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Travers, The +Philatelic Digital Library Project at http://www.tpdlp.net +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned +images of public domain material from the Google Print +project.) + + + + + + +Notes au lecteur de ce fichier: Seules les erreurs clairement +introduites par le typographe ont été corrigées. + +La fin de la page 144 est manquante: Cet entourage rendrait les plus +grands services aux ingénieurs pen- + +Les erreurs notées dans l'errata ont été corrigées dans le texte. + + + + +L'ISTHME DE PANAMA + + +EXAMEN HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE + +DES DIFFÉRENTES DIRECTIONS SUIVANT LESQUELLES ON POURRAIT LE PERCER ET +DES MOYENS À Y EMPLOYER; + + +SUIVI D'UN APERÇU + +SUR L'ISTHME DE SUEZ. + +PAR + +MICHEL CHEVALIER. + +Avec une Carte. + + + + +PARIS. + +LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN. + +ÉDITEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE D'ÉLITE, + +30, RUE JACOB. + +MDCCCXLIV. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +FORME GÉNÉRALE DE L'ISTHME DE PANAMA. + + Sa grande longueur.--Sur cette longueur, cinq localités où l'on + peut rechercher un passage: 1º isthme de Tehuantepec; 2º à l'est + de la baie de Honduras; 3º lac de Nicaragua; 4º isthme de Panama + proprement dit; minimum d'épaisseur de l'isthme à la baie de + Mandinga; ligne de la Boca del Toro à l'embouchure du Chiriqui; + 5º isthme de Darien.--Obstacle qu'oppose dans toute l'Amérique au + passage d'un Océan à l'autre la chaîne des Andes; immense étendue + de cette chaîne.--L'isthme est montagneux; mais la chaîne s'y + abaisse précisément aux cinq endroits ci-dessus. + + +L'Isthme de Panama, resserré en largeur, comme on le verra, est hors +de proportion par sa longueur avec tous les isthmes du monde. De +Tehuantepec et des bords du Guasacoalco, où il se soude à l'Amérique +du Nord, au fond du golfe de Darien, où il s'unit au massif de +l'Amérique méridionale, il y a 2,300 kilomètres (575 lieues). C'est, à +peu de choses près, le double de la distance d'Amsterdam à Lisbonne. +Les autres isthmes célèbres sont cinquante ou cent fois moins longs. +C'est qu'ils sont situés entre deux golfes avancés dans les terres ou +entre une mer et une baie, tandis que l'isthme de Panama sépare deux +mers épandues[1]. + + [Note 1: Pour bien préciser quelques termes dont nous + nous servirons souvent, rappelons qu'on désigne sous le nom + d'_Océan Atlantique_ la portion de l'Océan qui est bordée, + d'un côté par l'Europe et l'Afrique, de l'autre par les deux + Amériques. La vaste mer qui s'étend de la Chine et de l'Inde + au pôle austral, et du versant occidental des Amériques au + revers oriental de l'Afrique, est le _Grand-Océan_. Dans le + voisinage de l'Amérique, entre les tropiques, celui-ci est + nommé l'_Océan Pacifique_, à cause de la sécurité qu'il + présente aux navigateurs, plus particulièrement dans + l'hémisphère austral. Au contact de l'isthme de Panama, sur + les côtes du Mexique et de l'Amérique centrale jusqu'à + l'Amérique méridionale, on l'appelle souvent la _mer du Sud_. + Nous emploierons ces trois dénominations de _Grand-Océan_, + d'_Océan Pacifique_ et de _mer du Sud_. La portion de + l'Atlantique qui baigne l'isthme se compose du _golfe du + Mexique_ et de la _mer des Antilles_. + + Les rameaux de la chaîne des Andes, qui se développe d'une + extrémité à l'autre de l'Amérique, sont désignés par le nom + de _Cordillères_, qui implique ainsi l'idée d'un contre-fort + de la chaîne ou de l'ensemble d'une crête, et non celle d'un + sommet isolé. La crête centrale est habituellement qualifiée + de même.] + +Dans sa forme générale, on dirait d'une immense chaussée dirigée en +ligne droite de l'ouest-nord-ouest à l'est-sud-est, et présentant, du +côté qui regarde l'Europe, deux renflements: l'un, assez spacieux pour +qu'en nos contrées on en fît un beau royaume; c'est la péninsule de +Yucatan, qui, avec la presqu'île de Floride et l'île de Cuba, enclot +le golfe du Mexique, nappe d'eau presque égale à notre Méditerranée[2], +que nous qualifions avec raison de mer; l'autre, plus étendu encore +que le premier, et figurant un hémicycle, est occupé par les cinq +États de l'Amérique Centrale. Dans sa configuration générale, l'isthme +s'amincit à mesure qu'il approche de l'Amérique du Sud. De ce côté, il +se termine par un fer à cheval, sur lequel est située la ville de +Panama, et qui est baigné à l'occident par une baie semi-circulaire, +parsemée d'îles et même d'élégants archipels en miniature, restés +célèbres par les perles qu'y trouvèrent les Espagnols. + + [Note 2: Le golfe du Mexique a 1,650 kilomètres de l'est + à l'ouest et 1,200 du nord au midi. Ce sont à très peu près + les dimensions de la Méditerranée entre l'Espagne et la + Grèce, entre l'Afrique et la France.] + +Au premier abord, il semble nécessaire d'explorer minutieusement, sur +chacun des flancs de l'isthme, une côte de cette extraordinaire +longueur de 2,300 kilomètres pour découvrir le point où devrait être +placé le canal des deux océans; mais, quelque imparfaites que soient +les connaissances géographiques sur cette partie du nouveau continent, +on reconnaît bientôt que le nombre des localités où l'on peut, avec +chance de succès, rechercher un passage est assez restreint. Les +points où l'isthme se rétrécit, et où il est naturel de frapper pour +faire brèche, sont au nombre de cinq seulement. Énumérons-les: + +1.--En commençant par le nord, on rencontre d'abord l'isthme de +Tehuantepec, où deux cours d'eau, le Guasacoalco et le Chimalapa, +adossés l'un à l'autre, se déversent, l'un dans l'Océan Atlantique, +l'autre dans le Pacifique. À vol d'oiseau, la distance qui sépare les +deux mers est ici de 220 kilomètres. + +2.--De l'autre côté de la presqu'île de Yucatan, la carte indique, du +fond de la baie de Honduras, sur l'Atlantique, à l'Océan Pacifique, +une distance assez faible, d'environ 200 kilomètres à vol d'oiseau, et +montre, tout auprès, des cours d'eau qui, ayant leurs sources non loin +de l'Océan Pacifique, viennent, presque tout droit, se jeter dans +l'Atlantique. + +3.--Plus au midi, à l'autre extrémité du diamètre de l'hémicycle +décrit par l'Amérique Centrale, le lac de Nicaragua, communiquant avec +l'Atlantique par un beau fleuve, le San-Juan de Nicaragua, est situé +au milieu des terres, comme un prolongement de cette mer, qui ainsi +semble pénétrer jusqu'à 2 ou 3 myriamètres de l'Océan Pacifique. + +4.--Ensuite apparaît l'isthme de Panama proprement dit. C'est là que +la longue chaussée qui relie l'une à l'autre les deux Amériques, a son +minimum d'épaisseur. De la ville de Panama sur le Pacifique à celle de +Porto-Belo sur l'Atlantique, la distance en ligne droite paraît n'être +que de 65 kilomètres. De même entre Panama et Chagres, et ici une +partie de l'espace se franchit au moyen de la rivière Chagres, qui +roule un grand volume d'eau; de même encore entre Chagres et la baie +de Chorrera, qui est un peu à l'ouest de Panama. Ce n'est pourtant +point entre Panama ou la baie de Chorrera et Chagres ou Porto-Belo que +l'isthme de Panama est réduit à sa moindre épaisseur; un peu plus à +l'est, à la baie de Mandinga (ou San-Blas), il paraît n'avoir plus +qu'une cinquantaine de kilomètres. + +Un troisième point de l'isthme de Panama proprement dit appelle une +exploration soignée. C'est aux environs du port de la Boca del Toro, +situé sur l'Atlantique à l'ouest de Chagres. Vis-à-vis de ce port, +qu'on s'accorde à représenter comme admirable, on trouve, sur l'autre +mer, un autre port qu'on dit remarquable aussi, à l'embouchure de la +rivière Chiriqui. À cause de l'excellence qu'on attribue à ces deux +havres, ce tracé mériterait beaucoup d'attention si le terrain qui les +sépare n'était que médiocrement difficile. + +5.--Enfin, là où l'isthme cesse et où l'Amérique du Sud s'épanouit +brusquement en un vaste éventail, on trouve, sur la surface même de +cette Amérique, un passage remarquable entre les deux océans. Dans le +golfe de Darien, qui borde l'isthme à l'orient, se décharge un beau +fleuve, l'Atrato, dont quelques affluents de gauche, et +particulièrement le Naipipi, ont leurs sources très voisines de +l'Océan Pacifique, et dont l'un des rameaux supérieurs se rapproche +beaucoup, au nord de Novità, d'un fleuve tributaire du Pacifique, qui +porte, comme tant d'autres, le nom vénéré de San-Juan. Je n'ose +assigner aucune largeur précise à la ligne qu'il faudrait suivre pour +passer, par la vallée du Rio Atrato, d'un océan à l'autre. Ce serait +cependant un assez long trajet. D'après la dernière carte +d'Arrowsmith, de l'embouchure de l'Atrato, dans la mer des Antilles, à +celle du San-Juan, dans l'Océan Pacifique, il y aurait au moins 450 +kilomètres. Par le Naipipi, le trajet serait à peu près moitié +moindre. + + * * * * * + +Voilà donc cinq localités où l'isthme se présente favorablement quant +à la largeur. Mais quelle serait la hauteur à gravir? Ne serait-elle +pas de l'ordre de celles devant lesquelles l'art de l'ingénieur le +plus osé recule avec effroi et se reconnaît vaincu? Au premier abord, +on est porté à le craindre. Le nouveau continent offre une chaîne de +montagnes sans pareille au monde pour sa continuité. Du cap Horn, +promontoire par lequel l'Amérique méridionale regarde le pôle austral, +aux terres glacées qui terminent l'Amérique du Nord, s'étend la chaîne +des Andes comme une épine dorsale longue de _quatorze mille +kilomètres_, trente-cinq fois la longueur des Pyrénées. Qu'on se place +dans l'Amérique méridionale en un point quelconque du littoral +occidental, à Guayaquil, à Lima, à Valparaiso jusqu'au détroit de +Magellan et à la Terre-de-Feu; partout on rencontre devant soi cette +crête altière couverte de neiges éternelles, séparant la vallée du +fleuve des Amazones, où dix empires seraient à l'aise[3], celles du +Magdalena, de l'Orénoque et de la Plata, tous tributaires de +l'Atlantique, des torrents qui se précipitent dans l'Océan Pacifique. +Que des bords de la mer on gravisse le plateau, qu'on monte à Bogota, +à Quito, c'est-à-dire à la hauteur du Canigou et du pic du Midi, au +double de celle du Ballon-d'Alsace, et on la retrouve encore au-dessus +de sa tête, se redressant plus fière; on a devant soi le Cotopaxi et +le Chimborazo, dans les flancs desquels s'engloutiraient l'Ossa et le +Pélion tant vantés. Dans l'Amérique septentrionale, il en est de même. +C'est d'abord le plateau mexicain, dont l'élévation égale celle de +montagnes majestueuses, et qui est surmonté lui-même de sommets +audacieux, comme le pic d'Orizaba et la Sierra Nevada (_Chaîne +Neigeuse_) de Mexico. Ce sont ensuite les montagnes Rocheuses, qui se +sont trouvées assez hautes, assez escarpées, pour opposer jusqu'à ce +jour une infranchissable barrière à la race entreprenante des +États-Unis, que rien n'avait pu arrêter. Constamment, au travers des +Californies et des possessions anglo-américaines, britanniques et +russes, la même chaîne élève inflexiblement son arête blanchie par la +neige, et hérissée çà et là de cimes coniques dont _la tête au ciel +est voisine_, et dont les pieds touchent _à l'empire des morts_, au +royaume igné de Pluton; car d'une extrémité à l'autre sont distribués +des volcans[4]. En résumé, abstraction faite des cimes qui la +dominent, la chaîne a une élévation qui est rarement de moins de 2,000 +mètres (une demi-lieue). Elle est épaisse et massive; quelquefois, +comme au Mexique, dans la Nouvelle-Grenade et au Pérou, elle se +déploie en un immense plateau. Dans l'Amérique du Nord comme dans +l'Amérique du Sud, on peut la considérer, sur le versant du Pacifique +au moins, comme insurmontable pour toute voie de communication autre +qu'une route ordinaire. + + [Note 3: L'étendue de la vallée du fleuve des Amazones + est égale à douze fois environ celle de la France.] + + [Note 4: On trouve des volcans en Amérique, non seulement + entre les tropiques, mais jusqu'aux deux extrémités. Le mont + Saint-Élie, placé au terme habitable de l'Amérique du Nord, + est un volcan. Plusieurs volcans sont plus au nord encore, + dans l'Amérique russe. L'Amérique du Sud se termine par la + Terre-de-Feu, ainsi nommée à cause de ses volcans.] + +L'isthme de même est montagneux. Il offre des sommets ardus et +d'innombrables volcans qui souvent ébranlent le sol, dévastent les +cités, et ont motivé ce dicton sur l'admirable ville de Guatimala, +bâtie dans la plus délicieuse vallée du monde, mais dominée par des +volcans terribles d'une hauteur sans pareille[5]: qu'elle avait le +paradis d'un côté et l'enfer de l'autre. Cependant l'observateur qui +s'aventure dans ce dédale de montagnes et de collines reconnaît que là +du moins la chaîne n'est point absolument continue. Par un heureux +hasard, la force souterraine qui, postérieurement à la formation du +continent, souleva la longue chaîne des Andes, se trouva affaiblie +dans l'isthme; elle y exerça une action fort inégale, et y produisit +des groupes montagneux distincts et séparés, et non plus une crête +inflexible. Peut-être se divisa-t-elle pour appliquer une partie de sa +puissance à faire surgir de la mer, à quelque distance de là, +l'archipel des Antilles. Dans l'isthme, on trouve des cimes qui ne le +cèdent pas au Mont-Blanc, le roi des Alpes; mais en plusieurs points, +qui sont justement ceux désignés tout-à-l'heure, où l'isthme est le +plus étroit, l'arête saillante du sol, le haut de la digue interposée +entre les deux océans, n'atteint pas au-dessus de leurs flots une +élévation supérieure à celle qu'on sait faire franchir à un canal +ordinaire au moyen d'écluses. Ainsi qu'on le verra, la chaîne y +courbant la tête s'est ouverte non seulement à des gorges, mais à +quelques vallées transversales où pourrait être frayé un passage pour +un canal ou pour un chemin de fer à pentes douces. + + [Note 5: M. Thompson (_Official visit to Guatimala_, p. + 239) fait remarquer que les volcans de Guatimala ont une + élévation de 4,026 mètres au-dessus de leur base. Le + Chimborazo est élevé de 6,530 mètres au-dessus de la mer; + mais, sa base étant de 2,902 mètres, il ne reste que 3,628 + mètres pour la hauteur au-dessus de la base. Au Mexique, le + Popocatepelt, l'une des montagnes de la Sierra Nevada de + Mexico, a 5,400 mètres au-dessus de la mer; mais sa hauteur + au-dessus de sa base n'en est que la moitié.] + + + + +CHAPITRE II. + +RECHERCHE D'UN PASSAGE ENTRE L'OCÉAN ATLANTIQUE ET L'OCÉAN PACIFIQUE, +DEPUIS LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE. + + Objet du voyage de Colomb.--Découverte de l'Océan Pacifique par + Vasco Nuñez de Balboa, le 25 septembre 1513.--Héroïsme de Balboa; + sa persécution par Pedrarias Davila.--Caractère de + Fonseca.--Tentatives successives pour passer d'un Océan à + l'autre.--Emulation entre l'Espagne et le Portugal.--Vasco de + Gama.--Le _Secret du Détroit_.--Expédition partie de San Lucar en + 1508, sous Vicente Yañez Pinzon et Juan Diaz de Solis.--Second + voyage de Juan Diaz de Solis.--Expéditions des frères Cortereal + pour le compte du Portugal.--Voyage de Magellan en + 1520.--Découverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et + Schouten en 1616.--Efforts de Fernand Cortez pour découvrir le + _Secret du Détroit_; ses questions à Montezuma.--Navigateurs + anglais à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle: + Davis, Hudson, Baffin.--Au XVIIIe siècle, le Suédois Behring + voyage pour le compte de la Russie.--Troisième voyage de + Cook.--Projet de M. de Chateaubriand.--Navigateurs anglais au + XIXe siècle--Grandeur de l'Espagne au XVIe siècle.--Canaux + projetés d'après Gomara en 1551 à Tehuantepec, au lac de + Nicaragua et à l'isthme de Panama proprement dit; Philippe II + arrête l'essor de l'Espagne.--Efforts de Cortez; communication + grossière qu'il établit dans l'isthme de Tehuantepec; on + l'améliore un peu à la fin du XVIIIe siècle; prix exorbitant du + transport.--Communication par Panama, fort imparfaite.--Tort que + se faisait l'Espagne en négligeant ainsi des voies de transport + aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dépossession + future. + + +Ce n'est pas chose nouvelle que de s'occuper d'un passage de l'Océan +Atlantique au Grand-Océan, des mers qui emplissent le vaste et profond +chenal ménagé par la nature entre l'Europe et le continent américain à +celles qui baignent de leurs flots les côtes de la Chine et du Japon +et l'autre littoral de l'Amérique. Christophe Colomb, quand, sur ce +vaisseau si longtemps sollicité, il s'embarqua pour l'expédition à +jamais mémorable qui nous donna un nouveau monde, avait pour but de +montrer aux hommes un passage plus facile vers la Chine. Jusqu'alors, +la regardant comme située à l'orient, on jugeait qu'on devait s'y +rendre en marchant de l'ouest à l'est. Colomb prit au contraire la +route de l'est à l'ouest[6] qu'il supposait plus courte. Un monde +ignoré jusqu'à lui se rencontra sur son chemin[7]! Après qu'il eut +découvert ces terres inconnues, il crut avoir abordé aux îles de +l'Asie dépendant du domaine du Grand-Khan, c'est le nom qu'on donnait +à l'empereur de la Chine, et il est mort après ses quatre voyages dans +la persuasion qu'il avait été en Asie. Cependant Colomb eut une vague +connaissance de la mer que nous nommons l'Océan Pacifique et de sa +proximité de l'Atlantique dans les parages voisins de Panama; ce fut à +son quatrième et dernier voyage, qui précéda sa mort de deux années, +et pendant lequel il reconnut, sur une grande étendue, le continent +américain le long de l'isthme lui-même et au-delà du côté du midi[8]. +Les indigènes lui apprirent qu'une autre mer existait non loin de là. +Confondant toujours l'Amérique avec l'Asie, il exprimait le voisinage +des deux mers dans la province de Veragua, où il venait de débarquer, +en disant que certaines terres de _Ciguare_, dont il s'estimait très +proche et qu'il croyait à dix journées seulement du Gange, étaient, +par rapport à la côte de Veragua, sur l'Atlantique, dans la même +situation que Tortose, sur la Méditerranée, à l'embouchure de l'Ebre, +relativement à Fontarabie en Biscaye sur l'Océan. Mais Colomb ne vit +pas de ses yeux l'Océan Pacifique. Cet honneur fut réservé à Vasco +Nuñez de Balboa, l'un des hommes les plus étonnants qu'ait alors +produits l'Espagne, si fertile à cette époque en héros dignes de +l'admiration reconnaissante des peuples. + + [Note 6: Ces deux opinions étaient fondées l'une et + l'autre. La terre étant ronde, pour se rendre d'un point à un + autre, on est également certain d'arriver en prenant à droit + ou à gauche sur le grand cercle de la sphère tracé par ces + deux points; mais ces deux chemins ne sont pas également + courts, et l'un peut être infiniment plus long que l'autre. + Pour qu'ils fussent également égaux, il faudrait que les deux + points se trouvassent aux extrémités d'un même diamètre sur + ce grand cercle. Colomb, par une bien heureuse erreur, + s'imaginait que le trajet serait moins long d'Europe en Chine + en marchant de l'est à l'ouest qu'en prenant le tour de la + terre à rebours, c'est-à-dire de l'ouest à l'est.] + + [Note 7: Il est hors de doute aujourd'hui que les + navigateurs scandinaves avaient pénétré dans le Nouveau-Monde + dès la fin du Xe siècle. Ils y avaient même fondé quelques + établissements. Mais les relations ainsi créées entre les + deux continents s'étaient interrompues, et le souvenir s'en + était perdu. L'Europe méridionale, c'est-à-dire les deux + péninsules ibérique et italique, l'Angleterre et la France, + n'en avaient jamais été informées. Colomb avait visité + l'Islande, dans les bibliothèques de laquelle on a retrouvé, + assez récemment, la preuve positive des voyages des + Scandinaves en Amérique. On a assuré qu'il avait acquis dans + cette île des éléments de conviction au sujet de l'existence + des terres à l'occident de l'Europe. Mais ce fait n'est pas + démontré. Au contraire, il est parfaitement certain, ainsi + que nous l'avançons ici, que Colomb croyait aller en Chine + par une route différente de celle qu'on croyait la meilleure, + et même la seule possible.] + + [Note 8: L'expédition partit de Cadix le 11 mai 1502, et + rentra le 7 novembre 1504. Colomb y découvrit la côte de + l'isthme de Panama depuis Honduras jusqu'à l'Amérique du Sud, + dont il reconnut une partie. Il mourut le 20 mai 1506. Les + deux premiers voyages de Colomb l'avaient conduit à + l'archipel des Antilles. Le troisième l'avait mené sur la + Côte-Ferme, au Delta de l'Orénoque et sur la côte de Paria, + et par conséquent loin de l'isthme; il y avait pris terre le + 1er août 1498. C'était la première fois que Colomb abordait + sur le continent américain. Jusqu'alors il n'avait vu que les + îles; mais, dès le 24 juin 1497, Sébastien Cabot, envoyé par + les Anglais, avait découvert le continent de l'Amérique du + Nord.] + +Je ne puis prononcer le nom de Balboa sans y joindre l'expression +d'une commisération profonde. C'est un exemple amer des souffrances +auxquelles furent voués presque tous les hommes qui jouèrent un grand +rôle dans la découverte de l'Amérique. Ce nouveau monde a été vraiment +enfanté dans la douleur de ceux qui le donnèrent à la civilisation +européenne. Colomb dans les fers, Cortez délaissé, à la fin de sa vie, +comme un obscur aventurier, et mourant consumé de chagrin, sont les +deux grandes figures d'un tableau peu honorable pour l'espèce humaine. +À côté d'eux mérite de figurer en une place apparente l'héroïque +Balboa sur un gibet. Une petite colonie s'était établie à Santa-Maria +sur l'isthme, et les colons avaient choisi Balboa pour leur chef, +parce que c'était un homme d'une intrépidité sans égale et d'une +infatigable activité. Jaloux de faire ratifier ce titre par la cour +d'Espagne, Balboa exécuta des incursions chez les tribus voisines, et +acquit ainsi la certitude qu'il existait un autre océan à peu de +distance, à six jours de marche, lui disaient les Indiens, et ils +ajoutaient que par là on se rendait à un empire qui abondait en or. +Ils voulaient parler du Pérou. Balboa entreprit de pénétrer jusqu'à +cette mer mystérieuse. Sa réputation de vaillance et de loyauté attira +autour de lui une troupe d'hommes déterminés; mais les difficultés du +sol et les attaques des naturels retardèrent sa marche. Enfin, le +vingt-cinquième jour, le 25 septembre 1513, du haut de la sierra de +Quaregna dont il avait voulu seul gravir le sommet, il aperçut la mer: +c'était l'Océan Pacifique. + +À cette vue, tombant à genoux, il remercia le Tout-Puissant de lui +avoir réservé la gloire d'une découverte si profitable à sa patrie, et +quelques jours après, arrivé au bord de la mer, il y entra, armé de +son épée et de son écu, en prit possession au nom de son maître, et +fit serment de la lui conserver[9]. Il revint par une autre route à +Santa-Maria, non sans avoir fréquemment combattu. À la réception de sa +dépêche, la cour d'Espagne fut ravie. Elle crut tenir enfin la clef +des trésors des Grandes-Indes, où puisaient alors les Portugais. On +résolut d'envoyer des troupes à Santa-Maria et dans la contrée +nouvellement explorée, afin de poursuivre ce qui avait été commencé si +heureusement; mais les affaires d'Amérique ou, comme on a dit jusqu'à +la fin, _des Indes_, étaient dirigées par un de ces êtres malfaisants +à qui la gloire de leur prochain est insupportable, et dont le bonheur +consiste à torturer les nobles caractères auxquels ils voient la foule +apporter son admiration et son respect: race venimeuse qui empoisonne +l'existence des hommes de génie, sans s'inquiéter du dommage ainsi +causé à la chose publique. C'était ce Fonseca qu'on avait vu +astucieusement acharné contre Colomb, même du vivant de la reine +Isabelle, sa protectrice; le même qui poursuivit de sa haine perfide +l'illustre amiral jusque dans ses héritiers, et qui, pour mettre le +comble à ses infâmes artifices, trempa dans un complot pour assassiner +Cortez, lorsque celui-ci eut acquis une immense renommée. + + [Note 9: Le premier qui navigua sur ces eaux mystérieuses + fut Alonzo Martin de San-Benito, l'un des compagnons de + Balboa, qui, avant la prise de possession par celui-ci, + découvrit une descente au golfe de San-Miguel, sur lequel il + trouva un canot.] + +Fonseca, au lieu de donner le commandement à Balboa, choisit un homme +dépourvu de titres, Pedro Arias de Avila (appelé dans les chroniques +Pedrarias Davila). Un des premiers actes de Pedrarias fut d'infliger, +sous prétexte de quelques irrégularités commises longtemps auparavant +et en d'autres contrées, une grosse amende à Balboa, quoique celui-ci, +à la tête de quatre cent cinquante hommes prêts à le suivre jusqu'au +bout du monde, se fût empressé de se soumettre à son autorité. +Quelques années plus tard, quand Balboa se fut signalé par de nouveaux +exploits, lorsqu'il se préparait à cingler du côté du Pérou, qu'on +n'avait pas atteint encore, Pedrarias, qui s'était un moment +réconcilié avec lui, et lui avait même donné sa fille, le fit arrêter, +condamner à mort par des affidés, et exécuter malgré les supplications +des colons. + +L'existence des deux océans une fois avérée, on ignorait si l'Amérique +ne formait qu'un continent ou si elle se partageait en plusieurs +masses séparées par des détroits. Dès les toutes premières années du +XVIe siècle, dans un intervalle de quinze ans, à partir du premier +départ de Colomb, les découvertes s'étaient pourtant prodigieusement +étendues. Non seulement Colomb, à son troisième voyage, avait mouillé +à l'embouchure de l'Orénoque[10], et, au quatrième, était descendu +dans l'isthme à la province de Veragua; mais, dès 1497, le fils d'un +Vénitien établi à Bristol, Sébastien Cabot, envoyé par le gouvernement +anglais, avait visité les rivages brumeux et froids du Labrador, et, +en 1498, avait longé la côte depuis la baie d'Hudson, qui touche à la +mer Glaciale, jusqu'à la pointe méridionale de la Floride. En 1499 et +1500, le Florentin Améric Vespuce, avec Juan de la Cosa, sous Alonzo +de Ojeda, avait reconnu le continent de l'Amérique méridionale, depuis +le golfe de Darien, sur la côte du Venezuela et de la Guyane, et +s'était rapproché de l'équateur au point de n'en être plus qu'à 3 +degrés terrestres ou 350 kilomètres. En 1500, l'un des plus +infatigables compagnons de Colomb, voyageant pour son propre compte, +Vicente Yañes Pinzon, pareillement en compagnie de Vespuce, avait pris +possession du cap Saint-Augustin[11], et avait découvert l'embouchure +du fleuve des Amazones. C'était la première fois que les Espagnols +pénétraient en Amérique dans cet hémisphère austral où, du côté de +l'Afrique, depuis longtemps les navigateurs portugais avaient étendu +leur domaine. En 1500, l'un des trois Cortereal, Français +extraordinaires par leur bravoure, plus remarquables encore par leur +dévouement fraternel, avait fait un voyage de découverte vers +l'embouchure du Saint-Laurent du Canada, pour le roi de Portugal. La +même année, un Portugais, Pedro Alvarez Cabral, avait par hasard +découvert le Brésil en se rendant aux Indes par le cap de +Bonne-Espérance, et plusieurs navigateurs s'y étaient rendus après +lui, entre autres Vespuce, naviguant alors pour le roi de Portugal. +Des expéditions clandestines s'étaient faites, et avaient répandu +beaucoup de notions qu'on trouve consignées sur les cartes du temps. +La rumeur populaire les avait grossies. On commençait à sentir que la +_création_ était _doublée_, comme l'a dit Voltaire en l'honneur de +Colomb, et l'on reconnaissait enfin que les pays où l'on était parvenu +étaient distincts de l'Inde, de la Chine ou du Japon, quoique Pinzon +et Vespuce fussent persuadés, comme Colomb lui-même, qu'ils avaient +parcouru les côtes de l'Asie contiguës au Cathay (c'était le nom que +portait alors l'empire chinois en Europe). + + [Note 10: L'Orénoque a son embouchure par le 9e degré de + latitude boréale.] + + [Note 11: Le cap Saint-Augustin est, de l'autre côté de + la ligne, dans le Brésil, à 8 degrés 20 minutes de latitude + australe.] + +Un mobile qui exerça toujours une grande influence sur les actions des +hommes et les événements de l'histoire, l'émulation, la jalousie, la +concurrence (ces différents noms représentent les nuances diverses +bonnes ou mauvaises d'un même sentiment), poussait les Espagnols plus +avant à l'ouest. Dans l'intervalle du second au troisième voyage de +Colomb, mais à une époque telle qu'on ne put le savoir dans la +péninsule ibérique qu'après que _l'Amiral_[12] se fut mis en route +pour la troisième fois[13], un des plus grands hommes qu'ait vus +naître le Portugal, Vasco de Gama, avait découvert la route des Indes +par le cap de Bonne-Espérance. Parvenus ainsi dans l'Inde +d'Alexandre-le-Grand, dans la populeuse contrée que rendaient célèbre +en Europe ses perles et ses épices, les Portugais s'étaient illustrés +par des prouesses héroïques, et avaient fait des conquêtes d'où ils +avaient rapporté de grandes richesses. Jusque là, au contraire, en +cherchant ces mêmes régions, les Espagnols découvraient des espaces +vastes sans doute, mais dont l'importance politique et commerciale +était actuellement fort mince. Ils avaient à lutter contre la nature +plus que contre les hommes, et cette lutte leur semblait sans gloire +quoiqu'elle ne fût pas sans péril. Ils trouvaient des peuplades peu +nombreuses, primitives et sans civilisation: ils n'étaient entrés +encore ni dans l'empire de Montezuma ni dans celui des Incas. Les +succès de la cour de Lisbonne troublaient le sommeil de Ferdinand et +de ses conseillers. Entre les hommes audacieux qui abondaient alors +chez l'un et l'autre peuple, la rivalité était la même qu'entre leurs +souverains. L'esprit d'aventure et le désir de faire fortune d'un tour +demain, qui est si vif de nos jours, et qui alors était plus ardent +encore, excitaient les esprits à se précipiter vers le pays des +épices, où l'on s'imaginait qu'il n'y avait qu'à se baisser pour +recueillir de la renommée et des trésors. Celui-ci, s'inspirant d'un +sentiment plus noble, s'embarquait pour aller convertir les païens et +arracher des âmes à l'enfer; celui-là était en quête d'une source +merveilleuse qui avait le don de rajeunir quiconque se plongeait dans +ses eaux[14]. L'ambition individuelle et la fierté nationale, la soif +de l'or, l'ardeur du prosélytisme religieux, la passion du merveilleux +et les froids calculs de la politique, étaient d'accord pour lancer ce +que l'Espagne avait de plus vaillant du côté de l'Amérique, afin de +saisir les Indes, qu'on en supposait au moins voisines. Pour atteindre +ce but, il n'y avait, disait-on, qu'à trouver ce qu'on appelait dès +lors le _secret du détroit_, c'est-à-dire, entre les diverses terres +découvertes par Colomb et ses émules, un bras de mer qui permît de +s'avancer tout droit à l'ouest jusques _al nacimiento de la +especeria_. De 1505 à 1507, une grande expédition fut préparée à cet +effet par la cour d'Espagne. On devait serrer de près la côte du +Brésil, afin d'y découvrir ce détroit qu'on désirait, et auquel on +croyait, par l'effet de cette illusion qui nous porte à prendre nos +souhaits pour des espérances fondées. L'expédition fut un peu +retardée, et ne partit que le 29 juin 1508 de San-Lucar. Elle reconnut +la côte de l'Amérique méridionale depuis le cap Saint-Augustin, qui +est déjà, on l'a vu, dans l'hémisphère austral, jusqu'au Rio +Colorado, qui est de 5 degrés (555 kilomètres) au-delà du Rio de la +Plata; mais elle passa devant l'embouchure de la Plata sans +l'apercevoir. En 1515, deux ans après que Balboa avait vu et touché +l'Océan Pacifique, Juan Diaz de Solis, qui avait commandé avec Vicente +Yañez Pinzon l'escadrille de 1508, reçut l'ordre de se rendre vers le +sud, afin de pénétrer dans cet océan par le détroit qu'on espérait +toujours, et de revenir, en remontant vers le nord, par-derrière ce +qu'on appelait la Castille d'Or (c'est la partie de la Colombie +actuelle attenante à l'isthme), jusqu'à ce qu'il fût à hauteur de +l'île de Cuba. Il devait examiner si par là n'existait pas quelque +détroit pour retourner. L'intrépide Diaz de Solis descendit en effet +le long des côtes du Brésil, entra dans la Plata, qui pendant une +douzaine d'années porta son nom (Rio de Solis), jeta l'ancre à l'îlot +de Martin Garcia, dont il a été question dans ces derniers temps, et +fut massacré par les indigènes avec huit personnes de sa suite. Cette +expédition servit seulement à constater que la côte ferme de +l'Amérique méridionale s'étendait sans solution de continuité jusqu'à +la Plata, et on pouvait inférer du voyage précédent de Diaz de Solis +avec Pinzon, qu'il en était de même jusqu'au Rio Colorado. + + [Note 12: _El Almirante_; c'est le nom sous lequel + Christophe Colomb est désigné dans l'Amérique espagnole.] + + [Note 13: Le départ de Vasco de Gama est du 8 juillet + 1497. Il doubla le Cap le 2 novembre 1497, et arriva à + Calecut le 20 mai 1498. Le troisième départ de Colomb est du + 30 mai 1498.] + + [Note 14: C'est ce que cherchait Ponce de Léon et ce qui + lui fit faire ses périlleuses expéditions en Floride.] + +Les Portugais, braves et entreprenants plus encore que les Espagnols, +s'il est possible, cherchaient de leur côté le secret du détroit. Les +deux voyages de Gaspar Cortereal, l'un en 1500, l'autre en 1501, +étaient dirigés vers le nord, afin de découvrir le _passage du +nord-ouest_ ou de l'Océan Atlantique au Grand-Océan boréal, que depuis +trente ans les Anglais ont recommencé à chercher avec des prodiges de +patience, de courage et d'habileté. Quand Gaspar eut péri dans ces +épouvantables mers, le second Cortereal, Miguel, fit en 1502 un voyage +dans le même but, sans plus de succès[15]. Enfin, en 1517, le +Portugais Magellan vint à Valladolid offrir ses services à la cour +d'Espagne, et affirma qu'il avait connaissance d'un détroit entre +l'Atlantique et le Pacifique, par le sud. Il disait l'avoir vu +consigné sur une carte tracée par un géographe fameux de l'époque, +Martin Behaim de Nuremberg. C'était une assez mauvaise raison, car +d'où Behaim connaissait-il ce détroit? On confia cependant à