chargé de faire l'enquête, et a dû entendre des centaines
+de témoins oculaires. <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> L'église était richement, mais
+imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au maître-autel
+ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule s'est
+précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2 latérales,
+qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a été
+telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les
+autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre
+<sup>1</sup>/<sub>2</sub> de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette
+muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le
+suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des
+lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient
+les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les
+tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne
+purent quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir
+de les suivre, s'accrochaient à elles.</p>
+
+<p>Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers
+la porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté,
+à cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas.</p>
+
+<p>L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois
+peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un
+grand courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de
+clochers ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano
+ajoute que, d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à
+<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> 1,870, la plupart femmes, et appartenant à la haute société;
+il n'y eut presque pas de famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous
+affirment que les récits répandus, dans lesquels on parle de portes
+fermées, sont complètement faux.</p>
+
+<p>Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut
+pris le <i>Huascar</i> par deux frégates chiliennes, après la mort de son
+commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le
+gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une
+maison française.</p>
+
+<p>Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts
+hors de l'eau; c'est leur <i>samo-cueca</i>. Après le dîner, on danse
+encore bien avant dans la soirée.</p>
+
+<p>17 Août.&mdash;À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la
+province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la
+détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port
+après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de
+l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à
+l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de
+salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8
+à 10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000
+habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires
+sont dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer
+qui a brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction.
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Le mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux
+ans, et les compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que
+moyennant une prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et
+couvertes en forme de terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la
+reconstruction on laisse des rues larges de 20 mètres, pour diminuer
+la propagation du feu.</p>
+
+<p>Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce
+désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles.</p>
+
+<p>C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le <i>Huascar</i> et
+l'<i>Indipendencia</i> d'une part, et l'<i>Esmeralda</i> et la <i>Covadanga</i>
+d'autre part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands
+péruviens. Le commandant de l'<i>Esmeralda</i> préféra couler plutôt que de
+se rendre. Sur la place, un monument en bois porte au centre le buste
+de ce héros chilien avec cette inscription:</p>
+
+<p class="center">
+ ARTURO PRATT<br>
+ EL PUEPLO DE IQUIQUE<br>
+ A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.</p>
+
+<p class="center">
+ <i>Arturo Pratt<br>
+ Le peuple de Iquique<br>
+ Aux héros du 21 mai 1879.</i></p>
+
+<p>Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont
+péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien
+garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux <i>cinos</i>
+vêtus à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et
+autres marchandises de leur pays. Le marché est bien garni <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>
+de toutes sortes de fruits et légumes venant du nord et du sud, car il
+ne pousse pas un seul brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que
+l'eau de mer distillée. Un chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux
+nombreuses salpêtrières, et les ateliers de réparation et construction
+de machines sont assez complets.</p>
+
+<p>Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le
+vicaire ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté,
+et nous montons en voiture pour aller voir l'école récemment
+construite. C'est la première que je vois en ce genre. Au centre, une
+vaste salle ou rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300
+élèves pour l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en
+rayons 4 grandes salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la
+rotonde, en sorte que l'&oelig;il embrasse tous les élèves à la fois.
+Vers le nord, rayonnent 4 autres corps de bâtiment, qui sont les
+maisons des professeurs et de leur famille. Autour de la rotonde, à
+l'étage supérieur, on réunit un musée d'histoire naturelle. Les
+espaces entre les bâtiments forment des cours couvertes en roseaux
+pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves arrivent à huit heures
+du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils retournent à midi et
+sortent à quatre heures. Ainsi six heures de travail par jour, car à
+chaque heure, le travail est interrompu par dix minutes de récréation
+dans les cours. Système excellent, car l'attention de l'enfant ne peut
+se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est fatigué, il ne peut
+s'appliquer. <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Une cour est réservée aux bains alimentés par
+l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les jours.</p>
+
+<p>Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la
+prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La
+construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace
+entre les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en
+sorte que, si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le
+bruit que feraient les coquillages en tombant avertirait les
+surveillants.</p>
+
+<p>Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un
+octogone au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec
+portes grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde
+sous les yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des
+cellules pour les malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge
+d'instruction veut mettre au secret: les simples prévenus, les
+condamnés à une courte détention ont aussi leur compartiment. Les
+condamnés exercent divers métiers, et ont tous deux heures d'école par
+jour. Le temps de leur prison n'est donc pas perdu, et plusieurs
+pourront en sortir meilleurs. Le dimanche, un autel est élevé à
+l'octogone, et tous les prisonniers entendent la messe. Les
+sentinelles sur le mur de clôture surveillent le toit et correspondent
+entre elles par un appareil électrique.</p>
+
+<p>Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher.
+Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne
+de b&oelig;uf qui sert de verre aux <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Indiens, on me demande 6
+fr., et dans une boutique d'<i>organelli</i> tenue par un Italien, on
+demande 1,000 fr. pour un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le
+vicaire ajoute que les loyers sont aussi fort chers, et que pour une
+maisonnette de 7 pièces, il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers
+gagnent de 10 à 25 fr. par jour; ceux qui chargent les navires gagnent
+de 40 à 50 fr., mais tout le gain s'en va en boisson. Je lui demande
+combien le gouvernement paie le clergé: lui, vicaire ecclésiastique,
+reçoit 3,000 pesos (15,000 fr. l'an), le curé, 2,000 pesos, et le
+sous-curé, 1,500 pesos.</p>
+
+<p>M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère
+et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en
+pierres artificielles et non en bois son église incendiée. Je le
+quitte à l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à
+Pisagua. Ce port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici
+sur la côte du désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en
+ces derniers temps entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet
+de la ville, est consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans
+la bataille. Il n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un
+entrepreneur la porte d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu
+très riche en vendant de l'eau. Il en est souvent ainsi pour les
+monopoles.</p>
+
+<p>18 août.&mdash;Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin
+à huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie:
+les mules en six jours de marche <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> arrivent à la Pax. On
+aperçoit au loin les pics blancs de neige, et le soleil, que nous
+voyons à peine pour la deuxième fois depuis notre départ de
+Valparaiso, les rend brillants à nos yeux.</p>
+
+<p>Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole
+d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques
+légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques
+orangers. Le <i>Puno</i>, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à
+son bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que
+j'avais eu pour compagnon de voyage dans l'<i>Aconcagua</i>. On vient
+d'amputer le bras d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le
+passe pour que nous le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle
+d'équilibre que ces pauvres marins qui guident la chaîne au chargement
+et déchargement, ne tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on
+imposait la compagnie de 100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce
+serait justice, mais alors elle prendrait les mesures nécessaires pour
+éviter ces accidents.</p>
+
+<p>Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques
+maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude
+bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens,
+ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles,
+fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer,
+probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de
+terre. Ils sont célèbres ici. En <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> 1868, à la suite d'un
+tremblement, la mer se souleva et transporta au-delà de la ville un
+steamer américain. Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore
+soulevé la mer, et le navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres
+plus loin: on vient de le démonter, il y a trois mois, pour en prendre
+le fer. Je n'ai encore senti aucun <i>tremblor</i> ici; il paraît qu'ils
+sont fréquents et peu commodes. Le capitaine du navire me montre une
+blessure au nez, qu'il a reçue dans un tremblor qui le jeta à terre.</p>
+
+<p>Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes
+entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais
+ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la
+paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque
+prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire
+passer ses produits et tirer ses provisions par la République
+argentine.</p>
+
+<p>Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de
+15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six
+jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos,
+plus de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur,
+l'autre pour le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte
+que ce voyage revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il
+faut porter ses provisions de bouche, ses couvertures, et courir le
+risque d'avoir le <i>soroche</i>, espèce de suffocation qu'on éprouve au
+point où la route atteint <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> 5,000 mètres d'altitude. La
+population ici a déjà entièrement changé de physionomie: ce ne sont
+plus les types chiliens, mélange de Basques et d'Araucans, mais le
+type péruvien, mélange d'Andalous et d'Incas. On voit même de
+nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec longues tresses noires:
+c'est le vrai type Incas.</p>
+
+<p>À une heure, pendant que je retourne au navire, le <i>Comus</i>, corvette
+anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas
+encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents
+gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me
+reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage
+d'acier est de 0<sup>m</sup>20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage,
+déplace 2,300 tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois
+heures le navire reprend sa marche.</p>
+
+<p>D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo.</p>
+
+<p>Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa,
+le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux
+jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur
+traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence
+prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax.</p>
+
+<p>Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de
+la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition
+pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans
+ces <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent
+encore leurs forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je
+l'ai dit, Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas.</p>
+
+<p>Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis
+huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre,
+moitié sur l'eau.</p>
+
+<p>19 août.&mdash;La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore
+peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés,
+et sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est
+gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette
+aux troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques
+de l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux
+idiomes indiens, le <i>quicha</i> et <i>le guarani</i>, sont également répandus.
+Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de
+route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À
+un certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait
+couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a
+quelques années, par un volcan.</p>
+
+<p>20 août.&mdash;Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près
+de Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par
+les Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits
+rochers qui ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien
+d'années et de siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+d'oiseaux marins pour les regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit
+quelques brins de verdure. La vue de la ville, avec son clocher, est
+pittoresque; mais je n'irai pas à terre: il est tard, et l'on sait
+qu'il y a la fièvre jaune.</p>
+
+<p>Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de
+Santiago, le <i>Ferro-carril</i>, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre
+ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don
+Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui
+avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et
+déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces
+paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du
+Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il
+est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en
+Europe, non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à
+affaiblir et effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le
+fondement de notre société et le meilleur auxiliaire de nos
+institutions républicaines, sans fonder en retour une philosophie pour
+nos penseurs, ni une science pour nos publicistes, ni une religion
+pour notre peuple.</p>
+
+<p>Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de
+représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que
+quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées
+révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de
+M. Montt!<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> CHAPITRE XX</h3>
+
+<p class="title">Le Pérou.</p>
+
+<p class="resume">
+ Surface. &mdash; Population. &mdash; Gouvernement. &mdash; Justice. &mdash; Les
+ Chinois. &mdash; L'instruction. &mdash; Le guano et le salpêtre. &mdash; La guerre
+ avec le Chili. &mdash; Les Incas. &mdash; Leurs croyances. &mdash; Manco-Ccapec et sa
+ dynastie. &mdash; Les lois et usages. &mdash; Le Callao. &mdash; Le port. &mdash; La
+ monnaie. &mdash; Les types.</p>
+
+<p>La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et
+le 70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface
+de 2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la
+France. La population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou
+confine au Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables
+des confluents de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique;
+au nord il a la République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au
+sud la Bolivie, à laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et
+Puno. Les chemins de fer actuellement en exploitation s'élèvent à
+environ 2,500 kilomètres.</p>
+
+<p>Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou
+était gouvernée par un Président élu <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> pour 4 ans. Le pouvoir
+législatif était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat
+et les députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment
+chacun 4 sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de
+un pour 30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et
+justifier de 1,000<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a> soles de rente, les députés doivent avoir au
+moins 25 ans et 500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était
+confié 1<sup>o</sup> à une Cour suprême siégeant à Lima, et dont les membres,
+proposés par le Congrès, sont nommés par le Président; 2<sup>o</sup> à des Cours
+supérieures siégeant dans les chefs-lieux des départements, et dont
+les membres, proposés par le Président, sont nommés par la Cour
+suprême; et 3<sup>o</sup> à des Cours de 1<sup>re</sup> instance siégeant dans les
+chefs-lieux de province, et nommées par la Cour suprême.</p>
+
+<p>Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000
+de soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette
+dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique,
+romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4
+actuellement vacants.</p>
+
+<p>Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le
+nom de <i>costa</i>, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut
+jamais; mais un brouillard presque constant mitigé les rayons du
+soleil. À Lima, le thermomètre dépasse rarement 29° et descend
+rarement au-dessous <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> de 16°. Dans la Sierra, ou montagnes, la
+température varie selon l'altitude; elle est toujours très chaude dans
+les vallées.</p>
+
+<p>L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne
+à sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit
+2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la
+Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au
+Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de
+15 mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté
+au Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare.
+L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de
+kilogrammes par an. La main-d'&oelig;uvre manquant pour cette culture, on
+a eu recours aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952,
+sur lesquels le dixième est mort durant la traversée. Les autres ont
+été vendus au Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400
+soles, avec prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités
+que la plupart sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le
+Céleste-Empire, informé des faits, avait défendu cette nouvelle
+traite; mais en 1875 le gouvernement péruvien envoya en Chine un
+ambassadeur qui réussit à conclure un traité pour le voyage libre des
+Chinois au Pérou, à condition qu'ils y seraient traités comme les
+citoyens de toute autre nation. Cela n'empêche pas que les Chinois
+sont ici mal vus, et qu'ils reçoivent souvent des traitements peu
+chrétiens; alors ils se révoltent <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> et réussissent parfois à
+assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où on les traite bien, ils
+se conduisent généralement en braves gens et s'attachent aux intérêts
+de leur maître. On m'a raconté que, pour leur inspirer de la terreur,
+dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans un four. On sait que le
+Chinois croit qu'en mourant sur la terre étrangère, il ressuscitera
+dans son pays; or la chose; lui paraît impossible si son corps passe
+par le feu.</p>
+
+<p>Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon
+européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes,
+il lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15
+hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette
+colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts
+voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un
+meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le
+jour où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une
+bonne administration donnera la paix et la sécurité.</p>
+
+<p>L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est
+donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et
+obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent
+illettrée est de beaucoup la majorité.</p>
+
+<p>Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31
+petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse
+plus de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société
+générale, <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> pour le compte de laquelle ce gigantesque travail
+a été exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix
+stipulés.</p>
+
+<p>Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre,
+comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces
+chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens
+sont une quinzaine de mille.</p>
+
+<a id="img036" name="img036"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img036.jpg" width="400" height="310" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Capeador à cheval dans les jeux de toros.</p>
+</div>
+
+<p>La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une
+manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la
+richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la
+justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et
+encore aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les
+sanglants combats de taureaux et de coqs, deux spectacles <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>
+indignes d'un peuple civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les
+peuples comme les individus provoquent la justice de Dieu. En 1879,
+une guerre éclate avec le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un
+traité d'alliance offensive et défensive; il dut se mettre en
+campagne. Il avait des hommes, de l'argent, des armes et des navires;
+il se croyait le plus fort; mais, affaibli par ses divisions, il fut
+battu sur toute la ligne. L'ennemi occupe aujourd'hui ses meilleures
+provinces et en perçoit les revenus, qu'il emploie chez lui en travaux
+publics. En attendant, la division règne encore partout; les uns sont
+pour Montero, vice-président de la République, qui occupe Aréquipa;
+les autres pour Caceres, son général; d'autres suivent Garcia
+Calderon, président prisonnier au Chili, et d'autres Iglesias qui
+voudraient arriver à la paix. Dans cette situation, le Chili, ne
+trouvant avec qui traiter, continue à occuper le pays. D'autres disent
+qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que, puisque l'occupation
+double ses revenus, il est heureux de la continuer; quelques-uns vont
+plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir l'isthme de Panama
+qui le placera au bout du monde, serait heureux de se rapprocher du
+canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le commerce
+étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter par
+les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion.
+Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays
+qu'ils consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait
+<span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la Commune; et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que
+l'annexion de la province de Tarapacà et éventuellement d'Arica et
+Tacna.</p>
+
+<p>Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura
+beaucoup à faire pour régénérer les m&oelig;urs; et le Saint-Siège encore
+plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière
+qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le
+peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture.</p>
+
+<p>J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le
+Pérou avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les
+deux Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins
+civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs
+appelés <i>Curacas</i> ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les
+Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les
+Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin,
+Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les <i>Chincas</i>, qui peuplaient la
+côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit,
+créateur de l'Univers, qu'ils appelaient <i>Con</i>.</p>
+
+<p>Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous
+ses dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac,
+fils de Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre
+humain, et les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore
+les grandioses ruines près de Lima.</p>
+
+<p>Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> des
+bons, à la punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est
+pourquoi ils mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture
+et la monnaie qui devaient servir au ressuscité.</p>
+
+<p>Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé <i>Supay</i>, combattu
+par Pachacumac.</p>
+
+<p>Vers le milieu du XI<sup>e</sup> siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se
+dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et
+envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que
+Manco-Ccapec, fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses
+contemporains, aura inventé cette fable pour attirer les populations
+et accaparer le pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus
+l'acceptèrent pour chef, il leur donna des lois relativement sages, et
+surtout le bon exemple d'une vie honnête; il réprima les vices au
+moyen d'un code pénal sévère, et organisa une armée qui lui soumit une
+grande étendue du pays. Ses successeurs, au nombre de 14, continuèrent
+la conquête et possédèrent le pays depuis Quito, sous l'équateur,
+jusqu'à la rivière Maule dans le Chili. Ils le couvrirent de routes et
+monuments, et par une habile organisation qui divisait le peuple en
+décades, compagnies et bataillons, ils étaient au courant de tout ce
+qui se passait et pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était
+donnée qu'aux nobles et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12
+mois. Les hommes pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de
+l'or, de l'argent et du cuivre, pendant que les femmes faisaient avec
+la laine de <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> llamas et de huanacos les vêtements pour le
+peuple, et avec la laine de vicogne et d'alpaca, les vêtements des
+nobles. La terre était divisée en trois portions: une pour le Soleil
+ou le culte, l'autre pour l'Inca, la troisième pour le peuple; mais
+lorsque celui-ci croissait en nombre et n'avait pas assez de terres,
+on prenait sur les deux premières portions. Il y avait des terres pour
+les veuves, pour les orphelins, pour les infirmes et pour les soldats
+sous les armes. Toutes ces terres étaient travaillées par le peuple.
