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+The Project Gutenberg EBook of Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Relation du groenland
+
+Author: Isaac de La Peyrère
+
+Release Date: September 21, 2008 [EBook #26680]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+ RELATION
+ DU
+ GROENLAND.
+
+ [Marque d'imprimeur: CURVATA RESURGO]
+
+ A PARIS,
+ Chez AUGUSTIN COURBÉ, dans la
+ petite Salle du Palais, à la Palme.
+
+ M. DC. XLVII.
+
+
+
+
+ADVERTISSEMENT SUR LA CARTE DU GROENLAND.
+
+
+_Je puis dire que Monsieur Chapelain est le veritable Autheur de cette
+Carte, en ce qu'il l'a jugée absolument necessaire, pour l'intelligence
+de ma Relation, & que je n'ay peu faillir en suivant le conseil d'une
+Personne qui est dans une si haute, & si universelle approbation._
+
+_J'ay dressé cette Carte sur quatre Elevations qui m'ont esté
+particulierement connuës; du cap Faruel, de l'Islande, du Spitsberg, &
+de cét endroit de la Mer Christiane, où les glaces arresterent le
+Capitaine Munck, qui est icy marqué, & nommé, _Port d'hyver de Munck_._
+
+_J'ay pris les longitudes de tous ces lieux, sur le Meridien de l'Isle
+de Fer des Canaries, par l'advis de Monsieur Roberval, Mathematicien de
+grand nom, & de Monsieur Sanson, excellent Geographe, que j'ay consultez
+pour la construction de cette Carte._
+
+_La longitude du port d'hyver de Munck, m'a esté plus precisément connuë
+que les autres, par une Ecclypse de Lune, qui est rapportée dans la
+Relation mesme de ce Capitaine, qui dit l'avoir veuë estant à ce port,
+sur les huit heures du soir, du vingtiéme Decembre, de l'année mil six
+cents dix-neuf. Elle dût paroistre à Paris, suivant les Tables des
+mouvemens celestes, sur les trois heures du matin, ou environ, du 21. du
+mesme mois. Mais parce que cette Ecclypse dura trois heures, & plus, &
+que le Capitaine Munck ne dit pas s'il la vid, ou à son commencement, ou
+à son milieu, ou à sa fin; Monsieur Gassendy, à qui j'ay eu recours
+touchant cette difficulté, & dont la suffisance est connuë de tous ceux
+qui font profession d'aymer les belles lettres, m'a conseillé, pour la
+vray-semblance de la conjecture, & pour ne pas tomber dans l'un, ou
+l'autre extreme, de poser que cette Ecclypse fut apperçeuë au port de
+Munck, entre son commencement, & sa fin; c'est à dire, vers le milieu du
+temps qu'elle dura, & à l'heure, ou environ, qu'elle dût paroistre à
+Paris. D'où il resulteroit que lors qu'il est trois heures du matin à
+Paris, il n'est que huit heures du soir, du jour precedent, au port de
+Munck; & qu'il y a sept heures de difference, d'un lieu à l'autre. Or,
+en prenant quinze degrez pour chaqu'heure, selon les regles de la
+science; il s'ensuivroit aussi que le Meridien du port de Munck, seroit
+esloigné du Meridien de Paris, de cent cinq degrez; & que mettant Paris
+au vingt-troisiéme degré, & 1/2 de longitude, le port de Munck devroit
+estre mis au deux cents septante-huitiéme degré, & 1/2; c'est à dire,
+81. degré, & 1/2 au delà du Meridien des Canaries. Et il seroit evident
+par la mesme raison, qu'à compter douze lieuës communes de France, pour
+chaque degré de ce Parallele, dont les degrez sont, d'environ la moitié,
+plus petits que les degrez des grands Cercles; ce port seroit esloigné
+de Paris, d'environ 1260. lieuës._
+
+_J'ay divisé la partie Meridionale du Groenland, prise au cap Faruel, en
+deux Isles, de la façon qu'elles sont icy representées. Ce que j'ay
+fait, non pas sur les Relations Danoises, dont je me suis servy pour ma
+Relation, car elles n'en parlent point; mais sur une Carte de la
+Bibliotheque de MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN, que Monsieur Naudé
+(l'Ame, de ce grand Corps d'excellens Livres, & de curieuses recherches,
+qui composent cette illustre Bibliotheque) m'a fait la grace de me
+communiquer. Ces mots sont escrits au pied de cette Carte: _Hæc
+delineatio facta est per Martinum filium Arnoldi, natum in Hollandia,
+civitate dicta, _den Briel_, qui bis navigationem ad _Insulam_, dictam,
+_Antiquam Groenlandiam_, instituit; tanquam supremus gubernator, anº.
+1624. & 1625._Ce Martin fils d'Arnould, appelle le Groenland, _une
+Isle_; quoy que l'on ne sçache pas encore, s'il est Isle, ou Continent,
+ou composé d'Isles. Il dit que c'est la Carte du _Vieux Groenland_. Il
+pouvoit dire, du vieux, & du nouveau; car on n'en connoit point d'autre.
+Et ce que nous en connoissons devroit plustost estre appellé, le
+nouveau, que le vieux; La raison est, qu'encore que le vieux Groenland
+ait esté certainement placé en quelque endroit de la Terre qui est icy
+descrite, & à l'Ouest de l'Islande; on ne sçauroit neantmoins determiner
+cét endroit, & qu'il n'est pas connu des Norvegues mesmes d'aujourd'huy,
+quoy que leurs peres l'ayent trouvé, & habité des siecles entiers; comme
+il sera plus particulierement deduit dans cette Relation._
+
+_Ce qui est icy representé de la liaison du cap Faruel, avec le destroit
+Christian, & la mer Christiane, & du port d'hyver de Munck; a esté tiré
+sur une Carte que le Capitaine Munck fit faire de son voyage, qui est
+imprimée avec sa Relation. Je l'ay suivie d'autant plus volontiers,
+qu'elle a du rapport avec la Carte mesme du Capitaine Hotzon, qui
+descouvrit le premier ce destroit, & cette mer; que Monsieur Chapelain,
+aussi courtois, que curieux, a tirée de son cabinet, pour me la mettre
+en main, & la conferer tout à loisir, avec celle que j'ay du Capitaine
+Munck._
+
+_Je n'ose pas asseurer que toute la coste de la mer Christiane, & du
+Couchant, qui est icy descrite, entre le golfe Davis, & le port d'hyver
+de Munck, soit du Groenland; parce qu'il se peut faire qu'il y ait
+quelque Riviere considerable, ou quelque Destroit, que je ne connois
+pas, qui coupe cette Terre, & separe le Groenland, de l'Amerique. Ce qui
+me rend plus irresolu sur ce point, est, que je n'ay pas ouy dire en
+Danemarc, que toute cette coste fust du Groenland, comme je l'ay ouy
+affirmer de toute la coste du Nordest, qui est entre le cap Faruel, & le
+Spitsberg. Je laisse la resolution de ce doute, à ceux qui en auront
+plus de connoissance, par les Relations Angloises, & Hollandoises;
+n'ayant fait dessein que d'escrire icy ce que j'ay appris de cette
+Terre, par les Livres Danois, & les conversations que j'ay euës en
+Danemarc._
+
+
+
+
+_Fautes survenuës à l'Impression._
+
+
+Page 4. ligne 2. effacez, de. Page 7. ligne 2. golfe Davis, lisez cap
+Faruel. Page 8. ligne 14. vous remarquer, lisez vous faire remarquer.
+Page 11. ligne 15. ROVSSEATV, lisez ROUSSEAU.
+
+
+
+_Monsieur l'Ambassadeur, de qui il est souvent parlé dans cette
+Relation, est, MONSIEUR DE LA THUILLERIE, qui a fait la Paix celebre des
+deux Couronnes du Nord._
+
+
+
+
+[Illustration: Carte de Groenland]
+
+
+
+
+RELATION DU GROENLAND A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je voy bien qu'il ne me suffit pas de vous avoir escrit une longue
+lettre de l'Islande; il est juste que je tienne ma promesse, & que je
+vous envoye une Relation du Groenland. Ne vous estonnez pas du temps que
+j'ay mis à passer de l'un à l'autre. Si vous considerez les difficultez,
+& les perils, qui se rencontrent dans cette Navigation; vous trouverez
+que j'ay eu raison de ne me pas haster, & de m'informer tout à loisir de
+la route que je devois prendre, pour trouver cette Terre Septentrionale,
+qui merite mieux le nom d'Inconnuë, que la Terre Australe. Ce n'est pas
+que les Norvegues ne l'ayent habitée, & que durant l'espace de cinq ou
+six cents ans, ils n'y ayent entretenu leurs commerces, & leurs
+colonies. Mais ne confondons point les choses, & ne mettons pas à la
+teste de ce Discours, ce qui en doit composer le corps. Je vous diray ce
+que j'ay appris de cette Terre, comme inaccessible, avec tout l'ordre
+que j'ay peu tirer de ce qui m'en a esté raconté, & que j'ay peu
+comprendre des escrits les plus confus, je ne dis pas que j'aye jamais
+leus, mais qui m'ayent esté expliquez, d'une langue que je n'entends
+pas; comme sont les livres Danois, que M. Rets Gentilhomme Danois, a eu
+la bonté de lire en ma presence, & de m'en donner en mesme temps
+l'explication. Vous le verrez bien-tost à Paris; car le Roy de Danemarc
+l'a nommé, à cause de son merite & de sa vertu, pour estre son Resident
+en France; & il vous certifiera ce que je vous vay escrire.
