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+<title>The Project Gutenberg e-Book of L'isthme de Panama; Author: Michel Chevalier.</title>
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+The Project Gutenberg EBook of L'isthme de Panama, by Michel Chevalier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'isthme de Panama
+
+Author: Michel Chevalier
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+Release Date: September 3, 2008 [EBook #26515]
+Last Updated: April 6, 2013
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ISTHME DE PANAMA ***
+
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+
+Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers, The
+Philatelic Digital Library Project at http://www.tpdlp.net
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
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+<div class="tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier: Seules les erreurs clairement
+introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
+
+<p>La fin de la page 144 est manquante: Cet entourage rendrait les plus
+grands services aux ingénieurs pen-</p>
+
+<p>Les erreurs notées dans l'errata ont été corrigées dans le texte.</p>
+</div>
+
+
+<h1>L'ISTHME
+
+DE PANAMA</h1>
+
+<p class="p2 center">EXAMEN HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE</p>
+
+<p class="center smaller">DES DIFFÉRENTES DIRECTIONS SUIVANT LESQUELLES ON POURRAIT LE PERCER ET
+DES MOYENS À Y EMPLOYER;</p>
+
+<p class="p2 center smaller">SUIVI D'UN APERÇU</p>
+
+<p class="center">SUR L'ISTHME DE SUEZ.</p>
+
+<p class="center smaller">PAR</p>
+
+<h2>MICHEL CHEVALIER.</h2>
+
+<p class="center">Avec une Carte.</p>
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS.<br>
+LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN.<br>
+<span class="smcap smaller">ÉDITEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE D'ÉLITE,<br>
+30, RUE JACOB.<br>
+MDCCCXLIV.</span></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<p class="title">FORME GÉNÉRALE DE L'ISTHME DE PANAMA.</p>
+
+<p class="resume">
+ Sa grande longueur.&mdash;Sur cette longueur, cinq localités où l'on
+ peut rechercher un passage: 1<sup>o</sup> isthme de Tehuantepec; 2<sup>o</sup> à
+ l'est de la baie de Honduras; 3<sup>o</sup> lac de Nicaragua; 4<sup>o</sup> isthme de
+ Panama proprement dit; minimum d'épaisseur de l'isthme à la baie
+ de Mandinga; ligne de la Boca del Toro à l'embouchure du
+ Chiriqui; 5<sup>o</sup> isthme de Darien.&mdash;Obstacle qu'oppose dans toute
+ l'Amérique au passage d'un Océan à l'autre la chaîne des Andes;
+ immense étendue de cette chaîne.&mdash;L'isthme est montagneux; mais
+ la chaîne s'y abaisse précisément aux cinq endroits ci-dessus.</p>
+
+<p>L'Isthme de Panama, resserré en largeur, comme on le verra, est hors
+de proportion par sa longueur avec tous les isthmes du monde. De
+Tehuantepec et des bords du Guasacoalco, où il se soude à l'Amérique
+du Nord, au fond du golfe de Darien, où il <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> s'unit au massif
+de l'Amérique méridionale, il y a 2,300 kilomètres (575 lieues).
+C'est, à peu de choses près, le double de la distance d'Amsterdam à
+Lisbonne. Les autres isthmes célèbres sont cinquante ou cent fois
+moins longs. C'est qu'ils sont situés entre deux golfes avancés dans
+les terres ou entre une mer et une baie, tandis que l'isthme de Panama
+sépare deux mers épandues<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a>.</p>
+
+<p>Dans sa forme générale, on dirait d'une immense chaussée dirigée en
+ligne droite de l'ouest-nord-ouest à l'est-sud-est, et présentant, du
+côté qui regarde l'Europe, deux renflements: l'un, assez spacieux pour
+qu'en nos contrées on en fît un beau <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> royaume; c'est la
+péninsule de Yucatan, qui, avec la presqu'île de Floride et l'île de
+Cuba, enclot le golfe du Mexique, nappe d'eau presque égale à notre
+Méditerranée<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a>, que nous qualifions avec raison de mer; l'autre, plus
+étendu encore que le premier, et figurant un hémicycle, est occupé par
+les cinq États de l'Amérique Centrale. Dans sa configuration générale,
+l'isthme s'amincit à mesure qu'il approche de l'Amérique du Sud. De ce
+côté, il se termine par un fer à cheval, sur lequel est située la
+ville de Panama, et qui est baigné à l'occident par une baie
+semi-circulaire, parsemée d'îles et même d'élégants archipels en
+miniature, restés célèbres par les perles qu'y trouvèrent les
+Espagnols.</p>
+
+<p>Au premier abord, il semble nécessaire d'explorer minutieusement, sur
+chacun des flancs de l'isthme, une côte de cette extraordinaire
+longueur de 2,300 kilomètres pour découvrir le point où devrait être
+placé le canal des deux océans; mais, quelque imparfaites que soient
+les connaissances géographiques sur cette partie du nouveau continent,
+on reconnaît bientôt que le nombre des localités où l'on peut, avec
+chance de succès, rechercher un passage est assez restreint. Les
+points où l'isthme se rétrécit, et où il est naturel de frapper
+<span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> pour faire brèche, sont au nombre de cinq seulement.
+Énumérons-les:</p>
+
+<p>1.&mdash;En commençant par le nord, on rencontre d'abord l'isthme de
+Tehuantepec, où deux cours d'eau, le Guasacoalco et le Chimalapa,
+adossés l'un à l'autre, se déversent, l'un dans l'Océan Atlantique,
+l'autre dans le Pacifique. À vol d'oiseau, la distance qui sépare les
+deux mers est ici de 220 kilomètres.</p>
+
+<p>2.&mdash;De l'autre côté de la presqu'île de Yucatan, la carte indique, du
+fond de la baie de Honduras, sur l'Atlantique, à l'Océan Pacifique,
+une distance assez faible, d'environ 200 kilomètres à vol d'oiseau, et
+montre, tout auprès, des cours d'eau qui, ayant leurs sources non loin
+de l'Océan Pacifique, viennent, presque tout droit, se jeter dans
+l'Atlantique.</p>
+
+<p>3.&mdash;Plus au midi, à l'autre extrémité du diamètre de l'hémicycle
+décrit par l'Amérique Centrale, le lac de Nicaragua, communiquant avec
+l'Atlantique par un beau fleuve, le San-Juan de Nicaragua, est situé
+au milieu des terres, comme un prolongement de cette mer, qui ainsi
+semble pénétrer jusqu'à 2 ou 3 myriamètres de l'Océan Pacifique.</p>
+
+<p>4.&mdash;Ensuite apparaît l'isthme de Panama proprement dit. C'est là que
+la longue chaussée qui relie l'une à l'autre les deux Amériques, a son
+minimum d'épaisseur. De la ville de Panama sur le Pacifique à celle de
+Porto-Belo sur l'Atlantique, la distance en ligne droite paraît n'être
+que de 65 kilomètres. De même entre Panama et Chagres, et <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>
+ici une partie de l'espace se franchit au moyen de la rivière Chagres,
+qui roule un grand volume d'eau; de même encore entre Chagres et la
+baie de Chorrera, qui est un peu à l'ouest de Panama. Ce n'est
+pourtant point entre Panama ou la baie de Chorrera et Chagres ou
+Porto-Belo que l'isthme de Panama est réduit à sa moindre épaisseur;
+un peu plus à l'est, à la baie de Mandinga (ou San-Blas), il paraît
+n'avoir plus qu'une cinquantaine de kilomètres.</p>
+
+<p>Un troisième point de l'isthme de Panama proprement dit appelle une
+exploration soignée. C'est aux environs du port de la Boca del Toro,
+situé sur l'Atlantique à l'ouest de Chagres. Vis-à-vis de ce port,
+qu'on s'accorde à représenter comme admirable, on trouve, sur l'autre
+mer, un autre port qu'on dit remarquable aussi, à l'embouchure de la
+rivière Chiriqui. À cause de l'excellence qu'on attribue à ces deux
+havres, ce tracé mériterait beaucoup d'attention si le terrain qui les
+sépare n'était que médiocrement difficile.</p>
+
+<p>5.&mdash;Enfin, là où l'isthme cesse et où l'Amérique du Sud s'épanouit
+brusquement en un vaste éventail, on trouve, sur la surface même de
+cette Amérique, un passage remarquable entre les deux océans. Dans le
+golfe de Darien, qui borde l'isthme à l'orient, se décharge un beau
+fleuve, l'Atrato, dont quelques affluents de gauche, et
+particulièrement le Naipipi, ont leurs sources très voisines de
+l'Océan Pacifique, et dont l'un des rameaux supérieurs se rapproche
+beaucoup, au nord de Novità, <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> d'un fleuve tributaire du
+Pacifique, qui porte, comme tant d'autres, le nom vénéré de San-Juan.
+Je n'ose assigner aucune largeur précise à la ligne qu'il faudrait
+suivre pour passer, par la vallée du Rio Atrato, d'un océan à l'autre.
+Ce serait cependant un assez long trajet. D'après la dernière carte
+d'Arrowsmith, de l'embouchure de l'Atrato, dans la mer des Antilles, à
+celle du San-Juan, dans l'Océan Pacifique, il y aurait au moins 450
+kilomètres. Par le Naipipi, le trajet serait à peu près moitié
+moindre.</p>
+
+<p class="p2">Voilà donc cinq localités où l'isthme se présente favorablement quant
+à la largeur. Mais quelle serait la hauteur à gravir? Ne serait-elle
+pas de l'ordre de celles devant lesquelles l'art de l'ingénieur le
+plus osé recule avec effroi et se reconnaît vaincu? Au premier abord,
+on est porté à le craindre. Le nouveau continent offre une chaîne de
+montagnes sans pareille au monde pour sa continuité. Du cap Horn,
+promontoire par lequel l'Amérique méridionale regarde le pôle austral,
+aux terres glacées qui terminent l'Amérique du Nord, s'étend la chaîne
+des Andes comme une épine dorsale longue de <i>quatorze mille
+kilomètres</i>, trente-cinq fois la longueur des Pyrénées. Qu'on se place
+dans l'Amérique méridionale en un point quelconque du littoral
+occidental, à Guayaquil, à Lima, à Valparaiso jusqu'au détroit de
+Magellan et à la Terre-de-Feu; partout on rencontre devant soi cette
+crête altière couverte de <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> neiges éternelles, séparant la
+vallée du fleuve des Amazones, où dix empires seraient à l'aise<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>,
+celles du Magdalena, de l'Orénoque et de la Plata, tous tributaires de
+l'Atlantique, des torrents qui se précipitent dans l'Océan Pacifique.
+Que des bords de la mer on gravisse le plateau, qu'on monte à Bogota,
+à Quito, c'est-à-dire à la hauteur du Canigou et du pic du Midi, au
+double de celle du Ballon-d'Alsace, et on la retrouve encore au-dessus
+de sa tête, se redressant plus fière; on a devant soi le Cotopaxi et
+le Chimborazo, dans les flancs desquels s'engloutiraient l'Ossa et le
+Pélion tant vantés. Dans l'Amérique septentrionale, il en est de même.
+C'est d'abord le plateau mexicain, dont l'élévation égale celle de
+montagnes majestueuses, et qui est surmonté lui-même de sommets
+audacieux, comme le pic d'Orizaba et la Sierra Nevada (<i>Chaîne
+Neigeuse</i>) de Mexico. Ce sont ensuite les montagnes Rocheuses, qui se
+sont trouvées assez hautes, assez escarpées, pour opposer jusqu'à ce
+jour une infranchissable barrière à la race entreprenante des
+États-Unis, que rien n'avait pu arrêter. Constamment, au travers des
+Californies et des possessions anglo-américaines, britanniques et
+russes, la même chaîne élève inflexiblement son arête blanchie par la
+neige, et hérissée çà et là de cimes coniques dont <i>la tête au ciel
+est voisine</i>, et dont les pieds touchent <i>à l'empire des morts</i>, au
+royaume igné de Pluton; car d'une <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> extrémité à l'autre sont
+distribués des volcans<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a>. En résumé, abstraction faite des cimes qui
+la dominent, la chaîne a une élévation qui est rarement de moins de
+2,000 mètres (une demi-lieue). Elle est épaisse et massive;
+quelquefois, comme au Mexique, dans la Nouvelle-Grenade et au Pérou,
+elle se déploie en un immense plateau. Dans l'Amérique du Nord comme
+dans l'Amérique du Sud, on peut la considérer, sur le versant du
+Pacifique au moins, comme insurmontable pour toute voie de
+communication autre qu'une route ordinaire.</p>
+
+<p>L'isthme de même est montagneux. Il offre des sommets ardus et
+d'innombrables volcans qui souvent ébranlent le sol, dévastent les
+cités, et ont motivé ce dicton sur l'admirable ville de Guatimala,
+bâtie dans la plus délicieuse vallée du monde, mais dominée par des
+volcans terribles d'une hauteur sans pareille<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a>: qu'elle avait le
+paradis d'un côté <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> et l'enfer de l'autre. Cependant
+l'observateur qui s'aventure dans ce dédale de montagnes et de
+collines reconnaît que là du moins la chaîne n'est point absolument
+continue. Par un heureux hasard, la force souterraine qui,
+postérieurement à la formation du continent, souleva la longue chaîne
+des Andes, se trouva affaiblie dans l'isthme; elle y exerça une action
+fort inégale, et y produisit des groupes montagneux distincts et
+séparés, et non plus une crête inflexible. Peut-être se divisa-t-elle
+pour appliquer une partie de sa puissance à faire surgir de la mer, à
+quelque distance de là, l'archipel des Antilles. Dans l'isthme, on
+trouve des cimes qui ne le cèdent pas au Mont-Blanc, le roi des Alpes;
+mais en plusieurs points, qui sont justement ceux désignés
+tout-à-l'heure, où l'isthme est le plus étroit, l'arête saillante du
+sol, le haut de la digue interposée entre les deux océans, n'atteint
+pas au-dessus de leurs flots une élévation supérieure à celle qu'on
+sait faire franchir à un canal ordinaire au moyen d'écluses. Ainsi
+qu'on le verra, la chaîne y courbant la tête s'est ouverte non
+seulement à des gorges, mais à quelques vallées transversales où
+pourrait être frayé un passage pour un canal ou pour un chemin de fer
+à pentes douces.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="title">RECHERCHE D'UN PASSAGE ENTRE L'OCÉAN ATLANTIQUE ET L'OCÉAN PACIFIQUE,
+DEPUIS LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE.</p>
+
+<p class="resume">
+ Objet du voyage de Colomb.&mdash;Découverte de l'Océan Pacifique par
+ Vasco Nuñez de Balboa, le 25 septembre 1513.&mdash;Héroïsme de Balboa;
+ sa persécution par Pedrarias Davila.&mdash;Caractère de
+ Fonseca.&mdash;Tentatives successives pour passer d'un Océan à
+ l'autre.&mdash;Emulation entre l'Espagne et le Portugal.&mdash;Vasco de
+ Gama.&mdash;Le <i>Secret du Détroit</i>.&mdash;Expédition partie de San Lucar en
+ 1508, sous Vicente Yañez Pinzon et Juan Diaz de Solis.&mdash;Second
+ voyage de Juan Diaz de Solis.&mdash;Expéditions des frères Cortereal
+ pour le compte du Portugal.&mdash;Voyage de Magellan en
+ 1520.&mdash;Découverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et
+ Schouten en 1616.&mdash;Efforts de Fernand Cortez pour découvrir le
+ <i>Secret du Détroit</i>; ses questions à Montezuma.&mdash;Navigateurs
+ anglais à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle:
+ Davis, Hudson, Baffin.&mdash;Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le Suédois Behring
+ voyage pour le <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> compte de la Russie.&mdash;Troisième voyage
+ de Cook.&mdash;Projet de M. de Chateaubriand.&mdash;Navigateurs anglais au
+ <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle&mdash;Grandeur de l'Espagne au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Canaux
+ projetés d'après Gomara en 1551 à Tehuantepec, au lac de
+ Nicaragua et à l'isthme de Panama proprement dit; Philippe II
+ arrête l'essor de l'Espagne.&mdash;Efforts de Cortez; communication
+ grossière qu'il établit dans l'isthme de Tehuantepec; on
+ l'améliore un peu à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; prix exorbitant du
+ transport.&mdash;Communication par Panama, fort imparfaite.&mdash;Tort que
+ se faisait l'Espagne en négligeant ainsi des voies de transport
+ aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dépossession
+ future.</p>
+
+<p>Ce n'est pas chose nouvelle que de s'occuper d'un passage de l'Océan
+Atlantique au Grand-Océan, des mers qui emplissent le vaste et profond
+chenal ménagé par la nature entre l'Europe et le continent américain à
+celles qui baignent de leurs flots les côtes de la Chine et du Japon
+et l'autre littoral de l'Amérique. Christophe Colomb, quand, sur ce
+vaisseau si longtemps sollicité, il s'embarqua pour l'expédition à
+jamais mémorable qui nous donna un nouveau monde, avait pour but de
+montrer aux hommes un passage plus facile vers la Chine. Jusqu'alors,
+la regardant comme située à l'orient, on jugeait qu'on devait s'y
+rendre en marchant de l'ouest à l'est. Colomb prit au contraire la
+route de l'est à l'ouest<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="small">[6]</span></a> qu'il supposait plus courte. Un <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>
+monde ignoré jusqu'à lui se rencontra sur son chemin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="small">[7]</span></a>! Après qu'il
+eut découvert ces terres inconnues, il crut avoir abordé aux îles de
+l'Asie dépendant du domaine du Grand-Khan, c'est le nom qu'on donnait
+à l'empereur de la Chine, et il est mort après ses quatre voyages dans
+la persuasion qu'il avait été en Asie. Cependant Colomb eut une vague
+connaissance de la mer que nous nommons l'Océan Pacifique et de sa
+proximité de l'Atlantique dans les parages voisins de Panama; ce fut à
+son quatrième et dernier voyage, qui précéda sa mort de deux années,
+et pendant lequel il reconnut, sur une grande étendue, le continent
+américain le long de l'isthme lui-même et au-delà du côté du midi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="small">[8]</span></a>.
+<span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> Les indigènes lui apprirent qu'une autre mer existait non
+loin de là. Confondant toujours l'Amérique avec l'Asie, il exprimait
+le voisinage des deux mers dans la province de Veragua, où il venait
+de débarquer, en disant que certaines terres de <i>Ciguare</i>, dont il
+s'estimait très proche et qu'il croyait à dix journées seulement du
+Gange, étaient, par rapport à la côte de Veragua, sur l'Atlantique,
+dans la même situation que Tortose, sur la Méditerranée, à
+l'embouchure de l'Ebre, relativement à Fontarabie en Biscaye sur
+l'Océan. Mais Colomb ne vit pas de ses yeux l'Océan Pacifique. Cet
+honneur fut réservé à Vasco Nuñez de Balboa, l'un des hommes les plus
+étonnants qu'ait alors produits l'Espagne, si fertile à cette époque
+en héros dignes de l'admiration reconnaissante des peuples.</p>
+
+<p>Je ne puis prononcer le nom de Balboa sans y joindre l'expression
+d'une commisération profonde. C'est un exemple amer des souffrances
+auxquelles furent voués presque tous les hommes qui jouèrent un grand
+rôle dans la découverte de l'Amérique. Ce nouveau monde a été vraiment
+enfanté dans la douleur <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> de ceux qui le donnèrent à la
+civilisation européenne. Colomb dans les fers, Cortez délaissé, à la
+fin de sa vie, comme un obscur aventurier, et mourant consumé de
+chagrin, sont les deux grandes figures d'un tableau peu honorable pour
+l'espèce humaine. À côté d'eux mérite de figurer en une place
+apparente l'héroïque Balboa sur un gibet. Une petite colonie s'était
+établie à Santa-Maria sur l'isthme, et les colons avaient choisi
+Balboa pour leur chef, parce que c'était un homme d'une intrépidité
+sans égale et d'une infatigable activité. Jaloux de faire ratifier ce
+titre par la cour d'Espagne, Balboa exécuta des incursions chez les
+tribus voisines, et acquit ainsi la certitude qu'il existait un autre
+océan à peu de distance, à six jours de marche, lui disaient les
+Indiens, et ils ajoutaient que par là on se rendait à un empire qui
+abondait en or. Ils voulaient parler du Pérou. Balboa entreprit de
+pénétrer jusqu'à cette mer mystérieuse. Sa réputation de vaillance et
+de loyauté attira autour de lui une troupe d'hommes déterminés; mais
+les difficultés du sol et les attaques des naturels retardèrent sa
+marche. Enfin, le vingt-cinquième jour, le 25 septembre 1513, du haut
+de la sierra de Quaregna dont il avait voulu seul gravir le sommet, il
+aperçut la mer: c'était l'Océan Pacifique.</p>
+
+<p>À cette vue, tombant à genoux, il remercia le Tout-Puissant de lui
+avoir réservé la gloire d'une découverte si profitable à sa patrie, et
+quelques jours après, arrivé au bord de la mer, il y entra, armé
+<span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> de son épée et de son écu, en prit possession au nom de son
+maître, et fit serment de la lui conserver<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="small">[9]</span></a>. Il revint par une autre
+route à Santa-Maria, non sans avoir fréquemment combattu. À la
+réception de sa dépêche, la cour d'Espagne fut ravie. Elle crut tenir
+enfin la clef des trésors des Grandes-Indes, où puisaient alors les
+Portugais. On résolut d'envoyer des troupes à Santa-Maria et dans la
+contrée nouvellement explorée, afin de poursuivre ce qui avait été
+commencé si heureusement; mais les affaires d'Amérique ou, comme on a
+dit jusqu'à la fin, <i>des Indes</i>, étaient dirigées par un de ces êtres
+malfaisants à qui la gloire de leur prochain est insupportable, et
+dont le bonheur consiste à torturer les nobles caractères auxquels ils
+voient la foule apporter son admiration et son respect: race venimeuse
+qui empoisonne l'existence des hommes de génie, sans s'inquiéter du
+dommage ainsi causé à la chose publique. C'était ce Fonseca qu'on
+avait vu astucieusement acharné contre Colomb, même du vivant de la
+reine Isabelle, sa protectrice; le même qui poursuivit de sa haine
+perfide l'illustre amiral jusque dans ses héritiers, et qui, pour
+mettre le comble à ses infâmes artifices, trempa dans un complot pour
+assassiner Cortez, lorsque celui-ci eut acquis une immense renommée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> Fonseca, au lieu de donner le commandement à Balboa, choisit
+un homme dépourvu de titres, Pedro Arias de Avila (appelé dans les
+chroniques Pedrarias Davila). Un des premiers actes de Pedrarias fut
+d'infliger, sous prétexte de quelques irrégularités commises longtemps
+auparavant et en d'autres contrées, une grosse amende à Balboa,
+quoique celui-ci, à la tête de quatre cent cinquante hommes prêts à le
+suivre jusqu'au bout du monde, se fût empressé de se soumettre à son
+autorité. Quelques années plus tard, quand Balboa se fut signalé par
+de nouveaux exploits, lorsqu'il se préparait à cingler du côté du
+Pérou, qu'on n'avait pas atteint encore, Pedrarias, qui s'était un
+moment réconcilié avec lui, et lui avait même donné sa fille, le fit
+arrêter, condamner à mort par des affidés, et exécuter malgré les
+supplications des colons.</p>
+
+<p>L'existence des deux océans une fois avérée, on ignorait si l'Amérique
+ne formait qu'un continent ou si elle se partageait en plusieurs
+masses séparées par des détroits. Dès les toutes premières années du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, dans un intervalle de quinze ans, à partir du premier
+départ de Colomb, les découvertes s'étaient pourtant prodigieusement
+étendues. Non seulement Colomb, à son troisième voyage, avait mouillé
+à l'embouchure de l'Orénoque<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="small">[10]</span></a>, et, au quatrième, était descendu
+dans l'isthme à la <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> province de Veragua; mais, dès 1497, le
+fils d'un Vénitien établi à Bristol, Sébastien Cabot, envoyé par le
+gouvernement anglais, avait visité les rivages brumeux et froids du
+Labrador, et, en 1498, avait longé la côte depuis la baie d'Hudson,
+qui touche à la mer Glaciale, jusqu'à la pointe méridionale de la
+Floride. En 1499 et 1500, le Florentin Améric Vespuce, avec Juan de la
+Cosa, sous Alonzo de Ojeda, avait reconnu le continent de l'Amérique
+méridionale, depuis le golfe de Darien, sur la côte du Venezuela et de
+la Guyane, et s'était rapproché de l'équateur au point de n'en être
+plus qu'à 3 degrés terrestres ou 350 kilomètres. En 1500, l'un des
+plus infatigables compagnons de Colomb, voyageant pour son propre
+compte, Vicente Yañes Pinzon, pareillement en compagnie de Vespuce,
+avait pris possession du cap Saint-Augustin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="small">[11]</span></a>, et avait découvert
+l'embouchure du fleuve des Amazones. C'était la première fois que les
+Espagnols pénétraient en Amérique dans cet hémisphère austral où, du
+côté de l'Afrique, depuis longtemps les navigateurs portugais avaient
+étendu leur domaine. En 1500, l'un des trois Cortereal, Français
+extraordinaires par leur bravoure, plus remarquables encore par leur
+dévouement fraternel, avait fait un voyage de découverte vers
+l'embouchure du Saint-Laurent du Canada, pour le roi de Portugal. La
+même année, un Portugais, Pedro Alvarez <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> Cabral, avait par
+hasard découvert le Brésil en se rendant aux Indes par le cap de
+Bonne-Espérance, et plusieurs navigateurs s'y étaient rendus après
+lui, entre autres Vespuce, naviguant alors pour le roi de Portugal.
+Des expéditions clandestines s'étaient faites, et avaient répandu
+beaucoup de notions qu'on trouve consignées sur les cartes du temps.
+La rumeur populaire les avait grossies. On commençait à sentir que la
+<i>création</i> était <i>doublée</i>, comme l'a dit Voltaire en l'honneur de
+Colomb, et l'on reconnaissait enfin que les pays où l'on était parvenu
+étaient distincts de l'Inde, de la Chine ou du Japon, quoique Pinzon
+et Vespuce fussent persuadés, comme Colomb lui-même, qu'ils avaient
+parcouru les côtes de l'Asie contiguës au Cathay (c'était le nom que
+portait alors l'empire chinois en Europe).</p>
+
+<p>Un mobile qui exerça toujours une grande influence sur les actions des
+hommes et les événements de l'histoire, l'émulation, la jalousie, la
+concurrence (ces différents noms représentent les nuances diverses
+bonnes ou mauvaises d'un même sentiment), poussait les Espagnols plus
+avant à l'ouest. Dans l'intervalle du second au troisième voyage de
+Colomb, mais à une époque telle qu'on ne put le savoir dans la
+péninsule ibérique qu'après que <i>l'Amiral</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="small">[12]</span></a> se fut mis en route
+pour la troisième <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> fois<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="small">[13]</span></a>, un des plus grands hommes qu'ait
+vus naître le Portugal, Vasco de Gama, avait découvert la route des
+Indes par le cap de Bonne-Espérance. Parvenus ainsi dans l'Inde
+d'Alexandre-le-Grand, dans la populeuse contrée que rendaient célèbre
+en Europe ses perles et ses épices, les Portugais s'étaient illustrés
+par des prouesses héroïques, et avaient fait des conquêtes d'où ils
+avaient rapporté de grandes richesses. Jusque là, au contraire, en
+cherchant ces mêmes régions, les Espagnols découvraient des espaces
+vastes sans doute, mais dont l'importance politique et commerciale
+était actuellement fort mince. Ils avaient à lutter contre la nature
+plus que contre les hommes, et cette lutte leur semblait sans gloire
+quoiqu'elle ne fût pas sans péril. Ils trouvaient des peuplades peu
+nombreuses, primitives et sans civilisation: ils n'étaient entrés
+encore ni dans l'empire de Montezuma ni dans celui des Incas. Les
+succès de la cour de Lisbonne troublaient le sommeil de Ferdinand et
+de ses conseillers. Entre les hommes audacieux qui abondaient alors
+chez l'un et l'autre peuple, la rivalité était la même qu'entre leurs
+souverains. L'esprit d'aventure et le désir de faire fortune d'un tour
+demain, qui est si vif de nos jours, et qui alors était plus ardent
+encore, excitaient les esprits à se précipiter vers le pays des
+épices, où <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> l'on s'imaginait qu'il n'y avait qu'à se baisser
+pour recueillir de la renommée et des trésors. Celui-ci, s'inspirant
+d'un sentiment plus noble, s'embarquait pour aller convertir les
+païens et arracher des âmes à l'enfer; celui-là était en quête d'une
+source merveilleuse qui avait le don de rajeunir quiconque se
+plongeait dans ses eaux<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="small">[14]</span></a>. L'ambition individuelle et la fierté
+nationale, la soif de l'or, l'ardeur du prosélytisme religieux, la
+passion du merveilleux et les froids calculs de la politique, étaient
+d'accord pour lancer ce que l'Espagne avait de plus vaillant du côté
+de l'Amérique, afin de saisir les Indes, qu'on en supposait au moins
+voisines. Pour atteindre ce but, il n'y avait, disait-on, qu'à trouver
+ce qu'on appelait dès lors le <i>secret du détroit</i>, c'est-à-dire, entre
+les diverses terres découvertes par Colomb et ses émules, un bras de
+mer qui permît de s'avancer tout droit à l'ouest jusques <i>al
+nacimiento de la especeria</i>. De 1505 à 1507, une grande expédition fut
+préparée à cet effet par la cour d'Espagne. On devait serrer de près
+la côte du Brésil, afin d'y découvrir ce détroit qu'on désirait, et
+auquel on croyait, par l'effet de cette illusion qui nous porte à
+prendre nos souhaits pour des espérances fondées. L'expédition fut un
+peu retardée, et ne partit que le 29 juin 1508 de San-Lucar. Elle
+reconnut la côte de l'Amérique méridionale depuis le cap
+Saint-Augustin, qui est déjà, on l'a <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> vu, dans l'hémisphère
+austral, jusqu'au Rio Colorado, qui est de 5 degrés (555 kilomètres)
+au-delà du Rio de la Plata; mais elle passa devant l'embouchure de la
+Plata sans l'apercevoir. En 1515, deux ans après que Balboa avait vu
+et touché l'Océan Pacifique, Juan Diaz de Solis, qui avait commandé
+avec Vicente Yañez Pinzon l'escadrille de 1508, reçut l'ordre de se
+rendre vers le sud, afin de pénétrer dans cet océan par le détroit
+qu'on espérait toujours, et de revenir, en remontant vers le nord,
+par-derrière ce qu'on appelait la Castille d'Or (c'est la partie de la
+Colombie actuelle attenante à l'isthme), jusqu'à ce qu'il fût à
+hauteur de l'île de Cuba. Il devait examiner si par là n'existait pas
+quelque détroit pour retourner. L'intrépide Diaz de Solis descendit en
+effet le long des côtes du Brésil, entra dans la Plata, qui pendant
+une douzaine d'années porta son nom (Rio de Solis), jeta l'ancre à
+l'îlot de Martin Garcia, dont il a été question dans ces derniers
+temps, et fut massacré par les indigènes avec huit personnes de sa
+suite. Cette expédition servit seulement à constater que la côte ferme
+de l'Amérique méridionale s'étendait sans solution de continuité
+jusqu'à la Plata, et on pouvait inférer du voyage précédent de Diaz de
+Solis avec Pinzon, qu'il en était de même jusqu'au Rio Colorado.</p>
+
+<p>Les Portugais, braves et entreprenants plus encore que les Espagnols,
+s'il est possible, cherchaient de leur côté le secret du détroit. Les
+deux voyages de <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Gaspar Cortereal, l'un en 1500, l'autre en
+1501, étaient dirigés vers le nord, afin de découvrir le <i>passage du
+nord-ouest</i> ou de l'Océan Atlantique au Grand-Océan boréal, que depuis
+trente ans les Anglais ont recommencé à chercher avec des prodiges de
+patience, de courage et d'habileté. Quand Gaspar eut péri dans ces
+épouvantables mers, le second Cortereal, Miguel, fit en 1502 un voyage
+dans le même but, sans plus de succès<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="small">[15]</span></a>. Enfin, en 1517, le
+Portugais Magellan vint à Valladolid offrir ses services à la cour
+d'Espagne, et affirma qu'il avait connaissance d'un détroit entre
+l'Atlantique et le Pacifique, par le sud. Il disait l'avoir vu
+consigné sur une carte tracée par un géographe fameux de l'époque,
+Martin Behaim de Nuremberg. C'était une assez mauvaise raison, car
+d'où Behaim connaissait-il ce détroit? On confia cependant à Magellan
+une escadrille; il partit, trouva en effet, à la fin d'octobre 1520,
+le détroit qui conserve son nom, et entra dans le Grand-Océan le 28
+novembre de la même année. Mais ce passage était trop reculé pour
+faciliter les communications avec l'Asie; il servit seulement à gagner
+le Chili et le Pérou, après que ces deux pays eurent été
+colonisés<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="small">[16]</span></a>. Il était d'ailleurs dangereux, et lorsque le <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>
+cap Horn eut été reconnu par Lemaire et Schouten, envoyés par les
+Hollandais, jaloux de pénétrer aussi dans le pays des épices (1616),
+il fut abandonné par les navigateurs<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="small">[17]</span></a>, qui préférèrent faire le
+tour de l'Amérique du Sud jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Exactement à l'époque où Magellan découvrait le détroit qui perpétue
+sa mémoire, Cortez conquérait le Mexique. Durant son amitié passagère
+avec Montezuma, il interrogea ce prince sur le <i>secret du détroit</i>,
+qui importait tant à sa cour, et sur la possibilité de trouver sur le
+littoral mexicain de l'Atlantique un mouillage moins mauvais que celui
+de la Vera-Cruz. Selon une dépêche de Cortez à Charles-Quint, du 30
+octobre 1520, l'empereur aztèque, sur sa demande, lui remit une carte
+de la côte, où les pilotes espagnols reconnurent l'embouchure d'une
+grande rivière que Cortez envoya étudier par Diego Ordaz: c'était le
+Guasacoalco. On sut bientôt qu'il n'y avait pas de détroit en ce
+point; mais il fut constaté qu'entre les bouches du Guasacoalco et
+Tehuantepec, le continent s'amincit et présente un isthme où une
+communication rapide serait facile d'une mer à l'autre par le
+Guasacoalco et le Chimalapa. De grands établissements furent élevés à
+Tehuantepec. On y plaça de vastes chantiers <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> de
+constructions. L'expédition de Hernando de Grijalva, qui fit voile
+pour la Californie, en 1534, afin de découvrir le détroit désiré, non
+moins que pour conquérir de nouvelles terres, sortit de Tehuantepec,
+et les navires sur lesquels Cortez s'embarqua à Chametla pour la même
+destination avaient été construits de même à l'embouchure du Rio
+Chimalapa, avec des matériaux venus par le Guasacoalco.</p>
+
+<p>Bientôt l'espoir d'un détroit voisin du golfe du Mexique, ou situé
+dans les espaces où s'étend l'isthme, fut détruit de toutes parts.
+Cependant on continua à le chercher plus au loin. Les Portugais
+avaient renoncé à leurs explorations du nord-ouest; les Anglais
+commencèrent les leurs. Au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et même dès
+les dernières années du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, on vit apparaître successivement Davis,
+Hudson et Baffin, qui laissèrent leurs noms à différents parages
+qu'ils avaient visités les premiers. Plus tard encore on se mit à
+rechercher le passage par cette voie, non d'Europe en Asie, mais
+d'Asie en Europe. Dans les premières années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le
+Suédois Behring, naviguant pour le compte de la Russie, prouva que le
+continent américain était séparé du continent asiatique, et mourut de
+misère dans l'île qui a gardé son nom, près du détroit qui le conserve
+aussi. Le troisième voyage de Cook avait pour objet de passer par le
+nord d'Asie en Europe. M. de Chateaubriand s'était préoccupé, dans sa
+jeunesse, du passage du nord-ouest; il fut au moment <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> de le
+poursuivre de sa personne, et quand il rendit visite à Washington, il
+l'en entretint avec transport. C'est dans ces mers glacées du
+nord-ouest que de nos jours se sont illustrés les Parry, les Ross et
+plusieurs autres navigateurs britanniques. Du côté du midi, après la
+découverte du cap Horn, les recherches durent cesser. Cependant on
+conçut encore quelque espoir, en 1790, de trouver une communication
+entre le golfe de Saint-George, dépendance de l'Atlantique, située par
+45 et 47 degrés de latitude australe, c'est-à-dire à 700 kilomètres
+en-deçà du détroit de Magellan, et les bras de mer de la côte du
+Chili. Une expédition, envoyée alors par la cour d'Espagne, constata
+que l'idée était chimérique.</p>
+
+<p>Que l'Espagne était majestueuse et belle au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle! Que
+d'audace, que d'héroïsme et de persévérance! Jamais on n'avait vu tant
+d'énergie, d'activité; jamais non plus tant de bonheur. C'était une
+volonté qui ne connaissait pas d'obstacles. Une poignée d'hommes
+conquérait des empires sur des populations innombrables et courageuses
+comme celles du Mexique. Leurs entreprises matérielles étaient au
+niveau de leurs hauts faits sur le champ de bataille, et de leurs
+gestes politiques. Rien ne les arrêtait, ni les fleuves, ni les
+solitudes, ni les montagnes, dont rien n'approche en Europe. Ils
+bâtissaient des villes superbes, et tiraient des flottes des forêts en
+un clin d'&oelig;il; on avait vu Cortez, au siége de Mexico, lancer sur
+les lacs <i>seize mille</i> embarcations. On eût dit un peuple de géants ou
+de demi-dieux. On pouvait <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> croire que tous les travaux
+propres à relier les climats ou les océans les uns aux autres allaient
+s'accomplir à la voix des Espagnols comme par enchantement; et puisque
+la nature n'avait pas ménagé de détroit au centre de l'Amérique, entre
+l'Atlantique et la mer du Sud, eh bien! tant mieux pour la gloire de
+l'espèce humaine! on y suppléerait par des communications
+artificielles. Qu'était-ce, en effet, pour des hommes pareils? Cette
+fois c'en était fait; il ne devait plus rester rien à conquérir, et la
+terre allait se trouver trop petite.</p>
+
+<p>Certes, si l'Espagne fût demeurée ce qu'elle était alors, on l'eût
+vue, en effet, créer ce qu'on s'était flatté de trouver tout fait par
+la nature. Elle eût creusé un canal ou même plusieurs canaux pour
+tenir lieu de ce détroit tant cherché. Les hommes de science le lui
+conseillaient. En 1551, Lopez de Gomara, auteur d'une <i>Histoire des
+Indes</i> «faite, dit M. de Humboldt, avec autant de soin que
+d'érudition,» proposait la réunion des deux océans par des canaux, en
+trois points qui sont précisément les mêmes où en ce moment on s'en
+occupe, ainsi qu'on le verra tout-à-l'heure: 1<sup>o</sup> Chagres, 2<sup>o</sup>
+Nicaragua, 3<sup>o</sup> Tehuantepec. Mais le feu sacré s'éteignit tout-à-coup
+en Espagne. La péninsule eut pour la gouverner pendant un long règne
+un prince qui mit sa gloire à emmaillotter la pensée, et qui gaspilla
+une puissance immense en vains efforts pour l'enchaîner hors de ses
+domaines dans toute l'Europe: ce fut Philippe II. De ce moment
+l'Espagne <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> engourdie devint étrangère aux innovations des
+sciences et des arts, à l'aide desquelles d'autres peuples, et
+particulièrement l'Angleterre et la France, développaient leur
+grandeur et leur prospérité. Si à partir de cette époque elle
+s'appropria quelques unes de ces innovations qui étendent la force de
+l'homme, ce fut seulement dans les arts de la guerre; car l'Espagne a
+conservé jusqu'à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle un corps d'artillerie
+savant, des ingénieurs militaires éminemment recommandables, et
+d'habiles marins. Après que la France eut donné l'exemple des canaux à
+point de partage, et que le canal du Midi eut montré que l'on pouvait
+ainsi gravir les crêtes en bateau, il ne paraît pas que le
+gouvernement espagnol ait sérieusement voulu se servir de ce procédé
+pour établir une communication dans l'isthme entre la mer des Antilles
+et la mer du Sud. Le mystère dont étaient enveloppées les
+délibérations du conseil des Indes n'est pas toujours demeuré
+tellement profond qu'on n'ait pu savoir ce qui s'y était passé. M. de
+Humboldt, auquel le gouvernement espagnol ouvrit libéralement l'accès
+et de ses colonies, et, ce qui est plus surprenant, de ses archives,
+trouva dans ces dernières plusieurs mémoires sur la possibilité d'une
+jonction des deux océans par le lac de Nicaragua; mais dans aucun de
+ceux qui sont arrivés à sa connaissance, le point principal, dit-il,
+qui est la hauteur du terrain dans l'isthme, ne se trouve éclairci:
+l'illustre voyageur fait même remarquer que ces mémoires sont français
+<span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> ou anglais. Depuis le jour, glorieux dans l'histoire des
+conquêtes de la civilisation, où Balboa traversa l'isthme de Panama,
+le projet d'un canal entre les deux océans a occupé tous les esprits.