+Avant tout, on travaillait les terres du Soleil, ensuite celles des
+veuves et autres empêchés, puis celles du roi, et enfin les autres; on
+ne pouvait ni les acheter ni les vendre. Elles étaient à la
+communauté.</p>
+
+<p>Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la
+trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et
+leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété,
+fut aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles,
+et les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait
+lieu une fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en
+ligne, et vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La
+communauté construisait la maison des époux; ils devaient la garder
+toujours et ne pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La
+puissance du père était excessive; sa femme était presque son esclave,
+et ses enfants sa richesse.</p>
+
+<p>Parmi les lois, on distinguait la loi <i>municipale</i>, qui régissait les
+villages; la loi de <i>communauté</i>, qui marquait les <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> travaux à
+faire en commun; la loi de <i>fraternité</i>, qui énumérait les conditions
+d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons;
+la loi <i>mitachanacuy</i>, qui réglait le travail commun aux villages,
+provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait
+l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la
+loi de <i>l'hospitalité</i>, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public,
+aux besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés
+<i>Corpahuasis</i>; et finalement la loi <i>casera</i>, et la loi économique.</p>
+
+<p>Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le
+vice, telles que celles-ci: Aime.&mdash;Évite l'oisiveté.&mdash;Tu ne
+mentiras.&mdash;Tu ne tueras.&mdash;Tu ne commettras adultère.&mdash;Tu ne frapperas,
+etc.</p>
+
+<p>Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide,
+l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les
+questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats.</p>
+
+<a id="img037" name="img037"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img037.jpg" width="500" height="327" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Callao.&mdash;Le port et le môle.</p>
+</div>
+
+<p>La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées
+de prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils
+étaient tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie.
+Quand on prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et
+on y envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies
+parmi les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la
+virginité, et comme les vestales, elles conservaient le feu sacré.
+Elles filaient aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de
+sa Cour. Il y avait, durant l'année, plusieurs <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> fêtes du
+soleil.&mdash;À chaque lune on sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs,
+selon, le genre d'holocauste. Au commencement de chacune des 4
+saisons, on célébrait une grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au
+solstice de décembre, était la plus imposante.</p>
+
+<p>On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues,
+de la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne
+végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en
+holocauste, de la <i>coca</i>, dont la fumée était considérée comme très
+agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux,
+et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au
+couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir
+la protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune,
+s&oelig;ur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.</p>
+
+<p>Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la
+puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals
+et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement
+conservées.</p>
+
+<p>Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule
+famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a
+pu traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles
+de son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers.
+C'est en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou,
+et tua indignement Atahualpa, le dernier des Incas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Je reviens maintenant à mon journal de voyage.</p>
+
+<p>Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer <i>La Serena</i> tire
+le canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à
+entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison
+Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers
+renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à
+vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les
+droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne
+de jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2
+soles et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de
+poids, et malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours.
+Les malheurs de la guerre éloignent les navires et le commerce.</p>
+
+<p>La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de
+l'Espagne: rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou
+vitrés en encorbellement.</p>
+
+<p>Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso
+chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr.
+20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol
+argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols
+papier pour 1 sol argent.</p>
+
+<p>Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien
+rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des
+Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les
+dames ont parfois <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> un teint absolument blanc, diaphane et
+incolore. Après avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train,
+qui, dans une demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse
+une plaine arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du
+pays.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p class="resume">
+ Lima. &mdash; L'hôpital français. &mdash; Les monuments. &mdash; Le
+ Panthéon. &mdash; L'hôpital duo de Mayo. &mdash; L'hacienda l'Infanta. &mdash; La
+ fabrication du sucre. &mdash; Les édifices religieux. &mdash; Sainte Rose de
+ Lima. &mdash; L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations
+ françaises. &mdash; Excursion à Chicla. &mdash; Le chemin de fer
+ transandin. &mdash; Un oncle d'Amérique. &mdash; Les Indiens et la magie. &mdash; Le
+ sorroche. &mdash; Retour à Lima. &mdash; Payta. &mdash; Navigation vers l'Équateur.</p>
+
+<p>La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en
+encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi
+on a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le
+soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent
+ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par
+les troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La
+population, qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le
+commerce est paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs
+affaires, s'en vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de
+la paix.</p>
+
+<p>Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club
+français et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec
+une extrême amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à
+l'hôpital <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> français, sorte de maison de santé dirigée par les
+S&oelig;urs de Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce
+moment qu'environ 500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement
+les Français, reçoit, moyennant 2 soles par jour, les malades des
+autres nations. Elle est parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin.
+Cette &oelig;uvre, qui a coûté à la petite colonie des centaines de mille
+francs, montre son patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une
+école française pour les enfants des deux sexes.</p>
+
+<p>Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux
+des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de
+l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les
+vases, les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de
+Santiago et des autres villes du Chili.</p>
+
+<p>Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais
+les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de
+10,000 soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de
+l'argent des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il
+perçoit pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et
+l'importateur, privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en
+argent comptant les droits dans la quinzaine de l'arrivée des
+marchandises.</p>
+
+<a id="img038" name="img038"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img038.jpg" width="500" height="303" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Panorama de Lima.&mdash;Plaza de Arme.&mdash;La
+cathédrale.</p>
+</div>
+
+<p>Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République
+argentine. Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa
+famille avec la simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un
+dîner exquis, veut <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> bien me faire connaître les principaux
+plats et fruits du Pérou.</p>
+
+<p>Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes
+et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la
+campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des
+principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter
+lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima;
+nous nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant
+M. Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire
+au Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de
+la cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de
+marbre, vrai chef-d'&oelig;uvre d'art. Des compartiments nombreux
+reçoivent les corps dans de petites voûtes superposées jusqu'à la
+hauteur de 2 mètres, d'après le système des cimetières d'Italie.
+L'espace intermédiaire est occupé par de riches monuments qui révèlent
+l'opulence des temps passés. Je remarque une pauvre <i>chola</i> (Indienne)
+qui porte sur son sein son enfant mort et vient l'enterrer de ses
+mains.</p>
+
+<p>Du cimetière, nous passons à l'<i>hôpital due de Mayo</i>; il est affecté
+en ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone
+au centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre
+les salles sert de jardins ou promenoirs.&mdash;Le tout est enfermé par un
+bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur
+un porticat. Ces portiques même sont encombrés <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de malades en
+ce moment. Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de
+nombreux fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades
+syphilitiques. 25 S&oelig;urs de Charité françaises ont la direction de
+l'établissement. Elles dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants
+trouvés, les orphelinats et l'hospice des fous. M. Fort y a conduit
+dernièrement un jeune Français, empoisonné par une herbe terrible que
+connaissent les Indiens. Ce poison rend fou d'une folie inguérissable,
+et ne laisse absolument aucune trace dans l'organisme, en sorte que
+l'autopsie ne peut le constater.</p>
+
+<p>À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda
+l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce
+moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés
+en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc
+s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour
+les besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande
+élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer
+directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute
+sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants
+bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et
+Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en
+planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est
+suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point
+vu de marchands de parapluies. Un galinasso vautour <i>urubus</i> <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
+vient se poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire
+avec son revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme
+du vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté.
+Dans le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille
+couleurs, voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous
+voyons le poirier et le pommier à côté du bananier; au potager
+croissent tous nos légumes d'Europe; un garçon va et vient, criant et
+faisant du bruit pour éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà
+pelé les feuilles des choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au
+compartiment des animaux, on voit 80 b&oelig;ufs pour la charrue, des
+moutons pour le personnel, et de magnifiques chevaux, dont
+quelques-uns toujours sellés, prêts à partir. Près de là est le
+compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler la propriété.