+
+LE GROENLAND est cette Terre septentrionale qui serpente du Midy au
+Levant, declinant vers le Nord, depuis le cap Faruel de l'Ocean
+Deucaledonien; tout le long des costes de la mer Glaciale, qui tirent
+vers le Spitsberg, & la Nova Zembla. Quelques uns ont dit, qu'elle se va
+joindre avec les terres de la Tartarie; mais la chose est incertaine,
+comme vous entendrez cy-apres. Elle a donc à l'Orient, la mer Glaciale;
+au Midy, l'Ocean Deucaledonien; à l'Occident, le destroit Hotzon, ou
+Christian, & la mer Hotzonne, ou Christiane, qui la separent de
+l'Amerique; sa largeur est inconnuë du costé du Septentrion. La
+Chronique Danoise dit à ce propos, que c'est l'extremité du Monde vers
+le Nord, & qu'au delà il ne se trouve point de Terre plus
+septentrionale. Il y en a qui croyent que le Groenland est continent
+avec l'Amerique, depuis que les Anglois, qui ont voulu passer le
+destroit Davis, pour chercher par là une route dans le Levant, ont
+trouvé que ce que Davis avoit pris pour un destroit, estoit un golfe.
+Mais j'ay une Relation Danoise, d'un Capitaine Danois nommé Jean Munck,
+qui a tenté ce passage du Levant par le Nordouest du cap Faruel, & selon
+ce qu'il en a dit, l'apparence est grande que cette Terre est tout à
+fait separée de l'Amerique. Ce que je vous feray voir en son lieu, lors
+que je vous parleray de ce voyage. L'elevation du Groenland, prise au
+cap Faruel, qui est sa partie la plus meridionale, suivant la mesure
+qu'en a prise le Capitaine Munck, matelot fort entendu, est de soixante
+degrez trente minutes. Ses autres parties sont beaucoup plus eslevées,
+selon qu'elles s'approchent plus du Pole; & je n'en ay point de
+determinée que celle de Spitsberg, que les Danois content entre les
+Terres de Groenland, & disent estre de septante-huit degrez, ou environ.
+Je ne vous parle pas de la longitude de cette Terre, parce que mes
+Relations n'en parlent point, & que je n'en ay rien appris de plus
+particulier que ce que nos cartes en disent. Il me suffit de vous faire
+remarquer, que le cap Faruel est au delà des Canaries, & de nostre
+premier Meridien.
+
+Je me suis principalement servy pour l'Histoire du Groenland, de deux
+Chroniques, l'une Islandoise, & l'autre Danoise; la premiere ancienne, &
+l'autre nouvelle; la premiere en prose, & l'autre en vers; & toutes deux
+escrites en langage Danois. L'original de l'Islandoise est Islandois,
+composé par _Snorro Storlesonius_, Islandois, qui a esté _Nomophylax_,
+comme l'appelle Angrimus Jonas, ou Juge souverain de l'Islande, en
+l'année 1215. C'est le mesme qui a compilé l'Edda, ou les fables de la
+poësie Islandoise, dont je vous ay autresfois parlé. La Chronique
+Danoise a esté composée en vers Danois, par un Prestre Danois, nommé
+_Claude Christophersen_, qui est mort depuis quinze ans, ou environ.
+Cette Chronique Danoise raporte, que des Armeniens agitez par une grande
+tempeste, furent emportez dans l'Ocean du Nord, & aborderent par hazard
+en Groenland, où ils demeurerent quelque temps, & de là passerent en
+Norvegue, où ils habiterent les rochers de la mer Hyperborée. Mais cela
+n'est appuyé que sur la fable, & l'ancienne coustume de faire venir des
+Peuples esloignez pour fonder des origines. L'Histoire est plus receuë,
+& plus certaine, que les Norvegues ont passé en Groenland, qu'ils l'ont
+descouvert; & habité, de cette sorte.
+
+Un Gentilhomme de Norvegue, nommé TORVALDE, & son fils ERRIC, surnommé
+LE ROUSSEAU, ayans commis un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent en
+Islande, où Torvalde mourut. Son fils Erric, homme impatient & cholere,
+tua bien-tost apres un autre homme en Islande. Et comme il ne sçavoit où
+aller, pour eschaper la rigueur des Juges qui le poursuivoient, il se
+resolut de chercher une Terre, qu'un nommé _Gundebiurne_, luy dit avoir
+veuë à l'Ouest de l'Islande. Erric trouva cette Terre, & y aborda par
+une emboucheure que font deux Promontoires, dont l'un est au bout d'une
+Isle, qui est vis à vis du continent de Groenland, & l'autre dans le
+continent mesme. Le promontoire de l'Isle s'appelle, _Huidserken_; celuy
+du continent, _Huarf_; Et entre les deux il y a une tres-bonne rade,
+nommée _Sandstafm_, où les vaisseaux sont à couvert du mauvais temps, &
+en grande seureté. _Huidserken_, est une prodigieusement haute montagne,
+sans comparaison plus grande que _Huarf_. Erric le Rousseau l'appella du
+commencement, _Mukla Iokel_, c'est à dire, le grand glaçon. Elle a esté
+depuis appellée _Bloserken_, comme qui diroit, chemise bleuë, & pour la
+troisiéme fois _Huidserken_, qui signifie chemise blanche. La raison de
+ces deux derniers changemens de noms, est vray-semblablement celle-cy;
+que les neges qui se fondent & se glaçent en méme temps, composent du
+commencement une glace qui est de la couleur de la mousse, ou de
+l'herbe, ou des petits arbres qui croissent sur les rochers. Mais comme
+par une longue cheute de neges, qui s'entassent les unes sur les autres,
+la glace devient extraordinairement espaisse, elle reprend sa couleur, &
+la blancheur qui luy est naturelle. Ce que je vous dis par l'experience
+de ce qui se fait en Suede, où nous avons veu des rochers qui nous ont
+paru bleüastres, & blancs, par la mesme raison. Je ne vous dissimuleray
+pas, & Monsieur l'Ambassadeur le certifiera, qu'en revenant ce mesme
+hyver de Suede en Danemarc, & passant en carrosse sur la mer, qui est
+entre Elsenur & Coppenhague, nous avons veu de grandes pieces de glace
+amoncelées en divers endroits, dont les piles entieres nous
+paroissoient, les unes extremement blanches, les autres comme teintes du
+plus bel azur qui se puisse voir, de quoy nous ne pouvions rendre aucune
+raison; car elles estoient faites de mesme eau, & nous les voyons toutes
+d'un aspect qui ne nous sembloit pas assez different, pour causer cette
+difference de couleurs. Ce vers de Virgile me revint à la memoire, où il
+parle des deux Zones froides, en ces termes.
+
+ _Cærulea glacie concretæ, atque imbribus atris._
+
+Mais je croy que _Cærulea glacies_ se doit prendre en ce lieu, pour de
+la glace noire, telle que Virgile se l'est figurée dans des pays noirs,
+& tenebreux; selon le sens de ce mesme Poëte en un autre endroit,
+
+ _Olli cæruleus supra caput adstitit imber._
+
+Et de cét autre,
+
+ ---- _stant manibus aræ,
+ Cæruleis mæstæ vittis, atraque Cupresso._
+
+Revenons à nostre propos. Erric le Rousseau, devant que de s'engager
+dans le continent, jugea à propos de reconnoistre l'Isle, & y descendit.