+Dans les conversations des posadas espagnoles, on s'en entretenait
+comme d'une légende; et quand par hasard passait un voyageur venant du
+Nouveau-Monde, après lui avoir fait raconter les merveilles de Lima et
+de Mexico, la mort de l'inca Atahualpa et la défaite sanglante des
+braves Aztèques, après lui avoir demandé son opinion sur l'Eldorado,
+on le questionnait sur les deux océans, et sur ce qui arriverait si on
+parvenait à les joindre. Dans toute l'Europe, on en berçait
+l'imagination des écoliers. Seul le gouvernement espagnol n'en prenait
+aucun souci. Il y a vingt années encore, c'était un des romans de
+l'esprit humain; l'idée était restée à l'état fantastique; il n'en
+existait pas une étude que le plus modeste de nos ingénieurs des ponts
+et chaussées n'eût jugée indigne de lui.</p>
+
+<p>Dès 1520 et 1521, Cortez pensait à une jonction des deux océans: il
+l'établit même grossièrement par le moyen d'une route unissant le
+Chimalapa au Guasacoalco. À la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, alors que
+l'Espagne semblait vouloir, sous Charles III, sortir de sa léthargie,
+on se remit à parler vivement d'une communication navigable, au
+Mexique, par ce même isthme de Tehuantepec, et dans le royaume de
+Guatimala, par le lac de Nicaragua; mais il ne se fit, de part et
+d'autre, que des études sommaires <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> et défectueuses, et cette
+étincelle de zèle disparut. Autour du lac de Nicaragua, tout resta
+comme par le passé. Si dans l'isthme de Tehuantepec, en 1798, on
+ouvrit une route de terre de 140 kilomètres, de la ville de
+Tehuantepec au confluent du Saravia avec le Guasacoalco, cette route
+était si mauvaise, et de nombreux changements de véhicules jusqu'à la
+Vera-Cruz gênaient tellement le commerce, que vers 1804 on voyait
+souvent, ce qui doit subsister encore aujourd'hui, les marchandises
+aller de Tehuantepec à la Vera-Cruz, par la direction de Oaxaca, à dos
+de mulet. Pendant le cours de la guerre entre Napoléon et
+l'Angleterre, tant que l'Espagne fut l'alliée de la France, l'indigo
+de Guatimala, le plus précieux des indigos connus alors, vint par
+cette dernière voie au port de la Vera-Cruz, et de là en Europe. Le
+prix du transport était de 30 piastres par charge (de 138
+kilogrammes), et les muletiers employaient trois mois pour faire un
+trajet qui en ligne droite est de 320 kilomètres. Pour prendre nos
+mesures françaises, c'était sur le pied de 3 fr. 40 c. pour 1,000
+kilogrammes et pour chaque kilomètre de la distance à vol d'oiseau.
+Par la route de Tehuantepec à l'embarcadère du Saravia, si elle eût
+été en bon état, et par le Guasacoalco, la dépense eût été réduite des
+trois quarts au moins en argent et en temps. Sur un canal en bon
+entretien, les prix de transport, avec un droit de péage, varient de 5
+à 10 centimes habituellement par 1,000 kilogrammes et par kilomètre
+parcouru, et en <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> France le roulage ordinaire se contente de
+20 à 25 centimes.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, l'Espagne avait besoin d'un bon
+service de transports dans l'isthme de Panama. Les trésors du Pérou
+s'expédiaient en Europe par la voie de Panama, et se rendaient, au
+travers de l'isthme, de Panama à Porto-Belo, d'où les galions les
+emportaient. Cependant, entre Panama et Porto-Belo, il n'y eut jamais
+qu'une détestable route. Quelquefois on envoyait des marchandises
+d'Europe à Panama en les faisant arriver à Chagres, d'où elles
+remontaient en bateau jusqu'à Cruces. De Cruces à Panama, elles
+allaient à dos de mulet sans qu'il y eût seulement un cantonnier pour
+veiller au chemin. C'était par là pourtant que s'acheminaient les
+voyageurs se rendant du Pérou ou du Chili à la Nouvelle-Grenade, au
+Venezuela, ou aux autres possessions espagnoles du littoral de
+l'Atlantique. Les relations les moins irrégulières qu'il y eût entre
+les deux océans étaient du port d'Acapulco à la Vera-Cruz par Mexico.
+Le trajet à vol d'oiseau est de 613 kilomètres, et, avec les détours,
+de 800 kilomètres au moins, et il faut plusieurs fois s'élever à des
+hauteurs très grandes pour redescendre dans de profonds vallons<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="small">[18]</span></a>.
+C'est ainsi <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> que l'Espagne entendait l'art des communications
+dans ses domaines du Nouveau-Monde, d'où avec un bon système de
+transports elle eût tiré des trésors infinis; car ils étaient si
+vastes, qu'il s'en fallait d'un quart seulement qu'ils n'égalassent la
+demi-surface de la lune, et en fertilité et en richesse ils étaient
+plus remarquables encore qu'en étendue. Agir de la sorte pour les
+communications en général et pour les rapports entre les deux océans
+que sépare l'Amérique en particulier, c'était méconnaître ses
+intérêts, froisser ceux de la civilisation et légitimer sa propre
+déchéance; car si dans les affaires privées la propriété implique le
+droit d'abuser ou de ne pas user, il n'en est pas de même dans celles
+de la civilisation. Ici subsiste, de droit divin, une loi de
+confiscation contre les États qui ne savent pas tirer parti du
+<i>talent</i> que le maître leur a confié, ou qui s'en servent
+contrairement à quelques uns<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="small">[19]</span></a> des penchants les plus invincibles de
+la civilisation, comme est celui du rapprochement des continents et
+des races. Ce droit extrême est écrit trop souvent en lettres de sang
+et de feu à <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> toutes les pages de l'histoire pour qu'il soit
+possible de le révoquer en doute.</p>
+
+<p>Nous arrivons ainsi aux temps modernes. Pour mieux apprécier ce qui a
+été fait ou projeté et ce qui est à faire, posons plus explicitement
+la question; rendons-nous compte, autant que possible, avec détail, de
+l'objet qu'on doit se proposer en perçant l'isthme, ainsi que des
+facilités et des obstacles que l'isthme présente à qui recherche les
+moyens de le percer.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="title">NATURE ET PROPORTIONS DE LA COMMUNICATION À ÉTABLIR.</p>
+
+<p class="resume">
+ Objet de la communication à ouvrir.&mdash;Services à attendre du
+ percement de l'isthme pour l'Europe.&mdash;Les voyages qu'on
+ abrégerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; énumération
+ des contrées où l'on se rend d'Europe par cette voie.&mdash;Pour la
+ Chine et le Japon, eu égard à la régularité des vents, aux
+ courants et à la beauté de la mer, il y aurait, malgré un plus
+ long trajet, économie de temps et accroissement de sécurité à
+ l'aller, mais non au retour.&mdash;Avantages de l'Océan
+ <i>Pacifique</i>.&mdash;Le percement de l'isthme profiterait encore
+ davantage aux États-Unis.&mdash;Bons effets à en espérer pour le
+ versant occidental de l'Amérique, plus retardé que celui qui
+ regarde l'Europe.&mdash;La communication devrait s'effectuer au moyen
+ d'un canal; ce canal devrait être praticable pour les grands
+ bâtiments du commerce et pour les navires à vapeur de l'ordre des
+ paquebots transatlantiques.&mdash;Un canal sur une échelle moindre
+ serait d'utilité locale et ne profiterait à l'Europe
+ qu'indirectement.&mdash;Des dimensions à donner au canal.&mdash;Exemples
+ <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> du canal Calédonien et du canal hollandais du Nord, qui
+ sont des canaux maritimes.&mdash;Dimensions des canaux ordinaires en
+ France, en Angleterre, aux États-Unis.&mdash;Ce qu'ont coûté les
+ canaux Calédonien et du Nord, et les canaux ordinaires français,
+ anglais et américains.&mdash;Prix d'une grande écluse à
+ Brest.&mdash;Nécessité pour un canal maritime de déboucher au
+ mouillage même des navires; à Panama cette condition ne se
+ remplirait pas très aisément.&mdash;Conditions de salubrité à remplir;
+ on y satisferait par le creusement même du canal.</p>
+
+<p>Et d'abord serait-ce un canal ordinaire qu'il faudrait? Quelle serait
+même la nature de la communication à ouvrir? Devrait-on rester fidèle
+à l'idée d'un canal, ou conviendrait-il d'adopter ces voies
+perfectionnées où la vapeur fait glisser sur le fer, avec une rapidité
+inouïe et une économie toujours croissante, les plus pesants fardeaux?
+Si l'on préfère un canal, quelles devront en être les proportions?
+Afin de répondre pertinemment à ces questions, il faut d'abord
+s'interroger sur le but dans lequel on percerait l'isthme.</p>
+
+<p>Les services à attendre d'un canal au travers de l'isthme de Panama ne
+sont pas tout-à-fait les mêmes pour les Européens ou pour les peuples
+de l'Amérique. Pour l'Europe, il n'abrégerait pas le voyage de la
+Chine ou des Grandes-Indes, et encore moins celui des îles de la
+Sonde, où la Hollande possède d'admirables colonies, et où l'on doit
+supposer que d'autres peuples, alléchés par les succès des
+Néerlandais, ne tarderont, pas à en fonder de nouvelles. La navigation
+d'Europe en Chine et aux Indes se fait par le cap de Bonne-Espérance,
+et il <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> semble que, s'il y a un isthme à trancher pour abréger
+ce long pèlerinage, ce soit celui de Suez. Règle générale, les voyages
+qu'on raccourcirait en perçant l'isthme de Panama sont, avant tout,
+ceux qui ont lieu en doublant le cap Horn, extrémité de l'Amérique
+méridionale. Or, l'on passe par le cap Horn pour aller d'Europe au
+Pérou, sur la côte occidentale du Mexique, ou dans les possessions
+attenantes des États-Unis, de l'Angleterre et même de la Russie. C'est
+par le cap Horn qu'on se rend dans certains parages de l'Australie,
+dans la Nouvelle-Zélande, aux îles Marquises, aux îles de la Société,
+à ces innombrables archipels de la mer du Sud qui appellent des
+maîtres, aux îles Sandwich, que convoite plus d'une puissance
+maritime, parce qu'elles occupent entre l'Amérique du Nord et les
+régions de la Chine et du Japon une position comparable à celle de
+Malte entre l'Espagne, la France, l'Italie, d'un côté, et les rivages
+du Nil ou la Syrie de l'autre. Pour activer les relations de l'Europe
+avec ces vastes pays, pour que les essaims de nos races aillent les
+féconder, la rupture de l'isthme de Panama serait extrêmement
+avantageuse.</p>
+
+<p>À l'égard de la Chine et du Japon, à ne considérer que les distances,
+il n'y aurait, disons-nous, aucun profit à en espérer. Le tour du
+monde étant représenté par 360 degrés de longitude, la Chine, en
+prenant le chemin de Panama, est à 230 degrés de nous, c'est-à-dire
+aux deux tiers de la circonférence terrestre; par l'autre route, au
+contraire, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> abstraction faite du grand circuit que l'on
+décrit autour de l'Afrique quand on double le cap de Bonne-Espérance,
+le trajet n'est que de 130 degrés, un seul tiers. Cependant la zone
+comprise entre les tropiques présente au navigateur qui cingle vers
+l'ouest, avec une mer presque toujours sereine, un autre avantage
+inappréciable: toute l'année, le souffle des vents alizés y gonfle les
+voiles des navires lancés dans la direction de l'est à l'ouest; au
+sein des flots eux-mêmes, un courant aussi ancien que le monde, aussi
+imperturbable que les lois de la gravitation universelle (le <i>gulf
+stream</i> des Anglais, le courant équatorial des autres géographes)
+pousse tout autour de la terre les navires dans le même sens. Du Havre
+ou de Londres à Canton, autour du cap de Bonne-Espérance, en coupant
+ainsi la ligne deux fois, le parcours est de 24,500 kilomètres; par
+l'isthme de Panama, il serait de 27,000<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="small">[20]</span></a>. Mais cet excédant de
+parcours serait plus que compensé par l'assistance des vents alizés et
+du courant équatorial, et par l'absence de tout péril pendant la
+majeure partie de l'année<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="small">[21]</span></a>. Imaginez qu'on a <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> pu faire le
+trajet d'Acapulco à Manille sur une simple chaloupe pontée<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="small">[22]</span></a>; il y a
+16,500 kilomètres, trois fois la distance de la côte d'Afrique aux
+Antilles. En somme, pour aller d'Europe en Chine, un navire qui
+prendrait la voie de l'isthme économiserait une quinzaine de jours sur
+un voyage qui dure de quatre mois à quatre mois et demi; mais on ne
+pourrait revenir par la même route, parce qu'alors on aurait contre
+soi le courant équatorial et les vents alizés. Pour atteindre la baie
+de Noutka,&mdash;dans l'archipel de Quadra et Vancouver, sur la côte du
+nord-ouest de l'Amérique, là où s'est fait un grand commerce de
+fourrures,&mdash;ou près de là, l'embouchure de la rivière Columbia, qui
+traverse le territoire d'Oregon, dépendant des États-Unis, un vaisseau
+parti d'Europe fait, en doublant le cap Horn, 27,500 kilomètres; en
+traversant l'isthme de Panama, il n'en aurait plus que 16,500 à
+parcourir. Pour gagner le Pérou, le revers occidental de l'Amérique
+Centrale, et les ports mexicains d'Acapulco, de San-Blas et de
+Mazatlan, l'avantage serait très marqué aussi; de même pour les îles
+Marquises, les Sandwich, et les archipels inhabités du Grand-Océan.
+Quant à la Nouvelle-Hollande, il en serait comme pour la Chine. Enfin
+tout le monde comprend que les navires qui, allant en Chine, se
+proposeraient de toucher à l'un des ports de la côte <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>
+occidentale de l'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la baie de Noutka,
+devraient se diriger par l'isthme de Panama.</p>
+
+<p>Le problème se présente en des termes différents pour les États-Unis.
+Ce peuple éminemment navigateur a déjà des relations étendues avec la
+Chine et avec tous les pays riverains du Grand-Océan boréal ou
+austral. Il se livre avec ardeur et succès à la pêche. Il possède sur
+la côte du nord-ouest du nouveau continent le vaste territoire de
+l'Oregon, vers lequel le flot de la population est impatient de se
+porter par l'intérieur, et qui se coloniserait rapidement, si l'on
+pouvait s'y rendre par mer au lieu d'escalader les Montagnes Rocheuses
+et de franchir les déserts qui bordent le Mississipi à droite, ou
+qu'arrose le Missouri sans pouvoir les fertiliser. La coupure de
+l'isthme serait donc, toutes choses égales d'ailleurs, d'un immense
+intérêt pour les États-Unis; mais toutes choses ne sont pas égales.
+Les États-Unis sont plus que l'Europe voisins de l'isthme, et ainsi,
+pour eux, le bénéfice du percement ressort plus manifeste. Pour se
+rendre de New-York ou de la Nouvelle-Orléans à Guayaquil, à Lima, à
+Valparaiso, la route de l'isthme serait presque en ligne droite. De
+New-York ou de Boston à Canton, il y a, par la route actuelle du cap
+de Bonne-Espérance, 25,000 kilomètres; par l'isthme de Nicaragua, il
+n'y en aurait plus que 23,300. Relativement à cette destination, le
+passage de l'isthme allonge pour l'Europe; il raccourcit pour
+<span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> les bâtiments des États-Unis. De Boston ou de New-York à
+l'embouchure de la rivière Columbia, dans l'Oregon, la distance par le
+cap Horn est de 28,500 kilom.; par l'isthme, elle serait réduite à
+14,000, la moitié.</p>
+
+<p>Ainsi, pour reproduire à peu près les expressions de M. de Humboldt,
+les principaux objets de la coupure de l'isthme américain sont: la
+prompte communication d'Europe et d'Amérique aux côtes occidentales du
+nouveau continent, le voyage de la Havane et des États-Unis à la
+Chine, aux Philippines, et même un jour au Japon, quand notre
+audacieuse race de Japhet aura forcé cet autre empire de l'extrême
+Orient à sortir de son isolement superbe, ainsi qu'elle vient de le
+faire pour la Chine; la colonisation de l'Oregon et des îles du
+Grand-Océan, la navigation d'Europe ou des États-Unis en Chine avec
+escale sur la côte occidentale de l'Amérique, et enfin la grande pêche
+du cachalot. Quant aux expéditions directes d'Europe en Chine, elles
+s'achemineraient par là tout au plus à l'aller, mais non pas au
+retour.</p>
+
+<p>La civilisation est fort retardée sur le versant de l'Amérique qui
+touche à l'Océan Pacifique, et elle pénètre à peine dans les archipels
+du Grand-Océan; le versant oriental du nouveau continent, par cela
+seul qu'il a été plus accessible à l'Europe, se trouve bien plus
+avancé<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="small">[23]</span></a>, car c'est notre Europe qui <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> répand à flots la
+lumière sous laquelle s'épanouissent l'intelligence et l'activité des
+nations. L'équilibre se rétablirait, si l'isthme s'abaissait sous la
+main de l'Europe, et la navigation du canal de l'isthme s'en
+ressentirait.</p>
+
+<p>L'isthme lui-même, qu'occupaient avant la conquête des nations dont la
+puissance est attestée par les monuments qu'une végétation d'une
+vigueur luxuriante n'a pu encore achever de détruire, terre fortunée,
+si quelqu'une peut l'être quand le travail n'y anime pas l'homme et
+n'y maîtrise pas les forces de la nature; l'isthme, transformé en un
+carrefour où se réuniraient les productions de toute l'Amérique et de
+l'archipel des Antilles, aurait pour le commerce un vif attrait qui
+déterminerait le plus souvent son choix en faveur de cette route.</p>
+
+<p>La destination d'une communication dans l'isthme une fois fixée, la
+nature de cette communication s'ensuit. Quand le but est bien connu,
+les moyens se révèlent vite. C'est une voie maritime qu'il faut, un
+canal praticable pour de grands navires. Hors de là il n'y a pas de
+choix, tout se vaut: petit canal, chemin de fer ou chaussée pavée ou
+macadamisée, tout est également bon, ou plutôt rien n'est bon.
+L'isthme, véritablement, ne sera point percé tant qu'il n'offrira pas
+un canal par lequel un trois-mâts <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> parti de Bordeaux ou de
+Liverpool puisse sans désemparer, sans s'arrêter plus de deux ou trois
+jours dans l'isthme, aller tout droit jusqu'à Canton, si tel est son
+bon plaisir. Toute communication qui exigerait des transbordements
+serait pour le commerce général comme si elle n'existait pas.</p>
+
+<p>Le canal de l'isthme de Panama est une &oelig;uvre d'avenir; or, sans se
+faire illusion, on peut regarder la navigation à vapeur, ou tout au
+moins la navigation mixte, employant concurremment ou successivement
+la vapeur et la voile, comme destinée à largement empiéter dans un
+avenir prochain sur la navigation exclusive à la voile; on devra donc
+adapter le canal aux grands navires à vapeur de l'ordre des paquebots
+transatlantiques, autant qu'on a déjà des idées arrêtées sur les
+proportions de ces bâtiments.</p>
+
+<p>Telles sont les bases du programme du percement, de l'isthme. À toute
+&oelig;uvre conçue différemment, l'Europe n'aurait rien à voir, aucun
+secours à apporter.</p>
+
+<p>Il faut cependant bien s'entendre. Nous maintenons que toute
+communication autre qu'un canal praticable au moins aux grands navires
+du commerce n'apporterait directement aucune amélioration, aucune
+extension aux rapports de l'Europe avec les régions éloignées que
+baigne le Grand-Océan, et ne serait pas digne de la sollicitude de la
+France ou de l'Angleterre. Toutefois des ouvrages plus modestes
+exerceraient des effets salutaires sur <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> la contrée qu'ils
+traverseraient. Dans nos régions européennes bien percées dans tous
+les sens, nous ne nous faisons pas une idée de ce que c'est qu'un pays
+dépourvu de moyens de transport; nous n'avons pas la mesure des
+embarras que la civilisation y rencontre. Ce sont choses qu'on
+n'apprécie qu'après les avoir vues. Une zone de vingt lieues de large
+sans chemins oppose à l'avancement de l'esprit comme aux innovations
+matérielles une barrière plus insurmontable que l'inflexible volonté
+du tyran le plus habile et le mieux servi. Une bonne route, longue de
+vingt-cinq lieues dans l'isthme de Tehuantepec, entre le port de
+Tehuantepec et le Guasacoalco, là où il est constamment navigable,
+opérerait une révolution ailleurs que dans l'isthme. Tout l'empire
+mexicain en éprouverait l'heureuse influence; non seulement ou verrait
+les terres fertiles et salubres de l'intérieur de l'isthme renaître à
+la culture et la plaine de Tehuantepec se couvrir une seconde fois des
+riches récoltes qui l'embellissaient avant la conquête et avant les
+boucaniers, mais toutes les relations seraient transformées entre le
+littoral oriental et celui de l'occident. Le courant européen
+s'épancherait alors sur l'ouest du Mexique, qu'aujourd'hui il ne peut
+atteindre. Un service passable de navigation fluviale par le lac de
+Nicaragua entre les deux océans aviverait de même les admirables rives
+du lac, et imprimerait un nouvel essor à l'homme sur les rivages
+occidentaux de l'Amérique Centrale, parce que l'infatigable Europe
+aurait enfin <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> prise sur ces pays. De même de toute ouverture
+pratiquée d'une mer à l'autre, le fût-elle sur d'humbles proportions.
+Un pareil ensemble de communications locales et spéciales aurait, il
+faut le reconnaître, des effets généraux dont l'Europe se ressentirait
+sans doute indirectement. Mais, dans ce qui précède, j'ai raisonné
+comme un fils de l'Europe s'occupant avant tout des intérêts de cette
+grande patrie, avec la conviction que ce qui profite directement à
+l'Europe sert le genre humain. J'ai recherché ce qui importait à
+l'Europe, ce qui lui allongeait les bras, et c'est en ce sens que j'ai
+recommandé exclusivement un canal maritime. D'ailleurs, si l'isthme de
+Panama est largement percé, ce sera l'Europe qui en aura fourni les
+fonds; il est donc permis de songer à elle, quand on cherche à
+déterminer les caractères que doit avoir l'entreprise.</p>
+
+<p>Je n'ai point la prétention d'indiquer ici les dimensions à donner au
+canal des deux océans. Je crois cependant qu'il conviendrait de
+s'écarter peu de celles qu'on a adoptées sur deux canaux maritimes que
+l'Europe possède, le canal Calédonien, traversant de part en part la
+Haute-Écosse, et le canal du Nord, d'Amsterdam aux environs du Helder,
+praticables l'un et l'autre pour les grands bâtiments de commerce, et
+même pour des frégates. Ils ont été ouverts depuis la paix. Le premier
+a une largeur de 122 pieds anglais (37 mètres 10 centimètres) à la
+ligne d'eau; c'est plus qu'il ne faut <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> pour toute espèce de
+bâtiments. Sa profondeur est de 20 pieds (6 mètres 10 centimètres), ce
+qui suffirait pour un navire de 800 à 1,000 tonneaux, c'est-à-dire
+pour les plus gros bâtiments de commerce. Le tirant d'eau d'un
+paquebot transatlantique en pleine charge est de 5 mètres 25
+centimètres; mais il faut sous la quille d'un pareil navire, dans un
+canal, un demi-mètre d'eau. Ainsi un paquebot transatlantique
+traverserait commodément un canal de 5 mètres 75 centimètres de
+profondeur, et l'on peut croire que, sous le rapport du tirant d'eau,
+ces navires à vapeur de 450 chevaux resteront à peu près ce qu'ils
+sont aujourd'hui. Les proportions similaires du canal du Nord ne
+diffèrent guère de celles du canal Calédonien; elles sont de 38 mètres
+et de 6 mètres 32 centimètres. Les écluses du canal Calédonien, qui
+sont assez nombreuses, ont 52 mètres 46 centimètres de long sur 12
+mètres 20 centimètres de large. Il faudrait les allonger d'une
+vingtaine de mètres et les élargir de 6 et <sup>1</sup>/<sub>2</sub> pour qu'elles pussent
+recevoir les paquebots transatlantiques tels qu'on les construit
+aujourd'hui. Les canaux à grande section, en France, ont 15 mètres de
+largeur à la ligue d'eau, et 1 mètre 65 centimètres de profondeur<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="small">[24]</span></a>;
+leurs écluses ont 32 mètres 50 centimètres de long sur 5 mètres 20
+centimètres de large. Les <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> canaux anglais et américains sont
+un peu moindres<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="small">[25]</span></a>. Des canaux semblables au canal Calédonien et au
+canal du Nord coûtent beaucoup plus cher que les autres. Chez nous,
+les canaux de 1821 et 1822 ont coûté en moyenne 125,000 fr. par
+kilomètre, et les canaux plus récemment entrepris, de la Marne au
+Rhin, de l'Aisne à la Marne, et latéral à la Garonne, reviendront à
+300,000 fr. Les canaux anglais, de dimensions exiguës comme ils sont,
+ont exigé 135,000 fr., et les canaux américains n'ont réclamé que
+101,000 fr. en moyenne. Le canal Calédonien, sur un développement de
+34 kil. et <sup>1</sup>/<sub>2</sub><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="small">[26]</span></a>, a coûté 25 millions de fr., soit 725,000 par
+kilom. Le canal du Nord paraît avoir coûté, en tout, une même somme
+pour un parcours plus que double, 81 kilom., soit 310,000 fr. par
+kilom.; mais il n'a pas d'écluses, si ce n'est à ses deux
+extrémités<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="small">[27]</span></a>. La construction d'une écluse en France, sur un canal
+ordinaire à grande section, grâce à l'habileté qu'ont acquise nos
+ingénieurs, revient maintenant à <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> 75 ou 80,000 fr. Au prix de
+Brest, où la maçonnerie hydraulique se fait à bon compte, une écluse
+destinée aux paquebots transatlantiques de 450 chevaux coûterait, pour
+la maçonnerie et les portes, et par conséquent sans les fouilles à
+opérer pour en ménager le lit en terre et sans les pilotis des
+fondations quand il y a lieu, 350,000 francs; disons tout compris
+400,000 francs au moins. Pour un vaisseau de ligne à trois ponts, à
+Brest, c'est 50,000 francs de plus, quoique l'écluse des navires à
+vapeur de 450 chevaux soit plus longue et plus large; mais elle est
+moins profonde, parce qu'un navire à vapeur de 450 chevaux, tel que
+<i>le Christophe Colomb</i> ou <i>le Canada</i>, qui ont été construits à Brest,
+n'a, en charge, qu'un tirant d'eau de 5 mètres 25 centimètres, et
+qu'un grand vaisseau à trois ponts comme <i>le Valmy</i> cale 7 mètres 95
+centimètres<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="small">[28]</span></a>.</p>
+
+<p>Cette condition d'un canal maritime qui permette aux navires européens
+ou anglo-américains de se <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> rendre, sans rompre charge, d'un
+océan à l'autre jusqu'à Lima, Acapulco ou Macao, en entraîne une autre
+qu'il ne faut pas passer sous silence. Le canal devra être en jonction
+immédiate avec la pleine mer. Je veux dire qu'il devra, par chacune de
+ses extrémités, déboucher dans un port offrant un mouillage suffisant
+aux navires, non pas seulement à une certaine distance du rivage, mais
+tout juste contre la terre ferme. En beaucoup de ports, à Panama, par
+exemple, le mouillage est un peu éloigné de terre. Le chargement et le
+déchargement s'opèrent par l'intermédiaire de pirogues ou d'autres
+alléges. Ce n'est qu'un médiocre inconvénient en un port qui est un
+terme de voyage: il en résulte un petit surcroît de frais pour déposer
+ou prendre une cargaison, mais peu importe alors. Aux issues d'un
+canal océanique, au contraire, ce ne serait rien moins qu'une
+interruption de la navigation. Autant vaudrait une muraille en
+travers, de cent pieds d'élévation, par le beau milieu du canal. Cette
+clause supplémentaire du programme ne sera pas aisée à remplir, et un
+savant capitaine de vaisseau de notre marine royale, qui revient des
+parages de l'isthme, me disait avec infiniment de raison qu'elle lui
+semblait devoir donner plus d'embarras que le creusement même d'un
+canal de 5 à 6 mètres de profondeur entre les deux océans. Enfin ce
+caractère de canal maritime interdit les souterrains. Il faudrait, en
+effet, même en démontant les mâts de hune, des voûtes plus <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>
+élevées que celle du Pausilippe, pour que des navires pussent s'y
+engager, à moins que les constructeurs ne trouvent quelque expédient
+pour rendre facilement mobile la mâture tout entière.</p>
+
+<p>Nous ne mentionnons pas ici les soins qu'il faudrait prendre pour
+assurer la salubrité des terres que traverserait le canal. Quelque
+économie de temps qu'on dût trouver à venir chercher l'isthme, les
+navires le fuiraient si ce devait être un charnier. Mais on sait que
+la cause la plus puissante d'insalubrité en ces chaudes régions réside
+dans les marécages et les eaux stagnantes. Il serait aisé, très
+probablement, pendant la construction du canal, d'assécher les marais
+et d'assurer l'écoulement des eaux d'alentour. Le canal lui-même y
+servirait. Ce seraient deux opérations liées.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="title">DES DIFFICULTÉS QUE LES INGÉNIEURS SONT ACCOUTUMÉS À FRANCHIR EN
+CREUSANT DES CANAUX.</p>
+
+<p class="resume">
+ Différences entre un canal et une rivière; un canal consomme
+ beaucoup moins d'eau; le canal du Midi comparé à la Seine.&mdash;Ce
+ qu'on nomme un <i>bief</i>.&mdash;En quoi consiste une <i>écluse</i>, ou
+ appareil en maçonnerie pour passer d'un bief à l'autre.&mdash;Ce qu'on
+ appelle la <i>pente rachetée</i> par un canal, ou la <i>chute rachetée</i>
+ par une écluse; <i>contre-pente</i>.&mdash;La difficulté d'un canal dépend
+ principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes
+ et contre-pentes.&mdash;Exemples des longueurs ainsi que des pentes et
+ contre-pentes de canaux français, américains ou
+ anglais.&mdash;Conversion de ces canaux, qui sont à dimensions
+ ordinaires, en canaux pareils au canal Calédonien ou au canal
+ hollandais du Nord.&mdash;De l'approvisionnement d'eau des
+ canaux.&mdash;Les régions des tropiques, surtout dans l'isthme,
+ semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilités que nos
+ pays tempérés de l'Europe.</p>
+
+<p>Après ces réflexions préliminaires, nous pourrions entrer plus avant
+dans le sujet. Au préalable, <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> pourtant, il n'est pas inutile
+de donner une idée des difficultés que l'art est accoutumé à affronter
+et à vaincre, et de déterminer exactement le sens de quelques termes
+techniques dont nous serons obligé fréquemment de nous servir.</p>
+
+<p>Les canaux, tels qu'on les construit depuis l'invention des écluses
+par les Italiens au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, sont des lignes de navigation fort
+différentes des rivières. Toute rivière coule dans un lit légèrement
+en pente, et a un courant plus ou moins fort. C'est ainsi que les
+anciens s'efforçaient de creuser des canaux, et ils réussissaient
+rarement dans cette imitation de la nature. Un canal à la moderne n'a
+pas de courant, et se forme d'une série de bassins creusés de main
+d'homme, plus ou moins longs, quelquefois de plusieurs lieues, étagés
+à la suite les uns des autres, chacun parfaitement de niveau. On
+dirait d'un escalier aux marches très étroites entre la rampe et le
+mur, mais fort longues dans l'autre sens, tandis qu'une rivière peut
+se comparer à un plan incliné très doux. Dans une rivière, l'eau coule
+à des hauteurs très variables, selon les saisons; dans un canal, elle
+est introduite artificiellement, juste en quantité suffisante pour
+qu'il y en ait toujours une même profondeur déterminée d'avance. À ces
+dispositions, on trouve l'avantage non seulement de s'affranchir des
+courants, mais encore d'obtenir, au moyen d'une quantité d'eau à peine
+égale à ce que roule un faible ruisseau, une navigation plus
+permanente et plus commode que celle <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qu'offrent de grands
+fleuves. La navigation du canal du Midi, par exemple, est préférable à
+celle de la Seine, du moins dans l'état où ce beau fleuve est laissé.
