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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:31:58 -0700 |
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diff --git a/26648-8.txt b/26648-8.txt new file mode 100644 index 0000000..eb499eb --- /dev/null +++ b/26648-8.txt @@ -0,0 +1,3645 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les lauriers sont coupés + +Author: Édouard Dujardin + +Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS *** + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +LES LAURIERS SONT COUPÉS + + +Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des +foules qui confuses vont; des bruits, des ombres, des multitudes; des +espaces infiniment en l'oubli d'heures étendus; un vague soir... + +Car sous le chaos des apparences, parmi les durées et les sites, dans +l'illusoire des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, et en la +source éternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les +autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le +même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant à ce qui +est, et de l'infini des possibles existences, je surgis; et voici +que pointe le temps et que pointe le lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est +l'ici; l'heure qui sonne; et au long de moi, la vie; je me lève le +triste amoureux du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant +de frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours vécu rêve +de l'épars en visions multiples et désespéré désir... Voici l'heure, +le lieu, un soir d'avril, Paris, un soir clair de soleil couchant, les +monotones bruits, les maisons blanches, les feuillages d'ombres; le +soir plus doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et les +multitudes, et dans l'air très lointainement étendu, le ciel; Paris à +l'entour chante, et, dans la brume des formes aperçues, mollement il +encadre l'idée; soir d'aujourd'hui, oh soir d'ici; là je suis. + +... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge six +heures, l'heure attendue. La maison où je dois entrer: où je trouverai +quelqu'un; la maison; le vestibule; entrons. Le soir tombe; l'air est +bon; il y a une gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce +garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était sorti avant +l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux pourtant lui conter ma +journée d'aujourd'hui. Le palier du premier étage; l'escalier large +et clair; les fenêtres. Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire +amoureuse. Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se moquera +plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va être! Pourquoi le tapis de +l'escalier est-il tourné en ce coin? ce fait sur le rouge montant une +tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second +étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne soit pas sorti; où +courir le trouver? tant pis, j'irais au boulevard. Vivement entrons. +La salle de l'Étude. Où est Lucien Chavainne? La vaste salle et la +rangée circulaire des chaises. Le voilà, près la table, penché; il +a son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, hâtivement, +avec un autre clerc. La bibliothèque de cahiers bleus, au fond, +traverse les ficelles nouées. Je m'arrête sur le seuil. Quel plaisir +que conter cette histoire. Lucien Chavainne lève la tête; il me voit; +bonjour. + +--«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez qu'à six heures nous +partons. Voulez-vous m'attendre; nous descendrons ensemble.» + +--«Très bien.» + +La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine de lumières; +les hauts murs gris, clairs de beau temps; l'heureuse journée. Si +gentille a été Léa, quand elle m'a dit--à ce soir; elle avait son joli +malin sourire, comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une +servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi? elle se +retire. + +--«Me voici.» + +C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre la porte; nous +sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. Lui: + +--«Vous avez votre chapeau rond...» + +--«Oui.» + +Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau +rond? Ce garçon croit que l'élégance est à ces futilités. La loge +du concierge; vide constamment; bizarre maison. Chavainne va-t-il au +moins un peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son chemin, +il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; une voiture à la porte; +le soleil éclaire encore, comme en flammes, les façades; la tour +Saint-Jacques, devant nous; vers la place du Châtelet nous allons. + +--«Eh bien, et votre passion?» + +Me demande-t-il. Je vais lui dire. + +--«Toujours à peu près de même.» + +Nous marchons, côte à côte. + +--«Vous venez de chez elle?» + +--«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant, causé, +chanté, joué du piano. Elle m'a donné un rendez-vous à ce soir, après +son théâtre.» + +--«Ah.» + +Et avec quelle grâce. + +--«Et vous, que faites-vous de bon?» + +--«Moi? Rien.» + +Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de ne pouvoir +achever ses couplets; moi, je n'allais pas en mesure, et je n'ai +pas avoué la faute; j'aurai plus d'attention ce soir, quand nous +recommencerons. + +--«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au lever-de-rideau? +J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux Nouveautés; nous nous +promènerons ensemble en voiture; au Bois, sans doute; le temps y est +si agréable. Puis je la ramènerai chez elle.» + +--«Et vous tâcherez à rester?» + +--«Non.» + +Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais mon sentiment? + +--«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.» + +Étonnant! du platonisme! + +--«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; j'ai plus de +plaisir à agir autrement que d'autres agiraient.» + +--«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à ce qu'est la femme +avec qui vous avez affaire.» + +--«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour cela même j'ai mon +plaisir à agir comme j'agis.» + +--«Vous espérez la toucher?» + +Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle n'est pas la fille +qu'on soupçonnerait. Et quand même!... La rue de Rivoli; traversons; +gare aux voitures; quelle foule ce soir; six heures, c'est l'heure de +la cohue, en ce quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous. + +--«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit» dis-je. + +Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne: + +--«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte. Depuis trois +mois que vous connaissez cette jeune femme...» + +--«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous savez bien qu'il y +a plus de quatre mois que je la connais.» + +--«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.» + +--«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.» + +--«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui donnez, par +l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq cents francs.» + +Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, j'ai dit à lui +cinq cents. + +--«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de munificences +incitent une femme de théâtre à de réciproques générosités... Changez +votre système, mon ami, ou vous n'obtiendrez rien.» + +L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens rien, ce +n'est pas parce que je ne veux, moi, rien obtenir? J'ai grand tort à +lui parler de ces choses. Brisons. + +--«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement faire la noce +avec d'absurdes filles d'une nuit.» + +Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un excellent ami, +Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires de sentiment. Aimer; et +honorer son amour, respecter son amour, aimer son amour. À marcher le +temps est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai pas ma +jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma redingote sera mieux; +je pourrai prendre mon chapeau de soie; Chavainne a un peu raison; +d'ailleurs suis-je simple; avec une redingote je ne puis avoir un +chapeau rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle doit +cependant y regarder. Chavainne: + +--«Je vais au Français ce soir.» + +--«Que joue-t-on?» + +--«Ruy-Blas.» + +--«Vous allez voir cela?» + +--«Pourquoi non?» + +Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas en mil huit cent +quatre-vingt-sept? Lui: + +--«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la curiosité.» + +--«Quel vieux romantique vous êtes.» + +--«C'est vous qui m'appelez romantique?» + +--«Eh bien?» + +--«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire de votre +passion?... Pour être allé, une fois, aux Nouveautés, entendre je ne +sais quoi... Une belle idée que nous eûmes... Nous avons remarqué un +page...» + +Était-elle jolie! + +--«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous chauffer la cervelle; +et maintenant vous admettez mille folies. Sérieusement... Et +rappelez-vous que c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché +sur l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt a +commencé votre enthousiasme; aujourd'hui c'est un amour platonique.» + +Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière une rose; il faudra, +ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je pourrais bien encore porter +quelque chose à Léa. Chavainne se tait; ce garçon est sot. Eh oui, +originale est l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la +rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée des voitures. +Chavainne: + +--«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.» + +Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en route. Sous +les arcades nous voici; près les magasins; dans la foule. Si nous +marchions sur la chaussée? trop de voitures. Ici on se pousse; tant +pis. Une femme devant nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée, +ce parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais voir son +visage; jolie elle doit être. + +--«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne qui me parle. +«Nous irons ensuite flâner une heure n'importe où.» + +--«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.» + +La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort profil de rousse, +oui; une mine très éveillée; des yeux peints de noir; à son cou, un +gros noeud blanc; elle regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux +provoquants. Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille. + +--«N'allons pas si vite.» + +--«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous êtes décidé à ne pas +rester chez mademoiselle d'Arsay, vous viendrez pour le dernier +acte ou à la sortie, ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une +promenade nocturne.» + +Est-ce qu'il se moque de moi? + +--«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à mademoiselle d'Arsay.» + +Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez elle? + +--«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc quand vous +quittez votre amie?» + +--«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.» + +Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. La place +du Palais-royal. Et la jeune femme rousse, où est-elle? disparue; quel +ennui; je ne la vois pas. Chavainne: + +--«Qu'est-ce que vous cherchez?» + +--«Rien.» + +Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui: + +--«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir l'heure du +spectacle.» + +Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu'il me +quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui. Si gentiment Léa m'a +reçu, en le petit salon un peu obscur des rideaux jaunes; elle avait +son peignoir de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa +fine taille serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge; +s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de sa tête +pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches dorées, tombaient; +elle n'est point vieille, la chère, et si mignonne; dix-neuf ans, +vingt peut-être; elle déclare dix-huit; exquise fille. Au long +négligemment immobile du Palais-royal, au long du Palais nous allons. +Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très chastement; +sur mon épaule elle s'est penchée, et un instant nous avons demeuré; +au travers des mous satins, dans mes mains, j'avais la douillette +chaleur. Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui +passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies, tous ces +gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui marchent au près de moi. + +--«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence à huit heures. +Décidément, vous ne viendrez pas?» + +--«Mais non.» + +--«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.» + +--«Au revoir. Amusez-vous.» + +L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire à cette femme +et d'être son amant... Dieu, j'étais avec l'ange... Lui: + +--«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.» + +--«Soyez tranquille.» + +--«Vous me direz ce que vous aurez fait.» + +--«Oui. Au revoir.» + +Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais monter l'avenue +de l'Opéra; je dînerai au café du coin de l'avenue et de la rue des +Petits-champs; j'aurai le temps d'arriver chez moi avant neuf heures. +Le bureau de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je suis en +retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours de l'École-de-droit; +pour les trois cours où je fréquente, je dois n'y pas manquer. Lucien +Chavainne va ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez +simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il comprend; il +est de bon goût et élégant; et véritable ami; on a du plaisir à se +rencontrer avec lui; la prochaine fois, je lui dirai les raisons +toutes de ma tenue; c'est dommage que je ne lui aie pas davantage +expliqué mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme inclus +en mon amour; mais il est si fermé à ces choses; avoir, par fois, +quelques heures de bonne intimité, causer, dire et faire des riens, +embrasser ses minces mains, et, aux jours de licence, ses yeux; hélas, +hélas, ses mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas, +quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se donnerait-elle? et quand +ses lèvres? Deux mois, il y a deux mois; non, c'était à la fin, eh +non, à la moitié de février; et voilà deux mois depuis notre premier, +notre unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point heureuse +elle n'est. On allume les candélabres de gaz dans l'avenue; c'est que +le soir croît. Comment sera-telle, au retour? en le long cachemire +bleu, sans doute, avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle +était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante fille aux +velours chauds, elle était blanche alors, blanche pallidement, d'une +pâle blancheur de séductrice; et ce fut vous encore, mon amie, +rieuse follement, égayeuse des soirs; elle était de noir vêtue, et +si drôlement majestueuse; c'est les variées formes dont elle est +manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats, rosée, elle +sortait du bain; elle, la même; la même, la pitoyable idéalement +apparue, une nuit, dans les pitiés qui transfigurent. Je devrais +davantage l'aider; ma mère me donnera bien à Pâques quelque argent; +tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; le café, +éclairé déjà; mais les boutiques toutes sont éclairées dans l'avenue; +comme vite le soir arrive! «Café Oriental... restaurant». De l'autre +côté, le bouillon Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser +me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence des prix +n'est guère; on est aussi bien au bouillon, moins à l'aise, mais +aussi bien; tant pis, je m'offre le luxe du café. À l'intérieur, les +lumières, le reflet des rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur +les glaces une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes». +Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un peu il faut relever les +pointes de mes moustaches, ainsi. + + * * * * * + +Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes; un garçon au +tablier blanc; les colonnes chargées de chapeaux et de par-dessus. Y +a-t-il ici quelqu'un connu? Ces gens me regardent entrer; un monsieur +maigre, aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines; +où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place habituelle; on +peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait pas de quoi se moquer. + +--«Si monsieur...» + +Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, retirons nos gants. +Il faut les jeter négligemment sur la table, à côté de l'assiette; +plutôt dans la poche du par-dessus; non, sur la table; ces petites +choses sont de la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau; +je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche de mon +par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, avec les glaces, cet +étincellement; quoi? le café; le café où je suis. Ah, j'étais las. Le +garçon: + +--«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...» + +--«Consommé.» + +--«Ensuite, monsieur prendra...» + +--«Montrez-moi la carte.» + +--«Vin blanc, vin rouge...» + +--«Rouge.» + +La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, côte de +pré-salé... non. Poulet... soit. + +--«Une sole; du poulet; avec du cresson.» + +--«Sole; poulet cresson.» + +Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie +femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air choisi, elle doit être grande; +c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse +plutôt; elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime; assez +jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle est presque en +face de moi; comment faire? À quoi bon? Elle m'a vu. Elle est jolie; +et ce monsieur paraît stupide; malheureusement je ne vois de lui que +le dos; je voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un notaire +de province; suis-je bête! Et le consommé? La glace devant moi +reflète le cadre doré; le cadre doré qui, donc, est derrière moi; ces +enluminures sont vermillonnées; les feux de teintes écarlates; c'est +le gaz tout jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, les +nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. Commodément +on est; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant; +attention à ce que le garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons. +Ce bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. J'ai déjeuné +un peu tard, et je n'ai guère de faim; il faut pourtant dîner. Fini, +le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici; elle a des yeux +expressifs et le monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire +que je fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des +circonstances si bizarres; en d'abord la considérant longtemps, je +puis commencer quelque chose; ils sont au rôti; bah, j'aurai, si je +veux, achevé en même temps qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte; +jamais on n'achève dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à +dîner chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque +cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis +ridicule; ce serait ennuyeux; les jours où je ne puis rentrer, +qu'adviendrait-il? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et +le garçon, que fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange +comme divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette sole +est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on sert à dix personnes; +la sauce y est pour quelque chose, c'est vrai. Entamons celle-ci. Une +sauce aux moules et aux crevettes serait fameusement meilleure. +Ah, notre pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel +éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant mes gros +souliers jaunes de la place de la Bourse. On n'a jamais fait +d'éplucher un poisson; je n'avance pas. Je dois cent francs, et plus, +à mon bottier. Il faudrait tâcher à apprendre les affaires de Bourse; +ce serait pratique; je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la +baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? supposons que +j'aie cent mille francs de Panama, et qu'il baisse; alors je vends; +oui; eh bien? je rachèterai donc à la prochaine hausse; non; je +vendrai. Ce gros avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est +peut-être point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est à manger +de cette sole; elle est savoureuse pourtant; laissons ces débris. +Sur le banc, contre le dossier, je me renverse; encore des gens qui +entrent; tous hommes; un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus +clair; depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. J'ai +laissé un appétissant petit morceau de sole; bah, je ne vais pas, le +prenant, me rendre ridicule. Excellent serait ce petit morceau, +blanc, avec les raies qu'ont marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le +mangerai pas; de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, ma +serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué vient de se tourner; +on dirait qu'elle m'a fait un signe; elle a des yeux superbes; comment +ferais-je pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un +billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle annonce une +facile connivence; je lui montrerais le billet; si elle le voulait +prendre, elle s'arrangerait à le prendre; je puis en tout cas faire le +billet. Et après? je dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant +neuf heures; c'est insupportable, toutes ces histoires. + +--«Monsieur a fini...» + +--«Oui. Apportez-moi le poulet.» + +--«Monsieur...» + +Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre la banquette et +la glace, une maroquinerie. Il faut, en tout cas, que j'essaie l'effet +d'un billet. Mon porte-cartes; une carte avec mon adresse, cela +est plus convenable; mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un +rendez-vous à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. Si +l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué. J'écris: «Demain, +à deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre...» Le Louvre, +le Louvre, pas très high-life, mais encore le plus commode; et puis +où ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un assez long +délai; au moins depuis deux heures jusqu'à trois; c'est cela; je +change «à» en «depuis» et je vais ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite +«je... je vous attendrai...» non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain, +depuis deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre, jusqu'à +trois, j'att.....» Ça ne va pas du tout; comment mettre? Je ne sais. +Si; à deux heures, au salon... et coetera... jusqu'à trois heures +j'attendrai... Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai +un livre; justement le roman de chose, le journaliste; je ne sais +pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque je l'ai acheté, je +verrai ce que c'est; je m'installerai et j'attendrai tranquillement; +il y a quelques fois des courants d'air; rarement; non, il n'y a pas +de courants d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons. +«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au lieu de +«depuis»; «demain, à deux heures...» Ma carte va être chargée de +ratures, dégoûtante, illisible: c'est absurde; je vais m'enrhumer +dans cet odieux cabinet de lecture plein de courants d'air; et d'abord +cette femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en deux, la +carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; encore en deux, cela +fait huit; encore en deux; là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis +pas jeter ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu +les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi, certes, on ne +lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant pas, tout à l'heure, une +seule fois regardé; elle regarde maintenant; elle rit; elle parle au +monsieur; la jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible; +buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu; petits-pois, +asperges; non; glace, glace au café; soit; j'ai si peu d'appétit. +Desserts, fromages, meringues, pommes. Le garçon sert le poulet; bonne +mine, le poulet. + +--«Vous me donnerez, garçon, une glace au café; ensuite, vous avez du +fromage, du camembert?» + +--«Oui, monsieur.» + +--«Du camembert alors.» + +Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; du pain; ce +poulet est mangeable; on peut dîner ici; la prochaine fois qu'avec +Léa je dînerai chez elle, je commanderai le dîner rue +Croix-des-petits-champs; c'est moins cher que dans les bons +restaurants, et c'est meilleur. Ici, seulement, le vin n'est pas +remarquable; il faut aller dans les grands restaurants pour avoir du +vin. Le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles,--voilà, voilà... +Quel rapport est entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles? +je veux bien que des gens aient besoin de se monter pour faire +l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le cresson +admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque achevé. Mais le jeu... +le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles... Les belles, chères +à Scribe. Ce n'est pas du Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons, +c'est de Scribe encore. Et toujours la même triple passion... Vive le +vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça, j'admets... +Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il prononcer taba-c et +bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès, boulevard des Capucines, disait +dom-p-ter; il faut dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain +du bivoua-c... L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé... +ridicule... grotesque... je les laisse partir... + +--«Garçon!» + +Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà qu'ils sortent. + +--«Garçon!» + +Le garçon n'est pas là; c'est écoeurant; je suis stupide; une occasion +pareille; je n'en fais jamais d'autres; une femme miraculeuse. Elle +n'a pas regardé par ici en se levant; parbleu, c'est naturel. Ils +partent. Ç'aurait été magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su +où elle allait; je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue +a-t-elle pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue +de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui lundi. Il sera +utile que j'y conduise bientôt ma petite Léa; elle en sera contente. + +--«Monsieur a appelé?» + +Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément. + +--«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...» + +--«Très bien, monsieur.» + +Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en effet bien sot. Et +pourquoi m'occuper d'autres femmes? n'ai-je pas ma part? à quoi bon +une autre? chercher, se fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je +resterai toute la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement; +cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur la langue et +le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut guère avoir ces choses-là +chez soi. Comme il doit être las, le bonhomme qui menait son fils voir +manger les glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied; +n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur l'air de la +Dame-blanche, ça vous manque,--ça vous manque... Cette glace est +finie; tant pis. Le garçon a apporté le fromage sans que je l'observe. +Il faut d'abord boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai +en province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur +maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est pas assez +chaud pour qu'on aille à la campagne. Je laisse ce fromage; je n'ai +plus faim. Que c'est agaçant, toujours dîner au restaurant; personne +ici à qui parler; personne à voir; pas une femme à regarder; depuis +huit jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de chic; ils +viennent ici par gueuserie; des décavés; puis des avoués de province +qui se croient chez Bignon. Trois francs et dix sous de pourboire; +et bonsoir. Je me lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint +m'y aider; merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche; je pars. +Voici une table où j'eusse été mieux, à droite, près la colonne; des +gens qui boivent des bocks; les grandes portes, massives, en glaces; +un garçon m'ouvre la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon +par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le garçon +referme la porte; «bock, trente centimes... dîners à trois francs». + + + + +III + + +La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures et demie; je vais +rentrer chez moi; je serai aisément dès neuf heures aux Nouveautés. +L'avenue est moins sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est +clair; sur les trottoirs une limpidité, la lumière des becs de gaz, +des triples becs de gaz; peu de monde dehors; là-bas l'Opéra, le foyer +tout enflammé de l'Opéra; je marche le côté droit de l'avenue, vers +l'Opéra. J'oubliais mes gants; bah, je serai tout-à-l'heure à la +maison; et maintenant on ne voit personne. Bientôt je serai à la +maison; dans... d'ici l'Opéra, cinq minutes; la rue Auber, cinq +minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq minutes; cela +fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai; je pourrai partir +à huit heures et demie, huit heures trente-cinq. Le temps est sec; +agréable est marcher après dîner; à ce moment du soir, jamais beaucoup +de gens dans l'avenue. Léa sort du théâtre à neuf heures, entre neuf +heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous? un tour en voiture; +oui, nous irons par le boulevard aux Champs-élysées, jusqu'au +Rond-point; plutôt jusqu'à l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle +par les boulevards extérieurs; le temps est si doux; elle me laissera +bien prendre sa main; elle aura sans doute sa toilette de cachemire +noir; j'aurai soin à ce que nous ne rentrions pas trop tard; +certainement, elle me priera pour que je reste un peu; je verrai +son fin sourire de frais démon; lente, elle fera sa toilette du +soir;--asseyez-vous, dans le fauteuil, et soyez sage;--elle +me parlera, dans un beau geste cérémonieux; je répondrai, +semblablement,--oui, ma demoiselle; je m'assoirai dans le fauteuil; le +bas fauteuil en velours bleu, à la bande large brodée; là elle s'est +posée sur mes genoux, il y a quinze jours; et je m'assoirai dans le +bas fauteuil, au près d'elle, en face de l'armoire-à-glace; elle sera +debout, et mettra son chapeau sur la table de peluche; par des petits +coups ajustant ses cheveux, à droite, à gauche, avec des pauses, se +considérant, devant, derrière, par des petits coups, me regardant, +riant, faisant des grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe +noire et son corsage noir de cachemire; point grande; petite non +plus, malgré qu'elle paraisse petite; non, ce n'est pas petite qu'elle +paraît, mais jeune, tout jeune; et si potelée; ses larges hanches sous +sa mince taille, bombées, mollement descendantes; sa fiérote poitrine, +qui si bien dans les hauts moments palpite; et son visage d'enfant +maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands yeux; l'adorable, ma +Léa. Ah, la chère pauvre, je veux l'aimer, et d'un dévot amour, comme +il faut aimer, non comme les autres aiment, altièrement. Quand nous +rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures trente-cinq à +l'horloge pneumatique. L'Opéra. La terrasse du café de la Paix est +pleine; nul que je connaisse; l'Opéra; la rue Auber; la maison où +demeure monsieur Vaudier; deux mois déjà que je n'ai dîné chez lui; +peut-être voyage-t-il; est-il riche! ah, posséder pareille fortune; +combien peut-il avoir? on m'a dit un million de rente; cela fait, en +minimum, un capital d'une vingtaine de millions; presque cent mille +francs par mois; non; un million divisé par douze, soit cent divisé +par douze... zéro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf cent +soixante mille francs; quatre-vingt-seize divisé par douze donne huit, +quatre-vingts; quatre-vingt mille francs par mois. Je voudrais que +Léa eût un extraordinaire hôtel; la tendre fillette; si j'avais cette +fortune; ce soir; supposons; subitement j'aurais hérité; c'est si +amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire m'aurait remis les +titres; j'aurais d'argent, or et billets, tout de suite, une centaine +de mille francs; comme d'usage j'irais chez Léa; comme si rien +n'était; je lui dirais tout-à-coup--voulez-vous nous en aller, Léa? +partons les deux; je vous emmène; je t'enlève, tu m'enlèves... non, +soyons sérieux; je lui dirais quelque chose comme--voulez-vous venir? +Certainement elle serait étonnée; elle me dirait qu'elle ne peut +pas;--pourquoi? elle me ferait comprendre qu'elle ne saurait tout +quitter; très simplement, très naturellement, je lui répondrais--oh ne +vous en préoccupez plus; j'ai eu quelque chance; je puis vous aider; +si vous avez quelques dettes, quelques engagements, voulez-vous +me permettre que je vous facilite votre départ... Cela est bien; +voulez-vous me permettre que je vous facilite votre départ. Sur +un meuble je mettrais dix mille francs; et--si davantage vous est +nécessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq mille +seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix mille; et puis, si +facile ce me serait. Vingt mille? ce serait absurde; mais dix mille, +c'est cela. Qu'elle serait stupéfaite, et contente.--Voulez-vous +que nous partions? lui dirai-je.--Comment? partir?--Oui, laissez, +abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les deux, de ceci +oh sauvons-nous, partons, venons-nous en. Et je la prendrais dans mes +bras; je baiserais ses cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout +bas, elle voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier, +mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi les flammes, enlève son +amante nue; ayant un million de rentes, je pourrais le luxe d'être un +peu fou. L'Éden-théâtre; les rampes de gaz; les lampes électriques; +des marchands de programmes; un gamin ouvre la portière d'un fiacre; +quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la portière de votre fiacre? +Là-bas les magasins du Printemps; sur le trottoir pas un chat; +d'ordinaire sont ici des filles, insupportables à arrêter les gens; +pas une ce soir; triste est la rue. Revenons à la question; je veux +m'amuser à songer comment j'arrangerais les choses si je devenais +riche; oui; arrangeons cela, tout en marchant. Donc, je serais devenu +riche; mais comment? à quoi bon l'enquérir? simplement, la chose +serait. Je disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir +ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne souhaite pas +le grand train de maison; j'aurais un appartement de garçon et +installerais dans un hôtel Léa; volontiers je garderais mon quatrième +de la rue du Général-Foy; une chose en ce genre, mais mieux; avoir le +train chez soi d'un garçon d'une trentaine de mille francs de rentes +et chez sa maîtresse dépenser son million annuel; je me voudrais +un petit rez-de-chaussée; dans une maison quartier Monceau +nécessairement; cinq ou six chambres; entrée par une porte cochère; +puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant, un petit +salon, une salle-à-manger, un fumoir; derrière, la cuisine, les +privés, un grand cabinet-de-toilette et la chambre-à-coucher; la +chambre-à-coucher ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le +vestibule ne fût pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre; de la +longueur de l'appartement il serait incommode; mieux il s'arrêterait à +la hauteur de la salle-à-manger; ainsi entre le salon et la chambre +un second vestibule séparé du premier par une porte, plutôt par une +portière; et les demoiselles qui, bien cachées, fileraient derrière +la portière! Comment meubler tout cela? nul luxe banal; à ma manière; +j'ai toujours rêvé une chambre-à-coucher en blanc et sans meubles; +au milieu, un lit carré; en cuivre, plutôt qu'en étoffe, le cuivre +convenant au blanc; les murs tendus d'étoffes, satins, cachemires, +soieries blanches; aussi le plafond; à terre, des peaux blanches; +d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas de meubles; les armoires dans +le cabinet-de-toilette; ici rien que des divans... Voilà que je ne +sais plus maintenant où je suis ni ce que je fais; ah, bientôt +le boulevard Haussmann. À gauche, la porte du salon; à droite, la +fenêtre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face, le lit; +la cheminée? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette; et +cette porte? poussée vers le coin; ou pas de cheminée; ou la cheminée +dans le coin; là, dans le coin, au milieu du plafond encore, une +veilleuse en albâtre, un peu comme dans la chambre de Léa. Le cabinet +évidemment en marbre. Faudrait-il que le vestibule fût en marbre? +Tout au long du mur, des arbustes. Comment éclairer ce vestibule? un +vasistas n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison devant une +rue tranquille. Serait parfait, devant la maison, un ou deux mètres de +jardin, sur la rue; un petit mur avec une grille; une grille nue; le +jardinet; quelques lilas seulement, quelques feuillages, je ne sais +quoi; quelle largeur? un mètre ou un mètre et demi; je suis fou; deux +ou trois mètres. Cela dépend si de l'appartement une porte ouvrira +sur le jardin; peu utile; mais non gênant, pourvu que ce soit de la +salle-à-manger; à l'occasion, agréable; alors, trois ou quatre mètres +de jardin. Voyons; trois mètres, donc trois grands pas; un, deux, +trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dîner à la maison, mon +domestique l'organiserait avec quelque Chevet; vivre en un mode +ordinaire est précieux; d'ailleurs, je demeurerais ordinairement +avec Léa; de temps en temps, je l'emmènerais dans mon petit +rez-de-chaussée; une escapade; si gentiment, là, nous nous aimerions, +dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours blancs. Ce soir, +nous nous serions enfuis ensemble; dans deux heures j'arriverais chez +elle; j'aurais en poche mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage +j'arriverais. Mais ce n'est pas chez elle, c'est à son théâtre que je +vais; ça ne fait rien... + +--«Bonsoir, monsieur.» + +Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder, elle m'arrête. + +--«Monsieur...» + +Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah, Léa, Léa, ma belle, +bonne, belle petite Léa; comme tu serais heureuse et comme ce serait +fini, les jours mauvais, et comme nous nous aimerions! lorsque je te +dirais que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble nous +nous enfuirions, ce soir. Où irions-nous? chez moi d'abord, et demain +nous partirions en voyage; la journée de demain à nous équiper; +le départ peut-être après-demain seulement; jusque là, chez moi, +ensemble; et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout, communement, +au théâtre j'arriverais; je l'attends; elle sort; je la salue; elle +s'approche; je lui dis--bonsoir, ma demoiselle... À gauche, dans la +rue latérale, ce jeune homme, grand, maigre, au court par-dessus +noir, au chapeau haut? C'est Paul Hénart. Il vient vers ici. Ah, +Paul Hénart; toujours correct; et toujours sa canne de fin jonc; il +m'aperçoit, me fait signe... + +--«Bonjour.» + +--«Bonjour. Vous rentrez chez vous?» + +--«Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce côté?» + +--«Oui; je vous accompagnerai jusqu'à Saint-Augustin.» + +--«Très bien. Et quoi de nouveau?» + +--«Rien, rien encore.» + +Je me réjouis de le revoir; un très vieil, très honnête, très cordial +ami; très convenable; gentleman; j'aurais en lui de la confiance; très +honnête; très cordial. Nous marchons au long du boulevard. Il est bien +de sa personne, sans affectations. Où allait-il? Je le lui demande. + +--«Vous n'allez point par ce chemin chez vous?» + +--«Non; je vais rue de Courcelles.» + +Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela dure? + +--«Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame, dont la +demoiselle...» + +--«Justement.» + +--«Vous m'en avez vaguement parlé; il y a un temps indéfini; où en +êtes-vous?» + +--«Je vais bientôt me marier.» + +--«Vraiment?» + +--«Vraiment. Cela vous étonne?» + +--«Non.» + +Se marier; épouser une femme aimée; pouvoir épouser une femme +qu'on aime; l'avoir. On trouverait donc ces choses, se marier, être +ensemble, avoir sa femme... + +--«Non» dis-je «cela ne m'étonne pas... Mais comment la chose +s'est-elle fait si vite?» + +Il va se marier. Quel garçon avec son amour, son mariage, ces +histoires qui n'arrivent qu'à lui! + +--«Que voulez-vous que je vous dise?» me répond-il. «J'aime une jeune +fille qui m'aime et je vais l'épouser.» + +--«Et vous êtes heureux.» + +--«Heureux.» + +--«Vous avez de la chance.» + +--«Je me suis rencontré à une femme digne et capable d'amour.» + +Il semble se croire seul aimé et qui aime. Je me rappelle pourtant... + +--«Mon cher Hénart, si je me rappelle bien deux ou trois mots que vous +m'en avez dits, c'est tout par hasard que vous l'avez connue, cette +jeune fille.» + +--«Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la première fois, un +jour, dans un jardin, avec deux autres jeunes filles; je passais, un +peu flânant; elle était là, si fraîche, si simple: il y a plus de +six mois déjà; j'ai su où elle demeurait, puis son nom, ce qu'elle +était... Voilà.» + +Voilà; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles; je me suis +assis en face d'elles; j'ai tiré mon lorgnon; je l'ai suivie; voilà. + +--«Et quand un mathématicien se sent une fois amoureux, tout est +perdu. Vous lui avez parlé?» + +--«Pas tout de suite. Elle m'avait remarqué; elle me l'a dit plus +tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa mère. Vous devinez le reste.» + +--«Oui. Vous lui avez remis des billets.» + +--«Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a mis en relation avec ces +dames.» + +Du proxénétisme. + +--«Et vous êtes content?» + +--«J'ai connu une fille au coeur profond; non enfantine, non folle; +une sérieuse fille, à l'âme sûre, de peu de paroles, aux regards +constants, une véridique femme. J'allai chez sa mère; sa mère, ah, +si bonne; elle comprit, et elle eut confiance, la chère, brave et +admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame de Ségur. La +maman use ses soirées à tricoter, comme au vieil âge; elle joue aussi +du piano; Élise et moi, nous bavardons...» + +Quelle candeur. + +--«Et cela dure depuis six mois?» + +--«Depuis cinq à six mois. Un soir, nous nous sommes promis que nous +nous marierions; elle était toute en blanc, assise dans un fauteuil; +moi près elle, sur une petite chaise; c'était dans un coin de +leur salon; la maman souvent s'obstine à déchiffrer des morceaux +difficiles; du Iansen par exemple; Élise me dit, absolument immobile, +très bas, avec l'air de ne pas remuer ses lèvres, et comme si quelque +autre divine et qui eût été elle, eût parlé, elle me dit--le premier +soir où vous êtes ici venu, j'aurais si j'avais osé dit Oui... et elle +me dit--mon ami, je serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela. +Vous voyez la scène? Alors la maman s'est tournée; elle nous regarda +et elle s'écria--eh bien, mes enfants, nous vous marierons; ne vous +gênez pas... Ah, ah, ah... et elle se mit à rire, d'un rire si gai, si +franc; et... et coetera, et coetera.» + +C'est la moralité de l'histoire. + +--«Très bien, très bien, mon cher Hénart. C'est très gentil de vous, +me conter ces choses. Et vous allez vous marier?» + +--«Cet été, je l'espère.» + +--«A-t-elle un peu de fortune?» + +--«La maman a de quoi vivre décemment; moi, depuis que je suis à la +Compagnie-du-nord, je gagne quelque argent.» + +--«Très bien, très bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous pas, vous +vingt-sept?» + +--«J'ai en elle» il me parle à voix très basse «en elle j'ai l'honneur +et la raison de ma vie; je vais être son mari; et je vis une joie +certaine, infinie, ainsi qu'une entrée dans le ciel.» + +Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une femme; une joie +infinie. Nous marchons, Paul et moi, dans les rues. En face de nous, +le boulevard Malesherbes; les arbres; les lumières; les rues désertes; +une pâle brise. Je voudrais être là-bas, à la campagne, chez mon père, +dans les champs nocturnes seul, seul, oh seul à marcher; si bon il +fait, la nuit, parmi les seules campagnes, à aller, un bâton à la +main, tout droit, rêvant des choses possibles, en le silence, dans les +grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si bon il fait, si +bon... Nous marchons, Paul et moi, à côté. + +--«Vous êtes heureux, mon cher Hénart.» + +--«Je vous souhaite quelque chose telle; je vais, tout-à-l'heure, +revoir ma bonne future femme; elle m'attend sans en avoir l'air; sa +maman se moquerait d'elle. Mais nous voici à Saint-Augustin. Vous +remontez l'avenue Portalis?» + +--«Oui; il faut que je rentre.» + +--«Vous n'avez rien dans le coeur? je parie, au contraire...» + +--«Oh, des bêtises. Bonsoir, Paul.» + +--«Bonsoir.» + +--«Vous viendrez me voir?» + +--«Un matin, j'irai vous éveiller, si ce n'est indiscret.» + +--«Ne le craignez pas, mon ami.» + +--«Bonsoir.» + +--«Bonsoir.» + +Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce, n'est-ce pas un +heureux? il connaît un entier amour, un mutuel amour. Il s'imagine que +je cours les filles. Un mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il +est heureux; heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il +qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et pourtant! +c'est extraordinaire, croire de telles choses; et sur quelles raisons! +Rue de Courcelles; Élise; la maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle +à qui, un beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente avec +deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui a reçu ses billets; +chez qui, pendant six mois, il s'est fait bien candide; et qui tout +de suite lui aurait dit oui, s'il avait osé. Et la maman; une petite +rentière; une veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui +feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel amour; je serai +votre femme; pourquoi pas tout de suite dans la chambre; qu'est-ce +alors qu'il eût dit, notre ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué +serré. Et lui qui va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer +qu'il aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait pas qu'en +deux mois ce caprice lui sera passé; et qui épouse. Les vrais +amours ne vont pas ainsi, ainsi ne s'instituent-ils pas, ainsi ne +naissent-ils pas, et ce n'est pas, un coeur pris, au parc Monceau, un +jour qu'on flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles +de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris... La porte de +ma maison; me voici arrivé... L'amour pour de bon? farceur! l'amour +pour de bon? moi, moi, moi, sacrebleu. + +(_à suivre_) + + ÉDOUARD DUJARDIN + + + + +LES LAURIERS SONT COUPÉS[1] + +[Note 1: Voir _la Revue Indépendante_, 7.] + + + + +IV + + +--«Monsieur.» + +On m'appelle; le concierge; il tient une lettre. + +--«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs fois a apporté +cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que +c'était pressé.» + +Sans doute une lettre de Léa. + +--«Donnez... Merci.» + +Oui, une lettre de Léa; vite. + +«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au théâtre. Venez +directement à la maison vers dix heures. Je vous attendrai. Léa.» + +Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce +qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie +éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au +théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans +doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle +un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz; +c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore +que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures; +je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son +billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène +effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une +autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure +aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je +devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les +allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du +salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au +cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres; +si; une carte de visite; cornée; qui est venu?--Jules de Rivare... Ah, +quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans +l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le +concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; +avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi +qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où +il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y +a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze +heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de +droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y +irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de +province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le +moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une +heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon +par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs +en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je +vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là, +à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit, +les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un +nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de +tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en +choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce +m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois +pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui +peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce +que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour! +N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de +nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me +hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une +joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la +voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel +clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si +j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; +nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit +claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air +plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis +appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le +soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré, +le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des +nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les +points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques +étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là, +les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des +fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le +jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux +fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément, +bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air +chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans +l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les +masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel +pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne; +l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et +nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que +bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les +nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie +au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, +petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent +les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est +d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins +blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me +moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant, +sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne, +parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse; +gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et +tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des +fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis +moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement +et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux +cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu +marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe +où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les +hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie; +moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut, +mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et +charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle +que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je +suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi +rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux; +et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement +l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée; +alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand +l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand +elle aura éprouvé mon coeur dévot, quand elle m'aura su son amant, et +quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de +sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée, +et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas +touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et +quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand +aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi, +pure, elle régnera,--je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, +je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des +arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être +ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me +va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon. +Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est; +derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède +du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des +choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement. +Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si +bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler, +l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes +d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le +farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et +considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait +saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait +bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et +noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus +chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais; +l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque +froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller +tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs +sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette +grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les +tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles; +rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont +allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis; +je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens +la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des +apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs +arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures +d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du +ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des +ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable; +ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson, +précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je +les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les +rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté +amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est +à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le +confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré, +tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement +dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un +charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici, +dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc +luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette; +il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma +jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu +souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu; +cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai +que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun; +elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut +que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre +encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; +n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui +sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu, +est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise. +Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, +dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très +en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace, +au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton +de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, +perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la +chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle; +cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau +froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est +un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui +roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et +bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la +peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet +été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport; +ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette +se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la +fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf; +je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je +me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me +conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses +gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce +serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est +étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant +de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis +minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une +chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah, +le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma +cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies; +mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser +un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse; +ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux; +maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis +prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien; +quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir +si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure +à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si +enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un +bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage +dans l'eau fraîche. + + + + +V + + +Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais +sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment, +demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le +nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah, +que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal; +allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à +me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les +deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment, +de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux +réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il +faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser +tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est +nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois, +comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant, +être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce +que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans +doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si +elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui +répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle +sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément +ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la +gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes +tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son +chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise +à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à +fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais? +L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce +que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je +m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume +paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie +chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où +surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse, +où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela; +écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais +d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le +tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière +correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier +billet. + +«Monsieur, + +»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable +invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre. + +»Je vous salue.» + +Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir +la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la +demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et +le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a +envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard. + +«Monsieur, + +»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la +gracieuseté...................» + +J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on +répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches, +donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer +là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa +femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse +fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu, +rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire; +mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans +argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut +instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie +pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue +et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me +liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet. + +«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu +la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous +étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de +suite..........» + +Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite». + +«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de +temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris +mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me +voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez +le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre +amicalement la main. + +Léa d'Arsay.» + +Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en +résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne +pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce +mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée +de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en +effet cela commence le jeudi lendemain de son retour. + +«_Jeudi 27 janvier_:--Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me +reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme +non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs; +convenu. + +»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa +chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle +ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un +quart d'heure...» + +Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais +d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait +de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, +par un refus, l'effet de mes munificences premières. + +«_Vendredi 28 janvier_:--J'envoie des lilas blancs. + +»_Samedi 29 janvier_:--Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue +des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée +dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure. + +»_Dimanche 30 janvier_:--Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle +est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; +elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que +je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait +précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette +et les cadeaux. + +»_31 janvier au 12 février_:--En Belgique. + +»_5 février_:--J'écris. + +»_9_:--Réponse. + +»_10_:--Seconde lettre de moi.................» + +J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la +lettre d'elle. Voici ma première lettre. + +«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre +main.............................» + +Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse. + +«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois +sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite; +en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble. +Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des +plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des +obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée +de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai +malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges +à soutenir; alors même que mon coeur m'entraînerait vers le vôtre, +je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma +situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient +les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de +l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé +voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument +compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à +toujours. + +»Léa d'Arsay.» + +Ma seconde lettre. + +«10 février 1887. + +«Ma chère amie, + +»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....» + +Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu +effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres +étaient assez convenables et proprement écrites. + +«18 février. + +»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........» + +C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai +notées dans mon mémento. + +«_10_:--Seconde lettre de moi.........................» + +Oui; continuons. + +«_Dimanche 13 février_:--Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa +est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain. + +»_Lundi 14 février_:--Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit; +toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses +embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les +lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je +partirai à une heure, à cause de sa mère. + +»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère +a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me +supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui +en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille +qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après +dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au +mercredi. + +»_Mercredi 16 février_:--Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir; +elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau +et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner +ensemble quelque part. + +»_Jeudi 17_:--Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie; +je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses +jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette; +elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de +l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la +condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si +elle ne peut être sûre de moi, rien à faire. + +»_Vendredi 18_:--Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû +dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour +moi........................................» + +Voyons cette lettre. + +«18 février. + +»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation +dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune +indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis, +je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas +tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si, +comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que +vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en +remercierai.» + +Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je +ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa +femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres. + +«_Vendredi 18_:--Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour +moi......................» + +Celle-là. + +«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise +me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à +Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard; +elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se +moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu +sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.» + +Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le +commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain +samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je +me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux +cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde +pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans +la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre +femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on +s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la +porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui +ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez +Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément +de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante +fille, cette petite fleuriste. + +«Cher ami, + +»Il faut absolument que vous veniez.................» + +Un rendez-vous. + +«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi +demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à +quatre heures..... quelques instants ensemble.....» + +Une autre. + +«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je +ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille +ennuis.............. il faut que je sorte de cette +impasse..............» + +Sacredié; ma lettre de mise en demeure. + +«28 février.» + +C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre. + +«... Et vous, depuis deux mois.....» + +Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma +conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je +écrit cette lettre? + +«Ma chère amie, + +»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était +seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de +grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous +est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs +que je sois surpris par vos expressions de--sacrifice pécuniaire +un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je +voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous, +depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses +m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai +être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un +mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir, +et croyez.....» + +«Mardi matin. + +»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez +venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous +savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service +une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante +francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la +sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. +Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous +apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution. +À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de coeur.» + +«Mardi deux heures. + +»Ma chère amie, + +»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien +contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans +l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal; +ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure +que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez +un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis, +faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais +venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté, +je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains +ennuis; vous verrez que je vous adore.....» + +Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu +ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout +faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait +dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes +violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne +l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être +son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui +l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient +été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure +précise et subtile à toucher son coeur, le temps et le lieu, la fugace +minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à +moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables +possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi +aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement +des êtres. Hélas, coeur perdu, chair perdue, amour en sa moisson +dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous +n'irons plus aux bois. + +«Mardi premier mars, onze heures du soir............» + +C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et +ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me +recevrait, je lui dirais. + +«Mardi premier mars, onze heures du soir. + +»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui +dirais:--Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que +je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....» + +Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans +le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait; +mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous +les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement; +je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle; +oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement; +chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose +angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste, +angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très +belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir! +j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu +de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise, +un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées; +c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut, +très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes +choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des +hantements... + +«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je +vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.