+On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres <sup>1</sup>/<sub>2</sub> de riz. Ils
+travaillent de 7 heures du matin à 4 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub> du soir et ont 1 heure
+<sup>1</sup>/<sub>2</sub> de repos pour le dîner.</p>
+
+<p>Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois
+sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir;
+ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil;
+mais récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes
+séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par
+un petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir
+leurs devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur
+costume; <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> ils sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont
+malades, ils passent à l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en
+Chine. Ils n'ont pas de femmes et finiront par s'éteindre. C'est
+pourtant là une bonne main-d'&oelig;uvre qu'on aurait dû mieux ménager.
+Quelques-uns sont parvenus à établir de beaux magasins où s'étalent
+les marchandises de Chine. Ils ont, à Lima comme à San-Francisco, un
+quartier à eux, avec leur théâtre et leur pagode.</p>
+
+<p>L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui
+viennent de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte,
+qu'un seul surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des
+opérations.</p>
+
+<p>Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à
+l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin
+mu par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les
+pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à
+travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres
+matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la
+vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé,
+d'où il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux,
+les autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus
+clarifié s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il
+contient au moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par
+divers procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de
+toutes ces opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières
+étrangères, s'en va dans de grands <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> réservoirs et n'a plus
+besoin que d'être séparé de la mélasse pour laisser le sucre pur.
+Cette opération se fait au moyen de nombreuses turbines qui font 1,000
+tours à la minute. M. Martinet a supprimé la filtration par le noir
+animal, dont ce jus n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est
+lavée; l'eau, amenée dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut
+contenir encore de matières provenant de la canne, et on en extrait le
+<i>rhum</i>.</p>
+
+<p>L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne
+produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de
+cannes.</p>
+
+<p>Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des
+meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le
+charbon pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le
+résidu de la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par
+trois jeunes gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M.
+Martinet espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore
+cette année 200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a
+10% du bénéfice et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de
+nuit, qui correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au
+sifflet du maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la
+belle-mère du propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien
+aller à Paris, mais sans passer la mer.</p>
+
+<p>Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici
+on coupe la canne, là on laboure, on <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> draine un terrain
+marécageux; ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À
+un certain point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à
+vapeur, au moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le
+dépose sur les wagons, économisant ainsi la main-d'&oelig;uvre de 30
+hommes. L'habileté de l'administration et le perfectionnement des
+moyens sont deux points essentiels pour la bonne réussite dans le
+rendement d'une hacienda.</p>
+
+<p>M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique,
+sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété,
+qui en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il
+vient d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les
+meneurs.</p>
+
+<p>Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des
+Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou
+plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance
+annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous
+parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ
+25 fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous
+quitte et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à
+leur aise dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une
+heure ils nous déposent à Lima.</p>
+
+<p>Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la
+<i>plaza de arme</i> ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on
+pendit, il y a quelques années, les <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> deux frères Gouttières,
+dont un candidat à la Présidence, et, après les y avoir laissés
+exposés tout le jour, on les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIX<sup>e</sup>
+siècle n'est pas encore celui de la civilisation!</p>
+
+<a id="img039" name="img039"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img039.jpg" width="500" height="314" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Rue Valladolid à Lima.</p>
+</div>
+
+<p>La cathédrale, vaste et bel édifice, renferme les restes de Pizarro,
+le premier conquérant du Pérou, qui fut assassiné sur la place même.
+Nous passons à l'église de la Merced et à celle de San-Francisco,
+qu'on dit la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent;
+les vastes cloîtres sont de toute beauté. Ces immenses couvents,
+jadis, habités par des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui
+à peine quelques-uns, et la réforme en cette matière n'est ni la moins
+pressante ni la moins nécessaire. À San-Domingo, autre église très
+belle, les cloîtres et le monastère sont des habitations royales.
+C'est dans <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> cette église que priait sainte Rose lorsque lui
+apparut Notre-Seigneur. Une plaque marque l'endroit où elle se tenait
+à genoux. On y lit ces paroles de Notre-Seigneur: <i>Rosa de mi corazon,
+io te querro por mi sposa;</i> et la réponse de Rose: <i>Ve qui esta
+esclava tuia, o Rey de Eterna majestad, tuia son y tuia saré.</i> On sait
+que sainte Rose naquit à Lima le 30 avril 1586, qu'elle y vécut
+tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut à l'âge de 31 ans, le 24
+août 1617, après avoir édifié tout le pays par la sainteté de sa vie.
+Elle fut béatifiée le 12 février 1668 par Clément IX, et canonisée par
+Clément X, le 12 avril 1671.</p>
+
+<p>Voyant que je m'intéressais à ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me
+conduisent à l'église de Santa-Rosa, élevée sur l'emplacement de sa
+maison. On y prêchait, en ce moment, à l'occasion de la neuvaine
+précédant sa fête, fixée au 31 août. Derrière l'église actuelle, là où
+on a commencé la construction d'une grande basilique, nous voyons le
+jardin que Rose aimait à cultiver de sa main. Il est garni de roses et
+de liserons; sa cellule est enfermée dans des planches, près d'un
+puits. La tradition rapporte que sainte Rose, après avoir revêtu un
+cilice fermé à cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le
+porter toute sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc
+d'oranger provenant d'un arbre planté par la sainte; son corps a été
+récemment enlevé et caché, pour le soustraire à une profanation
+toujours possible dans les troubles de la guerre.</p>
+
+<p>M. Tremouille, photographe, m'invite à visiter sa collection <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span>
+de raretés indigènes. J'y remarque une belle variété d'échantillons de
+minerais, de nombreux spécimens de vases et vaisselle indiens.
+Quelques-uns à sujets aussi lubriques qu'à Pompei. Le plus curieux de
+la collection sont des os de présidents ou prétendants de la
+République, brûlés ou assassinés, des cordes de présidents pendus,
+etc. Cela suffit à donner une idée des m&oelig;urs du pays.</p>
+
+<p>Je passe encore la soirée chez M. Cabral et chez, son beau-père, M. de
+Tizanos Pinto, ministre plénipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me
+fournit l'occasion de connaître Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habité
+longtemps Rome et l'Europe.</p>
+
+<p>Le 23 août, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre à l'hôtel
+et me conduit à l'établissement de Bélem, tenu par les S&oelig;urs des
+Sacrés-C&oelig;urs de Jésus et de Marie. L'aumônier, des Pères de Picpus,