Magellan +une escadrille; il partit, trouva en effet, à la fin d'octobre 1520, +le détroit qui conserve son nom, et entra dans le Grand-Océan le 28 +novembre de la même année. Mais ce passage était trop reculé pour +faciliter les communications avec l'Asie; il servit seulement à gagner +le Chili et le Pérou, après que ces deux pays eurent été +colonisés[16]. Il était d'ailleurs dangereux, et lorsque le cap Horn +eut été reconnu par Lemaire et Schouten, envoyés par les Hollandais, +jaloux de pénétrer aussi dans le pays des épices (1616), il fut +abandonné par les navigateurs[17], qui préférèrent faire le tour de +l'Amérique du Sud jusqu'au bout. + + [Note 15: Il y succomba pareillement, et son frère, + l'aîné des trois, Vasqueanes Cortereal, gouverneur de + Terceire, fit armer, en 1503, une caravelle à ses frais, afin + d'aller à la recherche de ses frères Gaspar et Miguel. Le roi + don Manuel l'empêcha de partir par un ordre formel.] + + [Note 16: Ils ne le furent que quelques années après la + découverte du détroit de Magellan. Le premier débarquement de + Pizarre au Pérou est de 1526.] + + [Note 17: Le détroit de Magellan s'ouvre par 52-1/2 + degrés de latitude australe, c'est-à-dire bien loin de + l'équateur. Le cap Horn est de 3 degrés plus éloigné encore + vers le pôle.] + +Exactement à l'époque où Magellan découvrait le détroit qui perpétue +sa mémoire, Cortez conquérait le Mexique. Durant son amitié passagère +avec Montezuma, il interrogea ce prince sur le _secret du détroit_, +qui importait tant à sa cour, et sur la possibilité de trouver sur le +littoral mexicain de l'Atlantique un mouillage moins mauvais que celui +de la Vera-Cruz. Selon une dépêche de Cortez à Charles-Quint, du 30 +octobre 1520, l'empereur aztèque, sur sa demande, lui remit une carte +de la côte, où les pilotes espagnols reconnurent l'embouchure d'une +grande rivière que Cortez envoya étudier par Diego Ordaz: c'était le +Guasacoalco. On sut bientôt qu'il n'y avait pas de détroit en ce +point; mais il fut constaté qu'entre les bouches du Guasacoalco et +Tehuantepec, le continent s'amincit et présente un isthme où une +communication rapide serait facile d'une mer à l'autre par le +Guasacoalco et le Chimalapa. De grands établissements furent élevés à +Tehuantepec. On y plaça de vastes chantiers de constructions. +L'expédition de Hernando de Grijalva, qui fit voile pour la +Californie, en 1534, afin de découvrir le détroit désiré, non moins +que pour conquérir de nouvelles terres, sortit de Tehuantepec, et les +navires sur lesquels Cortez s'embarqua à Chametla pour la même +destination avaient été construits de même à l'embouchure du Rio +Chimalapa, avec des matériaux venus par le Guasacoalco. + +Bientôt l'espoir d'un détroit voisin du golfe du Mexique, ou situé +dans les espaces où s'étend l'isthme, fut détruit de toutes parts. +Cependant on continua à le chercher plus au loin. Les Portugais +avaient renoncé à leurs explorations du nord-ouest; les Anglais +commencèrent les leurs. Au commencement du XVIIe siècle, et même dès +les dernières années du XVIe, on vit apparaître successivement Davis, +Hudson et Baffin, qui laissèrent leurs noms à différents parages +qu'ils avaient visités les premiers. Plus tard encore on se mit à +rechercher le passage par cette voie, non d'Europe en Asie, mais +d'Asie en Europe. Dans les premières années du XVIIIe siècle, le +Suédois Behring, naviguant pour le compte de la Russie, prouva que le +continent américain était séparé du continent asiatique, et mourut de +misère dans l'île qui a gardé son nom, près du détroit qui le conserve +aussi. Le troisième voyage de Cook avait pour objet de passer par le +nord d'Asie en Europe. M. de Chateaubriand s'était préoccupé, dans sa +jeunesse, du passage du nord-ouest; il fut au moment de le poursuivre +de sa personne, et quand il rendit visite à Washington, il l'en +entretint avec transport. C'est dans ces mers glacées du nord-ouest +que de nos jours se sont illustrés les Parry, les Ross et plusieurs +autres navigateurs britanniques. Du côté du midi, après la découverte +du cap Horn, les recherches durent cesser. Cependant on conçut encore +quelque espoir, en 1790, de trouver une communication entre le golfe +de Saint-George, dépendance de l'Atlantique, située par 45 et 47 +degrés de latitude australe, c'est-à-dire à 700 kilomètres en-deçà du +détroit de Magellan, et les bras de mer de la côte du Chili. Une +expédition, envoyée alors par la cour d'Espagne, constata que l'idée +était chimérique. + +Que l'Espagne était majestueuse et belle au XVIe siècle! Que d'audace, +que d'héroïsme et de persévérance! Jamais on n'avait vu tant +d'énergie, d'activité; jamais non plus tant de bonheur. C'était une +volonté qui ne connaissait pas d'obstacles. Une poignée d'hommes +conquérait des empires sur des populations innombrables et courageuses +comme celles du Mexique. Leurs entreprises matérielles étaient au +niveau de leurs hauts faits sur le champ de bataille, et de leurs +gestes politiques. Rien ne les arrêtait, ni les fleuves, ni les +solitudes, ni les montagnes, dont rien n'approche en Europe. Ils +bâtissaient des villes superbes, et tiraient des flottes des forêts en +un clin d'oeil; on avait vu Cortez, au siége de Mexico, lancer sur les +lacs _seize mille_ embarcations. On eût dit un peuple de géants ou de +demi-dieux. On pouvait croire que tous les travaux propres à relier +les climats ou les océans les uns aux autres allaient s'accomplir à la +voix des Espagnols comme par enchantement; et puisque la nature +n'avait pas ménagé de détroit au centre de l'Amérique, entre +l'Atlantique et la mer du Sud, eh bien! tant mieux pour la gloire de +l'espèce humaine! on y suppléerait par des communications +artificielles. Qu'était-ce, en effet, pour des hommes pareils? Cette +fois c'en était fait; il ne devait plus rester rien à conquérir, et la +terre allait se trouver trop petite. + +Certes, si l'Espagne fût demeurée ce qu'elle était alors, on l'eût +vue, en effet, créer ce qu'on s'était flatté de trouver tout fait par +la nature. Elle eût creusé un canal ou même plusieurs canaux pour +tenir lieu de ce détroit tant cherché. Les hommes de science le lui +conseillaient. En 1551, Lopez de Gomara, auteur d'une _Histoire des +Indes_ «faite, dit M. de Humboldt, avec autant de soin que +d'érudition,» proposait la réunion des deux océans par des canaux, en +trois points qui sont précisément les mêmes où en ce moment on s'en +occupe, ainsi qu'on le verra tout-à-l'heure: 1º Chagres, 2º Nicaragua, +3º Tehuantepec. Mais le feu sacré s'éteignit tout-à-coup en Espagne. +La péninsule eut pour la gouverner pendant un long règne un prince qui +mit sa gloire à emmaillotter la pensée, et qui gaspilla une puissance +immense en vains efforts pour l'enchaîner hors de ses domaines dans +toute l'Europe: ce fut Philippe II. De ce moment l'Espagne engourdie +devint étrangère aux innovations des sciences et des arts, à l'aide +desquelles d'autres peuples, et particulièrement l'Angleterre et la +France, développaient leur grandeur et leur prospérité. Si à partir de +cette époque elle s'appropria quelques unes de ces innovations qui +étendent la force de l'homme, ce fut seulement dans les arts de la +guerre; car l'Espagne a conservé jusqu'à la fin du XVIIIe siècle un +corps d'artillerie savant, des ingénieurs militaires éminemment +recommandables, et d'habiles marins. Après que la France eut donné +l'exemple des canaux à point de partage, et que le canal du Midi eut +montré que l'on pouvait ainsi gravir les crêtes en bateau, il ne +paraît pas que le gouvernement espagnol ait sérieusement voulu se +servir de ce procédé pour établir une communication dans l'isthme +entre la mer des Antilles et la mer du Sud. Le mystère dont étaient +enveloppées les délibérations du conseil des Indes n'est pas toujours +demeuré tellement profond qu'on n'ait pu savoir ce qui s'y était +passé. M. de Humboldt, auquel le gouvernement espagnol ouvrit +libéralement l'accès et de ses colonies, et, ce qui est plus +surprenant, de ses archives, trouva dans ces dernières plusieurs +mémoires sur la possibilité d'une jonction des deux océans par le lac +de Nicaragua; mais dans aucun de ceux qui sont arrivés à sa +connaissance, le point principal, dit-il, qui est la hauteur du +terrain dans l'isthme, ne se trouve éclairci: l'illustre voyageur fait +même remarquer que ces mémoires sont français ou anglais. Depuis le +jour, glorieux dans l'histoire des conquêtes de la civilisation, où +Balboa traversa l'isthme de Panama, le projet d'un canal entre les +deux océans a occupé tous les esprits. Dans les conversations des +posadas espagnoles, on s'en entretenait comme d'une légende; et quand +par hasard passait un voyageur venant du Nouveau-Monde, après lui +avoir fait raconter les merveilles de Lima et de Mexico, la mort de +l'inca Atahualpa et la défaite sanglante des braves Aztèques, après +lui avoir demandé son opinion sur l'Eldorado, on le questionnait sur +les deux océans, et sur ce qui arriverait si on parvenait à les +joindre. Dans toute l'Europe, on en berçait l'imagination des +écoliers. Seul le gouvernement espagnol n'en prenait aucun souci. Il y +a vingt années encore, c'était un des romans de l'esprit humain; +l'idée était restée à l'état fantastique; il n'en existait pas une +étude que le plus modeste de nos ingénieurs des ponts et chaussées +n'eût jugée indigne de lui. + +Dès 1520 et 1521, Cortez pensait à une jonction des deux océans: il +l'établit même grossièrement par le moyen d'une route unissant le +Chimalapa au Guasacoalco. À la fin du XVIIIe siècle, alors que +l'Espagne semblait vouloir, sous Charles III, sortir de sa léthargie, +on se remit à parler vivement d'une communication navigable, au +Mexique, par ce même isthme de Tehuantepec, et dans le royaume de +Guatimala, par le lac de Nicaragua; mais il ne se fit, de part et +d'autre, que des études sommaires et défectueuses, et cette étincelle +de zèle disparut. Autour du lac de Nicaragua, tout resta comme par le +passé. Si dans l'isthme de Tehuantepec, en 1798, on ouvrit une route +de terre de 140 kilomètres, de la ville de Tehuantepec au confluent du +Saravia avec le Guasacoalco, cette route était si mauvaise, et de +nombreux changements de véhicules jusqu'à la Vera-Cruz gênaient +tellement le commerce, que vers 1804 on voyait souvent, ce qui doit +subsister encore aujourd'hui, les marchandises aller de Tehuantepec à +la Vera-Cruz, par la direction de Oaxaca, à dos de mulet. Pendant le +cours de la guerre entre Napoléon et l'Angleterre, tant que l'Espagne +fut l'alliée de la France, l'indigo de Guatimala, le plus précieux des +indigos connus alors, vint par cette dernière voie au port de la +Vera-Cruz, et de là en Europe. Le prix du transport était de 30 +piastres par charge (de 138 kilogrammes), et les muletiers employaient +trois mois pour faire un trajet qui en ligne droite est de 320 +kilomètres. Pour prendre nos mesures françaises, c'était sur le pied +de 3 fr. 40 c. pour 1,000 kilogrammes et pour chaque kilomètre de la +distance à vol d'oiseau. Par la route de Tehuantepec à l'embarcadère +du Saravia, si elle eût été en bon état, et par le Guasacoalco, la +dépense eût été réduite des trois quarts au moins en argent et en +temps. Sur un canal en bon entretien, les prix de transport, avec un +droit de péage, varient de 5 à 10 centimes habituellement par 1,000 +kilogrammes et par kilomètre parcouru, et en France le roulage +ordinaire se contente de 20 à 25 centimes. + +Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'Espagne avait besoin d'un bon service +de transports dans l'isthme de Panama. Les trésors du Pérou +s'expédiaient en Europe par la voie de Panama, et se rendaient, au +travers de l'isthme, de Panama à Porto-Belo, d'où les galions les +emportaient. Cependant, entre Panama et Porto-Belo, il n'y eut jamais +qu'une détestable route. Quelquefois on envoyait des marchandises +d'Europe à Panama en les faisant arriver à Chagres, d'où elles +remontaient en bateau jusqu'à Cruces. De Cruces à Panama, elles +allaient à dos de mulet sans qu'il y eût seulement un cantonnier pour +veiller au chemin. C'était par là pourtant que s'acheminaient les +voyageurs se rendant du Pérou ou du Chili à la Nouvelle-Grenade, au +Venezuela, ou aux autres possessions espagnoles du littoral de +l'Atlantique. Les relations les moins irrégulières qu'il y eût entre +les deux océans étaient du port d'Acapulco à la Vera-Cruz par Mexico. +Le trajet à vol d'oiseau est de 613 kilomètres, et, avec les détours, +de 800 kilomètres au moins, et il faut plusieurs fois s'élever à des +hauteurs très grandes pour redescendre dans de profonds vallons[18]. +C'est ainsi que l'Espagne entendait l'art des communications dans ses +domaines du Nouveau-Monde, d'où avec un bon système de transports elle +eût tiré des trésors infinis; car ils étaient si vastes, qu'il s'en +fallait d'un quart seulement qu'ils n'égalassent la demi-surface de la +lune, et en fertilité et en richesse ils étaient plus remarquables +encore qu'en étendue. Agir de la sorte pour les communications en +général et pour les rapports entre les deux océans que sépare +l'Amérique en particulier, c'était méconnaître ses intérêts, froisser +ceux de la civilisation et légitimer sa propre déchéance; car si dans +les affaires privées la propriété implique le droit d'abuser ou de ne +pas user, il n'en est pas de même dans celles de la civilisation. Ici +subsiste, de droit divin, une loi de confiscation contre les États qui +ne savent pas tirer parti du _talent_ que le maître leur a confié, ou +qui s'en servent contrairement à quelques uns[19] des penchants les +plus invincibles de la civilisation, comme est celui du rapprochement +des continents et des races. Ce droit extrême est écrit trop souvent +en lettres de sang et de feu à toutes les pages de l'histoire pour +qu'il soit possible de le révoquer en doute. + + [Note 18: Le passage de Rio Frio, entre la Vera-Cruz et + Mexico, est à 3,196 mètres au-dessus de la mer à la + Vera-Cruz. Mexico est à 2,276 mètres. De là, pour aller à + Cuercavaca, on franchit l'ancien camp de Cortez, situé à + 2,996 mètres, pour redescendre à 516 mètres, et remonter + encore à 1,380 mètres à Chilpanzingo.] + + [Note 19: Je dis quelques uns, car je ne suis pas de ceux + qui accusent le gouvernement espagnol d'avoir été barbare et + exterminateur dans l'administration de ses colonies. Dans + l'ensemble, il s'y est montré humain, quoiqu'on lui ait fait + une réputation contraire. Les colons ont eu individuellement + de grands reproches à se faire; mais l'esprit des ordonnances + espagnoles envers les indigènes du Nouveau-Monde et les + efforts de l'administration coloniale ont été favorables à la + cause de l'humanité et de la civilisation, en ce qui + concernait ces populations.] + +Nous arrivons ainsi aux temps modernes. Pour mieux apprécier ce qui a +été fait ou projeté et ce qui est à faire, posons plus explicitement +la question; rendons-nous compte, autant que possible, avec détail, de +l'objet qu'on doit se proposer en perçant l'isthme, ainsi que des +facilités et des obstacles que l'isthme présente à qui recherche les +moyens de le percer. + + + + +CHAPITRE III. + +NATURE ET PROPORTIONS DE LA COMMUNICATION À ÉTABLIR. + + Objet de la communication à ouvrir.--Services à attendre du + percement de l'isthme pour l'Europe.--Les voyages qu'on + abrégerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; énumération + des contrées où l'on se rend d'Europe par cette voie.--Pour la + Chine et le Japon, eu égard à la régularité des vents, aux + courants et à la beauté de la mer, il y aurait, malgré un plus + long trajet, économie de temps et accroissement de sécurité à + l'aller, mais non au retour.--Avantages de l'Océan + _Pacifique_.--Le percement de l'isthme profiterait encore + davantage aux États-Unis.--Bons effets à en espérer pour le + versant occidental de l'Amérique, plus retardé que celui qui + regarde l'Europe.--La communication devrait s'effectuer au moyen + d'un canal; ce canal devrait être praticable pour les grands + bâtiments du commerce et pour les navires à vapeur de l'ordre des + paquebots transatlantiques.--Un canal sur une échelle moindre + serait d'utilité locale et ne profiterait à l'Europe + qu'indirectement.--Des dimensions à donner au canal.--Exemples + du canal Calédonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des + canaux maritimes.--Dimensions des canaux ordinaires en France, en + Angleterre, aux États-Unis.--Ce qu'ont coûté les canaux + Calédonien et du Nord, et les canaux ordinaires français, anglais + et américains.--Prix d'une grande écluse à Brest.--Nécessité pour + un canal maritime de déboucher au mouillage même des navires; à + Panama cette condition ne se remplirait pas très + aisément.--Conditions de salubrité à remplir; on y satisferait + par le creusement même du canal. + + +Et d'abord serait-ce un canal ordinaire qu'il faudrait? Quelle serait +même la nature de la communication à ouvrir? Devrait-on rester fidèle +à l'idée d'un canal, ou conviendrait-il d'adopter ces voies +perfectionnées où la vapeur fait glisser sur le fer, avec une rapidité +inouïe et une économie toujours croissante, les plus pesants fardeaux? +Si l'on préfère un canal, quelles devront en être les proportions? +Afin de répondre pertinemment à ces questions, il faut d'abord +s'interroger sur le but dans lequel on percerait l'isthme. + +Les services à attendre d'un canal au travers de l'isthme de Panama ne +sont pas tout-à-fait les mêmes pour les Européens ou pour les peuples +de l'Amérique. Pour l'Europe, il n'abrégerait pas le voyage de la +Chine ou des Grandes-Indes, et encore moins celui des îles de la +Sonde, où la Hollande possède d'admirables colonies, et où l'on doit +supposer que d'autres peuples, alléchés par les succès des +Néerlandais, ne tarderont, pas à en fonder de nouvelles. La navigation +d'Europe en Chine et aux Indes se fait par le cap de Bonne-Espérance, +et il semble que, s'il y a un isthme à trancher pour abréger ce long +pèlerinage, ce soit celui de Suez. Règle générale, les voyages qu'on +raccourcirait en perçant l'isthme de Panama sont, avant tout, ceux qui +ont lieu en doublant le cap Horn, extrémité de l'Amérique méridionale. +Or, l'on passe par le cap Horn pour aller d'Europe au Pérou, sur la +côte occidentale du Mexique, ou dans les possessions attenantes des +États-Unis, de l'Angleterre et même de la Russie. C'est par le cap +Horn qu'on se rend dans certains parages de l'Australie, dans la +Nouvelle-Zélande, aux îles Marquises, aux îles de la Société, à ces +innombrables archipels de la mer du Sud qui appellent des maîtres, aux +îles Sandwich, que convoite plus d'une puissance maritime, parce +qu'elles occupent entre l'Amérique du Nord et les régions de la Chine +et du Japon une position comparable à celle de Malte entre l'Espagne, +la France, l'Italie, d'un côté, et les rivages du Nil ou la Syrie de +l'autre. Pour activer les relations de l'Europe avec ces vastes pays, +pour que les essaims de nos races aillent les féconder, la rupture de +l'isthme de Panama serait extrêmement avantageuse. + +À l'égard de la Chine et du Japon, à ne considérer que les distances, +il n'y aurait, disons-nous, aucun profit à en espérer. Le tour du +monde étant représenté par 360 degrés de longitude, la Chine, en +prenant le chemin de Panama, est à 230 degrés de nous, c'est-à-dire +aux deux tiers de la circonférence terrestre; par l'autre route, au +contraire, abstraction faite du grand circuit que l'on décrit autour +de l'Afrique quand on double le cap de Bonne-Espérance, le trajet +n'est que de 130 degrés, un seul tiers. Cependant la zone comprise +entre les tropiques présente au navigateur qui cingle vers l'ouest, +avec une mer presque toujours sereine, un autre avantage +inappréciable: toute l'année, le souffle des vents alizés y gonfle les +voiles des navires lancés dans la direction de l'est à l'ouest; au +sein des flots eux-mêmes, un courant aussi ancien que le monde, aussi +imperturbable que les lois de la gravitation universelle (le _gulf +stream_ des Anglais, le courant équatorial des autres géographes) +pousse tout autour de la terre les navires dans le même sens. Du Havre +ou de Londres à Canton, autour du cap de Bonne-Espérance, en coupant +ainsi la ligne deux fois, le parcours est de 24,500 kilomètres; par +l'isthme de Panama, il serait de 27,000[20]. Mais cet excédant de +parcours serait plus que compensé par l'assistance des vents alizés et +du courant équatorial, et par l'absence de tout péril pendant la +majeure partie de l'année[21]. Imaginez qu'on a pu faire le trajet +d'Acapulco à Manille sur une simple chaloupe pontée[22]; il y a 16,500 +kilomètres, trois fois la distance de la côte d'Afrique aux Antilles. +En somme, pour aller d'Europe en Chine, un navire qui prendrait la +voie de l'isthme économiserait une quinzaine de jours sur un voyage +qui dure de quatre mois à quatre mois et demi; mais on ne pourrait +revenir par la même route, parce qu'alors on aurait contre soi le +courant équatorial et les vents alizés. Pour atteindre la baie de +Noutka,--dans l'archipel de Quadra et Vancouver, sur la côte du +nord-ouest de l'Amérique, là où s'est fait un grand commerce de +fourrures,--ou près de là, l'embouchure de la rivière Columbia, qui +traverse le territoire d'Oregon, dépendant des États-Unis, un vaisseau +parti d'Europe fait, en doublant le cap Horn, 27,500 kilomètres; en +traversant l'isthme de Panama, il n'en aurait plus que 16,500 à +parcourir. Pour gagner le Pérou, le revers occidental de l'Amérique +Centrale, et les ports mexicains d'Acapulco, de San-Blas et de +Mazatlan, l'avantage serait très marqué aussi; de même pour les îles +Marquises, les Sandwich, et les archipels inhabités du Grand-Océan. +Quant à la Nouvelle-Hollande, il en serait comme pour la Chine. Enfin +tout le monde comprend que les navires qui, allant en Chine, se +proposeraient de toucher à l'un des ports de la côte occidentale de +l'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la baie de Noutka, devraient se +diriger par l'isthme de Panama. + + [Note 20: Ce sont les distances directes sans détours. + Les distances itinéraires, c'est-à-dire réellement parcourues + par les navires, seraient plus fortes d'un quart ou d'un + cinquième.] + + [Note 21: Le Grand-Océan cependant ne mérite tout-à-fait + le nom de Pacifique que du parallèle de Coquimbo à celui du + cap Corrientes, entre le 30e degré de latitude australe et le + 5e degré de latitude boréale. Il est là d'une sérénité + constante. Au-delà il n'en est pas de même; dans la saison + des pluies, particulièrement le long des côtes de l'Amérique, + la navigation y devient dangereuse.] + + [Note 22: C'est le pilote don Francisco Maurelli qui eut + ce courage, au commencement du siècle, pour apporter aux + Philippines la nouvelle de la rupture entre l'Angleterre et + l'Espagne.] + +Le problème se présente en des termes différents pour les États-Unis. +Ce peuple éminemment navigateur a déjà des relations étendues avec la +Chine et avec tous les pays riverains du Grand-Océan boréal ou +austral. Il se livre avec ardeur et succès à la pêche. Il possède sur +la côte du nord-ouest du nouveau continent le vaste territoire de +l'Oregon, vers lequel le flot de la population est impatient de se +porter par l'intérieur, et qui se coloniserait rapidement, si l'on +pouvait s'y rendre par mer au lieu d'escalader les Montagnes Rocheuses +et de franchir les déserts qui bordent le Mississipi à droite, ou +qu'arrose le Missouri sans pouvoir les fertiliser. La coupure de +l'isthme serait donc, toutes choses égales d'ailleurs, d'un immense +intérêt pour les États-Unis; mais toutes choses ne sont pas égales. +Les États-Unis sont plus que l'Europe voisins de l'isthme, et ainsi, +pour eux, le bénéfice du percement ressort plus manifeste. Pour se +rendre de New-York ou de la Nouvelle-Orléans à Guayaquil, à Lima, à +Valparaiso, la route de l'isthme serait presque en ligne droite. De +New-York ou de Boston à Canton, il y a, par la route actuelle du cap +de Bonne-Espérance, 25,000 kilomètres; par l'isthme de Nicaragua, il +n'y en aurait plus que 23,300. Relativement à cette destination, le +passage de l'isthme allonge pour l'Europe; il raccourcit pour les +bâtiments des États-Unis. De Boston ou de New-York à l'embouchure de +la rivière Columbia, dans l'Oregon, la distance par le cap Horn est de +28,500 kilom.; par l'isthme, elle serait réduite à 14,000, la moitié. + +Ainsi, pour reproduire à peu près les expressions de M. de Humboldt, +les principaux objets de la coupure de l'isthme américain sont: la +prompte communication d'Europe et d'Amérique aux côtes occidentales du +nouveau continent, le voyage de la Havane et des États-Unis à la +Chine, aux Philippines, et même un jour au Japon, quand notre +audacieuse race de Japhet aura forcé cet autre empire de l'extrême +Orient à sortir de son isolement superbe, ainsi qu'elle vient de le +faire pour la Chine; la colonisation de l'Oregon et des îles du +Grand-Océan, la navigation d'Europe ou des États-Unis en Chine avec +escale sur la côte occidentale de l'Amérique, et enfin la grande pêche +du cachalot. Quant aux expéditions directes d'Europe en Chine, elles +s'achemineraient par là tout au plus à l'aller, mais non pas au +retour. + +La civilisation est fort retardée sur le versant de l'Amérique qui +touche à l'Océan Pacifique, et elle pénètre à peine dans les archipels +du Grand-Océan; le versant oriental du nouveau continent, par cela +seul qu'il a été plus accessible à l'Europe, se trouve bien plus +avancé[23], car c'est notre Europe qui répand à flots la lumière sous +laquelle s'épanouissent l'intelligence et l'activité des nations. +L'équilibre se rétablirait, si l'isthme s'abaissait sous la main de +l'Europe, et la navigation du canal de l'isthme s'en ressentirait. + + [Note 23: Si le Chili surpasse en prospérité les autres + républiques de la côte occidentale de l'Amérique, on peut + l'attribuer à ce que par le cap Horn il est d'un accès plus + facile. C'est pour cela que probablement, pour s'y rendre + d'Europe, le passage du cap Horn pourrait continuer à être + préféré.] + +L'isthme lui-même, qu'occupaient avant la conquête des nations dont la +puissance est attestée par les monuments qu'une végétation d'une +vigueur luxuriante n'a pu encore achever de détruire, terre fortunée, +si quelqu'une peut l'être quand le travail n'y anime pas l'homme et +n'y maîtrise pas les forces de la nature; l'isthme, transformé en un +carrefour où se réuniraient les productions de toute l'Amérique et de +l'archipel des Antilles, aurait pour le commerce un vif attrait qui +déterminerait le plus souvent son choix en faveur de cette route. + +La destination d'une communication dans l'isthme une fois fixée, la +nature de cette communication s'ensuit. Quand le but est bien connu, +les moyens se révèlent vite. C'est une voie maritime qu'il faut, un +canal praticable pour de grands navires. Hors de là il n'y a pas de +choix, tout se vaut: petit canal, chemin de fer ou chaussée pavée ou +macadamisée, tout est également bon, ou plutôt rien n'est bon. +L'isthme, véritablement, ne sera point percé tant qu'il n'offrira pas +un canal par lequel un trois-mâts parti de Bordeaux ou de Liverpool +puisse sans désemparer, sans s'arrêter plus de deux ou trois jours +dans l'isthme, aller tout droit jusqu'à Canton, si tel est son bon +plaisir. Toute communication qui exigerait des transbordements serait +pour le commerce général comme si elle n'existait pas. + +Le canal de l'isthme de Panama est une oeuvre d'avenir; or, sans se +faire illusion, on peut regarder la navigation à vapeur, ou tout au +moins la navigation mixte, employant concurremment ou successivement +la vapeur et la voile, comme destinée à largement empiéter dans un +avenir prochain sur la navigation exclusive à la voile; on devra donc +adapter le canal aux grands navires à vapeur de l'ordre des paquebots +transatlantiques, autant qu'on a déjà des idées arrêtées sur les +proportions de ces bâtiments. + +Telles sont les bases du programme du percement, de l'isthme. À toute +oeuvre conçue différemment, l'Europe n'aurait rien à voir, aucun +secours à apporter. + +Il faut cependant bien s'entendre. Nous maintenons que toute +communication autre qu'un canal praticable au moins aux grands navires +du commerce n'apporterait directement aucune amélioration, aucune +extension aux rapports de l'Europe avec les régions éloignées que +baigne le Grand-Océan, et ne serait pas digne de la sollicitude de la +France ou de l'Angleterre. Toutefois des ouvrages plus modestes +exerceraient des effets salutaires sur la contrée qu'ils +traverseraient. Dans nos régions européennes bien percées dans tous +les sens, nous ne nous faisons pas une idée de ce que c'est qu'un pays +dépourvu de moyens de transport; nous n'avons pas la mesure des +embarras que la civilisation y rencontre. Ce sont choses qu'on +n'apprécie qu'après les avoir vues. Une zone de vingt lieues de large +sans chemins oppose à l'avancement de l'esprit comme aux innovations +matérielles une barrière plus insurmontable que l'inflexible volonté +du tyran le plus habile et le mieux servi. Une bonne route, longue de +vingt-cinq lieues dans l'isthme de Tehuantepec, entre le port de +Tehuantepec et le Guasacoalco, là où il est constamment navigable, +opérerait une révolution ailleurs que dans l'isthme. Tout l'empire +mexicain en éprouverait l'heureuse influence; non seulement ou verrait +les terres fertiles et salubres de l'intérieur de l'isthme renaître à +la culture et la plaine de Tehuantepec se couvrir une seconde fois des +riches récoltes qui l'embellissaient avant la conquête et avant les +boucaniers, mais toutes les relations seraient transformées entre le +littoral oriental et celui de l'occident. Le courant européen +s'épancherait alors sur l'ouest du Mexique, qu'aujourd'hui il ne peut +atteindre. Un service passable de navigation fluviale par le lac de +Nicaragua entre les deux océans aviverait de même les admirables rives +du lac, et imprimerait un nouvel essor à l'homme sur les rivages +occidentaux de l'Amérique Centrale, parce que l'infatigable Europe +aurait enfin prise sur ces pays. De même de toute ouverture pratiquée +d'une mer à l'autre, le fût-elle sur d'humbles proportions. Un pareil +ensemble de communications locales et spéciales aurait, il faut le +reconnaître, des effets généraux dont l'Europe se ressentirait sans +doute indirectement. Mais, dans ce qui précède, j'ai raisonné comme un +fils de l'Europe s'occupant avant tout des intérêts de cette grande +patrie, avec la conviction que ce qui profite directement à l'Europe +sert le genre humain. J'ai recherché ce qui importait à l'Europe, ce +qui lui allongeait les bras, et c'est en ce sens que j'ai recommandé +exclusivement un canal maritime. D'ailleurs, si l'isthme de Panama est +largement percé, ce sera l'Europe qui en aura fourni les fonds; il est +donc permis de songer à elle, quand on cherche à déterminer les +caractères que doit avoir l'entreprise. + +Je n'ai point la prétention d'indiquer ici les dimensions à donner au +canal des deux océans. Je crois cependant qu'il conviendrait de +s'écarter peu de celles qu'on a adoptées sur deux canaux maritimes que +l'Europe possède, le canal Calédonien, traversant de part en part la +Haute-Écosse, et le canal du Nord, d'Amsterdam aux environs du Helder, +praticables l'un et l'autre pour les grands bâtiments de commerce, et +même pour des frégates. Ils ont été ouverts depuis la paix. Le premier +a une largeur de 122 pieds anglais (37 mètres 10 centimètres) à la +ligne d'eau; c'est plus qu'il ne faut pour toute espèce de bâtiments. +Sa profondeur est de 20 pieds (6 mètres 10 centimètres), ce qui +suffirait pour un navire de 800 à 1,000 tonneaux, c'est-à-dire pour +les plus gros bâtiments de commerce. Le tirant d'eau d'un paquebot +transatlantique en pleine charge est de 5 mètres 25 centimètres; mais +il faut sous la quille d'un pareil navire, dans un canal, un +demi-mètre d'eau. Ainsi un paquebot transatlantique traverserait +commodément un canal de 5 mètres 75 centimètres de profondeur, et l'on +peut croire que, sous le rapport du tirant d'eau, ces navires à vapeur +de 450 chevaux resteront à peu près ce qu'ils sont aujourd'hui. Les +proportions similaires du canal du Nord ne diffèrent guère de celles +du canal Calédonien; elles sont de 38 mètres et de 6 mètres 32 +centimètres. Les écluses du canal Calédonien, qui sont assez +nombreuses, ont 52 mètres 46 centimètres de long sur 12 mètres 20 +centimètres de large. Il faudrait les allonger d'une vingtaine de +mètres et les élargir de 6 et 1/2 pour qu'elles pussent recevoir les +paquebots transatlantiques tels qu'on les construit aujourd'hui. Les +canaux à grande section, en France, ont 15 mètres de largeur à la +ligue d'eau, et 1 mètre 65 centimètres de profondeur[24]; leurs +écluses ont 32 mètres 50 centimètres de long sur 5 mètres 20 +centimètres de large. Les canaux anglais et américains sont un peu +moindres[25]. Des canaux semblables au canal Calédonien et au canal du +Nord coûtent beaucoup plus cher que les autres. Chez nous, les canaux +de 1821 et 1822 ont coûté en moyenne 125,000 fr. par kilomètre, et les +canaux plus récemment entrepris, de la Marne au Rhin, de l'Aisne à la +Marne, et latéral à la Garonne, reviendront à 300,000 fr. Les canaux +anglais, de dimensions exiguës comme ils sont, ont exigé 135,000 fr., +et les canaux américains n'ont réclamé que 101,000 fr. en moyenne. Le +canal Calédonien, sur un développement de 34 kil. et 1/2[26], a coûté +25 millions de fr., soit 725,000 par kilom. Le canal du Nord paraît +avoir coûté, en tout, une même somme pour un parcours plus que double, +81 kilom., soit 310,000 fr. par kilom.; mais il n'a pas d'écluses, si +ce n'est à ses deux extrémités[27]. La construction d'une écluse en +France, sur un canal ordinaire à grande section, grâce à l'habileté +qu'ont acquise nos ingénieurs, revient maintenant à 75 ou 80,000 fr. +Au prix de Brest, où la maçonnerie hydraulique se fait