+Cependant la Seine débite, quand elle est au plus bas, après les
+chaleurs de la canicule, 100 à 120 mètres cubes (100,000 à 120,000
+litres) par seconde. Le canal du Midi, en cela remarquable, il est
+vrai, n'en dépense pas la centième partie. Un mètre cube par seconde
+suffit à ses besoins.</p>
+
+<p>Faire un canal de niveau d'une extrémité à l'autre, est impossible
+dans la plupart des cas<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="small">[29]</span></a>. Un canal se compose donc, je le répète,
+de pièces d'eau successives dont chacune est de niveau, et par
+conséquent sans courant. Ces bassins, appelés <i>biefs</i>, s'échelonnent
+les uns à la suite des autres, comme feraient de longs gradins. Ainsi,
+d'un bief à l'autre, le niveau change brusquement; communément, la
+différence de niveau entre deux biefs qui se succèdent est de 2 mètres
+et demi à 3 mètres. À la séparation de deux biefs est toujours placée
+une <i>écluse</i>, construction en maçonnerie garnie de portes, qui sert à
+faire passer un bateau du bief supérieur dans le bief inférieur, ou
+réciproquement. Il n'est personne qui n'ait vu fonctionner une écluse;
+nous avons en Europe et dans l'Amérique du Nord assez de canaux pour
+cela. Au surplus, la man&oelig;uvre se fait ainsi: une écluse est un
+<span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> passage entre deux murs massifs, long et large autant qu'il
+le faut pour recevoir un bateau, et fermé de deux portes adossées,
+l'une au bassin supérieur, l'autre au bassin inférieur. Quand on ouvre
+la porte d'en haut, en fermant celle d'en bas, l'écluse est en
+communication avec le bassin supérieur, et l'eau s'y établit au même
+niveau qu'en ce bassin. Si on ouvre la porte d'en bas en tenant close
+celle d'en haut, l'écluse est en rapport avec le bassin inférieur, et
+prend de même son niveau. Le jeu de l'écluse résulte de cette faculté
+d'y avoir alternativement l'eau au même niveau qu'en chacun des deux
+biefs. Le bateau y est introduit en ouvrant la porte du côté par
+lequel il arrive. Ensuite on ferme cette porte pour ouvrir l'autre, et
+on n'a plus qu'à le pousser en avant.</p>
+
+<p>La différence de niveau entre deux bassins ou biefs successifs est ce
+qu'on nomme la <i>pente</i> (ou bien la <i>chute</i>) <i>rachetée</i> par l'écluse
+qui les sépare, ou, pour mieux dire, qui les unit.</p>
+
+<p>Le point de partage d'un canal est celui où les bassins ou biefs,
+après avoir monté, semblables à des gradins successifs, pendant un
+certain espace, cessent de s'élever ainsi au-dessus les uns des autres
+pour se mettre à descendre en sens opposé; cette <i>pente</i> nouvelle
+prend le nom de <i>contre-pente</i>. Tous les canaux n'ont pas de point de
+partage, car il en est où les biefs vont toujours en montant sans
+jamais redescendre. Il est des canaux, au contraire, qui présentent
+successivement plusieurs points de partage; ils ont alors plusieurs
+<i>pentes</i> et <i>contre-pentes</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> La difficulté et les frais de l'établissement d'un canal
+dépendent principalement de deux éléments, la longueur du parcours et
+la somme des <i>pentes</i> et des <i>contre-pentes</i> à <i>racheter</i> par les
+<i>écluses</i>. Toutes choses égales d'ailleurs, plus un canal est long, il
+coûte cher. De même, les écluses étant des ouvrages dispendieux, leur
+multiplicité influe beaucoup sur le chiffre de la dépense.</p>
+
+<p>Pour fixer les idées sur la longueur des canaux qu'on pourrait
+entreprendre et sur l'élévation qu'on est autorisé par l'expérience à
+faire gravir à un canal, citons quelques exemples de canaux achevés ou
+en cours d'exécution.</p>
+
+<p>Quant à la longueur, on est habitué à faire parcourir aux canaux
+ordinaires des espaces indéfinis. Le canal de Bourgogne et le canal du
+Midi ont chacun 240 kilomètres; le canal de la Marne au Rhin en a 300;
+le canal du Berri, 320; le canal du Rhône au Rhin, 349; le canal de
+Nantes à Brest, 374; la série des canaux qui unissent Londres à
+Liverpool, 425. Dans l'État de New-York, le canal Érié, digne à tous
+égards de son nom de Grand Canal, a 586 kilomètres; les canaux compris
+dans la ligne de Philadelphie à l'Ohio en ont 445; le canal de la
+Chesapeake à l'Ohio en aura 549; plusieurs autres canaux des
+États-Unis ont de 400 à 550 kilomètres.</p>
+
+<p>Les pentes que les ingénieurs rachètent sans trop d'efforts, au moyen
+d'écluses distribuées sur le parcours d'un canal, sont considérables
+quand il s'agit d'un canal ordinaire. Le canal du Berri a 246 mètres
+<span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> de pente ou de contre-pente à racheter, et 115 écluses; le
+canal du Midi, 252 mètres et 99 écluses; le canal du Rhône au Rhin,
+393 et 160 écluses; le canal de Bourgogne, 501 mètres et 191 écluses;
+le canal de Nantes à Brest, 555 mètres et 238 écluses.</p>
+
+<p>Les canaux anglais offrent moins de pente à racheter que ceux de la
+France. La suite des canaux qui s'étendent de Londres à Liverpool
+présente 443 mètres de pente et de contre-pente et 185 écluses. Sur
+celui de tous les canaux de l'Angleterre qui a le point de partage le
+plus élevé, le canal de Leominster, cette élévation est de 142 mètres
+au-dessus de l'une des extrémités.</p>
+
+<p>En Amérique, sur le canal Érié, la somme des pentes et des
+contre-pentes n'est que de 210 mètres avec 83 écluses. Les deux canaux
+qui, avec deux chemins de fer, forment la ligne de Philadelphie au
+fleuve Ohio, ont 358 mètres de pente et 151 écluses. Le magnifique
+canal de la Chesapeake à l'Ohio aura 963 mètres de pente et de
+contre-pente et 398 écluses, et dans la première partie actuellement
+achevée, il présente 176 mètres de pente et 74 écluses.</p>
+
+<p>Mais il s'agirait ici de dimensions inusitées. La cuvette d'un canal
+maritime tel que le canal Calédonien représente une excavation huit
+fois et demie plus grande que celle d'un des canaux habituels de la
+France, dits à grande section, et en France une écluse telle qu'il la
+faudrait sur le canal des deux <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> océans coûterait quatre à
+cinq fois plus qu'une écluse ordinaire. Ainsi, pour comparer avec une
+approximation grossière les divers canaux que nous avons passés en
+revue au canal projeté de l'isthme, il faudrait réduire leur longueur
+dans le rapport de 8-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> à 1, et la pente qui y est rachetée par des
+écluses ou le nombre de celles-ci dans le rapport de 4 ou 5 à 1. À ce
+compte, le canal de Nantes à Brest équivaudrait pour l'isthme à un
+canal de 44 kilomètres, qui aurait une pente ou contre-pente à
+racheter de 123 mètres, ou encore 53 écluses. Le canal Érié agrandi
+représenterait pour l'isthme un canal d'environ 100 kilomètres avec 20
+écluses, rachetant 44 mètres de pente et de contre-pente.</p>
+
+<p>Une difficulté qu'il est bon de prévoir lorsqu'on creuse des canaux
+est celle de les fournir d'eau<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="small">[30]</span></a>. Sous ce rapport, le climat des
+tropiques présente plus d'avantage que celui de nos pays tempérés. On
+évalue que dans les régions intertropicales du Nouveau-Monde, là
+particulièrement où le sol est couvert de forêts, l'eau pluviale est
+cinq à six fois abondante plus qu'à Paris<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="small">[31]</span></a>. On y aurait donc assez
+de facilité pour remplir des réservoirs. L'évaporation, à la vérité,
+est plus grande entre les tropiques; mais M. de Humboldt, à la suite
+de recherches et d'expériences faites avec soin, estime <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>
+qu'elle ne l'est que dans le rapport de 16 à 10. L'affluence des eaux
+pluviales pour une même superficie étant supérieure dans le rapport de
+50 ou 60 à 10 comparativement à Paris, et de 40 à 10 vis-à-vis de
+l'Europe méridionale, il s'ensuit que, tout compte fait, l'isthme de
+Panama n'aurait, de ce côté, rien à envier à l'Europe. Nous verrons
+d'ailleurs bientôt que, dans la direction qui se recommande le plus,
+on aurait peu à s'inquiéter de l'approvisionnement du canal. C'est un
+service que la nature semble, là, avoir pris à c&oelig;ur d'assurer.</p>
+
+<p>Retournons enfin à la description de l'isthme, en reprenant
+successivement les cinq localités signalées plus haut pour la faible
+largeur à laquelle l'isthme s'y réduit.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="title">PREMIÈRE LOCALITÉ INDIQUÉE POUR LE PERCEMENT DE L'ISTHME.&mdash;ISTHME DE
+TEHUANTEPEC ET DU GUASACOALCO.</p>
+
+<p class="resume">
+ Dépression qu'y éprouve la plateau mexicain.&mdash;Port qu'offre
+ l'embouchure du Guasacoalco.&mdash;Essais de Cortez.&mdash;Projets de canal
+ après lui.&mdash;La découverte, au château de Saint-Jean d'Ulua, de
+ canons venus de Manille, réveille ces projets en
+ 1771.&mdash;Exploration du terrain par deux ingénieurs, et leurs
+ conclusions favorables.&mdash;Plan du vice-roi Revillagigedo.&mdash;Le
+ canal de l'isthme de Tehuantepec est voté par les cortès
+ espagnoles en 1814.&mdash;Études du général Orbegoso en 1825; ses
+ conclusions sont moins favorables; difficulté d'alimenter un
+ canal sur le versant de l'Océan Pacifique.&mdash;Mauvais port à
+ Tehuantepec.&mdash;Le général Orbegoso se réduit à une route entre
+ l'Océan Pacifique et le Guasacoalco.&mdash;Sol fertile qu'on
+ traverserait; projet de colonisation qu'on pourrait reprendre
+ avec avantage.&mdash;Concession récente à don José Garay.&mdash;Projets de
+ ce concessionnaire.</p>
+
+<p>I. <i>Isthme de Tehuantepec et du Guasacoalco.</i>&mdash;En ce point, le plateau
+mexicain se déprime à un degré remarquable. D'une hauteur semblable à
+celle <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> des pics pyrénéens, le sol s'abaisse à un niveau qui
+est presque pareil à celui de la Beauce, et il est creusé par la
+vallée d'un fleuve large et profond, le Guasacoalco, qui coule d'abord
+dans une direction parallèle au double littoral, c'est-à-dire de
+l'orient à l'occident, et ensuite se dirige du sud au nord jusqu'à ce
+qu'il se décharge dans le golfe du Mexique. Le port que forme
+l'embouchure de Guasacoalco est l'un des meilleurs qu'offrent les
+rivières de tout le pourtour du golfe; il vaut celui que donne le
+Mississipi lui-même. Dès le temps de Cortez, nous l'avons dit,
+l'attention avait été tournée vers cet isthme. Après Cortez, on
+s'était beaucoup entretenu d'un projet de canal à y ouvrir; mais on
+n'y pensait plus, lorsqu'on fit une découverte imprévue. C'était en
+1771. On reconnut à la Vera-Cruz, parmi l'artillerie de la forteresse
+de Saint-Jean d'Ulua, des canons fondus aux Philippines, à Manille.
+Comme avant 1767 les Espagnols ne tournaient ni le cap de
+Bonne-Espérance ni le cap Horn pour se rendre aux Philippines, et
+faisaient tout leur commerce avec l'Asie au travers du Mexique, par le
+galion d'Acapulco, on ne concevait pas que ces canons fussent venus de
+Manille à la Vera-Cruz. Comment avaient-ils traversé le continent
+mexicain? Impossible de conduire des fardeaux pareils d'Acapulco à
+Mexico, et de là à la Vera-Cruz. Il fut constaté à la fin, par une
+chronique de Tehuantepec, que ces canons avaient été amenés par
+l'isthme; que, conduits par mer de Manille à Tehuantepec, ils avaient
+remonté <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> le Chimalapa aussi haut que possible, et s'étaient
+ensuite acheminés par terre jusqu'au point où, par les hautes eaux,
+commence sur le Guasacoalco une bonne navigation. L'imagination
+publique en fut frappée. Si des pièces de gros calibre avaient
+traversé l'isthme, n'était-ce pas la preuve qu'une communication
+avantageuse pouvait s'établir entre les deux océans par Tehuantepec et
+le Guasacoalco, pour peu qu'on aidât la nature? Ainsi qu'il arrive
+ordinairement, le public exagérait les facilités qui s'offraient à
+lui. On disait que le Guasacoalco avait ses sources tout près de la
+mer Pacifique; qu'à son approche, la cordillère s'était nivelée, et
+que telle ou telle rivière, l'Ostuta ou le Chimalapa, versait
+également ses eaux dans les deux océans. Le vice-roi don Antonio
+Bucareli donna ordre à deux ingénieurs, don Augustin Cramer et don
+Miguel del Corral, d'examiner le terrain dans le plus grand détail.
+Leur exploration fut fort imparfaite; on ne voit pas qu'ils aient
+opéré aucun nivellement ni déterminé aucune hauteur, et leur
+conclusion se ressentit de l'enthousiasme au moins prématuré dont
+l'opinion s'était prise pour le canal des deux mers par cette
+direction. Cependant ils firent connaître que par le Guasacoalco on
+franchirait à peine les deux tiers de l'isthme; que de l'embarcadère
+de Malpasso, qui est au-dessus de celui de la Cruz, placé au confluent
+du Saravia, il y aurait encore jusqu'à la mer du Sud un trajet de 26
+lieues de Castille (environ 110 kilomètres), et qu'aucune rivière ne
+communiquait avec <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> les deux mers. Ils signalèrent la
+difficulté de faire aboutir le canal à un bon mouillage sur l'Océan
+Pacifique. Jusque là ils étaient dans le vrai; mais, passant ensuite
+dans la fable, ils émirent l'opinion qu'un canal des deux mers
+joignant le Chimalapa au Guasacoalco pouvait s'exécuter <i>sans écluses
+ni plans inclinés</i>. D'après les dernières études qui eurent lieu à la
+fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sous le vice-roi Revillagigedo, homme éclairé,
+plein d'ardeur pour le bien public, le canal de jonction entre le
+Chimalapa et le Rio del Malpasso, affluent du Guasacoalco, n'aurait eu
+que 25 kilomètres environ. Il s'agissait, non d'un canal maritime,
+mais d'une ligne praticable pour des bateaux ou de grandes pirogues.</p>
+
+<p>Les études de MM. Cramer et del Corral, et celles qui eurent lieu
+après eux, laissèrent donc l'isthme de Tehuantepec en excellente
+renommée. Quand furent terminées les guerres de la révolution
+française, en 1814, les cortès espagnoles, sur la proposition d'un
+député mexicain, don Lucas Alaman, qu'on a vu depuis ministre des
+affaires étrangères à Mexico, décrétèrent le canal; mais la lutte de
+l'indépendance du Mexique se rouvrit bientôt, et le décret n'eut
+aucune suite.</p>
+
+<p>Peu après l'indépendance du Mexique, le général du génie don Juan
+Orbegoso fut détaché par le gouvernement mexicain pour procéder à une
+exploration. Ce savant officier se mit à l'&oelig;uvre en 1825. Il fit
+des observations astronomiques pour déterminer des latitudes et des
+longitudes. Il mesura <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> l'élévation du sol au-dessus de la
+mer, non par des nivellements, mais au moyen d'un baromètre, ce qui,
+dans les régions équinoxiales cependant, donne des résultats d'une
+approximation remarquable. Malheureusement le baromètre dont il se
+servit n'était pas tout-à-fait orthodoxe<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="small">[32]</span></a>. Résumons les résultats
+de son pénible travail:</p>
+
+<p>L'isthme, mesuré du rivage du golfe de Tehuantepec à la barre du
+Guasacoalco, a une largeur de 220 kilomètres. Les lagunes communiquant
+avec la mer, qui sont à l'est de Tehuantepec, l'une derrière l'autre,
+réduiraient la distance à parcourir d'au moins 21 kilomètres.</p>
+
+<p>Le Guasacoalco offre à sa barre 4 mètres d'eau pour le moins (d'autres
+observateurs ont dit davantage). Il est même arrivé qu'un vaisseau de
+ligne espagnol, <i>l'Asia</i>, poursuivi par la tempête, ait pu, il n'y a
+pas longtemps, entrer dans le fleuve<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="small">[33]</span></a>. La barre est fixe et courte.
+Une fois la barre franchie, on trouve une profondeur suffisante pour
+les bâtiments <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> de mer jusqu'à une dizaine de lieues. Il
+serait facile de le rendre navigable en tout temps pour de grands
+bateaux de rivière jusqu'au confluent du Saravia, qui est à moitié de
+l'espace entre les deux océans<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="small">[34]</span></a>. Il y a lieu de croire qu'on
+devrait creuser un canal latéral à partir de Piedra Blanca (ou Peña
+Blanca), en remontant jusqu'au Saravia: c'est un espace de 55
+kilomètres en ligne droite. Le sol, principalement formé d'une argile
+aisée à entamer, s'y prêterait. Entre ces deux points, le cours du
+fleuve est très sinueux, et un canal raccourcirait le trajet de
+moitié. À la rigueur, cependant, une navigation permanente serait
+possible dans le lit du fleuve, presque partout, non seulement
+jusqu'au Saravia, mais jusqu'au Malpasso. Au-dessus, un canal tout
+artificiel serait indispensable.</p>
+
+<p>La crête du versant des eaux, bien plus voisine d'ailleurs du
+Pacifique que de l'Atlantique, est fort abaissée dans l'isthme. Au sud
+de la Chivela, on trouve un col qui n'est qu'à 251 mètres au-dessus de
+la mer. Le col de Saint-Michel de Chimalapa est à 393 mètres. L'art de
+l'ingénieur saurait faire franchir des élévations pareilles à un
+canal. La hauteur des montagnes ne présenterait donc pas au passage
+d'un canal des deux océans un obstacle insurmontable, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> à la
+condition cependant qu'on pût conduire au sommet un suffisant
+approvisionnement d'eau. Mais le rapport du général Orbegoso renversa
+tout l'espoir qu'on avait d'une navigation fluviale régulièrement
+bonne dans le Chimalapa ou dans tout autre cours d'eau pour descendre
+à l'Océan Pacifique. Le Chimalapa n'est praticable, même pour des
+pirogues, que pendant la saison des pluies. À San-Miguel de Chimalapa,
+qui est à 40 ou 45 kilomètres des lagunes attenantes à la mer, et même
+13 kilomètres plus bas, son lit est à sec pendant le tiers de l'année.
+Le sol étant perméable et les vallons très ouverts, il ne serait pas
+facile d'établir de grands réservoirs pour suppléer à l'absence des
+eaux fluviales en recueillant les pluies. Même sur le versant de
+l'Océan Pacifique, le canal devrait s'alimenter des eaux du
+Guasacoalco amenées par une rigole au travers de la crête.</p>
+
+<p>Il n'est pas démontré que la disposition du sol interdise absolument
+l'établissement d'une pareille rigole. À partir de leurs sources, le
+Guasacoalco et le Chimalapa se dirigent, parallèlement l'un à l'autre,
+de l'est à l'ouest, séparés de 28 kilomètres, pour se détourner, le
+premier à Santa-Maria de Chimalapa, vers le nord, le second à 6
+kilomètres au-dessous de San-Miguel, vers le sud, afin d'atteindre
+chacun son océan. Une rigole tracée obliquement du Guasacoalco au
+Chimalapa, dans la partie de leurs cours où ils sont parallèles,
+atteindrait celui-ci, sans avoir à se développer sur plus <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> de
+30 à 40 kilomètres, ce qui, pour une rigole alimentaire, n'a rien
+d'inusité. À Santa-Maria, le Guasacoalco coule à un niveau qui est à
+peu près le même que celui du Chimalapa à San-Miguel. Il n'y aurait
+donc qu'à prendre le Guasacoalco un peu au-dessus de Santa-Maria pour
+qu'il vînt se verser naturellement, à Saint-Miguel, dans le Chimalapa;
+mais il faudrait que le terrain permît à la rigole de passer,
+moyennant des souterrains médiocrement longs. La direction suivant
+laquelle le général Orbegoso a cherché un passage n'y est pas
+favorable, car il y faudrait être en souterrain presque sur toute la
+distance. Il est allé à peu près tout droit de Santa-Maria à
+San-Miguel<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="small">[35]</span></a>.</p>
+
+<p>Le général Orbegoso conclut en ces termes, que la canalisation de
+l'isthme de Tehuantepec demeure <i>problématique</i> et <i>gigantesque</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="small">[36]</span></a>;
+il conseille comme facile une communication résultant d'une bonne
+route entre les lagunes de Tehuantepec et le Guasacoalco.</p>
+
+<p>On aurait ensuite à remédier, s'il était possible, à l'absence d'un
+port passable sur l'Océan Pacifique. Tehuantepec mérite à peine le nom
+de rade. On y <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> arrive par deux lagunes successives, profondes
+d'environ 5 mètres, dont l'une est très allongée parallèlement au
+littoral; l'autre, placée en arrière de celle-ci, parallèle de même au
+bord de la mer, et beaucoup plus courte, a encore 17 kilomètres.
+Depuis la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, Tehuantepec est très peu fréquenté; la
+mer se retire journellement de ces côtes; l'ancrage y devient d'année
+en année plus mauvais; le sable que charrie le Chimalapa augmente la
+hauteur et l'étendue des barres sablonneuses placées au débouché de la
+première lagune dans la seconde, et de celle-ci dans la mer, et déjà
+Tehuantepec n'est plus accessible qu'à des goëlettes.</p>
+
+<p>L'exploration du général Orbegoso constata dans l'isthme une
+magnifique végétation, indice d'un sol riche. Il y a bien longtemps
+déjà que les belles forêts de Petapa et de Tarifa avaient attiré
+l'attention de la cour d'Espagne. Les chantiers de construction navale
+de la Havane en tiraient autrefois tous les bois qui leur étaient
+nécessaires, et qu'on leur expédiait par le Guasacoalco; car c'est
+assez tard qu'on établit dans l'île de Cuba et dans celle de Pinos les
+coupes de cèdre destinées à la marine. La fertilité des environs de
+Tehuantepec fut pareillement avérée de nouveau; en arrosant cette
+spacieuse plaine avec des saignées du Chimalapa, on lui ferait rendre
+les plus précieuses récoltes. On vérifia de même la salubrité relative
+du pays, à quelque distance de la mer. Enfin on se souvint que
+l'isthme n'avait pas toujours été une <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> solitude. On y trouve,
+ce qui étonne et attriste le voyageur en Amérique, des ruines de
+constructions à l'européenne. Avant l'expédition de Cortez, l'isthme
+était populeux: il ne le fut pas moins après. Ce furent les boucaniers
+qui détruisirent les établissements élevés par les Espagnols sur les
+rives du Guasacoalco, et qui, dispersant la population, convertirent
+en un désert une admirable contrée naguère florissante sous le sceptre
+de Montezuma. De ces vestiges d'une ancienne prospérité, on conclut
+naturellement qu'il serait aisé de rendre l'isthme à la culture et à
+la vie. De là un plan de colonisation qui, mal exécuté, se termina par
+la mort ou la dispersion des colons, mais qu'on pourrait reprendre
+avec avantage. Ce serait même à désirer pour l'objet qui nous occupe
+ici; car la présence d'une population active sur les bords du
+Guasacoalco, entre les deux océans, déterminerait nécessairement
+l'établissement de bonnes communications au travers de l'isthme.</p>
+
+<p>Le projet de faciliter la jonction des deux océans par l'isthme de
+Tehuantepec n'a pas été abandonné. Il y a deux ans, le gouvernement
+mexicain en a concédé l'entreprise à don Jose Garay. Mais il ne s'agit
+pas d'un canal maritime, d'un ouvrage qui tienne lieu d'un bras de
+mer. Le plan est infiniment plus modeste; on améliorerait le cours du
+Guasacoalco et celui du Chimalapa, on y lancerait des bateaux à
+vapeur, et d'un fleuve à l'autre on jetterait un chemin de fer.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="title">SECOND PASSAGE.&mdash;ISTHME DE HONDURAS.</p>
+
+<p class="resume">
+ Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau élevé
+ en arrière des montagnes; délicieuse situation de la ville de
+ Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.&mdash;Les
+ montagnes s'abaissent sur le bord méridional de la baie.&mdash;Trouée
+ que fait le Golfo Dulce; cette trouée se prolonge par le fleuve
+ Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.&mdash;Plus au sud-est,
+ vallée de Comayagua, où coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a
+ pas d'espoir non plus de pratiquer par là un canal
+ maritime.&mdash;Vallée du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus
+ grande partie de la distance des deux océans, mais il serait
+ impossible de descendre dans l'Océan Pacifique; élévation du sol
+ sur les bords du haut Motagua.&mdash;Terre <i>froide</i>; sens qu'il faut
+ attacher à ce mot.&mdash;Partage des eaux à Chimaltenango.&mdash;Il n'y a
+ rien à espérer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras.</p>
+
+<p>À l'est de l'isthme de Tehuantepec, la chaussée placée entre les deux
+océans se flanque du contre-fort <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> massif de la péninsule du
+Yucatan et s'élève dans la même proportion. Les montagnes sont hautes,
+serrées les unes contre les autres, et présentent un obstacle continu.
+Il en est d'abord de même de l'autre côté de la presqu'île. Autour de
+la baie de Honduras, elles forment une muraille à pic qui semble se
+dresser subitement du sein des flots; car, suivant l'historien
+Juarros, le nom de Honduras fut donné à la baie parce que les sondages
+ne trouvaient pas le fond de la mer, et qu'on n'y pouvait jeter
+l'ancre. Sur tout le pourtour de la baie, depuis le méridien de l'île
+d'Utilla jusqu'au cercle de latitude de Balise, c'est un cirque, à
+deux étages, de cimes dont l'élévation mal déterminée est de plus de
+2,000 mètres<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="small">[37]</span></a>. La Balise, sur les rives de laquelle les Anglais se
+sont donné un établissement qui, avec l'île voisine de Roatan, les
+rend les maîtres de la baie, s'échappe en bondissant, de cataracte en
+cataracte, du sein de ces montagnes. À mesure qu'on s'éloigne de
+l'Atlantique, la surface générale du terrain, abstraction faite même
+des sommets qui s'y dressent comme sur un piédestal, va en montant
+sans cesse jusqu'à une faible distance <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> du Pacifique. En
+arrière des cimes étalées en double rideau sur le pourtour de la baie,
+se déploie un plateau qui reproduit sur une moindre échelle
+l'imposante majesté de celui d'Anahuac<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="small">[38]</span></a>, mais qui en égale, sous un
+ciel plus délicieux encore, les plus rares magnificences. Il est
+surmonté de montagnes volcaniques dont la hauteur est évaluée par un
+observateur exact, le capitaine Basil Hall, à 4,000 mètres. Presque
+tout droit derrière la tête de la baie de Honduras, sur ce plateau
+enchanté, lorsque déjà il s'est beaucoup rabaissé, est située, à 500
+ou 600 mètres au-dessus de la mer, non loin du Pacifique, la belle
+cité de Guatimala, au pied de deux volcans les plus beaux à contempler
+et les plus magnifiquement réguliers dans leur forme élancée qu'il y
+ait dans l'univers, mais aussi les plus formidables en leur colère.
+Sans cesse ils menacent la ville: trois fois déjà elle a dû être
+transportée en masse d'un point à un autre, et jamais les populations
+n'ont pu consentir à s'éloigner de cette plaine tiède, salubre,
+admirablement arrosée, où la nature étale toutes les richesses de la
+végétation, toutes les splendeurs et tous les charmes dont peut être
+orné un paysage; elles semblent éperdument amoureuses de ces sites
+ravissants.</p>
+
+<p>Sur le côté méridional de la baie, les montagnes s'interrompent çà et
+là. Le Golfo Dulce (ou lac d'Yzabal), baie close qui communique avec
+la baie ouverte de Honduras, pénètre dans les terres à 80 kilomètres,
+et de son extrémité la plus avancée <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> dans l'intérieur
+jusqu'au Pacifique, il y en a, d'après les dernières cartes de
+l'amirauté anglaise, près de 200. Le Polochic, qui s'y jette et qu'on
+dit praticable pour des bateaux à vapeur, pourrait servir à franchir
+une partie de ce dernier intervalle; malheureusement, derrière le
+Polochic et les autres cours d'eau qui se déchargent dans le Golfo
+Dulce, l'élévation générale du sol présente à tout projet de canal une
+barrière insurmontable. Mais plus au sud-est, une vallée transversale
+fait brèche dans l'arête de partage; c'est la <i>Llanura</i> de Comayagua
+(ainsi nommée d'après la capitale de l'État de Honduras qu'on y
+rencontre) allant d'une mer à l'autre, et débouchant dans le golfe de
+la Conchagua (ou Fonseca) sur le Pacifique; elle a été reconnue, il y
+a sept ou huit ans, par don Juan Galindo. Cette vallée, réellement
+située dans l'hémicycle de l'Amérique Centrale, est arrosée sur le
+versant de l'Atlantique par le Jagua, sur celui du Pacifique par le
+Sirano (ou San-Miguel), l'un et l'autre navigables. Mais jusqu'à
+quelle distance de leurs mers respectives le sont-ils? combien de mois
+chaque année? quel moyen aurait-on de les joindre l'un à l'autre par
+un canal à point de partage? C'est ce que nous ne saurions dire. On
+peut cependant tenir pour certain, dès à présent, qu'il n'y a pas de
+canal maritime possible par cette direction, à moins de frais infinis.
+La distance est grande, elle dépasse 300 kilomètres, et l'art aurait
+trop à faire pour suppléer à l'insuffisance des facilités naturelles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> Ces belles contrées sont encore très mal connues. On n'en
+trouve pas deux cartes qui se ressemblent. Tous les géographes
+s'accordent cependant à signaler quelques fleuves qui prennent leurs
+sources près de l'un des océans pour aller de là se décharger dans
+l'autre. Le plus remarquable est le Motagua, qui, sortant d'un petit
+lac, se jette dans l'Atlantique après avoir parcouru plus des cinq
+sixièmes de l'espace qui sépare les deux mers. Les tributaires du
+Pacifique qui offrent ce caractère sont très peu nombreux. Même dans
+l'isthme, depuis Tehuantepec jusqu'au golfe de Darien, on voit
+persévérer la loi de la nature qui, dans le nouveau continent, a
+accordé un cours beaucoup plus long aux tributaires de l'Atlantique
+qu'à ceux de l'autre océan dont les sources s'entrelacent avec les
+leurs<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="small">[39]</span></a>. Le Camaluzon (ou Camaleçon), l'Ulua et quelques autres
+paraissent aussi être navigables assez avant dans les terres. Mais
+tous ces cours d'eau partent de points très élevés d'où il serait
+impossible de conduire un canal dans l'océan opposé. Le Motagua, par
+exemple, naît sur un plateau en cela remarquable. La province de
+Quesaltenango, qu'il traverse, donne toutes les productions des pays
+tempérés de l'Europe, ce qui, par 15 degrés de latitude, suppose une
+grande élévation. Les écrivains espagnols, et entre autres Juarros,
+disent que c'est un <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> climat <i>froid</i>; on sait que c'est le
+même terme qu'on applique à la vallée de Mexico, où l'on se passe de
+feu toute l'année. L'expression n'a donc point le sens que nous
+pourrions lui attribuer; elle comporte pourtant un niveau de plus de
+2,000 mètres au-dessus de la mer, sans préjudice d'une plus grande
+hauteur pour les cimes qui dominent le pays.</p>
+
+<p>À Chimaltenango, qui est dans le même bassin, les eaux se séparent
+entre les deux Océans. L'eau des gouttières du côté droit de la
+cathédrale se rend dans l'Atlantique, celle du côté gauche va dans le
+Pacifique; mais il ne s'ensuit absolument rien pour la possibilité
+d'une communication navigable entre les deux mers.</p>
+
+<p>même dans la région attenante, jusqu'au c&oelig;ur de l'Amérique
+Centrale, il peut y avoir place tout au plus pour des canaux de petite
+navigation entre les deux océans. Allons donc plus loin à l'est,
+c'est-à-dire de l'autre côté de l'Amérique Centrale, au lac de
+Nicaragua.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="title">TROISIÈME PASSAGE.&mdash;LE PAYS DE NICARAGUA.</p>
+
+<div class="resume">
+<p>Grande déchirure occupée par le lac de Nicaragua et le fleuve
+ San-Juan de Nicaragua.&mdash;Golfe de Papagayo el golfe de
+ Nicoya.&mdash;Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui
+ prolongent le lac et le fleuve précédents.&mdash;Dimensions de ces
+ lacs; développement des fleuves.&mdash;Tracés possibles au nombre de
+ cinq: 1<sup>o</sup> du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2<sup>o</sup> du même
+ lac au golfe de Nicoya; 3<sup>o</sup> et 4<sup>o</sup> de la pointe nord-ouest du lac
+ de Leon à Tamarindo et à Realejo; 5<sup>o</sup> du lac de Leon à la rivière
+ Tosta; 6<sup>o</sup> du même lac au golfe de la Conchagua.&mdash;Régime du
+ fleuve San-Juan; rapides et récifs.&mdash;Bon port de San-Juan à
+ l'embouchure du fleuve.&mdash;Amélioration du fleuve San-Juan; ce qui
+ prouve qu'elle serait peu difficile, c'est qu'avant 1685 les
+ trois-mâts le remontaient; en 1685, on l'obstrua pour barrer le
+ passage aux flibustiers; le Colorado s'ouvrit alors.&mdash;D'une
+ amélioration qui permette de recevoir les plus grands trois-mâts
+ du commerce et les paquebots transatlantiques.&mdash;De la navigation
+ du Tipitapa; sa pente; beau site de la ville de Tipitapa.&mdash;La
+ traversée du lac de Nicaragua n'offre pas de péril sérieux.</p>
+
+<p>Des canaux à ouvrir entre l'Océan Pacifique et le lac de Leon ou
+ <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> le lac de Nicaragua.&mdash;Sol peu élevé malgré la présence
+ de volcans très hauts.&mdash;Tous les voyageurs s'accordent à dire que
+ du lac de Leon à Realejo ou à Tamarindo le pays est
+ plat.&mdash;Illusion possible.&mdash;On n'a fait de nivellements qu'entre
+ la ville de Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.&mdash;Nivellement
+ de don Manuel Galisteo avant la révolution
+ française.&mdash;Nivellement de M. Bailey depuis l'indépendance.&mdash;Il
+ faudrait un souterrain par ce dernier tracé; de quelle longueur;
+ comparaison avec la longueur d'autres souterrains.&mdash;Impossibilité
+ d'admettre des souterrains sur un canal destiné à des bâtiments
+ de mer.&mdash;De quelles dimensions devraient être des souterrains
+ pour de grands trois-mâts démâtés.&mdash;Pour les autres lignes, les
+ renseignements manquent.&mdash;Donnée relatée dans l'ouvrage intitulé:
+ <i>Mexico and Guatimala</i>.</p>
+
+<p>Des ports qu'on trouverait aux deux extrémités du
+ canal.&mdash;San-Juan du Sud; le port est petit, mais sûr; les ports
+ de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est
+ magnifique.&mdash;Absence de la fièvre jaune là où le canal serait à
+ creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs.</p>
+
+<p>Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre
+ les deux océans jusqu'à ce qu'on soit aux environs de
+ Panama.&mdash;Études qu'il y aurait lieu de faire à la baie de
+ Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivière Chiriqui.</p>
+</div>
+
+<p>Mesurée de rivage à rivage, au port de San-Juan de Nicaragua la
+distance des deux océans est de 150 kilomètres; obliquement de
+San-Juan de Nicaragua à San-Juan du Sud, elle est de 250, et du même
+point à Realejo de plus de 400, toujours à vol d'oiseau. Mais une
+grande déchirure a creusé au milieu des terres le lit d'un lac
+spacieux, celui de Nicaragua, inépuisable réservoir qui, par un fleuve
+large et profond, le San-Juan, s'épanche dans l'Atlantique et semble
+un prolongement de cette mer au sein du continent. Les deux océans
+deviennent ainsi fort voisins l'un de l'autre, et deux golfes,
+<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> celui de Papagayo et celui de Nicoya, ont échancré le
+littoral du Pacifique, comme afin que cet océan fît à son tour une
+partie du chemin. Au-delà de ce fleuve et de ce lac, le voyageur qui
+vient de l'Atlantique rencontre un second lac, celui de Leon (ou de
+Managua), terminé du côté du nord par une sorte de croissant dont
+l'extrême pointe nord-ouest, celle sur laquelle était située jadis la
+ville de Leon, transportée maintenant dans l'intérieur des terres, et
+où l'on trouve le port de Moabita, est plus voisine encore du
+Pacifique qu'aucun des points du lac de Nicaragua, puisque de là au
+port de Tamarindo il n'y a que 14 ou 15 kilomètres; et ce nouveau lac
+se déverse dans le premier par un autre fleuve, le Tipitapa. Enfin sur
+la côte du Pacifique, près du lac de Leon, est un port, celui de
+Realejo, dont on a dit autrefois qu'il était le plus admirable
+peut-être de toute la monarchie espagnole. Ces beaux lacs et ces
+nobles cours d'eau en chapelet rappellent ceux qui, en Écosse,
+occupent une gorge entre les deux mers qui baignent les flancs de la
+Grande-Bretagne, et à l'aide desquels on a ménagé un canal assez
+spacieux pour recevoir des frégates, le canal Calédonien. Ils invitent
+de même l'homme à compléter de mer en mer, par une coupure, une
+communication dont l'importance, pour le commerce général du monde,
+serait à celle du canal Calédonien à peu près dans la proportion d'un
+détroit au Grand-Océan, ou de l'île de la Grande-Bretagne au continent
+des deux Amériques.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Le lac de Nicaragua a 176 kilomètres de long, 55 de large, et
+à peu près partout il offre une profondeur de 25 mètres. Le fleuve
+San-Juan, qui continue le grand axe du lac, c'est-à-dire qui coule à
+l'est, a un parcours de 146 kilomètres. Le lac de Leon a, dans sa plus
+grande dimension, 63 kilomètres, et un pourtour de 147; la rivière
+Tipitapa, par laquelle il se déverse dans le lac de Nicaragua,
+présente un développement de 55 kilomètres. Ainsi il y a de
+l'Atlantique au fond du lac de Nicaragua 322 kilomètres, et au fond du
+lac de Leon 440<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="small">[40]</span></a>. La ville de Leon, à 25 kilomètres du lac du même
+nom, est la plus populeuse cité des environs du lac de Nicaragua, et,
+après Guatimala, de toute l'Amérique Centrale.</p>
+
+<p>Ici la jonction des océans peut être essayée suivant <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>
+diverses directions: 1<sup>o</sup> On peut de la ville de Nicaragua, sur le lac
+du même nom, se diriger sur le port de San-Juan du Sud dans le golfe
+de Papagayo. 2<sup>o</sup> Du même lac au golfe de Nicoya (aussi nommé baie de
+Caldera), on est porté à croire qu'un canal serait facile au moyen de
+la rivière Tampisque, qui se jette dans ce golfe, et de la Sapua, qui
+se déverse dans le lac au midi de Nicaragua. Ces deux rivières, toutes
+les deux abondamment pourvues d'eau, sont très rapprochées l'une de
+l'autre, dans le voisinage de la baie de las Salinas (dépendante du
+golfe de Papagayo). 3<sup>o</sup> et 4<sup>o</sup> De la pointe nord-ouest du lac de Leon
+on pourrait tenter de se rendre, soit au port de Tamarindo, soit à
+celui de Realejo. 5<sup>o</sup> On a indiqué aussi un tracé de la même extrémité
+du lac de Leon à la rivière Tosta, qu'on rencontre sur la route de
+Realejo, et qui descend du volcan de Telica. 6<sup>o</sup> Enfin, peut-être une
+jonction serait-elle praticable de la pointe nord-est du lac de Leon à
+la baie de la Conchagua, dont nous avons parlé au chapitre précédent.