+et la S&oelig;ur supérieure nous font parcourir la maison: vastes cours,
+dortoirs aérés, belles salles d'étude. C'est un établissement de
+premier ordre qui donne l'instruction à plus de 300 élèves, dont 160
+internes et 140 externes, outre une école gratuite. La pension, qui
+était de 100 fr. par mois, a été réduite de moitié pour aider les
+parents éprouvés par les malheurs de la guerre. Une autre Congrégation
+française, celle du Sacré-C&oelig;ur, tient aussi à Lima un pensionnat
+florissant. Ce sont les Congrégations qui, ici comme un peu partout,
+donnant l'instruction et l'éducation française, font connaître et
+aimer notre pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Après avoir visité Lima, ses principaux établissements et ses
+environs, je devais pénétrer dans l'intérieur du pays; mais par ces
+temps de trouble, la chose est peu facile et assez dangereuse. Des
+bandes de pillards, sous le nom de Montereros (partisans de Montero),
+parcourent le pays, ravageant tout sur leur passage. D'autre part, les
+chemins manquent et les moindres distances exigent plusieurs jours de
+voyage à cheval par des sentiers difficiles. J'aurais voulu faire une
+visite à la colonie de Chanchamayo, au-delà des Andes. Il y a là
+plusieurs Français qui s'occupent de la culture de la canne à sucre:
+celle-ci vient si bien dans cette partie du Pérou, qu'on n'a pas
+besoin de la replanter. Mais de Chicla, où s'arrête le chemin de fer,
+jusqu'à Chanchamayo, il y a encore 3 ou 4 jours de cheval. Je renonce
+donc aux longues excursions pour prendre le bateau du 24. Néanmoins,
+je ne puis résister au désir de gravir les Andes par le chemin de fer
+transandin, dit de la Oroya. Le train s'y rend trois fois par semaine;
+c'est aujourd'hui le jour du départ, mais il ne retourne que le
+lendemain, trop tard pour atteindre le bateau au Callao. Le directeur,
+M. Backus, veut bien lever cette difficulté en mettant à ma
+disposition un homme et un <i>carrito</i> qui, par la seule pente de la
+voie, me ramènera demain assez de bonne heure. M. Backus pousse
+l'attention jusqu'à me donner pour conducteur le plus ancien employé
+de la ligne, M. Georges Devani, un vénérable Savoyard, à figure de
+saint François de Sales, qui me fera remarquer les points <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
+saillants de la route. À 8 heures <sup>1</sup>/<sub>2</sub> nous sommes dans le train, qui
+nous emporte rapidement. La voie traverse la ville et suit le Rimac,
+espèce de Paillon de Nice qui traverse Lima. Le long de la vallée on
+dérive le peu d'eau d'irrigation qui descend des montagnes. On a, dans
+ce but, utilisé 3 lacs en déversant les eaux de l'un dans l'autre pour
+les précipiter dans le Rimac. On peut ainsi arroser des champs de
+coton et de cannes à sucre.</p>
+
+<a id="img040" name="img040"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img040.jpg" width="500" height="287" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Chemin de fer de La Oroya.&mdash;Pont de Las
+Verrugas.</p>
+</div>
+
+<p>À Santa-Clara une importante hacienda, dans le genre de l'Infanta, est
+la propriété d'un Américain du Nord qui la gère avec l'énergie et
+l'esprit pratique, propres à sa race. Il sait recueillir de larges
+bénéfices là où souvent les indigènes perdent de l'argent, faute
+d'ordre, de méthode, et parce qu'ils se laissent absorber par les
+dettes, dont les intérêts sont ruineux. Nous voyons même une fabrique
+de tissus entourée de champs de coton, et quelques briqueteries. Le
+long de la route abonde le roseau, le lanthana, le poivrier, le
+figuier, le cactus gigantea qu'on emploie pour combustible, et une
+espèce de drac&oelig;na, qui laisse pousser une tige de 5 mètres ayant la
+forme d'une asperge colossale. Nous laissons derrière nous, au pied
+des montagnes, de nombreuses ruines d'anciens villages Incas.</p>
+
+<p>À la station de San-Bartholomeo (4,949 pieds) la voie aborde plus
+directement la montagne. Les tranchées sont profondes et dans un
+terrain friable sujet aux éboulements. Les tunnels se succèdent au
+nombre de 40. Nous passons et repassons le Rimac sur des ponts plus ou
+<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> moins élevés reposant sur des cages de fer comme dans les
+railways du nord de l'Espagne. Le plus élevé, celui d'Agua-Verugas, a
+presque 100 mètres de haut. On le dirait élevé sur d'immenses
+béquilles. Le torrent qu'il traverse est ainsi appelé parce que son
+eau fait pousser des verrues. Devani, qui a assisté à tous les travaux
+de la route, m'affirme qu'à ce point une grande mortalité s'était
+déclarée parmi les ouvriers, à cause des verrues, qui leur poussaient
+sur toutes les parties du corps, sans excepter les yeux et les
+oreilles.</p>
+
+<p>La nature devient toujours plus sauvage, les montagnes plus escarpées.
+Nous n'apercevons que quelques pâtres conduisant leurs chèvres. Ils
+habitent des cavernes ou des huttes de pierre sèche.</p>
+
+<a id="img041" name="img041"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img041.jpg" width="400" height="429" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Chemin de fer de la Oroya.&mdash;Tunnel de Parac.</p>
+</div>
+
+<p>Dans les gares, des <i>cholas</i> (Indiennes) se montrent avec leur bébé
+attaché sur le dos à la manière japonaise; elles ont le même costume
+que les montagnards de l'Himalaya: une espèce de soutane qui les
+couvre jusqu'aux pieds. Leur type est celui de la race jaune un peu
+mélangé. Évidemment il y a eu des gens que le courant ou les tempêtes
+ont amenés ici de divers pays et qui, par la suite, se sont croisés.
+Les Indiens d'ici, comme ceux de l'Hindoustan, mâchent une feuille
+appelée coca, la même que j'avais vue aux Indes, et préparée également
+avec un peu de chaux. J'ai pour compagnon de voyage un aventurier des
+environs de Nîmes. Il s'en va à certaines mines de l'intérieur et
+connaît parfaitement ce pays. Chemin faisant, il me raconte que
+l'amour d'aventures le poussa <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> à quitter de bonne heure son
+village; qu'il parcourut la plupart des pays d'Amérique et de
+l'Extrême-Orient, essayant de nombreux métiers; arrivant plusieurs
+fois à la fortune, la perdant et la refaisant encore. En dernier lieu
+tout son avoir était dans un navire qu'il avait chargé pour l'Europe,
+et il a fait naufrage. Il venait de remettre à la Monnaie de Lima un
+lingot d'argent de 12,000 fr., et l'employé s'est sauvé en
+l'emportant. Il reprend son courage <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et son travail et espère
+refaire bientôt fortune. Il y a quelque temps, après 25 ans d'absence,
+sans avoir donné signe de vie, le désir le prend de revoir son village
+et ses parents. Il part pour l'Europe et arrive chez lui: personne ne
+le reconnaît; on le croyait mort, mais aussitôt qu'on sait qu'il vient
+d'Amérique et qu'il a de l'argent, les frères, les s&oelig;urs, les
+neveux, les oncles, les grands-oncles sortent de tout côté; tout le
+pays veut être son parent. Un lui demande l'achat d'un petit champ,
+l'autre d'un mulet; la mère veut qu'il dote ses s&oelig;urs. Après 6
+jours, le bonhomme avait épuisé sa bourse et crut prudent de reprendre
+le chemin de l'Amérique. Ici il est encore poursuivi par leurs
+lettres; tantôt c'est une s&oelig;ur qui se marie et qui demande un
+trousseau; tantôt un neveu qui se trouve au régiment et malade à
+l'hôpital; tantôt une nièce qui va monter un magasin et lui demande de
+l'aider. Il a envoyé de l'argent à plusieurs reprises, mais il craint
+maintenant les tromperies et ne répond plus. Je signale cet oncle
+d'Amérique aux amateurs de vaudeville.</p>
+
+<p>Enfin le train arrive à Matucaña, à 7,788 pieds. La température y est
+délicieuse, nous sortons de la chaleur suffocante que nous avons eue
+jusqu'ici. La vallée s'élargit un peu. Le Rimac bouillonne entre les
+roches comme un Gave des Pyrénées laissant sur sa route une agréable
+bande de verdure. Matucaña, comme tous les villages que nous avons vus
+jusqu'ici, est brûlé; les soldats chiliens se logent dans l'Église. La
+locomotive siffle et reprend <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> sa marche. L'espace manquant
+pour développer les courbes, le train revient en sens inverse formant
+dans la montagne cinq zigzags, comme dans les anciennes routes
+voiturables. La locomotive les parcourt, tantôt en tirant le train,
+tantôt en le poussant par derrière.</p>
+
+<a id="img042" name="img042"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img042.jpg" width="400" height="446" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Chemin de fer de la Oroya.&mdash;Station de Chicla.</p>
+</div>
+
+<p>Bientôt nous arrivons à l'Infernillo: là on a fait dévier la rivière
+en la jetant sous un petit tunnel. Les parois de <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> la montagne
+s'élèvent à pic à une hauteur effrayante. Toujours la même désolation:
+rochers nus, pas un brin d'herbe.</p>
+
+<p>Je commence à sentir les effets du <i>sorroche</i>, maladie des grandes
+altitudes. La respiration devient difficile, la tête lourde, on a de
+la peine à penser, à parler, à écouter; la vie semble manquer. Enfin,