à bon compte, +une écluse destinée aux paquebots transatlantiques de 450 chevaux +coûterait, pour la maçonnerie et les portes, et par conséquent sans +les fouilles à opérer pour en ménager le lit en terre et sans les +pilotis des fondations quand il y a lieu, 350,000 francs; disons tout +compris 400,000 francs au moins. Pour un vaisseau de ligne à trois +ponts, à Brest, c'est 50,000 francs de plus, quoique l'écluse des +navires à vapeur de 450 chevaux soit plus longue et plus large; mais +elle est moins profonde, parce qu'un navire à vapeur de 450 chevaux, +tel que _le Christophe Colomb_ ou _le Canada_, qui ont été construits +à Brest, n'a, en charge, qu'un tirant d'eau de 5 mètres 25 +centimètres, et qu'un grand vaisseau à trois ponts comme _le Valmy_ +cale 7 mètres 95 centimètres[28]. + + [Note 24: Le canal latéral à la Garonne a des dimensions + un peu plus fortes; le canal d'Arles à Bouc est un peu plus + large encore que le canal latéral à la Garonne, et les + écluses, très peu nombreuses d'ailleurs, ont 50 mètres de + long sur 8 de large.] + + [Note 25: Le canal Érié se reconstruit depuis quelques + années avec plus de largeur et de profondeur. Il surpassera + même le canal du Midi et le canal latéral à la Garonne. Le + canal de la Chesapeake à l'Ohio est à peu près à l'image de + nos canaux à grande section. Le canal latéral au + Saint-Laurent dans le Canada a 30 mètres et 1/2 de largeur à + la ligne d'eau et 3 mètres de profondeur.] + + [Note 26: Le développement de la ligne tout entière est + de 85 kilomètres; mais il n'y a de canal creusé que sur 34 et + 1/2 kilomètres; le reste est dans le lit des lacs ou des + rivières.] + + [Note 27: Ce ne sont que des écluses régulatrices + nécessitées par la marée qui change à chaque instant le + niveau de la mer, tandis que, dans le canal, on a besoin d'un + niveau constant.] + + [Note 28: On doit croire que la substitution des hélices + aux roues à aubes, comme organes moteurs des navires à + vapeur, permettra de réduire la largeur des écluses destinées + à les recevoir, puisqu'ils seront alors dégagés des grands et + incommodes tambours qu'ils portent sur leurs flancs. On + réduirait alors la longueur de la coque, et on en + augmenterait la largeur. Un paquebot de 450 chevaux pourrait + dès lors entrer dans l'écluse, des vaisseaux à trois ponts, + qui a 67 mètres 60 centimètres de long et 18 mètres 22 + centimètres de large. Quant à la profondeur d'une écluse, + elle a pour minimum absolu le tirant d'eau des navires + auxquels elle est réservée, augmenté d'environ un demi-mètre, + car il faut bien que ces navires y restent à flot.] + +Cette condition d'un canal maritime qui permette aux navires européens +ou anglo-américains de se rendre, sans rompre charge, d'un océan à +l'autre jusqu'à Lima, Acapulco ou Macao, en entraîne une autre qu'il +ne faut pas passer sous silence. Le canal devra être en jonction +immédiate avec la pleine mer. Je veux dire qu'il devra, par chacune de +ses extrémités, déboucher dans un port offrant un mouillage suffisant +aux navires, non pas seulement à une certaine distance du rivage, mais +tout juste contre la terre ferme. En beaucoup de ports, à Panama, par +exemple, le mouillage est un peu éloigné de terre. Le chargement et le +déchargement s'opèrent par l'intermédiaire de pirogues ou d'autres +alléges. Ce n'est qu'un médiocre inconvénient en un port qui est un +terme de voyage: il en résulte un petit surcroît de frais pour déposer +ou prendre une cargaison, mais peu importe alors. Aux issues d'un +canal océanique, au contraire, ce ne serait rien moins qu'une +interruption de la navigation. Autant vaudrait une muraille en +travers, de cent pieds d'élévation, par le beau milieu du canal. Cette +clause supplémentaire du programme ne sera pas aisée à remplir, et un +savant capitaine de vaisseau de notre marine royale, qui revient des +parages de l'isthme, me disait avec infiniment de raison qu'elle lui +semblait devoir donner plus d'embarras que le creusement même d'un +canal de 5 à 6 mètres de profondeur entre les deux océans. Enfin ce +caractère de canal maritime interdit les souterrains. Il faudrait, en +effet, même en démontant les mâts de hune, des voûtes plus élevées +que celle du Pausilippe, pour que des navires pussent s'y engager, à +moins que les constructeurs ne trouvent quelque expédient pour rendre +facilement mobile la mâture tout entière. + +Nous ne mentionnons pas ici les soins qu'il faudrait prendre pour +assurer la salubrité des terres que traverserait le canal. Quelque +économie de temps qu'on dût trouver à venir chercher l'isthme, les +navires le fuiraient si ce devait être un charnier. Mais on sait que +la cause la plus puissante d'insalubrité en ces chaudes régions réside +dans les marécages et les eaux stagnantes. Il serait aisé, très +probablement, pendant la construction du canal, d'assécher les marais +et d'assurer l'écoulement des eaux d'alentour. Le canal lui-même y +servirait. Ce seraient deux opérations liées. + + + + +CHAPITRE IV. + +DES DIFFICULTÉS QUE LES INGÉNIEURS SONT ACCOUTUMÉS À FRANCHIR EN +CREUSANT DES CANAUX. + + Différences entre un canal et une rivière; un canal consomme + beaucoup moins d'eau; le canal du Midi comparé à la Seine.--Ce + qu'on nomme un _bief_.--En quoi consiste une _écluse_, ou + appareil en maçonnerie pour passer d'un bief à l'autre.--Ce qu'on + appelle la _pente rachetée_ par un canal, ou la _chute rachetée_ + par une écluse; _contre-pente_.--La difficulté d'un canal dépend + principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes + et contre-pentes.--Exemples des longueurs ainsi que des pentes et + contre-pentes de canaux français, américains ou + anglais.--Conversion de ces canaux, qui sont à dimensions + ordinaires, en canaux pareils au canal Calédonien ou au canal + hollandais du Nord.--De l'approvisionnement d'eau des + canaux.--Les régions des tropiques, surtout dans l'isthme, + semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilités que nos + pays tempérés de l'Europe. + + +Après ces réflexions préliminaires, nous pourrions entrer plus avant +dans le sujet. Au préalable, pourtant, il n'est pas inutile de donner +une idée des difficultés que l'art est accoutumé à affronter et à +vaincre, et de déterminer exactement le sens de quelques termes +techniques dont nous serons obligé fréquemment de nous servir. + +Les canaux, tels qu'on les construit depuis l'invention des écluses +par les Italiens au XVe siècle, sont des lignes de navigation fort +différentes des rivières. Toute rivière coule dans un lit légèrement +en pente, et a un courant plus ou moins fort. C'est ainsi que les +anciens s'efforçaient de creuser des canaux, et ils réussissaient +rarement dans cette imitation de la nature. Un canal à la moderne n'a +pas de courant, et se forme d'une série de bassins creusés de main +d'homme, plus ou moins longs, quelquefois de plusieurs lieues, étagés +à la suite les uns des autres, chacun parfaitement de niveau. On +dirait d'un escalier aux marches très étroites entre la rampe et le +mur, mais fort longues dans l'autre sens, tandis qu'une rivière peut +se comparer à un plan incliné très doux. Dans une rivière, l'eau coule +à des hauteurs très variables, selon les saisons; dans un canal, elle +est introduite artificiellement, juste en quantité suffisante pour +qu'il y en ait toujours une même profondeur déterminée d'avance. À ces +dispositions, on trouve l'avantage non seulement de s'affranchir des +courants, mais encore d'obtenir, au moyen d'une quantité d'eau à peine +égale à ce que roule un faible ruisseau, une navigation plus +permanente et plus commode que celle qu'offrent de grands fleuves. La +navigation du canal du Midi, par exemple, est préférable à celle de la +Seine, du moins dans l'état où ce beau fleuve est laissé. Cependant la +Seine débite, quand elle est au plus bas, après les chaleurs de la +canicule, 100 à 120 mètres cubes (100,000 à 120,000 litres) par +seconde. Le canal du Midi, en cela remarquable, il est vrai, n'en +dépense pas la centième partie. Un mètre cube par seconde suffit à ses +besoins. + +Faire un canal de niveau d'une extrémité à l'autre, est impossible +dans la plupart des cas[29]. Un canal se compose donc, je le répète, +de pièces d'eau successives dont chacune est de niveau, et par +conséquent sans courant. Ces bassins, appelés _biefs_, s'échelonnent +les uns à la suite des autres, comme feraient de longs gradins. Ainsi, +d'un bief à l'autre, le niveau change brusquement; communément, la +différence de niveau entre deux biefs qui se succèdent est de 2 mètres +et demi à 3 mètres. À la séparation de deux biefs est toujours placée +une _écluse_, construction en maçonnerie garnie de portes, qui sert à +faire passer un bateau du bief supérieur dans le bief inférieur, ou +réciproquement. Il n'est personne qui n'ait vu fonctionner une écluse; +nous avons en Europe et dans l'Amérique du Nord assez de canaux pour +cela. Au surplus, la manoeuvre se fait ainsi: une écluse est un +passage entre deux murs massifs, long et large autant qu'il le faut +pour recevoir un bateau, et fermé de deux portes adossées, l'une au +bassin supérieur, l'autre au bassin inférieur. Quand on ouvre la porte +d'en haut, en fermant celle d'en bas, l'écluse est en communication +avec le bassin supérieur, et l'eau s'y établit au même niveau qu'en ce +bassin. Si on ouvre la porte d'en bas en tenant close celle d'en haut, +l'écluse est en rapport avec le bassin inférieur, et prend de même son +niveau. Le jeu de l'écluse résulte de cette faculté d'y avoir +alternativement l'eau au même niveau qu'en chacun des deux biefs. Le +bateau y est introduit en ouvrant la porte du côté par lequel il +arrive. Ensuite on ferme cette porte pour ouvrir l'autre, et on n'a +plus qu'à le pousser en avant. + + [Note 29: Le canal hollandais du Nord est pourtant ainsi; + mais la Hollande est un pays exceptionnellement nivelé par la + nature.] + +La différence de niveau entre deux bassins ou biefs successifs est ce +qu'on nomme la _pente_ (ou bien la _chute_) _rachetée_ par l'écluse +qui les sépare, ou, pour mieux dire, qui les unit. + +Le point de partage d'un canal est celui où les bassins ou biefs, +après avoir monté, semblables à des gradins successifs, pendant un +certain espace, cessent de s'élever ainsi au-dessus les uns des autres +pour se mettre à descendre en sens opposé; cette _pente_ nouvelle +prend le nom de _contre-pente_. Tous les canaux n'ont pas de point de +partage, car il en est où les biefs vont toujours en montant sans +jamais redescendre. Il est des canaux, au contraire, qui présentent +successivement plusieurs points de partage; ils ont alors plusieurs +_pentes_ et _contre-pentes_. + +La difficulté et les frais de l'établissement d'un canal dépendent +principalement de deux éléments, la longueur du parcours et la somme +des _pentes_ et des _contre-pentes_ à _racheter_ par les _écluses_. +Toutes choses égales d'ailleurs, plus un canal est long, il coûte +cher. De même, les écluses étant des ouvrages dispendieux, leur +multiplicité influe beaucoup sur le chiffre de la dépense. + +Pour fixer les idées sur la longueur des canaux qu'on pourrait +entreprendre et sur l'élévation qu'on est autorisé par l'expérience à +faire gravir à un canal, citons quelques exemples de canaux achevés ou +en cours d'exécution. + +Quant à la longueur, on est habitué à faire parcourir aux canaux +ordinaires des espaces indéfinis. Le canal de Bourgogne et le canal du +Midi ont chacun 240 kilomètres; le canal de la Marne au Rhin en a 300; +le canal du Berri, 320; le canal du Rhône au Rhin, 349; le canal de +Nantes à Brest, 374; la série des canaux qui unissent Londres à +Liverpool, 425. Dans l'État de New-York, le canal Érié, digne à tous +égards de son nom de Grand Canal, a 586 kilomètres; les canaux compris +dans la ligne de Philadelphie à l'Ohio en ont 445; le canal de la +Chesapeake à l'Ohio en aura 549; plusieurs autres canaux des +États-Unis ont de 400 à 550 kilomètres. + +Les pentes que les ingénieurs rachètent sans trop d'efforts, au moyen +d'écluses distribuées sur le parcours d'un canal, sont considérables +quand il s'agit d'un canal ordinaire. Le canal du Berri a 246 mètres +de pente ou de contre-pente à racheter, et 115 écluses; le canal du +Midi, 252 mètres et 99 écluses; le canal du Rhône au Rhin, 393 et 160 +écluses; le canal de Bourgogne, 501 mètres et 191 écluses; le canal de +Nantes à Brest, 555 mètres et 238 écluses. + +Les canaux anglais offrent moins de pente à racheter que ceux de la +France. La suite des canaux qui s'étendent de Londres à Liverpool +présente 443 mètres de pente et de contre-pente et 185 écluses. Sur +celui de tous les canaux de l'Angleterre qui a le point de partage le +plus élevé, le canal de Leominster, cette élévation est de 142 mètres +au-dessus de l'une des extrémités. + +En Amérique, sur le canal Érié, la somme des pentes et des +contre-pentes n'est que de 210 mètres avec 83 écluses. Les deux canaux +qui, avec deux chemins de fer, forment la ligne de Philadelphie au +fleuve Ohio, ont 358 mètres de pente et 151 écluses. Le magnifique +canal de la Chesapeake à l'Ohio aura 963 mètres de pente et de +contre-pente et 398 écluses, et dans la première partie actuellement +achevée, il présente 176 mètres de pente et 74 écluses. + +Mais il s'agirait ici de dimensions inusitées. La cuvette d'un canal +maritime tel que le canal Calédonien représente une excavation huit +fois et demie plus grande que celle d'un des canaux habituels de la +France, dits à grande section, et en France une écluse telle qu'il la +faudrait sur le canal des deux océans coûterait quatre à cinq fois +plus qu'une écluse ordinaire. Ainsi, pour comparer avec une +approximation grossière les divers canaux que nous avons passés en +revue au canal projeté de l'isthme, il faudrait réduire leur longueur +dans le rapport de 8-1/2 à 1, et la pente qui y est rachetée par des +écluses ou le nombre de celles-ci dans le rapport de 4 ou 5 à 1. À ce +compte, le canal de Nantes à Brest équivaudrait pour l'isthme à un +canal de 44 kilomètres, qui aurait une pente ou contre-pente à +racheter de 123 mètres, ou encore 53 écluses. Le canal Érié agrandi +représenterait pour l'isthme un canal d'environ 100 kilomètres avec 20 +écluses, rachetant 44 mètres de pente et de contre-pente. + +Une difficulté qu'il est bon de prévoir lorsqu'on creuse des canaux +est celle de les fournir d'eau[30]. Sous ce rapport, le climat des +tropiques présente plus d'avantage que celui de nos pays tempérés. On +évalue que dans les régions intertropicales du Nouveau-Monde, là +particulièrement où le sol est couvert de forêts, l'eau pluviale est +cinq à six fois abondante plus qu'à Paris[31]. On y aurait donc assez +de facilité pour remplir des réservoirs. L'évaporation, à la vérité, +est plus grande entre les tropiques; mais M. de Humboldt, à la suite +de recherches et d'expériences faites avec soin, estime qu'elle ne +l'est que dans le rapport de 16 à 10. L'affluence des eaux pluviales +pour une même superficie étant supérieure dans le rapport de 50 ou 60 +à 10 comparativement à Paris, et de 40 à 10 vis-à-vis de l'Europe +méridionale, il s'ensuit que, tout compte fait, l'isthme de Panama +n'aurait, de ce côté, rien à envier à l'Europe. Nous verrons +d'ailleurs bientôt que, dans la direction qui se recommande le plus, +on aurait peu à s'inquiéter de l'approvisionnement du canal. C'est un +service que la nature semble, là, avoir pris à coeur d'assurer. + + [Note 30: On ne s'en est pas toujours assez préoccupé en + France.] + + [Note 31: L'eau pluviale représente tous les ans à Paris + une couche de 50 à 55 centimètres: entre les tropiques, dans + le nouveau continent, c'est communément de 2 mètres 70 + centimètres à 3 mètres.] + +Retournons enfin à la description de l'isthme, en reprenant +successivement les cinq localités signalées plus haut pour la faible +largeur à laquelle l'isthme s'y réduit. + + + + +CHAPITRE V. + +PREMIÈRE LOCALITÉ INDIQUÉE POUR LE PERCEMENT DE L'ISTHME.--ISTHME DE +TEHUANTEPEC ET DU GUASACOALCO. + + Dépression qu'y éprouve la plateau mexicain.--Port qu'offre + l'embouchure du Guasacoalco.--Essais de Cortez.--Projets de canal + après lui.--La découverte, au château de Saint-Jean d'Ulua, de + canons venus de Manille, réveille ces projets en + 1771.--Exploration du terrain par deux ingénieurs, et leurs + conclusions favorables.--Plan du vice-roi Revillagigedo.--Le + canal de l'isthme de Tehuantepec est voté par les cortès + espagnoles en 1814.--Études du général Orbegoso en 1825; ses + conclusions sont moins favorables; difficulté d'alimenter un + canal sur le versant de l'Océan Pacifique.--Mauvais port à + Tehuantepec.--Le général Orbegoso se réduit à une route entre + l'Océan Pacifique et le Guasacoalco.--Sol fertile qu'on + traverserait; projet de colonisation qu'on pourrait reprendre + avec avantage.--Concession récente à don José Garay.--Projets de + ce concessionnaire. + + +I. _Isthme de Tehuantepec et du Guasacoalco._--En ce point, le plateau +mexicain se déprime à un degré remarquable. D'une hauteur semblable à +celle des pics pyrénéens, le sol s'abaisse à un niveau qui est +presque pareil à celui de la Beauce, et il est creusé par la vallée +d'un fleuve large et profond, le Guasacoalco, qui coule d'abord dans +une direction parallèle au double littoral, c'est-à-dire de l'orient à +l'occident, et ensuite se dirige du sud au nord jusqu'à ce qu'il se +décharge dans le golfe du Mexique. Le port que forme l'embouchure de +Guasacoalco est l'un des meilleurs qu'offrent les rivières de tout le +pourtour du golfe; il vaut celui que donne le Mississipi lui-même. Dès +le temps de Cortez, nous l'avons dit, l'attention avait été tournée +vers cet isthme. Après Cortez, on s'était beaucoup entretenu d'un +projet de canal à y ouvrir; mais on n'y pensait plus, lorsqu'on fit +une découverte imprévue. C'était en 1771. On reconnut à la Vera-Cruz, +parmi l'artillerie de la forteresse de Saint-Jean d'Ulua, des canons +fondus aux Philippines, à Manille. Comme avant 1767 les Espagnols ne +tournaient ni le cap de Bonne-Espérance ni le cap Horn pour se rendre +aux Philippines, et faisaient tout leur commerce avec l'Asie au +travers du Mexique, par le galion d'Acapulco, on ne concevait pas que +ces canons fussent venus de Manille à la Vera-Cruz. Comment +avaient-ils traversé le continent mexicain? Impossible de conduire des +fardeaux pareils d'Acapulco à Mexico, et de là à la Vera-Cruz. Il fut +constaté à la fin, par une chronique de Tehuantepec, que ces canons +avaient été amenés par l'isthme; que, conduits par mer de Manille à +Tehuantepec, ils avaient remonté le Chimalapa aussi haut que +possible, et s'étaient ensuite acheminés par terre jusqu'au point où, +par les hautes eaux, commence sur le Guasacoalco une bonne navigation. +L'imagination publique en fut frappée. Si des pièces de gros calibre +avaient traversé l'isthme, n'était-ce pas la preuve qu'une +communication avantageuse pouvait s'établir entre les deux océans par +Tehuantepec et le Guasacoalco, pour peu qu'on aidât la nature? Ainsi +qu'il arrive ordinairement, le public exagérait les facilités qui +s'offraient à lui. On disait que le Guasacoalco avait ses sources tout +près de la mer Pacifique; qu'à son approche, la cordillère s'était +nivelée, et que telle ou telle rivière, l'Ostuta ou le Chimalapa, +versait également ses eaux dans les deux océans. Le vice-roi don +Antonio Bucareli donna ordre à deux ingénieurs, don Augustin Cramer et +don Miguel del Corral, d'examiner le terrain dans le plus grand +détail. Leur exploration fut fort imparfaite; on ne voit pas qu'ils +aient opéré aucun nivellement ni déterminé aucune hauteur, et leur +conclusion se ressentit de l'enthousiasme au moins prématuré dont +l'opinion s'était prise pour le canal des deux mers par cette +direction. Cependant ils firent connaître que par le Guasacoalco on +franchirait à peine les deux tiers de l'isthme; que de l'embarcadère +de Malpasso, qui est au-dessus de celui de la Cruz, placé au confluent +du Saravia, il y aurait encore jusqu'à la mer du Sud un trajet de 26 +lieues de Castille (environ 110 kilomètres), et qu'aucune rivière ne +communiquait avec les deux mers. Ils signalèrent la difficulté de +faire aboutir le canal à un bon mouillage sur l'Océan Pacifique. +Jusque là ils étaient dans le vrai; mais, passant ensuite dans la +fable, ils émirent l'opinion qu'un canal des deux mers joignant le +Chimalapa au Guasacoalco pouvait s'exécuter _sans écluses ni plans +inclinés_. D'après les dernières études qui eurent lieu à la fin du +XVIIIe siècle, sous le vice-roi Revillagigedo, homme éclairé, plein +d'ardeur pour le bien public, le canal de jonction entre le Chimalapa +et le Rio del Malpasso, affluent du Guasacoalco, n'aurait eu que 25 +kilomètres environ. Il s'agissait, non d'un canal maritime, mais d'une +ligne praticable pour des bateaux ou de grandes pirogues. + +Les études de MM. Cramer et del Corral, et celles qui eurent lieu +après eux, laissèrent donc l'isthme de Tehuantepec en excellente +renommée. Quand furent terminées les guerres de la révolution +française, en 1814, les cortès espagnoles, sur la proposition d'un +député mexicain, don Lucas Alaman, qu'on a vu depuis ministre des +affaires étrangères à Mexico, décrétèrent le canal; mais la lutte de +l'indépendance du Mexique se rouvrit bientôt, et le décret n'eut +aucune suite. + +Peu après l'indépendance du Mexique, le général du génie don Juan +Orbegoso fut détaché par le gouvernement mexicain pour procéder à une +exploration. Ce savant officier se mit à l'oeuvre en 1825. Il fit des +observations astronomiques pour déterminer des latitudes et des +longitudes. Il mesura l'élévation du sol au-dessus de la mer, non par +des nivellements, mais au moyen d'un baromètre, ce qui, dans les +régions équinoxiales cependant, donne des résultats d'une +approximation remarquable. Malheureusement le baromètre dont il se +servit n'était pas tout-à-fait orthodoxe[32]. Résumons les résultats +de son pénible travail: + + [Note 32: «Les observations barométriques ne méritent + qu'une confiance médiocre. Le seul baromètre que possédât la + commission avait été fait par moi, et il est probable qu'il + avait pris l'air pendant le voyage, ce qui peut avoir influé + sur l'exactitude des points mesurés. Leur hauteur respective + doit néanmoins être assez exactement déterminée. Nos calculs + ont été corrigés par les observations que nous avons faites + plus tard à Tehuantepec.» (Extrait du rapport de don Juan + Orbegoso.)] + +L'isthme, mesuré du rivage du golfe de Tehuantepec à la barre du +Guasacoalco, a une largeur de 220 kilomètres. Les lagunes communiquant +avec la mer, qui sont à l'est de Tehuantepec, l'une derrière l'autre, +réduiraient la distance à parcourir d'au moins 21 kilomètres. + +Le Guasacoalco offre à sa barre 4 mètres d'eau pour le moins (d'autres +observateurs ont dit davantage). Il est même arrivé qu'un vaisseau de +ligne espagnol, _l'Asia_, poursuivi par la tempête, ait pu, il n'y a +pas longtemps, entrer dans le fleuve[33]. La barre est fixe et courte. +Une fois la barre franchie, on trouve une profondeur suffisante pour +les bâtiments de mer jusqu'à une dizaine de lieues. Il serait facile +de le rendre navigable en tout temps pour de grands bateaux de rivière +jusqu'au confluent du Saravia, qui est à moitié de l'espace entre les +deux océans[34]. Il y a lieu de croire qu'on devrait creuser un canal +latéral à partir de Piedra Blanca (ou Peña Blanca), en remontant +jusqu'au Saravia: c'est un espace de 55 kilomètres en ligne droite. Le +sol, principalement formé d'une argile aisée à entamer, s'y prêterait. +Entre ces deux points, le cours du fleuve est très sinueux, et un +canal raccourcirait le trajet de moitié. À la rigueur, cependant, une +navigation permanente serait possible dans le lit du fleuve, presque +partout, non seulement jusqu'au Saravia, mais jusqu'au Malpasso. +Au-dessus, un canal tout artificiel serait indispensable. + + [Note 33: Pour le faire sortir, il fallut l'alléger de + son artillerie. Un vaisseau de ligne tirant de 7 à 8 mètres + d'eau, il faut qu'il trouve sur la barre d'un fleuve une + profondeur d'eau de 9 à 10 mètres.] + + [Note 34: La latitude de l'embouchure du Guasacoalco est + de 18 degrés 8 minutes; celle de la côte près de Tehuantepec + est de 16 degrés 11 minutes; celle de l'embarcadère du + Saravia sur le Guasacoalco est de 17 degrés 12 minutes, et + les trois points sont à peu près sur le même méridien.] + +La crête du versant des eaux, bien plus voisine d'ailleurs du +Pacifique que de l'Atlantique, est fort abaissée dans l'isthme. Au sud +de la Chivela, on trouve un col qui n'est qu'à 251 mètres au-dessus de +la mer. Le col de Saint-Michel de Chimalapa est à 393 mètres. L'art de +l'ingénieur saurait faire franchir des élévations pareilles à un +canal. La hauteur des montagnes ne présenterait donc pas au passage +d'un canal des deux océans un obstacle insurmontable, à la condition +cependant qu'on pût conduire au sommet un suffisant approvisionnement +d'eau. Mais le rapport du général Orbegoso renversa tout l'espoir +qu'on avait d'une navigation fluviale régulièrement bonne dans le +Chimalapa ou dans tout autre cours d'eau pour descendre à l'Océan +Pacifique. Le Chimalapa n'est praticable, même pour des pirogues, que +pendant la saison des pluies. À San-Miguel de Chimalapa, qui est à 40 +ou 45 kilomètres des lagunes attenantes à la mer, et même 13 +kilomètres plus bas, son lit est à sec pendant le tiers de l'année. Le +sol étant perméable et les vallons très ouverts, il ne serait pas +facile d'établir de grands réservoirs pour suppléer à l'absence des +eaux fluviales en recueillant les pluies. Même sur le versant de +l'Océan Pacifique, le canal devrait s'alimenter des eaux du +Guasacoalco amenées par une rigole au travers de la crête. + +Il n'est pas démontré que la disposition du sol interdise absolument +l'établissement d'une pareille rigole. À partir de leurs sources, le +Guasacoalco et le Chimalapa se dirigent, parallèlement l'un à l'autre, +de l'est à l'ouest, séparés de 28 kilomètres, pour se détourner, le +premier à Santa-Maria de Chimalapa, vers le nord, le second à 6 +kilomètres au-dessous de San-Miguel, vers le sud, afin d'atteindre +chacun son océan. Une rigole tracée obliquement du Guasacoalco au +Chimalapa, dans la partie de leurs cours où ils sont parallèles, +atteindrait celui-ci, sans avoir à se développer sur plus de 30 à 40 +kilomètres, ce qui, pour une rigole alimentaire, n'a rien d'inusité. À +Santa-Maria, le Guasacoalco coule à un niveau qui est à peu près le +même que celui du Chimalapa à San-Miguel. Il n'y aurait donc qu'à +prendre le Guasacoalco un peu au-dessus de Santa-Maria pour qu'il vînt +se verser naturellement, à Saint-Miguel, dans le Chimalapa; mais il +faudrait que le terrain permît à la rigole de passer, moyennant des +souterrains médiocrement longs. La direction suivant laquelle le +général Orbegoso a cherché un passage n'y est pas favorable, car il y +faudrait être en souterrain presque sur toute la distance. Il est allé +à peu près tout droit de Santa-Maria à San-Miguel[35]. + + [Note 35: À San-Miguel, le Chimalapa est à 173 mètres + au-dessus de la mer: le village de Santa-Maria est à 286 + mètres; mais le Guasacoalco est de beaucoup plus bas que le + village. À 13 kilomètres en aval, il est à 160 mètres 10 + centimètres, ce qui permet de supposer que le niveau du + fleuve à Santa-Maria est à 170 mètres environ.] + +Le général Orbegoso conclut en ces termes, que la canalisation de +l'isthme de Tehuantepec demeure _problématique_ et _gigantesque_[36]; +il conseille comme facile une communication résultant d'une bonne +route entre les lagunes de Tehuantepec et le Guasacoalco. + + [Note 36: Eu égard, sans doute, aux sommes dont pourrait + disposer le gouvernement mexicain.] + +On aurait ensuite à remédier, s'il était possible, à l'absence d'un +port passable sur l'Océan Pacifique. Tehuantepec mérite à peine le nom +de rade. On y arrive par deux lagunes successives, profondes +d'environ 5 mètres, dont l'une est très allongée parallèlement au +littoral; l'autre, placée en arrière de celle-ci, parallèle de même au +bord de la mer, et beaucoup plus courte, a encore 17 kilomètres. +Depuis la fin du XVIe siècle, Tehuantepec est très peu fréquenté; la +mer se retire journellement de ces côtes; l'ancrage y devient d'année +en année plus mauvais; le sable que charrie le Chimalapa augmente la +hauteur et l'étendue des barres sablonneuses placées au débouché de la +première lagune dans la seconde, et de celle-ci dans la mer, et déjà +Tehuantepec n'est plus accessible qu'à des goëlettes. + +L'exploration du général Orbegoso constata dans l'isthme une +magnifique végétation, indice d'un sol riche. Il y a bien longtemps +déjà que les belles forêts de Petapa et de Tarifa avaient attiré +l'attention de la cour d'Espagne. Les chantiers de construction navale +de la Havane en tiraient autrefois tous les bois qui leur étaient +nécessaires, et qu'on leur expédiait par le Guasacoalco; car c'est +assez tard qu'on établit dans l'île de Cuba et dans celle de Pinos les +coupes de cèdre destinées à la marine. La fertilité des environs de +Tehuantepec fut pareillement avérée de nouveau; en arrosant cette +spacieuse plaine avec des saignées du Chimalapa, on lui ferait rendre +les plus précieuses récoltes. On vérifia de même la salubrité relative +du pays, à quelque distance de la mer. Enfin on se souvint que +l'isthme n'avait pas toujours été une solitude. On y trouve, ce qui +étonne et attriste le voyageur en Amérique, des ruines de +constructions à l'européenne. Avant l'expédition de Cortez, l'isthme +était populeux: il ne le fut pas moins après. Ce furent les boucaniers +qui détruisirent les établissements élevés par les Espagnols sur les +rives du Guasacoalco, et qui, dispersant la population, convertirent +en un désert une admirable contrée naguère florissante sous le sceptre +de Montezuma. De ces vestiges d'une ancienne prospérité, on conclut +naturellement qu'il serait aisé de rendre l'isthme à la culture et à +la vie. De là un plan de colonisation qui, mal exécuté, se termina par +la mort ou la dispersion des colons, mais qu'on pourrait reprendre +avec avantage. Ce serait même à désirer pour l'objet qui nous occupe +ici; car la présence d'une population active sur les bords du +Guasacoalco, entre les deux océans, déterminerait nécessairement +l'établissement de bonnes communications au travers de l'isthme. + +Le projet de faciliter la jonction des deux océans par l'isthme de +Tehuantepec n'a pas été abandonné. Il y a deux ans, le gouvernement +mexicain en a concédé l'entreprise à don Jose Garay. Mais il ne s'agit +pas d'un canal maritime, d'un ouvrage qui tienne lieu d'un bras de +mer. Le plan est infiniment plus modeste; on améliorerait le cours du +Guasacoalco et celui du Chimalapa, on y lancerait des bateaux à +vapeur, et d'un fleuve à l'autre on jetterait un chemin de fer. + + + + +CHAPITRE VI. + +SECOND PASSAGE.--ISTHME DE HONDURAS. + + Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau élevé + en arrière des montagnes; délicieuse situation de la ville de + Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.--Les + montagnes s'abaissent sur le bord méridional de la baie.--Trouée + que fait le Golfo Dulce; cette trouée se prolonge par le fleuve + Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.--Plus au sud-est, + vallée de Comayagua, où coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a + pas d'espoir non plus de pratiquer par là un canal + maritime.--Vallée du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus + grande partie de la distance des deux océans, mais il serait + impossible de descendre dans l'Océan Pacifique; élévation du sol + sur les bords du haut Motagua.--Terre _froide_; sens qu'il faut + attacher à ce mot.--Partage des eaux à Chimaltenango.