+Cela fait, il resterait cependant à améliorer le cours du fleuve
+San-Juan de Nicaragua, et, si l'on devait aller jusqu'au lac de Leon,
+celui du Tipitapa, de manière à les rendre praticables pour de forts
+navires.</p>
+
+<p>Le fleuve San-Juan de Nicaragua est parcouru toute l'année, d'une
+extrémité à l'autre, par des pirogues d'un tirant d'eau de 1 mètre à 1
+mètre 20 cent.; mais presque partout il présente une profondeur
+beaucoup plus grande. Par des travaux de <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> perfectionnement à
+quatre ou cinq <i>rapides</i> et hauts-fonds<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="small">[41]</span></a> qu'on y rencontre çà et
+là, il serait possible, aisé aux navires tirant 3 mètres et demi
+<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> ou 4 mètres de se rendre en tout temps de la pleine mer au
+lac. Le fleuve étant généralement encaissé, entre des rives peu
+élevées d'ailleurs, les travaux à ce nécessaires se réduiraient à
+quelques barrages de retenue qui devraient être accompagnés chacun
+d'une écluse. La barre du fleuve San-Juan de Nicaragua a 3 mètres et
+demi d'eau, et, sur un point, elle offre, suivant M. Robinson, une
+passe étroite de 7 mètres et demi de profondeur.</p>
+
+<p>Le port San-Juan, situé à l'embouchure, est sûr et spacieux; plusieurs
+rapports d'officiers de marine qui l'ont visité dans ces derniers
+temps le représentent comme excellent<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="small">[42]</span></a>. On lui reconnaît de la
+salubrité, avantage fort rare sur le littoral de l'Atlantique dans
+l'Amérique Centrale. Les vents alizés, auxquels aucune chaîne continue
+ne barre le passage, y balaient les miasmes qui doivent pourtant
+sortir en abondance des marécages avoisinants, assez complétement pour
+que la fièvre jaune <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> n'y fasse pas de ravages. Peut-être n'en
+serait-il pas toujours de même si une population européenne un peu
+nombreuse venait s'y établir. Contre la localité de San-Juan, on dit
+dans l'Amérique Centrale ce qu'on reproche en France à Brest, qu'elle
+est pluvieuse par excellence. Sous ce rapport la différence est grande
+entre San-Juan et le fort de San-Carlos situé sur le lac, là où le
+fleuve s'en échappe, et, à plus forte raison, entre San-Juan et les
+villes de Grenade, Nicaragua et Leon, qui jouissent d'un ciel serein.
+Mais c'est un inconvénient dont il ne faut faire mention que pour
+mémoire.</p>
+
+<p>Nous admettrons donc que le fleuve San-Juan aboutit à un bon port et
+qu'il se prêterait aisément à une amélioration qui le rendrait
+praticable pour des bâtiments maritimes tirant, comme il a été dit
+tout-à-l'heure, de 3 mètres et demi à 4 mètres d'eau. Sur ce point le
+passé répond de l'avenir. La tradition assure qu'autrefois les navires
+de mer remontaient le fleuve San-Juan, et qu'aux grandes foires
+annuelles tenues au fond du lac de Nicaragua, à Grenade, on voyait
+régulièrement plusieurs bricks et trois-mâts arrivés de Cadix ou des
+autres ports de la péninsule, après avoir fait escale à Carthagène et
+à Porto-Belo. Et il ne s'agit pas ici de ces traditions menteuses qui
+se plaisent à présenter les choses et les hommes comme allant en
+dégénérant sans cesse. M. Rouhaud a vérifié le fait dans les archives
+de la ville de Grenade. Il y a trouvé la preuve <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> qu'au milieu
+du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle les trois-mâts (<i>fragatas</i>) de la marine marchande
+espagnole fréquentaient le mouillage de <i>las Isletas</i> qui est, dans le
+lac, le port de la ville de Grenade; et j'ai vu entre ses mains des
+pièces originales remontant à 1647 et 1648, qui le constatent. Mais en
+1685, le régime du fleuve subit une grande altération, du fait des
+hommes. Une voie nouvelle se fraya violemment, par où s'échappe, sous
+le nom de Rio Colorado, une portion considérable des eaux. D'après un
+jaugeage de M. Bailey, rapporté par M. Stephens, le Colorado roule en
+basses eaux 360 mètres cubes par seconde; c'est trois fois le débit de
+la Seine à Paris pendant l'étiage. Quand les eaux sont hautes, le
+Colorado verse à la mer 1,095 mètres cubes par seconde. Depuis 1685,
+l'ancien lit, à partir du point où le Colorado s'en sépare, ne peut
+plus recevoir que des bateaux plongeant de 1 mètre à 1 mètre 20
+centimètres, et le Colorado lui-même est inaccessible aux bâtiments
+maritimes, parce qu'à son embouchure le chenal est interrompu par une
+barre qu'ils ne sauraient franchir.</p>
+
+<p>Ce fut la guerre, cause de tant de dérangements dans le monde, qui
+occasionna cette révolution dans le Rio San-Juan de Nicaragua. La mer
+des Antilles et les parages voisins étaient alors infestés de
+boucaniers qui portaient partout la dévastation et le pillage avec une
+audace et un courage qu'on déplore de voir ainsi au service de
+passions brutales. Ces bandits désolaient tous les établissements
+<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> espagnols voisins de la mer. Afin de les empêcher de
+pénétrer jusqu'au lac de Nicaragua, on coula, à 20 kilomètres environ
+de l'embouchure du fleuve, des carcasses de navires, des radeaux
+chargés de pierres, tout ce qu'on put trouver. Les grandes pluies
+étant venues, le fleuve, qui alors charrie beaucoup d'arbres déracinés
+sur ses bords par le courant, grossit cet obstacle; les sables s'y
+amoncelèrent, et ce fut bientôt une digue qui arrêta les eaux.
+Celles-ci cherchèrent donc une issue ailleurs, et ainsi s'ouvrit le
+Colorado. Quand les flibustiers ne furent plus à craindre, on s'occupa
+de rétablir l'ancien lit; mais on le fit avec la mollesse qui
+caractérisait trop souvent l'administration espagnole, et on n'employa
+pas le seul moyen qui pût réussir, un barrage en travers du Colorado,
+à sa naissance. Par ce barrage, qui est possible aujourd'hui comme
+alors<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="small">[43]</span></a> et par un curage de l'ancien chenal, le fleuve devrait
+reprendre son cours et son régime primitif.</p>
+
+<p>Les ouvrages peu considérables que nous avons sommairement signalés
+pour les rapides et les récifs qu'offre le fleuve au-dessus du
+Colorado, achèveraient de rendre le Rio San-Juan de Nicaragua
+constamment navigable, en toute sûreté, pour des bâtiments tirant de 3
+et demi à 4 mètres d'eau. Mais ce ne serait pas assez pour une
+jonction des deux océans, telle qu'on peut la désirer aujourd'hui. Il
+faudrait des travaux beaucoup plus étendus pour <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> mettre le
+fleuve en état de donner passage à des navires semblables à ceux que
+peuvent recevoir le canal hollandais du Nord et le canal Calédonien,
+ou tels que les paquebots transatlantiques. Pour atteindre ce but, il
+serait fort possible qu'on fût obligé de renoncer à une navigation en
+lit de rivière sur une bonne partie du cours du San-Juan, et qu'on dût
+creuser un canal latéral. Le terrain s'y prêterait bien. Toutefois, à
+cause des dimensions de la cuvette d'un pareil canal, la dépense en
+serait grande: M. Stephens l'évaluait, d'après M. Bailey probablement,
+en adoptant une série de prix semblable à la moyenne des États-Unis, à
+10 ou 12 millions de dollars (53 à 64 millions de francs). C'est à peu
+près la moitié de la somme que, d'après ses calculs, exigerait la
+communication des deux océans, du port San-Juan de Nicaragua à
+San-Juan du Sud.</p>
+
+<p>Le Tipitapa présente plus de facilités encore que le San-Juan de
+Nicaragua. Il paraît généralement resserré comme un canal; on n'aurait
+pas à y faire de barrage de plus de 50 mètres. Sur un cours de 55
+kilomèt. il offre une pente de 8 mètres 74 centimèt. La moitié de
+cette pente est accumulée en un seul point, à la ville de Tipitapa
+voisine du lac de Leon, où il y a un saut de 4 mètres<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="small">[44]</span></a>. M. Rouhaud
+<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> s'exprimait sur le site de cette ville dans les termes d'un
+vif enthousiasme; il la représentait comme une des localités les mieux
+placées pour recevoir une grande cité. Une plaine qui donnerait en
+abondance à la fois les produits les plus précieux et les plus usuels,
+le plus bel indigo du monde, et du maïs à raison de 400 ou 600 grains
+pour un, s'y étale sur de grandes dimensions. On y est à cheval sur
+les deux lacs, c'est presque dire sur les deux océans, et la chute du
+fleuve fournirait une force motrice inépuisable pour les usages
+industriels. Mais quand l'industrie humaine ira-t-elle déployer les
+miracles de son activité dans ces lieux enchanteurs? Lui sera-t-il
+jamais donné de s'y établir à demeure et d'y asseoir son empire? Tout
+fier qu'il était des prouesses industrielles des Anglo-Saxons en
+général et de ses compatriotes les Américains du Nord en particulier,
+M. Stephens, quand il s'est vu sous ce ciel éblouissant, en face des
+belles eaux et des gracieuses rives du lac, entouré de cette nature
+féconde qui offre à l'homme le nécessaire avec profusion, quand il
+s'est senti baigné de cet air tiède qui porte l'âme à une molle
+rêverie et le corps au repos, s'est mis à désespérer de la remuante
+énergie des Anglo-Américains eux-mêmes, et a exprimé le doute que ces
+intrépides champions du travail, transplantés en un pareil séjour,
+pussent résister à tant de séductions, et ne pas s'abandonner à la
+paresse qu'ils méprisent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> De même la nécessité de traverser le lac de Nicaragua ne
+semble pas devoir gêner cette communication, quoiqu'on ait dit qu'on y
+était exposé quelquefois à des coups de vent d'une extrême violence.
+Des navire pontés n'y courraient aucun péril<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="small">[45]</span></a>. Ils en seraient
+surabondamment affranchis s'ils étaient traînés par des remorqueurs à
+vapeur, les mêmes qui leur auraient servi à remonter le fleuve
+San-Juan, et cette remorque au travers du lac s'opérerait
+naturellement avec un faible supplément de frais, en retour duquel on
+aurait une économie de temps.</p>
+
+<p>Il reste à savoir quelle difficulté opposerait la muraille à renverser
+entre le lac de Nicaragua ou le lac de Leon et l'Océan Pacifique.</p>
+
+<p>Aucune contrée n'est hérissée d'autant de volcans que cette partie de
+l'Amérique, du 11<sup>e</sup> degré de latitude au 13<sup>e</sup>; mais sur la droite du
+lac de Nicaragua, les montagnes, par le cratère desquelles le feu
+souterrain se fraie un passage, sont en petits groupes isolés et
+quelquefois en cimes solitaires. Elles s'élancent de la plaine,
+laissant entre elles des vallées, ou tout au moins des passages. Cette
+étroite langue de terre qui sépare le lac de Nicaragua de l'Océan
+Pacifique, toute parsemée qu'elle est de cimes gigantesques, présente,
+à leur base, un terrain de peu d'élévation. Les récits du célèbre
+navigateur Dampier, qui avait guerroyé dans ces régions, donnaient
+<span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> à croire que, le long des différents tracés du lac de Leon à
+Realejo, et du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo ou à celui de
+Nicoya, le terrain est le plus fréquemment uni et en savanes, et
+qu'entre le lac de Leon et la côte de Realejo, le sol naturel est
+tout-à-fait plat. De son côté, M. Stephens, en rendant compte de ses
+impressions personnelles, dit expressément que c'est un sol
+parfaitement de niveau (<i>perfectly level</i>). M. Rouhaud m'a parlé dans
+les mêmes termes de l'espace compris entre la corne nord-ouest du lac
+de Leon et le port de Realejo, et du terrain qui s'étend entre la même
+pointe du lac et le port de Tamarindo; il estime à 6 ou 7 mètres la
+hauteur de la rive au-dessus du niveau de l'eau. Puis vient, dit-il,
+une petite zone sensiblement de niveau, et de là on descend doucement
+vers l'Océan Pacifique. Cette unanimité d'opinions est assez
+rassurante; cependant elle ne dispense pas de nivellements exacts; on
+n'aura de certitude qu'à cette condition. L'&oelig;il d'observateurs même
+exercés apprécie difficilement la saillie du terrain lorsqu'il monte
+graduellement. «Rien de plus trompeur, dit M. de Humboldt, que le
+jugement que l'on porte de la différence de niveau sur une pente
+prolongée, et par conséquent très douce. Au Pérou, j'ai eu de la peine
+à croire mes yeux en trouvant, au moyen d'une observation
+barométrique, que la ville de Lima est de 91 toises (176 mètres) plus
+élevée que le port du Callao.» Les mangliers que Dampier a vus sur la
+route de Realejo à Leon sont de sûrs indices <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> d'un sol
+déprimé et humide; mais il ne dit point qu'il les ait observés sur
+toute la ligne.</p>
+
+<p>Des divers tracés énumérés plus haut, un seul a donné lieu à des
+opérations géométriques; c'est celui du lac de Nicaragua au golfe de
+Papagayo.</p>
+
+<p>À la fin du siècle dernier, quelques années avant la révolution
+française, les idées d'amélioration germaient partout; la cour
+d'Espagne fit exécuter un nivellement entre le golfe de Papagayo et le
+lac de Nicaragua, aboutissant ainsi sur le lac aux environs de
+l'importante ville de Nicaragua, aujourd'hui peuplée de 20,000 âmes au
+moins. C'est alors que fut connue pour la première fois l'élévation du
+lac au-dessus de l'Océan. L'ingénieur don Manuel Galisteo trouva que
+la distance de l'Océan au lac était de 27,592 mètres, que le faîte du
+terrain était à 83 mètres 70 centimètres au-dessus de l'Océan, et à 43
+mètres 70 centimètres au-dessus du lac, ce qui donnait 40 mètres pour
+la hauteur du lac lui-même relativement à l'Océan. Du lac à la mer du
+Sud, le creusement d'un canal puisant ses eaux dans le lac n'eût
+rencontré de difficulté que sur 8,000 mètres séparés du lac par un
+espace plus facile de 2 kilomètres et demi. Le long de ces 8,000
+mètres, l'élévation du terrain au-dessus du lac est d'au moins 20
+mètres. Pour un instant elle se réduit à 15, c'est à 5 kilomètres du
+lac, et jusque là l'élévation maximum ne va pas tout-à-fait à 30
+mètres. Après cette dépression, le sol se relève graduellement et
+atteint la hauteur, toujours au-dessus <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> du lac, de 44 mètres,
+c'est à 9,300 mètres du lac. Il n'y a que 2,850 mètres pendant
+lesquels le sol soit au-dessus du lac de 30 mètres ou plus, et de cet
+intervalle de 2,850 mètres le quart seulement n'est pas inférieur à 40
+mètres. En pareil cas ordinairement on se résigne à un souterrain, car
+on ne fait guère de tranchées de 44 mèt. (nous devrions dire de 50,
+afin de tenir compte de la profondeur de la cuvette du canal
+au-dessous du niveau du lac); habituellement on s'arrête à 20 mètres.
+Il a fallu les trésors dont disposaient les vice-rois du Mexique, les
+souvenirs de l'ancienne grandeur castillane, et peut-être aussi
+l'inexpérience des ingénieurs espagnols en matière de souterrains,
+pour que, dans le but d'assurer l'écoulement des lacs voisins de
+Mexico, qui menaçaient cette belle capitale, on ait, avec des moyens
+matériels très grossiers, osé entreprendre et pu terminer la tranchée
+de Huehuetoca, dont la profondeur est de 45 à 60 mètres pendant un
+intervalle de plus de 800 mètres, et de 30 à 50 mètres pendant 3,500
+mètres. D'ailleurs elle a coûté une somme inouïe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="small">[46]</span></a>.</p>
+
+<p>De nos jours cependant, dans un cas de nécessité, en déployant le
+matériel perfectionné dont dispose présentement l'art de l'ingénieur,
+on peut opérer des tranchées fort profondes, sans une dépense
+extraordinaire, <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> à moins qu'on ne rencontre une roche très
+dure ou des sables coulants. Sur le canal d'Arles à Bouc, par exemple,
+le plateau de la Lèque a été coupé par une tranchée de 2,100 mètres de
+longueur, dont la profondeur, au point culminant du plateau, est de 40
+à 50 mètres. La dépense a été de moins de 4 millions. Et pourtant
+cette tranchée a été effectuée par les procédés anciens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="small">[47]</span></a>.
+Actuellement dans les grandes tranchées on attaque le sol avec des
+armes d'une puissance extrême. On applique au transport des déblais le
+chemin de fer et la locomotive. L'homme n'a plus à effectuer de ses
+bras que la fouille et la charge en wagons. Bien plus, tout récemment
+on s'est servi avec succès sur le chemin de fer du Nord d'une machine
+qui subvient fort économiquement à cette dernière partie de la
+besogne. Des ingénieurs européens ou anglo-américains, auxquels serait
+confié le percement de l'isthme, n'hésiteraient pas à se charger d'une
+tranchée de 50 mètres de profondeur, à moins qu'un roc fort tenace ne
+se présentât sur une bonne partie de la distance. Pour un objet pareil
+à la jonction des deux grands océans, on peut tenter même
+l'impossible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> Les résultats du nivellement de don Manuel Galisteo ne furent
+divulgués qu'après l'indépendance du royaume de Guatimala. Un officier
+de la marine anglaise, M. Bailey, chargé par l'infortuné général
+Morazan, qui était alors à la tête du gouvernement de l'Amérique
+Centrale, d'étudier le canal des deux océans, les découvrit dans je ne
+sais quelles archives et les communiqua à l'envoyé britannique, M.
+Thompson, qui les publia. Mais M. Bailey, se méfiant de cette
+exploration, qui semble n'avoir pas été effectuée par les moyens les
+plus sûrs, la recommença en suivant une autre ligne, et, dans son
+intéressant récit sur l'Amérique Centrale, M. Stephens a fait
+connaître le travail de M. Bailey.</p>
+
+<p>Le tracé de M. Bailey débouche de même dans le lac près de la ville de
+Nicaragua. Il part d'un point situé sur la rivière San-Juan du Sud, à
+2 kilomètres de la mer Pacifique; les forts navires remontent ce cours
+d'eau jusque là. M. Bailey n'a trouvé que 25,935 mètres de distance
+entre l'Océan et le lac. Le point culminant du terrain, situé à 6,211
+mètres du point de départ, est à une élévation au-dessus de la mer de
+187 mètres 78 centimèt. Le lac est élevé de 39 mètres 11 centimèt., et
+par conséquent se trouve à 148 mèt. 67 cent. au-dessous du point
+culminant. On l'aborde par une plage unie. D'après un profil de canal
+présenté par M. Stephens<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="small">[48]</span></a>, conformément aux <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> données
+topographiques recueillies par M. Bailey, le canal irait en montant
+depuis le lac, pour s'abaisser ensuite vers la mer du Sud. Sur les 13
+kilomèt. qui touchent au lac, il n'y aurait qu'une écluse rachetant
+une pente de 2 mètres 97 centimètres; puis sur un intervalle de 1,600
+mètres, il faudrait six ou sept écluses, afin de racheter 19 mètres 52
+centimètres. On serait alors au point le plus élevé du canal, et ce
+bief de partage occuperait un espace de 4,800 mètres dont les deux
+tiers devraient être en souterrain, à moins qu'on ne voulût des
+tranchées de plus de 25 à 30 mètres<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="small">[49]</span></a>. Ici la hauteur <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> du
+point culminant est telle qu'une tranchée d'une extrémité à l'autre du
+bief de partage serait tout-à-fait impossible. De là jusqu'à la mer du
+Sud, il n'y aurait plus que 4,800 mètres; sur cet espace on aurait à
+racheter une pente de 61 mètres.</p>
+
+<p>Ainsi, d'après le projet publié par M. Stephens, le canal s'élèverait,
+par des écluses successives, à 22 mètres 49 centimètres au-dessus du
+lac, afin d'aller chercher dans le terrain un point où la crête à
+couper par un souterrain soit peu épaisse. Mais il faudrait qu'à cette
+hauteur on trouvât une quantité d'eau suffisante pour subvenir aux
+besoins du canal. Si l'on voulait que le canal tirât ses eaux du lac
+lui-même, ce qui probablement serait indispensable, car rien dans
+l'exposé de M. Stephens n'indique à quelles autres sources on pourrait
+puiser, le souterrain, placé au niveau du lac, rencontrerait la crête
+en un point où elle serait beaucoup plus épaisse, et, au lieu d'un peu
+plus de 3,000 mèt., il devrait en avoir 5,500<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="small">[50]</span></a>. L'art européen en
+est venu à ne pas s'effrayer de travaux pareils. Sur le canal de la
+Marne au Rhin, à Mauvage, il y a un souterrain de près de 5,000 mèt.;
+le grand souterrain du canal de Saint-Quentin, celui de Riqueval, a
+5,677 mètres. Le souterrain du point de partage sur le canal de la
+Chesapeake à l'Ohio, en Amérique, <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> aura 6,509 mètres. Celui
+de Pouilly, sur le canal de Bourgogne, a 3,333 mètres. Les canaux
+anglais offrent plusieurs souterrains de 2,000 à 4,000 mètres. Sur les
+chemins de fer anglais, on en rencontre de 4,800 mètres (chemin de fer
+de Sheffield à Manchester) et de 2,800 mètres (chemin de fer de
+Londres à Birmingham)<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="small">[51]</span></a>; le chemin de fer de Lyon à Marseille en
+aura au moins un fort étendu aussi. Cependant sur un canal maritime,
+les souterrains, en supposant qu'on pût jamais en admettre, ce qui est
+extrêmement douteux, devraient être plus spacieux et plus élevés, à
+peu près doubles en largeur et en hauteur de ce qui est en usage sur
+les canaux ordinaires dits <i>à grande section</i>, et cela dans
+l'hypothèse même où les navires auraient été démâtés. À une hauteur et
+une largeur doubles correspond une ouverture quadruple; dans les
+circonstances les plus propices la dépense serait quadruplée aussi,
+c'est-à-dire qu'aux prix d'Europe elle s'élèverait de 4 à 8,000 francs
+par mètre courant; de 4 à 8 millions pour 1 kilomètre.</p>
+
+<p>De là, on peut conclure que le tracé de M. Bailey est fort inférieur à
+celui de don Manuel Galisteo, et même qu'il est inadmissible, du
+moment qu'il s'agit d'un canal maritime.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Pour les autres directions, les renseignements techniques
+manquent. On sait seulement que de Moabita, port situé à la pointe
+nord-ouest du lac de Leon, il y a jusqu'à Realejo 55 kil. et jusqu'à
+Tamarindo 14 ou 15, et que le sol semble s'y présenter très
+favorablement. Tout ce pays est à explorer encore. Ces contrées, si
+intéressantes pour le commerce de l'univers, si attrayantes par leur
+éclat, leur fertilité et le charme de leur climat, ont été moins
+fréquentées par les voyageurs en état, de les apprécier et par les
+savants avides des secrets de la nature que les plateaux
+inhospitaliers de la Tartarie, les déserts brûlants de l'Afrique et
+les glaces du pôle.</p>
+
+<p>Je lis pourtant dans une description de l'Amérique Centrale et du
+Mexique, imprimée à Boston en 1833<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="small">[52]</span></a>, que la ligne de faîte entre le
+lac de Leon et l'Océan Pacifique s'abaisse jusqu'à n'être plus que de
+15 mètres 55 centimètres au-dessus du lac. L'auteur ajoute que du même
+lac à la rivière Tosta il n'y a que 19 kilomètres, et que cette
+rivière, au point où l'on pourrait la rejoindre, est à 91 centimètres
+au-dessus du lac. Ces faits, s'ils étaient constatés, seraient fort
+heureux. Dès lors on serait affranchi de l'obligation d'une coupure
+inusitée, et à plus forte raison d'un souterrain; car une tranchée de
+22 mètres au maximum<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="small">[53]</span></a> n'a rien qui <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> sorte de la pratique
+usuelle des ponts et chaussées. Ce livre ne dit pas l'origine des
+informations auxquelles il initie le public, et je n'en ai trouvé
+trace nulle antre part. Cependant quand on les rapproche des
+témoignages unanimes de Dampier, de MM. Rouhaud et Dumartray et de M.
+Stephens, on a de la peine à ne pas leur accorder créance.</p>
+
+<p>Le lac de Leon est à 47 mètres 86 centimètres au-dessus du Pacifique.
+Cette différence de niveau pourrait se racheter par quinze écluses, en
+supposant qu'un jour des barrages accompagnés d'écluses fussent
+établis, de distance en distance, tout le long du fleuve San-Juan et
+de la rivière Tipitapa, ou qu'on creusât un canal latéral<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="small">[54]</span></a>. Ainsi,
+même en remontant jusqu'au lac de Leon, le canal des deux océans ne
+requerrait que trente écluses, dans l'hypothèse où, du lac de Leon à
+Realejo ou à quelque autre port de la même côte, le terrain
+permettrait d'ouvrir un canal qui prît ses eaux dans le lac lui-même,
+et par conséquent ne s'élevât jamais au-dessus du niveau du lac. C'est
+ce qu'on a pu faire, sans souterrain, sur un canal célèbre dans les
+fastes des travaux publics, le canal Érié. En quittant le lac Érié, il
+se déploie à ciel ouvert, et même sans tranchée profonde, d'abord au
+niveau du lac, puis à un niveau inférieur, et emprunte au lac les eaux
+dont il a besoin pour l'espace extraordinaire de 256 kilomètres. Sur
+le reste de son parcours il puise à d'autres sources. <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> Mais
+la plage du lac de Leon se présente-t-elle dans des circonstances
+aussi exceptionnellement avantageuses? Nous ne pouvons l'affirmer
+positivement; cependant, on l'a vu, bien des renseignements d'origine
+diverse autorisent à l'espérer.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas seulement de parvenir en canal jusqu'à la mer du Sud;
+pour que le problème soit complétement résolu, il faut encore trouver
+là un bon port. Celui de San-Juan du Sud, du voisinage duquel était
+parti M. Bailey, et qui était indiqué naturellement par sa proximité
+de la ville de Nicaragua, est-il bon ou seulement passable? Les uns le
+représentent comme une rade foraine, les autres comme un excellent
+mouillage. Cependant M. Bailey et M. Stephens, qui sont les derniers
+explorateurs venus dans le pays, s'accordent à en faire l'éloge. M.
+Stephens le trouve fort bien abrité, et M. Bailey, qui l'a sondé, l'a
+reconnu d'une grande profondeur. Il est bordé de rochers à pic contre
+lesquels les navires peuvent mouiller en sûreté<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="small">[55]</span></a>, mais il est de
+peu d'étendue. On assure qu'une vingtaine de navires <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> le
+rempliraient. En 1840, quand M. Stephens le visita, c'était une
+profonde solitude. Il y avait des années qu'on n'y avait aperçu une
+voile. Les ports du golfe de Nicoya, Las Mantas, la Punta de Arenas et
+Caldera, paraissent être de même d'assez bons mouillages. Le port de
+Tamarindo, qui se recommande par sa remarquable proximité du lac de
+Leon, a beaucoup d'analogie avec celui de San-Juan du Sud; au dire de
+ceux qui ont bonne opinion de ce dernier. Mais celui de Realejo mérite
+une attention toute particulière. Juarros, que personne n'a contredit
+en cela, le caractérise en ces termes: «Il n'y a peut-être pas,
+dit-il, un meilleur port dans la monarchie espagnole, et dans le monde
+connu il est bien peu de ports qui lui soient préférables. D'abord il
+est assez vaste pour que mille vaisseaux y soient à l'abri; l'ancrage
+est bon partout, et les gros vaisseaux peuvent venir à quai sans
+courir le moindre risque. L'entrée et la sortie sont extrêmement
+faciles, et nulle part on ne rencontrerait une pareille abondance de
+matériaux de construction<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="small">[56]</span></a>.»</p>
+
+<p>On a vu plus haut ce qu'il fallait penser du port San-Juan situé à
+l'embouchure du fleuve de même nom. Ainsi, par la direction du lac de
+Nicaragua, l'&oelig;uvre de la communication des deux mers se réduirait à
+un tronçon de canal d'un des lacs à l'Océan Pacifique, et à la
+canalisation des deux fleuves San-Juan <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> et Tipitapa. Il n'y
+aurait rien à y ajouter pour mettre les deux extrémités de la ligne de
+navigation intérieure avec la pleine mer; ce serait tout fait
+d'avance. L'une des conditions principales du programme, celle que
+nous avons signalée plus haut (<i>page <a href="#page049">49</a></i>) avec insistance, d'après
+l'avis de marins expérimentés, ne causerait donc aucun souci. Le
+trajet d'un océan à l'autre serait: si l'on aboutissait sur l'Océan
+Pacifique à San-Juan du Sud, de 295 kilomètres; si c'était à
+Tamarindo, de 455; et à Realejo, de 495.</p>
+
+<p>Ce tracé présenterait un autre avantage non moins remarquable et non
+moins rare dans l'isthme; c'est que les travaux les plus importants,
+du moins ceux du canal à creuser des lacs à l'Océan Pacifique,
+seraient effectués dans une contrée où les travailleurs ne manquent
+pas, et où les maladies qui moissonnent les Européens sur les rivages
+de l'Atlantique, autour du golfe du Mexique et presque tout le long de
+l'isthme, ne séviraient point. Dans l'hypothèse la plus probable,
+celle où le canal de jonction partirait de Moabita, on aurait, à
+proximité, des bras en abondance. Le pays qui se déploie du lac de
+Leon à Realejo présente des centres de population rapprochés les uns
+des autres, en plus grand nombre qu'en tout autre point peut-être de
+l'ancien empire espagnol en Amérique. Dans un rayon de 50 à 60
+kilomètres autour de Moabita et à une moindre distance de la ligne du
+canal, c'est Leon qui a 35,000 habitants, Chinandega où l'on en trouve
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> aujourd'hui 16,000, Realejo, El Viejo, Nagarote, qui sont
+populeux aussi. Sur la rive méridionale du lac de Leon, c'est Managua
+qui offre 12,000 âmes. Près de là, à l'extrémité nord-ouest du lac de
+Nicaragua, la population n'est pas moins abondante. Indépendamment de
+Grenade et de Nicaragua, on peut signaler Masaya, qui a 18,000
+habitants et Nandaïme qui a de l'importance. Les campagnes, peuplées
+pareillement, sont d'une fertilité telle qu'il serait facile d'y
+nourrir à peu de frais une innombrable armée de travailleurs. MM.
+Rouhaud et Dumartray citent des terrains qui ont donné jusqu'à quatre
+récoltes de maïs par an. En pensant à la beauté éclatante de ces
+régions, à leur richesse, à tous les priviléges que leur a prodigués
+la nature, on est porté à regarder comme un pressentiment l'espoir
+mystique qu'avait Colomb, et qu'il a naïvement consigné dans ses
+lettres, de découvrir le véritable emplacement du paradis terrestre
+dans les contrées où il venait d'aborder.</p>
+
+<p>En ce moment, et depuis plusieurs années, quelques personnes des États
+de Nicaragua et de Costa-Rica, appuyées par leurs gouvernements
+respectifs, s'efforcent d'un commun accord de constituer une société
+qui entreprendrait une communication provisoire entre les deux océans,
+dans cette direction. On barrerait le Colorado; on rehausserait le
+niveau des eaux du fleuve San-Juan de Nicaragua à chacun des quatre
+rapides qui ont été indiqués plus haut. De la sorte, on pourrait avoir
+sur le fleuve un service <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> régulier de bateaux à vapeur, qui
+transporteraient les marchandises, dont le port San-Juan deviendrait
+l'entrepôt, à Grenade, à Nicaragua, à Moabita au fond du lac Leon. Le
+Tipitapa serait amélioré de même à l'aide de trois barrages. La route
+carrossable qui va de Moabita à Realejo serait perfectionnée et
+régulièrement entretenue. Des magasins seraient élevés au port
+San-Juan, à Moabita et à Realejo. On estime qu'une somme de 12,500,000
+à 15,000,000 fr. suffirait à l'entreprise ainsi réduite. Les hommes
+qui poursuivent l'accomplissement de ces projets pensent que ce serait
+un premier pas vers l'établissement d'une jonction maritime. On ne
+peut contester que des moyens de transport faciles, tels que des
+bateaux à vapeur du littoral de l'Atlantique au c&oelig;ur de l'Amérique
+Centrale, seraient propres à attirer dans ces heureuses régions, à peu
+près vierges encore, beaucoup d'Européens industrieux, avides de faire
+fortune. L'Amérique Centrale cesserait d'être un pays mystérieux, et
+ses ressources une fois dévoilées, elle fixerait l'attention des
+capitalistes et des gouvernements des grandes puissances. D'ailleurs,
+n'est-il pas dans l'ordre de la nature que tout aille par degrés et
+que les commencements des plus vastes créations humaines le plus
+souvent soient fort humbles?</p>
+
+<p>Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent encore, mais
+l'isthme se rétrécit de plus en plus. Il a d'abord 130 à 150
+kilomètres dans la province de Veragua; sur la baie de Panama,
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> il est à son minimum. À Panama, il n'est que d'environ 65
+kilomètres, et à la baie de Mandinga, qui est un peu plus loin à
+l'est, c'est sensiblement moins encore<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="small">[57]</span></a>. La hauteur des montagnes,
+donnée de laquelle, bien plus encore que de la largeur de l'isthme,
+dépend la possibilité du canal, est très variable dans le long
+intervalle du lac de Nicaragua au massif de l'Amérique méridionale.
+D'après le mémoire adressé par M. Wheaton à l'institut de Washington,
+dans l'État de Costa-Rica, qui suit celui de Nicaragua, l'élévation
+moyenne de la chaîne est d'environ 1,600 mètres: c'est la hauteur des
+sommets les plus élevés des Vosges. Dans la province de Veragua, par
+laquelle la Nouvelle-Grenade touche à cet État, elle atteint et
+surpasse celle des Pyrénées<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="small">[58]</span></a>, et même un plateau y régnerait
+uniformément sur un certain espace. Mais quand on s'avance plus à
+l'est et qu'on se place sur l'isthme de Panama proprement dit, qui
+borde, sur l'Océan Pacifique, le vaste espace semi-circulaire qu'on
+nomme la baie de Panama, on voit la chaîne se briser, s'éparpiller,
+rentrer sous terre, pour se relever <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> bientôt, il est vrai;
+car dans l'isthme de Panama lui-même, à l'est de Chagres, entre cette
+ville et Porto-Belo et au-delà, les cimes apparaissent de nouveau.
