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diff --git a/26680-8.txt b/26680-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f0144dd --- /dev/null +++ b/26680-8.txt @@ -0,0 +1,2765 @@ +The Project Gutenberg EBook of Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Relation du groenland + +Author: Isaac de La Peyrère + +Release Date: September 21, 2008 [EBook #26680] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + RELATION + DU + GROENLAND. + + [Marque d'imprimeur: CURVATA RESURGO] + + A PARIS, + Chez AUGUSTIN COURBÉ, dans la + petite Salle du Palais, à la Palme. + + M. DC. XLVII. + + + + +ADVERTISSEMENT SUR LA CARTE DU GROENLAND. + + +_Je puis dire que Monsieur Chapelain est le veritable Autheur de cette +Carte, en ce qu'il l'a jugée absolument necessaire, pour l'intelligence +de ma Relation, & que je n'ay peu faillir en suivant le conseil d'une +Personne qui est dans une si haute, & si universelle approbation._ + +_J'ay dressé cette Carte sur quatre Elevations qui m'ont esté +particulierement connuës; du cap Faruel, de l'Islande, du Spitsberg, & +de cét endroit de la Mer Christiane, où les glaces arresterent le +Capitaine Munck, qui est icy marqué, & nommé, _Port d'hyver de Munck_._ + +_J'ay pris les longitudes de tous ces lieux, sur le Meridien de l'Isle +de Fer des Canaries, par l'advis de Monsieur Roberval, Mathematicien de +grand nom, & de Monsieur Sanson, excellent Geographe, que j'ay consultez +pour la construction de cette Carte._ + +_La longitude du port d'hyver de Munck, m'a esté plus precisément connuë +que les autres, par une Ecclypse de Lune, qui est rapportée dans la +Relation mesme de ce Capitaine, qui dit l'avoir veuë estant à ce port, +sur les huit heures du soir, du vingtiéme Decembre, de l'année mil six +cents dix-neuf. Elle dût paroistre à Paris, suivant les Tables des +mouvemens celestes, sur les trois heures du matin, ou environ, du 21. du +mesme mois. Mais parce que cette Ecclypse dura trois heures, & plus, & +que le Capitaine Munck ne dit pas s'il la vid, ou à son commencement, ou +à son milieu, ou à sa fin; Monsieur Gassendy, à qui j'ay eu recours +touchant cette difficulté, & dont la suffisance est connuë de tous ceux +qui font profession d'aymer les belles lettres, m'a conseillé, pour la +vray-semblance de la conjecture, & pour ne pas tomber dans l'un, ou +l'autre extreme, de poser que cette Ecclypse fut apperçeuë au port de +Munck, entre son commencement, & sa fin; c'est à dire, vers le milieu du +temps qu'elle dura, & à l'heure, ou environ, qu'elle dût paroistre à +Paris. D'où il resulteroit que lors qu'il est trois heures du matin à +Paris, il n'est que huit heures du soir, du jour precedent, au port de +Munck; & qu'il y a sept heures de difference, d'un lieu à l'autre. Or, +en prenant quinze degrez pour chaqu'heure, selon les regles de la +science; il s'ensuivroit aussi que le Meridien du port de Munck, seroit +esloigné du Meridien de Paris, de cent cinq degrez; & que mettant Paris +au vingt-troisiéme degré, & 1/2 de longitude, le port de Munck devroit +estre mis au deux cents septante-huitiéme degré, & 1/2; c'est à dire, +81. degré, & 1/2 au delà du Meridien des Canaries. Et il seroit evident +par la mesme raison, qu'à compter douze lieuës communes de France, pour +chaque degré de ce Parallele, dont les degrez sont, d'environ la moitié, +plus petits que les degrez des grands Cercles; ce port seroit esloigné +de Paris, d'environ 1260. lieuës._ + +_J'ay divisé la partie Meridionale du Groenland, prise au cap Faruel, en +deux Isles, de la façon qu'elles sont icy representées. Ce que j'ay +fait, non pas sur les Relations Danoises, dont je me suis servy pour ma +Relation, car elles n'en parlent point; mais sur une Carte de la +Bibliotheque de MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN, que Monsieur Naudé +(l'Ame, de ce grand Corps d'excellens Livres, & de curieuses recherches, +qui composent cette illustre Bibliotheque) m'a fait la grace de me +communiquer. Ces mots sont escrits au pied de cette Carte: _Hæc +delineatio facta est per Martinum filium Arnoldi, natum in Hollandia, +civitate dicta, _den Briel_, qui bis navigationem ad _Insulam_, dictam, +_Antiquam Groenlandiam_, instituit; tanquam supremus gubernator, anº. +1624. & 1625._Ce Martin fils d'Arnould, appelle le Groenland, _une +Isle_; quoy que l'on ne sçache pas encore, s'il est Isle, ou Continent, +ou composé d'Isles. Il dit que c'est la Carte du _Vieux Groenland_. Il +pouvoit dire, du vieux, & du nouveau; car on n'en connoit point d'autre. +Et ce que nous en connoissons devroit plustost estre appellé, le +nouveau, que le vieux; La raison est, qu'encore que le vieux Groenland +ait esté certainement placé en quelque endroit de la Terre qui est icy +descrite, & à l'Ouest de l'Islande; on ne sçauroit neantmoins determiner +cét endroit, & qu'il n'est pas connu des Norvegues mesmes d'aujourd'huy, +quoy que leurs peres l'ayent trouvé, & habité des siecles entiers; comme +il sera plus particulierement deduit dans cette Relation._ + +_Ce qui est icy representé de la liaison du cap Faruel, avec le destroit +Christian, & la mer Christiane, & du port d'hyver de Munck; a esté tiré +sur une Carte que le Capitaine Munck fit faire de son voyage, qui est +imprimée avec sa Relation. Je l'ay suivie d'autant plus volontiers, +qu'elle a du rapport avec la Carte mesme du Capitaine Hotzon, qui +descouvrit le premier ce destroit, & cette mer; que Monsieur Chapelain, +aussi courtois, que curieux, a tirée de son cabinet, pour me la mettre +en main, & la conferer tout à loisir, avec celle que j'ay du Capitaine +Munck._ + +_Je n'ose pas asseurer que toute la coste de la mer Christiane, & du +Couchant, qui est icy descrite, entre le golfe Davis, & le port d'hyver +de Munck, soit du Groenland; parce qu'il se peut faire qu'il y ait +quelque Riviere considerable, ou quelque Destroit, que je ne connois +pas, qui coupe cette Terre, & separe le Groenland, de l'Amerique. Ce qui +me rend plus irresolu sur ce point, est, que je n'ay pas ouy dire en +Danemarc, que toute cette coste fust du Groenland, comme je l'ay ouy +affirmer de toute la coste du Nordest, qui est entre le cap Faruel, & le +Spitsberg. Je laisse la resolution de ce doute, à ceux qui en auront +plus de connoissance, par les Relations Angloises, & Hollandoises; +n'ayant fait dessein que d'escrire icy ce que j'ay appris de cette +Terre, par les Livres Danois, & les conversations que j'ay euës en +Danemarc._ + + + + +_Fautes survenuës à l'Impression._ + + +Page 4. ligne 2. effacez, de. Page 7. ligne 2. golfe Davis, lisez cap +Faruel. Page 8. ligne 14. vous remarquer, lisez vous faire remarquer. +Page 11. ligne 15. ROVSSEATV, lisez ROUSSEAU. + + + +_Monsieur l'Ambassadeur, de qui il est souvent parlé dans cette +Relation, est, MONSIEUR DE LA THUILLERIE, qui a fait la Paix celebre des +deux Couronnes du Nord._ + + + + +[Illustration: Carte de Groenland] + + + + +RELATION DU GROENLAND A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_. + + +MONSIEUR, + +Je voy bien qu'il ne me suffit pas de vous avoir escrit une longue +lettre de l'Islande; il est juste que je tienne ma promesse, & que je +vous envoye une Relation du Groenland. Ne vous estonnez pas du temps que +j'ay mis à passer de l'un à l'autre. Si vous considerez les difficultez, +& les perils, qui se rencontrent dans cette Navigation; vous trouverez +que j'ay eu raison de ne me pas haster, & de m'informer tout à loisir de +la route que je devois prendre, pour trouver cette Terre Septentrionale, +qui merite mieux le nom d'Inconnuë, que la Terre Australe. Ce n'est pas +que les Norvegues ne l'ayent habitée, & que durant l'espace de cinq ou +six cents ans, ils n'y ayent entretenu leurs commerces, & leurs +colonies. Mais ne confondons point les choses, & ne mettons pas à la +teste de ce Discours, ce qui en doit composer le corps. Je vous diray ce +que j'ay appris de cette Terre, comme inaccessible, avec tout l'ordre +que j'ay peu tirer de ce qui m'en a esté raconté, & que j'ay peu +comprendre des escrits les plus confus, je ne dis pas que j'aye jamais +leus, mais qui m'ayent esté expliquez, d'une langue que je n'entends +pas; comme sont les livres Danois, que M. Rets Gentilhomme Danois, a eu +la bonté de lire en ma presence, & de m'en donner en mesme temps +l'explication. Vous le verrez bien-tost à Paris; car le Roy de Danemarc +l'a nommé, à cause de son merite & de sa vertu, pour estre son Resident +en France; & il vous certifiera ce que je vous vay escrire. + +LE GROENLAND est cette Terre septentrionale qui serpente du Midy au +Levant, declinant vers le Nord, depuis le cap Faruel de l'Ocean +Deucaledonien; tout le long des costes de la mer Glaciale, qui tirent +vers le Spitsberg, & la Nova Zembla. Quelques uns ont dit, qu'elle se va +joindre avec les terres de la Tartarie; mais la chose est incertaine, +comme vous entendrez cy-apres. Elle a donc à l'Orient, la mer Glaciale; +au Midy, l'Ocean Deucaledonien; à l'Occident, le destroit Hotzon, ou +Christian, & la mer Hotzonne, ou Christiane, qui la separent de +l'Amerique; sa largeur est inconnuë du costé du Septentrion. La +Chronique Danoise dit à ce propos, que c'est l'extremité du Monde vers +le Nord, & qu'au delà il ne se trouve point de Terre plus +septentrionale. Il y en a qui croyent que le Groenland est continent +avec l'Amerique, depuis que les Anglois, qui ont voulu passer le +destroit Davis, pour chercher par là une route dans le Levant, ont +trouvé que ce que Davis avoit pris pour un destroit, estoit un golfe. +Mais j'ay une Relation Danoise, d'un Capitaine Danois nommé Jean Munck, +qui a tenté ce passage du Levant par le Nordouest du cap Faruel, & selon +ce qu'il en a dit, l'apparence est grande que cette Terre est tout à +fait separée de l'Amerique. Ce que je vous feray voir en son lieu, lors +que je vous parleray de ce voyage. L'elevation du Groenland, prise au +cap Faruel, qui est sa partie la plus meridionale, suivant la mesure +qu'en a prise le Capitaine Munck, matelot fort entendu, est de soixante +degrez trente minutes. Ses autres parties sont beaucoup plus eslevées, +selon qu'elles s'approchent plus du Pole; & je n'en ay point de +determinée que celle de Spitsberg, que les Danois content entre les +Terres de Groenland, & disent estre de septante-huit degrez, ou environ. +Je ne vous parle pas de la longitude de cette Terre, parce que mes +Relations n'en parlent point, & que je n'en ay rien appris de plus +particulier que ce que nos cartes en disent. Il me suffit de vous faire +remarquer, que le cap Faruel est au delà des Canaries, & de nostre +premier Meridien. + +Je me suis principalement servy pour l'Histoire du Groenland, de deux +Chroniques, l'une Islandoise, & l'autre Danoise; la premiere ancienne, & +l'autre nouvelle; la premiere en prose, & l'autre en vers; & toutes deux +escrites en langage Danois. L'original de l'Islandoise est Islandois, +composé par _Snorro Storlesonius_, Islandois, qui a esté _Nomophylax_, +comme l'appelle Angrimus Jonas, ou Juge souverain de l'Islande, en +l'année 1215. C'est le mesme qui a compilé l'Edda, ou les fables de la +poësie Islandoise, dont je vous ay autresfois parlé. La Chronique +Danoise a esté composée en vers Danois, par un Prestre Danois, nommé +_Claude Christophersen_, qui est mort depuis quinze ans, ou environ. +Cette Chronique Danoise raporte, que des Armeniens agitez par une grande +tempeste, furent emportez dans l'Ocean du Nord, & aborderent par hazard +en Groenland, où ils demeurerent quelque temps, & de là passerent en +Norvegue, où ils habiterent les rochers de la mer Hyperborée. Mais cela +n'est appuyé que sur la fable, & l'ancienne coustume de faire venir des +Peuples esloignez pour fonder des origines. L'Histoire est plus receuë, +& plus certaine, que les Norvegues ont passé en Groenland, qu'ils l'ont +descouvert; & habité, de cette sorte. + +Un Gentilhomme de Norvegue, nommé TORVALDE, & son fils ERRIC, surnommé +LE ROUSSEAU, ayans commis un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent en +Islande, où Torvalde mourut. Son fils Erric, homme impatient & cholere, +tua bien-tost apres un autre homme en Islande. Et comme il ne sçavoit où +aller, pour eschaper la rigueur des Juges qui le poursuivoient, il se +resolut de chercher une Terre, qu'un nommé _Gundebiurne_, luy dit avoir +veuë à l'Ouest de l'Islande. Erric trouva cette Terre, & y aborda par +une emboucheure que font deux Promontoires, dont l'un est au bout d'une +Isle, qui est vis à vis du continent de Groenland, & l'autre dans le +continent mesme. Le promontoire de l'Isle s'appelle, _Huidserken_; celuy +du continent, _Huarf_; Et entre les deux il y a une tres-bonne rade, +nommée _Sandstafm_, où les vaisseaux sont à couvert du mauvais temps, & +en grande seureté. _Huidserken_, est une prodigieusement haute montagne, +sans comparaison plus grande que _Huarf_. Erric le Rousseau l'appella du +commencement, _Mukla Iokel_, c'est à dire, le grand glaçon. Elle a esté +depuis appellée _Bloserken_, comme qui diroit, chemise bleuë, & pour la +troisiéme fois _Huidserken_, qui signifie chemise blanche. La raison de +ces deux derniers changemens de noms, est vray-semblablement celle-cy; +que les neges qui se fondent & se glaçent en méme temps, composent du +commencement une glace qui est de la couleur de la mousse, ou de +l'herbe, ou des petits arbres qui croissent sur les rochers. Mais comme +par une longue cheute de neges, qui s'entassent les unes sur les autres, +la glace devient extraordinairement espaisse, elle reprend sa couleur, & +la blancheur qui luy est naturelle. Ce que je vous dis par l'experience +de ce qui se fait en Suede, où nous avons veu des rochers qui nous ont +paru bleüastres, & blancs, par la mesme raison. Je ne vous dissimuleray +pas, & Monsieur l'Ambassadeur le certifiera, qu'en revenant ce mesme +hyver de Suede en Danemarc, & passant en carrosse sur la mer, qui est +entre Elsenur & Coppenhague, nous avons veu de grandes pieces de glace +amoncelées en divers endroits, dont les piles entieres nous +paroissoient, les unes extremement blanches, les autres comme teintes du +plus bel azur qui se puisse voir, de quoy nous ne pouvions rendre aucune +raison; car elles estoient faites de mesme eau, & nous les voyons toutes +d'un aspect qui ne nous sembloit pas assez different, pour causer cette +difference de couleurs. Ce vers de Virgile me revint à la memoire, où il +parle des deux Zones froides, en ces termes. + + _Cærulea glacie concretæ, atque imbribus atris._ + +Mais je croy que _Cærulea glacies_ se doit prendre en ce lieu, pour de +la glace noire, telle que Virgile se l'est figurée dans des pays noirs, +& tenebreux; selon le sens de ce mesme Poëte en un autre endroit, + + _Olli cæruleus supra caput adstitit imber._ + +Et de cét autre, + + ---- _stant manibus aræ, + Cæruleis mæstæ vittis, atraque Cupresso._ + +Revenons à nostre propos. Erric le Rousseau, devant que de s'engager +dans le continent, jugea à propos de reconnoistre l'Isle, & y descendit. +Il la nomma, _Erricsun_, c'est à dire, l'Isle de Erric, & y demeura tout +l'Hyver. Le Printemps venu, il passa de l'Isle au continent, qu'il nomma +GROENLAND, c'est à dire, _Pays verd_, à cause de la verdeur de ses +pasturages, & de ses arbres. Il descendit à un Port, qu'il nomma +_Erricsfiorden_, c'est à dire le port de Erric; & non guere loin de ce +port fit un logement, qu'il nomma _Ostrebug_, c'est à dire, bastiment de +l'Est. L'Automne suivant, il alla du costé de l'Ouest, où il fit un +autre logement, qu'il nomma _Vestrebug_, c'est à dire, bastiment de +l'Ouest. Mais, soit que la demeure du continent luy parût plus froide, & +plus rude que celle de son Isle, ou qu'il y trouvast moins de seureté, +il retourna l'Hyver d'apres à Erricsun. L'Esté suivant Erric passa au +continent, & alla du costé du Nord, jusques au pied d'un grand rocher, +qu'il nomma _Snefiel_, c'est à dire, rocher de nege, & descouvrit un +Port, qu'il nomma _Ravensfiorden_, c'est à dire, le port des Corbeaux, à +cause du grand nombre de Corbeaux qu'il y trouva. Ravensfiorden respond +du costé du Nord à Erricsfiorden, qui est du costé du Sud, & on va de +l'un à l'autre par un bras de mer qui les joint. Erric retourna dedans +son Isle sur la fin de l'Automne, & y passa le troisiéme Hyver. Le +Printemps revenu, il se resolut d'aller en personne en Islande, & pour +obliger les Islandois, avec lesquels il avoit fait sa paix, de le suivre +en Groenland, publia les merveilles de la nouvelle Terre qu'il avoit +descouverte. Il raporta qu'elle abondoit en gros & en menu bestail, en +pasturages excellens, en toute sorte de chasse & de pesche. Et les +persuada si bien, qu'il retourna en son pays de conqueste, avec grand +nombre de Vaisseaux, & d'Islandois, qui le suivirent. + +Le fils d'Erric nommé Leiffe, ayant passé de Groenland en Islande avec +son pere, passa d'Islande en Norvegue; où, selon ma Chronique +Islandoise, il trouva le Roy Olaus Truggerus, & lui dit la bonté de la +Terre que son pere avoit trouvée. Ce Roy de Norvegue, qui depuis peu +s'estoit fait Chrestien, fit instruire Leiffe au Christianisme, & +l'ayant fait baptiser, l'obligea de demeurer l'Hyver suivant à sa Cour. +Il le renvoya l'Esté d'apres, vers son pere en Groenland, & luy donna un +Prestre pour instruire Erric, & le peuple qui estoit avec luy, dans la +Religion Chrestienne. Leiffe estant de retour chez son pere en +Groenland, fut appellé par les habitans du lieu, _Leiffdenhepne_, c'est +à dire Leiffe l'heureux, parce qu'il avoit eschapé de grands perils dans +son voyage. Il receut un mauvais accueil de son pere en arrivant, de ce +qu'il avoit amené des estrangers avec luy. Ces estrangers estoient +quelques pauvres matelots, qu'il avoit trouvez sur la quille de leur +Vaisseau, jetté par l'orage, & renversé en pleine mer, sur des rochers +de glace. Leiffe esmeu de compassion pour des miserables, que la mesme +Tempeste qui l'avoit battu, avoit fait perir, les avoit receus dedans +son navire, & menez en Groenland. Erric estoit faché de ce que Leiffe +avoit, disoit-il, enseigné à des estrangers la route d'une Terre qu'il +ne vouloit pas faire connoistre à tout le monde. Mais ce fils genereux +adoucit l'esprit farouche de son pere, & luy fit entendre les devoirs de +l'humanité qui fait les hommes. Il luy parla en suite de la Charité qui +fait les Chrestiens, & le pria d'écouter le Prestre que le Roy de +Norvegue luy avoit