+Il la nomma, _Erricsun_, c'est à dire, l'Isle de Erric, & y demeura tout
+l'Hyver. Le Printemps venu, il passa de l'Isle au continent, qu'il nomma
+GROENLAND, c'est à dire, _Pays verd_, à cause de la verdeur de ses
+pasturages, & de ses arbres. Il descendit à un Port, qu'il nomma
+_Erricsfiorden_, c'est à dire le port de Erric; & non guere loin de ce
+port fit un logement, qu'il nomma _Ostrebug_, c'est à dire, bastiment de
+l'Est. L'Automne suivant, il alla du costé de l'Ouest, où il fit un
+autre logement, qu'il nomma _Vestrebug_, c'est à dire, bastiment de
+l'Ouest. Mais, soit que la demeure du continent luy parût plus froide, &
+plus rude que celle de son Isle, ou qu'il y trouvast moins de seureté,
+il retourna l'Hyver d'apres à Erricsun. L'Esté suivant Erric passa au
+continent, & alla du costé du Nord, jusques au pied d'un grand rocher,
+qu'il nomma _Snefiel_, c'est à dire, rocher de nege, & descouvrit un
+Port, qu'il nomma _Ravensfiorden_, c'est à dire, le port des Corbeaux, à
+cause du grand nombre de Corbeaux qu'il y trouva. Ravensfiorden respond
+du costé du Nord à Erricsfiorden, qui est du costé du Sud, & on va de
+l'un à l'autre par un bras de mer qui les joint. Erric retourna dedans
+son Isle sur la fin de l'Automne, & y passa le troisiéme Hyver. Le
+Printemps revenu, il se resolut d'aller en personne en Islande, & pour
+obliger les Islandois, avec lesquels il avoit fait sa paix, de le suivre
+en Groenland, publia les merveilles de la nouvelle Terre qu'il avoit
+descouverte. Il raporta qu'elle abondoit en gros & en menu bestail, en
+pasturages excellens, en toute sorte de chasse & de pesche. Et les
+persuada si bien, qu'il retourna en son pays de conqueste, avec grand
+nombre de Vaisseaux, & d'Islandois, qui le suivirent.
+
+Le fils d'Erric nommé Leiffe, ayant passé de Groenland en Islande avec
+son pere, passa d'Islande en Norvegue; où, selon ma Chronique
+Islandoise, il trouva le Roy Olaus Truggerus, & lui dit la bonté de la
+Terre que son pere avoit trouvée. Ce Roy de Norvegue, qui depuis peu
+s'estoit fait Chrestien, fit instruire Leiffe au Christianisme, &
+l'ayant fait baptiser, l'obligea de demeurer l'Hyver suivant à sa Cour.
+Il le renvoya l'Esté d'apres, vers son pere en Groenland, & luy donna un
+Prestre pour instruire Erric, & le peuple qui estoit avec luy, dans la
+Religion Chrestienne. Leiffe estant de retour chez son pere en
+Groenland, fut appellé par les habitans du lieu, _Leiffdenhepne_, c'est
+à dire Leiffe l'heureux, parce qu'il avoit eschapé de grands perils dans
+son voyage. Il receut un mauvais accueil de son pere en arrivant, de ce
+qu'il avoit amené des estrangers avec luy. Ces estrangers estoient
+quelques pauvres matelots, qu'il avoit trouvez sur la quille de leur
+Vaisseau, jetté par l'orage, & renversé en pleine mer, sur des rochers
+de glace. Leiffe esmeu de compassion pour des miserables, que la mesme
+Tempeste qui l'avoit battu, avoit fait perir, les avoit receus dedans
+son navire, & menez en Groenland. Erric estoit faché de ce que Leiffe
+avoit, disoit-il, enseigné à des estrangers la route d'une Terre qu'il
+ne vouloit pas faire connoistre à tout le monde. Mais ce fils genereux
+adoucit l'esprit farouche de son pere, & luy fit entendre les devoirs de
+l'humanité qui fait les hommes. Il luy parla en suite de la Charité qui
+fait les Chrestiens, & le pria d'écouter le Prestre que le Roy de
+Norvegue luy avoit donné. En quoy il reüssit de telle sorte, qu'il luy
+persuada de se faire baptiser, luy, & le peuple qui estoit sous luy.
+
+C'est tout ce qui se lit, & que j'ay peu apprendre d'Erric le Rousseau,
+de son fils Leiffe, & de ces premiers Norvegues qui ont habité le
+Groenland. La Chronique Islandoise met le depart de Torvalde, & d'Erric
+le Rousseau son fils, du port de Iedren en Norvegue, au temps de _Hakon
+Iarls_, dit le _Riche_, qui est le commencement de cette Chronique; & au
+regne d'Olaus Trugguerus Roy de Norvegue, qui se raporte à l'an de grace
+982. ou environ. Mais la Chronique Danoise va plus avant, & la met en
+770. Je vous ay fait voir dans ma Relation de l'Islande, que cette
+derniere supputation est plus apparente que la premiere, par une Bulle
+du Pape Gregoire IV. d'environ l'an de grace 835. adressée à l'Evesque
+Ansgarius, pour la propagation de la Foy, dans toutes les terres du
+Nord, & notamment de l'Islande, & de Groenland. Je ne m'arresteray pas
+sur cette dispute, & vous diray seulement deux choses à ce propos. La
+premiere, que la mesme Chronique Danoise porte, que les Roys de Danemarc
+s'estans faits Chrestiens, sous l'Empire de Louys le Debonnaire, le
+Groenland faisoit grand bruit dés ce temps-là. La seconde, que M.
+Gunter, Secretaire du Roy de Danemarc, homme docte, d'excellent esprit,
+& mon intime amy, m'a dit avoir veu dans les Archives de l'Archevesché
+de Bréme, une vieille Chronique escrite à la main, dans laquelle estoit
+une copie de la Bulle qui constituoit l'Archevesque de Bréme
+Metropolitain de tout le Nord, & par exprés de la Novergue, & des Isles
+qui en dependent, _Islande_, & _Groenland_. Qu'il ne se souvenoit pas
+precisement de la datte de la Bulle, mais qu'il estoit asseuré qu'elle
+estoit de devant l'an 900. de nostre salut.
+
+La Chronique Danoise dit, que les successeurs d'Erric le Rousseau,
+s'estans multipliez en Groenland, s'engagerent plus avant dans le pays,
+& trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, &
+des rivieres. Ils diviserent le Groenland en _Oriental_, & _Occidental_,
+selon la division qu'en avoit faite Erric, par les deux bastimens
+_d'Ostrebug_, & _Vestrebug_. Ils bastirent à la partie Orientale une
+Ville qu'ils nommerent _Garde_; où, dit la Chronique, les Novergues
+portoient toutes les années diverses marchandises, & les vendoient aux
+habitans du pays, pour les y attirer. Leurs enfans allerent plus avant,
+& bastirent une autre ville, qu'ils appellerent Albe; Et comme le zele
+s'augmentoit entre ces nouveaux Chrestiens, ils edifierent un Monastere
+sur le bord de la mer, à l'honneur de sainct Thomas. La ville de Garde
+fut la Residence de leurs Evesques, & l'Eglise de sainct Nicolas, patron
+des matelots, bastie dans la mesme ville, fust le Dome, ou la Cathedrale
+de Groenland. Vous verrez la suite, & le catalogue de ces Evesques, dans
+cette partie du _Specimen Islandicum_ d'Angrimus Jonas, où il parle du
+Groenland, depuis leur establissement jusques à l'année 1389. Et
+Pontanus remarque dans son Histoire de Danemarc, qu'en la mesme année
+1389. un nommé Henry, Evesque de Garde, assista aux Estats de Danemarc,
+qui se tenoient à Nieubourg en Funen, sur les bords du grand Belt. Comme
+le Groenland relevoit des Roys de Norvegue pour le temporel, ses
+Evesques relevoient des Evesques de Drunthen en Norvegue, pour le
+spirituel; & les Evesques de Groenland passoient bien souvent en
+Norvegue, pour consulter les Evesques de Drunthen, sur les difficultez
+qui leur survenoient. Le Groenland a vescu selon les loix d'Islande,
+sous des Vice-Roys que les Roys de Norvegue y ont establis. Vous sçaurez
+les noms de ces Vice-Roys, & les gestes de semblables heros Islandois,
+aux champs Groenlandiques, dans le _Specimen Islandicum_, où le bon
+Angrimus, ardent compatriote, ne les a pas oubliez; & où je vous
+renvoye, n'ayant pas jugé à propos de vous escrire ces galenteries, puis
+qu'elles sont imprimées.
+
+La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1256. le Groenland se
+revolta, & refusa de payer le tribut au Roy Magnus de Norvegue. Le Roy
+Erric de Danemarc, à la priere du Roy Magnus, qui avoit espousé sa
+niepce, equippa une armée navale pour cette expedition. Les habitans de
+Groenland voyant rougir les estendars Danois, & reluire les armes sur
+les vaisseaux, eurent si grand peur, qu'ils crierent mercy, &
+demanderent la paix. Le Roy de Danemarc ne se voulut pas prevaloir de la
+foiblesse du Roy de Norvegue, & luy laissa le Groenland, en faveur de sa
+niepce, & de ses petits neveux. Cette paix fut faite en mil deux cens
+soixante-un. Et Angrimus Jonas qui en a fait mention, raporte les noms
+des trois principaux habitans de Groenland qui signerent le traitté en
+Norvegue. _Declarantes_, dit Angrimus, _suis factum auspiciis, ut
+Groenlandi perpetuum tributum Norvego denuo jurassent_.
+
+La Chronique Islandoise, qui est une petite rapsodie d'autres Relations,
+fait un chapitre intitulé, _Description du Groenland_. Et cette
+Description est de l'estat ce semble, le plus florissant des Norvegues
+dans cette terre. Je vous transcriray mot à mot, ce qui est escrit dans
+ce chapitre, selon qu'il m'a esté expliqué de Danois en François; Et ne
+me demandez ny année, ny ordre dans ce discours; car je ne vous garentis
+ny l'un ny l'autre.