+Cependant, à la baie de Mandinga, où l'isthme est réduit à son minimum
+d'épaisseur, M. Lloyd assure qu'une autre vallée se présente
+transversale de mer à mer. C'est une question qu'il serait du plus
+grand intérêt d'éclaircir.</p>
+
+<p>Arrivons donc à l'isthme de Panama.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="title">QUATRIÈME PASSAGE.&mdash;ISTHME DE PANAMA PROPREMENT DIT.</p>
+
+<div class="resume">
+<p>Absence d'observations dans cet isthme jusqu'à ces derniers
+ temps.&mdash;Aspect général du pays qui entoure Panama.&mdash;Collines
+ isolées ou en petits groupes se dressant sur une surface plane;
+ cours d'eau multipliés; le Chagres et le Trinidad
+ navigables.&mdash;Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres à
+ Gorgona ou à Cruces par le Rio Chagres, et de là se rendent à
+ Panama à dos de mulet.&mdash;Cours d'eau sur le versant de l'Océan
+ Pacifique: le Caïmito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra
+ Grande, le Farfan, le Bernardino.&mdash;Ce passage est fréquenté
+ depuis longtemps; c'est par là que passa François Pizarre, quand
+ il alla conquérir le Pérou.&mdash;Route pavée qui a existé de Cruces à
+ Panama.&mdash;Négligence malhabile du gouvernement espagnol.&mdash;Bolivar
+ fait étudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; opérations de ces
+ ingénieurs; elles se réduisent à mesurer la hauteur d'un point de
+ partage déterminé entre les deux océans et la différence de
+ niveau entre les deux océans.&mdash;Il résulte de ces opérations que
+ cette localité n'est pas plus défavorable que d'autres où l'on a
+ fait passer un canal.&mdash;Études <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> nouvelles par M. Morel au
+ nom de la compagnie franco-grenadine; il indique un point de
+ partage extrêmement déprimé; si bien qu'on pourrait ménager un
+ véritable détroit artificiel.&mdash;Trajet de 75 kilomètres seulement
+ entre Panama et Chagres.&mdash;Ces résultats surprenants, inouïs, sont
+ démentis; néanmoins la localité demeure très
+ favorable.&mdash;Reproches encourus par le gouvernement espagnol.&mdash;Le
+ tracé proposé aujourd'hui l'avait été en 1528.&mdash;Réflexion au
+ sujet des découvertes qui se perdent et se retrouvent.</p>
+
+<p>Des débouchés du canal en mer.&mdash;Le port de Chagres est déjà
+ passable.&mdash;Par une coupure qui communiquerait avec la baie de
+ Limon on aurait un port excellent.&mdash;Du côté de Panama ce serait
+ plus difficile; le port de la ville de Panama est à une certaine
+ distance au large contre un groupe de trois îles.&mdash;Il faudrait
+ creuser en mer et garantir par des jetées un chenal entre ce
+ mouillage et la terre ferme.&mdash;Diverses manières de déboucher eu
+ mer.</p>
+
+<p>Rareté des travailleurs indigènes; on aurait besoin d'emmener des
+ ouvriers d'Europe.&mdash;Précautions à prendre alors pour
+ l'hygiène.&mdash;Emploi d'hommes disciplinés et dociles tels que les
+ soldats du génie.</p>
+
+<p>De la baie de Mandinga et d'un passage possible derrière la Boca
+ del Toro.&mdash;Mines de charbon.</p>
+</div>
+
+<p>Au commencement du siècle, M. de Humboldt se plaignait de ce que, dans
+l'isthme de Panama, la hauteur de la Cordillère qui forme l'arête de
+partage fût aussi peu connue qu'elle pouvait l'être avant l'invention
+du baromètre et l'application de cet instrument à la mesure des
+montagnes. Il n'existait ni un nivellement de terrain, ni une
+détermination géographique bien exacte des positions de Panama et de
+Porto-Belo, quoique la couronne d'Espagne eût dépensé des sommes
+énormes pour fortifier ces deux places et en faire de grands
+établissements destinés à garder, comme de vigilantes sentinelles,
+chacun l'un des deux océans. De toutes parts, on disait que le canal
+de Panama serait une <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> &oelig;uvre à illustrer un règne et un
+siècle, et pas un ingénieur n'y était envoyé pour en mesurer, même
+approximativement, les difficultés. D'intrépides navigateurs, Dampier
+et Wafer, étaient passés par là et y avaient fait un séjour; ils
+avaient observé comme le bourgeois de Londres ou de Paris le plus
+étranger à la science géodésique l'aurait pu faire. Tout ce qu'ils
+avaient rapporté de ces lieux, au sujet de la configuration du
+terrain, se réduisait à cette information vague, qu'à l'&oelig;il le pays
+ne paraissait pas hérissé de montagnes; que la chaîne centrale, dont
+les proportions ne dépassaient pas celles de collines, était morcelée,
+et qu'on y trouvait des vallées laissant un libre cours aux rivières,
+un facile passage aux chemins. Bouguer et La Condamine étaient restés
+trois mois dans l'isthme, ainsi que les astronomes espagnols don
+George Juan et Ulloa, leurs compagnons de labeurs. Ni les uns ni les
+autres n'avaient eu la curiosité de consulter leur baromètre pour
+apprendre au monde quelle était la hauteur du point le plus élevé sur
+la route qu'ils avaient suivie entre les deux océans.</p>
+
+<p>L'aspect général du pays qui entoure Panama et s'étend par-derrière
+jusqu'à l'autre océan est celui d'une surface plane, de laquelle
+s'élèvent en grand nombre des collines isolées les unes des autres ou
+groupées en petits massifs, entre lesquels se déroulent, en se
+contournant, des vallées boisées et quelquefois des savanes ou
+prairies sans arbres. Les sommets ont rarement plus de 100 à 150
+mètres au-dessus <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> de leur base. Entre Chagres d'un côté et la
+baie de Chorrera, située sur le Pacifique, à 17 kilomètres à l'ouest
+de Panama, ils deviennent encore plus rares et moins élevés; sauf
+quelques pitons solitaires, on dirait un sol uni; c'est l'impression
+qu'il a laissée sur plusieurs navigateurs qui ont défilé sur ces
+côtes. Les cours d'eau sont multipliés; ceux du versant de
+l'Atlantique se réunissent et du nord et du midi pour former le Rio
+Chagres, qui débouche au port du même nom, et qui, dans la partie de
+son cours où la marée se fait sentir, et particulièrement jusqu'au
+confluent du Trinidad, présente une profondeur de 5 mètres et demi à 6
+mètres 75 centimètres, et plus encore, suivant le rapport du
+commandant Garnier, de la marine française. Le cours général du
+Chagres figure un demi-cercle dont la corde est au nord. Il coule
+d'abord au sud-ouest, puis, se détournant insensiblement, il finit par
+se diriger vers le nord-ouest, et atteint ainsi l'Océan. Il est
+navigable, pour de grandes pirogues, depuis Cruces, qui est placé dans
+l'isthme aux trois cinquièmes de sa largeur, à partir de l'Atlantique,
+et en suivant les sinuosités du fleuve à 82 kilomètres du rivage. Son
+principal affluent, le Rio Trinidad, qu'il rencontre à 21 kilomètres
+de son embouchure, vient du midi et lui apporte beaucoup d'eau; le
+Trinidad est navigable lui-même assez avant. Depuis longtemps, le
+voyage entre les deux océans s'effectue d'abord au moyen de pirogues
+qui remontent les voyageurs et les objets de Chagres à Gorgona
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> ou plus haut, de préférence, à Cruces, ensuite avec des
+mulets, sur le dos desquels hommes et marchandises franchissent
+l'intervalle de 25 à 30 kilomètres qui sépare Cruces ou Gorgona de
+Panama<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="small">[59]</span></a>. Sur le versant du Pacifique, les cours d'eau moins
+centralisés, si je puis ainsi dire, se rendent plus isolément à la
+mer. L'un d'eux, le Caïmito, qui se décharge dans la baie de Chorrera,
+et qu'on appelle Quebra Grande dans sa partie supérieure, a ses
+sources très voisines de celles du Trinidad. Un autre, le Rio Grande,
+qui se jette dans la baie de Panama, semble appelé aussi à jouer un
+rôle dans la communication des deux océans. Parmi ses affluents, on
+distingue le Farfan (ou Falfan), qui s'y verse par la droite, tout
+près du rivage.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, la facilité des communications d'un océan à l'autre
+par Panama avait été remarquée. À l'origine de la colonisation du
+Nouveau-Monde, ce fut une route fréquentée. C'est par là que passa
+François Pizarre, quand il revint d'Europe plein d'espoir, avec les
+encouragements du grand Cortez<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="small">[60]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> à la tête d'une petite
+armée destinée à conquérir le Pérou, dont il avait vu les côtes en un
+premier voyage. Bien plus, si l'on s'en rapporte à la tradition, cet
+homme entreprenant fit construire une route pavée au travers de
+l'isthme, entre Cruces et Panama. Aujourd'hui et depuis longues
+années, cette route est défoncée, méconnaissable. Dans nos pays de
+l'Europe tempérée, c'est de l'herbe qui s'efforce de croître entre les
+pavés des chemins ou entre les assises des monuments: dans les climats
+voisins de l'équateur, ce sont des arbres qui y poussent; à moins que
+la main vigilante de l'homme ne soit là sans cesse, ses ouvrages
+périssent bientôt, et c'est avec effort qu'on en retrouve les traces.
+M. Léon Leconte a cependant très bien reconnu les vestiges de la route
+attribuée à Pizarre<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="small">[61]</span></a>.</p>
+
+<p>Panama resta jusqu'au milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle le rendez-vous des
+trésors de l'Amérique méridionale se dirigeant vers la métropole. À
+Panama, qui <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> était bien fortifié sur le Pacifique, répondait,
+sur l'autre océan, Porto-Belo (ou Puerto-Belo), ainsi nommé par
+Christophe Colomb, lorsqu'il le découvrit en 1502, parce que c'est un
+port excellent. Les galions d'Espagne venaient prendre à ce dernier
+port les espèces du Pérou et du Chili. Une mauvaise route unissait
+Porto-Belo à Panama, mais il ne paraît pas qu'il y ait jamais eu un
+service organisé de transport en diligence ou même en charrette.</p>
+
+<p>L'abandon où l'isthme a été laissé pendant les deux derniers siècles
+pourrait donner lieu de croire, ainsi que quelques personnes l'ont
+écrit, que «l'Espagne, par une politique ombrageuse, voulait refuser
+aux autres peuples un chemin au travers de possessions dont elle a
+dérobé longtemps la connaissance au monde entier.» Mais c'était plutôt
+de l'incurie que du calcul. Si quelque nation entreprenante avait
+voulu se rendre maîtresse de l'isthme, elle l'eût pu dans l'état
+d'inculture et de dépeuplement où il restait sous la domination
+espagnole. On y trouvait, en effet, de belles fortifications, mais pas
+de bras pour les défendre. Il est du moins certain que l'Espagne ne
+faisait rien pour utiliser ce passage si bien indiqué. On voyait, il y
+a quarante ans, des productions des provinces de la Nouvelle-Grenade,
+riveraines du Pacifique, se rendre dans l'Océan Atlantique par une
+longue navigation de Guayaquil à Acapulco, c'est-à-dire d'un port
+situé bien au midi de la pointe méridionale de l'isthme à un port
+placé bien au nord de <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> l'autre extrémité, pour franchir
+ensuite les deux cents lieues d'Acapulco à la Vera-Cruz à dos de
+mulet, au travers des aspérités colossales du sol mexicain.</p>
+
+<p>À peine Bolivar eut-il affranchi la Colombie et assuré à Ayacucho
+l'indépendance du Pérou, dont les patriotes avaient imploré son
+secours, que son attention se tourna du côté de l'isthme de Panama
+proprement dit, dépendance de la république aux destinées de laquelle
+ce grand homme présidait. Un ingénieur anglais, M. Lloyd, reçut de
+lui, en novembre 1827, la mission de dresser le plan de l'isthme et
+d'y rechercher la meilleure ligne à suivre pour faire communiquer les
+deux océans par un canal ou par une route macadamisée. M. Lloyd arriva
+à Panama en mars 1828, et y fut joint par le capitaine Falmarc,
+ingénieur suédois au service de la Colombie. Ces deux commissaires
+jugèrent que, pour mieux remplir leur mandat, et d'abord pour
+déterminer le niveau relatif des deux mers, ils n'avaient rien de
+mieux à faire que de suivre la vieille route de Panama à Porto-Belo,
+jusqu'à la rencontre de la rivière Chagres, qui, avons-nous dit, se
+jette dans l'autre océan, et de descendre ensuite cette rivière
+jusqu'au port de Chagres. C'était un circuit de 150 kilomètres
+environ, entre deux points qui ne sont éloignés l'un de l'autre, à vol
+d'oiseau, sur la carte publiée par M. Lloyd, que de 65. On ne peut
+s'expliquer le choix de ce tracé que par le désir de faire jouir des
+avantages de la communication <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> océanique la cité renommée
+jadis de Porto-Belo. Il s'en faut de peu que Panama et Porto-Belo ne
+soient exactement vis-à-vis l'une de l'autre sur l'isthme; mais rien
+ne donnait l'espoir de rencontrer dans cette direction une dépression
+extraordinaire de la ligne de faîte entre les deux océans. Il résulte
+au contraire du mémoire de M. Lloyd, inséré dans les <i>Transactions
+philosophiques</i> de la Société royale de Londres (1830), que la
+configuration du sol devient de plus en plus montueuse entre Panama et
+Porto-Belo, à mesure qu'on s'approche de cette dernière ville, et
+qu'un canal y serait impraticable.</p>
+
+<p>Le point de partage entre Panama et la rivière Chagres fut trouvé à
+Maria-Henrique, qui est éloigné de 21 kilomètres <sup>3</sup>/<sub>4</sub> de Panama et de
+15 kilomètres de la rivière. La hauteur du point de partage entre les
+deux océans, mesurée ainsi pour la première fois dans l'isthme de
+Panama proprement dit, fut de 196 mètres 39 centimètres au-dessus de
+la mer moyenne à Panama, et de 197 mètres 46 centimètres au-dessus de
+l'Atlantique à Chagres; car le niveau des deux mers n'est pas le même:
+à marée moyenne, le Pacifique est de 1 mètre 7 centimètres au-dessus
+de l'Atlantique. Moyennant une tranchée semblable à celles qu'on
+pratique journellement, le niveau de l'eau, dans le bief de partage du
+canal, serait ramené aisément à 180 mètres environ au-dessus de
+l'Atlantique (178 mètres 93 centimèt. au-dessus du Pacifique)<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="small">[62]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> M. Lloyd ne dit rien sur la possibilité de conduire un
+approvisionnement d'eau convenable au point culminant de
+Maria-Henrique. Il est évident, pour quiconque parcourt son mémoire,
+qu'il se proposait de faire d'autres études, et qu'il sentait le
+besoin de les faire; mais après deux campagnes qui pourtant avaient
+duré seulement, l'une du 5 mai au 30 juin, l'autre du 7 février à la
+fin d'avril, craignant <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> de prolonger son séjour dans une
+contrée malsaine pour les Européens non acclimatés, ou peut-être par
+d'autres motifs, il revint en Angleterre<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="small">[63]</span></a>. D'ailleurs, en supposant
+qu'on pût conduire à Maria-Henrique la quantité d'eau nécessaire pour
+alimenter le canal, et en faisant abstraction des proportions
+extraordinaires à donner ici aux écluses, on se fût trouvé, pour les
+pentes à racheter, en-deçà des limites habituelles. La pente, en
+effet, eût été réduite sans la moindre peine, sur le versant de
+l'Atlantique, à 180 mètres, sur celui du Pacifique, à 179; total, 359
+mètres. D'après ce qui a été rapporté plus haut, ce n'est qu'un peu
+plus des deux tiers du canal de Bourgogne, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> et beaucoup moins
+de la moitié du canal, à demi exécuté présentement, de la Chesapeake à
+l'Ohio, où la pente et la contre-pente, avons-nous dit, seront de 963
+mètres.</p>
+
+<p>Quelque incomplet qu'ait été le travail de MM. Lloyd et Falmarc, et
+quoique leur nivellement n'ait pas été répété, ainsi que M. Lloyd le
+reconnaît, on est cependant autorisé à en conclure non seulement, ce
+qu'au surplus on savait déjà, que l'isthme est déprimé aux environs de
+Panama, mais encore qu'il l'est notablement plus dans certaines
+directions que dans celle de Maria-Henrique; car M. Lloyd, qui paraît
+avoir assez bien examiné le pays, conclut formellement en signalant
+pour le chemin de fer, si l'on en voulait un entre les deux océans,
+deux tracés s'écartant peu de la ligne droite qui unirait Panama et
+Chagres. Ces deux tracés ne diffèrent qu'en ce qu'ils aboutissent sur
+le Pacifique, l'un à Panama même, l'autre à la baie de Chorrera.
+D'ailleurs, au lieu d'aller jusqu'au port de Chagres, ils se terminent
+au confluent du Rio Chagres et du Rio Trinidad, le Rio Chagres pouvant
+être remonté jusque là, on l'a déjà vu, par de forts navires.</p>
+
+<p>À l'égard d'un canal, son opinion est que <i>probablement</i> le meilleur
+tracé consisterait à remonter le Trinidad, de manière à venir se
+rattacher à l'un des cours d'eau qui se déversent dans l'Océan
+Pacifique. D'ailleurs M. Lloyd ne songeait pas à un canal maritime,
+et, circonstance qui <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> l'excuse, la question ne lui en avait
+point été posée.</p>
+
+<p>Pendant dix années, à partir de l'exploration de MM. Lloyd et Falmarc,
+il n'y eut aucune étude nouvelle. Le temps se passa en vains efforts
+pour constituer des compagnies financières capables de mener à fin ce
+grand &oelig;uvre. Enfin la compagnie franco-grenadine, jusqu'à ces
+derniers temps sinon aujourd'hui encore investie du privilége de la
+communication des deux océans par Panama, envoya de la Guadeloupe, où
+résident ses chefs français, MM. Salomon, un ingénieur, M. Morel, qui
+a dû prendre la question au point où l'avaient laissée les deux
+ingénieurs commissionnés par Bolivar. Il a cherché le tracé d'un canal
+un peu au midi de la ligne droite qui serait conduite de Chagres â
+Panama, en se plaçant dans l'angle compris entre le Rio Chagres et le
+Rio Trinidad.</p>
+
+<p>Le Bernardino, l'un des tributaires du Rio Caïmito, résulte de la
+jonction de deux ruisseaux, dont l'un garde le nom de Bernardino, et
+l'autre a reçu celui de Yequas. Les diverses variantes du canal des
+deux océans qu'a présentées M. Morel consistent à venir chercher l'un
+ou l'autre de ces rameaux en passant tantôt à droite, tantôt à gauche
+d'un monticule qui les sépare. Le terrain situé dans l'angle du Rio
+Chagres et du Rio Trinidad est marécageux; on y trouve des eaux
+stagnantes, de véritables lacs, dont l'un, celui de Vino Tinto, a plus
+d'une lieue de diamètre. M. Morel projetait d'abord <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> de
+traverser le Vino Tinto, afin de venir aux sources du Yequas; de là,
+après s'être tenu quelque temps latéralement au Bernardino, on se fût
+dirigé, au travers d'autres marécages, sur le Rio Farfan (ou Falfan),
+affluent du Rio Grande, et on sait que celui-ci baigne pour ainsi dire
+les faubourgs de Panama. Un autre tracé de M. Morel, plus récent
+encore, partirait du confluent même du Trinidad et du Chagres, et
+laisserait à droite le lac de Vino Tinto pour traverser un autre lac
+non dénommé encore, car c'est un terrain tellement vierge, que les
+traits les plus caractéristiques de la configuration du sol,
+montagnes, rivières et lacs, n'y ont pas même de nom. De là, en
+longeant le Lyrio, affluent du Caño Quebrado, qui lui-même se jette
+dans le Chagres au-dessus du Trinidad, on s'avancerait en ligne droite
+jusqu'aux sources du Bernardino proprement dit, et on le suivrait
+jusqu'à 5 kilomètres environ de la baie de Chorrera. On prendrait
+ensuite à gauche pour contourner les collines de Cabra (nommées
+<i>collines de Biqué</i> sur les plans de M. Morel), en passant à leur pied
+du côté de la mer. On continuerait ainsi jusqu'au Rio Farfan et au Rio
+Grande. Par l'un et l'autre de ces tracés, le canal est très court,
+et, au dire de M. Morel, le point de partage eût été déprimé à un
+degré inespéré. Entre le lac de Vino Tinto et l'Yequas, M. Morel
+l'indiquait à 11 mètres 28 centimètres seulement au-dessus de la mer
+moyenne à Panama. En venant du confluent du Trinidad et du <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>
+Chagres rejoindre le Bernardino proprement dit, cette élévation n'eût
+plus été que de 10 mèt. 40 cent. À ce compte donc, il eût suffi que la
+mer montât de la hauteur d'une des maisons les plus basses de Paris
+pour que les deux océans fussent joints naturellement, et que
+l'Amérique méridionale devînt une île entièrement séparée de
+l'Amérique du Nord. Et comme rien n'est plus facile ni plus usuel que
+de creuser des tranchées de 15 à 16 mètres de hauteur, et qu'on va
+même sans grand effort au-delà de 20 mètres, on voit qu'en restant
+dans la limite des travaux habituels, on eût pu creuser le canal, même
+en donnant à sa cuvette la grande profondeur de 7 mètres, de telle
+façon qu'il s'alimentât, au moment même des plus basses marées, avec
+les seules eaux de la mer. C'eût été alors littéralement un détroit
+artificiel. Mais dans le terrain marécageux qui forme cette vallée
+transversale d'océan à océan, on devrait avoir toute facilité pour
+s'approvisionner d'eau sans recourir à la mer. Un canal situé de la
+sorte aurait requis d'ailleurs un faible approvisionnement d'eau,
+quelles qu'en fussent les dimensions, car, en ce terrain bas et
+humide, l'infiltration, qui, de toutes les causes de dépense d'eau sur
+les canaux, est la plus active, ne serait aucunement à craindre.</p>
+
+<p>Quant à la longueur du canal entre Chagres et Panama par le dernier
+tracé de M. Morel, qui, pour se conformer au texte de la loi de
+concession votée par le congrès de la Nouvelle-Grenade, ne <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>
+s'est arrêté ni au Rio Farfan ni même au Rio Grande, et s'est avancé
+jusque dans l'intérieur de Panama à la <i>Playa Prieta</i>, elle ne serait
+que de 75,400 mètres, et déduction faite de la navigation dans le lit
+du Chagres, de 54 kilomètres et demi, dont 28 sur le versant de la mer
+du Sud, et 26 et demi sur celui de l'Atlantique. Ce serait donc l'un
+des canaux les plus courts du monde. En admettant les nivellements
+présentés par M. Morel, il eût été plus curieux encore par l'absence
+des écluses, car il ne lui en aurait fallu aucune, si ce n'est à
+chaque extrémité, pour corriger l'effet des marées en retenant, au
+moyen des portes dont toute écluse est munie, les eaux à un niveau
+fixe dans le canal pendant le flux et le reflux.</p>
+
+<p>Lorsque ces résultats furent soumis au gouvernement français par MM.
+Salomon, au nom de la compagnie franco-grenadine, ils furent jugés, je
+ne dirai pas surprenants, ce ne serait point assez, mais merveilleux.
+Les hommes de l'art les qualifièrent d'incroyables, tant c'était de
+l'imprévu, de l'inouï. Cependant MM. Salomon semblaient ne pouvoir
+être, pour nous servir d'une vieille formule des traités de
+philosophie scolastique, ni trompés ni trompeurs. Trompeurs, comment
+l'eussent-ils été? ils sollicitaient du gouvernement qu'il fît
+vérifier leurs indications par un ingénieur de son choix. Trompés,
+c'était tout aussi malaisé à penser: ils se portaient forts pour leur
+ingénieur, et celui-ci assurait avoir répété ses opérations et les
+avoir contrôlées <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> les unes par les autres. Cependant il y a
+tout lieu de croire aujourd'hui que M. Morel s'était mépris lui-même
+et qu'il avait mal observé. De premières opérations sommaires ont
+conduit le savant ingénieur que le gouvernement a envoyé sur les lieux
+à présumer que le point de partage signalé par M. Morel serait plus
+élevé d'une centaine de mètres au-dessus de la mer. Le chiffre de M.
+Morel n'était rien moins que miraculeux; celui-ci serait encore
+remarquable et heureux à un degré extrême. Nous supposerons qu'on
+pratiquerait au point culminant une tranchée fort profonde, d'une
+cinquantaine de mètres, afin de diminuer le nombre des écluses,
+d'augmenter les facilités de l'approvisionnement d'eau et d'en
+restreindre la consommation. Et répétons-le, avec les armes
+perfectionnées qu'a aujourd'hui l'ingénieur dans son arsenal, une
+pareille tranchée serait possible et raisonnable, sauf le cas où l'on
+rencontrerait des roches dures à l'excès ou des sables mouvants, ce
+qui serait pire encore, ou à moins que le sol ne présentât dans les
+environs du point de partage une déclivité trop uniforme, de sorte que
+pour donner à la tranchée cette profondeur au point culminant, il
+fallût la faire démesurément longue.</p>
+
+<p>Cette centaine de mètres de surplus d'élévation se résoudrait
+probablement en un surcroît de dépense de 35 ou de 40 millions<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="small">[64]</span></a>. La
+somme est <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> forte; pourtant si les gouvernements des grandes
+puissances songeaient à prendre l'entreprise sous leur patronage ou à
+leur charge, elle ne saurait les arrêter.</p>
+
+<p>L'erreur plus que probable aujourd'hui de M. Morel, quelque grave
+qu'elle soit, peut s'expliquer par des circonstances atténuantes: les
+nivellements à opérer autrement qu'au baromètre (et un nivellement
+barométrique n'est que sommaire et approximatif) ne sont pas aisés
+dans les régions tropicales, là particulièrement où le sol est humide.
+Ce n'est pas seulement qu'alors le pays est insalubre, et que les
+insectes dévorants sont multipliés dans l'atmosphère au point de
+l'épaissir. C'est plus encore que la végétation acquiert une force
+extraordinaire et une densité dont, en Europe, nous ne pouvons avoir
+l'idée. Ce sont des fourrés où il faut une force armée pour se frayer
+un étroit passage, et qui se ferment sur les pas de ceux qui viennent
+de les ouvrir. Je me souviens d'un conte de fée où figurait un
+personnage doué d'une ouïe si fine qu'il <i>entendait</i> l'herbe croître.
+Cette hyperbole est bonne à citer pour faire comprendre la rapidité et
+la vivacité avec laquelle les arbres et les lianes poussent et
+s'entrelacent, sous le soleil des tropiques, dans les terres basses où
+l'eau abonde, et quels obstacles l'ingénieur qui veut arpenter le
+terrain rencontre devant lui. M. Morel aurait eu besoin d'avoir
+<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> sans cesse avec lui vingt ou trente intrépides auxiliaires
+comme nos sapeurs-mineurs, qu'en pareil cas nos officiers ont employés
+aux colonies avec succès pour dégarnir le sol.</p>
+
+<p>Mais rien ne peut excuser le gouvernement espagnol de n'avoir pas
+utilisé, dans l'intérêt général des relations humaines, cette
+extraordinaire vallée. Il disposait d'hommes héroïques qui
+traversaient la chaîne des Andes à la plus grande élévation, au milieu
+des neiges, sans vivres, presque sans vêtement, malgré les précipices
+affreux et les bêtes féroces, malgré les flèches empoisonnées des
+Indiens, les angoisses de la faim et la rudesse indomptable du climat
+dans les passages entre les cimes neigeuses. À trois siècles tout
+juste en arrière de nous, il n'avait pas à appeler et à exciter les
+hommes entreprenants, il n'avait qu'à les laisser faire. Quel fléau
+n'a pas été Philippe II, et quelle malédiction n'a pas méritée sa
+mémoire!</p>
+
+<p>Qu'on me permette une autre réflexion: nul moins que moi n'est porté à
+déprécier le temps présent. Le genre humain, en ce siècle, se montre
+grand par l'audace et l'étendue de ses entreprises sur la nature qui
+l'entoure, sur la planète qui lui a été donnée pour demeure. Il est
+vraiment doué d'une puissance de mise en &oelig;uvre qui excite mon
+admiration et mon respect. Une circonstance pourtant me frappe et
+humilie ma vanité d'enfant du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Ce canal de l'isthme, au
+tracé duquel nous venons enfin d'arriver, les <i>conquistadores</i>
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> espagnols en avaient eu la révélation et en avaient conçu le
+dessein. En 1528, quinze ans seulement après que l'existence de la mer
+du Sud eut été constatée, un canal avait été proposé précisément par
+ce même tracé, du Rio Chagres, du Rio Trinidad, et du Caïmito ou du
+Rio Grande; mais on n'y avait plus songé depuis. Quelque endormeur de
+la civilisation avait sans doute dit à Madrid que c'était difficile,
+impraticable, ou, qui sait? funeste au maintien de la domination
+espagnole dans le Nouveau-Monde; chacun l'avait répété; il y avait eu
+chose jugée. Et voilà que cette même idée reparaît de nos jours comme
+une nouveauté, pour recevoir, je l'espère, la sanction de la pratique.
+La civilisation est comme un trésor que les nations successivement
+portent en avant de station en station, en y ajoutant sans cesse des
+richesses nouvelles tirées du fonds de leur génie, et quelquefois il
+faut le sauver à la hâte, comme le pieux Énée emportait ses pénates du
+sac de Troie. Mais le faix est lourd: il faut pour le mouvoir de
+robustes épaules sous lesquelles s'agite un grand c&oelig;ur. À certains
+instants, des peuples noblement inspirés ou poussés par le flot du
+genre humain tout entier le déplacent et l'avancent en un clin
+d'&oelig;il bien au-delà des limites aperçues par leurs devanciers. D'un
+bond, l'on croirait qu'ils vont franchir l'espace qui nous sépare du
+but définitif; lorsque tout-à-coup, par l'épuisement de leurs forces,
+ou à la suite de quelques grandes fautes qui les troublent, ou par
+<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> l'effet d'un vice dans leur tempérament, ou bien par
+l'égoïsme et l'ineptie de leurs chefs, on les voit chanceler dans leur
+marche, et le rôle sublime de coryphées du genre humain passe à
+d'autres. Cette substitution est violente, et dans le choc il s'égare
+plus que des parcelles du précieux dépôt. Plus tard on retrouve ces
+riches joyaux abandonnés sur le bord du chemin, et presque toujours
+quelque tradition des anciens temps, religieusement transmise dans
+l'ombre, a aidé à cette seconde découverte. En ajoutant ces nouveaux
+fleurons à la couronne de l'humanité, on est trop enclin à oublier que
+ce qu'on lui donne n'est que la dépouille d'un siècle antérieur, et on
+s'affranchit de la reconnaissance qu'on doit à de grands esprits et à
+des c&oelig;urs bienfaisants auxquels pourtant cette récompense est bien
+méritée; car l'injustice des contemporains et l'amertume de la vie
+semblent, par une loi fatale, former le patrimoine des hommes en qui
+la providence a mis le feu sacré de l'invention. Le vautour de
+Prométhée n'est point une fable; c'est une histoire véritable de tous
+les jours.</p>
+
+<p>Pour une communication océanique, avons-nous dit, de bons débouchés en
+mer aux deux extrémités ne sont pas moins indispensables que de
+favorables conditions topographiques et hydrauliques, telles qu'une
+faible épaisseur de terre ferme à trancher, l'absence des montagnes et
+un approvisionnement d'eau suffisant pour alimenter une belle ligne de
+grande navigation. Tant que, sous ce rapport <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> maritime,
+l'isthme entre Chagres et Panama n'aura pas donné satisfaction, les
+avantages qu'il présente pour le creusement d'un canal large et
+profond seront encore comme non avenus. Or donc, y a-t-il et à Panama
+et à Chagres un bon port, aisé à rendre accessible pour les navires
+arrivant de l'intérieur par le canal, tout comme pour ceux qui
+viendraient de la pleine mer?</p>
+
+<p>Le port de Chagres est formé par la rivière de ce nom. Sur la barre de
+la rivière, suivant le capitaine Garnier, commandant le brick <i>le
+Laurier</i>, de la marine française, on trouve encore une profondeur
+d'eau de 4 mètres et demi<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="small">[65]</span></a>, et, d'après, ce même officier, dans des
+circonstances favorables, un navire calant 4 mètres peut y entrer.
+Quand le vent est fort, la barre est presque infranchissable. On va
+alors dans la baie de Limon, qui est à 6 ou 7 kilomètres à l'est de
+Chagres (M. Lloyd estime cette distance à 4,800 mètres seulement).</p>
+
+<p>La barre offre sous le sable un rocher calcaire tendre, qui, se
+redressant au milieu, forme le banc de la Laja, par lequel
+l'embouchure de la rivière est partagée en un double chenal. Ce banc,
+situé à une encablure de la pointe sur laquelle s'élève le château San
+Lorenzo, rend l'entrée dangereuse; <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> car, lorsqu'on double la
+pointe du fort pour entrer, le vent refuse souvent, et le courant
+jette le bâtiment sur les brisants. Il serait possible de miner le
+banc de la Laja de manière à élargir la passe; on pourrait espérer de
+même, en faisant jouer la mine, d'accroître la profondeur de l'eau sur
+la barre, partout où le roc se présente sous une faible épaisseur de
+sable ou de vase. Mais la suppression du roc ne suffirait pas pour
+faire disparaître la barre. La cause qui occasionne ces dépôts à
+l'embouchure de tous les fleuves continuant à agir, il se pourrait que
+la barre persistât après ces travaux sous-marins, et qu'en dépit de
+tous les draguages, à la suite de chaque tempête elle regagnât la même
+hauteur qu'elle a aujourd'hui. Ensuite, dans le port de Chagres, tel
+qu'il est, les plus forts navires ne seraient pas suffisamment abrités
+contre les vents du nord. Heureusement on a la ressource de substituer
+à l'entrée de la rivière de Chagres la baie de Limon, où les vaisseaux
+de ligne eux-mêmes peuvent mouiller, et qui n'est séparée de la
+rivière de Chagres que par une plage sablonneuse tout unie, dans
+laquelle il serait facile de creuser un canal. Il faudrait cependant
+une jetée dans la baie pour défendre les navires des vents du nord. Ce
+serait alors un des ports les plus sûrs et les plus spacieux.</p>
+
+<p>Une fois dans la rivière, les navires ont, sous le fort San-Lorenzo,
+qui commande la ville de Chagres, un mouillage de 5 mètres et demi à 7
+mètres 32 cent.; puis, dans le chenal, au moins jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
+Trinidad, ils trouvent une profondeur à peu près égale<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="small">[66]</span></a>. Du côté de
+la pleine mer, l'eau va en s'approfondissant fort vite. À 1,800 mètres
+de la barre, au large, il y a 17 mètres d'eau.</p>
+
+<p>On serait donc servi à souhait du côté de l'Atlantique. Sur le versant
+du Pacifique, le port qui s'indique naturellement est celui de Panama,
+qu'on pourrait, avec plus de raison, qualifier de rade ou même de
+golfe, car c'est un espace ouvert parsemé de jolies îles. Nulle part
+les bâtiments n'y peuvent atterrir. La plage plonge doucement, et ce
+n'est guère qu'à 2,000 mètres de terre que l'on trouve à marée basse 6
+mètres d'eau. Les navires, pour être très bien abrités, vont se ranger
+sous un groupe de trois îles qui sont à 3,500 mètres au sud de la
+ville, en face de l'embouchure du Rio Grande, et que l'on nomme
+Lleñao, Perico et Flamingo. De là les cargaisons s'envoient en ville
+sur des pirogues<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="small">[67]</span></a>.</p>
+
+<p>Le Rio Grande, par lequel on peut supposer provisoirement que le canal
+déboucherait dans l'Océan Pacifique, présente à sa barre fort peu de
+profondeur. À marée basse, c'est d'un mètre à deux, et de même ce
+n'est qu'à une certaine distance en mer qu'on trouve un mouillage dont
+puisse <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> s'accommoder une corvette de guerre ou un paquebot
+transatlantique sur le modèle actuellement en construction; mais, tout
+le long de cette plage, existe sous la vase, à peu de profondeur, un
+calcaire madréporique, corail grossier qui se prêterait facilement à
+un creusement sous-marin. Le groupe des trois îles contre lesquelles
+se tiennent de préférence les navires étant vis-à-vis de l'embouchure
+du Rio Grande, on pourrait, moyennant des travaux hydrauliques, qui
+pourtant seraient considérables, établir entre ces îles et
+l'emplacement actuel de la barre un bon port, d'un accès facile et du
+côté de la terre et du côté de la mer.</p>
+
+<p>Il y aurait lieu d'examiner si, du côté de la baie de Chorrera, il ne
+serait pas plus aisé qu'à Panama même de ménager un mouillage commode,
+profond et sûr, bien accessible et du côté de la pleine mer et du côté
+de la terre, et si par conséquent ce n'est point là que devrait
+aboutir le canal, en suivant le Caïmito, ou en coupant au travers de
+la plage, afin d'éviter la barre de cette rivière.</p>
+
+<p>Autant qu'on peut en juger avec les renseignements insuffisants
+auxquels on est réduit encore en Europe, la dépense requise pour
+établir des ports irréprochables à chacune des extrémités du canal de
+Chagres à Panama serait égale à celle du canal lui-même.</p>
+
+<p>Panama passe pour un endroit salubre; mais Chagres est très malsain.
+Le nom de Chagres commence à être fort connu en Europe. Les documents
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> publiés par les gouvernements français et anglais lui ont
+donné une sorte de célébrité. Ce n'est pourtant qu'un amas de huttes
+éparses au milieu de la boue sur une plage marécageuse. Et quelles
+huttes! non pas de ces habitations en briques cuites au soleil, et aux
+murailles blanchies à la chaux, qui forment les jolis villages du
+plateau mexicain, mais quelque chose comme les misérables <i>gourbis</i>
+qui servent d'asile aux Arabes dans la plaine de la Mitidja; de
+méchants abris en roseaux, couverts de feuilles de palmier, que
+peuplent trois cent cinquante à quatre cents créatures humaines,
+dénuées de tout, ignorant de la civilisation toute chose, minées par
+la fièvre intermittente et dévorées de la lèpre. Le fort de
+San-Lorenzo qui commande la place est un mauvais réduit que le
+commandant du <i>Laurier</i> trouva gardé par huit miliciens, sans canon ni
+poudre, manquant même d'un drapeau pour montrer aux navires venus du
+large chez quelle nation ils arrivaient. Je ne connais pas une seule
+relation de voyage qui ne dépeigne Chagres comme un lieu empesté,
+aussi horrible à voir qu'il est dangereux à habiter. On doit penser
+cependant que l'insalubrité de Chagres serait de beaucoup diminuée si
+l'on voulait dans ce but prendre quelque peine. Ce qu'il y aurait de
+mieux à faire probablement consisterait à déplacer la ville et à la
+transporter sur la rive gauche, à la pointe de Arenas. Ce site est
+beaucoup mieux aéré. On y aurait la brise dont présentement on est
+privé, parce que l'emplacement actuel est <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> masqué par la
+colline sur laquelle est bâti le château. L'espace bas et humide
+qu'occupe aujourd'hui Chagres pourrait être consacré à agrandir le
+port. Mais si le véritable port auquel aboutirait le canal était
+transporté dans la baie de Limon, c'est là que s'élèverait aussitôt
+une ville nouvelle, et Chagres serait déserté.</p>
+
+<p>Dans l'isthme de Panama, la population est clairsemée, et elle est
+généralement peu amie du travail. Au sujet du nombre des ouvriers
+qu'on pourrait rassembler avec le concours actif du gouvernement
+grenadin, des renseignements fort contradictoires ont été produits. La
+présomption est qu'il serait indispensable d'emmener d'Europe des
+maçons, des mineurs, des terrassiers même. Voulussent-ils travailler,
+les indigènes ne le savent pas. Ils n'ont jamais eu occasion de
+pratiquer ni même de voir de grands déblais ou de grands remblais, et
+à plus forte raison des excavations sous-marines.</p>
+
+<p>D'un autre côté, il y a une responsabilité effrayante à enrôler des
+ouvriers européens afin de les conduire dans l'isthme. C'est, en
+effet, un climat dangereux pour qui n'y est pas né ou ne s'y est pas
+préparé, meurtrier pour qui s'expose à l'ardeur du soleil ou qui
+respire les miasmes des marécages et ceux qu'exhale toute terre
+fraîchement remuée. On aurait à abriter les travailleurs, à les
+camper, à pourvoir à leur bien-être; il faudrait leur tracer les
+règles dune bonne et sévère hygiène, et, ce qui est bien plus
+difficile, même en leur en fournissant tous <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> les moyens, les
+leur faire observer malgré les tentations semées sur leurs pas.
+Pendant les six mois de la saison des pluies, de mai en octobre, tout
+travail à ciel ouvert serait forcément suspendu. Que ferait-on alors
+de cette multitude? Comment la garantir du mal du pays et de toutes
+les plaies que l'oisiveté engendre?</p>
+
+<p>Ce ne sont point des impossibilités que je signale, ce sont des
+difficultés, de celles que des hommes capables, d'une volonté forte et
+d'un esprit éclairé, savent lever. Ce serait une prétention fort
+déplacée que d'esquisser ici, même sommairement, le programme de ce
+qu'il y aurait à faire pour s'assurer le concours d'une grande
+quantité de bras dans l'isthme, et pour empêcher que le canal des deux
+océans ne fût obtenu qu'au prix de milliers de victimes humaines.