--Il n'y a + rien à espérer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras. + + +À l'est de l'isthme de Tehuantepec, la chaussée placée entre les deux +océans se flanque du contre-fort massif de la péninsule du Yucatan et +s'élève dans la même proportion. Les montagnes sont hautes, serrées +les unes contre les autres, et présentent un obstacle continu. Il en +est d'abord de même de l'autre côté de la presqu'île. Autour de la +baie de Honduras, elles forment une muraille à pic qui semble se +dresser subitement du sein des flots; car, suivant l'historien +Juarros, le nom de Honduras fut donné à la baie parce que les sondages +ne trouvaient pas le fond de la mer, et qu'on n'y pouvait jeter +l'ancre. Sur tout le pourtour de la baie, depuis le méridien de l'île +d'Utilla jusqu'au cercle de latitude de Balise, c'est un cirque, à +deux étages, de cimes dont l'élévation mal déterminée est de plus de +2,000 mètres[37]. La Balise, sur les rives de laquelle les Anglais se +sont donné un établissement qui, avec l'île voisine de Roatan, les +rend les maîtres de la baie, s'échappe en bondissant, de cataracte en +cataracte, du sein de ces montagnes. À mesure qu'on s'éloigne de +l'Atlantique, la surface générale du terrain, abstraction faite même +des sommets qui s'y dressent comme sur un piédestal, va en montant +sans cesse jusqu'à une faible distance du Pacifique. En arrière des +cimes étalées en double rideau sur le pourtour de la baie, se déploie +un plateau qui reproduit sur une moindre échelle l'imposante majesté +de celui d'Anahuac[38], mais qui en égale, sous un ciel plus délicieux +encore, les plus rares magnificences. Il est surmonté de montagnes +volcaniques dont la hauteur est évaluée par un observateur exact, le +capitaine Basil Hall, à 4,000 mètres. Presque tout droit derrière la +tête de la baie de Honduras, sur ce plateau enchanté, lorsque déjà il +s'est beaucoup rabaissé, est située, à 500 ou 600 mètres au-dessus de +la mer, non loin du Pacifique, la belle cité de Guatimala, au pied de +deux volcans les plus beaux à contempler et les plus magnifiquement +réguliers dans leur forme élancée qu'il y ait dans l'univers, mais +aussi les plus formidables en leur colère. Sans cesse ils menacent la +ville: trois fois déjà elle a dû être transportée en masse d'un point +à un autre, et jamais les populations n'ont pu consentir à s'éloigner +de cette plaine tiède, salubre, admirablement arrosée, où la nature +étale toutes les richesses de la végétation, toutes les splendeurs et +tous les charmes dont peut être orné un paysage; elles semblent +éperdument amoureuses de ces sites ravissants. + + [Note 37: D'après la dernière carte de l'Amirauté + anglaise, le pic d'Omoa, qui est situé derrière le port du + même nom sur la baie de Honduras, a environ 7,000 pieds + anglais (2,130 mètres), et le pic de Congrehoy (ou + Congrejal), placé 150 kilomètres plus à l'est, 7,500 pieds + (2,290 mètres). Ces deux montagnes sont sur le bord + méridional de la baie, là où la chaîne qui la borde cesse + d'être continue et laisse des ouvertures.] + + [Note 38: C'est le nom du Mexique dans la langue des + Aztèques.] + +Sur le côté méridional de la baie, les montagnes s'interrompent çà et +là. Le Golfo Dulce (ou lac d'Yzabal), baie close qui communique avec +la baie ouverte de Honduras, pénètre dans les terres à 80 kilomètres, +et de son extrémité la plus avancée dans l'intérieur jusqu'au +Pacifique, il y en a, d'après les dernières cartes de l'amirauté +anglaise, près de 200. Le Polochic, qui s'y jette et qu'on dit +praticable pour des bateaux à vapeur, pourrait servir à franchir une +partie de ce dernier intervalle; malheureusement, derrière le Polochic +et les autres cours d'eau qui se déchargent dans le Golfo Dulce, +l'élévation générale du sol présente à tout projet de canal une +barrière insurmontable. Mais plus au sud-est, une vallée transversale +fait brèche dans l'arête de partage; c'est la _Llanura_ de Comayagua +(ainsi nommée d'après la capitale de l'État de Honduras qu'on y +rencontre) allant d'une mer à l'autre, et débouchant dans le golfe de +la Conchagua (ou Fonseca) sur le Pacifique; elle a été reconnue, il y +a sept ou huit ans, par don Juan Galindo. Cette vallée, réellement +située dans l'hémicycle de l'Amérique Centrale, est arrosée sur le +versant de l'Atlantique par le Jagua, sur celui du Pacifique par le +Sirano (ou San-Miguel), l'un et l'autre navigables. Mais jusqu'à +quelle distance de leurs mers respectives le sont-ils? combien de mois +chaque année? quel moyen aurait-on de les joindre l'un à l'autre par +un canal à point de partage? C'est ce que nous ne saurions dire. On +peut cependant tenir pour certain, dès à présent, qu'il n'y a pas de +canal maritime possible par cette direction, à moins de frais infinis. +La distance est grande, elle dépasse 300 kilomètres, et l'art aurait +trop à faire pour suppléer à l'insuffisance des facilités naturelles. + +Ces belles contrées sont encore très mal connues. On n'en trouve pas +deux cartes qui se ressemblent. Tous les géographes s'accordent +cependant à signaler quelques fleuves qui prennent leurs sources près +de l'un des océans pour aller de là se décharger dans l'autre. Le plus +remarquable est le Motagua, qui, sortant d'un petit lac, se jette dans +l'Atlantique après avoir parcouru plus des cinq sixièmes de l'espace +qui sépare les deux mers. Les tributaires du Pacifique qui offrent ce +caractère sont très peu nombreux. Même dans l'isthme, depuis +Tehuantepec jusqu'au golfe de Darien, on voit persévérer la loi de la +nature qui, dans le nouveau continent, a accordé un cours beaucoup +plus long aux tributaires de l'Atlantique qu'à ceux de l'autre océan +dont les sources s'entrelacent avec les leurs[39]. Le Camaluzon (ou +Camaleçon), l'Ulua et quelques autres paraissent aussi être navigables +assez avant dans les terres. Mais tous ces cours d'eau partent de +points très élevés d'où il serait impossible de conduire un canal dans +l'océan opposé. Le Motagua, par exemple, naît sur un plateau en cela +remarquable. La province de Quesaltenango, qu'il traverse, donne +toutes les productions des pays tempérés de l'Europe, ce qui, par 15 +degrés de latitude, suppose une grande élévation. Les écrivains +espagnols, et entre autres Juarros, disent que c'est un climat +_froid_; on sait que c'est le même terme qu'on applique à la vallée de +Mexico, où l'on se passe de feu toute l'année. L'expression n'a donc +point le sens que nous pourrions lui attribuer; elle comporte pourtant +un niveau de plus de 2,000 mètres au-dessus de la mer, sans préjudice +d'une plus grande hauteur pour les cimes qui dominent le pays. + + [Note 39: Le Sirano, que nous citions tout-à-l'heure, y + fait cependant exception.] + +À Chimaltenango, qui est dans le même bassin, les eaux se séparent +entre les deux Océans. L'eau des gouttières du côté droit de la +cathédrale se rend dans l'Atlantique, celle du côté gauche va dans le +Pacifique; mais il ne s'ensuit absolument rien pour la possibilité +d'une communication navigable entre les deux mers. + +Nous tiendrons pour constant que, derrière la baie de Honduras, et +même dans la région attenante, jusqu'au coeur de l'Amérique Centrale, +il peut y avoir place tout au plus pour des canaux de petite +navigation entre les deux océans. Allons donc plus loin à l'est, +c'est-à-dire de l'autre côté de l'Amérique Centrale, au lac de +Nicaragua. + + + + +CHAPITRE VII. + +TROISIÈME PASSAGE.--LE PAYS DE NICARAGUA. + + Grande déchirure occupée par le lac de Nicaragua et le fleuve + San-Juan de Nicaragua.--Golfe de Papagayo el golfe de + Nicoya.--Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui + prolongent le lac et le fleuve précédents.--Dimensions de ces + lacs; développement des fleuves.--Tracés possibles au nombre de + cinq: 1º du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2º du même lac + au golfe de Nicoya; 3º et 4º de la pointe nord-ouest du lac de + Leon à Tamarindo et à Realejo; 5º du lac de Leon à la rivière + Tosta; 6º du même lac au golfe de la Conchagua.--Régime du fleuve + San-Juan; rapides et récifs.--Bon port de San-Juan à l'embouchure + du fleuve.--Amélioration du fleuve San-Juan; ce qui prouve + qu'elle serait peu difficile, c'est qu'avant 1685 les trois-mâts + le remontaient; en 1685, on l'obstrua pour barrer le passage aux + flibustiers; le Colorado s'ouvrit alors.--D'une amélioration qui + permette de recevoir les plus grands trois-mâts du commerce et + les paquebots transatlantiques.--De la navigation du Tipitapa; sa + pente; beau site de la ville de Tipitapa.--La traversée du lac de + Nicaragua n'offre pas de péril sérieux. + + Des canaux à ouvrir entre l'Océan Pacifique et le lac de Leon ou + le lac de Nicaragua.--Sol peu élevé malgré la présence de + volcans très hauts.--Tous les voyageurs s'accordent à dire que du + lac de Leon à Realejo ou à Tamarindo le pays est plat.--Illusion + possible.--On n'a fait de nivellements qu'entre la ville de + Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.--Nivellement de don + Manuel Galisteo avant la révolution française.--Nivellement de M. + Bailey depuis l'indépendance.--Il faudrait un souterrain par ce + dernier tracé; de quelle longueur; comparaison avec la longueur + d'autres souterrains.--Impossibilité d'admettre des souterrains + sur un canal destiné à des bâtiments de mer.--De quelles + dimensions devraient être des souterrains pour de grands + trois-mâts démâtés.--Pour les autres lignes, les renseignements + manquent.--Donnée relatée dans l'ouvrage intitulé: _Mexico and + Guatimala_. + + Des ports qu'on trouverait aux deux extrémités du + canal.--San-Juan du Sud; le port est petit, mais sûr; les ports + de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est + magnifique.--Absence de la fièvre jaune là où le canal serait à + creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs. + + Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre + les deux océans jusqu'à ce qu'on soit aux environs de + Panama.--Études qu'il y aurait lieu de faire à la baie de + Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivière Chiriqui. + + +Mesurée de rivage à rivage, au port de San-Juan de Nicaragua la +distance des deux océans est de 150 kilomètres; obliquement de +San-Juan de Nicaragua à San-Juan du Sud, elle est de 250, et du même +point à Realejo de plus de 400, toujours à vol d'oiseau. Mais une +grande déchirure a creusé au milieu des terres le lit d'un lac +spacieux, celui de Nicaragua, inépuisable réservoir qui, par un fleuve +large et profond, le San-Juan, s'épanche dans l'Atlantique et semble +un prolongement de cette mer au sein du continent. Les deux océans +deviennent ainsi fort voisins l'un de l'autre, et deux golfes, celui +de Papagayo et celui de Nicoya, ont échancré le littoral du Pacifique, +comme afin que cet océan fît à son tour une partie du chemin. Au-delà +de ce fleuve et de ce lac, le voyageur qui vient de l'Atlantique +rencontre un second lac, celui de Leon (ou de Managua), terminé du +côté du nord par une sorte de croissant dont l'extrême pointe +nord-ouest, celle sur laquelle était située jadis la ville de Leon, +transportée maintenant dans l'intérieur des terres, et où l'on trouve +le port de Moabita, est plus voisine encore du Pacifique qu'aucun des +points du lac de Nicaragua, puisque de là au port de Tamarindo il n'y +a que 14 ou 15 kilomètres; et ce nouveau lac se déverse dans le +premier par un autre fleuve, le Tipitapa. Enfin sur la côte du +Pacifique, près du lac de Leon, est un port, celui de Realejo, dont on +a dit autrefois qu'il était le plus admirable peut-être de toute la +monarchie espagnole. Ces beaux lacs et ces nobles cours d'eau en +chapelet rappellent ceux qui, en Écosse, occupent une gorge entre les +deux mers qui baignent les flancs de la Grande-Bretagne, et à l'aide +desquels on a ménagé un canal assez spacieux pour recevoir des +frégates, le canal Calédonien. Ils invitent de même l'homme à +compléter de mer en mer, par une coupure, une communication dont +l'importance, pour le commerce général du monde, serait à celle du +canal Calédonien à peu près dans la proportion d'un détroit au +Grand-Océan, ou de l'île de la Grande-Bretagne au continent des deux +Amériques. + +Le lac de Nicaragua a 176 kilomètres de long, 55 de large, et à peu +près partout il offre une profondeur de 25 mètres. Le fleuve San-Juan, +qui continue le grand axe du lac, c'est-à-dire qui coule à l'est, a un +parcours de 146 kilomètres. Le lac de Leon a, dans sa plus grande +dimension, 63 kilomètres, et un pourtour de 147; la rivière Tipitapa, +par laquelle il se déverse dans le lac de Nicaragua, présente un +développement de 55 kilomètres. Ainsi il y a de l'Atlantique au fond +du lac de Nicaragua 322 kilomètres, et au fond du lac de Leon 440[40]. +La ville de Leon, à 25 kilomètres du lac du même nom, est la plus +populeuse cité des environs du lac de Nicaragua, et, après Guatimala, +de toute l'Amérique Centrale. + + [Note 40: Nous adoptons ici, pour le lac de Nicaragua et + pour les rivières San-Juan et Tipitapa, les évaluations de M. + Bailey, rapportées par M. Stephens, en supposant, ce que nous + avons pu vérifier, que les milles dont il se sert en ce qui + les concerne soient des milles géographiques de 1,851 mètres, + quoique ailleurs M. Stephens emploie le mille de 1,609 + mètres. Les autres observateurs et géographes attribuent au + lac de Nicaragua de plus grandes dimensions. Quant à la + profondeur, ils lui en assignent une moindre, mais plus que + suffisante pour de grands navires. MM. Rouhaud et Dumartray + donnent au lac[A] 45 lieues de longueur sur 25 de largeur, et + une profondeur de 75 pieds. En supposant que la lieue dont + ils se servent soit la lieue marine de 5 kilomètres et demi, + le lac aurait 250 kilomètres de long sur 137 de large. Les + nouvelles cartes de l'Amirauté anglaise et du Dépôt de la + Marine française, dressées d'après les résultats de + l'expédition du commodore Owen, se rapprochent des + indications que nous avons adoptées.] + + [Note A: Page 8 de leur Notice sur l'_Amérique + Centrale_.] + +Ici la jonction des océans peut être essayée suivant diverses +directions: 1º On peut de la ville de Nicaragua, sur le lac du même +nom, se diriger sur le port de San-Juan du Sud dans le golfe de +Papagayo. 2º Du même lac au golfe de Nicoya (aussi nommé baie de +Caldera), on est porté à croire qu'un canal serait facile au moyen de +la rivière Tampisque, qui se jette dans ce golfe, et de la Sapua, qui +se déverse dans le lac au midi de Nicaragua. Ces deux rivières, toutes +les deux abondamment pourvues d'eau, sont très rapprochées l'une de +l'autre, dans le voisinage de la baie de las Salinas (dépendante du +golfe de Papagayo). 3º et 4º De la pointe nord-ouest du lac de Leon on +pourrait tenter de se rendre, soit au port de Tamarindo, soit à celui +de Realejo. 5º On a indiqué aussi un tracé de la même extrémité du lac +de Leon à la rivière Tosta, qu'on rencontre sur la route de Realejo, +et qui descend du volcan de Telica. 6º Enfin, peut-être une jonction +serait-elle praticable de la pointe nord-est du lac de Leon à la baie +de la Conchagua, dont nous avons parlé au chapitre précédent. Cela +fait, il resterait cependant à améliorer le cours du fleuve San-Juan +de Nicaragua, et, si l'on devait aller jusqu'au lac de Leon, celui du +Tipitapa, de manière à les rendre praticables pour de forts navires. + +Le fleuve San-Juan de Nicaragua est parcouru toute l'année, d'une +extrémité à l'autre, par des pirogues d'un tirant d'eau de 1 mètre à 1 +mètre 20 cent.; mais presque partout il présente une profondeur +beaucoup plus grande. Par des travaux de perfectionnement à quatre ou +cinq _rapides_ et hauts-fonds[41] qu'on y rencontre çà et là, il +serait possible, aisé aux navires tirant 3 mètres et demi ou 4 mètres +de se rendre en tout temps de la pleine mer au lac. Le fleuve étant +généralement encaissé, entre des rives peu élevées d'ailleurs, les +travaux à ce nécessaires se réduiraient à quelques barrages de retenue +qui devraient être accompagnés chacun d'une écluse. La barre du fleuve +San-Juan de Nicaragua a 3 mètres et demi d'eau, et, sur un point, elle +offre, suivant M. Robinson, une passe étroite de 7 mètres et demi de +profondeur. + + [Note 41: On désigne ainsi les points où le courant est + beaucoup plus vif et oppose un grand obstacle aux navires qui + remontent. Quand un _rapide_ est bien caractérisé, il + interrompt la ligne navigable. Voici, d'après les + renseignements communiqués à M. Stephens par M. Bailey, comme + sont distribués les rapides et comment se présente le fleuve + à partir du lac de Nicaragua: + + À partir du lac jusqu'à la rivière des Savalos, sur 33 + kilomètres environ, le fleuve San-Juan a une profondeur de 3 + mètres 65 centimètres à 7 mètres 30 centimètres. Alors + commencent les rapides d'El Toro, dont l'étendue est de 1,850 + mètres, et où la profondeur de l'eau est de 2 mètres 75 + centimètres à 3 mètres 65 centimètres. Pendant un intervalle + de 7,400 mètres, on trouve une navigation facile; mais, + arrivé à Castillo Viejo, on rencontre d'autres rapides + d'environ 1,000 mètres de développement, où il y a de 3 + mètres 65 centimètres à 7 mètres 30 c. d'eau. Après un nouvel + espace d'une bonne navigation, long de 3,700 mètres, où l'eau + a une profondeur de 4 mètres 50 c. à 4 mètres, se présentent + les rapides de Mico et de las Balas, qui se succèdent et + n'ont pas ensemble un développement de plus de 1,850 mètres; + la profondeur du chenal y varie de 1 mètre 83 centimètres à 5 + mètres et demi. Après un autre espace navigable de 2,800 + mètres, viennent les rapides de Machuca, de 1,850 mètres de + longueur; ce sont les plus dangereux de tous, parce que le + fleuve y court sur un lit hérissé de pointes de rochers. + Après un nouveau bassin naturel de 18 kil. et demi, où il y a + de 3 mètres 65 centimètres d'eau à 13 mètres, on est au + confluent du San-Carlos. 20 kilomètres plus loin, le San-Juan + reçoit le Sarapiqui, seule communication entre l'État de + Costa-Rica et le port San-Juan ou la mer. Dans ce trajet sont + distribuées des îles, et la profondeur est de 1 mètre 83 + centimètres à 11 mètres; les points les moins profonds étant + aux coudes du fleuve, il s'y est accumulé de la boue et du + gravier. Enfin, après on parcours de 13 kilomètres, on est à + la séparation du Colorado. De là à la mer il y a 24 + kilomètres qu'on réduirait facilement à 18 et demi. Tous les + sondages relatés ici ont été pris à basses eaux. Remarquons + que, à ce compte, le développement du fleuve serait de 129 + kilomètres, au lieu des 146 indiqués ailleurs par M. + Stephens. + + Les barrages à placer à chacun des quatre rapides auraient de + 80 à 100 mètres. Sur quelques autres points il faudrait des + dragages.] + +Le port San-Juan, situé à l'embouchure, est sûr et spacieux; plusieurs +rapports d'officiers de marine qui l'ont visité dans ces derniers +temps le représentent comme excellent[42]. On lui reconnaît de la +salubrité, avantage fort rare sur le littoral de l'Atlantique dans +l'Amérique Centrale. Les vents alizés, auxquels aucune chaîne continue +ne barre le passage, y balaient les miasmes qui doivent pourtant +sortir en abondance des marécages avoisinants, assez complétement pour +que la fièvre jaune n'y fasse pas de ravages. Peut-être n'en +serait-il pas toujours de même si une population européenne un peu +nombreuse venait s'y établir. Contre la localité de San-Juan, on dit +dans l'Amérique Centrale ce qu'on reproche en France à Brest, qu'elle +est pluvieuse par excellence. Sous ce rapport la différence est grande +entre San-Juan et le fort de San-Carlos situé sur le lac, là où le +fleuve s'en échappe, et, à plus forte raison, entre San-Juan et les +villes de Grenade, Nicaragua et Leon, qui jouissent d'un ciel serein. +Mais c'est un inconvénient dont il ne faut faire mention que pour +mémoire. + + [Note 42: L'opinion de M. Bailey, telle que la rapporte + M. Stephens, serait que ce port est parfait + (_unexceptionable_), mais petit. Tous les autres témoignages + sont d'accord à lui reconnaître au contraire beaucoup + d'étendue. MM. Rouhaud et Dumartray disent (_page 7_ de leur + notice) qu'il est _vaste et de toute sécurité_, ce que «ne + présente aucun autre point de la côte orientale de l'Amérique + Centrale.» De savants marins français qui ont été chargés de + l'examiner en 1843 disent expressément que c'est un _asile + vaste et sûr_, une _belle situation_, un _excellent port_, + et, ajoutent-ils, un bon _mouillage près de terre_.] + +Nous admettrons donc que le fleuve San-Juan aboutit à un bon port et +qu'il se prêterait aisément à une amélioration qui le rendrait +praticable pour des bâtiments maritimes tirant, comme il a été dit +tout-à-l'heure, de 3 mètres et demi à 4 mètres d'eau. Sur ce point le +passé répond de l'avenir. La tradition assure qu'autrefois les navires +de mer remontaient le fleuve San-Juan, et qu'aux grandes foires +annuelles tenues au fond du lac de Nicaragua, à Grenade, on voyait +régulièrement plusieurs bricks et trois-mâts arrivés de Cadix ou des +autres ports de la péninsule, après avoir fait escale à Carthagène et +à Porto-Belo. Et il ne s'agit pas ici de ces traditions menteuses qui +se plaisent à présenter les choses et les hommes comme allant en +dégénérant sans cesse. M. Rouhaud a vérifié le fait dans les archives +de la ville de Grenade. Il y a trouvé la preuve qu'au milieu du XVIIe +siècle les trois-mâts (_fragatas_) de la marine marchande espagnole +fréquentaient le mouillage de _las Isletas_ qui est, dans le lac, le +port de la ville de Grenade; et j'ai vu entre ses mains des pièces +originales remontant à 1647 et 1648, qui le constatent. Mais en 1685, +le régime du fleuve subit une grande altération, du fait des hommes. +Une voie nouvelle se fraya violemment, par où s'échappe, sous le nom +de Rio Colorado, une portion considérable des eaux. D'après un +jaugeage de M. Bailey, rapporté par M. Stephens, le Colorado roule en +basses eaux 360 mètres cubes par seconde; c'est trois fois le débit de +la Seine à Paris pendant l'étiage. Quand les eaux sont hautes, le +Colorado verse à la mer 1,095 mètres cubes par seconde. Depuis 1685, +l'ancien lit, à partir du point où le Colorado s'en sépare, ne peut +plus recevoir que des bateaux plongeant de 1 mètre à 1 mètre 20 +centimètres, et le Colorado lui-même est inaccessible aux bâtiments +maritimes, parce qu'à son embouchure le chenal est interrompu par une +barre qu'ils ne sauraient franchir. + +Ce fut la guerre, cause de tant de dérangements dans le monde, qui +occasionna cette révolution dans le Rio San-Juan de Nicaragua. La mer +des Antilles et les parages voisins étaient alors infestés de +boucaniers qui portaient partout la dévastation et le pillage avec une +audace et un courage qu'on déplore de voir ainsi au service de +passions brutales. Ces bandits désolaient tous les établissements +espagnols voisins de la mer. Afin de les empêcher de pénétrer +jusqu'au lac de Nicaragua, on coula, à 20 kilomètres environ de +l'embouchure du fleuve, des carcasses de navires, des radeaux chargés +de pierres, tout ce qu'on put trouver. Les grandes pluies étant +venues, le fleuve, qui alors charrie beaucoup d'arbres déracinés sur +ses bords par le courant, grossit cet obstacle; les sables s'y +amoncelèrent, et ce fut bientôt une digue qui arrêta les eaux. +Celles-ci cherchèrent donc une issue ailleurs, et ainsi s'ouvrit le +Colorado. Quand les flibustiers ne furent plus à craindre, on s'occupa +de rétablir l'ancien lit; mais on le fit avec la mollesse qui +caractérisait trop souvent l'administration espagnole, et on n'employa +pas le seul moyen qui pût réussir, un barrage en travers du Colorado, +à sa naissance. Par ce barrage, qui est possible aujourd'hui comme +alors[43] et par un curage de l'ancien chenal, le fleuve devrait +reprendre son cours et son régime primitif. + + [Note 43: Ce barrage aurait 410 mètres de long.] + +Les ouvrages peu considérables que nous avons sommairement signalés +pour les rapides et les récifs qu'offre le fleuve au-dessus du +Colorado, achèveraient de rendre le Rio San-Juan de Nicaragua +constamment navigable, en toute sûreté, pour des bâtiments tirant de 3 +et demi à 4 mètres d'eau. Mais ce ne serait pas assez pour une +jonction des deux océans, telle qu'on peut la désirer aujourd'hui. Il +faudrait des travaux beaucoup plus étendus pour mettre le fleuve en +état de donner passage à des navires semblables à ceux que peuvent +recevoir le canal hollandais du Nord et le canal Calédonien, ou tels +que les paquebots transatlantiques. Pour atteindre ce but, il serait +fort possible qu'on fût obligé de renoncer à une navigation en lit de +rivière sur une bonne partie du cours du San-Juan, et qu'on dût +creuser un canal latéral. Le terrain s'y prêterait bien. Toutefois, à +cause des dimensions de la cuvette d'un pareil canal, la dépense en +serait grande: M. Stephens l'évaluait, d'après M. Bailey probablement, +en adoptant une série de prix semblable à la moyenne des États-Unis, à +10 ou 12 millions de dollars (53 à 64 millions de francs). C'est à peu +près la moitié de la somme que, d'après ses calculs, exigerait la +communication des deux océans, du port San-Juan de Nicaragua à +San-Juan du Sud. + +Le Tipitapa présente plus de facilités encore que le San-Juan de +Nicaragua. Il paraît généralement resserré comme un canal; on n'aurait +pas à y faire de barrage de plus de 50 mètres. Sur un cours de 55 +kilomèt. il offre une pente de 8 mètres 74 centimèt. La moitié de +cette pente est accumulée en un seul point, à la ville de Tipitapa +voisine du lac de Leon, où il y a un saut de 4 mètres[44]. M. Rouhaud +s'exprimait sur le site de cette ville dans les termes d'un vif +enthousiasme; il la représentait comme une des localités les mieux +placées pour recevoir une grande cité. Une plaine qui donnerait en +abondance à la fois les produits les plus précieux et les plus usuels, +le plus bel indigo du monde, et du maïs à raison de 400 ou 600 grains +pour un, s'y étale sur de grandes dimensions. On y est à cheval sur +les deux lacs, c'est presque dire sur les deux océans, et la chute du +fleuve fournirait une force motrice inépuisable pour les usages +industriels. Mais quand l'industrie humaine ira-t-elle déployer les +miracles de son activité dans ces lieux enchanteurs? Lui sera-t-il +jamais donné de s'y établir à demeure et d'y asseoir son empire? Tout +fier qu'il était des prouesses industrielles des Anglo-Saxons en +général et de ses compatriotes les Américains du Nord en particulier, +M. Stephens, quand il s'est vu sous ce ciel éblouissant, en face des +belles eaux et des gracieuses rives du lac, entouré de cette nature +féconde qui offre à l'homme le nécessaire avec profusion, quand il +s'est senti baigné de cet air tiède qui porte l'âme à une molle +rêverie et le corps au repos, s'est mis à désespérer de la remuante +énergie des Anglo-Américains eux-mêmes, et a exprimé le doute que ces +intrépides champions du travail, transplantés en un pareil séjour, +pussent résister à tant de séductions, et ne pas s'abandonner à la +paresse qu'ils méprisent. + + [Note 44: Suivant M. Stephens, toute la pente de la + rivière Tipitapa, montant à 8 mètres 74 centimètres, serait + accumulée sur les 10 premiers kilomètres à partir du lac de + Leon. M. Rouhaud, qui a pris part aux opérations + topographiques faites dans le pays, m'a dit que la pente de 8 + mètres 74 centimètres était répartie ainsi: 5 mètres 49 + centimètres en une chute à Tipitapa, et le reste, soit 3 + mètres 25 centimètres, de Tipitapa au lac de Nicaragua.] + +De même la nécessité de traverser le lac de Nicaragua ne semble pas +devoir gêner cette communication, quoiqu'on ait dit qu'on y était +exposé quelquefois à des coups de vent d'une extrême violence. Des +navire pontés n'y courraient aucun péril[45]. Ils en seraient +surabondamment affranchis s'ils étaient traînés par des remorqueurs à +vapeur, les mêmes qui leur auraient servi à remonter le fleuve +San-Juan, et cette remorque au travers du lac s'opérerait +naturellement avec un faible supplément de frais, en retour duquel on +aurait une économie de temps. + + [Note 45: M. Rouhaud assure qu'il est extrêmement rare de + voir arriver des malheurs aux pirogues (non pontées) fort mal + construites, qui servent aux transports sur le lac.] + +Il reste à savoir quelle difficulté opposerait la muraille à renverser +entre le lac de Nicaragua ou le lac de Leon et l'Océan Pacifique. + +Aucune contrée n'est hérissée d'autant de volcans que cette partie de +l'Amérique, du 11e degré de latitude au 13e; mais sur la droite du lac +de Nicaragua, les montagnes, par le cratère desquelles le feu +souterrain se fraie un passage, sont en petits groupes isolés et +quelquefois en cimes solitaires. Elles s'élancent de la plaine, +laissant entre elles des vallées, ou tout au moins des passages. Cette +étroite langue de terre qui sépare le lac de Nicaragua de l'Océan +Pacifique, toute parsemée qu'elle est de cimes gigantesques, présente, +à leur base, un terrain de peu d'élévation. Les récits du célèbre +navigateur Dampier, qui avait guerroyé dans ces régions, donnaient à +croire que, le long des différents tracés du lac de Leon à Realejo, et +du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo ou à celui de Nicoya, le +terrain est le plus fréquemment uni et en savanes, et qu'entre le lac +de Leon et la côte de Realejo, le sol naturel est tout-à-fait plat. De +son côté, M. Stephens, en rendant compte de ses impressions +personnelles, dit expressément que c'est un sol parfaitement de niveau +(_perfectly level_). M. Rouhaud m'a parlé dans les mêmes termes de +l'espace compris entre la corne nord-ouest du lac de Leon et le port +de Realejo, et du terrain qui s'étend entre la même pointe du lac et +le port de Tamarindo; il estime à 6 ou 7 mètres la hauteur de la rive +au-dessus du niveau de l'eau. Puis vient, dit-il, une petite zone +sensiblement de niveau, et de là on descend doucement vers l'Océan +Pacifique. Cette unanimité d'opinions est assez rassurante; cependant +elle ne dispense pas de nivellements exacts; on n'aura de certitude +qu'à cette condition. L'oeil d'observateurs même exercés apprécie +difficilement la saillie du terrain lorsqu'il monte graduellement. +«Rien de plus trompeur, dit M. de Humboldt, que le jugement que l'on +porte de la différence de niveau sur une pente prolongée, et par +conséquent très douce. Au Pérou, j'ai eu de la peine à croire mes yeux +en trouvant, au moyen d'une observation barométrique, que la ville de +Lima est de 91 toises (176 mètres) plus élevée que le port du Callao.» +Les mangliers que Dampier a vus sur la route de Realejo à Leon sont de +sûrs indices d'un sol déprimé et humide; mais il ne dit point qu'il +les ait observés sur toute la ligne. + +Des divers tracés énumérés plus haut, un seul a donné lieu à des +opérations géométriques; c'est celui du lac de Nicaragua au golfe de +Papagayo. + +À la fin du siècle dernier, quelques années avant la révolution +française, les idées d'amélioration germaient partout; la cour +d'Espagne fit exécuter un nivellement entre le golfe de Papagayo et le +lac de Nicaragua, aboutissant ainsi sur le lac aux environs de +l'importante ville de Nicaragua, aujourd'hui peuplée de 20,000 âmes au +moins. C'est alors que fut connue pour la première fois l'élévation du +lac au-dessus de l'Océan. L'ingénieur don Manuel Galisteo trouva que +la distance de l'Océan au lac était de 27,592 mètres, que le faîte du +terrain était à 83 mètres 70 centimètres au-dessus de l'Océan, et à 43 +mètres 70 centimètres au-dessus du lac, ce qui donnait 40 mètres pour +la hauteur du lac lui-même relativement à l'Océan. Du lac à la mer du +Sud, le creusement d'un canal puisant ses eaux dans le lac n'eût +rencontré de difficulté que sur 8,000 mètres séparés du lac par un +espace plus facile de 2 kilomètres et demi. Le long de ces 8,000 +mètres, l'élévation du terrain au-dessus du lac est d'au moins 20 +mètres. Pour un instant elle se réduit à 15, c'est à 5 kilomètres du +lac, et jusque là l'élévation maximum ne va pas tout-à-fait à 30 +mètres. Après cette dépression, le sol se relève graduellement et +atteint la hauteur, toujours au-dessus du lac, de 44 mètres, c'est à +9,300 mètres du lac. Il n'y a que 2,850 mètres pendant lesquels le sol +soit au-dessus du lac de 30 mètres ou plus, et de cet intervalle de +2,850 mètres le quart seulement n'est pas inférieur à 40 mètres. En +pareil cas ordinairement on se résigne à un souterrain, car on ne fait +guère de tranchées de 44 mèt. (nous devrions dire de 50, afin de tenir +compte de la profondeur de la cuvette du canal au-dessous du niveau du +lac); habituellement on s'arrête à 20 mètres. Il a fallu les trésors +dont disposaient les vice-rois du Mexique, les souvenirs de l'ancienne +grandeur castillane, et peut-être aussi l'inexpérience des ingénieurs +espagnols en matière de souterrains, pour que, dans le but d'assurer +l'écoulement des lacs voisins de Mexico, qui menaçaient cette belle +capitale, on ait, avec des moyens matériels très grossiers, osé +entreprendre et pu terminer la tranchée de Huehuetoca, dont la +profondeur est de 45 à 60 mètres pendant un intervalle de plus de 800 +mètres, et de 30 à 50 mètres pendant 3,500 mètres. D'ailleurs elle a +coûté une somme inouïe[46]. + + [Note 46: La longueur totale de la tranchée est de 20,585 + mètres. L'écoulement des lacs a exigé quelques autres travaux + moins importants, et l'opération entière a absorbé 31 + millions de francs, en comptant, à la vérité, les frais de + beaucoup d'écoles, d'essais avortés et de fausses + manoeuvres.] + +De nos jours cependant, dans un cas de nécessité, en déployant le +matériel perfectionné dont dispose présentement l'art de l'ingénieur, +on peut opérer des tranchées fort profondes, sans une dépense +extraordinaire, à moins qu'on ne rencontre une roche très dure ou des +sables coulants. Sur le canal d'Arles à Bouc, par exemple, le plateau +de la Lèque a été coupé par une tranchée de 2,100 mètres de longueur, +dont la profondeur, au point culminant du plateau, est de 40 à 50 +mètres. La dépense a été de moins de 4 millions. Et pourtant cette +tranchée a été effectuée par les procédés anciens[47]. Actuellement +dans les grandes tranchées on attaque le sol avec des armes d'une +puissance extrême. On applique au transport des déblais le chemin de +fer et la locomotive. L'homme n'a plus à effectuer de ses bras que la +fouille et la charge en wagons. Bien plus, tout récemment on s'est +servi avec succès sur le chemin de fer du Nord d'une machine qui +subvient fort économiquement à cette dernière partie de la besogne. +Des ingénieurs européens ou anglo-américains, auxquels serait confié +le percement de l'isthme, n'hésiteraient pas à se charger d'une +tranchée de 50 mètres de profondeur, à moins qu'un roc fort tenace ne +se présentât sur une bonne partie de la distance. Pour un objet pareil +à la jonction des deux grands océans, on peut tenter même +l'impossible. + + [Note 47: Cette tranchée, creusée dans un terrain composé + alternativement d'une roche compacte et d'une argile très + dure, a coûté exactement 3,667,345 fr. Le canal y est réduit + à la largeur de 7 mètres. Le canal d'Arles à Bouc a été + construit par M. Garella, inspecteur-divisionnaire des ponts + et chaussées, père de M. Garella, ingénieur en chef des + mines, qui explore maintenant l'isthme de Panama. La tranchée + de la Lèque avait été commencée par M. Boudon.] + +Les résultats du nivellement de don Manuel Galisteo ne furent +divulgués qu'après l'indépendance du royaume de Guatimala. Un officier +de la marine anglaise, M. Bailey, chargé par l'infortuné général +Morazan, qui était alors à la tête du gouvernement de l'Amérique +Centrale, d'étudier le canal des deux océans, les découvrit dans je ne +sais quelles archives et les communiqua à l'envoyé britannique, M. +Thompson, qui les publia. Mais M. Bailey, se méfiant de cette +exploration, qui semble n'avoir pas été effectuée par les moyens les +plus sûrs, la recommença en suivant une autre ligne, et, dans son +intéressant récit sur l'Amérique Centrale, M. Stephens a fait +connaître le travail de M. Bailey. + +Le tracé de M. Bailey débouche