+à cinq heures et demie nous nous arrêtons à Chicla; à 12,200 pieds
+d'altitude. Le chemin est tracé, mais non fini, jusqu'au mont Meiggs,
+à 17,574 pieds d'altitude, d'où il descend à Oroya, à 12,257 pieds,
+sur le versant <i>est</i> des Andes, dans le bassin de l'Amazone. Il
+m'aurait été difficile d'aller jusqu'au bout; j'ai de la peine à
+gravir la petite rampe et les quelques marches qui montent à l'hôtel.</p>
+
+<p>La nature est grandiose d'horreur; le soleil éclaire les derniers
+sommets dont quelques-uns blanchis de neige; autour de nous de
+nombreux troupeaux de llamas qui seuls portent sans fatigue leur
+charge d'un quintal dans ces altitudes.</p>
+
+<p>À table prennent place des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des
+Français; on parle une langue qui tient des quatre à la fois. Ces
+aventuriers, après le dîner, se montrent leurs joujoux: des revolvers
+et des coutelas, et racontent beaucoup d'histoires sur les Indiens
+avec lesquels ils trafiquent. Comme dans tous les pays reculés, ces
+Indiens croient aux fées, à la magie, et torturent certains membres
+d'un crapeau pour guérir un malade en enlevant le maléfice de la
+sorcière. Je ne sais pas <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> pourquoi sur tous les points du
+globe, c'est toujours au crapeau qu'on s'en prend dans ces
+circonstances.</p>
+
+<a id="img043" name="img043"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img043.jpg" width="500" height="339" alt="" title="">
+<p>Pérou.&mdash;Chemin de fer de La Oroya.&mdash;Rio Blanco.</p>
+</div>
+
+<p>Enfin, après avoir longtemps admiré les étoiles, beaucoup plus
+brillantes dans cette atmosphère raréfiée, j'essaie d'écrire, mais les
+mains tremblent comme les jambes; je n'ai pas plus de force qu'un
+enfant, et je prends le lit. Impossible de dormir, le froid me glace,
+et mon voisin, séparé par une simple cloison de toile tapissée, fait
+encore de plus grands efforts que moi pour respirer. Le matin, à cinq
+heures et demie, Georges m'appelle; à six heures nous sommes sur le
+<i>carrito</i>. Je m'enveloppe comme un ours et nous voilà partis. Imaginez
+un petit char découvert à quatre roues, lancé sur des rails dont la
+pente varie de 2 à 4 pour cent. Il se précipite avec une rapidité
+vertigineuse, entre dans les ténèbres des tunnels, en sort, franchit
+les ponts. On se demande si on arrivera entier. Mais Georges me
+rassure. J'ai souvent déraillé de nuit, me dit-il, bien des individus
+ont eu des bras et des jambes cassées, mais je n'ai jamais déraillé de
+jour. En effet, il man&oelig;uvre si bien avec son frein, qu'il évite les
+chars des travailleurs, et ne tue même pas un des nombreux chiens sur
+la route. Au bas de la montagne, à Chosica, je veux acheter mon
+déjeuner au restaurant où j'ai dîné la veille; il n'a pas même de
+pain. Mais à peine le capitaine chilien qui commande le détachement
+l'apprend-il, qu'il m'en fait apporter du sien. Ainsi, même au Pérou,
+je devais encore une fois éprouver les effets de la bonté chilienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> À dix heures nous entrions à Lima, après avoir dégringolé, en
+quatre heures environ, 4,000 mètres d'altitude. Je me suis demandé
+pourquoi on a dépensé presque 100 millions de francs pour conduire la
+locomotive pendant 150 kilomètres dans des montagnes arides qu'il
+faudra redescendre sur l'autre versant. Il aurait été plus économique
+et plus court de faire un tunnel comme au Mont-Cenis et au
+Saint-Gothard. Le chemin de fer transandin m'a paru une simple route
+carrossable dont les pentes, ne dépassant pas 4%, peuvent laisser
+passer sur les rails la locomotive. On dit qu'il doit atteindre au
+Cerro de Pasco une région minière qui contient beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>À Lima, je me rends chez M. Lavalle, qui, avec le général Iglesia,
+s'occupe en ce moment de ramener la paix dans son pays, et je regrette
+que le temps ne me permette pas de causer longuement avec lui.</p>
+
+<p>À la station, MM. Garcia, Fort et Carriquiry poussent l'amabilité
+jusqu'à m'accompagner au Callao et ne me quittent qu'au bateau. Que
+ces messieurs et tous ceux qui m'ont aidé à rendre instructif mon
+court séjour au Pérou reçoivent ici l'expression de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>C'est l'<i>Islay</i> de la Pacific steam C<sup>y</sup> qui va me porter à Panama.
+Ce vieux navire à roue serait tout au plus bon pour une rivière. Son
+service est mal fait, la cuisine détestable et les prix exorbitants;
+mais la <i>Pacific steam</i> n'a pas de concurrent sur cette ligne et
+laisse crier les passagers. On dit qu'une compagnie française a essayé
+ce parcours et n'a pas réussi; mais on ajoute que l'administration
+<span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> locale laissait à désirer, et que ses bateaux étaient faits
+pour d'autres mers que ces mers tropicales. Dans ces parages, la
+chaleur exige que les cabines soient placées sur le pont. Une
+compagnie qui, dans un esprit pratique, ferait le service régulier
+entre Panama et Callao, rendrait service au public et gagnerait de
+l'argent: c'est la voix universelle dans ces contrées.</p>
+
+<p>25 août.&mdash;Navigation lente et sans incident, l'air est
+extraordinairement frais, quoique nous soyons à peu de degrés de
+l'Équateur. J'en demande la raison à plusieurs savants qui sont à
+bord; aucun ne sait m'en donner une bonne: la science, malgré ses
+progrès, a encore bien des choses à trouver et à expliquer.</p>
+
+<p>La côte continue à être d'une désolante laideur, pas un brin de
+verdure, toujours sables et rochers nus.</p>
+
+<p>Vers le soir, une bande de marsouins vient voltiger autour du navire
+et semble se réjouir par ses sauts élevés.</p>
+
+<p>26 août.&mdash;À deux heures, nous rencontrons le navire de la même
+compagnie qui vient de Panama. Au moyen d'un canot on échange les
+dépêches. Au retour, le canot, entraîné par un courant, n'aurait pu
+rejoindre le navire, si celui-ci ne fût venu à lui. À quatre heures,
+nous jetons l'ancre devant Payta. Deux voiliers marchands et un aviso
+de guerre chiliens sont dans la rade. Je vais à terre: la gare du
+chemin de fer et la maison de la douane sont brûlées, tristes fruits
+de la guerre! Plusieurs maisons tombent en ruine; la plupart sont de
+bambous et de terre; l'église même a la toiture en chaume. Les rues
+<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> sont étroites et sales, les enfants grouillent dans de
+misérables chambres où, pour tout mobilier, je vois un hamac sur
+lequel se balance la mère. Une odeur infecte sort de partout; je me
+hâte de quitter ce nid à typhus.</p>
+
+<p>27 août.&mdash;À trois heures du matin l'<i>Islay</i> quitte Payta, le dernier
+port du Pérou vers le nord, et nous marchons vers Guayaquil, dans la
+République de l'Équateur, où le lecteur pourra nous suivre dans un
+autre volume.</p>
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="toc">
+<p>&nbsp;<span class="ralign">Pages</span></p>
+
+<p class="min3em">
+<span class="smcap">Préface</span>
+<span class="ralign"><a href="#pageI">I</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.&mdash;<i>Portugal.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Le départ.</span> &mdash; Le Tage. &mdash; Lisbonne. &mdash; La ville. &mdash; Les &oelig;uvres catholiques. &mdash; L'église
+ de Saint-Roch. &mdash; Le cloître de Bélem. &mdash; La
+ Casa Pia. &mdash; La navigation. &mdash; Un mineur qu'on voudrait détrousser. &mdash; Le
+ steamer <i>le Niger</i>. &mdash; Ses dimensions. &mdash; Les passagers.
+<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> II.&mdash;<i>Sénégal.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Arrivée à Dakar.</span> &mdash; Les nègres plongeurs. &mdash; La végétation. &mdash; Le
+ marché. &mdash; Les fruits. &mdash; La ville. &mdash; Les cases des nègres. &mdash; L'industrie
+ au Sénégal. &mdash; Le couscous. &mdash; Les négresses. &mdash; Une
+ école indigène. &mdash; Le roi de Dakar. &mdash; Les S&oelig;urs de l'Immaculée-Conception. &mdash; Les
+ Pères du Saint-Esprit. &mdash; Les Frères
+ de Saint-Gabriel. &mdash; Apparition de la locomotive. &mdash; Le passage
+ de la ligne. &mdash; Les couchers du soleil.
+<span class="ralign"><a href="#page013">13</a></span></p>
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> III.&mdash;<i>Le Brésil.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Olinda.</span> &mdash; Pernambuco. &mdash; Le débarquement. &mdash; La ville. &mdash; Les
+ monuments. &mdash; Les institutions de charité. &mdash; Le marché. &mdash; Les
+ environs. &mdash; Bahïa. &mdash; La ville. &mdash; Le couvent de S<sup>n</sup>-Bento. &mdash; Les
+ établissements charitables. &mdash; La baie de Rio-de-Janeiro. &mdash; Le
+ Brésil. &mdash; Forme de gouvernement. &mdash; Budget. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Produits. &mdash; Importation. &mdash; Exportation. &mdash; Immigration. &mdash; La
+ monnaie. &mdash; La ville de Rio. &mdash; Ses faubourgs. &mdash; Nicteroy. &mdash; L'hôtel Moreau. &mdash; Fleurs et fruits. &mdash; La Tijuca. &mdash; Le
+ musée. &mdash; Réception de l'Empereur et de l'Impératrice.