+
+La Ville la plus orientale de Groenland est appellée _Skagefiord_; où il
+y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil,
+qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et
+à ce gros d'eau, où, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port
+quantité de Balenes, & autres poissons, que l'on péche en abondance. Un
+peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nommé _Funchebuder_, du
+nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec
+plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il
+y a une Isle nommée, _Roansen_, où il se fait grande chasse de toutes
+sortes de bestes, & entre autres de quantité d'Ours blancs. Il ne se
+void au delà que des glaces, tant par mer que par terre. Du costé
+Occidental se trouve _Kindelfiord_, qui est un bras de mer, dont la
+coste est toute habitée. Du costé droit de ce bras de mer, est une
+Eglise nommée _Korskirke_, c'est à dire, Eglise bastie en croix, qui
+s'estend jusques à _Petresuik_, où est _Vandalebug_; & au delà un
+Monastere de Religieux consacré à sainct Olaus, & à saint Augustin. Ce
+Monastere s'estend jusques à _Bolten_. Proche de Kindelfiord est
+_Rumpesinfiord_, où il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites
+Isles, où se trouvent quantité d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver,
+que l'on n'en peut approcher; elles sont temperées en Esté. Ces eaux
+sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de
+là est _Eynetsfiord_. Entre _Eynetsfiord_ & _Rumpesinfiord_ il y a une
+maison Royale nommée _Fos_, & une grande Eglise dediée à sainct Nicolas.
+Dans _Lunesfiord_ il y a un promontoire nommé _Klining_; & plus avant un
+bras de mer, nommé _Grantevig_. Au delà, une maison appellée _Daller_,
+qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, &
+nommément la grande Isle qui est au delà d'Einetsfiord, appellée
+_Reyatsen_, à cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont
+une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se
+trouve une Pierre nommée _Talguestein_, si forte, que le feu ne la peut
+consumer, & si douce à couper, que l'on en fait des vases à boire, des
+chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus
+avant dans l'Occident il y a une Isle appellée _Langen_, où il y a huit
+metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise
+d'Einatsfiord il y a une maison Royale appellée _Hellestad_. Prés de là
+est Erricsfiord; & dans l'entrée de ce bras de mer il y a une Isle
+appellée _Herrieven_, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moitié
+appartient au Dome, l'autre moitié à l'Eglise, appellée _Diurnes_, qui
+est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette
+Eglise quand on entre dans Erricsfiord. _Diurnes_ possede tout jusques à
+_Midfiord_, qui s'estend _d'Erricsfiord_ en Nordouest. Proche de là est
+_Bondefiord_, du costé du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantité
+d'Isles & de ports. Le païs est inhabité & desert entre _Ostrebug_ &
+_Vestrebug_. Proche de ce desert il y a une Eglise appellée _Strosnes_,
+qui a esté le temps passé Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de
+Groenland. Les _Skreglinguer_, ou _Skreglingres_, tiennent tout le
+Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des boeufs, des
+brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny
+Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a esté
+long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout
+cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser
+les Skreglingres. En arrivant là ils ne trouverent personne, mais
+quantité de bestail, & en prirent autant que leur navire en pût porter.
+Au delà de Vestrebug il y a un grand rocher appellé _Himmelradsfield_, &
+au delà de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger, à cause des
+Charibdes qui se trouvent dans cette mer.
+
+C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copié le plus ingenuëment
+que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny
+d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne sçay,
+Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu.
+Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les
+deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait esté du commencement de l'habitation
+de Groenland, _Metropolitaine, & la residence de l'Evesque_; car il
+n'est point revoqué en doute, que la ville de Garde n'ait eu cét
+advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce
+pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde,
+_Residence de l'Evesque_, estoit encore debout, & que l'on y peût aller,
+on y trouveroit quantité de memoires, pour une grande & veritable
+Histoire du Groenland. Angrimus Jonas méme, Islandois, parlant de cette
+Residence, dit par exprés, _Fundata in Bordum_, (il faut lire, _in
+Garden_) _Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandiæ
+Orientalis_. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre
+d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqué qui
+estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoyé. Je vous diray
+ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les
+recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient
+des Sauvages originaires de Groenland, à qui vray-semblablement les
+Norvegues donnerent ce nom, & je ne sçay pourquoy. Ils habitoient
+apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie
+Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habitée par les
+Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient
+tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le
+Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'opposée au
+Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est à presumer, que quelques
+Avanturiers Norvegues ayans passé Kindelfiord en petit nombre, furent
+battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation
+appelle, _Juge de Groenland_, selon la façon de parler Islandoise,
+voulant tirer raison de cét affront, y envoya un Party plus fort, &
+equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent
+venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustumé de faire lors qu'ils
+se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou
+dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les
+Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent
+ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est
+ce qui a obligé ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les
+Skreglingres des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, &c. mais
+point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces
+Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient
+estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du
+Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy
+de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils
+estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habité, &
+qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se
+fut saisi de l'autre.
+
+Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir
+icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est
+tres-judicieuse, & veritable; à laquelle j'adjousteray, que par la mesme
+raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les
+Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la
+partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, &
+par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui
+trouverent moins de resistance de ce costé-là que de l'autre,
+s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est
+pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez
+à tenter des passages du costé de l'Ouest, mais bien du costé du Nord;
+où je remarque qu'ils ont marché huit jours entiers, sans descouvrir
+quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les vallées sont
+toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par là, que
+l'endroit que les Norvegues ont possedé en Groenland, a esté reserré
+entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord,
+inaccessibles à cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent
+leurs progrez du costé du Vestrebug. Vous noterez encore à ce propos,
+que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que
+les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'eût
+peu estre conté en Danemarc, que pour la troisiéme partie d'un Evesché;
+& les Eveschés de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France.
+La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le
+Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont
+possedé; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez
+par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance.
+
+La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilité de cette
+Terre, selon la diversité des Relations qui la composent. Elle dit en un
+lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun
+autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils
+portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu,
+qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme, à cause
+du froid; & que ses habitans ne sçavent que c'est que de pain. Ce qui a
+du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le
+Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche, à cause de
+l'infertilité de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise
+rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays
+apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des
+prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la
+Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en
+ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland,
+à cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle
+dit: Car il est asseuré que cette partie de Groenland que les Norvegues
+ont habitée, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus
+fertile province de Suede; où il est certain qu'il croist quantité de
+beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette
+mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si
+grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist
+de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray à ce propos, vous
+semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifié. Il y
+a des endroits dans la Norvegue, où l'on fait double moisson en trois
+mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces
+endroits sont des plaines opposées à des rochers, que le Soleil bat
+continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, &
+d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces
+plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled
+mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la
+quantité de neges fonduës qui les ont abreuvées, & que le Soleil a
+cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six
+semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que
+la premiere.
+
+Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les
+autres terres, composée de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de
+montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain
+qu'il y a quantité de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment,
+que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure
+d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a
+quantité de gros & menu bestail; quantité de chevaux, de lievres, de
+cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards,
+quantité d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique
+Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines
+que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris,
+[En marge: _Gerfaus._] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du
+monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande rareté aux Rois
+de Danemarc, à cause de leur bonté merveilleuse; & les Roys de Danemarc
+en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis;
+parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le
+Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion.
+
+La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de
+chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je
+ne sçay si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux
+terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la
+terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la
+mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus
+sauvages, que les noirs. Ils vont à la queste des loups, & des chiens
+marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils
+sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres
+poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les
+glaces sont fonduës. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre
+dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui
+les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce
+qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont
+destachées du Groenland septentrional, & qu'elles sont poussées vers le
+Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme
+ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue, à l'endroit que
+les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim.
+
+_Heu male tum solis Norvegûm erratur in oris._
+
+Et il se dit d'estranges Histoires des ravages que ces animaux ont faits
+dedans ces terres.