de même dans le lac près de la ville de +Nicaragua. Il part d'un point situé sur la rivière San-Juan du Sud, à +2 kilomètres de la mer Pacifique; les forts navires remontent ce cours +d'eau jusque là. M. Bailey n'a trouvé que 25,935 mètres de distance +entre l'Océan et le lac. Le point culminant du terrain, situé à 6,211 +mètres du point de départ, est à une élévation au-dessus de la mer de +187 mètres 78 centimèt. Le lac est élevé de 39 mètres 11 centimèt., et +par conséquent se trouve à 148 mèt. 67 cent. au-dessous du point +culminant. On l'aborde par une plage unie. D'après un profil de canal +présenté par M. Stephens[48], conformément aux données topographiques +recueillies par M. Bailey, le canal irait en montant depuis le lac, +pour s'abaisser ensuite vers la mer du Sud. Sur les 13 kilomèt. qui +touchent au lac, il n'y aurait qu'une écluse rachetant une pente de 2 +mètres 97 centimètres; puis sur un intervalle de 1,600 mètres, il +faudrait six ou sept écluses, afin de racheter 19 mètres 52 +centimètres. On serait alors au point le plus élevé du canal, et ce +bief de partage occuperait un espace de 4,800 mètres dont les deux +tiers devraient être en souterrain, à moins qu'on ne voulût des +tranchées de plus de 25 à 30 mètres[49]. Ici la hauteur du point +culminant est telle qu'une tranchée d'une extrémité à l'autre du bief +de partage serait tout-à-fait impossible. De là jusqu'à la mer du Sud, +il n'y aurait plus que 4,800 mètres; sur cet espace on aurait à +racheter une pente de 61 mètres. + + [Note 48: Ce projet a été tracé, d'après les nivellements + de M. Bailey, par M. Horace Allen, habile ingénieur des + États-Unis, auquel M. Stephens a communiqué ses notes. + Peut-être M. Bailey, d'après les connaissances qu'il avait + des lieux, particulièrement sous le rapport des eaux à + employer pour l'approvisionnement du canal, l'eût-il tracé + fort différemment, en ce sens qu'il ne l'eût pas élevé + au-dessus du niveau du lac.] + + [Note 49: Après avoir reproduit le tableau des cotes de + nivellement, M. Stephens dit que 1,600 mètres seulement du + bief de partage devraient être en souterrain. C'est ce qui + m'a semblé inadmissible. L'élévation de son bief de partage + au-dessus de l'Océan Pacifique est de 61 mètres 60 + centimètres. Or, à 5,377 mètres de l'Océan Pacifique, en un + point qu'occuperait le bief de partage, le sol est à 87 + mètres d'élévation, et c'est seulement 3,300 mètres plus loin + qu'on revient à la cote de 82 mètres, qui comporte, pour + redescendre au niveau du bief de partage, une tranchée de 27 + mètres de profondeur, y compris 6 mètres pour la cuvette du + canal. Pour réduire le souterrain à 1,600 mètres, il faudrait + pousser la tranchée, sur chacune des têtes du souterrain, un + peu au-delà de la profondeur de 50 mèt. Afin d'éviter + absolument un souterrain, on comprend qu'on aille en tranchée + jusque là; mais du moment qu'on en admet un, il y a presque + toujours avantage à arrêter la tranchée en deçà de cette + limite.] + +Ainsi, d'après le projet publié par M. Stephens, le canal s'élèverait, +par des écluses successives, à 22 mètres 49 centimètres au-dessus du +lac, afin d'aller chercher dans le terrain un point où la crête à +couper par un souterrain soit peu épaisse. Mais il faudrait qu'à cette +hauteur on trouvât une quantité d'eau suffisante pour subvenir aux +besoins du canal. Si l'on voulait que le canal tirât ses eaux du lac +lui-même, ce qui probablement serait indispensable, car rien dans +l'exposé de M. Stephens n'indique à quelles autres sources on pourrait +puiser, le souterrain, placé au niveau du lac, rencontrerait la crête +en un point où elle serait beaucoup plus épaisse, et, au lieu d'un peu +plus de 3,000 mèt., il devrait en avoir 5,500[50]. L'art européen en +est venu à ne pas s'effrayer de travaux pareils. Sur le canal de la +Marne au Rhin, à Mauvage, il y a un souterrain de près de 5,000 mèt.; +le grand souterrain du canal de Saint-Quentin, celui de Riqueval, a +5,677 mètres. Le souterrain du point de partage sur le canal de la +Chesapeake à l'Ohio, en Amérique, aura 6,509 mètres. Celui de +Pouilly, sur le canal de Bourgogne, a 3,333 mètres. Les canaux anglais +offrent plusieurs souterrains de 2,000 à 4,000 mètres. Sur les chemins +de fer anglais, on en rencontre de 4,800 mètres (chemin de fer de +Sheffield à Manchester) et de 2,800 mètres (chemin de fer de Londres à +Birmingham)[51]; le chemin de fer de Lyon à Marseille en aura au moins +un fort étendu aussi. Cependant sur un canal maritime, les +souterrains, en supposant qu'on pût jamais en admettre, ce qui est +extrêmement douteux, devraient être plus spacieux et plus élevés, à +peu près doubles en largeur et en hauteur de ce qui est en usage sur +les canaux ordinaires dits _à grande section_, et cela dans +l'hypothèse même où les navires auraient été démâtés. À une hauteur et +une largeur doubles correspond une ouverture quadruple; dans les +circonstances les plus propices la dépense serait quadruplée aussi, +c'est-à-dire qu'aux prix d'Europe elle s'élèverait de 4 à 8,000 francs +par mètre courant; de 4 à 8 millions pour 1 kilomètre. + + [Note 50: En supposant qu'on se mît en souterrain lorsque + la tranchée aurait été portée à 25 mètres environ de + profondeur.] + + [Note 51: Voir, pour les dimensions des souterrains de + plusieurs canaux ou chemins de fer, le _Cours de + Construction_ de M. Minard, pag. 303.] + +De là, on peut conclure que le tracé de M. Bailey est fort inférieur à +celui de don Manuel Galisteo, et même qu'il est inadmissible, du +moment qu'il s'agit d'un canal maritime. + +Pour les autres directions, les renseignements techniques manquent. On +sait seulement que de Moabita, port situé à la pointe nord-ouest du +lac de Leon, il y a jusqu'à Realejo 55 kil. et jusqu'à Tamarindo 14 ou +15, et que le sol semble s'y présenter très favorablement. Tout ce +pays est à explorer encore. Ces contrées, si intéressantes pour le +commerce de l'univers, si attrayantes par leur éclat, leur fertilité +et le charme de leur climat, ont été moins fréquentées par les +voyageurs en état, de les apprécier et par les savants avides des +secrets de la nature que les plateaux inhospitaliers de la Tartarie, +les déserts brûlants de l'Afrique et les glaces du pôle. + +Je lis pourtant dans une description de l'Amérique Centrale et du +Mexique, imprimée à Boston en 1833[52], que la ligne de faîte entre le +lac de Leon et l'Océan Pacifique s'abaisse jusqu'à n'être plus que de +15 mètres 55 centimètres au-dessus du lac. L'auteur ajoute que du même +lac à la rivière Tosta il n'y a que 19 kilomètres, et que cette +rivière, au point où l'on pourrait la rejoindre, est à 91 centimètres +au-dessus du lac. Ces faits, s'ils étaient constatés, seraient fort +heureux. Dès lors on serait affranchi de l'obligation d'une coupure +inusitée, et à plus forte raison d'un souterrain; car une tranchée de +22 mètres au maximum[53] n'a rien qui sorte de la pratique usuelle +des ponts et chaussées. Ce livre ne dit pas l'origine des informations +auxquelles il initie le public, et je n'en ai trouvé trace nulle antre +part. Cependant quand on les rapproche des témoignages unanimes de +Dampier, de MM. Rouhaud et Dumartray et de M. Stephens, on a de la +peine à ne pas leur accorder créance. + + [Note 52: _Mexico and Guatimala_, t. II, 285.] + + [Note 53: En ajoutant 6 mètres pour la profondeur du + canal, au-dessous de la ligne d'eau qui se confondrait avec + le niveau du lac.] + +Le lac de Leon est à 47 mètres 86 centimètres au-dessus du Pacifique. +Cette différence de niveau pourrait se racheter par quinze écluses, en +supposant qu'un jour des barrages accompagnés d'écluses fussent +établis, de distance en distance, tout le long du fleuve San-Juan et +de la rivière Tipitapa, ou qu'on creusât un canal latéral[54]. Ainsi, +même en remontant jusqu'au lac de Leon, le canal des deux océans ne +requerrait que trente écluses, dans l'hypothèse où, du lac de Leon à +Realejo ou à quelque autre port de la même côte, le terrain +permettrait d'ouvrir un canal qui prît ses eaux dans le lac lui-même, +et par conséquent ne s'élevât jamais au-dessus du niveau du lac. C'est +ce qu'on a pu faire, sans souterrain, sur un canal célèbre dans les +fastes des travaux publics, le canal Érié. En quittant le lac Érié, il +se déploie à ciel ouvert, et même sans tranchée profonde, d'abord au +niveau du lac, puis à un niveau inférieur, et emprunte au lac les eaux +dont il a besoin pour l'espace extraordinaire de 256 kilomètres. Sur +le reste de son parcours il puise à d'autres sources. Mais la plage +du lac de Leon se présente-t-elle dans des circonstances aussi +exceptionnellement avantageuses? Nous ne pouvons l'affirmer +positivement; cependant, on l'a vu, bien des renseignements d'origine +diverse autorisent à l'espérer. + + [Note 54: Je fais abstraction ici de la différence de + niveau entre les deux océans.] + +Il ne s'agit pas seulement de parvenir en canal jusqu'à la mer du Sud; +pour que le problème soit complétement résolu, il faut encore trouver +là un bon port. Celui de San-Juan du Sud, du voisinage duquel était +parti M. Bailey, et qui était indiqué naturellement par sa proximité +de la ville de Nicaragua, est-il bon ou seulement passable? Les uns le +représentent comme une rade foraine, les autres comme un excellent +mouillage. Cependant M. Bailey et M. Stephens, qui sont les derniers +explorateurs venus dans le pays, s'accordent à en faire l'éloge. M. +Stephens le trouve fort bien abrité, et M. Bailey, qui l'a sondé, l'a +reconnu d'une grande profondeur. Il est bordé de rochers à pic contre +lesquels les navires peuvent mouiller en sûreté[55], mais il est de +peu d'étendue. On assure qu'une vingtaine de navires le rempliraient. +En 1840, quand M. Stephens le visita, c'était une profonde solitude. +Il y avait des années qu'on n'y avait aperçu une voile. Les ports du +golfe de Nicoya, Las Mantas, la Punta de Arenas et Caldera, paraissent +être de même d'assez bons mouillages. Le port de Tamarindo, qui se +recommande par sa remarquable proximité du lac de Leon, a beaucoup +d'analogie avec celui de San-Juan du Sud; au dire de ceux qui ont +bonne opinion de ce dernier. Mais celui de Realejo mérite une +attention toute particulière. Juarros, que personne n'a contredit en +cela, le caractérise en ces termes: «Il n'y a peut-être pas, dit-il, +un meilleur port dans la monarchie espagnole, et dans le monde connu +il est bien peu de ports qui lui soient préférables. D'abord il est +assez vaste pour que mille vaisseaux y soient à l'abri; l'ancrage est +bon partout, et les gros vaisseaux peuvent venir à quai sans courir le +moindre risque. L'entrée et la sortie sont extrêmement faciles, et +nulle part on ne rencontrerait une pareille abondance de matériaux de +construction[56].» + + [Note 55: Un marin expérimenté, M. d'Yriarte, qui a + beaucoup parcouru ces parages, certifiait à M. Stephens que + les vents du nord, qui de novembre à mai sont dominants sur + le lac de Nicaragua et le golfe de Papagayo, ont à San-Juan + du Sud une telle violence, qu'ils empêcheraient un navire + d'entrer dans le port. Mais cet obstacle ne pourrait-il pas + être vaincu par des remorqueurs à vapeur? On avait dit aussi + à M. de Humboldt que cette côte était fort orageuse, tandis + que d'autres témoignages l'avaient à peu près rassuré sur ce + point. Presque tout est entaché de doute sur ces contrées, et + elles réclament une minutieuse exploration, presque au même + degré qu'il y a trois siècles.] + + [Note 56: Juarros, traduction anglaise de M. Baily, + lieutenant de la marine anglaise; 1823, p. 337.] + +On a vu plus haut ce qu'il fallait penser du port San-Juan situé à +l'embouchure du fleuve de même nom. Ainsi, par la direction du lac de +Nicaragua, l'oeuvre de la communication des deux mers se réduirait à +un tronçon de canal d'un des lacs à l'Océan Pacifique, et à la +canalisation des deux fleuves San-Juan et Tipitapa. Il n'y aurait +rien à y ajouter pour mettre les deux extrémités de la ligne de +navigation intérieure avec la pleine mer; ce serait tout fait +d'avance. L'une des conditions principales du programme, celle que +nous avons signalée plus haut (_page 49_) avec insistance, d'après +l'avis de marins expérimentés, ne causerait donc aucun souci. Le +trajet d'un océan à l'autre serait: si l'on aboutissait sur l'Océan +Pacifique à San-Juan du Sud, de 295 kilomètres; si c'était à +Tamarindo, de 455; et à Realejo, de 495. + +Ce tracé présenterait un autre avantage non moins remarquable et non +moins rare dans l'isthme; c'est que les travaux les plus importants, +du moins ceux du canal à creuser des lacs à l'Océan Pacifique, +seraient effectués dans une contrée où les travailleurs ne manquent +pas, et où les maladies qui moissonnent les Européens sur les rivages +de l'Atlantique, autour du golfe du Mexique et presque tout le long de +l'isthme, ne séviraient point. Dans l'hypothèse la plus probable, +celle où le canal de jonction partirait de Moabita, on aurait, à +proximité, des bras en abondance. Le pays qui se déploie du lac de +Leon à Realejo présente des centres de population rapprochés les uns +des autres, en plus grand nombre qu'en tout autre point peut-être de +l'ancien empire espagnol en Amérique. Dans un rayon de 50 à 60 +kilomètres autour de Moabita et à une moindre distance de la ligne du +canal, c'est Leon qui a 35,000 habitants, Chinandega où l'on en trouve +aujourd'hui 16,000, Realejo, El Viejo, Nagarote, qui sont populeux +aussi. Sur la rive méridionale du lac de Leon, c'est Managua qui offre +12,000 âmes. Près de là, à l'extrémité nord-ouest du lac de Nicaragua, +la population n'est pas moins abondante. Indépendamment de Grenade et +de Nicaragua, on peut signaler Masaya, qui a 18,000 habitants et +Nandaïme qui a de l'importance. Les campagnes, peuplées pareillement, +sont d'une fertilité telle qu'il serait facile d'y nourrir à peu de +frais une innombrable armée de travailleurs. MM. Rouhaud et Dumartray +citent des terrains qui ont donné jusqu'à quatre récoltes de maïs par +an. En pensant à la beauté éclatante de ces régions, à leur richesse, +à tous les priviléges que leur a prodigués la nature, on est porté à +regarder comme un pressentiment l'espoir mystique qu'avait Colomb, et +qu'il a naïvement consigné dans ses lettres, de découvrir le véritable +emplacement du paradis terrestre dans les contrées où il venait +d'aborder. + +En ce moment, et depuis plusieurs années, quelques personnes des États +de Nicaragua et de Costa-Rica, appuyées par leurs gouvernements +respectifs, s'efforcent d'un commun accord de constituer une société +qui entreprendrait une communication provisoire entre les deux océans, +dans cette direction. On barrerait le Colorado; on rehausserait le +niveau des eaux du fleuve San-Juan de Nicaragua à chacun des quatre +rapides qui ont été indiqués plus haut. De la sorte, on pourrait avoir +sur le fleuve un service régulier de bateaux à vapeur, qui +transporteraient les marchandises, dont le port San-Juan deviendrait +l'entrepôt, à Grenade, à Nicaragua, à Moabita au fond du lac Leon. Le +Tipitapa serait amélioré de même à l'aide de trois barrages. La route +carrossable qui va de Moabita à Realejo serait perfectionnée et +régulièrement entretenue. Des magasins seraient élevés au port +San-Juan, à Moabita et à Realejo. On estime qu'une somme de 12,500,000 +à 15,000,000 fr. suffirait à l'entreprise ainsi réduite. Les hommes +qui poursuivent l'accomplissement de ces projets pensent que ce serait +un premier pas vers l'établissement d'une jonction maritime. On ne +peut contester que des moyens de transport faciles, tels que des +bateaux à vapeur du littoral de l'Atlantique au coeur de l'Amérique +Centrale, seraient propres à attirer dans ces heureuses régions, à peu +près vierges encore, beaucoup d'Européens industrieux, avides de faire +fortune. L'Amérique Centrale cesserait d'être un pays mystérieux, et +ses ressources une fois dévoilées, elle fixerait l'attention des +capitalistes et des gouvernements des grandes puissances. D'ailleurs, +n'est-il pas dans l'ordre de la nature que tout aille par degrés et +que les commencements des plus vastes créations humaines le plus +souvent soient fort humbles? + +Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent encore, mais +l'isthme se rétrécit de plus en plus. Il a d'abord 130 à 150 +kilomètres dans la province de Veragua; sur la baie de Panama, il est +à son minimum. À Panama, il n'est que d'environ 65 kilomètres, et à la +baie de Mandinga, qui est un peu plus loin à l'est, c'est sensiblement +moins encore[57]. La hauteur des montagnes, donnée de laquelle, bien +plus encore que de la largeur de l'isthme, dépend la possibilité du +canal, est très variable dans le long intervalle du lac de Nicaragua +au massif de l'Amérique méridionale. D'après le mémoire adressé par M. +Wheaton à l'institut de Washington, dans l'État de Costa-Rica, qui +suit celui de Nicaragua, l'élévation moyenne de la chaîne est +d'environ 1,600 mètres: c'est la hauteur des sommets les plus élevés +des Vosges. Dans la province de Veragua, par laquelle la +Nouvelle-Grenade touche à cet État, elle atteint et surpasse celle des +Pyrénées[58], et même un plateau y régnerait uniformément sur un +certain espace. Mais quand on s'avance plus à l'est et qu'on se place +sur l'isthme de Panama proprement dit, qui borde, sur l'Océan +Pacifique, le vaste espace semi-circulaire qu'on nomme la baie de +Panama, on voit la chaîne se briser, s'éparpiller, rentrer sous terre, +pour se relever bientôt, il est vrai; car dans l'isthme de Panama +lui-même, à l'est de Chagres, entre cette ville et Porto-Belo et +au-delà, les cimes apparaissent de nouveau. Cependant, à la baie de +Mandinga, où l'isthme est réduit à son minimum d'épaisseur, M. Lloyd +assure qu'une autre vallée se présente transversale de mer à mer. +C'est une question qu'il serait du plus grand intérêt d'éclaircir. + + [Note 57: En 1825, M. de Humboldt estimait le minimum de + largeur de l'isthme à 14 lieues marines (78 kilomètres). Les + cartes plus récentes réduisent ce minimum assez notablement.] + + [Note 58: Les cartes récentes de l'amirauté anglaise, + dressées d'après les observations du commodore Owen, + indiquent, dans la province de Veragua, plusieurs cimes de + plus de 7,000 pieds anglais (2,130 mètres), une, le mont + Chiriqui, de 11,266 (3,435 mètres), et une autre, le mont + Blanc, de 11,740 (3,580 mètres). Le pic de Néthou, le plus + élevé des Pyrénées, n'a que 3,404 mètres.] + +Arrivons donc à l'isthme de Panama. + + + + +CHAPITRE VIII. + +QUATRIÈME PASSAGE.--ISTHME DE PANAMA PROPREMENT DIT. + + Absence d'observations dans cet isthme jusqu'à ces derniers + temps.--Aspect général du pays qui entoure Panama.--Collines + isolées ou en petits groupes se dressant sur une surface plane; + cours d'eau multipliés; le Chagres et le Trinidad + navigables.--Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres à + Gorgona ou à Cruces par le Rio Chagres, et de là se rendent à + Panama à dos de mulet.--Cours d'eau sur le versant de l'Océan + Pacifique: le Caïmito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra + Grande, le Farfan, le Bernardino.--Ce passage est fréquenté + depuis longtemps; c'est par là que passa François Pizarre, quand + il alla conquérir le Pérou.--Route pavée qui a existé de Cruces à + Panama.--Négligence malhabile du gouvernement espagnol.--Bolivar + fait étudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; opérations de ces + ingénieurs; elles se réduisent à mesurer la hauteur d'un point de + partage déterminé entre les deux océans et la différence de + niveau entre les deux océans.--Il résulte de ces opérations que + cette localité n'est pas plus défavorable que d'autres où l'on a + fait passer un canal.--Études nouvelles par M. Morel au nom de + la compagnie franco-grenadine; il indique un point de partage + extrêmement déprimé; si bien qu'on pourrait ménager un véritable + détroit artificiel.--Trajet de 75 kilomètres seulement entre + Panama et Chagres.--Ces résultats surprenants, inouïs, sont + démentis; néanmoins la localité demeure très + favorable.--Reproches encourus par le gouvernement espagnol.--Le + tracé proposé aujourd'hui l'avait été en 1528.--Réflexion au + sujet des découvertes qui se perdent et se retrouvent. + + Des débouchés du canal en mer.--Le port de Chagres est déjà + passable.--Par une coupure qui communiquerait avec la baie de + Limon on aurait un port excellent.--Du côté de Panama ce serait + plus difficile; le port de la ville de Panama est à une certaine + distance au large contre un groupe de trois îles.--Il faudrait + creuser en mer et garantir par des jetées un chenal entre ce + mouillage et la terre ferme.--Diverses manières de déboucher eu + mer. + + Rareté des travailleurs indigènes; on aurait besoin d'emmener des + ouvriers d'Europe.--Précautions à prendre alors pour + l'hygiène.--Emploi d'hommes disciplinés et dociles tels que les + soldats du génie. + + De la baie de Mandinga et d'un passage possible derrière la Boca + del Toro.--Mines de charbon. + + +Au commencement du siècle, M. de Humboldt se plaignait de ce que, dans +l'isthme de Panama, la hauteur de la Cordillère qui forme l'arête de +partage fût aussi peu connue qu'elle pouvait l'être avant l'invention +du baromètre et l'application de cet instrument à la mesure des +montagnes. Il n'existait ni un nivellement de terrain, ni une +détermination géographique bien exacte des positions de Panama et de +Porto-Belo, quoique la couronne d'Espagne eût dépensé des sommes +énormes pour fortifier ces deux places et en faire de grands +établissements destinés à garder, comme de vigilantes sentinelles, +chacun l'un des deux océans. De toutes parts, on disait que le canal +de Panama serait une oeuvre à illustrer un règne et un siècle, et pas +un ingénieur n'y était envoyé pour en mesurer, même approximativement, +les difficultés. D'intrépides navigateurs, Dampier et Wafer, étaient +passés par là et y avaient fait un séjour; ils avaient observé comme +le bourgeois de Londres ou de Paris le plus étranger à la science +géodésique l'aurait pu faire. Tout ce qu'ils avaient rapporté de ces +lieux, au sujet de la configuration du terrain, se réduisait à cette +information vague, qu'à l'oeil le pays ne paraissait pas hérissé de +montagnes; que la chaîne centrale, dont les proportions ne dépassaient +pas celles de collines, était morcelée, et qu'on y trouvait des +vallées laissant un libre cours aux rivières, un facile passage aux +chemins. Bouguer et La Condamine étaient restés trois mois dans +l'isthme, ainsi que les astronomes espagnols don George Juan et Ulloa, +leurs compagnons de labeurs. Ni les uns ni les autres n'avaient eu la +curiosité de consulter leur baromètre pour apprendre au monde quelle +était la hauteur du point le plus élevé sur la route qu'ils avaient +suivie entre les deux océans. + +L'aspect général du pays qui entoure Panama et s'étend par-derrière +jusqu'à l'autre océan est celui d'une surface plane, de laquelle +s'élèvent en grand nombre des collines isolées les unes des autres ou +groupées en petits massifs, entre lesquels se déroulent, en se +contournant, des vallées boisées et quelquefois des savanes ou +prairies sans arbres. Les sommets ont rarement plus de 100 à 150 +mètres au-dessus de leur base. Entre Chagres d'un côté et la baie de +Chorrera, située sur le Pacifique, à 17 kilomètres à l'ouest de +Panama, ils deviennent encore plus rares et moins élevés; sauf +quelques pitons solitaires, on dirait un sol uni; c'est l'impression +qu'il a laissée sur plusieurs navigateurs qui ont défilé sur ces +côtes. Les cours d'eau sont multipliés; ceux du versant de +l'Atlantique se réunissent et du nord et du midi pour former le Rio +Chagres, qui débouche au port du même nom, et qui, dans la partie de +son cours où la marée se fait sentir, et particulièrement jusqu'au +confluent du Trinidad, présente une profondeur de 5 mètres et demi à 6 +mètres 75 centimètres, et plus encore, suivant le rapport du +commandant Garnier, de la marine française. Le cours général du +Chagres figure un demi-cercle dont la corde est au nord. Il coule +d'abord au sud-ouest, puis, se détournant insensiblement, il finit par +se diriger vers le nord-ouest, et atteint ainsi l'Océan. Il est +navigable, pour de grandes pirogues, depuis Cruces, qui est placé dans +l'isthme aux trois cinquièmes de sa largeur, à partir de l'Atlantique, +et en suivant les sinuosités du fleuve à 82 kilomètres du rivage. Son +principal affluent, le Rio Trinidad, qu'il rencontre à 21 kilomètres +de son embouchure, vient du midi et lui apporte beaucoup d'eau; le +Trinidad est navigable lui-même assez avant. Depuis longtemps, le +voyage entre les deux océans s'effectue d'abord au moyen de pirogues +qui remontent les voyageurs et les objets de Chagres à Gorgona ou +plus haut, de préférence, à Cruces, ensuite avec des mulets, sur le +dos desquels hommes et marchandises franchissent l'intervalle de 25 à +30 kilomètres qui sépare Cruces ou Gorgona de Panama[59]. Sur le +versant du Pacifique, les cours d'eau moins centralisés, si je puis +ainsi dire, se rendent plus isolément à la mer. L'un d'eux, le +Caïmito, qui se décharge dans la baie de Chorrera, et qu'on appelle +Quebra Grande dans sa partie supérieure, a ses sources très voisines +de celles du Trinidad. Un autre, le Rio Grande, qui se jette dans la +baie de Panama, semble appelé aussi à jouer un rôle dans la +communication des deux océans. Parmi ses affluents, on distingue le +Farfan (ou Falfan), qui s'y verse par la droite, tout près du rivage. + + [Note 59: Quelquefois on s'arrête à Gorgona, qui est un + peu au-dessous de Cruces. Gorgona est, de même que Cruces, + agréablement située sur un sol élevé, au bord du Chagres. La + route de Gorgona à Chagres est plus unie que celle de Cruces. + Pendant la belle saison elle est plus agréable; dans le temps + des pluies elle se détrempe trop. Celle de Cruces est fort + inégale et fort pierreuse. Les muletiers, qui ont leurs + habitudes à Cruces, font tous leurs efforts pour y amener les + voyageurs.] + +Depuis longtemps, la facilité des communications d'un océan à l'autre +par Panama avait été remarquée. À l'origine de la colonisation du +Nouveau-Monde, ce fut une route fréquentée. C'est par là que passa +François Pizarre, quand il revint d'Europe plein d'espoir, avec les +encouragements du grand Cortez[60], à la tête d'une petite armée +destinée à conquérir le Pérou, dont il avait vu les côtes en un +premier voyage. Bien plus, si l'on s'en rapporte à la tradition, cet +homme entreprenant fit construire une route pavée au travers de +l'isthme, entre Cruces et Panama. Aujourd'hui et depuis longues +années, cette route est défoncée, méconnaissable. Dans nos pays de +l'Europe tempérée, c'est de l'herbe qui s'efforce de croître entre les +pavés des chemins ou entre les assises des monuments: dans les climats +voisins de l'équateur, ce sont des arbres qui y poussent; à moins que +la main vigilante de l'homme ne soit là sans cesse, ses ouvrages +périssent bientôt, et c'est avec effort qu'on en retrouve les traces. +M. Léon Leconte a cependant très bien reconnu les vestiges de la route +attribuée à Pizarre[61]. + + [Note 60: François Pizarre débarqua à Nombre-de-Dios, + port de l'Atlantique entre Chagres et Porto-Belo. Il avait + rencontré en Espagne Fernand Cortez, entouré alors de la + gloire que lui avait value la conquête du Mexique. Cortez, + qui avait une grande âme et se plaisait à encourager la + jeunesse dans d'audacieuses entreprises, fournit des fonds à + François Pizarre. De Nombre-de-Dios, ce dernier se rendit à + Panama où l'attendait son ancien compagnon de fatigue et + futur compagnon de succès, Almagro.] + + [Note 61: M. Wheelwright, ancien agent supérieur de la + Compagnie anglaise des navires à vapeur de l'Océan Pacifique, + qui, durant dix-huit ans, a fréquenté l'isthme, constate + également que la route de Cruces à Panama fut jadis pavée; il + ajoute que les pierres dont avait été faite la chaussée sont + aujourd'hui très incommodes pour les voyageurs. C'est ce qui + lui ferait préférer le chemin de Panama à Gorgona pendant la + belle saison.] + +Panama resta jusqu'au milieu du XVIIIe siècle le rendez-vous des +trésors de l'Amérique méridionale se dirigeant vers la métropole. À +Panama, qui était bien fortifié sur le Pacifique, répondait, sur +l'autre océan, Porto-Belo (ou Puerto-Belo), ainsi nommé par Christophe +Colomb, lorsqu'il le découvrit en 1502, parce que c'est un port +excellent. Les galions d'Espagne venaient prendre à ce dernier port +les espèces du Pérou et du Chili. Une mauvaise route unissait +Porto-Belo à Panama, mais il ne paraît pas qu'il y ait jamais eu un +service organisé de transport en diligence ou même en charrette. + +L'abandon où l'isthme a été laissé pendant les deux derniers siècles +pourrait donner lieu de croire, ainsi que quelques personnes l'ont +écrit, que «l'Espagne, par une politique ombrageuse, voulait refuser +aux autres peuples un chemin au travers de possessions dont elle a +dérobé longtemps la connaissance au monde entier.» Mais c'était plutôt +de l'incurie que du calcul. Si quelque nation entreprenante avait +voulu se rendre maîtresse de l'isthme, elle l'eût pu dans l'état +d'inculture et de dépeuplement où il restait sous la domination +espagnole. On y trouvait, en effet, de belles fortifications, mais pas +de bras pour les défendre. Il est du moins certain que l'Espagne ne +faisait rien pour utiliser ce passage si bien indiqué. On voyait, il y +a quarante ans, des productions des provinces de la Nouvelle-Grenade, +riveraines du Pacifique, se rendre dans l'Océan Atlantique par une +longue navigation de Guayaquil à Acapulco, c'est-à-dire d'un port +situé bien au midi de la pointe méridionale de l'isthme à un port +placé bien au nord de l'autre extrémité, pour franchir ensuite les +deux cents lieues d'Acapulco à la Vera-Cruz à dos de mulet, au travers +des aspérités colossales du sol mexicain. + +À peine Bolivar eut-il affranchi la Colombie et assuré à Ayacucho +l'indépendance du Pérou, dont les patriotes avaient imploré son +secours, que son attention se tourna du côté de l'isthme de Panama +proprement dit, dépendance de la république aux destinées de laquelle +ce grand homme présidait. Un ingénieur anglais, M. Lloyd, reçut de +lui, en novembre 1827, la mission de dresser le plan de l'isthme et +d'y rechercher la meilleure ligne à suivre pour faire communiquer les +deux océans par un canal ou par une route macadamisée. M. Lloyd arriva +à Panama en mars 1828, et y fut joint par le capitaine Falmarc, +ingénieur suédois au service de la Colombie. Ces deux commissaires +jugèrent que, pour mieux remplir leur mandat, et d'abord pour +déterminer le niveau relatif des deux mers, ils n'avaient rien de +mieux à faire que de suivre la vieille route de Panama à Porto-Belo, +jusqu'à la rencontre de la rivière Chagres, qui, avons-nous dit, se +jette dans l'autre océan, et de descendre ensuite cette rivière +jusqu'au port de Chagres. C'était un circuit de 150 kilomètres +environ, entre deux points qui ne sont éloignés l'un de l'autre, à vol +d'oiseau, sur la carte publiée par M. Lloyd, que de 65. On ne peut +s'expliquer le choix de ce tracé que par le désir de faire jouir des +avantages de la communication océanique la cité renommée jadis de +Porto-Belo. Il s'en faut de peu que Panama et Porto-Belo ne soient +exactement vis-à-vis l'une de l'autre sur l'isthme; mais rien ne +donnait l'espoir de rencontrer dans cette direction une dépression +extraordinaire de la ligne de faîte entre les deux océans. Il résulte +au contraire du mémoire de M. Lloyd, inséré dans les _Transactions +philosophiques_ de la Société royale de Londres (1830), que la +configuration du sol devient de plus en plus montueuse entre Panama et +Porto-Belo, à mesure qu'on s'approche de cette dernière ville, et +qu'un canal y serait impraticable. + +Le point de partage entre Panama et la rivière Chagres fut trouvé à +Maria-Henrique, qui est éloigné de 21 kilomètres 3/4 de Panama et de +15 kilomètres de la rivière. La hauteur du point de partage entre les +deux océans, mesurée ainsi pour la première fois dans l'isthme de +Panama proprement dit, fut de 196 mètres 39 centimètres au-dessus de +la mer moyenne à Panama, et de 197 mètres 46 centimètres au-dessus de +l'Atlantique à Chagres; car le niveau des deux mers n'est pas le même: +à marée moyenne, le Pacifique est de 1 mètre 7 centimètres au-dessus +de l'Atlantique. Moyennant une tranchée semblable à celles qu'on +pratique journellement, le niveau de l'eau, dans le bief de partage du +canal, serait ramené aisément à 180 mètres environ au-dessus de +l'Atlantique (178 mètres 93 centimèt. au-dessus du Pacifique)[62]. + + [Note 62: D'après le mémoire publié par M. Lloyd, la mer + moyenne à Panama serait plus élevée qu'à Chagres de 1 mètre 7 + centimètres; différence huit fois moindre qu'entre la mer + Rouge à Suez et la Méditerranée aux bouches du Nil. À Panama, + la différence de la haute à la basse mer (ce qu'on nomme la + marée) serait, deux jours après la pleine lune, de 6 mètres + 47 centimètres; mais quelquefois, sous l'influence de + certains vents et par le concours de diverses circonstances, + elle irait à 8 mètres 37 centimètres. À Chagres, elle ne + serait que de 32 centimètres. Le moment de la haute mer est + d'ailleurs le même dans les deux ports. Régulièrement tous + les jours, à un certain instant, la mer serait à Panama de 4 + mètres 13 centimètres plus haute qu'à Chagres. Au moment de + la basse mer, elle serait plus basse de 1 mètre 99 + centimètres, et à la mer moyenne elle reprendrait une + supériorité, avons-nous dit, de 1 mètre 7 centimètres. + + On voit par là que la marée est très faible à Chagres et très + marquée à Panama. D'un pays à l'autre, et même d'un port au + suivant, la marée, on le sait, varie beaucoup. Sur la cote + des États-Unis, le long de l'Atlantique, elle est, au midi de + New-York, de 1 mètre et demi à 2 mètres. Au nord, elle + augmente successivement; elle est