+Cependant, il me semble, et je ne le dis que pour indiquer comment à
+mes yeux l'obstacle n'est point insurmontable, que des hommes
+disciplinés d'avance, dressés à la règle militaire, habitués à se
+suffire dans les cas imprévus, tels enfin que nos admirables soldats
+du génie, pourraient, transportés en corps sous la conduite de leurs
+braves et savants officiers, en qui ils ont toute confiance,
+entreprendre l'&oelig;uvre avec chance de succès, et aborder, sans
+crainte d'être terrassés par elle, la nature des régions équinoxiales,
+quelque rude jouteuse qu'elle soit, quelque séduction qu'elle sache
+employer pour énerver celui qui résiste à ses caresses perfides. C'est
+probablement à une détermination <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> semblable qu'il faudrait en
+venir. Rien de plus simple, au surplus, si les gouvernements des deux
+grands peuples de l'Europe occidentale, qui sont les deux premières
+puissances maritimes du monde, jugeaient à propos de se concerter pour
+l'accomplissement d'un aussi beau dessein.</p>
+
+<p>Enfin l'isthme de Panama n'offrirait point cette abondance de vivres
+de toute espèce, à vil prix, qu'on trouverait sur les bords du lac de
+Nicaragua. Il faudrait y faire venir des convois de subsistances de
+bonne qualité pour les campements de travailleurs.</p>
+
+<p>Au-delà de la ligne tracée de Panama à Chagres, on rencontre la baie
+de Mandinga, où, comme nous l'avons dit, l'isthme est réduit à sa
+moindre épaisseur, et où, d'après M. Lloyd, se présenterait une vallée
+transversale de mer à mer, au fond de laquelle il serait possible de
+creuser un canal. Rien n'indique cependant qu'un nivellement exact y
+ait été opéré. C'est un pays qui reste encore à découvrir, car les
+Européens y ont à peine mis le pied. M. Wheelwright assure qu'il est
+peuplé d'Indiens qui n'ont jamais reconnu d'autre gouvernement que
+celui de leurs caciques. Lui-même lorsqu'il voulut, après avoir
+exploré la côte, pénétrer dans l'intérieur, n'en put obtenir la
+permission de ces chefs méfiants. C'était, il est vrai, en 1829;
+depuis lors si quelque autre observateur a été plus heureux, les
+détails de son examen n'ont point été livrés au public. On ignore même
+si de bons ports s'y offriraient <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> en regard l'un de l'autre,
+aux extrémités d'une ligne de percement.</p>
+
+<p>En-deçà de la ligne de Panama à Chagres, dans la province de Veragua,
+est une localité bien digne d'attention aussi. À la Boca del Toro, à
+250 kilom. à l'ouest de Chagres, se présente sur l'Atlantique un
+magnifique mouillage où les navires de toute grandeur peuvent
+s'abriter en toute sûreté. Il touche à la spacieuse baie de Chiriqui.
+Sur l'autre versant de l'isthme, vis-à-vis de la Boca del Toro, une
+rivière navigable portant le même nom de Chiriqui, autant que les
+fleuves et les plus grands traits de la topographie ont des noms dans
+ces pays sauvages, se décharge dans l'Océan Pacifique, et au dire de
+M. Wheelwright, l'embouchure du Chiriqui forme un port <i>excellent</i>,
+c'est ce qu'il nomme le port de Chiriqui (ou Cherokee). En remontant
+cette rivière qui est naturellement praticable pour des bâtiments de
+cent tonneaux, on se trouve aussitôt en présence d'un terrain
+houiller, parfaitement caractérisé selon M. Wheelwright. Ce gîte
+carbonifère avait été reconnu par M. A. Salomon, qui paraît même s'en
+être rendu propriétaire au moins en partie. M. Wheelwright y à fait
+quelques recherches sommaires du côté de la ville de Saint-David de
+Chiriqui, située à 25 kilomètres environ de l'Océan Pacifique et à 65
+au plus du port de la Boca del Toro. Ainsi l'isthme en cet endroit
+aurait au plus 90 kilomètres d'épaisseur. Essayé à bord d'un des
+navires à vapeur de la Compagnie <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> de navigation de l'Océan
+Pacifique, le charbon extrait de l'affleurement d'une des veines s'est
+montré inférieur au charbon de New-Castle, dans le rapport de 13 à 18;
+mais il n'y a aucune conclusion à tirer d'essais faits sur du charbon
+d'affleurement. Un fait important est acquis, c'est l'existence du
+terrain carbonifère en cette partie de l'isthme. Le bassin houiller
+semble traverser l'isthme de part en part, car on trouve du charbon à
+l'embouchure du Chiriqui, et M. Wheelwright en a reçu des échantillons
+de la Boca del Toro. Voilà donc une localité doublement privilégiée:
+deux bons ports y sont placés en face l'un de l'autre sur les deux
+versants de l'isthme, et la ligne qui les joint traverse un gîte
+carbonifère. Si entre ces deux ports la ligne de faîte n'oppose aucun
+obstacle extraordinaire, il faut convenir qu'il y aurait par là un
+tracé du canal des deux océans éminemment propre à réunir tous les
+suffrages. Mais il y a peu lieu d'espérer qu'on trouverait un passage
+favorable dans les montagnes. Dans la province de Veragua, la chaîne
+forme un plateau élevé désigné sous le nom de la Mesa (<i>la Table</i>), il
+est très peu probable qu'au pied des cimes, dans le massif du plateau,
+la nature ait ménagé une fente profonde que pût suivre un grand canal.
+Dans tous les cas, la présence de mines de charbon en ce point est une
+bonne fortune dont on tirerait parti pour l'approvisionnement des
+dépôts à Panama, à Chagres et dans le voisinage.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="title">CINQUIÈME PASSAGE.&mdash;ISTHME DE DARIEN.</p>
+
+<p class="resume">
+ Dépression qu'offre la vallée de l'Atrato.&mdash;Communication
+ projetée à la fin du siècle dernier entre la vallée de l'Atrato
+ et le port de Cupica par le Naipipi.&mdash;Elle est
+ impossible.&mdash;Communication entre la vallée de l'Atrato et celle
+ du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais
+ un canal des deux océans.</p>
+
+<p>Nous avons encore à examiner un autre passage, celui de l'isthme de
+Darien, au sujet duquel un moment on s'était bercé des plus belles
+espérances. L'isthme de Darien présente certainement une dépression
+extraordinaire du sol. Sur son flanc méridional, les montagnes se
+dressant tout-à-coup, les Andes de l'Amérique du Sud apparaissent
+inopinément dans toute leur majesté et déploient leurs escarpements
+sans pareils. Dans le voisinage immédiat des abruptes Cordillères de
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Quindiù et du Choco, où le voyageur ne peut même plus se
+fier au pied pourtant si sûr des mules, et où l'homme qui n'a pas la
+force de grimper est réduit à se faire porter sur les épaules de
+l'homme; à côté de cimes couvertes de neiges au moins une grande
+partie de l'année, ce qui, sous l'équateur, suppose une hauteur
+extrême, on voit les montagnes s'effacer tout-à-coup, et une vallée
+transversale s'ouvrir d'océan à océan. Un beau fleuve, le Rio Atrato,
+qui coule droit du midi au nord pour venir se jeter dans le golfe de
+Darien, à peu près au milieu de l'espace compris entre Porto-Belo et
+Carthagène, et qui est navigable sur une grande étendue, passe fort
+près d'autres cours d'eau qui sont tributaires de l'autre Océan. L'un
+de ses affluents, le Naipipi, qui est navigable pour des canots, se
+rapproche beaucoup du port de Cupica, situé sur le Pacifique, entre le
+cap Corrientes et le golfe San Miguel. Il n'y a que cinq à six lieues
+(24 à 28 kilomètres) de Cupica à l'embarcadère du Naipipi, et on avait
+assuré à M. de Humboldt que cet intervalle était occupé par un espace
+tout-à-fait aplani. À la fin du siècle dernier, des projets avaient
+été présentés au gouvernement espagnol, afin de diriger par là le
+commerce entre les deux océans. Cupica devait devenir une nouvelle
+Suez. Mais un officier anglais, le capitaine Cochrane, qui descendit
+l'Atrato en 1824, donne des renseignements en contradiction avec ceux
+auxquels M. de Humboldt avait ajouté foi. Il en résulterait que
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> l'établissement d'un canal entre l'Atrato et Cupica par la
+vallée du Naipipi est impossible<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="small">[68]</span></a>. Le trajet d'un océan à l'autre
+serait par là de 250 à 300 kilomètres.</p>
+
+<p>Plus haut, près de Novità, l'Atrato est aisé à mettre en rapport avec
+le San-Juan, qui se jette dans l'Océan Pacifique, à Chirambarà, et qui
+est navigable. M. Cochrane, qui a visité les lieux avec soin
+(<i>particularly inspected</i>), dit-il, estime à 360 mètres environ la
+distance qui sépare le San-Juan, ou plutôt la Tamina, son tributaire,
+de la Raspadura, affluent de l'Atrato. Les deux cours d'eau, ainsi
+voisins, portent canot l'un et l'autre. Pour les faire communiquer, il
+faudrait une tranchée presque entièrement dans le roc, d'environ 20
+mètres de profondeur<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="small">[69]</span></a>. Les deux océans seraient ainsi joints
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> l'un à l'autre. D'après une note annexée au remarquable
+rapport qu'a présenté, le 2 mai 1839, M. Mercer à la chambre des
+représentants des États-Unis, aux deux extrémités de la ligne on
+aurait de bons ports. D'un côté, la principale des bouches de
+l'Atrato, appelée Barbacoa, est sur la baie même de Candelaria, qui
+offre un mouillage sûr et profond, agité seulement pendant les vents
+du Nord. De l'autre côté, dans la baie de Chirambirà, où se termine le
+cours du San-Juan, les navires sont de même fort bien abrités. Mais
+cette jonction des deux océans aurait 500 kilom., sans compter les
+détours des deux fleuves, et avec ces détours 650 à 700<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="small">[70]</span></a>, sinon
+davantage. La seule inspection de chiffres pareils suffit pour
+trancher la question. Sans doute, à peu de frais, on établirait par là
+une communication praticable pour des barques légères pendant une
+partie de l'année; mais si l'on voulait une navigation permanente pour
+des navires de mer, ce serait un travail de titans, car il faudrait
+alors une ligne artificielle presque tout le long de cette énorme
+distance.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="title">CONCLUSION DES CINQ CHAPITRES PRÉCÉDENTS.&mdash;ÉTUDES À FAIRE.</p>
+
+<p class="resume">
+ Deux tracés se recommandent: l'un par Chagres et les environs de
+ Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.&mdash;Dépense à laquelle il
+ faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait
+ considérable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des
+ trois premières puissances maritimes réunies.&mdash;Plan d'une étude
+ générale à Panama, au lac de Nicaragua, à la baie de Mandinga, à
+ la Boca del Toro.&mdash;Il faudrait un personnel nombreux d'ingénieurs
+ et un plus nombreux d'agents subalternes.&mdash;Soldats du génie et
+ matelots à la suite des ingénieurs.&mdash;Études médicales à joindre à
+ celles des ingénieurs, afin d'être prêt, au cas où des ouvriers
+ européens ou du nord de l'Amérique devraient être envoyés dans
+ l'isthme.&mdash;Il conviendrait que la France se chargeât de ces
+ études; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur, et ce
+ serait conforme à sa politique.</p>
+
+<p>L'examen des cinq passages par lesquels il est naturel de chercher à
+joindre les deux océans, conduit <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> à cette conclusion, que,
+sur beaucoup de points, il est possible d'opérer des jonctions
+d'utilité locale que les pouvoirs publics des différents États entre
+lesquels l'isthme est partagé ne sauraient trop encourager; mais les
+communications qui pourraient exercer de l'influence sur le commerce
+général du monde, et abréger la navigation entre l'extrémité orientale
+et l'extrémité occidentale du vieux continent, ou d'un revers à
+l'autre de l'Amérique, sont très peu nombreuses. À moins d'une
+découverte imprévue du côté de la baie de Mandinga ou d'une autre
+moins probable, à la Boca del Toro, deux seulement peuvent être
+proposées, celle du lac de Nicaragua et celle de Chagres à Panama, ou
+à la baie de Chorrera. Ces deux tracés se ressemblent par un côté.
+Avec l'un comme avec l'autre le canal des deux océans coûterait fort
+cher. Pour le canal de Chagres à Panama, on avait parlé d'une somme de
+13 à 15 millions; c'est le décuple qu'il fallait dire, en tenant
+compte des travaux maritimes à effectuer à chacune des deux
+extrémités. M. Stephens a été beaucoup moins loin de la vérité quand
+il a évalué le canal de Nicaragua à 20 ou 25 millions de dollars (107
+à 144 millions de francs). Du moment qu'on voudrait un canal
+praticable pour les grands trois-mâts du commerce ou pour les
+paquebots transatlantiques, il ne faudrait pas s'attendre à une
+dépense de moins de 150 millions de francs. Mais la jonction des deux
+grands océans vaut bien 150 millions, et 200, et plus encore. Après
+tout, pour <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> les trois gouvernements de la France, de
+l'Angleterre et des États-Unis, associés dans cette intention, un
+déboursé pareil dans un espace de temps de cinq ou six années,
+n'aurait rien qui pût, je ne dirai pas les effrayer, mais les
+émouvoir. Cette élévation des frais de premier établissement est la
+seule similitude qu'il y ait entre les deux tracés. Par l'isthme de
+Panama proprement dit, la coupure est courte; par le lac de Nicaragua,
+elle est longue; à la vérité, la nature en a fait les frais sur une
+grande part. D'un côté, un climat salubre presque partout; un pays
+peuplé, là du moins où se déploierait la partie artificielle de la
+ligne, des vivres de toute espèce en abondance; de l'autre, une
+contrée meurtrière quant à présent, n'offrant ni bras pour le travail
+ni une subsistance assurée pour les travailleurs venus du dehors.</p>
+
+<p>En ce moment, l'option entre ces deux tracés de Panama et de Nicaragua
+serait fort malaisée. Elle ne sera possible et ne pourra être bien
+motivée qu'après que des études sérieuses et complètes auront été
+faites. Un ingénieur en chef des mines envoyé par le gouvernement
+français, M. Napoléon Garella, est dans les environs de Panama
+accompagné d'un conducteur des ponts-et-chaussées, M. Courtines. C'est
+quelque chose, mais ce n'est pas assez, même pour ce seul passage. Il
+y a des études de navigation à faire à chaque extrémité de la ligne,
+je veux dire des projets à préparer pour l'amélioration des ports dans
+lesquels le canal <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> déboucherait, afin de les rendre
+accessibles aux navires qu'amènerait le canal et parfaitement sûrs.
+Une exploration soignée du pays de Nicaragua est nécessaire. De même
+pour le pays situé derrière la baie de Mandinga. Entre la Boca del
+Toro et la rivière Chiriqui, il y a peu d'espoir de découvrir une
+direction qu'un canal des deux océans pût suivre; cependant la
+localité se recommande par trop de titres pour qu'on ne la fasse pas
+examiner; et, en tout cas, il est bon de se rendre compte du parti
+qu'on peut tirer des mines de charbon de Saint-David. En organisant
+ces diverses études, il serait bon de prévoir le cas où quelques uns
+des ingénieurs seraient atteints des maladies auxquelles est sujet
+quiconque, entre les tropiques, supporte la chaleur du jour; et, par
+conséquent, il serait opportun de les multiplier. Il conviendrait de
+les entourer d'un personnel nombreux d'agents subalternes, parce
+qu'ils ne trouveraient dans le pays personne qui fût familier avec le
+maniement des instruments les plus simples, et il serait avantageux de
+les affranchir de toute nécessité d'assistance. Chacun de ceux qui
+auraient à opérer sur la terre ferme devrait emmener avec lui
+vingt-cinq ou trente soldats du génie, robustes, éprouvés déjà par le
+séjour des colonies autant que possible. De même ceux qui auraient à
+étudier les mouillages devraient être suivis de matelots choisis. Les
+matelots et les soldats du génie sont industrieux, d'excellent
+secours, bons à toute chose. Cet entourage rendrait les plus grands
+services aux ingénieurs pen-[TN: texte manquant] <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> leurs agents
+dans ces pays plus encore que dans d'autres.</p>
+
+<p>Des médecins expérimentés devraient concourir à ces études, afin de
+rechercher les bases du régime le plus propre à conserver la vie des
+ouvriers européens, dans le cas où il serait reconnu nécessaire d'en
+envoyer. Nous avons vu que, par Chagres, selon toute apparence, ce
+serait indispensable.</p>
+
+<p>Sans être animé d'un patriotisme outrecuidant, je crois pouvoir dire
+que les études préliminaires devraient être effectuées par la France
+plutôt que par toute autre grande puissance maritime et notamment
+l'Angleterre. La France ne donne aucun ombrage aux jeunes
+gouvernements de l'Amérique espagnole. On ne lui prête aucune pensée
+d'envahissement en ces contrées. À tort ou à raison, l'Angleterre y
+excite, au contraire, les appréhensions les plus vives, et il faut
+convenir que sa prise de possession de l'île de Roatan et les
+démarches de ses agents, à propos d'un soi-disant cacique des
+Mosquitos érigé en souverain prétendu indépendant, sont de nature à
+inspirer des alarmes aux États de l'Amérique Centrale et de la
+Nouvelle-Grenade. Des explorateurs envoyés par le gouvernement
+français seraient parfaitement accueillis dans le pays. Il n'en serait
+pas de même de commissaires britanniques.</p>
+
+<p>Cette exploration, attentive, désintéressée, serait conforme aux
+aptitudes et aux penchants de notre nation, aux allures de notre
+politique généreuse, <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> à nos tendances humanitaires, dont on
+peut se railler, mais qui n'en sont pas moins éminemment honorables et
+au surplus invincibles. Elle profiterait à un gouvernement qui cherche
+dans les &oelig;uvres de la paix son affermissement et sa gloire.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p class="title">DU PERCEMENT DE L'ISTHME DE SUEZ.</p>
+
+<p class="resume">
+ L'isthme est nivelé; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de
+ la mer Rouge; l'épaisseur de l'isthme est rigoureusement de 115
+ kilomètres.&mdash;Inégalité de niveau des deux mers.&mdash;Difficulté
+ d'avoir un port sur la Méditerranée.&mdash;Le canal de l'isthme de
+ Suez a existé.&mdash;<i>Canal des Rois</i> de Suez au Nil, du temps de
+ l'antique Égypte.&mdash;Restauration du temps des Ptolémées et sous
+ l'empereur Adrien.&mdash;Travaux des mahométans.&mdash;Projets du général
+ en chef Bonaparte.&mdash;Études que fit alors M. le Père.&mdash;Une fois
+ dans le Nil, il faudrait atteindre la Méditerranée; le seul port
+ de ces parages est Alexandrie; coup d'&oelig;il
+ d'Alexandre-le-Grand.&mdash;Il serait bien difficile de rejoindre
+ Alexandrie depuis le débouché du canal de Suez au
+ Nil.&mdash;Convenance d'un canal direct de Suez à la Méditerranée;
+ autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les
+ sables que dépose la mer, en rendant difficile l'existence d'un
+ port sur la Méditerranée à Péluse, y font obstacle.&mdash;Ce qu'était
+ la traversée d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est
+ aujourd'hui.&mdash;Abréviation que procurerait aux navires à voiles la
+ coupure de l'isthme de Suez.</p>
+
+<p>Il est un projet de canal auquel on ne peut s'empêcher de comparer
+celui de l'isthme américain. <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Je veux parler du percement de
+l'isthme de Suez. Ces deux isthmes sont associés dans tous les
+esprits; il n'est pas une intelligence pour qui Suez ne rime à Panama.
+Ce sont, en effet, les deux passages qui s'indiquent pour pénétrer
+d'Europe dans le grand Océan, l'un au levant, l'autre au couchant, en
+évitant un long circuit et des parages dangereux; jusqu'à un certain
+point, ils se font concurrence, et l'on est fondé à penser que, pour
+ses rapports avec les immenses régions que le grand Océan baigne,
+l'Europe a plus à attendre encore du percement de l'isthme de Suez que
+de celui de Panama. Il ne sera donc pas inopportun d'exposer ici
+sommairement la question de l'isthme égyptien.</p>
+
+<p>L'isthme de Suez se présente au premier abord sous l'aspect le plus
+avantageux pour le creusement d'un canal. C'est un sol bas que les
+eaux n'ont encore qu'à demi abandonné. Il est impossible à
+l'observateur de ne pas demeurer convaincu qu'autrefois la mer passait
+par là, et que l'Afrique, complètement détachée de l'Asie, fut
+longtemps une île; car, lorsque de Suez on se dirige sur Thyneh, qui
+est à côté des ruines de Péluse, sur l'autre revers de l'isthme,
+baigné par la Méditerranée, on rencontre d'abord un bassin allongé, si
+creux que le fond en est à 16 mètres au-dessous de la basse mer à
+Suez: c'est celui des <i>Lacs Amers</i> de Pline, que les Arabes ont
+appelés la <i>Mer du Crocodile</i>. Il n'a pas moins de 40 kilomètres, et
+il se développe exactement dans la direction de Suez à Péluse: à
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> peu de distance se montre, toujours dirigé de même, le lac
+Temsah; puis ce sont des lagunes qui communiquent enfin avec la vaste
+nappe du lac Menzaleh, limite occidentale de la plaine de Péluse.
+Ainsi, quand on traverse l'isthme de part en part, on a sans cesse à
+ses côtés, presque sans solution de continuité, des lagunes et des
+lacs, le tout épars sur des sables semblables à ceux de la mer, et
+jamais devant soi un pli de terrain. Le nivellement effectué par M. le
+Père, lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, a indiqué pour les
+points les plus élevés des hauteurs de 5 mètres, 6 mètres, 7 mètres et
+demi, et une seule fois de 10 mètres 62 centimètres au-dessus de la
+basse Méditerranée. Or, le Nil au Caire, pendant les crues, est au
+moins à 12 mètres au-dessus de cette même mer.</p>
+
+<p>Par son rétrécissement, l'isthme semble non moins favorable à
+l'établissement d'un canal. Il n'y a que 120 kilomètres de Suez à la
+plage de Faramah, sur laquelle est Thyneh; et si l'on tient compte de
+ce que le flot s'étend sur un espace de 5 kilomètres au nord de Suez à
+la marée haute, le minimum de la distance qui constitue vraiment
+l'isthme est réduit à 115 kilomètres. Ce serait moins encore, si du
+côté de la Méditerranée on considérait comme une dépendance de la mer
+le lac Menzaleh, qui en effet communique avec elle.</p>
+
+<p>L'inégalité de niveau d'une mer à l'autre, qui se présente déjà à
+l'isthme de Panama, se reproduit <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> ici bien plus marquée. Les
+nivellements de M. le Père ont montré que la basse mer de vive eau<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="small">[71]</span></a>
+dans la mer Rouge à Suez est de 8 mètres 12 centimètres au-dessus de
+là basse Méditerranée à Thyneh. La marée de vive eau à Thyneh est de
+35 centimètres seulement; à Suez, elle est de 1 mètre 89 centimètres:
+de sorte que la différence extrême entre les deux mers est de 9 mètres
+90 centimètres.</p>
+
+<p>De cette élévation relative de la mer Rouge et de la dépression
+générale du sol de l'isthme, il suit qu'un canal de la mer Rouge à la
+Méditerranée, même sur de belles dimensions, serait aisé à creuser et
+à approvisionner. Il s'alimenterait de la mer Rouge elle-même, dont, à
+marée haute, les eaux seraient recueillies dans les <i>Lacs Amers</i>,
+convertis en un réservoir. L'entretien et le curage exigeraient des
+soins à cause des sables mouvants du désert; mais on y subviendrait
+sans une peine extraordinaire. Le plus grand embarras serait de
+trouver un bon port pour déboucher dans la Méditerranée. En cela, le
+problème est plus difficile que du temps des anciens, parce que les
+navires modernes tirent plus d'eau que ceux des Phéniciens, des Grecs
+et des Romains, ou que les galères du moyen-âge, et que la côte
+s'atterrit sans cesse à l'est du Nil par l'effet des sables que
+charrient les courants, et <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> par les troubles du fleuve
+lui-même qui viennent s'y déposer.</p>
+
+<p>Le canal de l'isthme de Suez n'est pas seulement un projet; il a
+existé. L'histoire le dit, et les voyageurs en ont retrouvé les
+vestiges. Strabon semble l'attribuer au grand Sésostris; Hérodote et
+Diodore de Sicile en font honneur à Néchos, fils de Psammetique.
+Darius, roi de Perse, le fit continuer, et il paraît que ce fut lui
+qui l'acheva, quoiqu'on en ait revendiqué le mérite pour le deuxième
+des Ptolémées, qui probablement se borna à le restaurer. Mais ce canal
+ne coupait pas l'isthme précisément et ne mettait pas Suez en
+communication directe avec Péluse, soit que les rois d'Égypte eussent
+redouté l'encombrement du canal par les sables mobiles qu'on rencontre
+dans le désert, soit qu'ils n'eussent pas voulu déboucher dans la
+Méditerranée, qualifiée chez eux de mer orageuse, soit par suite de la
+politique d'isolement qu'ils avaient adoptée vis-à-vis des autres
+peuples, soit enfin qu'un canal tracé tout droit de Suez à Péluse leur
+eût paru une communication extra-égyptienne; et en effet elle se fût
+développée en dehors de l'Égypte proprement dite, et n'eût été
+directement d'aucun service aux populations de la vallée du Nil. Le
+<i>Canal des Rois</i>, c'était son nom, unissait Suez à la branche
+pélusiaque du Nil, presque comblée aujourd'hui; le point de jonction
+était à Bubaste, à une certaine distance au-dessous de l'emplacement
+actuel du Caire. Il avait de grands dimensions. Sa largeur était de 33
+à 50 mètres; sa <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> profondeur d'au moins 5 mètres; Pline dit le
+double. Il s'alimentait du Nil, qui, pendant les crues, est plus élevé
+non seulement que la mer Rouge, mais que tout le pays adjacent. De
+Bubaste sur la branche pélusiaque, il s'étendait droit à l'est dans
+une grande vallée qu'on appelle l'Ouady, se détournait ensuite vers le
+midi pour rejoindre la grande dépression occupée par les <i>Lacs Amers</i>,
+d'où par une coupure de 22 kilomètres on gagnait le port de Suez. Sa
+longueur totale était d'environ 165 kilomètres.</p>
+
+<p>Lors de la grande halte que fit, avant de redescendre, la civilisation
+antique parvenue au comble de sa majesté, à la faveur du calme dont
+jouissait l'empire romain au <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> siècle, le canal fut rétabli; le
+bras artificiel du Nil qui lui amena alors des eaux fut nommé le
+<i>fleuve Trajan</i> par l'empereur Adrien, en mémoire de son père adoptif.</p>
+
+<p>Comblé de nouveau par les sables, dont l'action dévastatrice s'aidait
+de celle des Arabes nomades, intéressés à être, avec leurs chameaux,
+les rouliers du désert, le canal fut réparé encore une fois par les
+Sarrasins. Ce fut par la volonté d'Omar, le même qu'on dépeint si
+farouche, et auquel la déesse aux cent voix, en cela au surplus
+convaincue de mensonge, a attribué l'incendie de la bibliothèque
+d'Alexandrie. Amrou venait de conquérir l'Égypte; Omar lui ordonna de
+rétablir les communications entre la vallée du Nil et la mer Rouge,
+dans l'intérêt de la ville sainte de la Mecque. On modifia cependant
+le canal en changeant une fois de plus la prise <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> d'eau, déjà
+déplacée par les Romains, et en la portant plus haut, au Caire, afin
+d'avoir plus de courant. Après les travaux d'Amrou, le canal porta le
+nom du <i>Prince des Croyants</i>. Il semblait être dans sa destinée que
+tous les conquérants de l'Égypte se proposassent d'y attacher leur
+nom.</p>
+
+<p>Quand les Français, conduits par Bonaparte, furent les maîtres de
+l'Égypte, le général en chef voulut le rétablissement de cet antique
+ouvrage. Il y mettait tant de prix, qu'il en commença la
+reconnaissance en personne. Il alla jusqu'à Suez, parcourut les
+environs de cette ville et, dans cette excursion, il fut exposé aux
+plus grands périls. Sa présence d'esprit seule le sauva d'une mort
+pareille à celle du Pharaon acharné à la poursuite du peuple hébreu.</p>
+
+<p>Les ordres du vainqueur des Pyramides furent ponctuellement exécutés
+par M. le Père, ingénieur des ponts-et-chaussées, et c'est de son
+important travail que j'extrais les renseignements qu'on va lire.</p>
+
+<p>Le canal, tel que M. le Père l'a proposé, suivrait à peu près la ligne
+du <i>Canal des Rois</i>. Il aurait 153 kilomètres et demi, partagés en
+quatre <i>biefs</i>; les <i>Lacs Amers</i> en feraient partie intégrante. Il
+emprunterait ses eaux du Nil: pendant les crues qui donnent
+l'abondance, le niveau du Nil est à 4 mètres 74 centimètres au-dessus
+de la basse mer à Suez; mais à l'étiage, quand il est réduit à sa
+dernière limite, il est au contraire au-dessous de la mer Rouge de 4
+mètres 62 centimètres: ainsi, dans la saison <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> des hautes eaux
+seulement le canal serait praticable. Pendant quatre à cinq mois,
+chaque année, la navigation serait interrompue. Ce serait un
+inconvénient extrême. Nous ne sommes plus aux jours où l'on se
+contentait de communications intermittentes. Le temps est passé où,
+par exemple, les galions d'Espagne pouvaient n'aller à Porto-Belo que
+de trois en trois ans, sans que personne réclamât. En cela comme en
+mille autres choses, les hommes veulent aujourd'hui être en permanence
+les rois de la création.</p>
+
+<p>Comment faire cependant pour avoir une navigation du Nil à Suez toute
+l'année? Il faudrait, vers le milieu du canal, un bassin plus spacieux
+que le lac M&oelig;ris et aux bords élevés, qui se remplirait pendant les
+crues, lorsque le fleuve serait à sa plus grande hauteur; le canal
+amènerait lui-même les eaux nourricières du fleuve à ce réservoir, qui
+les lui restituerait peu à peu en les faisant durer autant que
+possible. Ce réservoir devrait avoir une très grande contenance, ce
+qui ici ne se pourrait qu'avec une très grande superficie; ce serait
+un ouvrage sur l'échelle de ce que jadis les rois d'Égypte faisaient
+de plus colossal. Mais, à cause de la rapidité de l'évaporation dans
+ces chaudes contrées, sous l'influence des vents secs du désert, on
+perdrait une forte proportion de l'eau ainsi mise en réserve, et
+probablement le réservoir ne remplirait qu'imparfaitement sa
+destination. Pour la portion du canal attenante à la mer Rouge, on
+recourrait naturellement aux eaux de cette mer. Il y aurait lieu
+peut-être, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> pour le reste, de tenter de suppléer
+partiellement à la ressource d'un réservoir par des machines qui
+puiseraient de l'eau dans le Nil et l'élèveraient à la hauteur
+nécessaire; on a déjà recours à ce procédé sur plusieurs canaux. Avec
+la condition d'une navigation non interrompue pendant toute l'année,
+le canal du Nil à Suez devient, on le voit, fort difficile. Cependant
+qui pourrait dire que la civilisation moderne soit forcée de reculer
+devant des entreprises semblables à ce que, dans la limite de ses
+besoins, savait accomplir la civilisation antique? Si quelque part le
+progrès n'est pas un vain mot, c'est dans l'art des constructions
+hydrauliques.</p>
+
+<p>Une fois parvenu de Suez au Nil, on ne serait encore qu'à moitié
+chemin de la Méditerranée. Le fleuve, il est vrai, descend à cette
+mer; malheureusement dans les basses eaux il ne laisse plus passer que
+de petites barques, et ses deux bras principaux, celui de Rosette et
+celui de Damiette, débouchent par des passes étroites et périlleuses
+où ne pourrait se hasarder aucun navire d'un tirant d'eau même
+médiocre<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="small">[72]</span></a>. Ce fut ce qui donna naissance à Alexandrie. Alexandre,
+qui était non seulement un grand capitaine, mais aussi un <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>
+grand esprit et un grand roi, conçut le dessein de nouer des rapports
+réguliers entre la Grèce et les Indes. Deux lignes s'offraient à lui,
+celle du golfe Persique et celle du golfe Arabique ou mer Rouge. Il ne
+choisit pas: il les prit toutes deux. Son ambition était infinie; mais
+ses facultés étaient prodigieuses: son pouvoir sur les hommes et sur
+la nature n'avait pas de bornes. Il n'y avait que lui-même à qui il ne
+sût pas toujours commander. Pour développer le commerce entre l'Orient
+et l'Occident (la Grèce était l'Occident alors), il fonda Alexandrie
+en un point du désert où se trouvait, par exception, un bon port. Ce
+fut une des conceptions les plus intelligentes et les plus hardies de
+cette tête audacieuse et capable, une des plus heureuses entreprises
+de cet homme auquel tout réussit.</p>
+
+<p>Les navires venant de Suez par le canal devraient se diriger sur
+Alexandrie, parce que c'est le seul point de tout le rivage de
+l'Égypte par lequel un bâtiment d'un tonnage un peu fort, venant de
+l'intérieur, puisse entrer dans la Méditerranée. Comment atteindre ce
+port, comment s'en rapprocher même, pendant la longue saison où le Nil
+n'est plus accessible qu'à de petites barques? À cet effet, de vastes
+travaux seraient indispensables. Il faudrait, 1<sup>o</sup> améliorer la
+navigation du fleuve dans son lit, à partir du débouché du canal de
+Suez, en y relevant le niveau de l'eau par des barrages de retenue, ou
+bien creuser un canal latéral; 2<sup>o</sup> unir Alexandrie au Nil par un
+canal. Cette dernière partie de l'&oelig;uvre <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> est accomplie,
+mais fort imparfaitement, par le canal Mahmoudiéh construit ou plutôt
+restauré par le vice-roi Méhémet-Ali. Le Mahmoudiéh a 80
+kilomètres<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="small">[73]</span></a>. La portion du fleuve à améliorer par des barrages ou à
+remplacer par un canal latéral serait d'environ 180 kilomètres; il y
+aurait donc une étendue totale de 260 kilomètres, sur laquelle
+d'importants travaux seraient indispensables. Avec le canal de Suez au
+Nil, la distance totale entre Suez et Alexandrie s'élèverait à 413
+kilomètres environ. C'est bien long pour une ligne partout plus ou
+moins artificielle, et ce serait bien cher.</p>
+
+<p>Aussi y a-t-il lieu de se demander si un canal direct de Suez à la
+Méditerranée ne serait pas préférable. Le trajet en ligne droite est
+d'un peu plus de 100 kilomètres. La ligne qu'a suivie M. le Père
+aurait environ 150 kilomètres; mais les <i>Lacs Amers</i> y sont compris
+pour 40 kilomètres, et ces lacs offrent toute la profondeur désirable.
+Sur presque toute la distance, le lit du canal semble avoir été
+préparé par la nature. «Nous croyons, dit M. le Père, qu'il n'y aurait
+(depuis Suez) que quelques parties de digues à construire jusqu'au
+Ras-el-Moyeh (c'est-à-dire sur la majeure partie du parcours). Le
+désert s'élevant de toutes parts <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> au-dessus de ce bas-fond,
+la navigation pourrait y être constante, et il serait facile d'y
+entretenir une profondeur plus considérable que sur le canal de Suez
+au Caire.» S'il était possible de créer un port auprès de l'ancienne
+Péluse, ce parti serait assurément le meilleur. Là gît la principale
+difficulté de la jonction directe des deux mers par l'isthme de Suez.</p>
+
+<p>M. le Père pensait que, ce port une fois creusé sur le bord de la
+Méditerranée, on pourrait y opérer ce qu'on nomme des <i>chasses</i>, à
+l'aide des eaux de l'autre mer, qu'on amasserait dans des bassins
+spacieux dont les <i>Lacs Amers</i> tiendraient lieu, et qu'on lâcherait
+ensuite de manière à nettoyer le chenal et à entraîner les sables que
+les courante auraient pu amener dans le port. Mais ces chasses
+n'auraient d'effet qu'autant qu'on aurait uni le canal au Nil, afin
+d'y jeter pendant les crues les eaux du fleuve. Le niveau du Nil étant
+fort élevé alors, les chasses auraient un courant d'une grande
+vivacité. L'illustre Prony, qui a rendu compte officiellement du
+travail de le Père, ne considérait pas la conservation du port comme
+impossible moyennant cette dernière précaution. C'est donc à examiner.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'autre moyen de percer l'isthme de Suez, dans l'intérêt
+du commerce général du monde, que de pratiquer un canal direct de Suez
+à la Méditerranée. Clot-Bey a eu raison de le dire dans sa description
+raisonnée de l'Égypte actuelle, les données du problème exigent
+<i>impérieusement</i> <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> que le canal de jonction des deux mers soit
+dirigé de Suez à Péluze.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce que cet ouvrage soit accompli, et abstraction faite des
+effets que pourrait avoir le percement de l'isthme de Panama, les
+marchandises iront d'Europe aux Grandes-Indes et en Chine sur des
+navires doublant le cap de Bonne-Espérance. Suez ne sera un point de
+passage que pour les voyageurs et les dépêches qui franchiront chacune
+des deux mers sur les ailes de la vapeur. En ce moment on a
+quelquefois des nouvelles de Bombay à Paris en trente et un jours,
+malgré le temps perdu pour prendre du charbon à Aden et pour traverser
+l'isthme. Trente et un jours! et les anciens en mettaient quarante
+pour parcourir la mer Rouge seule. Des améliorations nouvelles se
+préparent; l'agent anglais qui a organisé ce service pour le compte de
+l'Angleterre, M. Waghorn, espère réduire le trajet à vingt-sept jours
+de Bombay à Londres. En 1774, les Anglais, pour la première fois,
+commencèrent à se servir de l'isthme de Suez pour le transport des
+dépêches des Indes. On put alors avoir des lettres de quatre-vingt-dix
+jours de date, et quand c'était de quatre-vingts jours on criait au
+miracle.</p>
+
+<p>M. le Père, comparant la navigation de l'Inde par le cap de
+Bonne-Espérance à celle par la Méditerranée, l'Égypte et la mer Rouge,
+a trouvé que la différence de trajet serait de 26,100 kilomètres à
+13,300, ou de près de moitié. Il estimait que, si l'on coupait
+l'isthme de part en part de Suez à <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Thyneh, la traversée
+pourrait être réduite de cinq mois à trois. L'art de la navigation
+s'est perfectionné depuis lors; mais dans les deux directions, par
+l'isthme et par le Cap, le voyage en serait également abrégé<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="small">[74]</span></a>, et
+le rapport des durées des traversées resterait le même.</p>
+
+<p>L'Égypte a maintenant pour souverain un prince qui a déployé un grand
+zèle pour les travaux publics. Le détail des ouvrages de canalisation
+qu'il a exécutés, et dont Clot-Bey a donné le relevé, est surprenant.