+
+Le Groenland a esté de tout temps, tres-fertile en Cornes, que l'on
+appelle de Licornes. Il s'en void en Danemarc beaucoup d'entieres,
+quantité de tronçons & de bouts, & un nombre infiny de pieces, qui les
+rendent tres-communes dans ce Royaume. Vous me demanderez qu'elles sont
+les Bestes qui portent ces Cornes. Je vous diray, Monsieur, que ces
+cornes, improprement dites cornes, n'ont rien de commun avec les
+veritables, & proprement nommées telles, de quelque nature qu'elles
+puissent estre; & que comme le nom de celles-cy est ambigu, il y en a
+qui doutent encore, si les Bestes qui les portent, sont chair, ou
+poisson. Vous noterez que les cornes de Licornes, que nous avons veuës
+en Danemarc, soit entieres, soit en pieces, sont de mesme matiere, de
+mesme forme, & de mesme vertu, que celles qui se voyent en France, &
+autre part. Cette belle corne entiere, de laquelle je vous ay autrefois
+parlé, & que j'ay veuë à Friderisbourg, chez le Roy de Danemarc, est
+sans contredit plus grande que celle de sainct Denis. Il est vray
+qu'elle n'est pas droite, & qu'elle est faucée à deux ou trois pieds de
+la pointe; mais elle est, quant au reste, de mesme couleur, de mesme
+figure, & de mesme poids, que celle de S. Denis. Pour les pieces de ces
+cornes que nous avons veuës en divers endroits de Coppenhague, il est
+certain que l'on les croit antidotes contre les venins, tout ainsi que
+celles qui se voient à Paris, & ailleurs. Cela posé pour constant, que
+toutes ces sortes de cornes qui se voyent en Danemarc, sont entierement
+semblables à celles de France, & que celles de Danemarc viennent de
+Groenland; il est question de sçavoir quelles Bestes ce sont qui portent
+ces cornes en Groenland. M. Vormius m'a dit le premier que ce sont des
+Poissons. Sur quoy je vous diray que j'ay eu de grandes disputes avec
+luy, lors que nous estions à Christianople; parce que cela renverse
+l'opinion de tous les anciens Naturalistes, qui ont traitté des
+Licornes, & nous les ont dépeintes Terrestres, & à quatre pieds: & que
+cela choque quantité de passages de l'Escriture Saincte, qui ne peuvent
+estre entendus que des Licornes à quatre pieds. Le bon M. Vormius, exact
+& sçavant dans les curiositez du Nord, me rescrivit de Coppenhague cette
+Histoire, que je vous transcriray de sa lettre.
+
+Il y a, dit-il, quelques années, qu'estant chez M. Fris, grand
+Chancelier de Danemarc, predecesseur de M. Thomasson, qui l'est à
+present; je me plaignis à ce grand homme, qui a esté durant sa vie,
+l'ornement, & le soustien de sa patrie, du peu de curiosité qu'avoient
+nos Marchands, & nos Matelots, qui alloient en Groenland, de ne pas
+s'informer quels sont les Animaux dont ils nous apportent tant de
+cornes; & de n'avoir pas pris quelque piece de leur chair, ou de leur
+peau, pour en avoir quelque connoissance. Ils sont plus curieux que vous
+ne pensez, me respondit M. le Chancellier, & me fit apporter sur l'heure
+mesme, un grand Crane sec, où estoit attaché un tronçon de cette sorte
+de corne, long de quatre pieds. Je fus saisy de joye, de tenir une chose
+si rare, & si precieuse, entre mes mains; & ne pouvant assouvir mes
+yeux, il me fut d'abord impossible de comprendre ce que c'estoit. Je
+priay M. le Chancellier de me permettre de l'emporter chez moy, pour le
+considerer tout à loisir; ce que volontiers il m'accorda. Je trouvay que
+ce crane ressembloit proprement à celuy d'une teste de Balene; qu'il
+avoit deux trous au sommet, & que ces trous perçoient dans le palais:
+Que c'estoient sans doute les deux tuyaux, par lesquels cette beste
+rejettoit l'eau qu'elle beuvoit. Et je remarquay que ce que l'on
+appelloit sa Corne, estoit fiché à la partie gauche de sa machoire de
+dessus. Je conviay mes amis les plus curieux, & les meilleurs Escoliers
+de mon auditoire, de venir veoir cette rareté dans mon cabinet. Un
+Peintre que j'avois appellé, s'y estoit rendu: Et je fis tirer en
+presence des assistans, un portrait de ce crane avec sa corne, tel qu'il
+estoit, de figure, & de grandeur: afin qu'ils peussent estre tesmoins,
+que ma copie avoit esté prise sur un veritable original. Ma curiosité ne
+s'arresta pas là. Ayant eu advis qu'un semblable animal avoit esté
+porté, & pris en Islande, j'escrivis à l'Evesque de Hole, nommé _Thorlac
+Scalonius_, qui a esté autrefois mon disciple à Coppenhague; & le priay,
+comme mon amy, de m'envoyer le portrait de cette beste; ce qu'il fit, &
+me manda que les Islandois l'appelloient _Narhual_, comme qui diroit,
+Balene qui se nourrit de cadavres; parce que, _Hual_, signifie une
+Balene, & que, _Nar_, signifie un cadavre. C'estoit en effet le portrait
+d'un veritable poisson, qui ressembloit à une Balene. Et je vous
+promets, de vous le faire voir à vostre retour de Christianople, avec
+celuy du crane que j'ay eu de M. le Chancelier Fris.
+
+M. Vormius ne manqua pas à nostre retour, de satisfaire à sa promesse, &
+au delà; car il ne se contenta pas de me faire voir les portraits de ces
+poissons: il me mena dans son cabinet, où je vy sur une table, dressée
+pour cela, l'original & le crane mesme, avec la corne de cette beste,
+que M. le Chancelier Fris, luy avoit autrefois confiée. Il l'avoit euë
+sur sa promesse, d'un Gentilhomme de Danemarc, gendre de M. Fris, à qui
+ce partage estoit escheu, qu'il estime huit mille risdalles; & l'avoit
+fait porter de vingt lieuës de Coppenhague, pour la faire voir à
+Monsieur l'Ambassadeur. Je vous advoüe, que je ne me pûs lasser
+d'admirer une curiosité si exquise, & l'ayant rapportée à Monsieur
+l'Ambassadeur, il la voulut voir dans le mesme cabinet. Son Excellence
+considera cette rareté avec plaisir, & pria M. Vormius de la luy
+prester, pour en avoir une exacte peinture, laquelle il a fait faire, &
+qu'il emporte à Paris. Ce grand homme qui a des complaisances genereuses
+pour tous les Vertueux, sera ravy de leur faire voir cette peinture, &
+de leur communiquer ce qu'il apportera de plus curieux du Nord. Il a des
+inclinations particulieres pour vous, Monsieur, & pour tous ces
+Messieurs qui composent l'illustre Mercuriale de la Bibliotheque de M.
+Bourdelot. Et je sçay que son Cabinet, qu'il veut rendre accomply, si
+Dieu luy fait la grace d'arriver en France, vous sera ouvert, & à tous
+ces Messieurs, avec une extreme joye.
+
+Il est certain que le nom d'Unicorne est equivoque, & qu'il appartient à
+plusieurs sortes d'animaux; tesmoin l'Orix, & l'Asne Indique, dont
+Aristote a fait mention; & cette Beste farouche que Pline a descrite,
+qui a la teste d'un cerf, le corps d'un cheval, & le pied solide comme
+celuy d'un Elephant, qui est d'une legereté, & force, incomparables: Et
+qui est en effet cette veritable Licorne, dont l'Escriture Saincte a
+parlé en divers endroits: Si agile, qu'il est escrit par rareté, &
+merveille, que Dieu fera sauter le _Schirion_, qui est une montagne du
+Liban, comme le faon d'une Licorne; & si forte, que la force de Dieu
+mesme, est comparée à la sienne: _Deus fortis_, disoit Moyse, _eductor
+Judæorum, vires ejus ut Monocerotis_. Or il n'y a nulle apparence de
+mettre nos Licornes du Nord, que nous connoissons aquatiques, sous
+l'espece de ces Licornes, que l'on croid estre du Midy, ou du Levant, &
+qui sont notoirement terrestres. Le Prophete Isaie, predisant aux Juifs
+que Dieu les chasseroit de Jerusalem, eux, & leurs Roys, qu'il appelle
+_Unicornes_. _Descendent_, dit-il, _Unicornes cum eis_. Ce qui ne peut
+estre entendu que d'une descente terrestre. Et si le Prophete avoit creu
+que les Licornes eussent esté des Poissons, il auroit dit
+vray-semblablement, _natabunt_, au lieu de _descendent_.