donné. En quoy il reüssit de telle sorte, qu'il luy +persuada de se faire baptiser, luy, & le peuple qui estoit sous luy. + +C'est tout ce qui se lit, & que j'ay peu apprendre d'Erric le Rousseau, +de son fils Leiffe, & de ces premiers Norvegues qui ont habité le +Groenland. La Chronique Islandoise met le depart de Torvalde, & d'Erric +le Rousseau son fils, du port de Iedren en Norvegue, au temps de _Hakon +Iarls_, dit le _Riche_, qui est le commencement de cette Chronique; & au +regne d'Olaus Trugguerus Roy de Norvegue, qui se raporte à l'an de grace +982. ou environ. Mais la Chronique Danoise va plus avant, & la met en +770. Je vous ay fait voir dans ma Relation de l'Islande, que cette +derniere supputation est plus apparente que la premiere, par une Bulle +du Pape Gregoire IV. d'environ l'an de grace 835. adressée à l'Evesque +Ansgarius, pour la propagation de la Foy, dans toutes les terres du +Nord, & notamment de l'Islande, & de Groenland. Je ne m'arresteray pas +sur cette dispute, & vous diray seulement deux choses à ce propos. La +premiere, que la mesme Chronique Danoise porte, que les Roys de Danemarc +s'estans faits Chrestiens, sous l'Empire de Louys le Debonnaire, le +Groenland faisoit grand bruit dés ce temps-là. La seconde, que M. +Gunter, Secretaire du Roy de Danemarc, homme docte, d'excellent esprit, +& mon intime amy, m'a dit avoir veu dans les Archives de l'Archevesché +de Bréme, une vieille Chronique escrite à la main, dans laquelle estoit +une copie de la Bulle qui constituoit l'Archevesque de Bréme +Metropolitain de tout le Nord, & par exprés de la Novergue, & des Isles +qui en dependent, _Islande_, & _Groenland_. Qu'il ne se souvenoit pas +precisement de la datte de la Bulle, mais qu'il estoit asseuré qu'elle +estoit de devant l'an 900. de nostre salut. + +La Chronique Danoise dit, que les successeurs d'Erric le Rousseau, +s'estans multipliez en Groenland, s'engagerent plus avant dans le pays, +& trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, & +des rivieres. Ils diviserent le Groenland en _Oriental_, & _Occidental_, +selon la division qu'en avoit faite Erric, par les deux bastimens +_d'Ostrebug_, & _Vestrebug_. Ils bastirent à la partie Orientale une +Ville qu'ils nommerent _Garde_; où, dit la Chronique, les Novergues +portoient toutes les années diverses marchandises, & les vendoient aux +habitans du pays, pour les y attirer. Leurs enfans allerent plus avant, +& bastirent une autre ville, qu'ils appellerent Albe; Et comme le zele +s'augmentoit entre ces nouveaux Chrestiens, ils edifierent un Monastere +sur le bord de la mer, à l'honneur de sainct Thomas. La ville de Garde +fut la Residence de leurs Evesques, & l'Eglise de sainct Nicolas, patron +des matelots, bastie dans la mesme ville, fust le Dome, ou la Cathedrale +de Groenland. Vous verrez la suite, & le catalogue de ces Evesques, dans +cette partie du _Specimen Islandicum_ d'Angrimus Jonas, où il parle du +Groenland, depuis leur establissement jusques à l'année 1389. Et +Pontanus remarque dans son Histoire de Danemarc, qu'en la mesme année +1389. un nommé Henry, Evesque de Garde, assista aux Estats de Danemarc, +qui se tenoient à Nieubourg en Funen, sur les bords du grand Belt. Comme +le Groenland relevoit des Roys de Norvegue pour le temporel, ses +Evesques relevoient des Evesques de Drunthen en Norvegue, pour le +spirituel; & les Evesques de Groenland passoient bien souvent en +Norvegue, pour consulter les Evesques de Drunthen, sur les difficultez +qui leur survenoient. Le Groenland a vescu selon les loix d'Islande, +sous des Vice-Roys que les Roys de Norvegue y ont establis. Vous sçaurez +les noms de ces Vice-Roys, & les gestes de semblables heros Islandois, +aux champs Groenlandiques, dans le _Specimen Islandicum_, où le bon +Angrimus, ardent compatriote, ne les a pas oubliez; & où je vous +renvoye, n'ayant pas jugé à propos de vous escrire ces galenteries, puis +qu'elles sont imprimées. + +La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1256. le Groenland se +revolta, & refusa de payer le tribut au Roy Magnus de Norvegue. Le Roy +Erric de Danemarc, à la priere du Roy Magnus, qui avoit espousé sa +niepce, equippa une armée navale pour cette expedition. Les habitans de +Groenland voyant rougir les estendars Danois, & reluire les armes sur +les vaisseaux, eurent si grand peur, qu'ils crierent mercy, & +demanderent la paix. Le Roy de Danemarc ne se voulut pas prevaloir de la +foiblesse du Roy de Norvegue, & luy laissa le Groenland, en faveur de sa +niepce, & de ses petits neveux. Cette paix fut faite en mil deux cens +soixante-un. Et Angrimus Jonas qui en a fait mention, raporte les noms +des trois principaux habitans de Groenland qui signerent le traitté en +Norvegue. _Declarantes_, dit Angrimus, _suis factum auspiciis, ut +Groenlandi perpetuum tributum Norvego denuo jurassent_. + +La Chronique Islandoise, qui est une petite rapsodie d'autres Relations, +fait un chapitre intitulé, _Description du Groenland_. Et cette +Description est de l'estat ce semble, le plus florissant des Norvegues +dans cette terre. Je vous transcriray mot à mot, ce qui est escrit dans +ce chapitre, selon qu'il m'a esté expliqué de Danois en François; Et ne +me demandez ny année, ny ordre dans ce discours; car je ne vous garentis +ny l'un ny l'autre. + +La Ville la plus orientale de Groenland est appellée _Skagefiord_; où il +y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil, +qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et +à ce gros d'eau, où, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port +quantité de Balenes, & autres poissons, que l'on péche en abondance. Un +peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nommé _Funchebuder_, du +nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec +plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il +y a une Isle nommée, _Roansen_, où il se fait grande chasse de toutes +sortes de bestes, & entre autres de quantité d'Ours blancs. Il ne se +void au delà que des glaces, tant par mer que par terre. Du costé +Occidental se trouve _Kindelfiord_, qui est un bras de mer, dont la +coste est toute habitée. Du costé droit de ce bras de mer, est une +Eglise nommée _Korskirke_, c'est à dire, Eglise bastie en croix, qui +s'estend jusques à _Petresuik_, où est _Vandalebug_; & au delà un +Monastere de Religieux consacré à sainct Olaus, & à saint Augustin. Ce +Monastere s'estend jusques à _Bolten_. Proche de Kindelfiord est +_Rumpesinfiord_, où il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites +Isles, où se trouvent quantité d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver, +que l'on n'en peut approcher; elles sont temperées en Esté. Ces eaux +sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de +là est _Eynetsfiord_. Entre _Eynetsfiord_ & _Rumpesinfiord_ il y a une +maison Royale nommée _Fos_, & une grande Eglise dediée à sainct Nicolas. +Dans _Lunesfiord_ il y a un promontoire nommé _Klining_; & plus avant un +bras de mer, nommé _Grantevig_. Au delà, une maison appellée _Daller_, +qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, & +nommément la grande Isle qui est au delà d'Einetsfiord, appellée +_Reyatsen_, à cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont +une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se +trouve une Pierre nommée _Talguestein_, si forte, que le feu ne la peut +consumer, & si douce à couper, que l'on en fait des vases à boire, des +chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus +avant dans l'Occident il y a une Isle appellée _Langen_, où il y a huit +metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise +d'Einatsfiord il y a une maison Royale appellée _Hellestad_. Prés de là +est Erricsfiord; & dans l'entrée de ce bras de mer il y a une Isle +appellée _Herrieven_, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moitié +appartient au Dome, l'autre moitié à l'Eglise, appellée _Diurnes_, qui +est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette +Eglise quand on entre dans Erricsfiord. _Diurnes_ possede tout jusques à +_Midfiord_, qui s'estend _d'Erricsfiord_ en Nordouest. Proche de là est +_Bondefiord_, du costé du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantité +d'Isles & de ports. Le païs est inhabité & desert entre _Ostrebug_ & +_Vestrebug_. Proche de ce desert il y a une Eglise appellée _Strosnes_, +qui a esté le temps passé Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de +Groenland. Les _Skreglinguer_, ou _Skreglingres_, tiennent tout le +Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des boeufs, des +brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny +Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a esté +long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout +cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser +les Skreglingres. En arrivant là ils ne trouverent personne, mais +quantité de bestail, & en prirent autant que leur navire en pût porter. +Au delà de Vestrebug il y a un grand rocher appellé _Himmelradsfield_, & +au delà de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger, à cause des +Charibdes qui se trouvent dans cette mer. + +C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copié le plus ingenuëment +que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny +d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne sçay, +Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu. +Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les +deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait esté du commencement de l'habitation +de Groenland, _Metropolitaine, & la residence de l'Evesque_; car il +n'est point revoqué en doute, que la ville de Garde n'ait eu cét +advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce +pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde, +_Residence de l'Evesque_, estoit encore debout, & que l'on y peût aller, +on y trouveroit quantité de memoires, pour une grande & veritable +Histoire du Groenland. Angrimus Jonas méme, Islandois, parlant de cette +Residence, dit par exprés, _Fundata in Bordum_, (il faut lire, _in +Garden_) _Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandiæ +Orientalis_. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre +d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqué qui +estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoyé. Je vous diray +ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les +recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient +des Sauvages originaires de Groenland, à qui vray-semblablement les +Norvegues donnerent ce nom, & je ne sçay pourquoy. Ils habitoient +apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie +Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habitée par les +Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient +tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le +Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'opposée au +Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est à presumer, que quelques +Avanturiers Norvegues ayans passé Kindelfiord en petit nombre, furent +battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation +appelle, _Juge de Groenland_, selon la façon de parler Islandoise, +voulant tirer raison de cét affront, y envoya un Party plus fort, & +equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent +venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustumé de faire lors qu'ils +se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou +dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les +Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent +ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est +ce qui a obligé ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les +Skreglingres des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, &c. mais +point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces +Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient +estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du +Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy +de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils +estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habité, & +qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se +fut saisi de l'autre. + +Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir +icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est +tres-judicieuse, & veritable; à laquelle j'adjousteray, que par la mesme +raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les +Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la +partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, & +par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui +trouverent moins de resistance de ce costé-là que de l'autre, +s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est +pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez +à tenter des passages du costé de l'Ouest, mais bien du costé du Nord; +où je remarque qu'ils ont marché huit jours entiers, sans descouvrir +quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les vallées sont +toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par là, que +l'endroit que les Norvegues ont possedé en Groenland, a esté reserré +entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord, +inaccessibles à cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent +leurs progrez du costé du Vestrebug. Vous noterez encore à ce propos, +que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que +les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'eût +peu estre conté en Danemarc, que pour la troisiéme partie d'un Evesché; +& les Eveschés de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France. +La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le +Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont +possedé; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez +par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance. + +La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilité de cette +Terre, selon la diversité des Relations qui la composent. Elle dit en un +lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun +autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils +portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu, +qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme, à cause +du froid; & que ses habitans ne sçavent que c'est que de pain. Ce qui a +du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le +Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche, à cause de +l'infertilité de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise +rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays +apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des +prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la +Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en +ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland, +à cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle +dit: Car il est asseuré que cette partie de Groenland que les Norvegues +ont habitée, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus +fertile province de Suede; où il est certain qu'il croist quantité de +beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette +mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si +grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist +de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray à ce propos, vous +semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifié. Il y +a des endroits dans la Norvegue, où l'on fait double moisson en trois +mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces +endroits sont des plaines opposées à des rochers, que le Soleil bat +continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, & +d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces +plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled +mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la +quantité de neges fonduës qui les ont abreuvées, & que le Soleil a +cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six +semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que +la premiere. + +Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les +autres terres, composée de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de +montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain +qu'il y a quantité de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment, +que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure +d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a +quantité de gros & menu bestail; quantité de chevaux, de lievres, de +cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards, +quantité d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique +Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines +que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris, +[En marge: _Gerfaus._] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du +monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande rareté aux Rois +de Danemarc, à cause de leur bonté merveilleuse; & les Roys de Danemarc +en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis; +parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le +Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion. + +La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de +chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je +ne sçay si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux +terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la +terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la +mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus +sauvages, que les noirs. Ils vont à la queste des loups, & des chiens +marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils +sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres +poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les +glaces sont fonduës. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre +dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui +les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce +qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont +destachées du Groenland septentrional, & qu'elles sont poussées vers le +Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme +ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue, à l'endroit que +les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim. + +_Heu male tum solis Norvegûm erratur in oris._ + +Et il se dit d'estranges Histoires des ravages que ces animaux ont faits +dedans ces terres. + +Le Groenland a esté de tout temps, tres-fertile en Cornes, que l'on +appelle de Licornes. Il s'en void en Danemarc beaucoup d'entieres, +quantité de tronçons & de bouts, & un nombre infiny de pieces, qui les +rendent tres-communes dans ce Royaume. Vous me demanderez qu'elles sont +les Bestes qui portent ces Cornes. Je vous diray, Monsieur, que ces +cornes, improprement dites cornes, n'ont rien de commun avec les +veritables, & proprement nommées telles, de quelque nature qu'elles +puissent estre; & que comme le nom de celles-cy est ambigu, il y en a +qui doutent encore, si les Bestes qui les portent, sont chair, ou +poisson. Vous noterez que les cornes de Licornes, que nous avons veuës +en Danemarc, soit entieres, soit en pieces, sont de mesme matiere, de +mesme forme, & de mesme vertu, que celles qui se voyent en France, & +autre part. Cette belle corne entiere, de laquelle je vous ay autrefois +parlé, & que j'ay veuë à Friderisbourg, chez le Roy de Danemarc, est +sans contredit plus grande que celle de sainct Denis. Il est vray +qu'elle n'est pas droite, & qu'elle est faucée à deux ou trois pieds de +la pointe; mais elle est, quant au reste, de mesme couleur, de mesme +figure, & de mesme poids, que celle de S. Denis. Pour les pieces de ces +cornes que nous avons veuës en divers endroits de Coppenhague, il est +certain que l'on les croit antidotes contre les venins, tout ainsi que +celles qui se voient à Paris, & ailleurs. Cela posé pour constant, que +toutes ces sortes de cornes qui se voyent en Danemarc, sont entierement +semblables à celles de France, & que celles de Danemarc viennent de +Groenland; il est question de sçavoir quelles Bestes ce sont qui portent +ces cornes en Groenland. M. Vormius m'a dit le premier que ce sont des +Poissons. Sur quoy je vous diray que j'ay eu de grandes disputes avec +luy, lors que nous estions à Christianople; parce que cela renverse +l'opinion de tous les anciens Naturalistes, qui ont traitté des +Licornes, & nous les ont dépeintes Terrestres, & à quatre pieds: & que +cela choque quantité de passages de l'Escriture Saincte, qui ne peuvent +estre entendus que des Licornes à quatre pieds. Le bon M. Vormius, exact +& sçavant dans les curiositez du Nord, me rescrivit de Coppenhague cette +Histoire, que je vous transcriray de sa lettre. + +Il y a, dit-il, quelques années, qu'estant chez M. Fris, grand +Chancelier de Danemarc, predecesseur de M. Thomasson, qui l'est à +present; je me plaignis à ce grand homme, qui a esté durant sa vie, +l'ornement, & le soustien de sa patrie, du peu de curiosité qu'avoient +nos Marchands, & nos Matelots, qui alloient en Groenland, de ne pas +s'informer quels sont les Animaux dont ils nous apportent tant de +cornes; & de n'avoir pas pris quelque piece de leur chair, ou de leur +peau, pour en avoir quelque connoissance. Ils sont plus curieux que vous +ne pensez, me respondit M. le Chancellier, & me fit apporter sur l'heure +mesme, un grand Crane sec, où estoit attaché un tronçon de cette sorte +de corne, long de quatre pieds. Je fus saisy de joye, de tenir une chose +si rare, & si precieuse, entre mes mains; & ne pouvant assouvir mes +yeux, il me fut d'abord impossible de comprendre ce que c'estoit. Je +priay M. le Chancellier de me permettre de l'emporter chez moy, pour le +considerer tout à loisir; ce que volontiers il m'accorda. Je trouvay que +ce crane ressembloit proprement à celuy d'une teste de Balene; qu'il +avoit deux trous au sommet, & que ces trous perçoient dans le palais: +Que c'estoient sans doute les deux tuyaux, par lesquels cette beste +rejettoit l'eau qu'elle beuvoit. Et je remarquay que ce que l'on +appelloit sa Corne, estoit fiché à la partie gauche de sa machoire de +dessus. Je conviay mes amis les plus curieux, & les meilleurs Escoliers +de mon auditoire, de venir veoir cette rareté dans mon cabinet. Un +Peintre que j'avois appellé, s'y estoit rendu: Et je fis tirer en +presence des assistans, un portrait de ce crane avec sa corne, tel qu'il +estoit, de figure, & de grandeur: afin qu'ils peussent estre tesmoins, +que ma copie avoit esté prise sur un veritable original. Ma curiosité ne +s'arresta pas là. Ayant eu advis qu'un semblable animal avoit esté +porté, & pris en Islande, j'escrivis à l'Evesque de Hole, nommé _Thorlac +Scalonius_, qui a esté autrefois mon disciple à Coppenhague; & le priay, +comme mon amy, de m'envoyer le portrait de cette beste; ce qu'il fit, & +me manda que les Islandois l'appelloient _Narhual_, comme qui diroit, +Balene qui se nourrit de cadavres; parce que, _Hual_, signifie une +Balene, & que, _Nar_, signifie un cadavre. C'estoit en effet le portrait +d'un veritable poisson, qui ressembloit à une Balene. Et je vous +promets, de vous le faire voir à vostre retour de Christianople, avec +celuy du crane que j'ay eu de M. le Chancelier Fris. + +M. Vormius ne manqua pas à nostre retour, de satisfaire à sa promesse, & +au delà; car il ne se contenta pas de me faire voir les portraits de ces +poissons: il me mena dans son cabinet, où je vy sur une table, dressée +pour cela, l'original & le crane mesme, avec la corne de cette beste, +que M. le Chancelier Fris, luy avoit autrefois confiée. Il l'avoit euë +sur sa promesse, d'un Gentilhomme de Danemarc, gendre de M. Fris, à qui +ce partage estoit escheu, qu'il estime huit mille risdalles; & l'avoit +fait porter de vingt lieuës de Coppenhague, pour la faire voir à +Monsieur l'Ambassadeur. Je vous advoüe, que je ne me pûs lasser +d'admirer une curiosité si exquise, & l'ayant rapportée à Monsieur +l'Ambassadeur, il la voulut voir dans le mesme cabinet. Son Excellence +considera cette rareté avec plaisir, & pria M. Vormius de la luy +prester, pour en avoir une exacte peinture, laquelle il a fait faire, & +qu'il emporte à Paris. Ce grand homme qui a des complaisances genereuses +pour tous les Vertueux, sera ravy de leur faire voir cette peinture, & +de leur communiquer ce qu'il apportera de plus curieux du Nord. Il a des +inclinations particulieres pour vous, Monsieur, & pour tous ces +Messieurs qui composent l'illustre Mercuriale de la Bibliotheque de M. +Bourdelot. Et je sçay que son Cabinet, qu'il veut rendre accomply, si +Dieu luy fait la grace d'arriver en France, vous sera ouvert, & à tous +ces Messieurs, avec une extreme joye. + +Il est certain que le nom d'Unicorne est equivoque, & qu'il appartient à +plusieurs sortes d'animaux; tesmoin l'Orix, & l'Asne Indique, dont +Aristote a fait mention; & cette Beste farouche que Pline a descrite, +qui a la teste d'un cerf, le corps d'un cheval, & le pied solide comme +celuy d'un Elephant, qui est d'une legereté, & force, incomparables: Et +qui est en effet cette veritable Licorne, dont l'Escriture Saincte a +parlé en divers endroits: Si agile, qu'il est escrit par rareté, & +merveille, que Dieu fera sauter le _Schirion_, qui est une montagne du +Liban, comme le faon d'une Licorne; & si forte, que la force de Dieu +mesme, est comparée à la sienne: _Deus fortis_, disoit Moyse, _eductor +Judæorum, vires ejus ut Monocerotis_. Or il n'y a nulle apparence de +mettre nos Licornes du Nord, que nous connoissons aquatiques, sous +l'espece de ces Licornes, que l'on croid estre du Midy, ou du Levant, & +qui sont notoirement terrestres. Le Prophete Isaie, predisant aux Juifs +que Dieu les chasseroit de Jerusalem, eux, & leurs Roys, qu'il appelle +_Unicornes_. _Descendent_, dit-il, _Unicornes cum eis_. Ce qui ne peut +estre entendu que d'une descente terrestre. Et si le Prophete avoit creu +que les Licornes eussent esté des Poissons, il auroit dit +vray-semblablement, _natabunt_, au lieu de _descendent_. + +Je poserois donc une espece d'Unicornes marins, comme l'on a posé des +especes de chiens, de veaux, & des loups marins. Et la chose ne seroit +pas nouvelle, puis que Bartolin, Autheur Danois, a fait un Chapitre +expres, des Unicornes marins, dans son traité des Unicornes. Mais il se +rencontre une difficulté contraire à cette position. Car il est question +de sçavoir, si ces Unicornes marins, dont nous parlons, sont +veritablement Unicornes; & si ce que nous appellons leurs cornes, sont +veritablement des Cornes, ou des Dents. La resolution de la premiere +doute depend de la derniere. Car si ce sont des dents, ces poissons ne +peuvent estre dits Unicornes, parce qu'ils n'auront point de cornes; & +si ce sont des cornes, ils seront notoirement Unicornes, parce qu'ils +n'auront qu'une corne. M. Vormius asseure que ce sont des dents, & non +pas des cornes. Et je voy qu'Angrimus Jonas les appelle des _Dents_, +dans cét endroit de son _Specimen Islandicum_, où il parle d'un signalé +naufrage que fit un Evesque de Groenland, nommé _Arnaud_, passant en +Norvegue, dont le vaisseau fut rompu par la tempeste, dedans l'Isthme de +l'Islande occidentale. Le naufrage arriva l'an de Christ 1126. Et dans +le dénombrement qui fut fait des choses recueillies du debris, _Reperti +sunt_, dit le bon Angrimus, _Dentes Balenarum pretiosi, & potiores, +maris æstu in siccum rejecti, ac literis Runicis, indelebili glutine +rubescentis coloris, inscripti; ut Nautarum quilibet suos, peracta +aliquando navigatione, recognosceret_. Et il est constant que ce +qu'Angrimus Jonas appelle icy, _Dentes Balenarum pretiosos_, est entendu +en Danemarc, & se doit entendre de ces cornes, que nous appellons de +Licornes, & dont nous parlons maintenant. Ce qui me fait croire que ce +sont des dents, & non pas des cornes, est qu'Aristote nous donne pour +veritable, & certain, que tous les Unicornes portent leurs cornes au +milieu du front, dans la region ordinaire des cornes, & que ces Poissons +portent, ce que nous appellons leurs cornes, au bout de leurs machoires, +& de leurs gencives, à l'endroit où se fichent les dents. Que les cornes +s'attachent au front, _per Symphysin_, que les dents s'enfoncent dans +les machoires, _per Gomphosin_; Et que nous avons veu clairement dedans +ce crane, que nous a monstré M. Vormius, que ce que nous avons pris pour +une corne, estoit enfoncé dans la machoire, environ un pied de +profondeur; Et qu'il estoit estendu en long au dehors, comme une lance +couchée; de mesme que le poisson Pristes porte sa Scie, & que l'autre +poisson Xiphias porte son Espée. + +J'ay leu une belle raison dans Aristote, que je dirois plustost une +belle remarque, sur l'unité de cornes des Unicornes. Il dit que tous les +Animaux qui ont deux cornes, ont l'ongle divisé en deux, & que tous les +Unicornes ont l'ongle solide, & indivis. Que la nature a fait une mesme +union, & une mesme consolidation, d'ongles, & de cornes, aux pieds, & à +la teste, des Unicornes; comme elle a fait une mesme division d'ongles, +& de cornes, aux pieds, & à la teste, des autres animaux. D'où il +resulte, que la seule distinction des Unicornes d'avec les autres +animaux, consiste, dans l'unité, & solidité, de leurs ongles, & de leurs +cornes. Et que par la mesme raison que les Unicornes portent leurs +ongles aux pieds, comme les autres animaux; ils portent leurs cornes au +mesme endroit de la teste, qui est le front. Et que comme les autres +animaux, qui ont deux cornes, les portent aux deux costez du front; les +Unicornes, qui n'en ont qu'une, la portent au milieu du front. Mais tout +ainsi que les Poissons, dont nous parlons, n'ayant ny ongles, ny pieds, +ne peuvent avoir de cornes à la teste; il s'ensuit que ce que nous +appellons leurs cornes, estant enfoncé dans leur machoire, & n'estant +pas attaché à leur front, ne peut estre des cornes, & partant que ce +sont des dents. + +Je n'estois pas du commencement de cét advis; & comme je le contestois +avec M. Vormius, Monsieur le grand Maistre de Danemarc (de qui mes +lettres vous ont appris, & la haute naissance, & l'eminente vertu, & la +dignité relevée qu'il possede en Danemarc, de seconde Personne absoluë +apres le Roy:) Ce grand homme, qui m'a honoré d'une particuliere +bien-veuillance, & qui a pris plaisir de contenter ma curiosité en tout +ce qu'il a peu, me dit à ce propos une chose qui me confirmoit dans ma +premiere opinion, que c'estoient des cornes, & non pas des dents. Il me +raconta que le Roy de Danemarc son maistre, voulant faire un present +d'une piece de cette sorte de cornes, & le voulant faire beau, luy +commanda de scier une corne entiere qu'il avoit, & de la scier au +tronçon de la racine, qui est l'endroit le plus gros, & le plus beau. +Ayant scié une partie de cette corne, qu'il croyoit solide, il rencontra +une concavité, & fut estonné de voir dans cette concavité, une petite +corne, de mesme figure, & de mesme matiere, que la grande. Il continua +de scier la grande tout autour, sans toucher à la petite; Et trouva que +la petite estoit advancée, de mesme que la concavité, dedans la grande, +environ un pied, & que le reste de la grande estoit solide. Je m'allay +representant sur ce recit, que les Bestes qui portoient ces cornes, +muoyent comme les Cerfs; que leurs grandes cornes tomboient, & que +d'autres renaissoient en leur place. Et que c'estoit sans doute la +raison pour laquelle tant de cornes, separées de leurs testes, estoient +portées sur les glaces de Groenland, en Islande. Mais je fus vaincu sans +resistance quand j'eus veu le Crane, dont je vous ay parlé, & que j'eus +consideré cette longue racine, qui estoit fichée dans sa machoire. Cela +mesme que m'avoit dit Mr le grand Maistre, me fit croire que ce qu'il +avoit scié estoit une dent, & non pas une corne. Qu'il se peut faire que +les dents tombent, & renaissent, à ces poissons, comme elles tombent, & +renaissent, aux enfans, & à quelques hommes; Et que l'on voit assez +souvent que les dents qui tombent, sont poussées, & sollicitées de +tomber, par d'autres dents nouvelles, qui sortent devant que les +vieilles soient tombées. Qu'une pareille chose n'arriva jamais aux Cerfs +qui mettent bas; & que leurs testes demeurent nuës, comme s'ils +n'avoient jamais eu de cornes, jusques à ce que les nouvelles +renaissent, & se forment. + +Mais un discours si long de cornes pourroit estre importun, & je le vay +finir par le jugement que nous devons faire de la Corne, que l'on +appelle de Licorne, qui est à sainct Denis. Je vous ay dit qu'elle est +en tout & par tout semblable à celles de Danemarc. J'adjousteray à cela, +que les Danois croyent pour tout asseuré, & s'engageroient de le +prouver, que toutes ces especes de cornes, qui se voyent en Moscovie, en +Allemagne, en Italie, & en France, viennent de Danemarc, où cette sorte +de traffic a eu grand vogue, lors que le passage de Norvegue en +Groenland, a esté libre, & conneu, & que reglement, on alloit, & venoit, +de l'un à l'autre, tous les ans. Les Danois qui les envoyoient ça, & là, +pour les vendre, n'avoient garde de dire que ce fussent des dents de +poissons; ils les exposoient comme des cornes de Licornes, pour les +vendre plus cherement. Et comme ils l'ont fait autresfois, ils le +pratiquent encore tous les jours. Il n'y a pas long-temps que la +Compagnie du nouveau Groenland, qui est à Coppenhague, envoya un de ses +associez en Moscovie, avec quantité de grosses pieces de cette sorte de +cornes, & un Bout entre autres, de grandeur fort considerable, pour le +vendre au grand Duc de Moscovie. On dit que le grand Duc le trouva beau, +& le fit examiner par son Medecin. Ce Medecin, qui en sçavoit plus que +les autres, dit au grand Duc que c'estoit une Dent de poisson; & +l'Envoyé retourna sur ses pas à Coppenhague, sans rien vendre. Comme il +rendoit raison de son voyage à ses associez, il jetta toute la cause de +son malheur sur ce meschant Medecin, qui avoit descrié sa marchandise, & +avoit dit que tout ce qu'il avoit porté, n'estoit que des dents de +poissons. Tu és un mal-adroit, luy respondit un associé, qui me l'a +redit; Que ne donnois-tu deux ou trois cents ducats à ce Medecin, pour +luy persuader que c'estoient des Licornes? Ne doutez pas, Monsieur, que +la corne qui est à sainct Denis, ne soit venuë originairement du mesme +lieu, & n'ait esté venduë de cette sorte. Je n'ose dire le temps qu'il y +a que je ne l'ay veuë; mais si la memoire de l'idée qui m'en est restée, +ne me trompe, c'est une Dent semblable à celles que nous avons veuës en +Danemarc. Car elle a mesme racine que les autres. Elle a sa racine +creuse, & corrompuë, par le bout, comme une dent gastée. Et si cela est, +je soustiens que c'est une Dent, qui est tombée d'elle-mesme de la +machoire de ce poisson, que les Islandois appellent _Narhual_, & que ce +n'est point une Corne. + +Revenons en Groenland. La Chronique Islandoise raporte, que l'air y est +plus doux, & plus temperé qu'en Norvegue; qu'il y nege moins, & que le +froid n'y est pas si rude. Ce n'est pas que par fois il n'y gele fort +asprement, & qu'il n'y ait des Orages tres-impetueux; mais ces grands +froids, & ces grands Orages, n'arrivent pas souvent, & ne durent pas +long-temps. La Chronique Danoise remarque, comme une chose bien +estrange, qu'en l'année 1308. il fit des Tonnerres espouventables dans +le Groenland, & que le feu du ciel tomba sur une Eglise, nommée +_Skalholt_, qui brula entierement. Qu'en suite de ce tonnerre, & de ce +feu, il se leva une Tempeste prodigieuse, qui renversa les sommets de +quantité de rochers, & que des Cendres volerent de ces rochers rompus, +en si grande abondance, que l'on croyoit que Dieu les faisoit pleuvoir +pour punir les peuples de cette terre. Cette tempeste fut suivie d'un +Hyver si rude, qu'il n'y en eut jamais de pareil en Groenland; & la +glace y demeura un an entier, sans se fondre. Comme je racontois le +prodige de cette pluye de cendres, à Monsieur l'Ambassadeur, il me dit +qu'estant à la Rochelle, un Capitaine de mer qui revenoit des Canaries, +l'avoit asseuré, qu'estant à l'ancre, à six lieuës de ces Isles, une +pareille pluye de cendres estoit tombée sur la rade où il estoit, & que +son Vaisseau en avoit esté couvert comme s'il eust negé dessus. Qu'un +orage si extraordinaire estoit venu d'un grand tremblement de terre, qui +avoit escroulé des montagnes de feu qui sont aux Canaries, & que le vent +en avoit jetté les cendres jusques à six lieuës dedans la mer. Il y a de +l'apparence, que les cendres qui estoient sorties de ces rochers du +Groenland, venoient d'une pareille cause, & qu'il y a dans cette contrée +des montagnes ardentes, & des lieux sous-terrains, qui brulent, comme il +y en a aux Canaries, & ailleurs. Ce qui peut estre sans contredit, & +n'est pas incompatible, par l'exemple, & le voisinage, du mont _Hecla_ +de l'Islande, qui est beaucoup plus septentrionale, que n'est pas cette +partie du Groenland; comme aussi par l'exemple d'autres montagnes +ardentes, qui sont chez les Lappes plus élevez, bien loin au delà du +cercle Arctique; & qui est confirmé par ce que vous avez peu remarquer +cy-dessus, dans la vieille description de cette Terre, qu'il y a des +Bains si chauds, que l'on ne les peut souffrir en Hyver. + +L'Esté de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit +appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Esté tout +l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les +nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une +merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne +l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance +en M. Rets, qui me l'a leuë, & fidelement expliquée. Il se leve en +Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou +sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune +estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit. +Elle fait son cours du costé du Nord, à cause de quoy elle est appellée, +_Lumiere septentrionale_. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend +en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu à un +autre, & laisse de la fumée aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux +qui l'ont veuë, qui soient capables de se representer la promptitude, & +la legereté, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au +Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne +suis dans les raisons de la Physique, à rechercher la cause de ce +Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe, +& s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons +enflamer ces longues fusées, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou +le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres. +On m'a asseuré que cette Lumiere septentrionale se void clairement de +l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit +n'est troublée d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples +de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques à nos climats. Et cette +Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le +tres-sçavant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit +avoir observée plusieurs fois, & à laquelle il a donné le nom d'AURORE +BOREALE. La plus notable qu'il ait jamais veuë, fut celle qui parut par +toute la France; _Silente Lunâ_ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la +nuit du douze, au treiziéme de Septembre, de l'année 1621. Il l'a +sommairement inserée dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement, +& merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a +faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y +r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre +le fil de ma Relation. + +La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1271. un gros vent de +Nordest, porta une telle quantité de glaces en Islande, chargées de tant +d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert à +l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre +s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots +Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des +glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps +devant mesme pensée, & mesme dessein; Ils y avoient envoyé divers +Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus +reüssi que les matelots Islandois. Ce qui avoit obligé les uns & les +autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receuë, +& fondée sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contrée quantité de +venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce +passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, _Aurum ab +Aquilone venit_. Et je vous diray à ce propos ce que la méme Chronique +Danoise raconte, qu'il y a eu le temps passé des Marchands qui sont +revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du +temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland, +entreprirent le mesme voyage à mesme fin. Et comme ils se trouverent +engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de +cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques +mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils +virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfoncées dans la +terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, où reluisoit +quantité d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de +fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils +se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses +couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des +arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui +saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce +qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux +d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent +en un moment, à la veuë de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en +suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses; à cause de +quoy l'on dit que Saturne y a caché ses tresors, & qu'il n'est habité +que des Diables. + +Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitulé; _Route & +navigation de Norvegue en Groenland_. Le texte porte. La vraye route de +Groenland, selon que les sçavans pilotes, nais en Groenland, ou qui en +sont revenus depuis peu, nous l'ont racontée, est celle-cy. De +_Nordstaden Sundmur_, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant, +jusques à _Horensunt_, du costé de l'Orient d'Islande, la navigation est +de sept jours. De _Suofuels Iokel_, qui est une montagne de souffre, en +Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre +vers le Couchant. On trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, +_Gundebiurne Skeer_. C'a esté l'ancienne route, devant que les glaces +vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse. +Il est en suite escrit, mais en article separé: De _Languenes_ en +Islande, qui est son extremité septentrionale, tirant vers le Nord, il y +a dix-huit lieuës jusques à _Ostrehorn_, qui signifie, Corne Orientale. +De Ostrehorn jusques à _Huallsbredde_, la navigation est de deux jours, +& de deux nuits. + +Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur +cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation +de cette Mer a esté de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu +remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe +en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je +vous ay rapporté de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous +dire des mariniers de Frisland. + +Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre +est tel. _Transcrit d'un vieux livre intitulé, _Speculum Regale_, +touchant les affaires de Groenland_. Le texte en est, beaucoup plus +clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps passé, trois Monstres +marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier +a esté appellé par les Norvegues, _Haffstramb_, qu'ils ont veu de la +ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable à un homme, du +col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que +la teste estoit extraordinairement eslevée, & pointuë en haut. Il avoit +les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronçons de bras, +sans mains. Le corps estoit deslié en bas, & l'on n'a jamais veu comme +il estoit formé au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace. +Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur +l'eau. Le second Monstre a esté appellé, _Marguguer_. Il estoit formé +jusques à la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros +tetons, la chevelure espanduë, de grosses mains aux bouts de ses +tronçons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les +pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les +mangeant; & ce Fantosme a tousjours precedé quelque grand orage. Si le +Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourné vers les matelots, +c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le +dos, ils estoient perdus. Le troisiéme Monstre a esté appellé, +_Hafgierdinguer_, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois +grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand +par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces +trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en +reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendré par des courants de +mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les +vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans +cette mer, de grandes masses de glace, eslevées comme des Statuës +d'estrange figure. Il donne advis à ceux qui veulent aller en Groenland, +de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays, à cause de +la quantité de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans +l'Esté. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces +glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui +est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces +glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que +ces glaces les portent à quelque terre, ou d'essayer, si elles se +fondent, de se sauver dans leurs chalouppes. + + * * * * * + +C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de +Danemarc cotte precisément l'année 1348. en laquelle une grande Peste, +appellée, _la Peste noire_, devora la plus grande partie des peuples du +Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de +Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland +dans les deux Royaumes. On a remarqué aussi que de ce temps-là, les +voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, & +commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseuré, qu'il a +leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous +le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en +Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les années en +Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans +pas voulu vendre cette année-là, à quelques marchands Alemands, qui +estoient allez à Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en +dirent mot, mais convierent ces matelots à soupper, & les tuërent tous +en une nuit. La chose a peu d'apparence de la façon qu'elle est escrite; +car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-là, +de Norvegue en Groenland. Cela repugne à la Narration que je vous vay +faire, & qui est constante, de la decadence, & ruïne entiere du +commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont euë avec +le Groenland. + +Vous sçaurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient +anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, & +que pas un matelot n'eust osé aller en Groenland sans congé, sur peine +de la vie. Il arriva, qu'en l'année 1389. que Henry Evesque de Garde +passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce +Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite, +qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de +Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland +sans congé, furent accusez d'avoir enlevé les Tributs, dont le fonds +estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces +Marchands, & ils auroient esté pendus, sans les sermens execrables +qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient esté en +Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils +n'en avoient rapporté, que des marchandises achetées, & n'avoient touché +en façon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur +leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses +rigoureuses qui furent reïterées, d'aller en Groenland sans congé, +intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-là, qui que ce +fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya +quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; & +l'on a sçeu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu +sçavoir, ny où, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent +effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La +Reyne qui se trouva en mesme temps engagée dans les guerres de Suede, ne +les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland. + +La Chronique Danoise, de qui j'ay appris cette Histoire, rapporte, +qu'environ ce mesme temps, & l'an de grace 1406. l'Evesque _Eskild_ de +Drunthen, voulut avoir le mesme soin du Groenland que ses predecesseurs +avoient eu, & y envoya un nommé, _André_, pour succeder à la place de +_Henry_, Evesque de Garde, en cas qu'il fût mort, ou luy en rapporter +des nouvelles, s'il estoit vivant. Mais depuis qu'André fut monté sur +son vaisseau, & qu'il eut fait voile, on n'en a eu aucunes nouvelles, & +quelque soin que l'on y ait rapporté, il a esté impossible d'apprendre +ce que luy, & l'Evesque Henry, estoient devenus. C'est le dernier +Evesque qui a esté envoyé de Norvegue, pour le Groenland. La mesme +Chronique Danoise fait un dénombrement de tous les Roys de Danemarc, +depuis la Reyne Marguerite, jusques au Roy Christian IV. à present +regnant; pour faire voir, ou le peu d'estat que les uns ont fait du +Groenland, ou le desir que les autres ont eu de retrouver cette terre. +Et il importe, Monsieur, que vous appreniez cette suitte de fatalitez, +ou de mal-heurs, qui nous ont fait perdre la connoissance d'un Pays +celebre, qui a esté autrefois connu, habité, & pratiqué, des peuples de +nostre monde. + +Le Roy Erric de Pomeranie succeda à la Reyne Marguerite; & comme +c'estoit un Prince estranger, & nouveau venu en Danemarc, il ne +s'informa pas seulement, s'il y avoit une contrée au monde qui +s'appellast _Groenland_. + +Christophe de Baviere, qui succeda à Erric, employa tout son regne à +faire la guerre aux Vandales, qui sont les Pomerains. La famille +d'Oldembourg, qui regne aujourd'huy en Danemarc, commença de regner, en +l'an de grace 1448. Le Roy Christian premier de ce nom, & de cette race, +au lieu d'adresser ses pensées au Nord, les tourna vers le Midy. Il fut +en pelerinage à Rome, obtint du Pape le pays de Dithmarche, pour la +couronne de Danemarc, & une permission d'establir une Academie à +Coppenhague. + +Christierne II. succeda à Christian I. & promit solennellement, lors +qu'il fut couronné Roy, de faire tout ce qui luy seroit possible pour +recouvrer le Groenland. Mais bien loin de recouvrer une terre que ses +predecesseurs avoient perduë, il perdit les Estats mémes qu'il +possedoit. Ses cruautez le firent chasser de la Suede, que la Reyne +Marguerite avoit jointe aux deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc, +& des trois n'en avoit fait qu'une. Il se retira en Danemarc, avec le +mesme Esprit de fureur qui l'avoit possedé en Suede; & les Danois, qui +ne le purent souffrir non plus que les Suedois, le déposerent du +Royaume; à cause de quoy il est peint entre les Roys de Danemarc avec un +Sceptre cassé à la main. Son Chancelier, Erric Valkandor, Gentilhomme +Danois, de grande vertu, & de grand esprit, fut fait Archevesque de +Drunthen, apres la disgrace de son maistre. Il se retira dans son +Archevesché, où il occupa tout son Esprit à la recherche du Groenland, & +des moyens d'y parvenir. Il leut tous les livres qui en parloient; +examina tous les marchands, & tous les matelots de Norvegue, qui en +avoient quelque connoissance; & se fit faire une carte de la route que +l'on y devoit tenir. Mais comme il voulut executer ce dessein, en +l'année 1524. il fut querellé par un grand Seigneur de Norvegue, qui luy +fit quitter l'Archevesché, & le Royaume. Il se sauva à Rome, où il +mourut. Frederic premier, oncle de Christierne, avoit occupé les +Royaumes de Danemarc, & de Norvegue; & comme la faction de Christierne +n'estoit pas encore bien esteinte, Frederic qui soupçonna, & craignit +Valkandor, le fit chasser de Norvegue, & dissipa les Compagnies qu'il +avoit formées pour la descouverte du Groenland. + +Christian III. succeda à Frederic I. Il fit tenter le passage de +Groenland, mais ceux qu'il y envoya ne le peurent descouvrir. Ce qui +obligea ce Roy de lever les defenses rigoureuses, que les Roys ses +predecesseurs avoient faites, d'aller en Groenland sans leur congé. Il +permit à qui que ce fust qui en auroit envie, d'y aller sans sa +permission. Mais les Norvegues se trouverent en ce temps-là si foibles +de Navires, & si pauvres d'ailleurs, qu'ils n'eurent pas le moyen de +s'équipper pour un voyage si difficile, & si hazardeux. + +Le Roy Frederic II. succeda à la pensée de son pere Christian III. Il +envoya un nommé _Mognus Heigningsen_, à la découverte du Groenland. Et +si la chose est telle que le Chroniqueur l'a escrite, il y a un secret +inconnu, & une cause cachée, qui s'oppose visiblement au dessein que +l'on a pour la connoissance de cette terre. Mognus Heigningsen, apres +beaucoup d'erreurs, & de mauvaises rencontres, descouvrit le Groenland, +mais ne le peut approcher; parce que d'abord qu'il eut veu la terre, son +Navire s'arresta tout court; de quoy il fut extrémement estonné, & avec +raison; car c'estoit en pleine mer, dedans un grand fonds d'eau, il n'y +avoit point de glace, & le vent estoit frais. Ne pouvant advancer, il +fut contraint de reculer, & de retourner en Danemarc; où il fit le +rapport de ce qui luy estoit arrivé, & dit au Roy qu'il y avoit de +l'Aymant au fonds de cette mer, qui avoit arresté son vaisseau. S'il +avoit sçeu l'Histoire de la Remore, peut-estre qu'il l'auroit alleguée +aussi à propos que celle de l'Aymant. Cette advanture arriva l'an 1588. +ou environ, que le Roy Frederic II regnoit. Et nostre Chronique Danoise, +qui s'est attachée à la suite du temps, a inseré entre les Roys +Christian, & Frederic, une longue Narration d'un voyage que Martin +Forbeisser, Capitaine Anglois, entreprit pour le mesme Groenland, en +l'année 1577. Cette Narration donne beaucoup plus de connoissance du +Groenland, & de ses peuples, que celle que nous avons euë jusques icy. +C'est pourquoy j'ay estimé à propos de vous envoyer une version de ce +qu'elle en a dit. + +Martin Forbeisser partit d'Angleterre pour Groenland, en l'année, comme +j'ay dit, 1577. Il le descouvrit, mais ne le peut aborder cette +année-là, à cause de la