+Et pourtant alors Méhémet-Ali avait la charge d'un état militaire
+énorme sur terre et sur mer. Depuis quatre ans, un grand changement
+s'est opéré dans sa situation. D'une part, il a acquis plus de
+sécurité, puisque la possession de l'Égypte a été déclarée héréditaire
+dans sa famille sous la garantie des grandes puissances. D'autre part,
+il a dû réduire les forces militaires qui absorbaient la majeure
+partie de ses ressources, et renoncer à des projets dispendieux de
+conquête. Il reste donc avec toute la puissance de ses revenus, avec
+des employés, européens ou indigènes, de plus en plus intelligents, de
+plus en plus exercés, avec des populations soumises et bien ployées au
+travail, et il ressent toujours le stimulant d'une ambition que l'âge
+n'a pu amortir, et qu'une haute capacité rend légitime. Au lieu de la
+domination qu'il poursuivait naguère sur les provinces <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> de la
+Syrie et de l'Asie-Mineure, il serait digne de lui d'appliquer
+l'énergie de sa volonté et l'étendue de son pouvoir à la pacifique
+entreprise du percement de l'isthme de Suez par un canal maritime. Ce
+ne serait qu'un jeu pour un homme accoutumé, ainsi qu'il l'est, à
+faire de grandes choses, et matériellement, eu égard au peu que lui
+coûte la main-d'&oelig;uvre, le canal, par les péages qu'il produirait,
+lui serait une bonne opération financière. Ce travail donnerait
+définitivement à l'Égypte l'importance dont le pressentiment a dirigé
+vers elle tour à tour les plus grands conquérants de l'antiquité, des
+temps modernes, de tous les âges, et détourna de ses profondes
+méditations l'un des plus puissants penseurs que la civilisation ait
+connus, Leibnitz, pour le faire descendre dans les régions de la
+politique pratique et lui inspirer un mémoire au roi Louis XIV. Que le
+but de Méhémet-Ali soit de donner la mesure de ses forces à ceux qui
+s'étaient flattés de l'abaisser, ou de laisser de lui un monument
+impérissable qui fasse vivre à jamais son nom dans la reconnaissance
+des peuples civilisés, ou de marquer par un signe éclatant le point de
+départ d'une dynastie digne de se perpétuer, il n'a rien d'aussi bien
+à faire. Il serait remarquable qu'un prince appartenant à une race
+parmi nous réputée barbare, donnât aux gouvernements des grands États
+de l'Europe l'exemple le plus éclatant des manifestations
+qu'aujourd'hui les hommes attendent des pouvoirs de la terre.<a href="#toc"><span class="small">[Table des matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p class="title">COMMENT POURRAIT ÊTRE EXÉCUTÉ LE CANAL DE L'ISTHME DE PANAMA.</p>
+
+<p class="resume">
+ Bonnes dispositions du gouvernement de la
+ Nouvelle-Grenade.&mdash;Immunités à attendre de lui.&mdash;Excellents
+ sentiments manifestés à l'origine par le gouvernement fédéral de
+ l'Amérique Centrale.&mdash;Triste situation de ce pays aujourd'hui;
+ cependant les États de Nicaragua et de Costa-Rica que
+ traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent
+ des garanties.&mdash;Une compagnie ne pourrait exécuter le canal, quel
+ que soit celui des deux tracés qu'on adopte.&mdash;Bénéfices à
+ attendre d'un péage; nombre de navires qui se rendent dans le
+ Grand-Océan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Espérance.&mdash;Il
+ n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre
+ qui pussent creuser le canal; il conviendrait qu'ils
+ s'associassent dans ce but avec celui des États-Unis.</p>
+
+<p>Des deux tracés qui se recommandent en ce moment pour le percement de
+l'isthme de Panama par un canal maritime, l'un traverse le sol de la
+Nouvelle-Grenade, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> l'autre est situé dans l'Amérique
+Centrale.</p>
+
+<p>On trouverait le gouvernement de la Nouvelle-Grenade animé des
+dispositions les meilleures, pourvu qu'il ne vît aucun péril pour ses
+droits de souveraineté, dont il est justement jaloux. C'est un
+gouvernement éclairé: il sent quel prix l'ouverture du canal de Panama
+donnerait à une grande portion du territoire de la république; il n'a
+cessé d'appeler l'industrie européenne à s'en charger; il a accueilli
+à bras ouverts tous les prétendants qui se sont présentés, en mettant
+à leurs pieds, on peut le dire, les conditions les plus brillantes.
+Tour à tour le baron Thierry, qui se présentait pour son propre
+compte, et M. Charles Biddle, des États-Unis, envoyé par le cabinet de
+Washington, sur le v&oelig;u exprimé par le sénat de l'Union en faveur du
+creusement d'un canal maritime dans l'isthme, ont été l'objet de ses
+prévenances empressées. Il n'est bonne disposition qu'il n'ait
+témoignée ensuite à la Compagnie franco-grenadine, quoique, à
+l'instigation d'agents étrangers, les fonctionnaires locaux n'aient
+pas été bienveillants pour elle. Un jeune Français plein de courage,
+déjà nommé plus haut, M. Léon Leconte, qu'un noble sentiment a
+déterminé à faire plusieurs voyages dans l'isthme, à l'effet de
+rechercher le meilleur tracé du canal des deux océans et de placer
+cette entreprise sous le patronage de son pays, se plaît à rendre bon
+témoignage de la sollicitude dont il a vu animés à cet égard les
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> chefs de la république et, en particulier, le président,
+avec lequel il s'en est entretenu.</p>
+
+<p>Tout récemment, désespérant de l'industrie privée livrée à elle-même,
+le gouvernement grenadin a officiellement adressé aux grandes
+puissances maritimes un avis ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, désirant procurer au commerce
+des nations les avantages que doit produire une voie de communication
+entre l'Océan Atlantique et la mer Pacifique à travers l'isthme de
+Panama, a résolu d'engager les gouvernements des principales nations
+maritimes à conclure un traité, à l'effet de réaliser cette grande
+entreprise, soit que les gouvernements prissent pour leur compte
+l'exécution de cette &oelig;uvre, soit qu'ils garantissent la neutralité
+de la voie de communication entre les deux mers et l'accomplissement
+des conditions stipulées pour l'exécution. En conséquence, le
+gouvernement a envoyé des pleins pouvoirs au chargé d'affaires de la
+république près le gouvernement de Sa Majesté Britannique pour traiter
+avec les plénipotentiaires qui seraient nommés à cet effet par les
+gouvernements mentionnés<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="small">[75]</span></a>.»</p>
+
+<p>Quiconque voudra se charger de l'entreprise aura tout ce que le
+gouvernement grenadin peut <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> accorder: les terrains, les
+matériaux qu'offre le voisinage, un tarif de péages suffisamment
+élevé, des facilités d'entrepôt. La Nouvelle-Grenade entend seulement
+rester maîtresse chez elle, et veut que le passage soit neutre,
+c'est-à-dire ouvert à tous les pavillons qui seraient ses amis, sans
+qu'aucune puissance ait la faculté de le fermer à ses propres ennemis
+ou à ses rivaux.</p>
+
+<p>Dans l'Amérique Centrale de même, aussitôt après l'indépendance, le
+gouvernement fédéral se montra jaloux de favoriser l'ouverture de
+l'isthme par le lac de Nicaragua. Il fit un appel, dès 1825, aux
+capitalistes étrangers. En 1826, il donna une concession à M. Palmer
+de New-York; la même année, il transféra provisoirement le privilége à
+une compagnie hollandaise, représentée par le général Verveer, dont le
+premier intéressé était le roi des Pays-Bas, l'industrieux Guillaume
+de Nassau, et avec laquelle les négociations se continuèrent pendant
+les années suivantes. On en était au dernier terme quand la révolution
+belge éclata. Le roi Guillaume alors fut contraint d'abandonner ses
+projets sur le fleuve San-Juan de Nicaragua et ses arrangements avec
+l'Amérique Centrale pour concentrer son attention et ses efforts sur
+les bouches de l'Escaut et pour s'entendre avec la Conférence de
+Londres.</p>
+
+<p>Tout homme, qui a dans le c&oelig;ur l'amour du genre humain et dont
+l'esprit a du penchant pour les idées grandes, lira avec un vif
+attrait les documents émanés <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> des gouvernements de la
+Colombie et de l'Amérique Centrale. On y voit l'empreinte profonde du
+désir de servir les intérêts généraux du genre humain, de favoriser la
+cause de la liberté et de la paix. Ainsi, dans le décret du congrès
+national de l'Amérique Centrale, qui stipulait en détail les clauses
+de la concession à la compagnie hollandaise, un article interdisait
+l'usage du canal aux navires de toute nation en guerre avec qui que ce
+fût, toutes les fois qu'ils porteraient des munitions. Un autre
+repoussait les bâtiments négriers. Toutes les réserves imaginables en
+faveur de la neutralité et de l'usage commun à tous les pavillons
+étaient expressément formulées. Nous ne parlons pas des offres de
+terrain et de matériaux faites à la compagnie, ni du tarif, ni des
+garanties qui lui étaient accordées. On lui donnait une hypothèque sur
+toutes les terres de l'État, et particulièrement sur celles qui
+bordent les lacs de Nicaragua et de Leon, leurs îles et la rivière
+Tipitapa, sur la largeur d'une lieue. Les matériaux, outils et effets
+à l'usage des travailleurs étaient affranchis de tout droit de
+douanes. On concédait à la compagnie un privilége pour la coupe des
+bois précieux que produit l'Amérique Centrale, à l'un des débouchés du
+canal, ou sur un point quelconque du littoral ou dans quelques unes
+des îles dépendant de la république, sur une vaste étendue. On lui
+promettait tous les efforts possibles pour lui procurer des ouvriers
+du pays. La construction d'une ville commercialement <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> libre
+et investie de nombreuses prérogatives était ordonnée sur les bords du
+canal ou à l'une de ses extrémités. Les employés de la compagnie
+étaient qualifiés d'<i>hôtes de la nation</i>, et à ce titre devaient jouir
+de plusieurs immunités. Le décret offrait aussi l'empreinte de la
+vieille courtoisie castillane: un monument en l'honneur du roi
+Guillaume devait être élevé avec des inscriptions commémoratives, pour
+attester à la postérité la reconnaissance de la République envers un
+prince qui lui donnait un gage aussi éclatant de son amitié.</p>
+
+<p>Depuis lors l'Amérique Centrale a éprouvé de grandes infortunes. La
+confédération a été rompue violemment, et les États les plus
+importants de ceux qui la composaient ont cessé d'être animés de
+l'esprit de l'Europe. À la suite d'une horrible guerre civile, l'État
+de Guatimala a subi le joug d'un forcené. En armant ou en soutenant le
+condottiere Carrera pour écarter et finalement exécuter le général
+Morazan, digne représentant des idées européennes, les classes qui
+possédaient sous le régime colonial le plus d'influence se sont donné
+un maître sanguinaire à elles-mêmes et au pays. Des ténèbres
+semblables à celles qui couvrirent les ci-devant provinces de l'Empire
+romain après l'invasion des Barbares, s'appesantissent sur ces belles
+contrées qu'on aurait crue si bien faites pour une domination
+meilleure. Heureusement, pourtant, les États de Nicaragua et de
+Costa-Rica, que traverserait le canal <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> des deux océans, sont
+exempts de cette servitude brutale, et on aurait de leur part toutes
+les facilités désirables. J'ai dit déjà qu'une intervention de la
+France dans les affaires du canal serait par eux vue de très bon
+&oelig;il, et que dans l'assistance évidemment désintéressée de notre
+patrie ils seraient heureux d'apercevoir la promesse d'un patronage
+dont ils sentent le besoin envers d'autres que le sauvage Carrera.</p>
+
+<p>Quant à la question de savoir si une compagnie pourrait accomplir
+l'&oelig;uvre par ses seules ressources, on ne pourrait la résoudre que
+moyennant une connaissance exacte du chiffre de la dépense, et l'on
+n'en a même pas une idée approximative. Seulement, on peut tenir pour
+certain que ce chiffre serait très élevé. Le nombre et le tonnage des
+navires qui entrent dans le Grand-Océan ou qui en sortent, tant par le
+cap de Bonne-Espérance que par le cap Horn, sont déjà considérables,
+et ils vont toujours croissant. D'après les <i>Documents sur le commerce
+extérieur</i> que publie le ministère du commerce, en ne comptant que les
+quatre principales puissances commerciales: l'Angleterre, la France,
+les États-Unis et les Pays-Bas, le mouvement a été, entrée et sortie
+réunies, en 1839, de 2,453 navires et de 983,890 tonneaux; en 1840, de
+2,532 navires et de 1,000,995 tonneaux; en 1841, de 2,966 navires et
+de 1,203,762 tonneaux. Le rétablissement des relations commerciales
+avec la Chine et les engagements contractés par le Céleste <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
+Empire envers le commerce européen font présager pour ces chiffres un
+accroissement rapide. À 10 fr. de péage par tonneau, pour le parcours
+entier du canal, en supposant que le canal de l'isthme eût les deux
+tiers du tonnage, total que nous bornerons à 1,200,000 tonneaux, la
+recette brute serait de 8 millions, et, sauf accidents, il resterait 6
+à 7 millions de produit net. Le chiffre de 10 fr. par tonneau n'est
+pas excessif, quand on tient compte du temps qu'on épargnerait, des
+mauvaises mers qu'on éviterait, et de l'élévation des primes
+d'assurance perçues aujourd'hui sur tout ce qui double le cap Horn.
+Cependant si les frais d'établissement, y compris les travaux
+maritimes, allaient à 150 ou 200 millions, et il faut se tenir prêt à
+des dépenses de cet ordre, il n'y aurait pour des actionnaires qu'un
+intérêt insuffisant. D'ailleurs en des affaires pareilles, il y a tant
+d'éléments problématiques ou incertains, tant de causes de mécompte,
+que des capitalistes se décideraient difficilement à y aventurer leurs
+fonds, le profit net parût-il devoir être beaucoup plus fort, à moins
+que de puissants gouvernements, tels que ceux de la France et de
+l'Angleterre, ne leur apportassent leur garantie et leur concours.</p>
+
+<p>Du reste, on ne voit pas pourquoi les gouvernements de ces deux grands
+pays ne s'accorderaient pas entre eux et avec celui des États-Unis en
+faveur de cette opération, pour l'accomplir eux-mêmes après qu'elle
+aura été soigneusement étudiée. L'Europe, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> ou, pour mieux
+dire, la race européenne, car c'est elle qui peuple aussi le nouveau
+continent, est livrée à un mouvement d'expansion en vertu duquel la
+planète tout entière semble devoir être bientôt rangée sous sa loi.
+Elle veut être la souveraine du monde; mais elle entend l'être avec
+magnanimité, afin d'élever les autres hommes au niveau de ses propres
+enfants. Rien de plus naturel que de renverser les barrières qui
+l'arrêtent dans son élan dominateur, dans ses plans de civilisation
+tutélaire. Qu'y aurait-il d'étrange à ce que les deux nations les plus
+puissantes et les plus avancées de l'Europe se concertassent entre
+elles et avec celui des peuples de l'Amérique qui est le premier par
+le nombre, par la richesse, par l'esprit d'entreprise et par
+l'extension de sa navigation, afin d'abattre la muraille qui barre le
+chemin du Grand-Océan et de ses rivages infinis? Le moyen de faire
+aimer la paix et d'en perpétuer le règne, c'est de la montrer non
+seulement féconde, mais pleine de majesté et même d'audace. Il faut
+qu'elle possède le don d'étonner les hommes, de les passionner s'il se
+peut, en même temps que celui de les enrichir. Malheur à elle, ou
+plutôt malheur à nous-mêmes, si elle paraissait condamnée à être
+froidement égoïste dans ses sentiments, mesquine dans ses conceptions,
+pusillanime dans ses entreprises! De ce point de vue, le projet de
+couper l'isthme de Panama se recommande hautement; et cette &oelig;uvre
+ne servît-elle qu'à établir, par la communauté d'efforts, un lien de
+plus entre la <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> France et l'Angleterre, lors même qu'il
+devrait en coûter à notre trésor 50 millions ou même 100, convenons
+qu'on a souvent plus mal dépensé l'argent des contribuables.</p>
+
+<p>J'insiste ici sur la convenance et la nécessité de faire concourir les
+États-Unis à cette &oelig;uvre par beaucoup de motifs. D'abord c'est
+incontestablement de tous les peuples de l'Amérique celui qui pèse le
+plus, dont les progrès sont le plus éclatants, qui a le plus le goût
+et l'intelligence des grands travaux d'utilité publique. Ce sont les
+plus hardis des navigateurs, les plus alertes des commerçants. Leur
+pavillon est un de ceux qu'on rencontre le plus dans le Grand-Océan,
+et ils n'y ont accès que par l'isthme de Panama, tandis que l'Europe a
+la faculté de s'y présenter par les deux isthmes. Ils sont donc
+intéressés plus que qui que ce soit au percement de l'isthme de
+Panama, et ils seraient empressés d'y contribuer matériellement autant
+que leur situation financière et la constitution fédérale le
+permettrait. Depuis longtemps le gouvernement des États-Unis a les
+yeux fixés sur l'isthme de Panama, et les citoyens n'ont pas cessé de
+l'exciter à s'en occuper. C'est même à lui que le gouvernement de
+l'Amérique Centrale s'adressa, à l'origine, pour le convier à
+intervenir. M. Clay, lorsqu'il était secrétaire d'État, sous la
+présidence de M. Adams, en 1825, y avait donné une attention
+particulière.</p>
+
+<p>Le choix de la ville de Panama pour le siége du congrès, auquel toutes
+les républiques nouvellement <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> écloses à cette époque avaient
+été convoquées pour consacrer leur fraternité entre elles et avec les
+États-Unis, montre ce qu'a été pour l'Amérique tout entière, dès les
+premiers jours de son émancipation, le percement de l'isthme. C'est
+une &oelig;uvre qui importe au Nouveau-Monde en masse. Au milieu de tous
+ces États, l'Union de l'Amérique du Nord étant comme l'aînée de la
+famille, tenter de creuser le canal des deux océans sans le concours
+des États-Unis, sans s'être entendu avec eux, équivaudrait presque à
+l'entreprendre sans la permission de l'Amérique. Or, l'Amérique est
+libre aujourd'hui; elle a rompu les lisières par lesquelles elle
+tenait à l'Europe, et l'on ne pourrait ainsi traiter d'elle, chez elle
+et sans elle, sans y soulever dans les c&oelig;urs les mêmes sentiments
+de haine énergique et implacable que provoquerait une atteinte
+audacieuse à son indépendance même. Si l'on trouvait cette assertion
+exagérée, et qu'on prétendît que la Nouvelle-Grenade ou les États de
+Nicaragua et de Costa-Rica, en vertu de leur souveraineté, sont les
+maîtres de concéder le canal de jonction des deux océans à qui leur
+plaît, et, par exemple, à la France et à l'Angleterre, nous
+remontrerions que depuis vingt années l'Angleterre, la France, les
+États-Unis et la Hollande travaillent à se supplanter les uns les
+autres pour avoir le patronage de cette &oelig;uvre, que tous ces efforts
+opposés se paralysent et que le canal est toujours à commencer.
+Qu'est-il donc besoin de rappeler que, seule, l'union fait la force?
+Du jour <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> où les deux premières puissances maritimes de
+l'Europe et du monde, et la nation prépondérante du nouveau continent
+s'accorderont à vouloir que l'isthme de Panama soit tranché, elles
+seront écoutées, et l'isthme s'abaissera devant leurs pavillons
+réunis. Ainsi que nous le disions pour la France et l'Angleterre il
+n'y a qu'un instant, ce concert serait une garantie de plus acquise à
+la paix du monde, et l'on ne saurait trop multiplier les gages en
+faveur de cette sainte cause.</p>
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<p class="center">CHAPITRE PREMIER.</p>
+
+<p class="center"><strong>Forme générale de l'isthme de Panama.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Sa grande longueur.&mdash;Sur cette longueur, cinq localités où l'on
+ peut rechercher un passage: 1<sup>o</sup> isthme de Tehuantepec; 2<sup>o</sup> à
+ l'est de la baie de Honduras; 3<sup>o</sup> lac de Nicaragua; 4<sup>o</sup> isthme de
+ Panama proprement dit: minimum d'épaisseur de l'isthme à la baie
+ de Mandinga; ligne de la Boca del Toro à l'embouchure du
+ Chiriqui; 5<sup>o</sup> isthme de Darien.&mdash;Obstacle qu'oppose dans toute
+ l'Amérique au passage d'un océan à l'autre la chaîne les Andes;
+ immense étendue de cette chaîne.&mdash;L'isthme est montagneux; mais
+ la chaîne s'y abaisse précisément aux cinq endroits ci-dessus.
+<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II.</p>
+
+<p class="center"><strong>Recherche d'un passage entre l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique,
+depuis la découverte du Nouveau-Monde.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Objet du voyage de Colomb.&mdash;Découverte de l'Océan Pacifique par
+ Vasco Nuñez de Balboa, le 25 septembre 1513&mdash;Héroïsme de Balboa;
+ sa persécution par Pedrarias Davila.&mdash;Caractère de
+ Fonseca.&mdash;Tentatives successives pour passer d'un océan à
+ l'autre.&mdash;Emulation entre l'Espagne et le Portugal.&mdash;Vasco de
+ Gama.&mdash;Le <i>Secret du Détroit</i>.&mdash;Expédition partie de San Lucar en
+ 1508, sous Vicente Yañez Pinzon et Juan Diaz de Solis.&mdash;Second
+ voyage de Juan Dias de Solis.&mdash;Expéditions des frères Cortereal
+ pour le compte du Portugal.&mdash;Voyage de Magellan en
+ 1520.&mdash;Découverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et
+ Schouten en 1616.&mdash;Efforts de Fernand Cortez pour découvrir le
+ <i>Secret du Détroit</i>; ses questions à Montezuma.&mdash;Navigateurs
+ anglais à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle:
+ Davis, Hudson, Baffin.&mdash;Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le Suédois Behring
+ voyage pour le compte de la Russie.&mdash;Troisième voyage de
+ Cook.&mdash;Projet de M. de Chateaubriand. Navigateurs anglais au
+ <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Grandeur de l'Espagne au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Canaux
+ projetés d'après Gamara en 1551 à Tehuantepec, au lac de
+ Nicaragua et à l'isthme de Panama, proprement dit; Philippe II
+ arrête l'essor de l'Espagne.&mdash;Efforts de Cortez; communication
+ grossière qu'il établit dans l'isthme de Tehuantepec; on
+ l'améliore un peu à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; prix exorbitant du
+ transport.&mdash;Communication par Panama, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> fort
+ imparfaite.&mdash;Tort que se faisait l'Espagne en négligeant ainsi
+ des voies de transport aussi importantes; elle justifiait
+ d'avance sa dépossession future.
+<span class="ralign"><a href="#page011">11</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III.</p>
+
+<p class="center"><strong>Nature et proportions de la communication à établir.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Objet de la communication à ouvrir.&mdash;Services à attendre du
+ percement de l'isthme pour l'Europe.&mdash;Les voyages qu'on
+ abrégerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; énumération
+ des contrées où l'on se rend d'Europe par cette voie.&mdash;Pour la
+ Chine et le Japon, eu égard à la régularité des vents, aux
+ courants et à la beauté de la mer, il y aurait, malgré un plus
+ long trajet, économie de temps et accroissement de sécurité à
+ l'aller, mais non au retour.&mdash;Avantages de l'Océan
+ <i>Pacifique</i>.&mdash;Le percement de l'isthme profiterait plus encore
+ aux États-Unis.&mdash;Bons effets à en espérer pour le versant
+ occidental de l'Amérique, plus retardé que celui qui regarde
+ l'Europe.&mdash;La communication devrait s'effectuer au moyen d'un
+ canal; ce canal devrait être praticable pour les grands bâtiments
+ du commerce et pour les navires à vapeur de l'ordre des paquebots
+ transatlantiques.&mdash;Un canal sur une échelle moindre serait
+ d'utilité locale et ne profiterait à l'Europe
+ qu'indirectement.&mdash;Des dimensions à donner au canal.&mdash;Exemples du
+ canal Calédonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des
+ canaux maritimes.&mdash;Dimensions des canaux ordinaires en France, en
+ Angleterre, aux États-Unis.&mdash;Ce qu'ont coûté les canaux
+ Calédonien et du Nord, et les canaux ordinaires français, anglais
+ et américains.&mdash;Prix d'une grande écluse à Brest.&mdash;Nécessité pour
+ un canal maritime de déboucher au mouillage même des navires; à
+ Panama cette condition ne se remplirait pas très
+ aisément.&mdash;Conditions de salubrité; on y satisferait par le
+ creusement même du canal.
+<span class="ralign"><a href="#page035">35</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV.</p>
+
+<p class="center"><strong>Des difficultés que les ingénieurs sont accoutumés à franchir en
+creusant des canaux.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Différences entre un canal et une rivière: un canal consomme
+ beaucoup moins d'eau; le canal du Midi comparé à la Seine.&mdash;Ce
+ qu'on nomme un <i>bief</i>.&mdash;En quoi consiste une <i>écluse</i>, ou
+ appareil en maçonnerie pour passer d'un bief à l'autre.&mdash;Ce qu'on
+ appelle la <i>pente rachetée</i> par un canal, ou la <i>chute rachetée</i>
+ par une écluse; <i>contre-pente</i>.&mdash;La difficulté d'un canal dépend
+ principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes
+ et contre-pentes.&mdash;Exemples des longueurs ainsi que des pentes et
+ contre-pentes de canaux français, américains ou
+ anglais;&mdash;Conversion de ces canaux, qui sont à dimensions
+ ordinaires, en canaux pareils au canal Calédonien ou au canal
+ hollandais du Nord.&mdash;De l'approvisionnement <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> d'eau des
+ canaux.&mdash;Les régions des tropiques, surtout dans l'isthme,
+ semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilités que nos
+ pays tempérés de l'Europe.
+<span class="ralign"><a href="#page051">51</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V.</p>
+
+<p class="center"><strong>Première localité indiquée pour le percement de l'isthme.&mdash;Isthme de
+Tehuantepec et du Guasacoalco.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Dépression qu'y éprouve le plateau mexicain.&mdash;Port qu'offre
+ l'embouchure du Guasacoalco.&mdash;Essais de Cortez.&mdash;Projets de canal
+ après lui.&mdash;La découverte, au château de Saint-Jean d'Ulua, de
+ canons venus de Manille, réveille ces projets en
+ 1771.&mdash;Exploration du terrain par deux ingénieurs, et leurs
+ conclusions favorables.&mdash;Plan du vice-roi Revillagigedo. Le canal
+ de l'isthme de Tehuantepec est voté par les cortès espagnoles en
+ 1814.&mdash;Études du général Orbegoso en 1825; ses conclusions sont
+ moins favorables; difficulté d'alimenter un canal sur le versant
+ de l'Océan Pacifique.&mdash;Mauvais port à Tehuantepec.&mdash;Le général
+ Orbegoso se réduit à une route entre l'Océan Pacifique et le
+ Guasacoalco.&mdash;Sol fertile qu'on traverserait; projet de
+ colonisation qu'on pourrait reprendre avec avantage.&mdash;Concession
+ récente à don José Garay.&mdash;Projet de ce concessionnaire.
+<span class="ralign"><a href="#page059">59</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI.</p>
+
+<p class="center"><strong>Second passage.&mdash;Isthme de Honduras.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau élevé
+ en arrière des montagnes; délicieuse situation de la ville de
+ Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.&mdash;Les
+ montagnes s'abaissent sur le bord méridional de la baie.&mdash;Trouée
+ que fait le Golfe Dolce; cette trouée se prolonge par le fleuve
+ Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.&mdash;Plus au sud-est,
+ vallée de Comayagua, où coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a
+ pas d'espoir non plus de pratiquer par là un canal
+ maritime.&mdash;Vallée du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus
+ grande partie de la distance des deux océans, mais il serait
+ impossible de descendre dans l'Océan Pacifique; élévation du sol
+ sur les bords du haut Motagua.&mdash;Terre <i>froide</i>; sens qu'il faut
+ attacher à ce mot.&mdash;Partage des eaux à Chimaltenango.&mdash;Il n'y a
+ rien à espérer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras.
+<span class="ralign"><a href="#page069">69</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VII.</p>
+
+<p class="center"><strong>Troisième passage.&mdash;Le pays de Nicaragua.</strong></p>
+
+<div class="resume">
+<p>Grande déchirure occupée par le lac de Nicaragua et le fleuve
+ San-Juan de Nicaragua.&mdash;Golfe de Papagayo et golfe de
+ Nicoya.&mdash;Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui
+ prolongent le lac <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> et le fleuve précédents.&mdash;Dimensions
+ de ces lacs; développement des fleuves.&mdash;Tracés possibles au
+ nombre de cinq: 1<sup>o</sup> du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2<sup>o</sup>
+ du même lac au golfe de Nicoya; 3<sup>o</sup> et 4<sup>o</sup> de la pointe
+ nord-ouest du lac de Leon à Tamarindo et à Realejo; 5<sup>o</sup> du lac de
+ Leon à la rivière Tosta; 6<sup>o</sup> du même lac ou golfe de la
+ Conchagua.&mdash;Régime du fleuve San-Juan; rapides et récifs.&mdash;Bon
+ port de San-Juan à l'embouchure du fleuve.&mdash;Amélioration du
+ fleuve San-Juan; ce qui prouve qu'elle serait peu difficile,
+ c'est qu'avant 1685 les trois mâts le remontaient; en 1685, on
+ l'obstrua pour barrer le passage aux flibustiers; le Colorado
+ s'ouvrit alors.&mdash;D'une amélioration qui permette de recevoir les
+ plus grands trois-mâts du commerce et les paquebots
+ transatlantiques.&mdash;De la navigation du Tipitapa; sa pente; beau
+ site de la ville de Tipitapa.&mdash;La traversée du lac de Nicaragua
+ n'offre pas de péril sérieux.</p>
+
+<p>Des canaux à ouvrir entre l'Océan pacifique et le lac de Leon ou
+ le lac de Nicaragua.&mdash;Sol peu élevé malgré la présence de volcans
+ très hauts.&mdash;Tous les voyageurs s'accordent à dire que du lac de
+ Leon à Realejo ou à Tamarindo le pays est plat.&mdash;Illusion
+ possible.&mdash;On n'a fait de nivellements qu'entre la ville de
+ Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.&mdash;Nivellement de don
+ Manuel Galisteo avant la révolution française.&mdash;Nivellement de M.
+ Bailey depuis l'indépendance.&mdash;Il faudrait un souterrain par ce
+ dernier tracé; de quelle longueur; comparaison avec la longueur
+ d'autres souterrains.&mdash;Impossibilité d'admettre des souterrains
+ sur un canal destiné à des bâtiments de mer.&mdash;De quelles
+ dimensions devraient être des souterrains pour de grands
+ trois-mâts démâtés.&mdash;Pour les autres lignes, les renseignements
+ manquent.&mdash;Donnée relatée dans l'ouvrage intitulé: <i>Mexico and
+ Guatimala</i>.</p>
+
+<p>Des ports qu'on trouverait aux deux extrémités du
+ canal.&mdash;San-Juan du Sud; le port est petit, mais sûr; les ports
+ de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est
+ magnifique.&mdash;Absence de la fièvre jaune là où le canal serait à
+ creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs.</p>
+
+<p>Au-delà du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre
+ les deux océans jusqu'à ce qu'on soit aux environs de
+ Panama.&mdash;Études qu'il y aurait lieu de faire à la baie de
+ Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivière Chiriqui.
+<span class="ralign"><a href="#page075">75</a></span></p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VIII.</p>
+
+<p class="center"><strong>Quatrième passage.&mdash;Isthme de Panama proprement dit.</strong></p>
+
+<div class="resume">
+<p>Absence d'observations dans cet isthme jusqu'à ces derniers
+ temps.&mdash;Aspect général du pays qui entoure Panama.&mdash;Collines
+ isolées ou en petits groupes se dressant sur une surface plane;
+ cours d'eau multipliés; le Chagres et le Trinidad
+ navigables.&mdash;Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres à
+ Gorgona ou à Cruces par le Rio Chagres, et de là se rendent à
+ Panama à dos de mulet.&mdash;Cours d'eau sur le versant de l'Océan
+ Pacifique: le Caïmito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra
+ Grande, le Farfan, le Bernardino.&mdash;Ce <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> passage ait
+ fréquenté depuis longtemps; c'est par là que passa François
+ Pizarre, quand il alla conquérir le Pérou.&mdash;Route pavée qui a
+ existé de Cruces à Panama.&mdash;Négligence malhabile du gouvernement
+ espagnol.&mdash;Bolivar fait étudier l'isthme par MM. Lloyd et
+ Falmarc; opérations de ces ingénieurs; elles se réduisent à
+ mesurer la hauteur d'un point de partage déterminé et la
+ différence de niveau entre les deux océans.&mdash;Il résulte de ces
+ opérations que cette localité n'est pas plus défavorable que
+ d'autres où l'on a fait passer un canal.&mdash;Études nouvelles par M.
+ Morel au nom de la compagnie franco-grenadine; il indique un
+ point de partage extrêmement déprimé; si bien qu'on pourrait
+ ménager un véritable détroit artificiel.&mdash;Trajet de 75 kilomètres
+ seulement entre Panama et Chagres.&mdash;Ces résultats surprenants,
+ inouïs, sont démentis; néanmoins la localité demeure très
+ favorable.&mdash;Reproches encourus par le gouvernement espagnol.&mdash;Le
+ tracé proposé aujourd'hui l'avait été en 1528.&mdash;Réflexion au
+ sujet des découvertes qui se perdent et se retrouvent.</p>
+
+<p>Des débouchés du canal en mer.&mdash;Le port de Chagres est déjà
+ passable.&mdash;Par une coupure qui communiquerait avec la baie de
+ Limon on aurait un port excellent.&mdash;Du côté de Panama ce serait
+ plus difficile; le port de la ville de Panama est à une certaine
+ distance au large contre un groupe de trois îles.&mdash;Il faudrait
+ creuser en mer et garantir par des jetées un chenal entre ce
+ mouillage et la terre ferme.&mdash;Diverses manières de déboucher en
+ mer.</p>
+
+<p>Rareté des travailleurs indigènes; on aurait besoin d'emmener des
+ ouvriers d'Europe.&mdash;Précautions à prendre alors pour
+ l'hygiène.&mdash;Emploi d'hommes disciplinés et dociles tels que les
+ soldats du génie.&mdash;De la baie de Mandinga et d'un passage
+ possible derrière la Boca del Toro.&mdash;Mines de charbon.
+<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></p>
+</div>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IX.</p>
+
+<p class="center"><strong>Cinquième passage.&mdash;Isthme de Darien.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Dépression qu'offre la vallée de l'Atrato.&mdash;Communication
+ projetée à la fin du siècle dernier entre la vallée de l'Atrato
+ et le port de Cupica par le Naipipi.&mdash;Elle est
+ impossible.&mdash;Communication entre la vallée de l'Atrato et celle
+ du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais
+ un canal des deux océans.
+<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE X.</p>
+
+<p class="center"><strong>Conclusion des cinq chapitrés précédents&mdash;Études à faire.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Deux tracés se recommandent: l'un par Chagres et les environs de
+ Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.&mdash;Dépense à laquelle il
+ faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait
+ considérable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des
+ trois premières puissances maritimes réunies.&mdash;Plan d'une étude
+ générale à Panama, au lac de Nicaragua, à la baie de Mandinga, à
+ la Boca <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> del Toro.&mdash;Il faudrait un personnel nombreux
+ d'ingénieurs et un plus nombreux d'agents subalternes.&mdash;Soldats
+ du génie et matelots à la suite des ingénieurs.&mdash;Études médicales
+ à joindre à celles des ingénieurs, afin d'être prêt, au cas où
+ des ouvriers européens ou du nord de l'Amérique devraient être
+ envoyés dans l'isthme.&mdash;Il conviendrait que la France se chargeât
+ de ces études; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur
+ et ce serait conforme à sa politique.
+<span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XI.</p>
+
+<p class="center"><strong>Du percement de l'isthme de Suez.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ L'isthme est nivelé; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de
+ la mer Rouge; l'épaisseur de l'isthme est rigoureusement de 115
+ kilomètres.&mdash;Inégalité de niveau des deux mers.&mdash;Difficulté
+ d'avoir un port sur la Méditerranée.&mdash;Le canal de l'isthme de
+ Suez a existé.&mdash;<i>Canal des Rois</i> de Suez au Nil, du temps de
+ l'antique Égypte.&mdash;Restauration du temps des Ptolémées et sous
+ l'empereur Adrien.&mdash;Travaux des mahométans.&mdash;Projets du général
+ en chef Bonaparte.&mdash;Études que fit alors M. le Père.&mdash;Une fois
+ dans le Nil, il faudrait atteindre la Méditerranée; le seul port
+ de ces parages est Alexandrie; coup d'&oelig;il
+ d'Alexandre-le-Grand.&mdash;Il serait bien difficile de rejoindre
+ Alexandrie depuis le débouché du canal de Suez au
+ Nil.&mdash;Convenance d'un canal direct de Suez à la Méditerranée;
+ autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les
+ sables que dépose la mer, en rendant difficile l'existence d'un
+ port sur la Méditerranée à Péluse, y font obstacle.&mdash;Ce qu'était
+ la traversée d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est
+ aujourd'hui.&mdash;Abréviation que procurerait aux navires à voiles la
+ coupure de l'isthme de Suez.
+<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE XII.</p>
+
+<p class="center"><strong>Comment pourrait être exécuté le canal de l'isthme de Panama.</strong></p>
+
+<p class="resume">
+ Bonnes dispositions du gouvernement de la
+ Nouvelle-Grenade.&mdash;Immunités à attendre de lui.&mdash;Excellents
+ sentiments manifestés à l'origine par le gouvernement fédéral de
+ l'Amérique Centrale.&mdash;Triste situation de ce pays aujourd'hui;
+ cependant les États de Nicaragua et de Costa-Rica que
+ traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent
+ des garanties.&mdash;Une compagnie ne pourrait exécuter le canal, quel
+ que soit celui des deux tracés qu'on adopte.&mdash;Bénéfices à
+ attendre d'un péage; nombre de navires qui se rendent dans le
+ Grand Océan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Espérance.&mdash;Il
+ n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre
+ qui pussent le creuser; il conviendrait qu'ils s'associassent
+ dans ce but avec celui des États-Unis.