+
+Je poserois donc une espece d'Unicornes marins, comme l'on a posé des
+especes de chiens, de veaux, & des loups marins. Et la chose ne seroit
+pas nouvelle, puis que Bartolin, Autheur Danois, a fait un Chapitre
+expres, des Unicornes marins, dans son traité des Unicornes. Mais il se
+rencontre une difficulté contraire à cette position. Car il est question
+de sçavoir, si ces Unicornes marins, dont nous parlons, sont
+veritablement Unicornes; & si ce que nous appellons leurs cornes, sont
+veritablement des Cornes, ou des Dents. La resolution de la premiere
+doute depend de la derniere. Car si ce sont des dents, ces poissons ne
+peuvent estre dits Unicornes, parce qu'ils n'auront point de cornes; &
+si ce sont des cornes, ils seront notoirement Unicornes, parce qu'ils
+n'auront qu'une corne. M. Vormius asseure que ce sont des dents, & non
+pas des cornes. Et je voy qu'Angrimus Jonas les appelle des _Dents_,
+dans cét endroit de son _Specimen Islandicum_, où il parle d'un signalé
+naufrage que fit un Evesque de Groenland, nommé _Arnaud_, passant en
+Norvegue, dont le vaisseau fut rompu par la tempeste, dedans l'Isthme de
+l'Islande occidentale. Le naufrage arriva l'an de Christ 1126. Et dans
+le dénombrement qui fut fait des choses recueillies du debris, _Reperti
+sunt_, dit le bon Angrimus, _Dentes Balenarum pretiosi, & potiores,
+maris æstu in siccum rejecti, ac literis Runicis, indelebili glutine
+rubescentis coloris, inscripti; ut Nautarum quilibet suos, peracta
+aliquando navigatione, recognosceret_. Et il est constant que ce
+qu'Angrimus Jonas appelle icy, _Dentes Balenarum pretiosos_, est entendu
+en Danemarc, & se doit entendre de ces cornes, que nous appellons de
+Licornes, & dont nous parlons maintenant. Ce qui me fait croire que ce
+sont des dents, & non pas des cornes, est qu'Aristote nous donne pour
+veritable, & certain, que tous les Unicornes portent leurs cornes au
+milieu du front, dans la region ordinaire des cornes, & que ces Poissons
+portent, ce que nous appellons leurs cornes, au bout de leurs machoires,
+& de leurs gencives, à l'endroit où se fichent les dents. Que les cornes
+s'attachent au front, _per Symphysin_, que les dents s'enfoncent dans
+les machoires, _per Gomphosin_; Et que nous avons veu clairement dedans
+ce crane, que nous a monstré M. Vormius, que ce que nous avons pris pour
+une corne, estoit enfoncé dans la machoire, environ un pied de
+profondeur; Et qu'il estoit estendu en long au dehors, comme une lance
+couchée; de mesme que le poisson Pristes porte sa Scie, & que l'autre
+poisson Xiphias porte son Espée.
+
+J'ay leu une belle raison dans Aristote, que je dirois plustost une
+belle remarque, sur l'unité de cornes des Unicornes. Il dit que tous les
+Animaux qui ont deux cornes, ont l'ongle divisé en deux, & que tous les
+Unicornes ont l'ongle solide, & indivis. Que la nature a fait une mesme
+union, & une mesme consolidation, d'ongles, & de cornes, aux pieds, & à
+la teste, des Unicornes; comme elle a fait une mesme division d'ongles,
+& de cornes, aux pieds, & à la teste, des autres animaux. D'où il
+resulte, que la seule distinction des Unicornes d'avec les autres
+animaux, consiste, dans l'unité, & solidité, de leurs ongles, & de leurs
+cornes. Et que par la mesme raison que les Unicornes portent leurs
+ongles aux pieds, comme les autres animaux; ils portent leurs cornes au
+mesme endroit de la teste, qui est le front. Et que comme les autres
+animaux, qui ont deux cornes, les portent aux deux costez du front; les
+Unicornes, qui n'en ont qu'une, la portent au milieu du front. Mais tout
+ainsi que les Poissons, dont nous parlons, n'ayant ny ongles, ny pieds,
+ne peuvent avoir de cornes à la teste; il s'ensuit que ce que nous
+appellons leurs cornes, estant enfoncé dans leur machoire, & n'estant
+pas attaché à leur front, ne peut estre des cornes, & partant que ce
+sont des dents.
+
+Je n'estois pas du commencement de cét advis; & comme je le contestois
+avec M. Vormius, Monsieur le grand Maistre de Danemarc (de qui mes
+lettres vous ont appris, & la haute naissance, & l'eminente vertu, & la
+dignité relevée qu'il possede en Danemarc, de seconde Personne absoluë
+apres le Roy:) Ce grand homme, qui m'a honoré d'une particuliere
+bien-veuillance, & qui a pris plaisir de contenter ma curiosité en tout
+ce qu'il a peu, me dit à ce propos une chose qui me confirmoit dans ma
+premiere opinion, que c'estoient des cornes, & non pas des dents. Il me
+raconta que le Roy de Danemarc son maistre, voulant faire un present
+d'une piece de cette sorte de cornes, & le voulant faire beau, luy
+commanda de scier une corne entiere qu'il avoit, & de la scier au
+tronçon de la racine, qui est l'endroit le plus gros, & le plus beau.
+Ayant scié une partie de cette corne, qu'il croyoit solide, il rencontra
+une concavité, & fut estonné de voir dans cette concavité, une petite
+corne, de mesme figure, & de mesme matiere, que la grande. Il continua
+de scier la grande tout autour, sans toucher à la petite; Et trouva que
+la petite estoit advancée, de mesme que la concavité, dedans la grande,
+environ un pied, & que le reste de la grande estoit solide. Je m'allay
+representant sur ce recit, que les Bestes qui portoient ces cornes,
+muoyent comme les Cerfs; que leurs grandes cornes tomboient, & que
+d'autres renaissoient en leur place. Et que c'estoit sans doute la
+raison pour laquelle tant de cornes, separées de leurs testes, estoient
+portées sur les glaces de Groenland, en Islande. Mais je fus vaincu sans
+resistance quand j'eus veu le Crane, dont je vous ay parlé, & que j'eus
+consideré cette longue racine, qui estoit fichée dans sa machoire. Cela
+mesme que m'avoit dit Mr le grand Maistre, me fit croire que ce qu'il
+avoit scié estoit une dent, & non pas une corne. Qu'il se peut faire que
+les dents tombent, & renaissent, à ces poissons, comme elles tombent, &
+renaissent, aux enfans, & à quelques hommes; Et que l'on voit assez
+souvent que les dents qui tombent, sont poussées, & sollicitées de
+tomber, par d'autres dents nouvelles, qui sortent devant que les
+vieilles soient tombées. Qu'une pareille chose n'arriva jamais aux Cerfs
+qui mettent bas; & que leurs testes demeurent nuës, comme s'ils
+n'avoient jamais eu de cornes, jusques à ce que les nouvelles
+renaissent, & se forment.
+
+Mais un discours si long de cornes pourroit estre importun, & je le vay
+finir par le jugement que nous devons faire de la Corne, que l'on
+appelle de Licorne, qui est à sainct Denis. Je vous ay dit qu'elle est
+en tout & par tout semblable à celles de Danemarc. J'adjousteray à cela,
+que les Danois croyent pour tout asseuré, & s'engageroient de le
+prouver, que toutes ces especes de cornes, qui se voyent en Moscovie, en
+Allemagne, en Italie, & en France, viennent de Danemarc, où cette sorte
+de traffic a eu grand vogue, lors que le passage de Norvegue en
+Groenland, a esté libre, & conneu, & que reglement, on alloit, & venoit,
+de l'un à l'autre, tous les ans. Les Danois qui les envoyoient ça, & là,
+pour les vendre, n'avoient garde de dire que ce fussent des dents de
+poissons; ils les exposoient comme des cornes de Licornes, pour les
+vendre plus cherement. Et comme ils l'ont fait autresfois, ils le
+pratiquent encore tous les jours. Il n'y a pas long-temps que la
+Compagnie du nouveau Groenland, qui est à Coppenhague, envoya un de ses
+associez en Moscovie, avec quantité de grosses pieces de cette sorte de
+cornes, & un Bout entre autres, de grandeur fort considerable, pour le
+vendre au grand Duc de Moscovie. On dit que le grand Duc le trouva beau,
+& le fit examiner par son Medecin. Ce Medecin, qui en sçavoit plus que
+les autres, dit au grand Duc que c'estoit une Dent de poisson; &
+l'Envoyé retourna sur ses pas à Coppenhague, sans rien vendre. Comme il
+rendoit raison de son voyage à ses associez, il jetta toute la cause de
+son malheur sur ce meschant Medecin, qui avoit descrié sa marchandise, &
+avoit dit que tout ce qu'il avoit porté, n'estoit que des dents de
+poissons. Tu és un mal-adroit, luy respondit un associé, qui me l'a
+redit; Que ne donnois-tu deux ou trois cents ducats à ce Medecin, pour
+luy persuader que c'estoient des Licornes? Ne doutez pas, Monsieur, que
+la corne qui est à sainct Denis, ne soit venuë originairement du mesme
+lieu, & n'ait esté venduë de cette sorte. Je n'ose dire le temps qu'il y
+a que je ne l'ay veuë; mais si la memoire de l'idée qui m'en est restée,
+ne me trompe, c'est une Dent semblable à celles que nous avons veuës en
+Danemarc. Car elle a mesme racine que les autres. Elle a sa racine
+creuse, & corrompuë, par le bout, comme une dent gastée. Et si cela est,
+je soustiens que c'est une Dent, qui est tombée d'elle-mesme de la
+machoire de ce poisson, que les Islandois appellent _Narhual_, & que ce
+n'est point une Corne.