à Boston de 3 mètres et + demi, et sur le littoral de la Nouvelle-Écosse et du + Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, de 10, 15, et même, + dit-on, de 20 mètres. À Brest, elle est de 7 mètres, à + Saint-Malo de 13, et à Granville de 14. + + Mais M. Lloyd a exagéré les marées de l'Océan Pacifique à + Panama. D'après les observations tout récemment rapportées de + la mer du Sud par l'expédition de _la Danaïde_, que + commandait M. Joseph de Rosamel, capitaine de vaisseau, à + Panama les plus fortes marées sont de 5 mètres, et les plus + faibles de 3 mètres 25 centimètres.] + +M. Lloyd ne dit rien sur la possibilité de conduire un +approvisionnement d'eau convenable au point culminant de +Maria-Henrique. Il est évident, pour quiconque parcourt son mémoire, +qu'il se proposait de faire d'autres études, et qu'il sentait le +besoin de les faire; mais après deux campagnes qui pourtant avaient +duré seulement, l'une du 5 mai au 30 juin, l'autre du 7 février à la +fin d'avril, craignant de prolonger son séjour dans une contrée +malsaine pour les Européens non acclimatés, ou peut-être par d'autres +motifs, il revint en Angleterre[63]. D'ailleurs, en supposant qu'on +pût conduire à Maria-Henrique la quantité d'eau nécessaire pour +alimenter le canal, et en faisant abstraction des proportions +extraordinaires à donner ici aux écluses, on se fût trouvé, pour les +pentes à racheter, en-deçà des limites habituelles. La pente, en +effet, eût été réduite sans la moindre peine, sur le versant de +l'Atlantique, à 180 mètres, sur celui du Pacifique, à 179; total, 359 +mètres. D'après ce qui a été rapporté plus haut, ce n'est qu'un peu +plus des deux tiers du canal de Bourgogne, et beaucoup moins de la +moitié du canal, à demi exécuté présentement, de la Chesapeake à +l'Ohio, où la pente et la contre-pente, avons-nous dit, seront de 963 +mètres. + + [Note 63: MM. Lloyd et Falmarc se mirent à l'oeuvre le 5 + mai 1828, quoique la saison des pluies eût commencé. Leur + nivellement partait de la rue _Sal-si-Puede_, qui touche à la + mer, à l'endroit de la plage appelé _Playa-Prieta_. À 36,760 + mètres de Panama, ils rencontrèrent la rivière Chagres. Après + s'être élevés, à Maria-Henrique, à 196 mètres 39 centimètres + au-dessus de la mer Pacifique, ils étaient là redescendus à + 49 mètres 76 centimètres. Tel était le niveau du Chagres en + ce point le 7 février 1829. De là à Cruces, ils trouvèrent + par la rivière une distance du 31,070 mètres, et une pente de + la rivière de 34 mètres 95 centimètres. De Cruces à + l'embouchure, il y a une distance de 82 kilomètres, et la + pente n'est que de 15 mètres 88 centimètres. À partir de la + Bruja, qui est encore à 18 kilomètres de Chagres, la rivière + n'a plus de pente. + + Il résulte du profil tracé par M. Lloyd que le terrain entre + Panama et le Rio Chagres, selon la direction qu'il a suivie, + est bombé, et s'élève graduellement dans les deux sens, non + cependant sans quelques ondulations, au lieu d'offrir, comme + l'a trouvé M. Bailey, entre le lac Nicaragua et l'Océan + Pacifique, au milieu du trajet, une crête saillante qu'il + suffit de percer par un souterrain assez court pour être + dispensé de gravir la majeure partie de la pente.] + +Quelque incomplet qu'ait été le travail de MM. Lloyd et Falmarc, et +quoique leur nivellement n'ait pas été répété, ainsi que M. Lloyd le +reconnaît, on est cependant autorisé à en conclure non seulement, ce +qu'au surplus on savait déjà, que l'isthme est déprimé aux environs de +Panama, mais encore qu'il l'est notablement plus dans certaines +directions que dans celle de Maria-Henrique; car M. Lloyd, qui paraît +avoir assez bien examiné le pays, conclut formellement en signalant +pour le chemin de fer, si l'on en voulait un entre les deux océans, +deux tracés s'écartant peu de la ligne droite qui unirait Panama et +Chagres. Ces deux tracés ne diffèrent qu'en ce qu'ils aboutissent sur +le Pacifique, l'un à Panama même, l'autre à la baie de Chorrera. +D'ailleurs, au lieu d'aller jusqu'au port de Chagres, ils se terminent +au confluent du Rio Chagres et du Rio Trinidad, le Rio Chagres pouvant +être remonté jusque là, on l'a déjà vu, par de forts navires. + +À l'égard d'un canal, son opinion est que _probablement_ le meilleur +tracé consisterait à remonter le Trinidad, de manière à venir se +rattacher à l'un des cours d'eau qui se déversent dans l'Océan +Pacifique. D'ailleurs M. Lloyd ne songeait pas à un canal maritime, +et, circonstance qui l'excuse, la question ne lui en avait point été +posée. + +Pendant dix années, à partir de l'exploration de MM. Lloyd et Falmarc, +il n'y eut aucune étude nouvelle. Le temps se passa en vains efforts +pour constituer des compagnies financières capables de mener à fin ce +grand oeuvre. Enfin la compagnie franco-grenadine, jusqu'à ces +derniers temps sinon aujourd'hui encore investie du privilége de la +communication des deux océans par Panama, envoya de la Guadeloupe, où +résident ses chefs français, MM. Salomon, un ingénieur, M. Morel, qui +a dû prendre la question au point où l'avaient laissée les deux +ingénieurs commissionnés par Bolivar. Il a cherché le tracé d'un canal +un peu au midi de la ligne droite qui serait conduite de Chagres â +Panama, en se plaçant dans l'angle compris entre le Rio Chagres et le +Rio Trinidad. + +Le Bernardino, l'un des tributaires du Rio Caïmito, résulte de la +jonction de deux ruisseaux, dont l'un garde le nom de Bernardino, et +l'autre a reçu celui de Yequas. Les diverses variantes du canal des +deux océans qu'a présentées M. Morel consistent à venir chercher l'un +ou l'autre de ces rameaux en passant tantôt à droite, tantôt à gauche +d'un monticule qui les sépare. Le terrain situé dans l'angle du Rio +Chagres et du Rio Trinidad est marécageux; on y trouve des eaux +stagnantes, de véritables lacs, dont l'un, celui de Vino Tinto, a plus +d'une lieue de diamètre. M. Morel projetait d'abord de traverser le +Vino Tinto, afin de venir aux sources du Yequas; de là, après s'être +tenu quelque temps latéralement au Bernardino, on se fût dirigé, au +travers d'autres marécages, sur le Rio Farfan (ou Falfan), affluent du +Rio Grande, et on sait que celui-ci baigne pour ainsi dire les +faubourgs de Panama. Un autre tracé de M. Morel, plus récent encore, +partirait du confluent même du Trinidad et du Chagres, et laisserait à +droite le lac de Vino Tinto pour traverser un autre lac non dénommé +encore, car c'est un terrain tellement vierge, que les traits les plus +caractéristiques de la configuration du sol, montagnes, rivières et +lacs, n'y ont pas même de nom. De là, en longeant le Lyrio, affluent +du Caño Quebrado, qui lui-même se jette dans le Chagres au-dessus du +Trinidad, on s'avancerait en ligne droite jusqu'aux sources du +Bernardino proprement dit, et on le suivrait jusqu'à 5 kilomètres +environ de la baie de Chorrera. On prendrait ensuite à gauche pour +contourner les collines de Cabra (nommées _collines de Biqué_ sur les +plans de M. Morel), en passant à leur pied du côté de la mer. On +continuerait ainsi jusqu'au Rio Farfan et au Rio Grande. Par l'un et +l'autre de ces tracés, le canal est très court, et, au dire de M. +Morel, le point de partage eût été déprimé à un degré inespéré. Entre +le lac de Vino Tinto et l'Yequas, M. Morel l'indiquait à 11 mètres 28 +centimètres seulement au-dessus de la mer moyenne à Panama. En venant +du confluent du Trinidad et du Chagres rejoindre le Bernardino +proprement dit, cette élévation n'eût plus été que de 10 mèt. 40 cent. +À ce compte donc, il eût suffi que la mer montât de la hauteur d'une +des maisons les plus basses de Paris pour que les deux océans fussent +joints naturellement, et que l'Amérique méridionale devînt une île +entièrement séparée de l'Amérique du Nord. Et comme rien n'est plus +facile ni plus usuel que de creuser des tranchées de 15 à 16 mètres de +hauteur, et qu'on va même sans grand effort au-delà de 20 mètres, on +voit qu'en restant dans la limite des travaux habituels, on eût pu +creuser le canal, même en donnant à sa cuvette la grande profondeur de +7 mètres, de telle façon qu'il s'alimentât, au moment même des plus +basses marées, avec les seules eaux de la mer. C'eût été alors +littéralement un détroit artificiel. Mais dans le terrain marécageux +qui forme cette vallée transversale d'océan à océan, on devrait avoir +toute facilité pour s'approvisionner d'eau sans recourir à la mer. Un +canal situé de la sorte aurait requis d'ailleurs un faible +approvisionnement d'eau, quelles qu'en fussent les dimensions, car, en +ce terrain bas et humide, l'infiltration, qui, de toutes les causes de +dépense d'eau sur les canaux, est la plus active, ne serait aucunement +à craindre. + +Quant à la longueur du canal entre Chagres et Panama par le dernier +tracé de M. Morel, qui, pour se conformer au texte de la loi de +concession votée par le congrès de la Nouvelle-Grenade, ne s'est +arrêté ni au Rio Farfan ni même au Rio Grande, et s'est avancé jusque +dans l'intérieur de Panama à la _Playa Prieta_, elle ne serait que de +75,400 mètres, et déduction faite de la navigation dans le lit du +Chagres, de 54 kilomètres et demi, dont 28 sur le versant de la mer du +Sud, et 26 et demi sur celui de l'Atlantique. Ce serait donc l'un des +canaux les plus courts du monde. En admettant les nivellements +présentés par M. Morel, il eût été plus curieux encore par l'absence +des écluses, car il ne lui en aurait fallu aucune, si ce n'est à +chaque extrémité, pour corriger l'effet des marées en retenant, au +moyen des portes dont toute écluse est munie, les eaux à un niveau +fixe dans le canal pendant le flux et le reflux. + +Lorsque ces résultats furent soumis au gouvernement français par MM. +Salomon, au nom de la compagnie franco-grenadine, ils furent jugés, je +ne dirai pas surprenants, ce ne serait point assez, mais merveilleux. +Les hommes de l'art les qualifièrent d'incroyables, tant c'était de +l'imprévu, de l'inouï. Cependant MM. Salomon semblaient ne pouvoir +être, pour nous servir d'une vieille formule des traités de +philosophie scolastique, ni trompés ni trompeurs. Trompeurs, comment +l'eussent-ils été? ils sollicitaient du gouvernement qu'il fît +vérifier leurs indications par un ingénieur de son choix. Trompés, +c'était tout aussi malaisé à penser: ils se portaient forts pour leur +ingénieur, et celui-ci assurait avoir répété ses opérations et les +avoir contrôlées les unes par les autres. Cependant il y a tout lieu +de croire aujourd'hui que M. Morel s'était mépris lui-même et qu'il +avait mal observé. De premières opérations sommaires ont conduit le +savant ingénieur que le gouvernement a envoyé sur les lieux à présumer +que le point de partage signalé par M. Morel serait plus élevé d'une +centaine de mètres au-dessus de la mer. Le chiffre de M. Morel n'était +rien moins que miraculeux; celui-ci serait encore remarquable et +heureux à un degré extrême. Nous supposerons qu'on pratiquerait au +point culminant une tranchée fort profonde, d'une cinquantaine de +mètres, afin de diminuer le nombre des écluses, d'augmenter les +facilités de l'approvisionnement d'eau et d'en restreindre la +consommation. Et répétons-le, avec les armes perfectionnées qu'a +aujourd'hui l'ingénieur dans son arsenal, une pareille tranchée serait +possible et raisonnable, sauf le cas où l'on rencontrerait des roches +dures à l'excès ou des sables mouvants, ce qui serait pire encore, ou +à moins que le sol ne présentât dans les environs du point de partage +une déclivité trop uniforme, de sorte que pour donner à la tranchée +cette profondeur au point culminant, il fallût la faire démesurément +longue. + +Cette centaine de mètres de surplus d'élévation se résoudrait +probablement en un surcroît de dépense de 35 ou de 40 millions[64]. La +somme est forte; pourtant si les gouvernements des grandes puissances +songeaient à prendre l'entreprise sous leur patronage ou à leur +charge, elle ne saurait les arrêter. + + [Note 64: Sur le canal Calédonien on a dû construire + vingt-trois écluses pour racheter une pente et contre-pente + qui est de 56 mètres 13 centimètres: ici, ce serait de 120 + mètres environ; il faudrait donc cinquante écluses. Aux prix + de Brest (_page 48_), ces écluses reviendraient à 20 + millions.] + +L'erreur plus que probable aujourd'hui de M. Morel, quelque grave +qu'elle soit, peut s'expliquer par des circonstances atténuantes: les +nivellements à opérer autrement qu'au baromètre (et un nivellement +barométrique n'est que sommaire et approximatif) ne sont pas aisés +dans les régions tropicales, là particulièrement où le sol est humide. +Ce n'est pas seulement qu'alors le pays est insalubre, et que les +insectes dévorants sont multipliés dans l'atmosphère au point de +l'épaissir. C'est plus encore que la végétation acquiert une force +extraordinaire et une densité dont, en Europe, nous ne pouvons avoir +l'idée. Ce sont des fourrés où il faut une force armée pour se frayer +un étroit passage, et qui se ferment sur les pas de ceux qui viennent +de les ouvrir. Je me souviens d'un conte de fée où figurait un +personnage doué d'une ouïe si fine qu'il _entendait_ l'herbe croître. +Cette hyperbole est bonne à citer pour faire comprendre la rapidité et +la vivacité avec laquelle les arbres et les lianes poussent et +s'entrelacent, sous le soleil des tropiques, dans les terres basses où +l'eau abonde, et quels obstacles l'ingénieur qui veut arpenter le +terrain rencontre devant lui. M. Morel aurait eu besoin d'avoir sans +cesse avec lui vingt ou trente intrépides auxiliaires comme nos +sapeurs-mineurs, qu'en pareil cas nos officiers ont employés aux +colonies avec succès pour dégarnir le sol. + +Mais rien ne peut excuser le gouvernement espagnol de n'avoir pas +utilisé, dans l'intérêt général des relations humaines, cette +extraordinaire vallée. Il disposait d'hommes héroïques qui +traversaient la chaîne des Andes à la plus grande élévation, au milieu +des neiges, sans vivres, presque sans vêtement, malgré les précipices +affreux et les bêtes féroces, malgré les flèches empoisonnées des +Indiens, les angoisses de la faim et la rudesse indomptable du climat +dans les passages entre les cimes neigeuses. À trois siècles tout +juste en arrière de nous, il n'avait pas à appeler et à exciter les +hommes entreprenants, il n'avait qu'à les laisser faire. Quel fléau +n'a pas été Philippe II, et quelle malédiction n'a pas méritée sa +mémoire! + +Qu'on me permette une autre réflexion: nul moins que moi n'est porté à +déprécier le temps présent. Le genre humain, en ce siècle, se montre +grand par l'audace et l'étendue de ses entreprises sur la nature qui +l'entoure, sur la planète qui lui a été donnée pour demeure. Il est +vraiment doué d'une puissance de mise en oeuvre qui excite mon +admiration et mon respect. Une circonstance pourtant me frappe et +humilie ma vanité d'enfant du XIXe siècle. Ce canal de l'isthme, au +tracé duquel nous venons enfin d'arriver, les _conquistadores_ +espagnols en avaient eu la révélation et en avaient conçu le dessein. +En 1528, quinze ans seulement après que l'existence de la mer du Sud +eut été constatée, un canal avait été proposé précisément par ce même +tracé, du Rio Chagres, du Rio Trinidad, et du Caïmito ou du Rio +Grande; mais on n'y avait plus songé depuis. Quelque endormeur de la +civilisation avait sans doute dit à Madrid que c'était difficile, +impraticable, ou, qui sait? funeste au maintien de la domination +espagnole dans le Nouveau-Monde; chacun l'avait répété; il y avait eu +chose jugée. Et voilà que cette même idée reparaît de nos jours comme +une nouveauté, pour recevoir, je l'espère, la sanction de la pratique. +La civilisation est comme un trésor que les nations successivement +portent en avant de station en station, en y ajoutant sans cesse des +richesses nouvelles tirées du fonds de leur génie, et quelquefois il +faut le sauver à la hâte, comme le pieux Énée emportait ses pénates du +sac de Troie. Mais le faix est lourd: il faut pour le mouvoir de +robustes épaules sous lesquelles s'agite un grand coeur. À certains +instants, des peuples noblement inspirés ou poussés par le flot du +genre humain tout entier le déplacent et l'avancent en un clin d'oeil +bien au-delà des limites aperçues par leurs devanciers. D'un bond, +l'on croirait qu'ils vont franchir l'espace qui nous sépare du but +définitif; lorsque tout-à-coup, par l'épuisement de leurs forces, ou à +la suite de quelques grandes fautes qui les troublent, ou par l'effet +d'un vice dans leur tempérament, ou bien par l'égoïsme et l'ineptie de +leurs chefs, on les voit chanceler dans leur marche, et le rôle +sublime de coryphées du genre humain passe à d'autres. Cette +substitution est violente, et dans le choc il s'égare plus que des +parcelles du précieux dépôt. Plus tard on retrouve ces riches joyaux +abandonnés sur le bord du chemin, et presque toujours quelque +tradition des anciens temps, religieusement transmise dans l'ombre, a +aidé à cette seconde découverte. En ajoutant ces nouveaux fleurons à +la couronne de l'humanité, on est trop enclin à oublier que ce qu'on +lui donne n'est que la dépouille d'un siècle antérieur, et on +s'affranchit de la reconnaissance qu'on doit à de grands esprits et à +des coeurs bienfaisants auxquels pourtant cette récompense est bien +méritée; car l'injustice des contemporains et l'amertume de la vie +semblent, par une loi fatale, former le patrimoine des hommes en qui +la providence a mis le feu sacré de l'invention. Le vautour de +Prométhée n'est point une fable; c'est une histoire véritable de tous +les jours. + +Pour une communication océanique, avons-nous dit, de bons débouchés en +mer aux deux extrémités ne sont pas moins indispensables que de +favorables conditions topographiques et hydrauliques, telles qu'une +faible épaisseur de terre ferme à trancher, l'absence des montagnes et +un approvisionnement d'eau suffisant pour alimenter une belle ligne de +grande navigation. Tant que, sous ce rapport maritime, l'isthme entre +Chagres et Panama n'aura pas donné satisfaction, les avantages qu'il +présente pour le creusement d'un canal large et profond seront encore +comme non avenus. Or donc, y a-t-il et à Panama et à Chagres un bon +port, aisé à rendre accessible pour les navires arrivant de +l'intérieur par le canal, tout comme pour ceux qui viendraient de la +pleine mer? + +Le port de Chagres est formé par la rivière de ce nom. Sur la barre de +la rivière, suivant le capitaine Garnier, commandant le brick _le +Laurier_, de la marine française, on trouve encore une profondeur +d'eau de 4 mètres et demi[65], et, d'après, ce même officier, dans des +circonstances favorables, un navire calant 4 mètres peut y entrer. +Quand le vent est fort, la barre est presque infranchissable. On va +alors dans la baie de Limon, qui est à 6 ou 7 kilomètres à l'est de +Chagres (M. Lloyd estime cette distance à 4,800 mètres seulement). + + [Note 65: La mesure donnée par le commandant Garnier est + de 14 pieds de France (4 mètres 54 centimètres). M. + Wheelwright dit 14 pieds anglais (3 mètres 49 centimètres) + qu'il réduit à 12 et demi, parce que, dit-il, les pluies + avaient gonflé de 18 pouces la rivière, à la barre même, ce + qui semble difficile à admettre.] + +La barre offre sous le sable un rocher calcaire tendre, qui, se +redressant au milieu, forme le banc de la Laja, par lequel +l'embouchure de la rivière est partagée en un double chenal. Ce banc, +situé à une encablure de la pointe sur laquelle s'élève le château San +Lorenzo, rend l'entrée dangereuse; car, lorsqu'on double la pointe du +fort pour entrer, le vent refuse souvent, et le courant jette le +bâtiment sur les brisants. Il serait possible de miner le banc de la +Laja de manière à élargir la passe; on pourrait espérer de même, en +faisant jouer la mine, d'accroître la profondeur de l'eau sur la +barre, partout où le roc se présente sous une faible épaisseur de +sable ou de vase. Mais la suppression du roc ne suffirait pas pour +faire disparaître la barre. La cause qui occasionne ces dépôts à +l'embouchure de tous les fleuves continuant à agir, il se pourrait que +la barre persistât après ces travaux sous-marins, et qu'en dépit de +tous les draguages, à la suite de chaque tempête elle regagnât la même +hauteur qu'elle a aujourd'hui. Ensuite, dans le port de Chagres, tel +qu'il est, les plus forts navires ne seraient pas suffisamment abrités +contre les vents du nord. Heureusement on a la ressource de substituer +à l'entrée de la rivière de Chagres la baie de Limon, où les vaisseaux +de ligne eux-mêmes peuvent mouiller, et qui n'est séparée de la +rivière de Chagres que par une plage sablonneuse tout unie, dans +laquelle il serait facile de creuser un canal. Il faudrait cependant +une jetée dans la baie pour défendre les navires des vents du nord. Ce +serait alors un des ports les plus sûrs et les plus spacieux. + +Une fois dans la rivière, les navires ont, sous le fort San-Lorenzo, +qui commande la ville de Chagres, un mouillage de 5 mètres et demi à 7 +mètres 32 cent.; puis, dans le chenal, au moins jusqu'au Trinidad, +ils trouvent une profondeur à peu près égale[66]. Du côté de la pleine +mer, l'eau va en s'approfondissant fort vite. À 1,800 mètres de la +barre, au large, il y a 17 mètres d'eau. + + [Note 66: Rapport du commandant Garnier, du brick _le + Laurier_, au contre-amiral Arnoux, page 36 d'une publication + faite en 1843 par MM. Salomon, à Londres.] + +On serait donc servi à souhait du côté de l'Atlantique. Sur le versant +du Pacifique, le port qui s'indique naturellement est celui de Panama, +qu'on pourrait, avec plus de raison, qualifier de rade ou même de +golfe, car c'est un espace ouvert parsemé de jolies îles. Nulle part +les bâtiments n'y peuvent atterrir. La plage plonge doucement, et ce +n'est guère qu'à 2,000 mètres de terre que l'on trouve à marée basse 6 +mètres d'eau. Les navires, pour être très bien abrités, vont se ranger +sous un groupe de trois îles qui sont à 3,500 mètres au sud de la +ville, en face de l'embouchure du Rio Grande, et que l'on nomme +Lleñao, Perico et Flamingo. De là les cargaisons s'envoient en ville +sur des pirogues[67]. + + [Note 67: L'expédition de _la Danaïde_, commandée par M. + Joseph de Rosamel, a dressé de la côte de Panama une + excellente carte, à laquelle nous empruntons les + renseignements cités ici. Cette carte est due + particulièrement à M. Fisquet, enseigne de vaisseau.] + +Le Rio Grande, par lequel on peut supposer provisoirement que le canal +déboucherait dans l'Océan Pacifique, présente à sa barre fort peu de +profondeur. À marée basse, c'est d'un mètre à deux, et de même ce +n'est qu'à une certaine distance en mer qu'on trouve un mouillage dont +puisse s'accommoder une corvette de guerre ou un paquebot +transatlantique sur le modèle actuellement en construction; mais, tout +le long de cette plage, existe sous la vase, à peu de profondeur, un +calcaire madréporique, corail grossier qui se prêterait facilement à +un creusement sous-marin. Le groupe des trois îles contre lesquelles +se tiennent de préférence les navires étant vis-à-vis de l'embouchure +du Rio Grande, on pourrait, moyennant des travaux hydrauliques, qui +pourtant seraient considérables, établir entre ces îles et +l'emplacement actuel de la barre un bon port, d'un accès facile et du +côté de la terre et du côté de la mer. + +Il y aurait lieu d'examiner si, du côté de la baie de Chorrera, il ne +serait pas plus aisé qu'à Panama même de ménager un mouillage commode, +profond et sûr, bien accessible et du côté de la pleine mer et du côté +de la terre, et si par conséquent ce n'est point là que devrait +aboutir le canal, en suivant le Caïmito, ou en coupant au travers de +la plage, afin d'éviter la barre de cette rivière. + +Autant qu'on peut en juger avec les renseignements insuffisants +auxquels on est réduit encore en Europe, la dépense requise pour +établir des ports irréprochables à chacune des extrémités du canal de +Chagres à Panama serait égale à celle du canal lui-même. + +Panama passe pour un endroit salubre; mais Chagres est très malsain. +Le nom de Chagres commence à être fort connu en Europe. Les documents +publiés par les gouvernements français et anglais lui ont donné une +sorte de célébrité. Ce n'est pourtant qu'un amas de huttes éparses au +milieu de la boue sur une plage marécageuse. Et quelles huttes! non +pas de ces habitations en briques cuites au soleil, et aux murailles +blanchies à la chaux, qui forment les jolis villages du plateau +mexicain, mais quelque chose comme les misérables _gourbis_ qui +servent d'asile aux Arabes dans la plaine de la Mitidja; de méchants +abris en roseaux, couverts de feuilles de palmier, que peuplent trois +cent cinquante à quatre cents créatures humaines, dénuées de tout, +ignorant de la civilisation toute chose, minées par la fièvre +intermittente et dévorées de la lèpre. Le fort de San-Lorenzo qui +commande la place est un mauvais réduit que le commandant du _Laurier_ +trouva gardé par huit miliciens, sans canon ni poudre, manquant même +d'un drapeau pour montrer aux navires venus du large chez quelle +nation ils arrivaient. Je ne connais pas une seule relation de voyage +qui ne dépeigne Chagres comme un lieu empesté, aussi horrible à voir +qu'il est dangereux à habiter. On doit penser cependant que +l'insalubrité de Chagres serait de beaucoup diminuée si l'on voulait +dans ce but prendre quelque peine. Ce qu'il y aurait de mieux à faire +probablement consisterait à déplacer la ville et à la transporter sur +la rive gauche, à la pointe de Arenas. Ce site est beaucoup mieux +aéré. On y aurait la brise dont présentement on est privé, parce que +l'emplacement actuel est masqué par la colline sur laquelle est bâti +le château. L'espace bas et humide qu'occupe aujourd'hui Chagres +pourrait être consacré à agrandir le port. Mais si le véritable port +auquel aboutirait le canal était transporté dans la baie de Limon, +c'est là que s'élèverait aussitôt une ville nouvelle, et Chagres +serait déserté. + +Dans l'isthme de Panama, la population est clairsemée, et elle est +généralement peu amie du travail. Au sujet du nombre des ouvriers +qu'on pourrait rassembler avec le concours actif du gouvernement +grenadin, des renseignements fort contradictoires ont été produits. La +présomption est qu'il serait indispensable d'emmener d'Europe des +maçons, des mineurs, des terrassiers même. Voulussent-ils travailler, +les indigènes ne le savent pas. Ils n'ont jamais eu occasion de +pratiquer ni même de voir de grands déblais ou de grands remblais, et +à plus forte raison des excavations sous-marines. + +D'un autre côté, il y a une responsabilité effrayante à enrôler des +ouvriers européens afin de les conduire dans l'isthme. C'est, en +effet, un climat dangereux pour qui n'y est pas né ou ne s'y est pas +préparé, meurtrier pour qui s'expose à l'ardeur du soleil ou qui +respire les miasmes des marécages et ceux qu'exhale toute terre +fraîchement remuée. On aurait à abriter les travailleurs, à les +camper, à pourvoir à leur bien-être; il faudrait leur tracer les +règles dune bonne et sévère hygiène, et, ce qui est bien plus +difficile, même en leur en fournissant tous les moyens, les leur +faire observer malgré les tentations semées sur leurs pas. Pendant les +six mois de la saison des pluies, de mai en octobre, tout travail à +ciel ouvert serait forcément suspendu. Que ferait-on alors de cette +multitude? Comment la garantir du mal du pays et de toutes les plaies +que l'oisiveté engendre? + +Ce ne sont point des impossibilités que je signale, ce sont des +difficultés, de celles que des hommes capables, d'une volonté forte et +d'un esprit éclairé, savent lever. Ce serait une prétention fort +déplacée que d'esquisser ici, même sommairement, le programme de ce +qu'il y aurait à faire pour s'assurer le concours d'une grande +quantité de bras dans l'isthme, et pour empêcher que le canal des deux +océans ne fût obtenu qu'au prix de milliers de victimes humaines. +Cependant, il me semble, et je ne le dis que pour indiquer comment à +mes yeux l'obstacle n'est point insurmontable, que des hommes +disciplinés d'avance, dressés à la règle militaire, habitués à se +suffire dans les cas imprévus, tels enfin que nos admirables soldats +du génie, pourraient, transportés en corps sous la conduite de leurs +braves et savants officiers, en qui ils ont toute confiance, +entreprendre l'oeuvre avec chance de succès, et aborder, sans crainte +d'être terrassés par elle, la nature des régions équinoxiales, quelque +rude jouteuse qu'elle soit, quelque séduction qu'elle sache employer +pour énerver celui qui résiste à ses caresses perfides. C'est +probablement à une détermination semblable qu'il faudrait en venir. +Rien de plus simple, au surplus, si les gouvernements des deux grands +peuples de l'Europe occidentale, qui sont les deux premières +puissances maritimes du monde, jugeaient à propos de se concerter pour +l'accomplissement d'un aussi beau dessein. + +Enfin l'isthme de Panama n'offrirait point cette abondance de vivres +de toute espèce, à vil prix, qu'on trouverait sur les bords du lac de +Nicaragua. Il faudrait y faire venir des convois de subsistances de +bonne qualité pour les campements de travailleurs. + +Au-delà de la ligne tracée de Panama à Chagres, on rencontre la baie +de Mandinga, où, comme nous l'avons dit, l'isthme est réduit à sa +moindre épaisseur, et où, d'après M. Lloyd, se présenterait une vallée +transversale de mer à mer, au fond de laquelle il serait possible de +creuser un canal. Rien n'indique cependant qu'un nivellement exact y +ait été opéré. C'est un pays qui reste encore à découvrir, car les +Européens y ont à peine mis le pied. M. Wheelwright assure qu'il est +peuplé d'Indiens qui n'ont jamais reconnu d'autre gouvernement que +celui de leurs caciques. Lui-même lorsqu'il voulut, après avoir +exploré la côte, pénétrer dans l'intérieur, n'en put obtenir la +permission de ces chefs méfiants. C'était, il est vrai, en 1829; +depuis lors si quelque autre observateur a été plus heureux, les +détails de son examen n'ont point été livrés au public. On ignore même +si de bons ports s'y offriraient en regard l'un de l'autre, aux +extrémités d'une ligne de percement. + +En-deçà de la ligne de Panama à Chagres, dans la province de Veragua, +est une localité bien digne d'attention aussi. À la Boca del Toro, à +250 kilom. à l'ouest de Chagres, se présente sur l'Atlantique un +magnifique mouillage où les navires de toute grandeur peuvent +s'abriter en toute sûreté. Il touche à la spacieuse baie de Chiriqui. +Sur l'autre versant de l'isthme, vis-à-vis de la Boca del Toro, une +rivière navigable portant le même nom de Chiriqui, autant que les +fleuves et les plus grands traits de la topographie ont des noms dans +ces pays sauvages, se décharge dans l'Océan Pacifique, et au dire de +M. Wheelwright, l'embouchure du Chiriqui forme un port _excellent_, +c'est ce qu'il nomme le port de Chiriqui (ou Cherokee). En remontant +cette rivière qui est naturellement praticable pour des bâtiments de +cent tonneaux, on se trouve aussitôt en présence d'un terrain +houiller, parfaitement caractérisé selon M. Wheelwright. Ce gîte +carbonifère avait été reconnu par M. A. Salomon, qui paraît même s'en +être rendu propriétaire au moins en partie. M. Wheelwright y à fait +quelques recherches sommaires du côté de la ville de Saint-David de +Chiriqui, située à 25 kilomètres environ de l'Océan Pacifique et à 65 +au plus du port de la Boca del Toro. Ainsi l'isthme en cet endroit +aurait au plus 90 kilomètres d'épaisseur. Essayé à bord d'un des +navires à vapeur de la Compagnie de navigation de l'Océan Pacifique, +le charbon extrait de l'affleurement d'une des veines s'est montré +inférieur au charbon de New-Castle, dans le rapport de 13 à 18; mais +il n'y a aucune conclusion à tirer d'essais faits sur du charbon +d'affleurement. Un fait important est acquis, c'est l'existence du +terrain carbonifère en cette partie de l'isthme. Le bassin houiller +semble traverser l'isthme de part en part, car on trouve du charbon à +l'embouchure du Chiriqui, et M. Wheelwright en a reçu des échantillons +de la Boca del Toro. Voilà donc une localité doublement privilégiée: +deux bons ports y sont placés en face l'un de l'autre sur les deux +versants de l'isthme, et la ligne qui les joint traverse un gîte +carbonifère. Si entre ces deux ports la ligne de faîte n'oppose aucun +obstacle extraordinaire, il faut convenir qu'il y aurait par là un +tracé du canal des deux océans éminemment propre à réunir tous les +suffrages. Mais il y a peu lieu d'espérer qu'on trouverait un passage +favorable dans les montagnes. Dans la province de Veragua, la chaîne +forme un plateau élevé désigné sous le nom de la Mesa (_la Table_), il +est très peu probable qu'au pied des cimes, dans le massif du plateau, +la nature ait ménagé une fente profonde que pût suivre un grand canal. +Dans tous les cas, la présence de mines de charbon en ce point est une +bonne fortune dont on tirerait parti pour l'approvisionnement des +dépôts à Panama, à Chagres et dans le voisinage. + + + + +CHAPITRE IX. + +CINQUIÈME PASSAGE.--ISTHME DE DARIEN. + + Dépression qu'offre la vallée de l'Atrato.--Communication + projetée à la fin du siècle dernier entre la vallée de l'Atrato + et le port de Cupica par le Naipipi.--Elle est + impossible.