+<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></p>
+
+<h2>ERRATA.</h2>
+
+<ul>
+<li>Page 91, ligne 2: <i>après</i> très dure, <i>mettre</i> ou des sables coulants.</li>
+
+<li>Page 121, ligne 19: <i>après</i> dures à l'excès, <i>mettre</i> ou des sables
+ mouvants, ce qui serait pire encore.</li>
+</ul>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<a href="images/img001.jpg">
+<img src="images/img001tb.jpg" width="600" height="472" alt="" title=""></a>
+</div>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Pour bien préciser quelques termes dont nous nous
+servirons souvent, rappelons qu'on désigne sous le nom d'<i>Océan
+Atlantique</i> la portion de l'Océan qui est bordée, d'un côté par
+l'Europe et l'Afrique, de l'autre par les deux Amériques. La vaste mer
+qui s'étend de la Chine et de l'Inde au pôle austral, et du versant
+occidental des Amériques au revers oriental de l'Afrique, est le
+<i>Grand-Océan</i>. Dans le voisinage de l'Amérique, entre les tropiques,
+celui-ci est nommé l'<i>Océan Pacifique</i>, à cause de la sécurité qu'il
+présente aux navigateurs, plus particulièrement dans l'hémisphère
+austral. Au contact de l'isthme de Panama, sur les côtes du Mexique et
+de l'Amérique centrale jusqu'à l'Amérique méridionale, on l'appelle
+souvent la <i>mer du Sud</i>. Nous emploierons ces trois dénominations de
+<i>Grand-Océan</i>, d'<i>Océan Pacifique</i> et de <i>mer du Sud</i>. La portion de
+l'Atlantique qui baigne l'isthme se compose du <i>golfe du Mexique</i> et
+de la <i>mer des Antilles</i>.</p>
+
+<p>Les rameaux de la chaîne des Andes, qui se développe d'une extrémité à
+l'autre de l'Amérique, sont désignés par le nom de <i>Cordillères</i>, qui
+implique ainsi l'idée d'un contre-fort de la chaîne ou de l'ensemble
+d'une crête, et non celle d'un sommet isolé. La crête centrale est
+habituellement qualifiée de même.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Le golfe du Mexique a 1,650 kilomètres de l'est à l'ouest
+et 1,200 du nord au midi. Ce sont à très peu près les dimensions de la
+Méditerranée entre l'Espagne et la Grèce, entre l'Afrique et la
+France.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> L'étendue de la vallée du fleuve des Amazones est égale à
+douze fois environ celle de la France.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> On trouve des volcans en Amérique, non seulement entre
+les tropiques, mais jusqu'aux deux extrémités. Le mont Saint-Élie,
+placé au terme habitable de l'Amérique du Nord, est un volcan.
+Plusieurs volcans sont plus au nord encore, dans l'Amérique russe.
+L'Amérique du Sud se termine par la Terre-de-Feu, ainsi nommée à cause
+de ses volcans.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> M. Thompson (<i>Official visit to Guatimala</i>, p. 239) fait
+remarquer que les volcans de Guatimala ont une élévation de 4,026
+mètres au-dessus de leur base. Le Chimborazo est élevé de 6,530 mètres
+au-dessus de la mer; mais, sa base étant de 2,902 mètres, il ne reste
+que 3,628 mètres pour la hauteur au-dessus de la base. Au Mexique, le
+Popocatepelt, l'une des montagnes de la Sierra Nevada de Mexico, a
+5,400 mètres au-dessus de la mer; mais sa hauteur au-dessus de sa base
+n'en est que la moitié.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<strong>Note 6:</strong> Ces deux opinions étaient fondées l'une et l'autre. La
+terre étant ronde, pour se rendre d'un point à un autre, on est
+également certain d'arriver en prenant à droit ou à gauche sur le
+grand cercle de la sphère tracé par ces deux points; mais ces deux
+chemins ne sont pas également courts, et l'un peut être infiniment
+plus long que l'autre. Pour qu'ils fussent également égaux, il
+faudrait que les deux points se trouvassent aux extrémités d'un même
+diamètre sur ce grand cercle. Colomb, par une bien heureuse erreur,
+s'imaginait que le trajet serait moins long d'Europe en Chine en
+marchant de l'est à l'ouest qu'en prenant le tour de la terre à
+rebours, c'est-à-dire de l'ouest à l'est.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<strong>Note 7:</strong> Il est hors de doute aujourd'hui que les navigateurs
+scandinaves avaient pénétré dans le Nouveau-Monde dès la fin du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup>
+siècle. Ils y avaient même fondé quelques établissements. Mais les
+relations ainsi créées entre les deux continents s'étaient
+interrompues, et le souvenir s'en était perdu. L'Europe méridionale,
+c'est-à-dire les deux péninsules ibérique et italique, l'Angleterre et
+la France, n'en avaient jamais été informées. Colomb avait visité
+l'Islande, dans les bibliothèques de laquelle on a retrouvé, assez
+récemment, la preuve positive des voyages des Scandinaves en Amérique.
+On a assuré qu'il avait acquis dans cette île des éléments de
+conviction au sujet de l'existence des terres à l'occident de
+l'Europe. Mais ce fait n'est pas démontré. Au contraire, il est
+parfaitement certain, ainsi que nous l'avançons ici, que Colomb
+croyait aller en Chine par une route différente de celle qu'on croyait
+la meilleure, et même la seule possible.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<strong>Note 8:</strong> L'expédition partit de Cadix le 11 mai 1502, et rentra le
+7 novembre 1504. Colomb y découvrit la côte de l'isthme de Panama
+depuis Honduras jusqu'à l'Amérique du Sud, dont il reconnut une
+partie. Il mourut le 20 mai 1506. Les deux premiers voyages de Colomb
+l'avaient conduit à l'archipel des Antilles. Le troisième l'avait mené
+sur la Côte-Ferme, au Delta de l'Orénoque et sur la côte de Paria, et
+par conséquent loin de l'isthme; il y avait pris terre le 1<sup>er</sup> août
+1498. C'était la première fois que Colomb abordait sur le continent
+américain. Jusqu'alors il n'avait vu que les îles; mais, dès le 24
+juin 1497, Sébastien Cabot, envoyé par les Anglais, avait découvert le
+continent de l'Amérique du Nord.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<strong>Note 9:</strong> Le premier qui navigua sur ces eaux mystérieuses fut
+Alonzo Martin de San-Benito, l'un des compagnons de Balboa, qui, avant
+la prise de possession par celui-ci, découvrit une descente au golfe
+de San-Miguel, sur lequel il trouva un canot.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<strong>Note 10:</strong> L'Orénoque a son embouchure par le 9<sup>e</sup> degré de latitude
+boréale.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<strong>Note 11:</strong> Le cap Saint-Augustin est, de l'autre côté de la ligne,
+dans le Brésil, à 8 degrés 20 minutes de latitude australe.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<strong>Note 12:</strong> <i>El Almirante</i>; c'est le nom sous lequel Christophe
+Colomb est désigné dans l'Amérique espagnole.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<strong>Note 13:</strong> Le départ de Vasco de Gama est du 8 juillet 1497. Il
+doubla le Cap le 2 novembre 1497, et arriva à Calecut le 20 mai 1498.
+Le troisième départ de Colomb est du 30 mai 1498.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<strong>Note 14:</strong> C'est ce que cherchait Ponce de Léon et ce qui lui fit
+faire ses périlleuses expéditions en Floride.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<strong>Note 15:</strong> Il y succomba pareillement, et son frère, l'aîné des
+trois, Vasqueanes Cortereal, gouverneur de Terceire, fit armer, en
+1503, une caravelle à ses frais, afin d'aller à la recherche de ses
+frères Gaspar et Miguel. Le roi don Manuel l'empêcha de partir par un
+ordre formel.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<strong>Note 16:</strong> Ils ne le furent que quelques années après la découverte
+du détroit de Magellan. Le premier débarquement de Pizarre au Pérou
+est de 1526.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<strong>Note 17:</strong> Le détroit de Magellan s'ouvre par 52-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> degrés de
+latitude australe, c'est-à-dire bien loin de l'équateur. Le cap Horn
+est de 3 degrés plus éloigné encore vers le pôle.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<strong>Note 18:</strong> Le passage de Rio Frio, entre la Vera-Cruz et Mexico,
+est à 3,196 mètres au-dessus de la mer à la Vera-Cruz. Mexico est à
+2,276 mètres. De là, pour aller à Cuercavaca, on franchit l'ancien
+camp de Cortez, situé à 2,996 mètres, pour redescendre à 516 mètres,
+et remonter encore à 1,380 mètres à Chilpanzingo.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<strong>Note 19:</strong> Je dis quelques uns, car je ne suis pas de ceux qui
+accusent le gouvernement espagnol d'avoir été barbare et exterminateur
+dans l'administration de ses colonies. Dans l'ensemble, il s'y est
+montré humain, quoiqu'on lui ait fait une réputation contraire. Les
+colons ont eu individuellement de grands reproches à se faire; mais
+l'esprit des ordonnances espagnoles envers les indigènes du
+Nouveau-Monde et les efforts de l'administration coloniale ont été
+favorables à la cause de l'humanité et de la civilisation, en ce qui
+concernait ces populations.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<strong>Note 20:</strong> Ce sont les distances directes sans détours. Les
+distances itinéraires, c'est-à-dire réellement parcourues par les
+navires, seraient plus fortes d'un quart ou d'un cinquième.<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<strong>Note 21:</strong> Le Grand-Océan cependant ne mérite tout-à-fait le nom de
+Pacifique que du parallèle de Coquimbo à celui du cap Corrientes,
+entre le 30<sup>e</sup> degré de latitude australe et le 5<sup>e</sup> degré de latitude
+boréale. Il est là d'une sérénité constante. Au-delà il n'en est pas
+de même; dans la saison des pluies, particulièrement le long des côtes
+de l'Amérique, la navigation y devient dangereuse.<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<strong>Note 22:</strong> C'est le pilote don Francisco Maurelli qui eut ce
+courage, au commencement du siècle, pour apporter aux Philippines la
+nouvelle de la rupture entre l'Angleterre et l'Espagne.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<strong>Note 23:</strong> Si le Chili surpasse en prospérité les autres
+républiques de la côte occidentale de l'Amérique, on peut l'attribuer
+à ce que par le cap Horn il est d'un accès plus facile. C'est pour
+cela que probablement, pour s'y rendre d'Europe, le passage du cap
+Horn pourrait continuer à être préféré.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<strong>Note 24:</strong> Le canal latéral à la Garonne a des dimensions un peu
+plus fortes; le canal d'Arles à Bouc est un peu plus large encore que
+le canal latéral à la Garonne, et les écluses, très peu nombreuses
+d'ailleurs, ont 50 mètres de long sur 8 de large.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<strong>Note 25:</strong> Le canal Érié se reconstruit depuis quelques années avec
+plus de largeur et de profondeur. Il surpassera même le canal du Midi
+et le canal latéral à la Garonne. Le canal de la Chesapeake à l'Ohio
+est à peu près à l'image de nos canaux à grande section. Le canal
+latéral au Saint-Laurent dans le Canada a 30 mètres et <sup>1</sup>/<sub>2</sub> de largeur
+à la ligne d'eau et 3 mètres de profondeur.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<strong>Note 26:</strong> Le développement de la ligne tout entière est de 85
+kilomètres; mais il n'y a de canal creusé que sur 34 et <sup>1</sup>/<sub>2</sub>
+kilomètres; le reste est dans le lit des lacs ou des rivières.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<strong>Note 27:</strong> Ce ne sont que des écluses régulatrices nécessitées par
+la marée qui change à chaque instant le niveau de la mer, tandis que,
+dans le canal, on a besoin d'un niveau constant.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<strong>Note 28:</strong> On doit croire que la substitution des hélices aux roues
+à aubes, comme organes moteurs des navires à vapeur, permettra de
+réduire la largeur des écluses destinées à les recevoir, puisqu'ils
+seront alors dégagés des grands et incommodes tambours qu'ils portent
+sur leurs flancs. On réduirait alors la longueur de la coque, et on en
+augmenterait la largeur. Un paquebot de 450 chevaux pourrait dès lors
+entrer dans l'écluse, des vaisseaux à trois ponts, qui a 67 mètres 60
+centimètres de long et 18 mètres 22 centimètres de large. Quant à la
+profondeur d'une écluse, elle a pour minimum absolu le tirant d'eau
+des navires auxquels elle est réservée, augmenté d'environ un
+demi-mètre, car il faut bien que ces navires y restent à flot.<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<strong>Note 29:</strong> Le canal hollandais du Nord est pourtant ainsi; mais la
+Hollande est un pays exceptionnellement nivelé par la nature.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<strong>Note 30:</strong> On ne s'en est pas toujours assez préoccupé en France.<a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<strong>Note 31:</strong> L'eau pluviale représente tous les ans à Paris une
+couche de 50 à 55 centimètres: entre les tropiques, dans le nouveau
+continent, c'est communément de 2 mètres 70 centimètres à 3 mètres.<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<strong>Note 32:</strong> «Les observations barométriques ne méritent qu'une
+confiance médiocre. Le seul baromètre que possédât la commission avait
+été fait par moi, et il est probable qu'il avait pris l'air pendant le
+voyage, ce qui peut avoir influé sur l'exactitude des points mesurés.
+Leur hauteur respective doit néanmoins être assez exactement
+déterminée. Nos calculs ont été corrigés par les observations que nous
+avons faites plus tard à Tehuantepec.» (Extrait du rapport de don Juan
+Orbegoso.)<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<strong>Note 33:</strong> Pour le faire sortir, il fallut l'alléger de son
+artillerie. Un vaisseau de ligne tirant de 7 à 8 mètres d'eau, il faut
+qu'il trouve sur la barre d'un fleuve une profondeur d'eau de 9 à 10
+mètres.<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<strong>Note 34:</strong> La latitude de l'embouchure du Guasacoalco est de 18
+degrés 8 minutes; celle de la côte près de Tehuantepec est de 16
+degrés 11 minutes; celle de l'embarcadère du Saravia sur le
+Guasacoalco est de 17 degrés 12 minutes, et les trois points sont à
+peu près sur le même méridien.<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<strong>Note 35:</strong> À San-Miguel, le Chimalapa est à 173 mètres au-dessus de
+la mer: le village de Santa-Maria est à 286 mètres; mais le
+Guasacoalco est de beaucoup plus bas que le village. À 13 kilomètres
+en aval, il est à 160 mètres 10 centimètres, ce qui permet de supposer
+que le niveau du fleuve à Santa-Maria est à 170 mètres environ.<a href="#footnotetag35"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<strong>Note 36:</strong> Eu égard, sans doute, aux sommes dont pourrait disposer
+le gouvernement mexicain.<a href="#footnotetag36"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<strong>Note 37:</strong> D'après la dernière carte de l'Amirauté anglaise, le pic
+d'Omoa, qui est situé derrière le port du même nom sur la baie de
+Honduras, a environ 7,000 pieds anglais (2,130 mètres), et le pic de
+Congrehoy (ou Congrejal), placé 150 kilomètres plus à l'est, 7,500
+pieds (2,290 mètres). Ces deux montagnes sont sur le bord méridional
+de la baie, là où la chaîne qui la borde cesse d'être continue et
+laisse des ouvertures.<a href="#footnotetag37"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<strong>Note 38:</strong> C'est le nom du Mexique dans la langue des Aztèques.<a href="#footnotetag38"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<strong>Note 39:</strong> Le Sirano, que nous citions tout-à-l'heure, y fait
+cependant exception.<a href="#footnotetag39"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<strong>Note 40:</strong> Nous adoptons ici, pour le lac de Nicaragua et pour les
+rivières San-Juan et Tipitapa, les évaluations de M. Bailey,
+rapportées par M. Stephens, en supposant, ce que nous avons pu
+vérifier, que les milles dont il se sert en ce qui les concerne soient
+des milles géographiques de 1,851 mètres, quoique ailleurs M. Stephens
+emploie le mille de 1,609 mètres. Les autres observateurs et
+géographes attribuent au lac de Nicaragua de plus grandes dimensions.
+Quant à la profondeur, ils lui en assignent une moindre, mais plus que
+suffisante pour de grands navires. MM. Rouhaud et Dumartray donnent au
+lac<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA" title="Lien vers la note A"><span class="small">[A]</span></a> 45 lieues de longueur sur 25 de largeur, et une profondeur de
+75 pieds. En supposant que la lieue dont ils se servent soit la lieue
+marine de 5 kilomètres et demi, le lac aurait 250 kilomètres de long
+sur 137 de large. Les nouvelles cartes de l'Amirauté anglaise et du
+Dépôt de la Marine française, dressées d'après les résultats de
+l'expédition du commodore Owen, se rapprochent des indications que
+nous avons adoptées.<a href="#footnotetag40"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnoteA" name="footnoteA"></a>
+<strong>Note A:</strong> Page 8 de leur Notice sur l'<i>Amérique Centrale</i>.<a href="#footnotetagA"><span class="small">[Retour à la note principale.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<strong>Note 41:</strong> On désigne ainsi les points où le courant est beaucoup
+plus vif et oppose un grand obstacle aux navires qui remontent. Quand
+un <i>rapide</i> est bien caractérisé, il interrompt la ligne navigable.
+Voici, d'après les renseignements communiqués à M. Stephens par M.
+Bailey, comme sont distribués les rapides et comment se présente le
+fleuve à partir du lac de Nicaragua:</p>
+
+<p>À partir du lac jusqu'à la rivière des Savalos, sur 33 kilomètres
+environ, le fleuve San-Juan a une profondeur de 3 mètres 65
+centimètres à 7 mètres 30 centimètres. Alors commencent les rapides
+d'El Toro, dont l'étendue est de 1,850 mètres, et où la profondeur de
+l'eau est de 2 mètres 75 centimètres à 3 mètres 65 centimètres.
+Pendant un intervalle de 7,400 mètres, on trouve une navigation
+facile; mais, arrivé à Castillo Viejo, on rencontre d'autres rapides
+d'environ 1,000 mètres de développement, où il y a de 3 mètres 65
+centimètres à 7 mètres 30 c. d'eau. Après un nouvel espace d'une bonne
+navigation, long de 3,700 mètres, où l'eau a une profondeur de 4
+mètres 50 c. à 4 mètres, se présentent les rapides de Mico et de las
+Balas, qui se succèdent et n'ont pas ensemble un développement de plus
+de 1,850 mètres; la profondeur du chenal y varie de 1 mètre 83
+centimètres à 5 mètres et demi. Après un autre espace navigable de
+2,800 mètres, viennent les rapides de Machuca, de 1,850 mètres de
+longueur; ce sont les plus dangereux de tous, parce que le fleuve y
+court sur un lit hérissé de pointes de rochers. Après un nouveau
+bassin naturel de 18 kil. et demi, où il y a de 3 mètres 65
+centimètres d'eau à 13 mètres, on est au confluent du San-Carlos. 20
+kilomètres plus loin, le San-Juan reçoit le Sarapiqui, seule
+communication entre l'État de Costa-Rica et le port San-Juan ou la
+mer. Dans ce trajet sont distribuées des îles, et la profondeur est de
+1 mètre 83 centimètres à 11 mètres; les points les moins profonds
+étant aux coudes du fleuve, il s'y est accumulé de la boue et du
+gravier. Enfin, après on parcours de 13 kilomètres, on est à la
+séparation du Colorado. De là à la mer il y a 24 kilomètres qu'on
+réduirait facilement à 18 et demi. Tous les sondages relatés ici ont
+été pris à basses eaux. Remarquons que, à ce compte, le développement
+du fleuve serait de 129 kilomètres, au lieu des 146 indiqués ailleurs
+par M. Stephens.</p>
+
+<p>Les barrages à placer à chacun des quatre rapides auraient de 80 à 100
+mètres. Sur quelques autres points il faudrait des dragages.<a href="#footnotetag41"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<strong>Note 42:</strong> L'opinion de M. Bailey, telle que la rapporte M.
+Stephens, serait que ce port est parfait (<i>unexceptionable</i>), mais
+petit. Tous les autres témoignages sont d'accord à lui reconnaître au
+contraire beaucoup d'étendue. MM. Rouhaud et Dumartray disent (<i>page
+7</i> de leur notice) qu'il est <i>vaste et de toute sécurité</i>, ce que «ne
+présente aucun autre point de la côte orientale de l'Amérique
+Centrale.» De savants marins français qui ont été chargés de
+l'examiner en 1843 disent expressément que c'est un <i>asile vaste et
+sûr</i>, une <i>belle situation</i>, un <i>excellent port</i>, et, ajoutent-ils, un
+bon <i>mouillage près de terre</i>.<a href="#footnotetag42"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<strong>Note 43:</strong> Ce barrage aurait 410 mètres de long.<a href="#footnotetag43"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<strong>Note 44:</strong> Suivant M. Stephens, toute la pente de la rivière
+Tipitapa, montant à 8 mètres 74 centimètres, serait accumulée sur les
+10 premiers kilomètres à partir du lac de Leon. M. Rouhaud, qui a pris
+part aux opérations topographiques faites dans le pays, m'a dit que la
+pente de 8 mètres 74 centimètres était répartie ainsi: 5 mètres 49
+centimètres en une chute à Tipitapa, et le reste, soit 3 mètres 25
+centimètres, de Tipitapa au lac de Nicaragua.<a href="#footnotetag44"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<strong>Note 45:</strong> M. Rouhaud assure qu'il est extrêmement rare de voir
+arriver des malheurs aux pirogues (non pontées) fort mal construites,
+qui servent aux transports sur le lac.<a href="#footnotetag45"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<strong>Note 46:</strong> La longueur totale de la tranchée est de 20,585 mètres.
+L'écoulement des lacs a exigé quelques autres travaux moins
+importants, et l'opération entière a absorbé 31 millions de francs, en
+comptant, à la vérité, les frais de beaucoup d'écoles, d'essais
+avortés et de fausses man&oelig;uvres.<a href="#footnotetag46"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<strong>Note 47:</strong> Cette tranchée, creusée dans un terrain composé
+alternativement d'une roche compacte et d'une argile très dure, a
+coûté exactement 3,667,345 fr. Le canal y est réduit à la largeur de 7
+mètres. Le canal d'Arles à Bouc a été construit par M. Garella,
+inspecteur-divisionnaire des ponts et chaussées, père de M. Garella,
+ingénieur en chef des mines, qui explore maintenant l'isthme de
+Panama. La tranchée de la Lèque avait été commencée par M. Boudon.<a href="#footnotetag47"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<strong>Note 48:</strong> Ce projet a été tracé, d'après les nivellements de M.
+Bailey, par M. Horace Allen, habile ingénieur des États-Unis, auquel
+M. Stephens a communiqué ses notes. Peut-être M. Bailey, d'après les
+connaissances qu'il avait des lieux, particulièrement sous le rapport
+des eaux à employer pour l'approvisionnement du canal, l'eût-il tracé
+fort différemment, en ce sens qu'il ne l'eût pas élevé au-dessus du
+niveau du lac.<a href="#footnotetag48"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<strong>Note 49:</strong> Après avoir reproduit le tableau des cotes de
+nivellement, M. Stephens dit que 1,600 mètres seulement du bief de
+partage devraient être en souterrain. C'est ce qui m'a semblé
+inadmissible. L'élévation de son bief de partage au-dessus de l'Océan
+Pacifique est de 61 mètres 60 centimètres. Or, à 5,377 mètres de
+l'Océan Pacifique, en un point qu'occuperait le bief de partage, le
+sol est à 87 mètres d'élévation, et c'est seulement 3,300 mètres plus
+loin qu'on revient à la cote de 82 mètres, qui comporte, pour
+redescendre au niveau du bief de partage, une tranchée de 27 mètres de
+profondeur, y compris 6 mètres pour la cuvette du canal. Pour réduire
+le souterrain à 1,600 mètres, il faudrait pousser la tranchée, sur
+chacune des têtes du souterrain, un peu au-delà de la profondeur de 50
+mèt. Afin d'éviter absolument un souterrain, on comprend qu'on aille
+en tranchée jusque là; mais du moment qu'on en admet un, il y a
+presque toujours avantage à arrêter la tranchée en deçà de cette
+limite.<a href="#footnotetag49"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<strong>Note 50:</strong> En supposant qu'on se mît en souterrain lorsque la
+tranchée aurait été portée à 25 mètres environ de profondeur.<a href="#footnotetag50"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<strong>Note 51:</strong> Voir, pour les dimensions des souterrains de plusieurs
+canaux ou chemins de fer, le <i>Cours de Construction</i> de M. Minard,
+pag. 303.<a href="#footnotetag51"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<strong>Note 52:</strong> <i>Mexico and Guatimala</i>, t. II, 285.<a href="#footnotetag52"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<strong>Note 53:</strong> En ajoutant 6 mètres pour la profondeur du canal,
+au-dessous de la ligne d'eau qui se confondrait avec le niveau du
+lac.<a href="#footnotetag53"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<strong>Note 54:</strong> Je fais abstraction ici de la différence de niveau entre
+les deux océans.<a href="#footnotetag54"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<strong>Note 55:</strong> Un marin expérimenté, M. d'Yriarte, qui a beaucoup
+parcouru ces parages, certifiait à M. Stephens que les vents du nord,
+qui de novembre à mai sont dominants sur le lac de Nicaragua et le
+golfe de Papagayo, ont à San-Juan du Sud une telle violence, qu'ils
+empêcheraient un navire d'entrer dans le port. Mais cet obstacle ne
+pourrait-il pas être vaincu par des remorqueurs à vapeur? On avait dit
+aussi à M. de Humboldt que cette côte était fort orageuse, tandis que
+d'autres témoignages l'avaient à peu près rassuré sur ce point.
+Presque tout est entaché de doute sur ces contrées, et elles réclament
+une minutieuse exploration, presque au même degré qu'il y a trois
+siècles.<a href="#footnotetag55"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<strong>Note 56:</strong> Juarros, traduction anglaise de M. Baily, lieutenant de
+la marine anglaise; 1823, p. 337.<a href="#footnotetag56"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<strong>Note 57:</strong> En 1825, M. de Humboldt estimait le minimum de largeur
+de l'isthme à 14 lieues marines (78 kilomètres). Les cartes plus
+récentes réduisent ce minimum assez notablement.<a href="#footnotetag57"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<strong>Note 58:</strong> Les cartes récentes de l'amirauté anglaise, dressées
+d'après les observations du commodore Owen, indiquent, dans la
+province de Veragua, plusieurs cimes de plus de 7,000 pieds anglais
+(2,130 mètres), une, le mont Chiriqui, de 11,266 (3,435 mètres), et
+une autre, le mont Blanc, de 11,740 (3,580 mètres). Le pic de Néthou,
+le plus élevé des Pyrénées, n'a que 3,404 mètres.<a href="#footnotetag58"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<strong>Note 59:</strong> Quelquefois on s'arrête à Gorgona, qui est un peu
+au-dessous de Cruces. Gorgona est, de même que Cruces, agréablement
+située sur un sol élevé, au bord du Chagres. La route de Gorgona à
+Chagres est plus unie que celle de Cruces. Pendant la belle saison
+elle est plus agréable; dans le temps des pluies elle se détrempe
+trop. Celle de Cruces est fort inégale et fort pierreuse. Les
+muletiers, qui ont leurs habitudes à Cruces, font tous leurs efforts
+pour y amener les voyageurs.<a href="#footnotetag59"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<strong>Note 60:</strong> François Pizarre débarqua à Nombre-de-Dios, port de
+l'Atlantique entre Chagres et Porto-Belo. Il avait rencontré en
+Espagne Fernand Cortez, entouré alors de la gloire que lui avait value
+la conquête du Mexique. Cortez, qui avait une grande âme et se
+plaisait à encourager la jeunesse dans d'audacieuses entreprises,
+fournit des fonds à François Pizarre. De Nombre-de-Dios, ce dernier se
+rendit à Panama où l'attendait son ancien compagnon de fatigue et
+futur compagnon de succès, Almagro.<a href="#footnotetag60"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<strong>Note 61:</strong> M. Wheelwright, ancien agent supérieur de la Compagnie
+anglaise des navires à vapeur de l'Océan Pacifique, qui, durant
+dix-huit ans, a fréquenté l'isthme, constate également que la route de
+Cruces à Panama fut jadis pavée; il ajoute que les pierres dont avait
+été faite la chaussée sont aujourd'hui très incommodes pour les
+voyageurs. C'est ce qui lui ferait préférer le chemin de Panama à
+Gorgona pendant la belle saison.<a href="#footnotetag61"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<strong>Note 62:</strong> D'après le mémoire publié par M. Lloyd, la mer moyenne à
+Panama serait plus élevée qu'à Chagres de 1 mètre 7 centimètres;
+différence huit fois moindre qu'entre la mer Rouge à Suez et la
+Méditerranée aux bouches du Nil. À Panama, la différence de la haute à
+la basse mer (ce qu'on nomme la marée) serait, deux jours après la
+pleine lune, de 6 mètres 47 centimètres; mais quelquefois, sous
+l'influence de certains vents et par le concours de diverses
+circonstances, elle irait à 8 mètres 37 centimètres. À Chagres, elle
+ne serait que de 32 centimètres. Le moment de la haute mer est
+d'ailleurs le même dans les deux ports. Régulièrement tous les jours,
+à un certain instant, la mer serait à Panama de 4 mètres 13
+centimètres plus haute qu'à Chagres. Au moment de la basse mer, elle
+serait plus basse de 1 mètre 99 centimètres, et à la mer moyenne elle
+reprendrait une supériorité, avons-nous dit, de 1 mètre 7 centimètres.</p>
+
+<p>On voit par là que la marée est très faible à Chagres et très marquée
+à Panama. D'un pays à l'autre, et même d'un port au suivant, la marée,
+on le sait, varie beaucoup. Sur la cote des États-Unis, le long de
+l'Atlantique, elle est, au midi de New-York, de 1 mètre et demi à 2
+mètres. Au nord, elle augmente successivement; elle est à Boston de 3
+mètres et demi, et sur le littoral de la Nouvelle-Écosse et du
+Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, de 10, 15, et même, dit-on,
+de 20 mètres. À Brest, elle est de 7 mètres, à Saint-Malo de 13, et à
+Granville de 14.</p>
+
+<p>Mais M. Lloyd a exagéré les marées de l'Océan Pacifique à Panama.
+D'après les observations tout récemment rapportées de la mer du Sud
+par l'expédition de <i>la Danaïde</i>, que commandait M. Joseph de Rosamel,
+capitaine de vaisseau, à Panama les plus fortes marées sont de 5
+mètres, et les plus faibles de 3 mètres 25 centimètres.<a href="#footnotetag62"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<strong>Note 63:</strong> MM. Lloyd et Falmarc se mirent à l'&oelig;uvre le 5 mai
+1828, quoique la saison des pluies eût commencé. Leur nivellement
+partait de la rue <i>Sal-si-Puede</i>, qui touche à la mer, à l'endroit de
+la plage appelé <i>Playa-Prieta</i>. À 36,760 mètres de Panama, ils
+rencontrèrent la rivière Chagres. Après s'être élevés, à
+Maria-Henrique, à 196 mètres 39 centimètres au-dessus de la mer
+Pacifique, ils étaient là redescendus à 49 mètres 76 centimètres. Tel
+était le niveau du Chagres en ce point le 7 février 1829. De là à
+Cruces, ils trouvèrent par la rivière une distance du 31,070 mètres,
+et une pente de la rivière de 34 mètres 95 centimètres. De Cruces à
+l'embouchure, il y a une distance de 82 kilomètres, et la pente n'est
+que de 15 mètres 88 centimètres. À partir de la Bruja, qui est encore
+à 18 kilomètres de Chagres, la rivière n'a plus de pente.</p>
+
+<p>Il résulte du profil tracé par M. Lloyd que le terrain entre Panama et
+le Rio Chagres, selon la direction qu'il a suivie, est bombé, et
+s'élève graduellement dans les deux sens, non cependant sans quelques
+ondulations, au lieu d'offrir, comme l'a trouvé M. Bailey, entre le
+lac Nicaragua et l'Océan Pacifique, au milieu du trajet, une crête
+saillante qu'il suffit de percer par un souterrain assez court pour
+être dispensé de gravir la majeure partie de la pente.<a href="#footnotetag63"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<strong>Note 64:</strong> Sur le canal Calédonien on a dû construire vingt-trois
+écluses pour racheter une pente et contre-pente qui est de 56 mètres
+13 centimètres: ici, ce serait de 120 mètres environ; il faudrait donc
+cinquante écluses. Aux prix de Brest (<i>page <a href="#page048">48</a></i>), ces écluses
+reviendraient à 20 millions.<a href="#footnotetag64"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<strong>Note 65:</strong> La mesure donnée par le commandant Garnier est de 14
+pieds de France (4 mètres 54 centimètres). M. Wheelwright dit 14 pieds
+anglais (3 mètres 49 centimètres) qu'il réduit à 12 et demi, parce
+que, dit-il, les pluies avaient gonflé de 18 pouces la rivière, à la
+barre même, ce qui semble difficile à admettre.<a href="#footnotetag65"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<strong>Note 66:</strong> Rapport du commandant Garnier, du brick <i>le Laurier</i>, au
+contre-amiral Arnoux, page 36 d'une publication faite en 1843 par MM.
+Salomon, à Londres.<a href="#footnotetag66"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<strong>Note 67:</strong> L'expédition de <i>la Danaïde</i>, commandée par M. Joseph de
+Rosamel, a dressé de la côte de Panama une excellente carte, à
+laquelle nous empruntons les renseignements cités ici. Cette carte est
+due particulièrement à M. Fisquet, enseigne de vaisseau.<a href="#footnotetag67"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<strong>Note 68:</strong> Voici le passage du capitaine Cochrane: «Le Naipipi est
+en partie navigable, mais c'est une navigation très dangereuse. Le
+commerce ne saurait y recourir. Quant à construire un canal ou un
+chemin de fer, c'est impossible, du moins c'est ce qui résulte des
+renseignements que me donna, à Citerà, un officier colombien, le major
+Alvarès, qui venait par là de Panama. Il me dit qu'il avait trouvé le
+Naipipi sans profondeur, d'un courant rapide, et hérissé de rochers;
+que, du Naipipi à Cupica, on avait à franchir trois rangées de
+collines (<i>three sets of hills</i>), et qu'il ne voyait pas comment on
+pourrait opérer une jonction du Naipipi au Grand-Océan. De toutes les
+observations qu'il m'a été possible de recueillir à ce sujet, je tire
+la conséquence que le baron de Humboldt (qui n'a pas été sur les
+lieux) aura été mal informé à l'égard de cette communication avec
+l'Océan.» (<i>Journal of a residence and travels in Columbia, during the
+years 1823 and 1824</i>, par le capitaine Ch. Stuart Cochrane, vol. II,
+p. 449.)<a href="#footnotetag68"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<strong>Note 69:</strong> On avait même dit à M. de Humboldt que cette jonction
+avait été opérée par les soins d'un moine industrieux, curé de Novità,
+et que par ce canal des canots chargés de cacao étaient venus d'une
+mer à l'autre. Probablement ce récit se fonde sur quelques travaux
+d'amélioration qui auront été opérés dans le lit de la Raspadura.<a href="#footnotetag69"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<strong>Note 70:</strong> La note dont il vient d'être question, rédigée par un
+Péruvien de Lima et transmise avec éloge à M. Mercer par Ch. W.
+Radcliff, qui a étudié avec soin la question du percement de l'isthme,
+porte à 410 milles (660 kilomètres) la distance de Quibdò (on Citerà)
+aux bouches de l'Atrato. Citerà n'est guère qu'à la moitié du trajet.
+Cette évaluation est donc exagérée.<a href="#footnotetag70"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<strong>Note 71:</strong> Les marées de <i>vive eau</i> sont celles qui ont lieu après
+la pleine ou la nouvelle lune; ce sont les plus grandes. Les marées
+qui ont lieu aux deux autres quartiers de la lune sont les plus
+faibles.<a href="#footnotetag71"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<strong>Note 72:</strong> Le <i>Boghaz</i> (c'est ainsi qu'on nomme chacune de ces
+passes) de Damiette est le meilleur des deux; mais on n'y trouve
+qu'une profondeur assez régulière d'ailleurs de 2-<sup>1</sup>/<sub>3</sub> mètres à 2-<sup>1</sup>/<sub>2</sub>
+mètres quand le fleure est bas, de 3-<sup>1</sup>/<sub>4</sub> mètres pendant les crues. Le
+Boghaz de Rosette n'a dans les mêmes circonstances que de 1-<sup>1</sup>/<sub>3</sub> mètre
+à 1-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> mètre, et de 2-<sup>1</sup>/<sub>3</sub> mètres à 2-<sup>1</sup>/<sub>2</sub> mètres. Ce sont d'ailleurs
+des passages mal abrités pendant l'hiver.<a href="#footnotetag72"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<strong>Note 73:</strong> Le Mahmoudiéh a sa prise d'eau dans le Nil à Fouah.
+L'ancien canal avait la sienne à Rahmanyéh, qui est plus haut et un
+peu plus à l'est, et sa longueur était, selon M. le Père, d'environ 94
+kilomètres. On s'en est écarté sur quelques points lors de la
+restauration ordonnée par Méhémet-Ali, de manière à en abréger le
+parcours.<a href="#footnotetag73"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<strong>Note 74:</strong> M. le Père supposait que le but du voyage serait
+Pondichéry et que le point de départ serait Lorient, dans le cas du
+trajet par le Cap, et Marseille dans l'autre cas.<a href="#footnotetag74"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<strong>Note 75:</strong> Ce sont les termes textuels d'une dépêche en date du 30
+septembre 1843, adressée de Bogota par le ministre des relations
+extérieures de la Nouvelle-Grenade, M. Mariano Ozpina, aux
+gouvernements des grandes puissances européennes.<a href="#footnotetag75"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'isthme de Panama, by Michel Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ISTHME DE PANAMA ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+
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+</html>
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Binary files differ
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Binary files differ