nuit, & des glaces, & que l'Hyver l'avoit +surpris dans son voyage. Estant de retour en Angleterre, il fit le +rapport de ce qu'il avoit veu, à la Reyne Elizabeth; & la Reyne crût, +sur sa relation, avoir gagné cette terre inconnuë. Le Printemps revenu, +elle luy donna trois vaisseaux, avec lesquels Forbeisser partit, & ayant +reveu la Terre y aborda, du costé du Levant. Les habitans du lieu où il +prit terre, s'enfuirent à l'abord des Anglois, & abandonnerent leurs +maisons, pour se cacher, qui çà, qui là. Il y en eut qui grimperent de +peur, sur les pointes des rochers les plus hauts, d'où ils se +precipiterent en bas dedans la mer. Les Anglois qui ne peurent +apprivoiser ces Sauvages, entrerent dans les maisons qu'ils avoient +abandonnées. C'estoient proprement des Tentes, faites de peaux de veaux +marins, ou de Balenes, estenduës sur quatre grosses perches, & cousuës +adroittement avec des nerfs. Ils remarquerent que toutes ces tentes +avoient deux portes, l'une du costé de l'Ouest, l'autre du Sud; & qu'ils +s'estoient mis à couvert des Vents qui les incommodoient le plus, l'Est, +& le Nord. Ils ne trouverent dans toutes ces maisons, qu'une vieille +femme hideuse, & une jeune femme enceinte, laquelle ils emmenerent, avec +un petit enfant qu'elle tenoit par la main. Ils les arracherent des +mains de la Vieille qui heurloit horriblement. Estans sortis de là, ils +costoyerent cette mer du costé de l'Est, & virent un Monstre sur l'eau, +de la grosseur d'un boeuf, qui portoit au bout du muffle, une Corne +longue d'une aulne & demie, [En marge: Mesure de Danemarc.] qu'ils +crurent estre un Licorne. Ils singlerent de là, vers le Nordest, & +descouvrirent une Terre qu'ils aborderent, parce qu'elle leur parut +agreable. Et quoy que cette terre fust dans le continent du Groenland, +ils l'appellerent, _Anauavich_, pour la pouvoir retenir sous un autre +nom. Ils trouverent que cette contrée estoit sujette à des tremblemens +de terre, qui renversoient de grands rochers dessus les plaines; & que +le sejour en estoit dangereux. Ils ne laisserent pas de s'y arrester +quelque temps, parce qu'ils rencontrerent des graviers, où l'or +reluisoit abondamment, & en remplirent trois cents tonneaux. Ils firent +tout ce qu'ils peurent pour apprivoiser les Sauvages de cette terre, & +les Sauvages firent semblant de se vouloir apprivoiser avec eux. Ils +respondirent par signes, aux signes que les Anglois leur faisoient; & +leur donnerent à entendre, que s'ils vouloient aller plus haut, ils +trouveroient ce qu'ils cherchoient. Forbeisser leur respondit qu'il y +iroit, & s'estant mis sur une chalouppe avec quelques soldats, donna +ordre à ses trois Vaisseaux de le suivre. Il costoya le rivage en haut, +& ayant apperçeu quantité de Sauvages sur des rochers, apprehenda +d'estre surpris. Les Sauvages qui le conduisoient de dessus la rive, +reconnurent la crainte qu'il avoit euë; & pour ne le pas effaroucher, +firent paroistre de dessous la digue, trois hommes beaucoup mieux faits, +& mieux habillez que les autres, qui le prierent par signes, & +demonstrations d'amitié, de vouloir aborder. Forbeisser alloit à eux de +bonne foy, ne les voyant que trois sur le port, & des Sauvages sur des +rochers assez esloignez. Mais les autres qui estoient cachez sous la +digue, furent impatients quand ils virent venir Forbeisser, & se +precipiterent en foule sur le port. Ce qui fit reculer Forbeisser. Mais +les Sauvages ne se rebuterent point pour cela. Ils tascherent tousjours +d'attirer les Anglois, & jetterent quantité de chairs cruës sur le +rivage, comme s'ils eussent eu à faire à des dogues. Les Anglois +n'avoient garde d'en approcher, & les Sauvages s'aviserent d'une autre +ruse. Ils porterent un homme estropié, ou qui feignoit de l'estre, sur +le bord de la mer; & l'ayant laissé là, ne parurent non plus de quelque +temps, que s'ils se fussent retirez bien-loin de là, & tout à fait. Ils +s'estoient imaginez que les Anglois, selon la coustume des Estrangers, +viendroient enlever ce miserable, qui ne se pouvoit sauver, pour leur +servir de truchement. Mais les Anglois qui se douterent de la tromperie, +tirerent un coup de mousquet sur le Sauvage estropié, qui se leva en +sursaut, & gagna le terrain plus viste que le pas. Ce fut alors, que les +Sauvages en nombre incroyable, borderent toute la digue, & tirerent sur +les Anglois, une quantité prodigieuse de pierres, & de fléches, avec des +fondes, & des arcs; de quoy les Anglois se moquerent, & à leur tour, +firent une descharge de mousquets, & de canons, qui les escarterent en +un moment. + +[Illustration: Poisson nommé par les Islandois NARWAL qui porte la +corne, ou dent, que l'on dit de Licorne._] + +[Illustration: _Teste du poisson NARWAL, avec un tronçon de sa dent, ou +de sa corne, long de quatre pieds._] + +[Illustration: _SAUVAGES GROENLENDOIS._] + +[Illustration: _Sauvage peschant dans son bateau._] + +[Illustration: _Petit bateau de Groenland._] + +La Relation dit, que ces Sauvages sont traitres, & farouches; & que l'on +ne les peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens. Ils sont gras, +& dispos, de couleur olivastre. On tient qu'il y en a de Noirs parmy +eux, comme des Æthiopiens. Ils sont habillez de peaux de Chiens marins, +cousuës de nerfs. Leurs femmes sont eschevelées. Elles renversent leurs +cheveux derriere les oreilles, pour monstrer leur visages, qui sont +peints de bleu, & de jaune. Elles ne portent point de cotillons, comme +nos femmes, mais quantité de caleçons, faits de peaux de poissons, +qu'elles chaussent les uns sur les autres. Chaque caleçon a ses +pochettes, où elles fourrent leurs couteaux, leur fil, leurs aiguilles, +leurs petits miroirs, & autres bagatelles, que les Estrangers leur +portent, ou que la mer leur rejette, par les naufrages des estrangers +qui veulent aller chez eux. Les chemises des hommes, & des femmes, sont +faites d'intestins de poissons, cousus avec des nerfs fort deliez. Les +habits des uns, & des autres, sont larges; & ils les sanglent avec des +courroyes de peaux de poissons. Ils sont puants, salles, & vilains. Leur +langue leur sert de serviette, & de mouchoir; & ils n'ont nulle honte de +ce que les autres hommes ont honte. Ceux-là sont estimez riches parmy +eux, qui ont quantité d'arcs, de fondes, de bateaux, & de rames. Leur +arcs sont courts, & leurs fleches desliées, armées par le bout, d'os, ou +de cornes aiguisées. Ils sont adroits à tirer de l'arc, & de la fonde, & +à darder les poissons dans l'eau avec des javelots. Leurs petits Bateaux +sont couverts de peaux de chiens marins, & il ny peut entrer qu'un homme +seul. Leurs grands Bateaux sont faits de bois, attachez les uns aux +autres, avec des liens de bois, & couverts de peaux de balenes, cousuës +de gros nerfs. Ces bateaux portent vingt hommes pour le plus. Leurs +Voiles sont faites de mesme que leurs chemises, d'intestins de poissons, +cousus de plus petits nerfs. Et quoy qu'il n'y ait point de fer dans ces +bateaux, ils sont liez avec tant d'adresse, & de force, qu'ils +s'engagent librement dessus, en pleine mer, & ne se soucient point des +orages. Il n'y a point de Beste venimeuse dedans leur terre, que des +Aragnées. Ils ont des Cousins en grand nombre, qui piquent asprement, & +leur piqueure fait des esleveures difformes sur le visage. Ils n'ont +point d'eau douce, que celle qu'ils reservent des neges fonduës. Le +Chroniqueur tient, que le grand froid, qui serre les venes de la terre, +bouche le passage des Sources. Ils ont des Chiens extraordinairement +grands, qu'ils attellent à leurs Traineaux, & s'en servent comme on se +sert ailleurs de chevaux. + +C'est la fin de cette Narration; & je ne sçay si le Chroniqueur Danois +l'a tirée de la Relation Angloise de Martin Forbeisser, ou s'il l'a +escrite sur le recit qu'il en a ouy faire; à l'exemple de ces anciens +Danois, qui composoient les Histoires de leur temps, sur des Vaudeville. + +Revenons aux Roys de Danemarc. Christian IV. à present regnant, fils de +Frederic II. prit à coeur le Groenland, & se resolut de le trouver, quoy +que son pere, & son ayeul, l'eussent tenté inutilement. Pour reüssir +dans ce dessein, il fit venir d'Angleterre un Capitaine, & Pilote +expert, qui avoit la reputation de sçavoir tres-bien cette mer, & cette +route. Estant pourveu de ce pilote, il equippa trois bons navires, sous +la conduite de Gotske Lindenau, Gentilhomme Danois, leur Admiral; qui +partit du Sundt aux premieres chaleurs de l'année 1605. Les trois +vaisseaux voguerent ensemble quelque temps. Mais comme le Capitaine +Anglois eut atteint la hauteur qu'il cherchoit, il prit la route du +Sudouest, de peur des glaces, pour aborder le Groenland avec plus de +facilité, & moins de peril. Et le chemin qu'il prit avoit du rapport +avec l'ancienne route d'Islande, que je vous ay alleguée, en ce qu'elle +donne le mesme advis. L'Amiral Danois, croyant que le Capitaine Anglois +ne devoit pas prendre cette route du Sudouest, continua la sienne droit +vers le Nordest, & arriva seul de son costé, en Groenland. Il n'eut pas +plustost moüillé l'ancre, que quantité de Sauvages, qui l'avoient +descouvert du haut de la rive où ils estoient, sauterent dans leurs +petits bateaux, & le vindrent voir dans son vaisseau. Il les receut avec +grande joye, & leur presenta de bons vins à boire; mais les Sauvages les +trouverent amer, & firent laide grimace en les beuvant. Ils virent des +graisses de balene, qu'ils demanderent; & on leur en versa de grands +pots, qu'ils avalerent avec plaisir, & avidité. Ces barbares avoient +porté des peaux de renards, d'ours, de veaux marins, & un grand nombre +de cornes, que le Chroniqueur appelle precieuses, en pieces, bouts, & +tronçons, qu'ils troquerent avec des aiguilles, des couteaux, des +miroirs, des agraffes, & autres semblables vetilles, que les Danois +avoient estallées. Ils se moquoient de l'or, & de l'argent monoyé qui +leur estoit offert, & tesmoignoient une passion extréme pour des +ouvrages d'acier, car ils l'ayment sur toutes choses; & donnoient pour +en avoir, ce qu'ils avoient de plus cher, leurs arcs, & leurs fleches, +leurs bateaux, & leurs rames; & quand ils n'avoient rien plus à donner, +ils se despoüilloient, & bailloient leurs chemises. Gotske Lindenau +demeura 3. jours à cette rade, & la Chronique ne dit point qu'il y mit +pied à terre. Il n'osa pas, sans doute, hazarder une descente, ny +exposer le petit nombre de ses gens, à la multitude incomparablement +plus grande des Sauvages de cette contrée. Il leva l'ancre, & partit le +quatriéme jour; mais avant partir, il retint deux Sauvages dans son +vaisseau, qui firent tant d'efforts, pour se defaire des mains des +Danois, & s'eslancer dedans la mer, qui les falut lier pour les +arrester. Ceux qui estoient à terre, voyans garroter, & emmener les +leurs, jetterent des cris horribles, & un nombre espouventable de +pierres, & de fleches, contre les Danois; qui leur lacherent un coup de +canon, & les escarterent. L'Admiral retourna seul en Danemarc, comme il +estoit arrivé seul à l'endroit qu'il avoit abordé. + +Le Capitaine Anglois, suivy de l'autre navire Danois, entra dans le +Groenland, comme dit le Chroniqueur, a l'extremité de la terre qui +respond au Couchant; & cette extremité ne peut estre que le cap Faruel. +Aussi est-il certain qu'il entra dans le golfe Davis, & costoya la terre +de l'Est de ce golphe. Il descouvrit quantité de bons ports, de beaux +pays, & de grandes plaines verdoyantes. Les Sauvages de cette contrée +troquerent avec luy, comme les Sauvages de l'autre avoient troqué avec +Gotske Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent estre beaucoup plus deffians, & +timides, que les autres; car ils n'avoient pas plustost receu ce qu'ils +avoient troqué avec les Danois, qu'ils s'enfuyoient à leurs bateaux, +comme s'ils l'eussent derobé, & que l'on eust couru apres. Les Danois +eurent envie de mettre pied à terre à quelqu'un de ces Ports, & +s'armerent pour cela. Le pays leur parut assez beau, à l'endroit où ils +descendirent, mais sablonneux, & pierreux, comme celuy de Norvegue. Ils +jugerent par les fumées de la terre, qu'il y avoit des mines de souffre, +& trouverent grand nombre de pierres de mine d'argent, qu'ils porterent +en Danemarc, où l'on tira de cent pesant de pierre, vingt-six onces +d'argent. Ce Capitaine Anglois, qui trouva tant de beaux Ports tout le +long de cette coste, leur donna des noms Danois, & en fit une carte, +avant partir de là. Il fit prendre aussi quatre Sauvages des mieux faits +que les Danois purent attrapper; & l'un de ces quatre devint si enragé +de se voir pris, que les Danois ne le pouvant trainer, l'assommerent à +coups de crosses de mousquets; ce qui intimida les autres trois, qui +suivirent volontairement. Il se forma en mesme temps un corps de +Sauvages, pour venger la mort de l'un, & recourre les autres. Ils +couperent chemin aux Danois, entre la mer, & eux, pour livrer combat sur +le port, & les empescher de s'embarquer: mais les Danois firent une +descharge de mousquets, & leurs navires, de canons; si à propos, que les +Sauvages estonnez du bruit, & du feu, s'enfuyrent çà, & là, & laisserent +le passage libre aux Danois; qui remonterent sur leurs vaisseaux, +leverent les ancres, & retournerent en Danemarc, avec les trois +Sauvages, qu'ils presenterent au Roy leur maistre, qui les trouva +beaucoup mieux faits, & plus polis, que les deux que Gotske Lindenau +avoit amenez; differents d'habits, de langage, & de moeurs. + +Le Roy de Danemarc satisfait de ce premier voyage, se resolut pour le +second; & renvoya l'année d'apres 1606. le mesme Gotske Lindenau, avec +cinq bons vaisseaux, en Groenland. Cét Admiral partit du Sunt le 8. jour +du mois de May, & mena avec luy les trois Sauvages que le Capitaine +Anglois avoit pris dans le golfe Davis, pour luy servir d'adresse, & de +truchement. Ces pauvres innocens témoignerent une joye nompareille de +leur retour en leur pays. Un d'eux mourut de maladie en pleine mer, & +fut jetté hors le bord. Gotske Lindenau tint la route de l'Amerique, que +le Capitaine Anglois avoit tenuë, qui est celle du Sudouest, & du golfe +Davis, par le cap Faruel. Un de ces cinq navires s'esgara par les +broüillards, & les quatre arriverent en Groenland, le 3. d'Aoust. A la +premiere rade où les Danois moüillerent l'ancre, les Sauvages se +monstrerent en grand nombre sur le rivage, mais ne voulurent point +trafiquer; & comme ils tesmoignerent de se défier des Danois, les Danois +ne se voulurent point fier à eux. Ce qui les obligea de changer de +poste, & de monter plus haut, où ils trouverent un port plus beau que le +premier, mais des Sauvages d'aussi mauvaise humeur que les premiers; car +ils regardoient les Danois avec défiance, & intention de les combattre, +en cas qu'ils voulussent mettre pied à terre. Les Danois qui ne +voulurent non plus se fier à ceux-cy, qu'aux autres, n'y hazarder une +descente, allerent plus avant; & comme ils costoyoient la terre, & que +les Sauvages les costoyoient aussi avec leurs petits bateaux; les Danois +surprirent à diverses fois, & menerent à leurs bords, six de ces +Sauvages, avec leurs bateaux, & les petits equipages qui estoient +dedans. Il advint que les Danois ayans moüillé l'ancre à une troisiéme +rade, un valet de Gotske Lindenau, soldat hardy, & entreprenant, pria +instamment son maistre de luy permettre de descendre seul, pour +reconnoistre ces Sauvages. Il luy dit, qu'il tascheroit, ou de les +apprivoiser par les marchandises qu'il leur porteroit, ou de se sauver, +en cas qu'ils eussent quelque mauvais dessein contre luy. Le maistre se +laissa vaincre par l'importunité de son valet. Mais le valet n'eut pas +mis pied à terre, qu'il fut tout d'un temps, saisi, tué, & mis en pieces +par les Sauvages; qui se retirerent du port apres cette action, & se +mirent à couvert du canon des Danois. Les couteaux & les espées de ces +Sauvages, sont faites de cornes, ou de dents, de ces poissons que l'on +appelle Unicornes, esmouluës, & aiguisées, avec des pierres; & ne +tranchent pas moins que si elles estoient de fer, & d'acier. Gotske +Lindenau voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour luy en ce pays-là, +tourna voile en Danemarc; & un de ses prisonniers Groenlandois, eut un +si grand regret de quitter son pays, qu'il se jetta de desespoir dedans +la mer, & se noya. Les Danois trouverent en revenant le cinquiéme navire +qui s'estoit esgaré en allant; mais ils ne furent que cinq jours +ensemble, car une tempeste qui se leva les escarta tous cinq, & ils ne +purent se rejoindre qu'un mois apres que l'orage finit. Ils arriverent à +Coppenhague, apres beaucoup de peine, & de peril, le 5. jour d'Octobre +suivant. + +Le Roy de Danemarc entreprit le troisiéme & dernier voyage qu'il a fait +faire en Groenland, avec deux grands Vaisseaux, sous le commandement +d'un Capitaine du pays de Holstain, nommé _Karsten Richkardtsen_, à qui +il donna des matelots de Norvegue, & d'Islande, pour luy servir de +guide, & de conduite. La Chronique dit, que ce Capitaine partit du +Sundt, le 13. du mois de May, sans marquer l'année, que je n'ay peu +jamais sçavoir. Le huitiéme jour du mois de Juin suivant, il descouvrit +les sommets des montagnes de Groenland; mais il ne pût aborder la terre, +à causes des glaces qui y estoient attachées, & qui s'estendoient bien +avant dans la mer. Il y avoit dessus ces glaces, d'autres glaces si haut +amoncelées, qu'elles sembloient de grands rochers. Et le Chroniqueur +remarque en cét endroit, qu'il y a des années que les glaces de +Groenland ne se fondent point en Esté. Le Capitaine Holstainois fut +contraint de revenir sans rien faire; & ce qui l'obligea encore plus à +cela fut, que son second navire s'estoit escarté du sien, dans une +tempeste qui les avoit separées; & qu'il estoit seul lors qu'il aborda +les glaces. Le Roy de Danemarc receut ses excuses, & l'impossibilité +qu'il allegua. + +Vous me demanderez, que sont devenus les quatre premiers Sauvages, & les +cinq derniers, qui estoient restez des deux premiers voyages. Je vous en +feray icy une petite Histoire; & vous diray, Monsieur, que le Roy de +Danemarc establit des Personnes, qui eurent un soin particulier de les +nourrir, & de les garder; de telle sorte neantmoins, qu'ils avoient la +liberté d'aller par tout où ils vouloient. On les nourrissoit de laict, +de beurre, & de fromage; de chairs cruës, & de poissons cruds; de la +mesme façon qu'ils vivoient en leur pays; parce qu'ils ne se pouvoient +accoustumer à nostre pain, & à nos viandes cuittes; moins encore au vin, +& qu'ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon coeur, que de grands +traits d'huyle, ou de graisse de Balene. Ils tournoient souvent la teste +vers le Nord, & souspiroient avec tant d'amour pour leur patrie, que +leur garde estant relaschée, ceux qui se peurent saisir de leurs petits +bateaux, & de leurs rames, se mirent en mer pour en hazarder le traiect. +Mais un orage qui les surprit, à dix, ou douze lieuës du Sundt, les +rejetta sur les costes du Schone, où des Païsans les prirent, & les +ramenerent à Coppenhague. Ce qui obligea leurs gardes de les observer +avec plus de soin, & de leur donner moins de liberté. Mais ils +devenoient malades, & mouroient de langueur. + +Il en restoit cinq de vivans, & de sains, lors qu'un Ambassadeur +d'Espagne arriva en Danemarc. Le Roy de Danemarc, pour le divertir, luy +fit voir ces Sauvages, & luy donna le passe-temps de l'exercice de leurs +petits bateaux dessus la mer. Pour bien comprendre la forme, ou la +façon, de ces bateaux; representez-vous, Monsieur, comme une Navette de +Tisseran, de dix ou douze pieds de long; faite de bastons de balene, +larges, & espais, d'un doigt ou environ; couverts dessus & dessous, +comme les bastons d'un Parasol, de peaux de chiens, ou de veaux marins, +cousuës de nerfs. Que cette machine est ouverte en rond par le milieu, +de la largeur d'un homme à l'endroit des flancs, & qu'elle s'estressit +en pointe par les deux bouts, à proportion de ce qu'elle est grosse par +le milieu. Que la force, & l'adresse, de sa structure, consiste aux deux +bouts, où ces bastons de balene sont joints, & liez ensemble; à +l'ouverture, qui est le cercle de dessus, à la circonference duquel tous +les bastons de dessus se vont rendre; & au demy-cercle de dessous, qui +est attaché au cercle de dessus, comme une anse renversée à son panier. +Figurez-vous que par ce demy-cercle, passent, ou aboutissent, les +bastons de dessous, & ceux des costez; Et que le tout est si bien lié, +si bien cousu, & si bien tendu; qu'il est capable par sa legereté, & +l'adresse dont il est composé, de soustenir les efforts d'un orage en +pleine mer. Les Sauvages s'assoient au fond de ces bateaux, par +l'ouverture de dessus, les pieds tendus vers l'un, ou l'autre, des deux +bouts; bouchent cette ouverture avec le bas de leurs camisoles, faites +de peaux de chiens, ou de veaux marins, qu'ils sanglent par dessus; se +serrent les poignets des manches; s'embeguinent, & se brident avec des +coëffes, attachées au bout de leurs camisoles; de telle sorte qu'encore +que l'Orage les renverse, & les culbute dedans la mer (comme il arrive +assez souvent) l'eau ne sçauroit entrer par aucun endroit, ny de leurs +bateaux, ny de leurs habits. Ils remontent tousjours sur l'eau, & se +sauvent d'une tempeste, beaucoup mieux que s'ils estoient dedans un +grand navire. Ils ne se servent que d'une petite Rame, de cinq à six +pieds de long, platte & large par les deux bouts, d'un demy-pied, ou +environ: Ils l'empoignent avec les deux mains, par le milieu, qui est +rond. Elle leur sert de contrepoids, pour les tenir en equilibre; & de +double rame, pour nager des deux costez. Ce n'est pas sans raison que +j'ay comparé ces Bateaux à des Navettes, car les Navettes, qui partent +de la main des Tisserans les plus adroits, ne coulent pas plus viste sur +le mestier, que ces bateaux, maniez avec ces rames, par l'adresse de ces +Sauvages, coulent dessus l'eau. L'Ambassadeur d'Espagne fut ravy de voir +faire cét exercice aux cinq Sauvages du Roy de Danemarc. Ils se +croisoient, & s'entrelassoient avec tant de vitesse, que la veuë en +estoit troublée; & tant d'adresse, que pas un d'eux ne se touchoit. Le +Roy voulut esprouver la vistesse d'un de ces petits Bateaux, contre une +Chalouppe, equipée de seize bons rameurs; mais la chaloupe eut de la +peine à suivre le bateau. L'Ambassadeur envoya une somme d'argent à +chaque Sauvage en particulier, & chacun d'eux employa son argent à se +faire habiller à la Danoise. Il y en eut qui mirent de grandes plumes à +leurs chapeaux, se botterent, & esperonnerent, & firent dire au Roy de +Danemarc, qu'ils le vouloient servir à cheval. + +Cette belle humeur ne leur dura pas long-temps, car ils retomberent dans +leur melancholie ordinaire; & comme ils ne songeoient qu'aux moyens de +retourner en Groenland, deux de ceux qui s'estoient mis en mer, & que +l'orage avoit rejettez en Schone; que l'on soubçonnoit moins que les +autres, en ce que l'on ne croyoit pas qu'ils se deussent exposer une +seconde fois au peril qu'ils avoient couru, se saisirent de leurs +bateaux, & regagnerent le Nord. On courut apres, & ils furent joints +prés de l'emboucheure de la mer; mais on n'en peut attrapper qu'un, & +l'autre se sauva, c'est à dire se perdit; car il n'y a pas d'apparence, +qu'il soit jamais arrivé en Groenland. On avoit remarqué de ce Sauvage, +qu'il pleuroit, toutes les fois qu'il voyoit un enfant, au col de sa +mere, ou de sa nourrisse. On jugeoit par là, qu'il estoit marié, & qu'il +regrettoit sa sa femme, & ses enfans. Ceux qui estoient retenus à +Coppenhague, furent resserrez plus estroittement que de coustume; ce qui +ne fit qu'accroistre le desir qu'ils avoient de revoir leur patrie, & le +desespoir d'y retourner jamais. + +Ils moururent presque tous de ce regret, & il ne resta que deux de ces +malheureux Groenlandois, qui vescurent dix, ou douze ans, en Danemarc, +apres la mort de leurs compagnons. Les Danois firent ce qu'ils peurent +pour leur persuader de vivre, & leur donnerent à entendre, qu'ils +seroient traittez parmy eux, comme leurs amis, & leurs compatriotes; ce +qu'ils tesmoignerent gouster en quelque façon. On tascha de les faire +Chrestiens, mais ils ne peurent jamais apprendre la langue Danoise; & la +Foy estant de l'oüye, il fut impossible de leur faire comprendre nos +mysteres. Ceux qui prenoient garde de plus pres à leurs actions, leur +voyoient souvent lever les yeux au ciel, & adorer le Soleil levant. L'un +d'eux mourut de maladie à Kolding, en Jutland, pour avoir pesché des +perles en Hyver. Vous noterez, Monsieur, que les Moules de Danemarc sont +pleines de semences de perles imparfaites, & que ceux qui en mangent, ne +trouvent presque autre chose que de cette sorte de gravier dessous les +dents. On pesche de ces moules en abondance dans la riviere de Kolding. +Il y en a qui ont des perles fines, quantité de petites, & quelques-unes +d'assez grosses, & rondes. Ce Groenlandois avoit fait connoistre que +l'on peschoit des perles en son pays, & qu'il estoit expert en cette +pesche. Le Gouverneur de Kolding le mena avec luy dans son gouvernement, +& luy donna de quoy s'exercer dans la riviere qui porte des perles. Le +Sauvage y reüssit à merveilles, car il alloit sous l'eau comme un +poisson, & n'en revenoit point sans moules qui eussent des perles fines. +Ce gouverneur se persuada, que si cela continuoit, il mesureroit +bien-tost les perles au boisseau. Mais son avidité luy fit perdre son +esperance, parce que l'Hyver le surprit, & que ne se voulant pas donner +la patience d'atendre que l'Esté fust revenu, pour continuer sa pesche, +il envoyoit ce pauvre Sauvage à l'eau, comme un barbet, & le fit plonger +si souvent dans les glaçons, qu'il en mourut. Son camarade ne se peut +consoler de cette perte. Il trouva moyen, aux premiers beaux jours du +Printemps, d'avoir par adresse un de ses petits bateaux, se mit +secretement dedans, & passa le Sundt, avant que l'on se fust apperçeu de +sa fuitte. Il fut suivy en diligence; mais comme il avoit le devant, on +ne le peut atteindre qu'à 30. ou 40. lieuës dedans la mer. On luy fit +entendre par signes, qu'il n'auroit jamais sçeu trouver le Groenland, & +qu'infailliblement il auroit esté englouty des vagues. Il respondit par +signes, qu'il auroit suivy la coste de Norvegue, jusques à une certaine +hauteur, d'où il auroit pris la traverse; & se seroit conduit par les +Estoilles dans son païs. Estant de retour à Coppenhague, il tomba en +langueur, & mourut. + +Voila quelle a esté la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils +estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, & +larges de quarreure; _forti pectore, & armis_; bazanez, camus, & comme +tels, ils avoient les levres grosses, & relevées. Les despoüilles de +leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs +fondes, & de leurs habits, sont demeurées en Danemarc. Nous avons veu à +Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius, +& l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de +peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de +poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs +plumes de diverses couleurs, sont penduës par rareté dans le Cabinet de +M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs +couteaux, leurs espées, & les javelots, dont ils se servent à la pesche, +armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguisées. +Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, composé de 25. ou 30. +petits fuseaux, attachez à une courroye de peau de mouton, qui n'est à +l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois. + +Le Roy de Danemarc fut rebuté du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des +Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une +Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de _Compagnie du Groenland_, +dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie +y envoya deux navires, en l'année 1636. Ces navires allerent dans le +golfe Davis, & à cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste +de ce golfe. Ils n'eurent pas moüillé l'ancre, que huit Sauvages +allerent à eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac, +où les Danois d'un costé, avoient deployé leurs couteaux, leurs miroirs, +leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards, +de chiens, & de veaux marins, & quantité de cornes, que l'on appelle de +Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tiré du +vaisseau, pour quelque santé qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du +bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un costé, +qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'où ils ne leverent la +teste, qu'à deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de +la nouveauté de ce fait, firent signe à ces Sauvages, qu'ils revinsent, +& les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les +Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus +de la peur, qu'ils ne virent plus de fumée, & que l'air se fut remis +dans sa premiere tranquillité. Leur façon de trafiquer est telle. Ils +choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises +estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises +qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les +autres, adjoustent à ces blots, ou en ostent, jusques à ce qu'ils soient +d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages, +ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes, +que l'on dit de Licornes, couché sur l'herbe du rivage, ou le retour de +la marée l'avoit laissé à sec. On tient que c'est la coustume des Veaux +marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de +grands Boeufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se +jetterent en foule dessus ce poisson, le tuërent, & mirent en pieces sa +corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce +poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrémement farouche +dedans la mer. Il est à la Balene, ce que le Rinoceros est à l'Elephant. +Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance. +On dit qu'il en a heurté des navires avec tant de force, qu'ils se sont +ouverts, & ont coulé à fonds. + +Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui +avoit obligé les Danois à ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit +reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, & +de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence à cette rive, & ayant +remply son vaisseau, de ce sable, dit à ces compagnons, qu'ils estoient +tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce +Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit +principalement formée, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le +visiter à loisir, fut estonné d'un retour si soudain; & le Pilote +eschauffé, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son +vaisseau. Mais il avoit à faire à un homme qui n'est pas de legere +croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par +les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en sçeurent tirer pas un +petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outré de ce que ce pauvre +Pilote s'estoit laissé dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle +part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, où estoit son +vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique, +pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parlé de +l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il +creust avoir jetté tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu +de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit conçeuë, il est +certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir. +Monsieur le grand Maistre n'est pas à se repentir du commandement si +prompt qu'il fit à ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouvé depuis +dans les minieres de Norvegue, du sable pareil à celuy de Groenland, +dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les +mineraux, & les minieres, qui leur est arrivé depuis ce temps-là à +Coppenhague, en a tiré de tres-bon or, & en quantité, à proportion du +sable. Il fut porté à cette precipitation par l'ignorance des autres +Orfevres, qui n'auroient non plus sçeu tirer de l'or, de la matiere +mesme d'où il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier +voyage qui a esté fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que +fut apporté ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de +Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur +l'Ambassadeur à Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait +voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que +de partir du Groenland, avoient retenu, & attaché, deux Sauvages dans +leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine +mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se +jetterent dedans la mer, pour retourner à la nage en leur pays. Il y a +de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop +esloignez. + +Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un & +de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les +Norvegues ont habité; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les +Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet +d'Islande au vieux Groenland, ont esté vray-semblablement bouchez, par +la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du +Nordest, ont chassées de la mer glaciale, & amoncelées dans cette +manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne +route, ont esté contraints de suivre celle qui les a menez au cap +Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que +l'on appelle, _Nouveau Groenland_. Or il est croyable que les anciens +passages d'Islande en Groenland ont esté bouchez, par l'experience qui +nous fait voir que la route en a esté perduë. Et la Chronique Islandoise +que je vous ay rapportée cy-dessus, nous en donne une prevue plus +certaine, au chapitre de cette navigation, où il est escrit; Que l'on +trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, _Gondebiurne Skeer_, qui +sont de petites Isles de rochers, semées dans cette mer, & habitées par +des Ours, où les glaces se sont vray-semblablement arrestées, & si fort +attachées, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par +succession de temps, comme petrifiées; de sorte que ce chemin ayant esté +fermé, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a esté +fermée aussi; d'où vient que l'on n'en a peu sçavoir depuis nouvelles +quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habité. +Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples +du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut portée infailliblement, de +Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que +Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest, +dans son premier voyage, avoit rencontré le vieux Groenland, ou s'en +estoit approché; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il +amena de cét endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens +Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantité de personnes +qui les ont veus, & pratiquez, à Coppenhague, m'ont asseuré, que +ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy +que differens entre-eux, de langage, & de moeurs, n'avoient pourtant +rien de commun pour ce méme langage, ny pour ces mémes moeurs, avec le +Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si +different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y +pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que +les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient +si viste, & bredoüilloient si fort, qu'ils ne prononçoient quoy que ce +fust distinctement, excepté ces deux mots, _Oxa indecha_, dont on n'a +jamais sçeu la signification. Il est certain que ce que nous appellons +le vieux Groenland, n'a esté qu'une petite partie de toute cette grande +Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que ç'a esté la rive la +plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont +habitée, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui +ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleuré que les +ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont +presque pas hazardez d'y mettre pied à terre. Monsieur le grand Maistre +de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui +fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec +lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au +delà des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre, à dix ou douze +lieuës de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, & +demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au delà de ces montagnes, +qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands +hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils +tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la +terre, qu'ils habitent, n'ont jamais esté connus de qui que ce soit, +dont l'Histoire soit venuë à nostre connoissance; & tout le Groenland +est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que +les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert. + + * * * * * + +Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux +choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit +continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit +continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a +sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a +un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement +tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons +ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord, +a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les +terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos +Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que +je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc +m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de +me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; & +j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve +comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais, +qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que +vous verrez bien-tost SON EXCELLENCE, mesme; car nous venons d'apprendre +qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur +Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy, +& MADAME LA COMTESSE ELEONOR sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le +merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales. +C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy +M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de +Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede, +& de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre ILLUSTRE +AMBASSADEUR a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux +premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous +parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre +avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre +Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces +deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous +parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon +dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me +contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre, +vous jugerez, & de son coeur, qui est si noble; & de son esprit, qui est +si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement +capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une +Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus +heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny +la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs +de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son +service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, & +curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il +en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce +pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé _Spitsberg_, à +cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus. +Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites +pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise, +entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites +pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs +eslevent. Elles croissent à veuë d'oeil, & les matelots en descouvrent +tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la +Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays +est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que +des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut +d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de +navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé +aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy +respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là. +Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne, +& que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des +prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on +appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement +parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre +lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable +à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce +pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand +Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce +pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le +Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six +semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison; +suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de +Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de +ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se +couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si +est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, & +estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par +consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes +qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que +l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette +rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de +tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont +tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en +pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace. +Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à +Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il +s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque +endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au +travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir +joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois +heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité, +si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient +attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de +deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les +mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de +dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix, +ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air +corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de +l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette +herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe, +& les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte +d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible +pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent +l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, & +en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les +graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre, +qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que +rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y +sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi +entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de +long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais +elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement +qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi +sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le +vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les +vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce +voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux +que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas +un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup +d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le +grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a +fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des +plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent +de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres +agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur +ramage un concert melodieux dessus la mer. + +Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y +arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y +sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois +de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en +partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des +monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. & +quatre-vingts brasses; + + _Quæ tantum vertice ad aurars Aërias, + Quantum radice ad Tartara tendunt;_ + +car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds +jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace, +aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces +glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la +navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres +en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en +mesme temps. + +Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien +de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le +Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La +distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les +rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux; +l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est +de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces +deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux +desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez +qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes +incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour +la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland +soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je +pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay +promise du Capitaine Danois, _Jean Munck_, qui tenta, comme je vous ay +dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique, +& le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant +cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le +Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes. + +Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck, +d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit, +& une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois, +nommé _Hotzon_, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps +auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette +navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut +l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent +plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son +advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, & +cette mer, porterent depuis le nom, de _Destroit Hotzon_, & de _Mer +Hotzonne_. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de +May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez. +Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus +petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au +cap, nommé _Faruel_, en langage Danois, comme qui diroit le cap _Vale_, +en latin; & le cap _d'Adieu_, ou de _Bon voyage_, en François. Ainsi +nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent +aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap +Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-1/2 degrez d'elevation, sur un +pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé +de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui +varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck +estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le +destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il +estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne +s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, & +des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte +que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un +broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son +navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne +s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le +lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant, +il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en +chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits. + +Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma _Destroit Christian_, du +nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme +mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya +pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des +traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils +rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent +surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes +qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu +où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement +le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins +soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où +estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si +bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où +ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les +Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les +Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir +rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces +gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient +vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois +esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à +leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des +Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs +marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les +Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent +aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons. +Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si +esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, & +s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins, +de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs +camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de +long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, & +basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit +de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; & +ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à +cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin +qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient +des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux, +des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de +revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou +qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de +Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne +pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans +cette Isle; qu'il appella _Reinsundt_, c'est à dire golfe des Renes; & +nomma le port où il aborda, de son nom _Munckenes_. Cette Isle est à 61. +degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du +Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet. +Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent, +& le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le +vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses +ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux +dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur +les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de +glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine +mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y +avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux +brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux +pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si +grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs +chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes +dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y +en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre +autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques +tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient +apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que +leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en +avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20. +minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le +Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda, +_Haresunt_, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des +lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le +_Christianus quartus_ du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de +representer de cette sorte C4. Il partit de ces Isles, le neufiéme +d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; & +le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la +coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du +costé du Nordouest, qu'il appella _Sneoeuland_, c'est à dire, l'Isle des +neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il +print son cours de l'Ouest au Nord; _Et alors_, dit le Relateur, _je +tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, & +vingt minuttes_. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne +voyoient point de terre; _Quoy que_, dit-il, _la largeur du destroit +Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës_. Ce qui nous +fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du +destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il +l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella +_Mare novum_, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & _Mare +Christianum_, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette +coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de +l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez, +& vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, & +l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma, +_Munckenes Vinterhaven_, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; & +appella toute la contrée, _Nouveau Danemarc_. Il ne remarque point dans +sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce +port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le +Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane, +qu'il nomme _les Isles Soeurs_; & d'une autre plus considerable, qui est +vers la mer nouvelle, qu'il appelle _Dixes oeuland_. Il donne advis à +ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils +pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, & +contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les +reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces +extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que +les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez +irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé, +de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune. + +Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à _Munckenes +Vinterhaven_; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours +apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un +port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses +compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se +garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port +faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au +mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le +Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une +chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans, +qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la +bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un +party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en +avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra +qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre +eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui +representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit +aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens, +close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce +quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre, +mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate, +mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois +petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine +Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en +beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez +dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces +autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les +habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; & +qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par +tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, & +conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des +bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est +à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les +pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois, +quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il +trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de +bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce +pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui +avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux, +des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, & +de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes. +L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les +Scythes, & campoient à la façon des Lappes. + +Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande +provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le +Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses +compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils +tuërent quantité de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne +nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi +qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom +que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines. + +Ce qui donna à penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce +pays-là, des choses qui ne se voyoient pas si communément au Ciel de +Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septiéme de Novembre, il parut +trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme +temps, que l'air de cette contrée est fort grossier. Il en parut deux, +non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre +entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du +soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut +environnée, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel +parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre +l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur +perte presque totale, comme vous allez entendre. + +L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces +espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux +vins d'Espagne les plus purs, & à l'eau de vie la plus forte, se +gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les +cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins, +en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des +haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de +cuivre, où par mesgarde on avoit le soir oublié de l'eau, se trouvoient +le lendemain rompus, & cassez, à l'endroit où l'eau s'estoit glacée. +Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas +les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta +parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les +quittoit point, qu'il ne les eût emportez. Ils mouroient les uns apres +les autres, & si dru, qu'à l'entrée du mois de Mars, leur Capitaine fut +contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu +de s'adoucir, à la venuë du Printemps. Elle esbransla les dents des +malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne +pouvoient manger que du pain, trempé dans de l'eau fonduë. Elle attaqua +les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignité, qu'à +tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si +grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par +tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient à veuë d'oeil, devenoient +perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps, +comme si on les eût roüez de coups. La description de cette maladie est +proprement ce que l'on appelle le _Scorbut_, connu, & frequent, dans +toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre +ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les +porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils +furent contraints de foüiller dedans la nege, où ils trouverent une +espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en +quelque façon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient, +& n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient +fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent +dehors. La Relation marque le douziéme d'Avril, comme un jour +considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit +plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui +n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en +pouvoient prendre, à cause de leur debilité. Ils virent, environ la +my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny +de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses; +des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade +à la fin, comme les autres, le quatriéme de Juin; & demeura dedans sa +hutte accablé de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans +manger. Il se resolut à la mort, & fit son Testament, par lequel il +prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal +qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les +quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte, +pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de +vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de +joye de voir leur Capitaine debout, allerent à luy, & le menerent devant +leur feu, où il revint un peu à soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, & +se resolurent de vivre; mais ils ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent +de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils +rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, & +les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours. +La glace commença de se rompre en ce temps-là, qui estoit le +dix-huitiéme de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des +saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le +coeur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en +l'estat où ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour +arriver en Danemarc. Il commença environ ce temps-là de faire un peu de +chaud, & de pluye; d'où il sortit une telle quantité de Moucherons, +qu'ils ne sçavoient où se mettre, pour se garentir de leur importunité. +Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le +seiziéme de Juillet. Ils firent voile de ce port, où je vous ay dit +qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux à couvert des glaces; que le +Capitaine Munck appella de son nom, _Jens Munckes bay_, c'est à dire, la +baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de +glaçons flotants, où il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine à +desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant +qu'il fust refait, il attacha son vaisseau à un rocher de glace, qui +suivoit le courant de la mer. Il fut delivré de cette glace, qui se +fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perduë. Mais il +ne demeura pas long-temps en cét estat; car la mer redevint glacée, se +fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte, à se +glacer, & se fondre, d'un jour à l'autre. Il passa à la fin le destroit +Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, où il fut +acceuilly, le troisiéme de Septembre, d'une grande Tempeste, dans +laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si +las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre +à la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut +renversée dedans la mer, d'où ils eurent toutes les peines du monde à la +r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le +temps d'arriver le 21. de Septembre, à un port de Norvegue, où ils +estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit resté; & +croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce +jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais +en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, où les +autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'où ils +gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en +Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son +voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reçoit une personne +que l'on a creu perduë. + +Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine, +mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceuë. Il demeura +quelques années en Danemarc; où apres avoir long-temps resvé sur les +manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux, +& des choses; & sur la possibilité de trouver le passage qu'il +chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage. +Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des +Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui +formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce +long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu à tous +les inconveniens, & à tous les desordres, qui luy estoient survenus au +premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le +second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; & +de discours à un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit +donné, avoit pery par sa mauvaise conduite; à quoy le Capitaine +respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le +pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outré de cét +affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix +jours apres, de desplaisir, & de faim. + +Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette +longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un +long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le +Groenland; & que ne sçachans pas où aboutit cette mer, nous ne sçaurions +juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non. +L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le +Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le +Levant; & qu'il le persuada à quantité de personnes qualifiées de +Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le sçavoir au +vray. + +Je descouvre en mesme temps le mesconte de celuy qui a fait des +Dissertations sur l'origine des peuples de l'Amerique; lesquels il a +fait venir de Groenland, & a voulu que les premiers habitans de +Groenland soient venus de Norvegue. D'où il a conclu que les premiers +habitans de l'Amerique ont esté Norvegues. Et nous l'a pretendu faire +accroire, par une certaine affinité qu'il s'est figurée, de quelques +mots Americains, qui finissent en _lan_, avec le, _land_, des Alemans, +des Lombards, & des Norvegues; & par le rapport des moeurs, qu'il dit +estre, entre les Americains, & les Norvegues, qu'il prend pour les +Alemans de Tacite. Vous jugerez, Monsieur, par la suite, & le +raisonnement, de tout mon discours, que cét Autheur s'est mesconté en +toutes façons. + +Premierement, en ce que les Norvegues n'ont pas esté les premiers +habitans du Groenland, comme il appert par les Relations, & les +demonstrations, que je vous en ay faites; Et que M. Vormius, +tres-sçavant dans les antiquitez du Nord; bien loin de rapporter +l'origine des peuples de l'Amerique, aux peuples de Groenland; croit que +les _Sklegringres_, originaires habitans du _Vestrebug_, de Groenland, +estoient venus de l'Amerique. + +Secondement, il s'est trompé, en ce qu'il y a peu, ou point d'apparence, +que le Groenland soit continent avec l'Amerique; & que le passage de +l'un, à l'autre, n'a pas esté si connu, ny mesme si possible, qu'il se +l'est imaginé. Il s'est abusé tiercement, en ce que je vous ay fait +voir, qu'il n'y a nulle affinité de langage, ny de moeurs, entre le +Groenland, & la Norvegue; & que s'il veut que les Norvegues ayent +communiqué leur langue, & leurs moeurs, aux Americains, il faut qu'ils +ayent passé par ailleurs que par le Groenland, pour aller en Amerique. + +J'aurois en cét endroit une belle occasion d'insister sur les autres +mescontes du Dissertateur, de luy rendre ses paroles, & de le renvoyer +au pays des Visions, & des Songes. Mais puis qu'il dort son dernier +sommeil, laissons-le dormir en repos, & finissons ce discours pour +nostre commune satisfaction. Je fais conscience d'interrompre le cours +de ces Compositions si doctes, & si elegantes, que vous nous donnez tous +les jours à pleines mains, par la lecture d'un Escrit qui n'est, ny de +la touche, ny du prix de vos excellents Ouvrages; & quelque bonté que +vous ayez pour moy, je ne fais nulle doute que vous ne soyez aussi +content d'avoir achevé de lire cette Lettre, que je suis ayse d'avoir +achevé de l'escrire, & de vous dire + +MONSIEUR, + +que je suis + +Vostre tres-humble, & tres-affectionné serviteur + +De la Haye le 18. Juin 1646. + + + + +_Privilege du Roy._ + + +LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre: A nos amez & +feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des +Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, +leurs Lieutenans, & tous autres nos Justiciers & Officiers qu'il +appartiendra, Salut. Nostre bien amé AUGUSTIN COURBÉ Libraire à Paris, +Nous a fait remonstrer qu'il desireroit imprimer, _la Relation de +Groenland_, s'il avoit sur ce nos Lettres necessaires, lesquelles il +nous a tres-humblement suppliez de luy accorder. A CES CAUSES, Nous +avons permis & permettons à l'Exposant; d'imprimer, vendre & debiter, en +tous lieux de nostre obeyssance ledit Livre, en telles marges, en tels +caracteres & autant de fois qu'il voudra, durant l'espace de cinq ans, +entiers & accomplis, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer pour +la premiere fois: Et faisons tres-expresses defenses à toutes autres +personnes, de quelle qualité & condition qu'elles soient de l'imprimer, +faire imprimer, vendre ny distribuer en aucun endroit de nostre Royaume, +durant ledit temps; sous pretexte d'augmentation, correction & +changement de tiltre ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce +soit, à peine de quinze cens livres d'amendes, payables sans deport, par +chacun des contrevenans, & applicables un tiers à Nous, un tiers à +l'Hostel-Dieu de Paris, & l'autre à l'Exposant; de confiscation +d'exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests: A +condition qu'il en sera mis deux exemplaires dudit Livre en nostre +Bibliotheque publique, & un en celle de nostre tres-cher & feal le sieur +Seguier Chevalier, Chancelier de France, avant que de l'exposer en +vente, à peine de nullité des presentes: Du contenu desquelles Nous vous +mandons que vous fassiez jouyr pleinement & paisiblement l'Exposant, & +ceux qui auront droict d'iceluy, sans qu'il luy soit fait aucun trouble +ny empeschement: Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin +dudit Livre, un bref Extrait des presentes, elles soient tenuës pour +deuëment signifiées, & que foy y soit adjoustée, & aux copies d'icelles, +Collationnées par l'un de nos amez & feaux, Conseillers & Secretaires, +comme à l'original. Mandons aussi au premier Huissier ou Sergent sur ce +requis, de faire pour l'execution des presentes, tous exploits +necessaires, sans demander autre permission; CAR tel est nostre plaisir, +nonobstant oppositions ou appellations quelconques, & sans prejudice +d'icelles: Clameur de Haro, Chartre Normande, & autres Lettres à ce +contraires. DONNÉ à Paris le dix-huitiéme jour de Mars, l'An de grace +mil six cens quarante-sept. Et de nostre Regne le quatriéme. Signé par +le Roy en son Conseil, CONRART. + + * * * * * + +Achevé d'imprimer pour la premiere fois le dernier jour d'Avril 1647. + + * * * * * + +Les Exemplaires ont esté fournis. + + + +-------------------------- +NOTES SUR LA TRANSCRIPTION + +L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. Cependant +on a résolu les abréviations, et différencié les lettres u/v et i/j +conformément à l'usage moderne. + +On a effectué les corrections signalées en errata, ainsi que les +corrections suivantes indiquées de façon manuscrite sur l'exemplaire +d'origine: + + Snorro Storlefonius > Storlesonius + Une annotation précise: Arngr. Jon. spec. Isl. p. 36 [...] + Snorro Storlesonius, i.e. Snorre Storla-son, sive Snorro Storlæ F. + l'Onix > l'Orix + Annotation: Relat. d'A. de la Croix, Tom. 3. l. I. ch. 1. + p. 288. Licorne d'Ethiopie. + Dithmatche > Dithmarche + nulle bonté > nulle honte + + + + + + +End of Project Gutenberg's Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND *** + +***** This file should be named 26680-8.txt or 26680-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/6/8/26680/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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