--Communication entre la vallée de l'Atrato et celle + du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais + un canal des deux océans. + + +Nous avons encore à examiner un autre passage, celui de l'isthme de +Darien, au sujet duquel un moment on s'était bercé des plus belles +espérances. L'isthme de Darien présente certainement une dépression +extraordinaire du sol. Sur son flanc méridional, les montagnes se +dressant tout-à-coup, les Andes de l'Amérique du Sud apparaissent +inopinément dans toute leur majesté et déploient leurs escarpements +sans pareils. Dans le voisinage immédiat des abruptes Cordillères de +Quindiù et du Choco, où le voyageur ne peut même plus se fier au pied +pourtant si sûr des mules, et où l'homme qui n'a pas la force de +grimper est réduit à se faire porter sur les épaules de l'homme; à +côté de cimes couvertes de neiges au moins une grande partie de +l'année, ce qui, sous l'équateur, suppose une hauteur extrême, on voit +les montagnes s'effacer tout-à-coup, et une vallée transversale +s'ouvrir d'océan à océan. Un beau fleuve, le Rio Atrato, qui coule +droit du midi au nord pour venir se jeter dans le golfe de Darien, à +peu près au milieu de l'espace compris entre Porto-Belo et Carthagène, +et qui est navigable sur une grande étendue, passe fort près d'autres +cours d'eau qui sont tributaires de l'autre Océan. L'un de ses +affluents, le Naipipi, qui est navigable pour des canots, se rapproche +beaucoup du port de Cupica, situé sur le Pacifique, entre le cap +Corrientes et le golfe San Miguel. Il n'y a que cinq à six lieues (24 +à 28 kilomètres) de Cupica à l'embarcadère du Naipipi, et on avait +assuré à M. de Humboldt que cet intervalle était occupé par un espace +tout-à-fait aplani. À la fin du siècle dernier, des projets avaient +été présentés au gouvernement espagnol, afin de diriger par là le +commerce entre les deux océans. Cupica devait devenir une nouvelle +Suez. Mais un officier anglais, le capitaine Cochrane, qui descendit +l'Atrato en 1824, donne des renseignements en contradiction avec ceux +auxquels M. de Humboldt avait ajouté foi. Il en résulterait que +l'établissement d'un canal entre l'Atrato et Cupica par la vallée du +Naipipi est impossible[68]. Le trajet d'un océan à l'autre serait par +là de 250 à 300 kilomètres. + + [Note 68: Voici le passage du capitaine Cochrane: «Le + Naipipi est en partie navigable, mais c'est une navigation + très dangereuse. Le commerce ne saurait y recourir. Quant à + construire un canal ou un chemin de fer, c'est impossible, du + moins c'est ce qui résulte des renseignements que me donna, à + Citerà, un officier colombien, le major Alvarès, qui venait + par là de Panama. Il me dit qu'il avait trouvé le Naipipi + sans profondeur, d'un courant rapide, et hérissé de rochers; + que, du Naipipi à Cupica, on avait à franchir trois rangées + de collines (_three sets of hills_), et qu'il ne voyait pas + comment on pourrait opérer une jonction du Naipipi au + Grand-Océan. De toutes les observations qu'il m'a été + possible de recueillir à ce sujet, je tire la conséquence que + le baron de Humboldt (qui n'a pas été sur les lieux) aura été + mal informé à l'égard de cette communication avec l'Océan.» + (_Journal of a residence and travels in Columbia, during the + years 1823 and 1824_, par le capitaine Ch. Stuart Cochrane, + vol. II, p. 449.)] + +Plus haut, près de Novità, l'Atrato est aisé à mettre en rapport avec +le San-Juan, qui se jette dans l'Océan Pacifique, à Chirambarà, et qui +est navigable. M. Cochrane, qui a visité les lieux avec soin +(_particularly inspected_), dit-il, estime à 360 mètres environ la +distance qui sépare le San-Juan, ou plutôt la Tamina, son tributaire, +de la Raspadura, affluent de l'Atrato. Les deux cours d'eau, ainsi +voisins, portent canot l'un et l'autre. Pour les faire communiquer, il +faudrait une tranchée presque entièrement dans le roc, d'environ 20 +mètres de profondeur[69]. Les deux océans seraient ainsi joints l'un +à l'autre. D'après une note annexée au remarquable rapport qu'a +présenté, le 2 mai 1839, M. Mercer à la chambre des représentants des +États-Unis, aux deux extrémités de la ligne on aurait de bons ports. +D'un côté, la principale des bouches de l'Atrato, appelée Barbacoa, +est sur la baie même de Candelaria, qui offre un mouillage sûr et +profond, agité seulement pendant les vents du Nord. De l'autre côté, +dans la baie de Chirambirà, où se termine le cours du San-Juan, les +navires sont de même fort bien abrités. Mais cette jonction des deux +océans aurait 500 kilom., sans compter les détours des deux fleuves, +et avec ces détours 650 à 700[70], sinon davantage. La seule +inspection de chiffres pareils suffit pour trancher la question. Sans +doute, à peu de frais, on établirait par là une communication +praticable pour des barques légères pendant une partie de l'année; +mais si l'on voulait une navigation permanente pour des navires de +mer, ce serait un travail de titans, car il faudrait alors une ligne +artificielle presque tout le long de cette énorme distance. + + [Note 69: On avait même dit à M. de Humboldt que cette + jonction avait été opérée par les soins d'un moine + industrieux, curé de Novità, et que par ce canal des canots + chargés de cacao étaient venus d'une mer à l'autre. + Probablement ce récit se fonde sur quelques travaux + d'amélioration qui auront été opérés dans le lit de la + Raspadura.] + + [Note 70: La note dont il vient d'être question, rédigée + par un Péruvien de Lima et transmise avec éloge à M. Mercer + par Ch. W. Radcliff, qui a étudié avec soin la question du + percement de l'isthme, porte à 410 milles (660 kilomètres) la + distance de Quibdò (on Citerà) aux bouches de l'Atrato. + Citerà n'est guère qu'à la moitié du trajet. Cette évaluation + est donc exagérée.] + + + + +CHAPITRE X. + +CONCLUSION DES CINQ CHAPITRES PRÉCÉDENTS.--ÉTUDES À FAIRE. + + Deux tracés se recommandent: l'un par Chagres et les environs de + Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.--Dépense à laquelle il + faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait + considérable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des + trois premières puissances maritimes réunies.--Plan d'une étude + générale à Panama, au lac de Nicaragua, à la baie de Mandinga, à + la Boca del Toro.--Il faudrait un personnel nombreux d'ingénieurs + et un plus nombreux d'agents subalternes.--Soldats du génie et + matelots à la suite des ingénieurs.--Études médicales à joindre à + celles des ingénieurs, afin d'être prêt, au cas où des ouvriers + européens ou du nord de l'Amérique devraient être envoyés dans + l'isthme.--Il conviendrait que la France se chargeât de ces + études; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur, et ce + serait conforme à sa politique. + + +L'examen des cinq passages par lesquels il est naturel de chercher à +joindre les deux océans, conduit à cette conclusion, que, sur +beaucoup de points, il est possible d'opérer des jonctions d'utilité +locale que les pouvoirs publics des différents États entre lesquels +l'isthme est partagé ne sauraient trop encourager; mais les +communications qui pourraient exercer de l'influence sur le commerce +général du monde, et abréger la navigation entre l'extrémité orientale +et l'extrémité occidentale du vieux continent, ou d'un revers à +l'autre de l'Amérique, sont très peu nombreuses. À moins d'une +découverte imprévue du côté de la baie de Mandinga ou d'une autre +moins probable, à la Boca del Toro, deux seulement peuvent être +proposées, celle du lac de Nicaragua et celle de Chagres à Panama, ou +à la baie de Chorrera. Ces deux tracés se ressemblent par un côté. +Avec l'un comme avec l'autre le canal des deux océans coûterait fort +cher. Pour le canal de Chagres à Panama, on avait parlé d'une somme de +13 à 15 millions; c'est le décuple qu'il fallait dire, en tenant +compte des travaux maritimes à effectuer à chacune des deux +extrémités. M. Stephens a été beaucoup moins loin de la vérité quand +il a évalué le canal de Nicaragua à 20 ou 25 millions de dollars (107 +à 144 millions de francs). Du moment qu'on voudrait un canal +praticable pour les grands trois-mâts du commerce ou pour les +paquebots transatlantiques, il ne faudrait pas s'attendre à une +dépense de moins de 150 millions de francs. Mais la jonction des deux +grands océans vaut bien 150 millions, et 200, et plus encore. Après +tout, pour les trois gouvernements de la France, de l'Angleterre et +des États-Unis, associés dans cette intention, un déboursé pareil dans +un espace de temps de cinq ou six années, n'aurait rien qui pût, je ne +dirai pas les effrayer, mais les émouvoir. Cette élévation des frais +de premier établissement est la seule similitude qu'il y ait entre les +deux tracés. Par l'isthme de Panama proprement dit, la coupure est +courte; par le lac de Nicaragua, elle est longue; à la vérité, la +nature en a fait les frais sur une grande part. D'un côté, un climat +salubre presque partout; un pays peuplé, là du moins où se déploierait +la partie artificielle de la ligne, des vivres de toute espèce en +abondance; de l'autre, une contrée meurtrière quant à présent, +n'offrant ni bras pour le travail ni une subsistance assurée pour les +travailleurs venus du dehors. + +En ce moment, l'option entre ces deux tracés de Panama et de Nicaragua +serait fort malaisée. Elle ne sera possible et ne pourra être bien +motivée qu'après que des études sérieuses et complètes auront été +faites. Un ingénieur en chef des mines envoyé par le gouvernement +français, M. Napoléon Garella, est dans les environs de Panama +accompagné d'un conducteur des ponts-et-chaussées, M. Courtines. C'est +quelque chose, mais ce n'est pas assez, même pour ce seul passage. Il +y a des études de navigation à faire à chaque extrémité de la ligne, +je veux dire des projets à préparer pour l'amélioration des ports dans +lesquels le canal déboucherait, afin de les rendre accessibles aux +navires qu'amènerait le canal et parfaitement sûrs. Une exploration +soignée du pays de Nicaragua est nécessaire. De même pour le pays +situé derrière la baie de Mandinga. Entre la Boca del Toro et la +rivière Chiriqui, il y a peu d'espoir de découvrir une direction qu'un +canal des deux océans pût suivre; cependant la localité se recommande +par trop de titres pour qu'on ne la fasse pas examiner; et, en tout +cas, il est bon de se rendre compte du parti qu'on peut tirer des +mines de charbon de Saint-David. En organisant ces diverses études, il +serait bon de prévoir le cas où quelques uns des ingénieurs seraient +atteints des maladies auxquelles est sujet quiconque, entre les +tropiques, supporte la chaleur du jour; et, par conséquent, il serait +opportun de les multiplier. Il conviendrait de les entourer d'un +personnel nombreux d'agents subalternes, parce qu'ils ne trouveraient +dans le pays personne qui fût familier avec le maniement des +instruments les plus simples, et il serait avantageux de les +affranchir de toute nécessité d'assistance. Chacun de ceux qui +auraient à opérer sur la terre ferme devrait emmener avec lui +vingt-cinq ou trente soldats du génie, robustes, éprouvés déjà par le +séjour des colonies autant que possible. De même ceux qui auraient à +étudier les mouillages devraient être suivis de matelots choisis. Les +matelots et les soldats du génie sont industrieux, d'excellent +secours, bons à toute chose. Cet entourage rendrait les plus grands +services aux ingénieurs pen-[Note: texte manquant] leurs agents dans ces +pays plus encore que dans d'autres. + +Des médecins expérimentés devraient concourir à ces études, afin de +rechercher les bases du régime le plus propre à conserver la vie des +ouvriers européens, dans le cas où il serait reconnu nécessaire d'en +envoyer. Nous avons vu que, par Chagres, selon toute apparence, ce +serait indispensable. + +Sans être animé d'un patriotisme outrecuidant, je crois pouvoir dire +que les études préliminaires devraient être effectuées par la France +plutôt que par toute autre grande puissance maritime et notamment +l'Angleterre. La France ne donne aucun ombrage aux jeunes +gouvernements de l'Amérique espagnole. On ne lui prête aucune pensée +d'envahissement en ces contrées. À tort ou à raison, l'Angleterre y +excite, au contraire, les appréhensions les plus vives, et il faut +convenir que sa prise de possession de l'île de Roatan et les +démarches de ses agents, à propos d'un soi-disant cacique des +Mosquitos érigé en souverain prétendu indépendant, sont de nature à +inspirer des alarmes aux États de l'Amérique Centrale et de la +Nouvelle-Grenade. Des explorateurs envoyés par le gouvernement +français seraient parfaitement accueillis dans le pays. Il n'en serait +pas de même de commissaires britanniques. + +Cette exploration, attentive, désintéressée, serait conforme aux +aptitudes et aux penchants de notre nation, aux allures de notre +politique généreuse, à nos tendances humanitaires, dont on peut se +railler, mais qui n'en sont pas moins éminemment honorables et au +surplus invincibles. Elle profiterait à un gouvernement qui cherche +dans les oeuvres de la paix son affermissement et sa gloire. + + + + +CHAPITRE XI. + +DU PERCEMENT DE L'ISTHME DE SUEZ. + + L'isthme est nivelé; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de + la mer Rouge; l'épaisseur de l'isthme est rigoureusement de 115 + kilomètres.--Inégalité de niveau des deux mers.--Difficulté + d'avoir un port sur la Méditerranée.--Le canal de l'isthme de + Suez a existé.--_Canal des Rois_ de Suez au Nil, du temps de + l'antique Égypte.--Restauration du temps des Ptolémées et sous + l'empereur Adrien.--Travaux des mahométans.--Projets du général + en chef Bonaparte.--Études que fit alors M. le Père.--Une fois + dans le Nil, il faudrait atteindre la Méditerranée; le seul port + de ces parages est Alexandrie; coup d'oeil + d'Alexandre-le-Grand.--Il serait bien difficile de rejoindre + Alexandrie depuis le débouché du canal de Suez au + Nil.--Convenance d'un canal direct de Suez à la Méditerranée; + autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les + sables que dépose la mer, en rendant difficile l'existence d'un + port sur la Méditerranée à Péluse, y font obstacle.--Ce qu'était + la traversée d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est + aujourd'hui.--Abréviation que procurerait aux navires à voiles la + coupure de l'isthme de Suez. + + +Il est un projet de canal auquel on ne peut s'empêcher de comparer +celui de l'isthme américain. Je veux parler du percement de l'isthme +de Suez. Ces deux isthmes sont associés dans tous les esprits; il +n'est pas une intelligence pour qui Suez ne rime à Panama. Ce sont, en +effet, les deux passages qui s'indiquent pour pénétrer d'Europe dans +le grand Océan, l'un au levant, l'autre au couchant, en évitant un +long circuit et des parages dangereux; jusqu'à un certain point, ils +se font concurrence, et l'on est fondé à penser que, pour ses rapports +avec les immenses régions que le grand Océan baigne, l'Europe a plus à +attendre encore du percement de l'isthme de Suez que de celui de +Panama. Il ne sera donc pas inopportun d'exposer ici sommairement la +question de l'isthme égyptien. + +L'isthme de Suez se présente au premier abord sous l'aspect le plus +avantageux pour le creusement d'un canal. C'est un sol bas que les +eaux n'ont encore qu'à demi abandonné. Il est impossible à +l'observateur de ne pas demeurer convaincu qu'autrefois la mer passait +par là, et que l'Afrique, complètement détachée de l'Asie, fut +longtemps une île; car, lorsque de Suez on se dirige sur Thyneh, qui +est à côté des ruines de Péluse, sur l'autre revers de l'isthme, +baigné par la Méditerranée, on rencontre d'abord un bassin allongé, si +creux que le fond en est à 16 mètres au-dessous de la basse mer à +Suez: c'est celui des _Lacs Amers_ de Pline, que les Arabes ont +appelés la _Mer du Crocodile_. Il n'a pas moins de 40 kilomètres, et +il se développe exactement dans la direction de Suez à Péluse: à peu +de distance se montre, toujours dirigé de même, le lac Temsah; puis ce +sont des lagunes qui communiquent enfin avec la vaste nappe du lac +Menzaleh, limite occidentale de la plaine de Péluse. Ainsi, quand on +traverse l'isthme de part en part, on a sans cesse à ses côtés, +presque sans solution de continuité, des lagunes et des lacs, le tout +épars sur des sables semblables à ceux de la mer, et jamais devant soi +un pli de terrain. Le nivellement effectué par M. le Père, lors de +l'expédition de Bonaparte en Égypte, a indiqué pour les points les +plus élevés des hauteurs de 5 mètres, 6 mètres, 7 mètres et demi, et +une seule fois de 10 mètres 62 centimètres au-dessus de la basse +Méditerranée. Or, le Nil au Caire, pendant les crues, est au moins à +12 mètres au-dessus de cette même mer. + +Par son rétrécissement, l'isthme semble non moins favorable à +l'établissement d'un canal. Il n'y a que 120 kilomètres de Suez à la +plage de Faramah, sur laquelle est Thyneh; et si l'on tient compte de +ce que le flot s'étend sur un espace de 5 kilomètres au nord de Suez à +la marée haute, le minimum de la distance qui constitue vraiment +l'isthme est réduit à 115 kilomètres. Ce serait moins encore, si du +côté de la Méditerranée on considérait comme une dépendance de la mer +le lac Menzaleh, qui en effet communique avec elle. + +L'inégalité de niveau d'une mer à l'autre, qui se présente déjà à +l'isthme de Panama, se reproduit ici bien plus marquée. Les +nivellements de M. le Père ont montré que la basse mer de vive eau[71] +dans la mer Rouge à Suez est de 8 mètres 12 centimètres au-dessus de +là basse Méditerranée à Thyneh. La marée de vive eau à Thyneh est de +35 centimètres seulement; à Suez, elle est de 1 mètre 89 centimètres: +de sorte que la différence extrême entre les deux mers est de 9 mètres +90 centimètres. + + [Note 71: Les marées de _vive eau_ sont celles qui ont + lieu après la pleine ou la nouvelle lune; ce sont les plus + grandes. Les marées qui ont lieu aux deux autres quartiers de + la lune sont les plus faibles.] + +De cette élévation relative de la mer Rouge et de la dépression +générale du sol de l'isthme, il suit qu'un canal de la mer Rouge à la +Méditerranée, même sur de belles dimensions, serait aisé à creuser et +à approvisionner. Il s'alimenterait de la mer Rouge elle-même, dont, à +marée haute, les eaux seraient recueillies dans les _Lacs Amers_, +convertis en un réservoir. L'entretien et le curage exigeraient des +soins à cause des sables mouvants du désert; mais on y subviendrait +sans une peine extraordinaire. Le plus grand embarras serait de +trouver un bon port pour déboucher dans la Méditerranée. En cela, le +problème est plus difficile que du temps des anciens, parce que les +navires modernes tirent plus d'eau que ceux des Phéniciens, des Grecs +et des Romains, ou que les galères du moyen-âge, et que la côte +s'atterrit sans cesse à l'est du Nil par l'effet des sables que +charrient les courants, et par les troubles du fleuve lui-même qui +viennent s'y déposer. + +Le canal de l'isthme de Suez n'est pas seulement un projet; il a +existé. L'histoire le dit, et les voyageurs en ont retrouvé les +vestiges. Strabon semble l'attribuer au grand Sésostris; Hérodote et +Diodore de Sicile en font honneur à Néchos, fils de Psammetique. +Darius, roi de Perse, le fit continuer, et il paraît que ce fut lui +qui l'acheva, quoiqu'on en ait revendiqué le mérite pour le deuxième +des Ptolémées, qui probablement se borna à le restaurer. Mais ce canal +ne coupait pas l'isthme précisément et ne mettait pas Suez en +communication directe avec Péluse, soit que les rois d'Égypte eussent +redouté l'encombrement du canal par les sables mobiles qu'on rencontre +dans le désert, soit qu'ils n'eussent pas voulu déboucher dans la +Méditerranée, qualifiée chez eux de mer orageuse, soit par suite de la +politique d'isolement qu'ils avaient adoptée vis-à-vis des autres +peuples, soit enfin qu'un canal tracé tout droit de Suez à Péluse leur +eût paru une communication extra-égyptienne; et en effet elle se fût +développée en dehors de l'Égypte proprement dite, et n'eût été +directement d'aucun service aux populations de la vallée du Nil. Le +_Canal des Rois_, c'était son nom, unissait Suez à la branche +pélusiaque du Nil, presque comblée aujourd'hui; le point de jonction +était à Bubaste, à une certaine distance au-dessous de l'emplacement +actuel du Caire. Il avait de grands dimensions. Sa largeur était de 33 +à 50 mètres; sa profondeur d'au moins 5 mètres; Pline dit le double. +Il s'alimentait du Nil, qui, pendant les crues, est plus élevé non +seulement que la mer Rouge, mais que tout le pays adjacent. De Bubaste +sur la branche pélusiaque, il s'étendait droit à l'est dans une grande +vallée qu'on appelle l'Ouady, se détournait ensuite vers le midi pour +rejoindre la grande dépression occupée par les _Lacs Amers_, d'où par +une coupure de 22 kilomètres on gagnait le port de Suez. Sa longueur +totale était d'environ 165 kilomètres. + +Lors de la grande halte que fit, avant de redescendre, la civilisation +antique parvenue au comble de sa majesté, à la faveur du calme dont +jouissait l'empire romain au IIe siècle, le canal fut rétabli; le bras +artificiel du Nil qui lui amena alors des eaux fut nommé le _fleuve +Trajan_ par l'empereur Adrien, en mémoire de son père adoptif. + +Comblé de nouveau par les sables, dont l'action dévastatrice s'aidait +de celle des Arabes nomades, intéressés à être, avec leurs chameaux, +les rouliers du désert, le canal fut réparé encore une fois par les +Sarrasins. Ce fut par la volonté d'Omar, le même qu'on dépeint si +farouche, et auquel la déesse aux cent voix, en cela au surplus +convaincue de mensonge, a attribué l'incendie de la bibliothèque +d'Alexandrie. Amrou venait de conquérir l'Égypte; Omar lui ordonna de +rétablir les communications entre la vallée du Nil et la mer Rouge, +dans l'intérêt de la ville sainte de la Mecque. On modifia cependant +le canal en changeant une fois de plus la prise d'eau, déjà déplacée +par les Romains, et en la portant plus haut, au Caire, afin d'avoir +plus de courant. Après les travaux d'Amrou, le canal porta le nom du +_Prince des Croyants_. Il semblait être dans sa destinée que tous les +conquérants de l'Égypte se proposassent d'y attacher leur nom. + +Quand les Français, conduits par Bonaparte, furent les maîtres de +l'Égypte, le général en chef voulut le rétablissement de cet antique +ouvrage. Il y mettait tant de prix, qu'il en commença la +reconnaissance en personne. Il alla jusqu'à Suez, parcourut les +environs de cette ville et, dans cette excursion, il fut exposé aux +plus grands périls. Sa présence d'esprit seule le sauva d'une mort +pareille à celle du Pharaon acharné à la poursuite du peuple hébreu. + +Les ordres du vainqueur des Pyramides furent ponctuellement exécutés +par M. le Père, ingénieur des ponts-et-chaussées, et c'est de son +important travail que j'extrais les renseignements qu'on va lire. + +Le canal, tel que M. le Père l'a proposé, suivrait à peu près la ligne +du _Canal des Rois_. Il aurait 153 kilomètres et demi, partagés en +quatre _biefs_; les _Lacs Amers_ en feraient partie intégrante. Il +emprunterait ses eaux du Nil: pendant les crues qui donnent +l'abondance, le niveau du Nil est à 4 mètres 74 centimètres au-dessus +de la basse mer à Suez; mais à l'étiage, quand il est réduit à sa +dernière limite, il est au contraire au-dessous de la mer Rouge de 4 +mètres 62 centimètres: ainsi, dans la saison des hautes eaux +seulement le canal serait praticable. Pendant quatre à cinq mois, +chaque année, la navigation serait interrompue. Ce serait un +inconvénient extrême. Nous ne sommes plus aux jours où l'on se +contentait de communications intermittentes. Le temps est passé où, +par exemple, les galions d'Espagne pouvaient n'aller à Porto-Belo que +de trois en trois ans, sans que personne réclamât. En cela comme en +mille autres choses, les hommes veulent aujourd'hui être en permanence +les rois de la création. + +Comment faire cependant pour avoir une navigation du Nil à Suez toute +l'année? Il faudrait, vers le milieu du canal, un bassin plus spacieux +que le lac Moeris et aux bords élevés, qui se remplirait pendant les +crues, lorsque le fleuve serait à sa plus grande hauteur; le canal +amènerait lui-même les eaux nourricières du fleuve à ce réservoir, qui +les lui restituerait peu à peu en les faisant durer autant que +possible. Ce réservoir devrait avoir une très grande contenance, ce +qui ici ne se pourrait qu'avec une très grande superficie; ce serait +un ouvrage sur l'échelle de ce que jadis les rois d'Égypte faisaient +de plus colossal. Mais, à cause de la rapidité de l'évaporation dans +ces chaudes contrées, sous l'influence des vents secs du désert, on +perdrait une forte proportion de l'eau ainsi mise en réserve, et +probablement le réservoir ne remplirait qu'imparfaitement sa +destination. Pour la portion du canal attenante à la mer Rouge, on +recourrait naturellement aux eaux de cette mer. Il y aurait lieu +peut-être, pour le reste, de tenter de suppléer partiellement à la +ressource d'un réservoir par des machines qui puiseraient de l'eau +dans le Nil et l'élèveraient à la hauteur nécessaire; on a déjà +recours à ce procédé sur plusieurs canaux. Avec la condition d'une +navigation non interrompue pendant toute l'année, le canal du Nil à +Suez devient, on le voit, fort difficile. Cependant qui pourrait dire +que la civilisation moderne soit forcée de reculer devant des +entreprises semblables à ce que, dans la limite de ses besoins, savait +accomplir la civilisation antique? Si quelque part le progrès n'est +pas un vain mot, c'est dans l'art des constructions hydrauliques. + +Une fois parvenu de Suez au Nil, on ne serait encore qu'à moitié +chemin de la Méditerranée. Le fleuve, il est vrai, descend à cette +mer; malheureusement dans les basses eaux il ne laisse plus passer que +de petites barques, et ses deux bras principaux, celui de Rosette et +celui de Damiette, débouchent par des passes étroites et périlleuses +où ne pourrait se hasarder aucun navire d'un tirant d'eau même +médiocre[72]. Ce fut ce qui donna naissance à Alexandrie. Alexandre, +qui était non seulement un grand capitaine, mais aussi un grand +esprit et un grand roi, conçut le dessein de nouer des rapports +réguliers entre la Grèce et les Indes. Deux lignes s'offraient à lui, +celle du golfe Persique et celle du golfe Arabique ou mer Rouge. Il ne +choisit pas: il les prit toutes deux. Son ambition était infinie; mais +ses facultés étaient prodigieuses: son pouvoir sur les hommes et sur +la nature n'avait pas de bornes. Il n'y avait que lui-même à qui il ne +sût pas toujours commander. Pour développer le commerce entre l'Orient +et l'Occident (la Grèce était l'Occident alors), il fonda Alexandrie +en un point du désert où se trouvait, par exception, un bon port. Ce +fut une des conceptions les plus intelligentes et les plus hardies de +cette tête audacieuse et capable, une des plus heureuses entreprises +de cet homme auquel tout réussit. + + [Note 72: Le _Boghaz_ (c'est ainsi qu'on nomme chacune de + ces passes) de Damiette est le meilleur des deux; mais on n'y + trouve qu'une profondeur assez régulière d'ailleurs de 2-1/3 + mètres à 2-1/2 mètres quand le fleure est bas, de 3-1/4 + mètres pendant les crues. Le Boghaz de Rosette n'a dans les + mêmes circonstances que de 1-1/3 mètre à 1-1/2 mètre, et de + 2-1/3 mètres à 2-1/2 mètres. Ce sont d'ailleurs des passages + mal abrités pendant l'hiver.] + +Les navires venant de Suez par le canal devraient se diriger sur +Alexandrie, parce que c'est le seul point de tout le rivage de +l'Égypte par lequel un bâtiment d'un tonnage un peu fort, venant de +l'intérieur, puisse entrer dans la Méditerranée. Comment atteindre ce +port, comment s'en rapprocher même, pendant la longue saison où le Nil +n'est plus accessible qu'à de petites barques? À cet effet, de vastes +travaux seraient indispensables. Il faudrait, 1º améliorer la +navigation du fleuve dans son lit, à partir du débouché du canal de +Suez, en y relevant le niveau de l'eau par des barrages de retenue, ou +bien creuser un canal latéral; 2º unir Alexandrie au Nil par un canal. +Cette dernière partie de l'oeuvre est accomplie, mais fort +imparfaitement, par le canal Mahmoudiéh construit ou plutôt restauré +par le vice-roi Méhémet-Ali. Le Mahmoudiéh a 80 kilomètres[73]. La +portion du fleuve à améliorer par des barrages ou à remplacer par un +canal latéral serait d'environ 180 kilomètres; il y aurait donc une +étendue totale de 260 kilomètres, sur laquelle d'importants travaux +seraient indispensables. Avec le canal de Suez au Nil, la distance +totale entre Suez et Alexandrie s'élèverait à 413 kilomètres environ. +C'est bien long pour une ligne partout plus ou moins artificielle, et +ce serait bien cher. + + [Note 73: Le Mahmoudiéh a sa prise d'eau dans le Nil à + Fouah. L'ancien canal avait la sienne à Rahmanyéh, qui est + plus haut et un peu plus à l'est, et sa longueur était, selon + M. le Père, d'environ 94 kilomètres. On s'en est écarté sur + quelques points lors de la restauration ordonnée par + Méhémet-Ali, de manière à en abréger le parcours.] + +Aussi y a-t-il lieu de se demander si un canal direct de Suez à la +Méditerranée ne serait pas préférable. Le trajet en ligne droite est +d'un peu plus de 100 kilomètres. La ligne qu'a suivie M. le Père +aurait environ 150 kilomètres; mais les _Lacs Amers_ y sont compris +pour 40 kilomètres, et ces lacs offrent toute la profondeur désirable. +Sur presque toute la distance, le lit du canal semble avoir été +préparé par la nature. «Nous croyons, dit M. le Père, qu'il n'y aurait +(depuis Suez) que quelques parties de digues à construire jusqu'au +Ras-el-Moyeh (c'est-à-dire sur la majeure partie du parcours). Le +désert s'élevant de toutes parts au-dessus de ce bas-fond, la +navigation pourrait y être constante, et il serait facile d'y +entretenir une profondeur plus considérable que sur le canal de Suez +au Caire.» S'il était possible de créer un port auprès de l'ancienne +Péluse, ce parti serait assurément le meilleur. Là gît la principale +difficulté de la jonction directe des deux mers par l'isthme de Suez. + +M. le Père pensait que, ce port une fois creusé sur le bord de la +Méditerranée, on pourrait y opérer ce qu'on nomme des _chasses_, à +l'aide des eaux de l'autre mer, qu'on amasserait dans des bassins +spacieux dont les _Lacs Amers_ tiendraient lieu, et qu'on lâcherait +ensuite de manière à nettoyer le chenal et à entraîner les sables que +les courante auraient pu amener dans le port. Mais ces chasses +n'auraient d'effet qu'autant qu'on aurait uni le canal au Nil, afin +d'y jeter pendant les crues les eaux du fleuve. Le niveau du Nil étant +fort élevé alors, les chasses auraient un courant d'une grande +vivacité. L'illustre Prony, qui a rendu compte officiellement du +travail de le Père, ne considérait pas la conservation du port comme +impossible moyennant cette dernière précaution. C'est donc à examiner. + +Il n'y a pas d'autre moyen de percer l'isthme de Suez, dans l'intérêt +du commerce général du monde, que de pratiquer un canal direct de Suez +à la Méditerranée. Clot-Bey a eu raison de le dire dans sa description +raisonnée de l'Égypte actuelle, les données du problème exigent +_impérieusement_ que le canal de jonction des deux mers soit dirigé +de Suez à Péluze. + +Jusqu'à ce que cet ouvrage soit accompli, et abstraction faite des +effets que pourrait avoir le percement de l'isthme de Panama, les +marchandises iront d'Europe aux Grandes-Indes et en Chine sur des +navires doublant le cap de Bonne-Espérance. Suez ne sera un point de +passage que pour les voyageurs et les dépêches qui franchiront chacune +des deux mers sur les ailes de la vapeur. En ce moment on a +quelquefois des nouvelles de Bombay à Paris en trente et un jours, +malgré le temps perdu pour prendre du charbon à Aden et pour traverser +l'isthme. Trente et un jours! et les anciens en mettaient quarante +pour parcourir la mer Rouge seule. Des améliorations nouvelles se +préparent; l'agent anglais qui a organisé ce service pour le compte de +l'Angleterre, M. Waghorn, espère réduire le trajet à vingt-sept jours +de Bombay à Londres. En 1774, les Anglais, pour la première fois, +commencèrent à se servir de l'isthme de Suez pour le transport des +dépêches des Indes. On put alors avoir des lettres de quatre-vingt-dix +jours de date, et quand c'était de quatre-vingts jours on criait au +miracle. + +M. le Père, comparant la navigation de l'Inde par le cap de +Bonne-Espérance à celle par la Méditerranée, l'Égypte et la mer Rouge, +a trouvé que la différence de trajet serait de 26,100 kilomètres à +13,300, ou de près de moitié. Il estimait que, si l'on coupait +l'isthme de part en part de Suez à Thyneh, la traversée pourrait être +réduite de cinq mois à trois. L'art de la navigation s'est +perfectionné depuis lors; mais dans les deux directions, par l'isthme +et par le Cap, le voyage en serait également abrégé[74], et le rapport +des durées des traversées resterait le même. + + [Note 74: M. le Père supposait que le but du voyage + serait Pondichéry et que le point de départ serait Lorient, + dans le cas du trajet par le Cap, et Marseille dans l'autre + cas.] + +L'Égypte a maintenant pour souverain un prince qui a déployé un grand +zèle pour les travaux publics. Le détail des ouvrages de canalisation +qu'il a exécutés, et dont Clot-Bey a donné le relevé, est surprenant. +Et pourtant alors Méhémet-Ali avait la charge d'un état militaire +énorme sur terre et sur mer. Depuis quatre ans, un grand changement +s'est opéré dans sa situation. D'une part, il a acquis plus de +sécurité, puisque la possession de l'Égypte a été déclarée héréditaire +dans sa famille sous la garantie des grandes puissances. D'autre part, +il a dû réduire les forces militaires qui absorbaient la majeure +partie de ses ressources, et renoncer à des projets dispendieux de +conquête. Il reste donc avec toute la puissance de ses revenus, avec +des employés, européens ou indigènes, de plus en plus intelligents, de +plus en plus exercés, avec des populations soumises et bien ployées au +travail, et il ressent toujours le stimulant d'une ambition que l'âge +n'a pu amortir, et qu'une haute capacité rend légitime. Au lieu de la +domination qu'il poursuivait naguère sur les provinces de la Syrie et +de l'Asie-Mineure, il serait digne de lui d'appliquer l'énergie de sa +volonté et l'étendue de son pouvoir à la pacifique entreprise du +percement de l'isthme de Suez par un canal maritime. Ce ne serait +qu'un jeu pour un homme accoutumé, ainsi qu'il l'est, à faire de +grandes choses, et matériellement, eu égard au peu que lui coûte la +main-d'oeuvre, le canal, par les péages qu'il produirait, lui serait +une bonne opération financière. Ce travail donnerait définitivement à +l'Égypte l'importance dont le pressentiment a dirigé vers elle tour à +tour les plus grands conquérants de l'antiquité, des temps modernes, +de tous les âges, et détourna de ses profondes méditations l'un des +plus puissants penseurs que la civilisation ait connus, Leibnitz, pour +le faire descendre dans les régions de la politique pratique et lui +inspirer un mémoire au roi Louis XIV. Que le but de Méhémet-Ali soit +de donner la mesure de ses forces à ceux qui s'étaient flattés de +l'abaisser, ou de laisser de lui un monument impérissable qui fasse +vivre à jamais son nom dans la reconnaissance des peuples civilisés, +ou de marquer par un signe éclatant le point de départ d'une dynastie +digne de se perpétuer, il n'a rien d'aussi bien à faire. Il serait +remarquable qu'un prince appartenant à une race parmi nous réputée +barbare, donnât aux gouvernements des grands États de l'Europe +l'exemple le plus éclatant des manifestations qu'aujourd'hui les +hommes attendent des pouvoirs de la terre. + + + + +CHAPITRE XII. + +COMMENT POURRAIT ÊTRE EXÉCUTÉ LE CANAL DE L'ISTHME DE PANAMA. + + Bonnes dispositions du gouvernement de la + Nouvelle-Grenade.