--Mon amie, j'ai +songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que +ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je +puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée; +je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous +aime.--Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux, +et je baiserai ses lèvres, et je dirai:--Adieu.» + +Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais +l'occasion, ces paroles, de les dire. + +«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce +soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.» + +Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade? +certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était +meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue +longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle +s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions +des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je +l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette +et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié... +Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements, +quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très +morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses +rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de +mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je +l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle +était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier. + +«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur +Daniel Prince. Mille amitiés.» + +Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses +souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était +jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de +l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je +ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez +Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas +donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe, +j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du +Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette +de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité +imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai +reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était +très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de +la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; +maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa +chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de +baronne. + +«Monsieur, + +»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait +dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle +est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs +pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si +ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle +me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; +je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien +faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle +position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais +vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à +mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir +en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a +défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, +monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée--Louise.» + +Carte de Léa. + +«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien +vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.» + +Autre; une lettre. + +«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger +de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus +grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter +vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la +main.» + +Autre; une carte. + +«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop +tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera +le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.» + +Encore. + +«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur +Prince, l'attendra à sept heures.» + +Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux. + +«Cher ami, + +» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver +mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un +bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de +cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait +désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain +mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au +bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai +de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie +ira demain vers onze heures savoir votre décision.» + +C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt +francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses +cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà +huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait +pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd, +tout cet argent. + +«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................» + +C'est sa dernière lettre, avant-hier. + +«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je +n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir +venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez +moi. À demain et bien à vous. + +«Léa.» + +En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout +gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable, +qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop +passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une +affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme +je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu +moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est +sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples; +au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe +de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine... +Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je +n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me +souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon +chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants. +Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il +faudrait relire ce papier. + +«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous +aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse..... +Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre +corps..... Adieu.» + +Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du gaz; j'ouvre +la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne heurtons à rien; la porte +refermée; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables. +Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je +dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra +enfin pourquoi je renonce mes droits à l'avoir, et combien je l'aime, +et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie, +je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus +facile. + + (_à suivre_) + + ÉDOUARD DUJARDIN + + + + +LES LAURIERS SONT COUPÉS[2] + +[Note 2: _Voir la Revue Indépendante_, 7 et 8.] + + + + +VI + + +La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, décroissante; la +rue sans passants; le pavé sonore, blanc sous la blancheur du ciel +clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier +allongé de la lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles +maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, en portes +fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le +silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je +marche; je vais; à gauche, la rue de Naples; des murs de jardin; +le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout au +là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, des feux +rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux; +immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes +voitures, c'est les courses entre les trottoirs où courent les +foules; ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages +ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement posées, +qui s'échaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si +lointain; de là lointainement doit s'étendre Paris et ses bruits; un +homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle +triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se +termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons, +majestueuses, et le gaz y jetant sa lumière jaune; quoi dans cette +porte?... ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe; +il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux +concierge, que fait-il à regarder la solitude? me voici dans l'autre +rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout étroite; de +vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des +gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, +les boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; les +rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, de gauche, une +voiture parmi les arbres; un groupe d'ouvriers; la corne du tramway +chargé de gens, deux chiens derrière; tout en les maisons, des +fenêtres éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; le +tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune fille en un vêtement +bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser +cet espace, aller là; parmi ces gens je vais être; alors je vais +être moi là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus ici, moi +toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clartés sous le +ciel clair; à droite, le long mur, le mur du réservoir; je ne connais +aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris +d'enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux +lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes +pas sur l'asphalte monotonement; un chant d'orgue-de-Barbarie, un +air à danser, une sorte de valse, le rhythme d'une valse lente... +[Illustration: portée]... où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, +quelque part, sa voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' +mes dindons»... un chant qui va et recommence, un même chant... +[Illustration: portée] ... le calme d'une voix qui naît, sous un +paysage calme, dans un calme coeur amoureux, et le désir très contenu +d'une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus +haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore +elle qui s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site +et dans ces naïfs coeurs, l'ascendance monotone, alternée, calme, d'un +très doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple +rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits +quelconques, voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone +litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans +les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie; +voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus +je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais, +quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus +je t'aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t'aime, mon +amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant, +les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des +rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et +la voix pleurante est plus lointaine; s'éloigne la voix simple et le +rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants +encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les +arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l'entour, +des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus +frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, près les prairies, +sous les sapins, en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits +aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de +Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les +bruits se font plus forts; c'est la place; dépêchons; sans cesse, des +longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent +des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me +remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles +lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité +impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et +cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue +et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement +des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre +étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et +l'agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les +lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint, +et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur +le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours, +l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; je serai reçu; adieu +lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi; +allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens +entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me +rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher +par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l'ombre des +feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs +très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas, +droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des +enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout +au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un +bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très +libre, sans pensées, ainsi très seul. + + + + +VII + + +Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa; c'est bien +le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second +étage; là est-elle? oui certes là; sonnons; mes bottines sont propres, +ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai +beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que +je lui dise; elle vient évidemment de rentrer; elle aura sa robe de +cachemire noir; je suis sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je +sonne; des pas à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie. + +--«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?» + +--«Oui, monsieur, entrez.» + +--«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.» + +Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de +ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, près la fenêtre; que joli +est l'agencement de ces fleurs! voilà le bouquet de lilas que je +lui ai envoyé; la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma +toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma foi; Léa aime +aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient +bruns... Léa... + +--«Bonjour» de sa fine voix. + +Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment moqueurs, son +sourire d'une fée; bonjour, de sa fine délicieuse voix; et ses cheveux +voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois +pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement. + +--«Mon amie, comment allez-vous?» + +--«Très bien.» + +Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur le divan, elle à +gauche; elle s'est renversée sur les coussins, elle me regarde; elle +est aimable ce soir. + +--«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?» + +Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit que je n'aille +pas au théâtre. + +--«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher au théâtre.» + +--«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais parler au +directeur, et des fois on le voit tout de suite, d'autres on l'attend +toute la soirée; il ne se gêne pas pour venir à des neuf, dix heures.» + +N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire. + +--«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?» + +--«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis dix minutes; à ma +sortie de scène j'ai été à la direction; il y avait Blanche Fannie; +elle voulait voir le directeur avant d'aller s'habiller; vous savez +qu'elle ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous sommes ennuyées +dans ce trou! il y a juste la place de deux chaises; Blanche à elle +seule emplissait toute la place; c'est effrayant combien elle est +grosse.» + +--«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer des travestis; +elle n'est plus jeune.» + +--«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous qu'elle ait?» + +--«Hou...» + +--«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille; voyons; combien +a-t-elle? quarante ans?» + +Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs enfantinement +sérieux de petite demoiselle coquette! + +--«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade, n'est-ce pas?» + +--«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie de dormir.» + +--«Qu'est-ce donc que vous avez?» + +--«Je suis fatiguée.» + +--«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.» + +--«Oh, ce n'est pas cela.» + +--«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui êtes toujours en +l'air; vous ne pouvez vous fixer un moment en place.» + +--«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà un quart d'heure que je +n'ai pas bougé d'ici.» + +Je la