+
+Revenons en Groenland. La Chronique Islandoise raporte, que l'air y est
+plus doux, & plus temperé qu'en Norvegue; qu'il y nege moins, & que le
+froid n'y est pas si rude. Ce n'est pas que par fois il n'y gele fort
+asprement, & qu'il n'y ait des Orages tres-impetueux; mais ces grands
+froids, & ces grands Orages, n'arrivent pas souvent, & ne durent pas
+long-temps. La Chronique Danoise remarque, comme une chose bien
+estrange, qu'en l'année 1308. il fit des Tonnerres espouventables dans
+le Groenland, & que le feu du ciel tomba sur une Eglise, nommée
+_Skalholt_, qui brula entierement. Qu'en suite de ce tonnerre, & de ce
+feu, il se leva une Tempeste prodigieuse, qui renversa les sommets de
+quantité de rochers, & que des Cendres volerent de ces rochers rompus,
+en si grande abondance, que l'on croyoit que Dieu les faisoit pleuvoir
+pour punir les peuples de cette terre. Cette tempeste fut suivie d'un
+Hyver si rude, qu'il n'y en eut jamais de pareil en Groenland; & la
+glace y demeura un an entier, sans se fondre. Comme je racontois le
+prodige de cette pluye de cendres, à Monsieur l'Ambassadeur, il me dit
+qu'estant à la Rochelle, un Capitaine de mer qui revenoit des Canaries,
+l'avoit asseuré, qu'estant à l'ancre, à six lieuës de ces Isles, une
+pareille pluye de cendres estoit tombée sur la rade où il estoit, & que
+son Vaisseau en avoit esté couvert comme s'il eust negé dessus. Qu'un
+orage si extraordinaire estoit venu d'un grand tremblement de terre, qui
+avoit escroulé des montagnes de feu qui sont aux Canaries, & que le vent
+en avoit jetté les cendres jusques à six lieuës dedans la mer. Il y a de
+l'apparence, que les cendres qui estoient sorties de ces rochers du
+Groenland, venoient d'une pareille cause, & qu'il y a dans cette contrée
+des montagnes ardentes, & des lieux sous-terrains, qui brulent, comme il
+y en a aux Canaries, & ailleurs. Ce qui peut estre sans contredit, &
+n'est pas incompatible, par l'exemple, & le voisinage, du mont _Hecla_
+de l'Islande, qui est beaucoup plus septentrionale, que n'est pas cette
+partie du Groenland; comme aussi par l'exemple d'autres montagnes
+ardentes, qui sont chez les Lappes plus élevez, bien loin au delà du
+cercle Arctique; & qui est confirmé par ce que vous avez peu remarquer
+cy-dessus, dans la vieille description de cette Terre, qu'il y a des
+Bains si chauds, que l'on ne les peut souffrir en Hyver.
+
+L'Esté de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit
+appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Esté tout
+l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les
+nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une
+merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne
+l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance
+en M. Rets, qui me l'a leuë, & fidelement expliquée. Il se leve en
+Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou
+sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune
+estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit.
+Elle fait son cours du costé du Nord, à cause de quoy elle est appellée,
+_Lumiere septentrionale_. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend
+en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu à un
+autre, & laisse de la fumée aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux
+qui l'ont veuë, qui soient capables de se representer la promptitude, &
+la legereté, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au
+Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne
+suis dans les raisons de la Physique, à rechercher la cause de ce
+Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe,
+& s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons
+enflamer ces longues fusées, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou
+le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres.
+On m'a asseuré que cette Lumiere septentrionale se void clairement de
+l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit
+n'est troublée d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples
+de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques à nos climats. Et cette
+Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le
+tres-sçavant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit
+avoir observée plusieurs fois, & à laquelle il a donné le nom d'AURORE
+BOREALE. La plus notable qu'il ait jamais veuë, fut celle qui parut par
+toute la France; _Silente Lunâ_ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la
+nuit du douze, au treiziéme de Septembre, de l'année 1621. Il l'a
+sommairement inserée dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement,
+& merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a
+faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y
+r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre
+le fil de ma Relation.
+
+La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1271. un gros vent de
+Nordest, porta une telle quantité de glaces en Islande, chargées de tant
+d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert à
+l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre
+s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots
+Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des
+glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps
+devant mesme pensée, & mesme dessein; Ils y avoient envoyé divers
+Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus
+reüssi que les matelots Islandois. Ce qui avoit obligé les uns & les
+autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receuë,
+& fondée sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contrée quantité de
+venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce
+passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, _Aurum ab
+Aquilone venit_. Et je vous diray à ce propos ce que la méme Chronique
+Danoise raconte, qu'il y a eu le temps passé des Marchands qui sont
+revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du
+temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland,
+entreprirent le mesme voyage à mesme fin. Et comme ils se trouverent
+engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de
+cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques
+mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils
+virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfoncées dans la
+terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, où reluisoit
+quantité d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de
+fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils
+se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses
+couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des
+arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui
+saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce
+qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux
+d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent
+en un moment, à la veuë de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en
+suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses; à cause de
+quoy l'on dit que Saturne y a caché ses tresors, & qu'il n'est habité
+que des Diables.
+
+Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitulé; _Route &
+navigation de Norvegue en Groenland_. Le texte porte. La vraye route de
+Groenland, selon que les sçavans pilotes, nais en Groenland, ou qui en
+sont revenus depuis peu, nous l'ont racontée, est celle-cy. De
+_Nordstaden Sundmur_, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant,
+jusques à _Horensunt_, du costé de l'Orient d'Islande, la navigation est
+de sept jours. De _Suofuels Iokel_, qui est une montagne de souffre, en
+Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre
+vers le Couchant. On trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland,
+_Gundebiurne Skeer_. C'a esté l'ancienne route, devant que les glaces
+vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse.
+Il est en suite escrit, mais en article separé: De _Languenes_ en
+Islande, qui est son extremité septentrionale, tirant vers le Nord, il y
+a dix-huit lieuës jusques à _Ostrehorn_, qui signifie, Corne Orientale.
+De Ostrehorn jusques à _Huallsbredde_, la navigation est de deux jours,
+& de deux nuits.
+
+Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur
+cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation
+de cette Mer a esté de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu
+remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe
+en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je
+vous ay rapporté de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous
+dire des mariniers de Frisland.
+
+Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre
+est tel. _Transcrit d'un vieux livre intitulé, _Speculum Regale_,
+touchant les affaires de Groenland_. Le texte en est, beaucoup plus
+clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps passé, trois Monstres
+marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier
+a esté appellé par les Norvegues, _Haffstramb_, qu'ils ont veu de la
+ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable à un homme, du
+col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que
+la teste estoit extraordinairement eslevée, & pointuë en haut. Il avoit
+les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronçons de bras,
+sans mains. Le corps estoit deslié en bas, & l'on n'a jamais veu comme
+il estoit formé au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace.
+Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur
+l'eau. Le second Monstre a esté appellé, _Marguguer_. Il estoit formé
+jusques à la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros
+tetons, la chevelure espanduë, de grosses mains aux bouts de ses
+tronçons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les
+pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les
+mangeant; & ce Fantosme a tousjours precedé quelque grand orage. Si le
+Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourné vers les matelots,
+c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le
+dos, ils estoient perdus. Le troisiéme Monstre a esté appellé,
+_Hafgierdinguer_, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois
+grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand
+par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces
+trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en
+reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendré par des courants de
+mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les
+vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans
+cette mer, de grandes masses de glace, eslevées comme des Statuës
+d'estrange figure. Il donne advis à ceux qui veulent aller en Groenland,
+de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays, à cause de
+la quantité de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans
+l'Esté. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces
+glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui
+est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces
+glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que
+ces glaces les portent à quelque terre, ou d'essayer, si elles se
+fondent, de se sauver dans leurs chalouppes.
+
+ * * * * *
+
+C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de
+Danemarc cotte precisément l'année 1348. en laquelle une grande Peste,
+appellée, _la Peste noire_, devora la plus grande partie des peuples du
+Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de
+Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland
+dans les deux Royaumes. On a remarqué aussi que de ce temps-là, les
+voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, &
+commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseuré, qu'il a
+leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous
+le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en
+Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les années en
+Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans
+pas voulu vendre cette année-là, à quelques marchands Alemands, qui
+estoient allez à Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en
+dirent mot, mais convierent ces matelots à soupper, & les tuërent tous
+en une nuit. La chose a peu d'apparence de la façon qu'elle est escrite;
+car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-là,
+de Norvegue en Groenland. Cela repugne à la Narration que je vous vay
+faire, & qui est constante, de la decadence, & ruïne entiere du
+commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont euë avec
+le Groenland.
+
+Vous sçaurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient
+anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, &
+que pas un matelot n'eust osé aller en Groenland sans congé, sur peine
+de la vie. Il arriva, qu'en l'année 1389. que Henry Evesque de Garde
+passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce
+Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite,
+qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de
+Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland
+sans congé, furent accusez d'avoir enlevé les Tributs, dont le fonds
+estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces
+Marchands, & ils auroient esté pendus, sans les sermens execrables
+qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient esté en
+Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils
+n'en avoient rapporté, que des marchandises achetées, & n'avoient touché
+en façon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur
+leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses
+rigoureuses qui furent reïterées, d'aller en Groenland sans congé,
+intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-là, qui que ce
+fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya
+quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; &
+l'on a sçeu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu
+sçavoir, ny où, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent
+effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La
+Reyne qui se trouva en mesme temps engagée dans les guerres de Suede, ne
+les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland.