--Immunités à attendre de lui.--Excellents + sentiments manifestés à l'origine par le gouvernement fédéral de + l'Amérique Centrale.--Triste situation de ce pays aujourd'hui; + cependant les États de Nicaragua et de Costa-Rica que + traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent + des garanties.--Une compagnie ne pourrait exécuter le canal, quel + que soit celui des deux tracés qu'on adopte.--Bénéfices à + attendre d'un péage; nombre de navires qui se rendent dans le + Grand-Océan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Espérance.--Il + n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre + qui pussent creuser le canal; il conviendrait qu'ils + s'associassent dans ce but avec celui des États-Unis. + + +Des deux tracés qui se recommandent en ce moment pour le percement de +l'isthme de Panama par un canal maritime, l'un traverse le sol de la +Nouvelle-Grenade, l'autre est situé dans l'Amérique Centrale. + +On trouverait le gouvernement de la Nouvelle-Grenade animé des +dispositions les meilleures, pourvu qu'il ne vît aucun péril pour ses +droits de souveraineté, dont il est justement jaloux. C'est un +gouvernement éclairé: il sent quel prix l'ouverture du canal de Panama +donnerait à une grande portion du territoire de la république; il n'a +cessé d'appeler l'industrie européenne à s'en charger; il a accueilli +à bras ouverts tous les prétendants qui se sont présentés, en mettant +à leurs pieds, on peut le dire, les conditions les plus brillantes. +Tour à tour le baron Thierry, qui se présentait pour son propre +compte, et M. Charles Biddle, des États-Unis, envoyé par le cabinet de +Washington, sur le voeu exprimé par le sénat de l'Union en faveur du +creusement d'un canal maritime dans l'isthme, ont été l'objet de ses +prévenances empressées. Il n'est bonne disposition qu'il n'ait +témoignée ensuite à la Compagnie franco-grenadine, quoique, à +l'instigation d'agents étrangers, les fonctionnaires locaux n'aient +pas été bienveillants pour elle. Un jeune Français plein de courage, +déjà nommé plus haut, M. Léon Leconte, qu'un noble sentiment a +déterminé à faire plusieurs voyages dans l'isthme, à l'effet de +rechercher le meilleur tracé du canal des deux océans et de placer +cette entreprise sous le patronage de son pays, se plaît à rendre bon +témoignage de la sollicitude dont il a vu animés à cet égard les +chefs de la république et, en particulier, le président, avec lequel +il s'en est entretenu. + +Tout récemment, désespérant de l'industrie privée livrée à elle-même, +le gouvernement grenadin a officiellement adressé aux grandes +puissances maritimes un avis ainsi conçu: + +«Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, désirant procurer au commerce +des nations les avantages que doit produire une voie de communication +entre l'Océan Atlantique et la mer Pacifique à travers l'isthme de +Panama, a résolu d'engager les gouvernements des principales nations +maritimes à conclure un traité, à l'effet de réaliser cette grande +entreprise, soit que les gouvernements prissent pour leur compte +l'exécution de cette oeuvre, soit qu'ils garantissent la neutralité de +la voie de communication entre les deux mers et l'accomplissement des +conditions stipulées pour l'exécution. En conséquence, le gouvernement +a envoyé des pleins pouvoirs au chargé d'affaires de la république +près le gouvernement de Sa Majesté Britannique pour traiter avec les +plénipotentiaires qui seraient nommés à cet effet par les +gouvernements mentionnés[75].» + + [Note 75: Ce sont les termes textuels d'une dépêche en + date du 30 septembre 1843, adressée de Bogota par le ministre + des relations extérieures de la Nouvelle-Grenade, M. Mariano + Ozpina, aux gouvernements des grandes puissances + européennes.] + +Quiconque voudra se charger de l'entreprise aura tout ce que le +gouvernement grenadin peut accorder: les terrains, les matériaux +qu'offre le voisinage, un tarif de péages suffisamment élevé, des +facilités d'entrepôt. La Nouvelle-Grenade entend seulement rester +maîtresse chez elle, et veut que le passage soit neutre, c'est-à-dire +ouvert à tous les pavillons qui seraient ses amis, sans qu'aucune +puissance ait la faculté de le fermer à ses propres ennemis ou à ses +rivaux. + +Dans l'Amérique Centrale de même, aussitôt après l'indépendance, le +gouvernement fédéral se montra jaloux de favoriser l'ouverture de +l'isthme par le lac de Nicaragua. Il fit un appel, dès 1825, aux +capitalistes étrangers. En 1826, il donna une concession à M. Palmer +de New-York; la même année, il transféra provisoirement le privilége à +une compagnie hollandaise, représentée par le général Verveer, dont le +premier intéressé était le roi des Pays-Bas, l'industrieux Guillaume +de Nassau, et avec laquelle les négociations se continuèrent pendant +les années suivantes. On en était au dernier terme quand la révolution +belge éclata. Le roi Guillaume alors fut contraint d'abandonner ses +projets sur le fleuve San-Juan de Nicaragua et ses arrangements avec +l'Amérique Centrale pour concentrer son attention et ses efforts sur +les bouches de l'Escaut et pour s'entendre avec la Conférence de +Londres. + +Tout homme, qui a dans le coeur l'amour du genre humain et dont +l'esprit a du penchant pour les idées grandes, lira avec un vif +attrait les documents émanés des gouvernements de la Colombie et de +l'Amérique Centrale. On y voit l'empreinte profonde du désir de servir +les intérêts généraux du genre humain, de favoriser la cause de la +liberté et de la paix. Ainsi, dans le décret du congrès national de +l'Amérique Centrale, qui stipulait en détail les clauses de la +concession à la compagnie hollandaise, un article interdisait l'usage +du canal aux navires de toute nation en guerre avec qui que ce fût, +toutes les fois qu'ils porteraient des munitions. Un autre repoussait +les bâtiments négriers. Toutes les réserves imaginables en faveur de +la neutralité et de l'usage commun à tous les pavillons étaient +expressément formulées. Nous ne parlons pas des offres de terrain et +de matériaux faites à la compagnie, ni du tarif, ni des garanties qui +lui étaient accordées. On lui donnait une hypothèque sur toutes les +terres de l'État, et particulièrement sur celles qui bordent les lacs +de Nicaragua et de Leon, leurs îles et la rivière Tipitapa, sur la +largeur d'une lieue. Les matériaux, outils et effets à l'usage des +travailleurs étaient affranchis de tout droit de douanes. On concédait +à la compagnie un privilége pour la coupe des bois précieux que +produit l'Amérique Centrale, à l'un des débouchés du canal, ou sur un +point quelconque du littoral ou dans quelques unes des îles dépendant +de la république, sur une vaste étendue. On lui promettait tous les +efforts possibles pour lui procurer des ouvriers du pays. La +construction d'une ville commercialement libre et investie de +nombreuses prérogatives était ordonnée sur les bords du canal ou à +l'une de ses extrémités. Les employés de la compagnie étaient +qualifiés d'_hôtes de la nation_, et à ce titre devaient jouir de +plusieurs immunités. Le décret offrait aussi l'empreinte de la vieille +courtoisie castillane: un monument en l'honneur du roi Guillaume +devait être élevé avec des inscriptions commémoratives, pour attester +à la postérité la reconnaissance de la République envers un prince qui +lui donnait un gage aussi éclatant de son amitié. + +Depuis lors l'Amérique Centrale a éprouvé de grandes infortunes. La +confédération a été rompue violemment, et les États les plus +importants de ceux qui la composaient ont cessé d'être animés de +l'esprit de l'Europe. À la suite d'une horrible guerre civile, l'État +de Guatimala a subi le joug d'un forcené. En armant ou en soutenant le +condottiere Carrera pour écarter et finalement exécuter le général +Morazan, digne représentant des idées européennes, les classes qui +possédaient sous le régime colonial le plus d'influence se sont donné +un maître sanguinaire à elles-mêmes et au pays. Des ténèbres +semblables à celles qui couvrirent les ci-devant provinces de l'Empire +romain après l'invasion des Barbares, s'appesantissent sur ces belles +contrées qu'on aurait crue si bien faites pour une domination +meilleure. Heureusement, pourtant, les États de Nicaragua et de +Costa-Rica, que traverserait le canal des deux océans, sont exempts +de cette servitude brutale, et on aurait de leur part toutes les +facilités désirables. J'ai dit déjà qu'une intervention de la France +dans les affaires du canal serait par eux vue de très bon oeil, et que +dans l'assistance évidemment désintéressée de notre patrie ils +seraient heureux d'apercevoir la promesse d'un patronage dont ils +sentent le besoin envers d'autres que le sauvage Carrera. + +Quant à la question de savoir si une compagnie pourrait accomplir +l'oeuvre par ses seules ressources, on ne pourrait la résoudre que +moyennant une connaissance exacte du chiffre de la dépense, et l'on +n'en a même pas une idée approximative. Seulement, on peut tenir pour +certain que ce chiffre serait très élevé. Le nombre et le tonnage des +navires qui entrent dans le Grand-Océan ou qui en sortent, tant par le +cap de Bonne-Espérance que par le cap Horn, sont déjà considérables, +et ils vont toujours croissant. D'après les _Documents sur le commerce +extérieur_ que publie le ministère du commerce, en ne comptant que les +quatre principales puissances commerciales: l'Angleterre, la France, +les États-Unis et les Pays-Bas, le mouvement a été, entrée et sortie +réunies, en 1839, de 2,453 navires et de 983,890 tonneaux; en 1840, de +2,532 navires et de 1,000,995 tonneaux; en 1841, de 2,966 navires et +de 1,203,762 tonneaux. Le rétablissement des relations commerciales +avec la Chine et les engagements contractés par le Céleste Empire +envers le commerce européen font présager pour ces chiffres un +accroissement rapide. À 10 fr. de péage par tonneau, pour le parcours +entier du canal, en supposant que le canal de l'isthme eût les deux +tiers du tonnage, total que nous bornerons à 1,200,000 tonneaux, la +recette brute serait de 8 millions, et, sauf accidents, il resterait 6 +à 7 millions de produit net. Le chiffre de 10 fr. par tonneau n'est +pas excessif, quand on tient compte du temps qu'on épargnerait, des +mauvaises mers qu'on éviterait, et de l'élévation des primes +d'assurance perçues aujourd'hui sur tout ce qui double le cap Horn. +Cependant si les frais d'établissement, y compris les travaux +maritimes, allaient à 150 ou 200 millions, et il faut se tenir prêt à +des dépenses de cet ordre, il n'y aurait pour des actionnaires qu'un +intérêt insuffisant. D'ailleurs en des affaires pareilles, il y a tant +d'éléments problématiques ou incertains, tant de causes de mécompte, +que des capitalistes se décideraient difficilement à y aventurer leurs +fonds, le profit net parût-il devoir être beaucoup plus fort, à moins +que de puissants gouvernements, tels que ceux de la France et de +l'Angleterre, ne leur apportassent leur garantie et leur concours. + +Du reste, on ne voit pas pourquoi les gouvernements de ces deux grands +pays ne s'accorderaient pas entre eux et avec celui des États-Unis en +faveur de cette opération, pour l'accomplir eux-mêmes après qu'elle +aura été soigneusement étudiée. L'Europe, ou, pour mieux dire, la +race européenne, car c'est elle qui peuple aussi le nouveau continent, +est livrée à un mouvement d'expansion en vertu duquel la planète tout +entière semble devoir être bientôt rangée sous sa loi. Elle veut être +la souveraine du monde; mais elle entend l'être avec magnanimité, afin +d'élever les autres hommes au niveau de ses propres enfants. Rien de +plus naturel que de renverser les barrières qui l'arrêtent dans son +élan dominateur, dans ses plans de civilisation tutélaire. Qu'y +aurait-il d'étrange à ce que les deux nations les plus puissantes et +les plus avancées de l'Europe se concertassent entre elles et avec +celui des peuples de l'Amérique qui est le premier par le nombre, par +la richesse, par l'esprit d'entreprise et par l'extension de sa +navigation, afin d'abattre la muraille qui barre le chemin du +Grand-Océan et de ses rivages infinis? Le moyen de faire aimer la paix +et d'en perpétuer le règne, c'est de la montrer non seulement féconde, +mais pleine de majesté et même d'audace. Il faut qu'elle possède le +don d'étonner les hommes, de les passionner s'il se peut, en même +temps que celui de les enrichir. Malheur à elle, ou plutôt malheur à +nous-mêmes, si elle paraissait condamnée à être froidement égoïste +dans ses sentiments, mesquine dans ses conceptions, pusillanime dans +ses entreprises! De ce point de vue, le projet de couper l'isthme de +Panama se recommande hautement; et cette oeuvre ne servît-elle qu'à +établir, par la communauté d'efforts, un lien de plus entre la France +et l'Angleterre, lors même qu'il devrait en coûter à notre trésor 50 +millions ou même 100, convenons qu'on a souvent plus mal dépensé +l'argent des contribuables. + +J'insiste ici sur la convenance et la nécessité de faire concourir les +États-Unis à cette oeuvre par beaucoup de motifs. D'abord c'est +incontestablement de tous les peuples de l'Amérique celui qui pèse le +plus, dont les progrès sont le plus éclatants, qui a le plus le goût +et l'intelligence des grands travaux d'utilité publique. Ce sont les +plus hardis des navigateurs, les plus alertes des commerçants. Leur +pavillon est un de ceux qu'on rencontre le plus dans le Grand-Océan, +et ils n'y ont accès que par l'isthme de Panama, tandis que l'Europe a +la faculté de s'y présenter par les deux isthmes. Ils sont donc +intéressés plus que qui que ce soit au percement de l'isthme de +Panama, et ils seraient empressés d'y contribuer matériellement autant +que leur situation financière et la constitution fédérale le +permettrait. Depuis longtemps le gouvernement des États-Unis a les +yeux fixés sur l'isthme de Panama, et les citoyens n'ont pas cessé de +l'exciter à s'en occuper. C'est même à lui que le gouvernement de +l'Amérique Centrale s'adressa, à l'origine, pour le convier à +intervenir. M. Clay, lorsqu'il était secrétaire d'État, sous la +présidence de M. Adams, en 1825, y avait donné une attention +particulière. + +Le choix de la ville de Panama pour le siége du congrès, auquel toutes +les républiques nouvellement écloses à cette époque avaient été +convoquées pour consacrer leur fraternité entre elles et avec les +États-Unis, montre ce qu'a été pour l'Amérique tout entière, dès les +premiers jours de son émancipation, le percement de l'isthme. C'est +une oeuvre qui importe au Nouveau-Monde en masse. Au milieu de tous +ces États, l'Union de l'Amérique du Nord étant comme l'aînée de la +famille, tenter de creuser le canal des deux océans sans le concours +des États-Unis, sans s'être entendu avec eux, équivaudrait presque à +l'entreprendre sans la permission de l'Amérique. Or, l'Amérique est +libre aujourd'hui; elle a rompu les lisières par lesquelles elle +tenait à l'Europe, et l'on ne pourrait ainsi traiter d'elle, chez elle +et sans elle, sans y soulever dans les coeurs les mêmes sentiments de +haine énergique et implacable que provoquerait une atteinte audacieuse +à son indépendance même. Si l'on trouvait cette assertion exagérée, et +qu'on prétendît que la Nouvelle-Grenade ou les États de Nicaragua et +de Costa-Rica, en vertu de leur souveraineté, sont les maîtres de +concéder le canal de jonction des deux océans à qui leur plaît, et, +par exemple, à la France et à l'Angleterre, nous remontrerions que +depuis vingt années l'Angleterre, la France, les États-Unis et la +Hollande travaillent à se supplanter les uns les autres pour avoir le +patronage de cette oeuvre, que tous ces efforts opposés se paralysent +et que le canal est toujours à commencer. Qu'est-il donc besoin de +rappeler que, seule, l'union fait la force? Du jour où les deux +premières puissances maritimes de l'Europe et du monde, et la nation +prépondérante du nouveau continent s'accorderont à vouloir que +l'isthme de Panama soit tranché, elles seront écoutées, et l'isthme +s'abaissera devant leurs pavillons réunis. Ainsi que nous le disions +pour la France et l'Angleterre il n'y a qu'un instant, ce concert +serait une garantie de plus acquise à la paix du monde, et l'on ne +saurait trop multiplier les gages en faveur de cette sainte cause. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE PREMIER. + +Forme générale de l'isthme de Panama. + + Sa grande longueur.--Sur cette longueur, cinq localités où l'on + peut rechercher un passage: 1º isthme de Tehuantepec; 2º à l'est + de la baie de Honduras; 3º lac de Nicaragua; 4º isthme de Panama + proprement dit: minimum d'épaisseur de l'isthme à la baie de + Mandinga; ligne de la Boca del Toro à l'embouchure du Chiriqui; + 5º isthme de Darien.--Obstacle qu'oppose dans toute l'Amérique au + passage d'un océan à l'autre la chaîne les Andes; immense étendue + de cette chaîne.--L'isthme est montagneux; mais la chaîne s'y + abaisse précisément aux cinq endroits ci-dessus. 1 + + +CHAPITRE II. + +Recherche d'un passage entre l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique, +depuis la découverte du Nouveau-Monde. + + Objet du voyage de Colomb.--Découverte de l'Océan Pacifique par + Vasco Nuñez de Balboa, le 25 septembre 1513--Héroïsme de Balboa; + sa persécution par Pedrarias Davila.--Caractère de + Fonseca.--Tentatives successives pour passer d'un océan à + l'autre.--Emulation entre l'Espagne et le Portugal.--Vasco de + Gama.--Le _Secret du Détroit_.--Expédition partie de San Lucar en + 1508, sous Vicente Yañez Pinzon et Juan Diaz de Solis.--Second + voyage de Juan Dias de Solis.--Expéditions des frères Cortereal + pour le compte du Portugal.--Voyage de Magellan en + 1520.--Découverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et + Schouten en 1616.--Efforts de Fernand Cortez pour découvrir le + _Secret du Détroit_; ses questions à Montezuma.--Navigateurs + anglais à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle: + Davis, Hudson, Baffin.--Au XVIIIe siècle, le Suédois Behring + voyage pour le compte de la Russie.--Troisième voyage de + Cook.--Projet de M. de Chateaubriand. Navigateurs anglais au XIXe + siècle.--Grandeur de l'Espagne au XVIe siècle.--Canaux projetés + d'après Gamara en 1551 à Tehuantepec, au lac de Nicaragua et à + l'isthme de Panama, proprement dit; Philippe II arrête l'essor de + l'Espagne.--Efforts de Cortez; communication grossière qu'il + établit dans l'isthme de Tehuantepec; on l'améliore un peu à la + fin du XVIIIe siècle; prix exorbitant du + transport.--Communication par Panama, fort imparfaite.--Tort que + se faisait l'Espagne en négligeant ainsi des voies de transport + aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dépossession + future. 11 + + +CHAPITRE III. + +Nature et proportions de la communication à établir. + + Objet de la communication à ouvrir.--Services à attendre du + percement de l'isthme pour l'Europe.--Les voyages qu'on + abrégerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; énumération + des contrées où l'on se rend d'Europe par cette voie.--Pour la + Chine et le Japon, eu égard à la régularité des vents, aux + courants et à la beauté de la mer, il y aurait, malgré un plus + long trajet, économie de temps et accroissement de sécurité à + l'aller, mais non au retour.--Avantages de l'Océan + _Pacifique_.--Le percement de l'isthme profiterait plus encore + aux États-Unis.--Bons effets à en espérer pour le versant + occidental de l'Amérique, plus retardé que celui qui regarde + l'Europe.--La communication devrait s'effectuer au moyen d'un + canal; ce canal devrait être praticable pour les grands bâtiments + du commerce et pour les navires à vapeur de l'ordre des paquebots + transatlantiques.--Un canal sur une échelle moindre serait + d'utilité locale et ne profiterait à l'Europe + qu'indirectement.--Des dimensions à donner au canal.--Exemples du + canal Calédonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des + canaux maritimes.--Dimensions des canaux ordinaires en France, en + Angleterre, aux États-Unis.--Ce qu'ont coûté les canaux + Calédonien et du Nord, et les canaux ordinaires français, anglais + et américains.--Prix d'une grande écluse à Brest.--Nécessité pour + un canal maritime de déboucher au mouillage même des navires; à + Panama cette condition ne se remplirait pas très + aisément.--Conditions de salubrité; on y satisferait par le + creusement même du canal. 35 + + +CHAPITRE IV. + +Des difficultés que les ingénieurs sont accoutumés à franchir en +creusant des canaux. + + Différences entre un canal et une rivière: un canal consomme + beaucoup moins d'eau; le canal du Midi comparé à la Seine.--Ce + qu'on nomme un _bief_.--En quoi consiste une _écluse_, ou + appareil en maçonnerie pour passer d'un bief à l'autre.--Ce qu'on + appelle la _pente rachetée_ par un canal, ou la _chute rachetée_ + par une écluse; _contre-pente_.--La difficulté d'un canal dépend + principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes + et contre-pentes.--Exemples des longueurs ainsi que des pentes et + contre-pentes de canaux français, américains ou + anglais;--Conversion de ces canaux, qui sont à dimensions + ordinaires, en canaux pareils au canal Calédonien ou au canal + hollandais du Nord.--De l'approvisionnement d'eau des + canaux.--Les régions des tropiques, surtout dans l'isthme, + semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilités que nos + pays tempérés de l'Europe. 51 + + +CHAPITRE V. + +Première localité indiquée pour le percement de l'isthme.--Isthme de +Tehuantepec et du Guasacoalco. + + Dépression qu'y éprouve le plateau mexicain.--Port qu'offre + l'embouchure du Guasacoalco.--Essais de Cortez.--Projets de canal + après lui.--La découverte, au château de Saint-Jean d'Ulua, de + canons venus de Manille, réveille ces projets en + 1771.--Exploration du terrain par deux ingénieurs, et leurs + conclusions favorables.--Plan du vice-roi Revillagigedo. Le canal + de l'isthme de Tehuantepec est voté par les cortès espagnoles en + 1814.--Études du général Orbegoso en 1825; ses conclusions sont + moins favorables; difficulté d'alimenter un canal sur le versant + de l'Océan Pacifique.--Mauvais port à Tehuantepec.--Le général + Orbegoso se réduit à une route entre l'Océan Pacifique et le + Guasacoalco.--Sol fertile qu'on traverserait; projet de + colonisation qu'on pourrait reprendre avec avantage.--Concession + récente à don José Garay.--Projet de ce concessionnaire. 59 + + +CHAPITRE VI. + +Second passage.--Isthme de Honduras. + + Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau élevé + en arrière des montagnes; délicieuse situation de la ville de + Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.--Les + montagnes s'abaissent sur le bord méridional de la baie.--Trouée + que fait le Golfe Dolce; cette trouée se prolonge par le fleuve + Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.--Plus au sud-est, + vallée de Comayagua, où coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a + pas d'espoir non plus de pratiquer par là un canal + maritime.--Vallée du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus + grande partie de la distance des deux océans, mais il serait + impossible de descendre dans l'Océan Pacifique; élévation du sol + sur les bords du haut Motagua.--Terre _froide_; sens qu'il faut + attacher à ce mot.--Partage des eaux à Chimaltenango.--Il n'y a + rien à espérer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras. 69 + + +CHAPITRE VII. + +Troisième passage.--Le pays de Nicaragua. + + Grande déchirure occupée par le lac de Nicaragua et le fleuve + San-Juan de Nicaragua.--Golfe de Papagayo et golfe de + Nicoya.--Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui + prolongent le lac et le fleuve précédents.--Dimensions de ces + lacs; développement des fleuves.--Tracés possibles au nombre de + cinq: 1º du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2º du même lac + au golfe de Nicoya; 3º et 4º de la pointe nord-ouest du lac de + Leon à Tamarindo et à Realejo; 5º du lac de Leon à la rivière + Tosta; 6º du même lac ou golfe de la Conchagua.--Régime du fleuve + San-Juan; rapides et récifs.--Bon port de San-Juan à l'embouchure + du fleuve.--Amélioration du fleuve San-Juan; ce qui prouve + qu'elle serait peu difficile, c'est qu'avant 1685 les trois mâts + le remontaient; en 1685, on l'obstrua pour barrer le passage aux + flibustiers; le Colorado s'ouvrit alors.--D'une amélioration qui + permette de recevoir les plus grands trois-mâts du commerce et + les paquebots transatlantiques.--De la navigation du Tipitapa; sa + pente; beau site de la ville de Tipitapa.--La traversée du lac de + Nicaragua n'offre pas de péril sérieux. + + Des canaux à ouvrir entre l'Océan pacifique et le lac de Leon ou + le lac de Nicaragua.--Sol peu élevé malgré la présence de volcans + très hauts.--Tous les voyageurs s'accordent à dire que du lac de + Leon à Realejo ou à Tamarindo le pays est plat.--Illusion + possible.--On n'a fait de nivellements qu'entre la ville de + Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.--Nivellement de don + Manuel Galisteo avant la révolution française.--Nivellement de M. + Bailey depuis l'indépendance.--Il faudrait un souterrain par ce + dernier tracé; de quelle longueur; comparaison avec la longueur + d'autres souterrains.--Impossibilité d'admettre des souterrains + sur un canal destiné à des bâtiments de mer.--De quelles + dimensions devraient être des souterrains pour de grands + trois-mâts démâtés.--Pour les autres lignes, les renseignements + manquent.--Donnée relatée dans l'ouvrage intitulé: _Mexico and + Guatimala_. + + Des ports qu'on trouverait aux deux extrémités du + canal.--San-Juan du Sud; le port est petit, mais sûr; les ports + de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est + magnifique.--Absence de la fièvre jaune là où le canal serait à + creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs. + + Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre + les deux océans jusqu'à ce qu'on soit aux environs de + Panama.--Études qu'il y aurait lieu de faire à la baie de + Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivière Chiriqui. 75 + + +CHAPITRE VIII. + +Quatrième passage.--Isthme de Panama proprement dit. + + Absence d'observations dans cet isthme jusqu'à ces derniers + temps.--Aspect général du pays qui entoure Panama.--Collines + isolées ou en petits groupes se dressant sur une surface plane; + cours d'eau multipliés; le Chagres et le Trinidad + navigables.--Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres à + Gorgona ou à Cruces par le Rio Chagres, et de là se rendent à + Panama à dos de mulet.--Cours d'eau sur le versant de l'Océan + Pacifique: le Caïmito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra + Grande, le Farfan, le Bernardino.--Ce passage ait fréquenté + depuis longtemps; c'est par là que passa François Pizarre, quand + il alla conquérir le Pérou.--Route pavée qui a existé de Cruces à + Panama.--Négligence malhabile du gouvernement espagnol.--Bolivar + fait étudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; opérations de ces + ingénieurs; elles se réduisent à mesurer la hauteur d'un point de + partage déterminé et la différence de niveau entre les deux + océans.--Il résulte de ces opérations que cette localité n'est + pas plus défavorable que d'autres où l'on a fait passer un + canal.--Études nouvelles par M. Morel au nom de la compagnie + franco-grenadine; il indique un point de partage extrêmement + déprimé; si bien qu'on pourrait ménager un véritable détroit + artificiel.--Trajet de 75 kilomètres seulement entre Panama et + Chagres.--Ces résultats surprenants, inouïs, sont démentis; + néanmoins la localité demeure très favorable.--Reproches encourus + par le gouvernement espagnol.--Le tracé proposé aujourd'hui + l'avait été en 1528.--Réflexion au sujet des découvertes qui se + perdent et se retrouvent. + + Des débouchés du canal en mer.--Le port de Chagres est déjà + passable.--Par une coupure qui communiquerait avec la baie de + Limon on aurait un port excellent.--Du côté de Panama ce serait + plus difficile; le port de la ville de Panama est à une certaine + distance au large contre un groupe de trois îles.--Il faudrait + creuser en mer et garantir par des jetées un chenal entre ce + mouillage et la terre ferme.--Diverses manières de déboucher en + mer. + + Rareté des travailleurs indigènes; on aurait besoin d'emmener des + ouvriers d'Europe.--Précautions à prendre alors pour + l'hygiène.--Emploi d'hommes disciplinés et dociles tels que les + soldats du génie.--De la baie de Mandinga et d'un passage + possible derrière la Boca del Toro.--Mines de charbon. 105 + + +CHAPITRE IX. + +Cinquième passage.--Isthme de Darien. + + Dépression qu'offre la vallée de l'Atrato.--Communication + projetée à la fin du siècle dernier entre la vallée de l'Atrato + et le port de Cupica par le Naipipi.--Elle est + impossible.--Communication entre la vallée de l'Atrato et celle + du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais + un canal des deux océans. 137 + + +CHAPITRE X. + +Conclusion des cinq chapitrés précédents--Études à faire. + + Deux tracés se recommandent: l'un par Chagres et les environs de + Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.--Dépense à laquelle il + faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait + considérable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des + trois premières puissances maritimes réunies.--Plan d'une étude + générale à Panama, au lac de Nicaragua, à la baie de Mandinga, à + la Boca del Toro.--Il faudrait un personnel nombreux + d'ingénieurs et un plus nombreux d'agents subalternes.--Soldats + du génie et matelots à la suite des ingénieurs.--Études médicales + à joindre à celles des ingénieurs, afin d'être prêt, au cas où + des ouvriers européens ou du nord de l'Amérique devraient être + envoyés dans l'isthme.--Il conviendrait que la France se chargeât + de ces études; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur + et ce serait conforme à sa politique. 141 + + +CHAPITRE XI. + +Du percement de l'isthme de Suez. + + L'isthme est nivelé; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de + la mer Rouge; l'épaisseur de l'isthme est rigoureusement de 115 + kilomètres.--Inégalité de niveau des deux mers.--Difficulté + d'avoir un port sur la Méditerranée.--Le canal de l'isthme de + Suez a existé.--_Canal des Rois_ de Suez au Nil, du temps de + l'antique Égypte.--Restauration du temps des Ptolémées et sous + l'empereur Adrien.--Travaux des mahométans.--Projets du général + en chef Bonaparte.--Études que fit alors M. le Père.--Une fois + dans le Nil, il faudrait atteindre la Méditerranée; le seul port + de ces parages est Alexandrie; coup d'oeil + d'Alexandre-le-Grand.--Il serait bien difficile de rejoindre + Alexandrie depuis le débouché du canal de Suez au + Nil.--Convenance d'un canal direct de Suez à la Méditerranée; + autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les + sables que dépose la mer, en rendant difficile l'existence d'un + port sur la Méditerranée à Péluse, y font obstacle.--Ce qu'était + la traversée d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est + aujourd'hui.--Abréviation que procurerait aux navires à voiles la + coupure de l'isthme de Suez. 147 + + +CHAPITRE XII. + +Comment pourrait être exécuté le canal de l'isthme de Panama. + + Bonnes dispositions du gouvernement de la + Nouvelle-Grenade.--Immunités à attendre de lui.--Excellents + sentiments manifestés à l'origine par le gouvernement fédéral de + l'Amérique Centrale.--Triste situation de ce pays aujourd'hui; + cependant les États de Nicaragua et de Costa-Rica que + traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent + des garanties.--Une compagnie ne pourrait exécuter le canal, quel + que soit celui des deux tracés qu'on adopte.--Bénéfices à + attendre d'un péage; nombre de navires qui se rendent dans le + Grand Océan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Espérance.--Il + n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre + qui pussent le creuser; il conviendrait qu'ils s'associassent + dans ce but avec celui des États-Unis. 163 + + + + +ERRATA. + + + Page 91, ligne 2: _après_ très dure, _mettre_ ou des sables coulants. + + -- 121 -- 19: _après_ dures à l'excès, _mettre_ ou des sables + mouvants, ce qui serait pire encore. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'isthme de Panama, by Michel Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ISTHME DE PANAMA *** + +***** This file should be named 26515-8.txt or 26515-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/5/1/26515/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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