+<span class="ralign"><a href="#page025">25</a></span></p>
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre IV.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Excursion à Pétropolis.</span> &mdash; Rencontre du comte d'Eu. &mdash; Sa famille. &mdash; La
+ colonie allemande. &mdash; L'ingénieur Bonjean. &mdash; La filature
+ la Pétropolitana. &mdash; Les bois de construction. &mdash; Pourquoi on
+ délaisse l'industrie française. &mdash; Le corps diplomatique. &mdash; L'internonce
+ et l'administration religieuse. &mdash; Le téléphone. &mdash; La
+ Chambre des députés. &mdash; Les chemins de fer. &mdash; Le baron de
+ Teffé et l'exploration de l'Amazone.
+<span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre V.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Excursion à Copa-Cabana.</span> &mdash; Sauvés par un bambin. &mdash; Le jardin
+ botanique. &mdash; L'Hospicio Don Pedro II. &mdash; L'orphelinat de
+ Sainte-Thérèse. &mdash; Le Casino Fluminense. &mdash; Encore le bureau
+ de colonisation. &mdash; Le téléphone. &mdash; Le marché. &mdash; Les aumônes
+ impériales. &mdash; L'Hospicio de la Misericordia.
+<span class="ralign"><a href="#page073">73</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VI.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Départ pour l'intérieur.</span> &mdash; L'esclavage. &mdash; La filature de Macaco. &mdash; La
+ plantation de D. Pedro Paes-Leme. &mdash; Son usine à sucre. &mdash; Une
+ famille heureuse. &mdash; J'arrive à Barra do Pirahy. &mdash; La
+ fazenda de café du baron de Rio Bonito. &mdash; La forêt vierge. &mdash; La
+ plantation des caféiers. &mdash; Cueillette du café. &mdash; Préparation. &mdash; Coût
+ de production et prix de vente. &mdash; Les 800 esclaves. &mdash; Les
+ fauves et le gibier.
+<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VII.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Route vers San-Paulo.</span> &mdash; Deux musiques de nègres. &mdash; La fête
+ de saint Jean et les pétards. &mdash; Un étrange garçon. &mdash; La ville. &mdash; L'hôpital
+ et les S&oelig;urs de Saint-Joseph de Chambéry. &mdash; Un
+ vigneron français. &mdash; Départ pour Sanctos. &mdash; Les entrepôts
+ de café. &mdash; La Casa di Misericordia. &mdash; Navigation vers la République
+ orientale. &mdash; En quarantaine à l'île de Florès.
+<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre VIII.</span>&mdash;<i>L'Uruguay et la Plata.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Montevideo.</span> &mdash; La République orientale ou de l'Uruguay. &mdash; Population. &mdash; Surface. &mdash; Produits. &mdash; Exportation. &mdash; Importation. &mdash; Les
+ Saladeros. &mdash; Fray-Bentos et l'extrait de viande
+ Liebig. &mdash; Un calcul pour s'établir dans le pays. &mdash; Forme de
+ gouvernement. &mdash; L'armée. &mdash; Rôle de la petite république. &mdash; Villa
+ Colon. &mdash; Le velario. &mdash; Traversée de la Plata. &mdash; Buenos-Ayres. &mdash; Rues
+ et monuments. &mdash; Climat. &mdash; Agriculture. &mdash; Colonies. &mdash; Industrie. &mdash; Commerce. &mdash; Chemins
+ de fer. &mdash; Presse. &mdash; Navigation. &mdash; Postes et télégraphes. &mdash; Budget. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Main-d'&oelig;uvre. &mdash; Immigration. &mdash; Monnaie. &mdash; Dette. &mdash; Culte. &mdash; Instruction
+ publique. &mdash; Assistance
+ publique. &mdash; Justice.
+<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre IX.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">San Carlo Almagro.</span> &mdash; Dom Bosco et ses institutions. &mdash; Les
+ S&oelig;urs de Marie-Auxiliatrice. &mdash; La Société d'agriculture. &mdash; Prix
+ des terrains. &mdash; Les &oelig;uvres charitables. &mdash; Les Lazaristes. &mdash; Les
+ S&oelig;urs de Charité. &mdash; L'Hospicio de los Mendigos. &mdash; La
+ distribution de L'eau. &mdash; La fête nationale. &mdash; La législation. &mdash; Une
+ stancia modèle. &mdash; L'autruche et ses m&oelig;urs. &mdash; Détails sur
+ l'agriculture et L'élevage.
+<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre X.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Retour à Buenos-Ayres.</span> &mdash; La nouvelle capitale de la Plata. &mdash; Les
+ banques. &mdash; Le Musée. &mdash; Départ pour Rosario. &mdash; Navigation
+ intérieure. &mdash; San-Nicolas. &mdash; Le pingoin. &mdash; La guerre
+ du Paraguay. &mdash; Rosario. &mdash; San-Juan. &mdash; Mendoza et la viticulture. &mdash; Inondation
+ dans l'est, sécheresse dans l'ouest. &mdash; Un
+ elevator. &mdash; Un Allemand colonisateur.
+<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XI.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Une séance à la Chambre des députés.</span> &mdash; Le collège San-Salvador. &mdash; L'hôpital. &mdash; La
+ charité privée. &mdash; Le collège San-José. &mdash; Pensées
+ d'un voyageur. &mdash; Plantation de la canne à sucre
+ dans les diverses provinces.
+<span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre</span> XII.</p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Retour à Montevideo.</span> &mdash; Le bassin de radoub. &mdash; Les saladeros
+ au Cerro. &mdash; Leur fonctionnement et leurs produits. &mdash; La forteresse. &mdash; La
+ Société d'agriculture. &mdash; Un Parisien éleveur. &mdash; La
+ famille Jackson-Buxareo et ses &oelig;uvres. &mdash; L'hôpital. &mdash; L'Hospicio
+ de los Mendicos. &mdash; Le maté. &mdash; Le manicomio. &mdash; Une
+ soirée chez le président du conseil des ministres. &mdash; L'embarquement
+ sur l'<i>Aconcagua</i>. &mdash; La navigation le long des côtes
+ de la Patagonie. &mdash; Le détroit de Magellan. &mdash; La Terre de feu. &mdash; Arrivée
+ au Chili.
+<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIII.</span>&mdash;<i>Le Chili.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Situation.</span> &mdash; Configuration. &mdash; Surface. &mdash; Population. &mdash; Revenu. &mdash; Dépense. &mdash; Importation. &mdash; Exportation. &mdash; Armée. &mdash; Marine. &mdash; Instruction
+ publique. &mdash; Chemins de fer. &mdash; Guano. &mdash; Minerai. &mdash; Histoire. &mdash; Constitution. &mdash; La guerre avec le
+ Pérou et la Bolivie. &mdash; Débarquement à Coronel. &mdash; Les Basques. &mdash; De
+ Coronel à Lota. &mdash; Les ranchos. &mdash; Types. &mdash; Lutte
+ à cheval. &mdash; Lota. &mdash; Les mines de charbon. &mdash; La fonderie de
+ cuivre. &mdash; La verrerie. &mdash; Le parc Cuscino. &mdash; La population
+ ouvrière. &mdash; Retour à Coronel. &mdash; La fonderie Schwaga. &mdash; Les
+ mines de charbon au Maule. &mdash; Un fou. &mdash; Départ pour Concepcion.
+<span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIV.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">De Coronel à Concepcion.</span> &mdash; La diligence. &mdash; Le paysage. &mdash; Arrêt
+ à la Posada. &mdash; Le Bio-Bio. &mdash; La ville de Concepcion. &mdash; Encore
+ le maté. &mdash; Le testament de Mgr Salas. &mdash; Le sortéo. &mdash; L'organisation
+ judiciaire. &mdash; Les &oelig;uvres charitables. &mdash; Les
+ magasins. &mdash; Appellations chiliennes des étrangers. &mdash; L'hôpital. &mdash; La
+ fille singe. &mdash; La supérieure de Talca. &mdash; Excursion en
+ Araucanie. &mdash; La ville d'Angol. &mdash; Les Basques, leur commerce,
+ leur organisation, leur hospitalité. &mdash; Croyances religieuses. &mdash; Offrande
+ des prémices. &mdash; Une invitation. &mdash; La Chambre
+ arsenal. &mdash; Exploits des Araucans. &mdash; Conquête et colonisation.