taquine. + +--«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.» + +--«Ah... charmant...» + +Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen de plaisanter +avec les femmes; que dire alors? Elle se lève; lentement elle va à la +fenêtre; et ondule son frêle corps bien potelé; dans son cou les brins +blonds de ses cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors. +Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour, la clarté +apâlie des murs blancs et des glaces. Elle: + +--«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait peut-être, sortir +un peu...» + +--«Voulez-vous?» + +La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant pas l'air de +triompher; elle s'assied sur le bord du piano; nous nous taisons. +Au restaurant, ce soir, l'étrange homme, cette espèce d'avoué. Léa +feuillette un paquet de musique, d'une main, sur le piano; il faut que +je parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on demeure +bouches closes; il faut que je parle, absolument. Nous voilà l'un +en face de l'autre; cela ne peut durer; je serais ridicule. Ah, ses +histoires avec son horrible mère... + +--«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre mère?» + +--«Pas du tout.» + +Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai eu tort de les +amener; alors quoi lui dire? + +--«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange avec elle; elle +voudrait que je suive tous ses caprices; vous comprenez que c'est une +vie insupportable.» + +--«Pourquoi la supportez-vous?» + +--«Parce que je ne puis pas faire autrement.» + +--«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...» + +--«Oui! elle ferait un beau tapage.» + +--«Enfin, vous êtes chez vous.» + +--«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur; l'appartement +est loué à son nom; les meubles, tout est à elle. Et c'est moi qui +paie tout.» + +Contre le piano elle se penche. Je me doutais que l'appartement était +à sa mère; qu'y faire? rien. En une nonchalante marche, la voici vers +ce divan; sur le divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les +coussins sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève ses +bras. + +--«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies me prennent de +tout lâcher.» + +--«Que dites-vous, mon amie?» + +--«Je serais plus heureuse à garder des dindons en Bretagne. Si mon +père savait que je suis au théâtre!» + +--«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?» + +--«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais la famille de mon +père; vous ne vous doutez pas quelle vie j'ai.» + +Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends sa main. + +--«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler ainsi; en voilà +des idées; vous savez bien que je vous aime pour de bon; pourquoi +n'acceptez-vous pas que je vous emmène, que nous soyons ensemble; +dites.» + +--«Allons» tristement et gentiment elle me répond, «allons, êtes-vous +fou?» + +--«Et en quoi, mon amie?» + +Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux coussins; les +lumières des bougies éclairent nos visages; gentiment, tristement, +elle est étendue, pâle; je la regarde; je tiens ses mains. Elle, +souriante: + +--«C'est extraordinaire comme vous avez les cils longs.» + +Souriante toujours, elle me regarde, immobilement. + +--«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.» + +Elle ferme ses yeux. + +--«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout! s'il y avait +un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans souffrir, quelque chose +instantanée; s'endormir tout-à-fait, puisqu'il n'y a qu'en dormant +qu'on soit heureux.» + +Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop au sérieux; +c'est embarrassant. Près moi elle est, mi étendue, immobile, en une +vague somnolence. + +--«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.» + +Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses yeux fermés; +j'attire doucement ses bras; elle se laisse; en arrière penche sa fine +tête, ah, sa méchante traîtresse tête qui de moi si effrontément se +joue! et là je l'ai; doucement sur les coussins je me renverse, et +contre moi j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine; +sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure sa taille; +elle repose au contre de moi; ainsi entre mes bras, elle repose; sur +ma joue, sur mon cou, quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent; +immobile elle est: tout au long de mon corps, son corps; je sens elle; +mollement je serre les molles hanches très soyeuses de sa poitrine. + +--«Dodo, mademoiselle.» + +Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger souffle, très +bas: + +--«Oui.» + +La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se laisse en +l'enlacement de mes bras; elle repose contre moi son cher corps; elle +est étendue, en sa robe, d'où frêlement monte sa tête; et voilà +cette poitrine, ces seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, +fluettes, les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du corsage, et +dans le blanc du cou les fins épars cheveux dorés; la mince taille, et +les larges hanches, en l'étreinte des noirs satins; là le bout mignon +de son pied; et lentement le corsage se soulève, de son haleine, en +longues régulières exhaussions, en gonflements; du corsage les boutons +tremblottent; faiblement sur la gorge ondoie le flot de dentelles +noires; un reflet plus brillant, des bougies, se meut sur le sein +gauche; et la féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement +les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, a comme des +ondoîments, imperceptiblement; et les chairs, tout lucides, sont +rondes; des rondeurs, comme des virginités, ténues; les bras arrondis, +la poitrine mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes hanches +s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême grâce des chairs +délicatement amollies et des formes effacées fuyeusement; cependant +que repose la juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un +souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle dort, certes, +l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical sommeil oh voilà +qu'elle dort; voilà qu'elle repose, oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, +fille, enfant, elle dort; entre mes bras pieux. Les bougies sur +la cheminée brûlent; leurs flammes montent blondes en pâlissant, +bleuâtres, plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages +sombres, et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière, le +clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux bal +où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et de feuillages, +discrètement illuminé, quand passèrent ces deux jeunes filles, +blanches Anglaises! ici le tiède énombrement des choses, et ma sainte +amie, mienne; une chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long +de son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, une +chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle est malheureuse de +sa vie, la changer, et avec moi vivre? que doucement tiède est cette +chaleur, et de son corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? un +mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même a mélangé +ces essences; et ce parfum monte de toute sa chair, il monte de ses +vêtements, il les traverse, et s'issut de son corps vêtu; et de ses +cheveux ensemble noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, +princièrement, de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses) s'expire +l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de mes lèvres les +aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre mes bras amis; et des +parfums d'elle je me grise; ce parfum mêlé, subtil, intime, dont elle +a parfumé son corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps, +et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité des +essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse en cette +haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces bouffées; elle; et le profond +mystère de son sexe dans l'amour; luxurieusement, oh démonialement, +quand sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent, +en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante fumée d'elle; ah +mourir de cette joie!... Elle remue sa tête, se tourne un peu; l'ai-je +serrée trop fortement; quelle excitation avais-je? elle me parle, mi +dormante: + +--«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il? + +--«Pas tard encore, demeurez.» + +La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement, et coquette; oh, +la triste existence qu'est la sienne; à celui qui l'aime, quel amour +faut, pour lui dulcifier les amertumes! pauvre qui va, elle de vingt +ans, livrée aux mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi +dormir, en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté de ma foi, +moi dans son charme; et parmi les choses qui sont, communément, les +deux, joyeusement... nous irons ce soir ainsi, au dehors, sous des +ombrages, pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»--«et toi tu +m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime», mais nos confessions «tu +m'aimes» et «tu m'aimes» et baisons-nous... elle dort; moi je sens que +je m'endors; j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine +qui monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle nuit +d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons... l'air frais... nous +allons partir... tout-à-l'heure... les deux bougies... là... au cours +des boulevards... «j' t'aim' mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' +mieux... cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... +la cheminée haute... la salle... mon père... les trois assis, mon +père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère ainsi pâle?... elle +me regarde... nous allons dîner, oui, sous le bosquet... la bonne... +apportez la table... Léa... elle dresse la table... mon père... +le concierge... une lettre... une lettre d'elle?... merci... un +ondoîment, une rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais +l'unique, la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous +riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... froide et +glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!! quoi?... quoi +me pousse, m'arrache, me tue?... rien... un rire... la chambre... et +cette femme... Léa... Sapristi, m'étais-je endormi?... + +--«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien, comment +avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui rit.. «Vous sentez-vous un +peu mieux?» + +--«Et vous, ma chère amie?» + +Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le salon... +Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle m'a vu assoupi, +elle s'est brusquement tirée d'auprès de moi... Ne suis-je pas bien +ridicule? que faire? que pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir +sur le tabouret du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace; +gaie, elle parle. + +--«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?» + +--«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore que j'ai +convenablement dormi. Votre charme, il y a un instant, m'avait +hypnotisé...» + +--«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps superbe; nous +irons une heure en voiture aux Champs-élysées; cela vous va?» + +--«Cela me remplit de joie.» + +--«Et j'espère que vous ne dormirez pas.» + +--«Non; vous me conterez des histoires.» + +--«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz le programme.» + +--«Ne soyez pas méchante.» + +Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler d'être priée. + +--«Je vais mettre mon chapeau.» + +Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses dents blanches; +ses yeux brillent, un peu moites; ses lèvres sont tout roses, +entrefermées, tout roses avec un très petit triangle, où les blanches +dents; oh le bel air mélancolique que vous avez, mademoiselle; +les blanches et rosées fossettes de vos joues; votre front en une +mélancolie gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui me regardent. + +--«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que vous soyez contente!» + +À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa chevelure; au tour de +sa taille mes bras; sans qu'elle l'aperçoive, je baise ses cheveux, +sans qu'elle l'aperçoive; et ainsi l'on est heureux; elle est douce, +mon aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne, mon +amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle relève sa tête; +l'air étonné, elle me considère, l'air attentif; elle lève sa main; +signe que je me taise; quoi? elle écoute; gentiment elle me demande: + +--«Qu'est-ce que vous avez?» + +--«Quoi donc?» + +--«Êtes-vous souffrant?» + +--«Mais non...» + +--«Vous avez des palpitations de coeur?» + +Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle écoute; en effet, le +coeur me bat plus fortement. + +--«Bien sûr?» demande-t-elle encore. + +--«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là; alors...» + +Et elle, doucement: + +--«Vous êtes un enfant.» + +Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»; d'une si apaisée +voix elle me dit cela et d'une voix si vraie; elle a ses souriants +yeux faits sérieux, tandis qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»; +et d'un si profond coeur, si féminine et si profonde, elle me dit cela +que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et charmante. + +--«Un peu attendez-moi, mon ami.» + +À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte. + +--«Je mets mon chapeau et je reviens.» + +La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds; j'attends; je +m'occupe à attendre, à l'attendre. + +--«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille nous chercher une +voiture... Marie!» + +--«Voulez-vous que j'y aille moi-même?» + +--«Non; Marie ira.» + +Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle? je n'entends +pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à faire; demain je déjeune +avec De Rivare, à onze heures; dans un café des boulevards sans doute; +quand on s'est couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être +à onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous; le meilleur +moyen de se lever tôt sûrement serait à ne pas coucher chez soi; ici, +par exemple; car, en somme, pourquoi suis-je ici?... + +--«Me voilà.» + +Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours rouges; gravement, +pour rire; aussi je m'incline; elle me répond en une révérence; +dehors, le roulement d'une voiture. + +--«La voiture» dit-elle «descendons». + +--«Vous n'oubliez rien, Léa?» + +--«Non; voici mon manteau.» + +--«Donnez... Merci.» + +--«Allons.» + +Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux, chaud. + +--«Et vos gants? vous n'en avez qu'un». + +--«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano; prenez-le.» + +J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose; je le lui avais +dit. + +--«Voici.» + +Marie qui rentre. + +--«La voiture est en bas, mademoiselle.» + +--«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de feu, dans la +chambre.» + +--«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie. + +Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa descend; en touffes le +satin noir de sa robe est relevé; elle descend; je la suis; à chacun +de ses pas ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur sa +tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève, se penche; très +droite descend la jeune femme; lentement à sa main gauche boutonnant +le long gant noir; à chaque marche d'un pas égal, elle descend, +droite également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre; et la +voiture, une masse noire obstruant à la lumière. + +--«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une voiture découverte?» + +--«Non; le temps est beau.» + +--«Vous montez?...» + +Elle monte; je monte. + +--«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.» + +Certes, ce me vaudrait une rancune durable. + +--«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?» + +--«Oui.» + +--«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.» + +Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse et grave comme +une marquise du Théâtre-français. + + (_à finir_) + + ÉDOUARD DUJARDIN + + + + + +LES LAURIERS SONT COUPÉS[3] + +[Note 3: Voir _la Revue Indépendante_, 7, 8 et 9.] + + + + +VIII + + +Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule illimitée des +existences, telle je mène désormais ma course, un définitivement des +effacés innumérables; tels se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici, +l'heure, la vie, et qui s'essorent en le désir; pour connaître comment +l'originel en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à des +songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui; c'est une +chair féminine touchée, mon ici; mon heure, c'est une femme à qui +je m'approche; c'est l'étranger où pénétrer, ma vie et le désir +désespérément épars; et voici l'à-présent éternel de ce que je rêve, +cette fille en ce soir-ci... Et bourdonnent les fonds, les rues, le +boulevard, les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement, +les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis et dans la voiture, +le bruit et le cahotement qui roulent, les choses régulières en +défilés, la nuit délicieuse. + +--«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment poétique et +tout-à-fait délicieuse?» + +En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre +qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait avoir du feu; je +la ramènerai et nous remonterons ensemble; les feuillages sont plus +épais sur ce boulevard; moi je remonterai avec elle, je resterai un +quart d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien jolie, +là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son visage est éclairé +puis obscurci, tour à tour dans l'ombre indécisément et dans le blanc +des lumières, tandis que s'avance la voiture; près les becs de gaz, +en effet, une grande clarté, puis après les becs un obscurcissement; +encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle blanche +face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de neige obscure, dans le +noir qui l'enserre, et tour à tour plus blanche, plus lumineuse dans +les lumières, et dans l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant; +cependant sur le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes; +doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les retire un +peu; et je lui dis: + +--«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est