+<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XV.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Les prisonniers.</span> &mdash; Les ranchos indiens. &mdash; Mobilier. &mdash; Vêtement. &mdash; Nourriture. &mdash; Les
+ femmes. &mdash; Les enfants. &mdash; Les bijoux. &mdash; Les
+ armes. &mdash; L'industrie. &mdash; Les funérailles. &mdash; Le calendrier
+ ficelle. &mdash; L'excursion au fort de Chiguaïhué. &mdash; Un fort
+ abandonné. &mdash; Apostrophe à deux cavaliers. &mdash; Les frères
+ Mackay. &mdash; La chasse. &mdash; Un camp indien. &mdash; La chasse au
+ mauvais esprit. &mdash; Musique. &mdash; Danse indienne. &mdash; Détails sur
+ la ferme. &mdash; Le blé. &mdash; Le bétail. &mdash; Le tabac. &mdash; Les forêts. &mdash; La
+ main-d'&oelig;uvre. &mdash; Les machines. &mdash; Le gibier. &mdash; La petite
+ araignée. &mdash; Son ennemie, la mouche. &mdash; La Samo-cueca. &mdash; Les
+ bâtiments. &mdash; Les ateliers de réparations. &mdash; Le petit Indien. &mdash; Le
+ Cacique et sa famille. &mdash; Un jugement plus facile que
+ celui de Salomon. &mdash; Le mariage chez les Araucans. &mdash; La
+ naissance. &mdash; La médecine. &mdash; La sorcellerie. &mdash; Une grande
+ partie de Chuenca. &mdash; Retour à Angol. &mdash; Les franciscains. &mdash; Le
+ pater Araucan.
+<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVI.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">D'Angol à Santiago.</span> &mdash; La grande Cordillera de los Andes. &mdash; La
+ cordillera côtière. &mdash; La ville de Talca. &mdash; L'hôpital. &mdash; Les
+ maladies régnantes. &mdash; Les S&oelig;urs du Sacré-C&oelig;ur. &mdash; Le théâtre. &mdash; Le
+ clergé. &mdash; Le marché. &mdash; Les bains de Cauquènes. &mdash; Mésaventure à Gultro. &mdash; L'hospitalité du chef de gare. &mdash; Détails
+ sur la viticulture. &mdash; Prix des terrains. &mdash; L'ouvrier. &mdash; La
+ Chica. &mdash; Une scierie de marbre. &mdash; Le Maïpu. &mdash; Arrivée
+ à Santiago. &mdash; Le garçon d'hôtel et le tarif. &mdash; La cathédrale. &mdash; Le
+ cerro de Santa-Lucia. &mdash; La ville. &mdash; Le théâtre. &mdash; L'Alameda. &mdash; L'hôpital. &mdash; Les
+ quatre S&oelig;urs de l'<i>Aconcagua</i>. &mdash; Les
+ statues des grands hommes. &mdash; Les sifflets de nuit. &mdash; La
+ plaça de arme. &mdash; Les jeunes filles et les tramways. &mdash; Les
+ &oelig;uvres charitables. &mdash; Les talleres de San-Vincente. &mdash; Le
+ Sénat. &mdash; La Légation de France. &mdash; Les capucins. &mdash; Don
+ Benjamin. &mdash; L'hospitalité chilienne. &mdash; L'élection présidentielle.
+<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></p>
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVII.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Le collège des jésuites.</span> &mdash; L'épiscopat. &mdash; La Saint-Albert. &mdash; La
+ Monnaie. &mdash; Le ministre des finances. &mdash; Le papier-monnaie. &mdash; Incendie
+ de l'église de la Compañia. &mdash; La bibliothèque. &mdash; L'Université. &mdash; Lutte
+ à propos des cimetières. &mdash; Les Cercles
+ catholiques. &mdash; La Quinta normal. &mdash; Les Pères de Picpus. &mdash; Un
+ dîner diplomatique. &mdash; De Santiago à Valparaiso. &mdash; La
+ hacienda de Limache. &mdash; L'Urmaneta. &mdash; Le huasso. &mdash; Une
+ vacherie. &mdash; Une porcherie. &mdash; L'élevage. &mdash; Salaires. &mdash; Logements. &mdash; La
+ ville de Valparaiso. &mdash; Le port. &mdash; Le gaz. &mdash; Don
+ Mariano Sarratea. &mdash; Le code civil. &mdash; Le gouverneur
+ ecclésiastique. &mdash; L'hôpital. &mdash; Le logement des pauvres. &mdash; Los
+ padres frances. &mdash; Les docks. &mdash; Les grues Amstrong. &mdash; La
+ belle Elène. &mdash; Le séminaire. &mdash; Les S&oelig;urs de la Providence. &mdash; L'enseignement
+ par les yeux. &mdash; Le club français. &mdash; Guerre
+ barbare.
+<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XVIII.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Départ pour le Pérou.</span> &mdash; Le steamer <i>La Serena</i>. &mdash; Mes compagnons
+ de voyage. &mdash; Navigation. &mdash; L'arche de Noé. &mdash; Coquimbo. &mdash; Les
+ fonderies de Guayacano. &mdash; Un dîner politique. &mdash; La
+ ville la Serena. &mdash; L'intendant. &mdash; L'évêque. &mdash; La
+ garde nationale. &mdash; Huasco. &mdash; Carrizal-Bajo. &mdash; La fonderie
+ Gibbs et C<sup>ie</sup>. &mdash; Main-d'&oelig;uvre. &mdash; Logements. &mdash; Les forces de
+ la nature. &mdash; Le maestranza. &mdash; Encore la Samo-cueca. &mdash; La
+ poésie et la musique. &mdash; Caldera. &mdash; Le désert d'Atacama. &mdash; Le
+ chemin de fer de Copiapò. &mdash; Le borax. &mdash; Chañaral.
+<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XIX.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Le 15 août à Tantal.</span> &mdash; L'Église et le Pasteur. &mdash; La Marseillaise
+ au désert. &mdash; Encore l'<i>Aconcagua</i>. &mdash; Antofogasta. &mdash; Le salpêtre. &mdash; L'iode. &mdash; La
+ Société Beneficiadora de metales. &mdash; Le salaire. &mdash; Le guano. &mdash; La laguna d'Acostan. &mdash; Encore l'incendie
+ de l'église de la Compañia. &mdash; Épisodes émouvants. &mdash; Capture
+ de <i>Huescar</i>. &mdash; Les marsouins. &mdash; Iquique. &mdash; Les
+ incendies. &mdash; Combat naval. &mdash; L'eau distillée. &mdash; Le vicaire
+ ecclésiastique. &mdash; L'école. &mdash; La prison. &mdash; Prix divers. &mdash; Pisagua. &mdash; Arica. &mdash; Les
+ effets de la guerre. &mdash; Un tremblement
+ de mer. &mdash; La Bolivie. &mdash; Tacna. &mdash; La Pax. &mdash; La corvette
+ <i>Le Camus</i>. &mdash; Mollendo et le chemin de fer de Pisco. &mdash; Les
+ îles de Chinca. &mdash; Une lettre de Pascal Duprat à propos de
+ Voltaire. &mdash; Réponse du député Don Ambrosio Montt.
+<span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XX.</span>&mdash;<i>Le Pérou.</i></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Surface.</span> &mdash; Population. &mdash; Gouvernement. &mdash; Justice. &mdash; Les Chinois. &mdash; L'instruction. &mdash; Le
+ guano et le salpêtre. &mdash; La guerre
+ avec le Chili. &mdash; Les Incas. &mdash; Leurs croyances. &mdash; Manco-Ccapec
+ et sa dynastie. &mdash; Les lois et usages. &mdash; Le Callao. &mdash; Le
+ port. &mdash; La monnaie. &mdash; Les types.
+<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 min3em"><span class="smcap">Chapitre XXI.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="min1em">Lima.</span> &mdash; L'hôpital français. &mdash; Les monuments. &mdash; Le Panthéon. &mdash; L'hôpital
+ due de Mayo. &mdash; L'hacienda l'Infanta. &mdash; La fabrication
+ du sucre. &mdash; Les édifices religieux. &mdash; Sainte Rose de
+ Lima. &mdash; L'Établissement de Bélem, et les Congrégations françaises. &mdash; Excursion
+ à Chicla. &mdash; Le chemin de fer transandin. &mdash; Un
+ oncle d'Amérique. &mdash; Les Indiens et la magie. &mdash; Le
+ sorroche. &mdash; Retour à Lima. &mdash; Payta. &mdash; Navigation vers
+ l'Équateur.
+<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></p>
+</div>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> On appelle saladeros les usines dans lesquelles on tue
+les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse,
+etc.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Nom qu'on donne aux fermes pour l'élevage du bétail.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> Depuis que ces lignes ont été écrites les journaux ont
+annoncé la création d'une banque française.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais aujourd'hui
+(1883), pour le change, il n'est coté que 4 fr. 20. Le sole papier
+vaut 29 centimes.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of À travers l'hémisphère sud, ou Mon
+second voyage autour du monde, by Ernest Michel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS L'HEMISPHERE SUD ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
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+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+</html>