subtilement +nuancé...» + +--«Vraiment? Vous trouvez?» + +D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle répond; pourquoi +se fait-elle ainsi? doucement je reprends: + +--«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?» + +--«Si, j'aime fort les compliments.» + +Il faut lui reprocher ce mot. + +--«Ah, Léa, des compliments!» + +Nous nous taisons; des gens passent; longuement le cocher secoue le +fouet au long fil qui voltige en zigzags; j'ai laissé les doigts de +Léa; elle est souvent désagréable lorsque nous sommes dehors; sans +doute qu'elle a peur de manquer de tenue; pas moyen alors de lui +parler, sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir; +là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant avec Léa; elle va +devenir d'humeur maussade; pourtant je ne puis rien lui dire qui ne +la fâche; en une masse noire percée d'un couple de feux, un tramway +vient; Léa: + +--«Vous irez samedi à la fête de la Presse?» + +--«La fête de l'hôtel Continental?» + +--«Oui.» + +--«Je ne sais pas; peut-être; et vous?» + +--«J'ai été invitée pour être vendeuse.» + +--«Ah.» + +--«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon des magasins de +nouveautés; on vendra de tout.» + +--«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous aurez un +comptoir?» + +--«Oui.» + +--«J'irai donc.» + +Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je un prétexte +à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait pas; si pourtant le prétexte +était suffisant? je ne pourrai pas dire que j'étais malade; il +faudrait que j'allègue quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces +soirées; bah, j'emmènerai Chavainne. + +--«Serez-vous costumée?» + +--«Oui, en soubrette.» + +--«Bravo.» + +--«Je vais faire retoucher mon costume de la revue; je remplacerai les +plissés du corsage qui n'allaient du reste pas...» + +Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en dentelles, +jupe courte... + +--«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai poser des rubans +aux manches; tout cela changera le costume; d'ailleurs je tâcherai à +avoir un autre tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.» + +--«Un autre tablier?» + +--«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient pas; +ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout simplement de la +Valenciennes?» + +--«Certainement.» + +Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle voudrait me +demander?... + +--«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très cher; on trouve de la +Valenciennes à quinze francs du mètre; et trois mètres de Valenciennes +avec trois mètres d'entre-deux suffiront largement.» + +C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas à la fête. + +--«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut que ce peu de +dentelle, et que je puisse vous y être utile, je vous en prie...» + +--«Je vous remercie; cela me fera plaisir.» + +Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du mètre deviendront au +moins vingt ou trente; mais le diable m'emporte si samedi je mets +les pieds là-bas; parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air +contrarié. + +--«Votre costume de la revue était très joli; il fera toujours +beaucoup d'effet.» + +--«N'est-ce pas?» + +--«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.» + +--«Oui.» + +--«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?» + +--«Je n'en sais rien.» + +--«Ah.» + +--«Comment voulez-vous que je le sache?» + +--«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre boutique que +celle de Lucie Harel?» + +--«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.» + +--«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un magasin de +nouveautés; vous aurez un vrai succès...» + +Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent; que lui dire? + +--«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.» + +Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux. + +--«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne faudra pas vendre +vos objets à des prix inabordables. Que diable vendrez-vous? Faudra +non plus être trop aimable; vous savez que je serai jaloux.» + +Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial, ces +plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas bientôt? + +--«Il commence à faire froid» dit Léa. + +Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je lui dis. + +--«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?» + +--«Non; pas encore.» + +Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est le parc +Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les allées; que se +promener là serait précieux! par un hasard, Léa voudrait-elle? + +--«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions un peu? si vous +avez froid...» + +--«Non; je n'ai pas froid; restons.» + +Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien faire; le soir est +frais; elle va s'enrhumer. + +--«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.» + +Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son manteau; elle +semble se résigner et comme si je la violentais; eh bien, n'est-elle +pas mieux maintenant? et que jolie dans les fourrures! les fourrures +entouffent son cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; +si elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle est +charmante, immobile en cette place, comme enlisée sous les étoffes, +sa blanche face comme émergeant des velours, des soieries et des +fourrures; si les Desrieux la voyaient! ce serait drôle que quelque +ami passât par là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux, +qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la mode; mais +pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux souliers à bouts carrés? +et de Rivare, s'il se rencontrait, quel émerveillement! demain en +déjeunant et se versant force bon vin, il me plaisanterait; il serait +si jaloux et tant admirerait! il faudra que je l'invite un de +ces soirs à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux +Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon histoire de Léa. +Faut cependant que je parle un peu à Léa; quand elle ne dit rien, +je ne sais quoi lui dire; les mêmes choses un jour l'intéressent, +l'ennuient un autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais de +quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est un sujet. + +--«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?» + +--«Je ne crois pas.» + +--«Pourquoi donc?» + +--«La pièce fait tous les soirs de l'argent.» + +--«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?» + +--«Pas du tout.» + +--«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous dit.» + +--«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul acte.» + +--«Ah?» + +--«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à tous les actes quand +on n'a pas les premiers rôles. L'année dernière, la petite Manuela a +réussi avec ses couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly +qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus jolie que Manuela; +car enfin elle n'a rien de bien extraordinaire, Manuela; la façon dont +elle joue cette année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête! +eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié de la pièce, +passe inaperçue.» + +--«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.» + +--«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et elle est bien +mieux que toutes vos petites figurantes; elles sont trop ridicules à +la fin, ces demoiselles; vous êtes toujours à parler d'artistes, de +chant, d'art, et quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y +faites même pas attention.» + +Il faut l'arrêter par un compliment. + +--«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès que vous obtenez +tous les soirs prouve le contraire.» + +Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments qui +touchent la corde sensible et sont toujours admis. + +--«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe claire, de l'autre côté +du boulevard; quelle idée, sortir ainsi en cette saison!» + +De l'autre côté du boulevard une dame élégamment vêtue, d'une toilette +claire. + +--«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, la toilette.» + +--«Mais en cette saison!» + +Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné. + +--«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.» + +--«N'est-ce pas?» + +Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque d'elle et qu'elle +est ridicule; elle a des étonnements et des indignations si peu +motivés; elle n'en revenait pas, cet après-midi, de l'histoire de +Jacques. + +--«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans les rues.» + +--«C'est pourtant une belle soirée.» + +--«Oui, mais un peu fraîche.» + +--«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas +rentrer?» + +--«Mais non, je n'ai pas froid.» + +Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'étranges +sont les femmes! il est certain que l'air fraîchit; dans les arbres +est une brise plus forte; voici déjà la place des Ternes; jamais nous +n'irons jusqu'aux Champs-élysées; il n'y a personne sur le +boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux +Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure. + +--«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.» + +Ah, enfin. + +--«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.» + +Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit; +nous partons; le trot recommence; également, le trot du cheval, et la +trépidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque +le fouet longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse; +pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux très vieilles +gens; le bruit des roues; le léger cahotement; de nouveau, le parc +Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivés; que +va me dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle; +avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour +elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement +j'attends jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand nous +arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que +je lui demande à l'accompagner; elle descendra de voiture la première; +puisqu'elle est à droite, elle sera du côté du trottoir; elle +consentira au moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors +que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est +invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira, +dans sa chambre, pendant qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; +si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est +nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir elle paraît +s'être arrangée pour être libre; si c'était ce soir! si ce n'était +pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se décide; elle ne peut +s'imaginer que je veuille toujours être un amant platonique; je ne +lui ai jamais déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas +s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer d'elle sans +en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée longue des lumières se +rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes; +s'avance notre voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui +m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle réussit à me +congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air +de rien lui demander; alors comment d'elle-même m'aurait-elle prié? +voilà ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle +désirât, elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est; +hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente et +quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son +manteau elle cache ses mains; elle a négligemment devant soi ses yeux +ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons +hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement claires; à gauche, les +arbres; le trot égal, sur la chaussée, du cheval; le cheval gris blanc +qui régulièrement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui +rêvasse sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, immobile +et sans amour; oh, quand le jour où elle se donnera, si non aimante la +voici, blanche silhouette et féminine; mais tout au fond de cette âme +n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante simple amitié? +ma constante dévotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre +en le coeur aimé; le désir sollicite et attire; c'est un aimant, +aimer; pourquoi au profond de son être une affectuosité ne serait-elle +née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en ses paroles +comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et +hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amitié; +berçons-nous en mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle +aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le corps longe +mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse qui près moi s'abandonne, +dans la nuit fraîche, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair +d'étoiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des +horizons, en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas +ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu +enroulement de l'heureuse voiture où les deux nous allons... à ma Léa +amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir à +elle montent, et je parle: + +--«Mon amie, à quoi rêvez-vous?» + +Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans pensée; elle se +tait; sur les pavés rudement roule la voiture; Léa, de nouveau, en +face regarde, muette; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante +du désir, l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi +rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; à quoi et à +quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne +pense, hélas, hélas; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement +seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; +le ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses des +arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du +cocher vieux au dos courbé; Léa au près de moi demeure; la pointe de +ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend. + +--«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.» + +--«Vous avez froid, Léa.» + +--«Un peu.» + +--«Serrez-vous contre moi.» + +Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit, penchant la tête. + +--«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.» + +--«D'un côté, oui». + +--«Alors approchez-vous plus.» + +--«Voulez-vous être tranquille!» + +Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; faut de la tenue; oui, +des gens nous regardent; quel est ce monsieur élégant qui vient à +l'encontre de nous, les yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous +regarde-t-il? il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de +la voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; que nous +voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a pas fait semblant; +voilà un monsieur qui connaît Léa; je suis sûr qu'il est vexé; il +m'envie, le bonhomme; dame, tout le monde ne se promène pas en voiture +à minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? oui, +là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se tourne; va, mon ami, tu +peux attendre sous l'orme. + +--«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt chez vous.» + +Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur les pavés +sonorement. + +--«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette maison.» + +--«Qu'est-ce que cette maison? un café?» + +Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez elle donc? bientôt +chez elle; l'instant décisif alors?... c'est absurde, se troubler +de la sorte, subitement, sans raison; j'ai à moi la plus jolie jeune +femme; je viens de me promener avec elle; je vais rentrer chez +elle; que voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait +enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel, mortel ennui! +je deviens fou; ne suis-je pas certain d'être heureux, ne dois-je pas +l'être?... déjà la place Pigalle; et ce cocher qui va à toute vitesse; +le passage Stévens; dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, que +va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? le cocher +ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; ah, sa maison, son +affolante chambre; et ce radieux visage... la voiture s'arrête; Léa +se lève, elle descend; c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre +amie, enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?... + +--«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?» + +Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux francs cinquante; +voilà... Léa sonne à la porte... je suis perdu; oh... je vous en +supplie... + +--«Vous me permettez de vous accompagner?» + +--«Si vous voulez.» + +Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... parbleu, montons; +quelle heure est-il? il n'est pas minuit; nous avons le temps; quand +je rentre tard chez moi, mon concierge me fait attendre des quarts +d'heure à la porte; c'est insupportable. + + + + +IX + + +Léa marche devant moi; nous montons; au long des murs pâles, nos +ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes +cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante +et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez +moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra que Léa soit +raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivés; la porte +ouverte; Marie. + +--«Bonsoir, Marie.» + +--«Bonsoir, monsieur.» + +Léa: + +--«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?» + +--«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...» + +Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrière est la +chambre; nonchalamment s'avance Léa, de sa gentille nonchalance; moi, +la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais +si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le +corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le +cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit +le feu de bois; la veilleuse au plafond éclaire aussi; aussi, sur la +petite table, deux bougies; Léa, assise, au près du feu; la clarté +blanche d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les +bûches incessamment courant, frétillant; dans un fauteuil, au près, la +jeune femme; oui, mi cachée, Léa; elle se chauffe, coiffée encore et +gantée, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux +pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres; +oh, la bonne température et molle, dans la chambre! + +--«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?» + +Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée. + +--«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.» + +Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée par le feu, dans +le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle à avoir trop chaud? mais elle +se lève, vive, vivement debout; et d'une voix rapide: + +--«Oui, il fait trop chaud ici.» + +Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste ses +cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser à la +cheminée; elle déboutonne son manteau; je vais l'aider. + +--«Merci; Marie va m'aider.» + +Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte le manteau; le +feu davantage me chauffe les mollets; Léa se tourne; elle sourit. + +--«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau à la main et votre +par-dessus boutonné?» + +Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi? +rester? ce serait possible... je lui ai répondu quelques mots... +toujours souriante la voilà... + +--«Si vous me le permettez...» disais-je. + +Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers +l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; près la croisée, sur une +chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon +chapeau; Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son +corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je +suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre; dans la glace je +vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et +dissimulé successivement par les habillements; c'est la mode admirable +de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes +féminines; en des mouvements d'un charme très félin, tandis que +tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche à moi; y +pensé-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit +de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas; +nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son regard, la vraie +tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? câlinement elle +murmure: + +--«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes seulement, dans +le salon.» + +--«Oui, très bien, comme vous voudrez.» + +Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi, +elle consent? elle veut que je l'attende? + +--«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de +piano.» + +Et refermant la porte: + +--«À tout-à-l'heure.» + +De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure! +évidemment Léa veut que je reste, évidemment; sans cela, elle ne me +ferait pas attendre qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle +est ce soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais +pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci? +je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle émotion cette idée +me donne! dire que tout-à-l'heure elle m'appellera, et que dans sa +chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je +déferai ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son triomphal +lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire +attention à ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse +toutes mes précautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard +Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; le cabinet est +à gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre être +tranquille; mais gare à sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; +il y a sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai +des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe +des pieds; quelle chance, il y a de la lumière; justement la porte +est entrebaillée; allons... gare aussi à ne me pas salir... ouf; la +précaution n'était pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme +elle était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; personne ne +m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodément. Léa +se déshabille; elle va se vêtir d'une robe-de-chambre; c'est +extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre +une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; Léa +n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans un instant elle +m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai préparé, il n'y a pas +deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai résolues +depuis un mois, et je n'y pense même point; cela est pourtant simple; +Léa veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; +je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon +amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge +obligée, en n'imitant pas les autres épris seulement d'une vaine +passion, mais en profondément l'aimant et voulant être aimé; c'est +cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien; +et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et +elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; j'hésite à présent; +l'occasion si longtemps espérée est venue, et j'hésite. Eh non, je +n'hésite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, +d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et +peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de grandes phrases +ni de se battre les flancs; tout à l'heure, simplement, je lui dirai +bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux, +que je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au cours de mon +platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue à faire sa toilette! quelle +heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois +déjà elle m'a attardé ici pour me congédier après un quart d'heure de +chatteries; c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi s'en tenir; +Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce +salon, à espérer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le +généreux, le magnanime, poser au pur amour, plutôt que profiter +tout bêtement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées et +plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne sais pas la forcer à me +garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prétexte +de la vouloir conquérir par le respect; je suis plus absurdement +faible qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant pis, +je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si +longtemps entreprise et à tant de frais continuée et qui n'aboutirait +à rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler +les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis +aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux cents francs et c'est +tout; faire du sentiment dans ce monde-là; une fille qui tous les +soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dèche fréquente +dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne +m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert à consoler +les messieurs mal partagés; parbleu, je pourrais mieux user mon argent +qu'à lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi +au Continental; je mènerai un beau personnage au milieu de ces gens +qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et +c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes où mon chapeau +a été défoncé; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi +prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est +longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la porte. Non, +je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends. +D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la +porte; enfin!... + +--«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous ennuyez beaucoup?» + +Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement serré à la +taille, toute blanche dans les blancs crémeux plis flottants, elle se +tient. + +--«Je puis entrer?» + +--«Entrez.» + +Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va s'étendre; sur +une chaise, des jupons blancs; à côté, pendante, la robe noire; le feu +de la cheminée est presque éteint; une chaleur égale, tiède; contre +la fenêtre voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise +basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est +étendue, mains allongées; dans le fauteuil bleu à la bande large +brodée, elle blanche, aux joues rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace +est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses, +boîtes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière très +blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tiède et +silencieux de la chambre, elle près moi, blanche, étendue. + +--«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait tantôt, quand vous +m'avez quittée.» + +Elle me parle; je lui réponds. + +--«Oh, rien, absolument.» + +Qu'elle est jolie ce soir! + +--«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez vous?» + +--«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?» + +--«Oui, contez-le moi.» + +--«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le +faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnière et le boulevard +Sébastopol, le tout à pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, +square plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un jeune +gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai marché durant un quart +d'heure.» + +Elle sourit. + +--«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé de moi.» + +--«Nécessairement.» + +--«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où avez-vous été?» + +--«Où j'ai été?...» + +Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le soir à +six heures; les rues pleines; les voitures hâtées et ralenties; le +Palais-royal... + +--«J'étais au Palais-royal.» + +... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, si provocante et +mince, haute, fière, hélas perdue dans les marcheurs. + +--«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français entendre Ruy +Blas; j'ai refusé l'y accompagner.» + +--«Pour moi; cela est héroïque.» + +C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refusé; ensuite j'ai +dîné. + +--«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue de l'Opéra; vous ne +connaissez point ces lieux modestes. Désirez-vous savoir quel a été le +menu?» + +--«Vous me le direz la prochaine fois que nous dînerons ensemble. Et +là aussi vous avez vu de vos amis?» + +--«Aucun.» + +Mais la très jolie femme en face de moi était assise, avec le vieux +monsieur si chauve, huissier ou consul; la très jolie femme que +j'aurais voulu revoir et qui riait. + +--«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait un vieux +monsieur sans doute consul ou notaire.» + +--«Félicitations.» + +Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, le confort du +dîner lent et des inconnus observés... Le vin, le jeu; le vin, le jeu, +les belles... Et tout-à-coup, très brillante en la rue nocturne, et +sur des ombres, la façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les +cortèges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier, +l'excellemment heureux de son bonheur communié, l'aimé, lui, de +l'aimée. + +--«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant seulement +rencontré à un homme aimé d'une femme qu'il aime; permettez que je +note le cas.» + +--«Cas rare certes, un homme qui aime.» + +--«Vous croyez?» + +--«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme à qui +plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.» + +C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne la froisse +point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes, +si non qu'elles ne veulent être aimées. + +--«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, qu'elle ne le +veut.» + +Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de +qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; elle considère le feu qui +s'éteint; telle à peu près qu'en sa photographie. + +--«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte chez vous?» + +--«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?» + +--«Vous deviez rentrer.» + +--«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis resté à la maison.» + +--«À quoi faire?» + +--«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.» + +Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, les +grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours désert et sans +fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croisées +ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants, +la même nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux +dans l'ombre... le dirai-je à Léa? + +--«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par un +orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gémissements.» + +--«Vous aimez pourtant la musique.» + +--«Plus que jamais, mais moins que vous.» + +Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... à quoi bon +Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se +moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets, +encore renouvelés, de lui sacrifier mon désir! peut-être qu'elle avait +raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut +aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que je l'aime peu, +que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; et tâchons si le +sacrifice pourrait exalter un amour. + +--«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.» + +--«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance d'un +assoupissement communiqué.» + +Elle rit. + +--«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, avec une jeune +femme très charmante mais si mauvaise.» + +Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur +le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des +maisons aux fenêtres claires et des arbres foncés dans la nuit; +oui, mais combien charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; +maintenant charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, blonde +et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes flottantes; et un fin +corps d'enfant féminin, gracile, fluet et potelé; un invitant sourire, +une promesse aux caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des +bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est plus, après +la journée quelconque éteinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour. + +--«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux vents d'ici +qu'elles s'envolent...» + +Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon +coeur, une vapeur, un frémissement, une chaleur, une poignance, cela +monte jusqu'à mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant +pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux +tardifs amours préparés si longuement, aux départs, aux renoncements, +aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la +regarde, en sa pâleur charnelle et des joies folles annonciatrice, +celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle +tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur +mes épaules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et +déraisonne, elle me parle, en une façon de fée. + +--«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; vous verrez +que je serai jolie...» + +Oui, certes, immortellement. + +--«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; et puis, je vous +ferai honneur...» + +Ah, tout séduisante bien-aimée. + +--«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon +costume...» + +Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis... +je n'y songeais plus... elle le désire tout de suite... je le lui ai +promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, débarrassons-nous en dès +maintenant... + +--«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous faut, Léa, et me +pardonner de vous en laisser le soin...» + +--«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de +francs.» + +--«Permettez que je vous les remette.» + +J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs +louis dans mon porte-monnaie; rien que des pièces de vingt francs; +cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, là, +sur la cheminée. + +--«Vous êtes gentil» dit Léa. + +Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me coûte encore un +peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis +j'ai ainsi moins de scrupules à rester cette nuit, plus de droits; +d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si +tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que +ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me +conduire, je réussirai mieux, si je reste avec elle, à lui prouver mon +vrai amour; voilà ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, +je lui dis: + +--«Ainsi, vous me gardez?» + +Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait apitoyés... que +veulent-ils? + +--«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...» + +Comment? pas ce soir? elle ne veut pas? + +--«... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.» + +Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment, +elle ne veut pas?... + +--«Léa, vous ne voulez pas?» + +--«Je vous jure...» + +Et pourquoi insister? + +--«Bonsoir donc.» + +Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas tenu ma résolution, ne +suis-je pas parti comme je le devais et à mon honneur? + +--«Bonsoir, mon amie.» + +Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, mortelles +et désespérées délices, à quand, oh vous? + +--«Venez mercredi à trois heures» dit-elle. + +--«Volontiers, je vous remercie.» + +Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle qu'encore je ne vais +pas avoir! il faut partir; voilà mon par-dessus, mon chapeau. + +--«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.» + +Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est là; nous +traversons le vestibule. + +--«À mercredi, trois heures» dis-je. + +Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles +ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus +que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. Blanche et jolie +inoubliablement, mon amie me tend sa main. + +--«Au revoir.» + +--«Au revoir.» + +Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et +nocturnes. + + (_fin_) + + ÉDOUARD DUJARDIN + +_Le directeur-gérant_: ÉDOUARD DUJARDIN. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coupés, by Édouard Dujardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPÉS *** + +***** This file should be named 26648-8.txt or 26648-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/6/4/26648/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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