+
+La Chronique Danoise, de qui j'ay appris cette Histoire, rapporte,
+qu'environ ce mesme temps, & l'an de grace 1406. l'Evesque _Eskild_ de
+Drunthen, voulut avoir le mesme soin du Groenland que ses predecesseurs
+avoient eu, & y envoya un nommé, _André_, pour succeder à la place de
+_Henry_, Evesque de Garde, en cas qu'il fût mort, ou luy en rapporter
+des nouvelles, s'il estoit vivant. Mais depuis qu'André fut monté sur
+son vaisseau, & qu'il eut fait voile, on n'en a eu aucunes nouvelles, &
+quelque soin que l'on y ait rapporté, il a esté impossible d'apprendre
+ce que luy, & l'Evesque Henry, estoient devenus. C'est le dernier
+Evesque qui a esté envoyé de Norvegue, pour le Groenland. La mesme
+Chronique Danoise fait un dénombrement de tous les Roys de Danemarc,
+depuis la Reyne Marguerite, jusques au Roy Christian IV. à present
+regnant; pour faire voir, ou le peu d'estat que les uns ont fait du
+Groenland, ou le desir que les autres ont eu de retrouver cette terre.
+Et il importe, Monsieur, que vous appreniez cette suitte de fatalitez,
+ou de mal-heurs, qui nous ont fait perdre la connoissance d'un Pays
+celebre, qui a esté autrefois connu, habité, & pratiqué, des peuples de
+nostre monde.
+
+Le Roy Erric de Pomeranie succeda à la Reyne Marguerite; & comme
+c'estoit un Prince estranger, & nouveau venu en Danemarc, il ne
+s'informa pas seulement, s'il y avoit une contrée au monde qui
+s'appellast _Groenland_.
+
+Christophe de Baviere, qui succeda à Erric, employa tout son regne à
+faire la guerre aux Vandales, qui sont les Pomerains. La famille
+d'Oldembourg, qui regne aujourd'huy en Danemarc, commença de regner, en
+l'an de grace 1448. Le Roy Christian premier de ce nom, & de cette race,
+au lieu d'adresser ses pensées au Nord, les tourna vers le Midy. Il fut
+en pelerinage à Rome, obtint du Pape le pays de Dithmarche, pour la
+couronne de Danemarc, & une permission d'establir une Academie à
+Coppenhague.
+
+Christierne II. succeda à Christian I. & promit solennellement, lors
+qu'il fut couronné Roy, de faire tout ce qui luy seroit possible pour
+recouvrer le Groenland. Mais bien loin de recouvrer une terre que ses
+predecesseurs avoient perduë, il perdit les Estats mémes qu'il
+possedoit. Ses cruautez le firent chasser de la Suede, que la Reyne
+Marguerite avoit jointe aux deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc,
+& des trois n'en avoit fait qu'une. Il se retira en Danemarc, avec le
+mesme Esprit de fureur qui l'avoit possedé en Suede; & les Danois, qui
+ne le purent souffrir non plus que les Suedois, le déposerent du
+Royaume; à cause de quoy il est peint entre les Roys de Danemarc avec un
+Sceptre cassé à la main. Son Chancelier, Erric Valkandor, Gentilhomme
+Danois, de grande vertu, & de grand esprit, fut fait Archevesque de
+Drunthen, apres la disgrace de son maistre. Il se retira dans son
+Archevesché, où il occupa tout son Esprit à la recherche du Groenland, &
+des moyens d'y parvenir. Il leut tous les livres qui en parloient;
+examina tous les marchands, & tous les matelots de Norvegue, qui en
+avoient quelque connoissance; & se fit faire une carte de la route que
+l'on y devoit tenir. Mais comme il voulut executer ce dessein, en
+l'année 1524. il fut querellé par un grand Seigneur de Norvegue, qui luy
+fit quitter l'Archevesché, & le Royaume. Il se sauva à Rome, où il
+mourut. Frederic premier, oncle de Christierne, avoit occupé les
+Royaumes de Danemarc, & de Norvegue; & comme la faction de Christierne
+n'estoit pas encore bien esteinte, Frederic qui soupçonna, & craignit
+Valkandor, le fit chasser de Norvegue, & dissipa les Compagnies qu'il
+avoit formées pour la descouverte du Groenland.
+
+Christian III. succeda à Frederic I. Il fit tenter le passage de
+Groenland, mais ceux qu'il y envoya ne le peurent descouvrir. Ce qui
+obligea ce Roy de lever les defenses rigoureuses, que les Roys ses
+predecesseurs avoient faites, d'aller en Groenland sans leur congé. Il
+permit à qui que ce fust qui en auroit envie, d'y aller sans sa
+permission. Mais les Norvegues se trouverent en ce temps-là si foibles
+de Navires, & si pauvres d'ailleurs, qu'ils n'eurent pas le moyen de
+s'équipper pour un voyage si difficile, & si hazardeux.
+
+Le Roy Frederic II. succeda à la pensée de son pere Christian III. Il
+envoya un nommé _Mognus Heigningsen_, à la découverte du Groenland. Et
+si la chose est telle que le Chroniqueur l'a escrite, il y a un secret
+inconnu, & une cause cachée, qui s'oppose visiblement au dessein que
+l'on a pour la connoissance de cette terre. Mognus Heigningsen, apres
+beaucoup d'erreurs, & de mauvaises rencontres, descouvrit le Groenland,
+mais ne le peut approcher; parce que d'abord qu'il eut veu la terre, son
+Navire s'arresta tout court; de quoy il fut extrémement estonné, & avec
+raison; car c'estoit en pleine mer, dedans un grand fonds d'eau, il n'y
+avoit point de glace, & le vent estoit frais. Ne pouvant advancer, il
+fut contraint de reculer, & de retourner en Danemarc; où il fit le
+rapport de ce qui luy estoit arrivé, & dit au Roy qu'il y avoit de
+l'Aymant au fonds de cette mer, qui avoit arresté son vaisseau. S'il
+avoit sçeu l'Histoire de la Remore, peut-estre qu'il l'auroit alleguée
+aussi à propos que celle de l'Aymant. Cette advanture arriva l'an 1588.
+ou environ, que le Roy Frederic II regnoit. Et nostre Chronique Danoise,
+qui s'est attachée à la suite du temps, a inseré entre les Roys
+Christian, & Frederic, une longue Narration d'un voyage que Martin
+Forbeisser, Capitaine Anglois, entreprit pour le mesme Groenland, en
+l'année 1577. Cette Narration donne beaucoup plus de connoissance du
+Groenland, & de ses peuples, que celle que nous avons euë jusques icy.
+C'est pourquoy j'ay estimé à propos de vous envoyer une version de ce
+qu'elle en a dit.
+
+Martin Forbeisser partit d'Angleterre pour Groenland, en l'année, comme
+j'ay dit, 1577. Il le descouvrit, mais ne le peut aborder cette
+année-là, à cause de la nuit, & des glaces, & que l'Hyver l'avoit
+surpris dans son voyage. Estant de retour en Angleterre, il fit le
+rapport de ce qu'il avoit veu, à la Reyne Elizabeth; & la Reyne crût,
+sur sa relation, avoir gagné cette terre inconnuë. Le Printemps revenu,
+elle luy donna trois vaisseaux, avec lesquels Forbeisser partit, & ayant
+reveu la Terre y aborda, du costé du Levant. Les habitans du lieu où il
+prit terre, s'enfuirent à l'abord des Anglois, & abandonnerent leurs
+maisons, pour se cacher, qui çà, qui là. Il y en eut qui grimperent de
+peur, sur les pointes des rochers les plus hauts, d'où ils se
+precipiterent en bas dedans la mer. Les Anglois qui ne peurent
+apprivoiser ces Sauvages, entrerent dans les maisons qu'ils avoient
+abandonnées. C'estoient proprement des Tentes, faites de peaux de veaux
+marins, ou de Balenes, estenduës sur quatre grosses perches, & cousuës
+adroittement avec des nerfs. Ils remarquerent que toutes ces tentes
+avoient deux portes, l'une du costé de l'Ouest, l'autre du Sud; & qu'ils
+s'estoient mis à couvert des Vents qui les incommodoient le plus, l'Est,
+& le Nord. Ils ne trouverent dans toutes ces maisons, qu'une vieille
+femme hideuse, & une jeune femme enceinte, laquelle ils emmenerent, avec
+un petit enfant qu'elle tenoit par la main. Ils les arracherent des
+mains de la Vieille qui heurloit horriblement. Estans sortis de là, ils
+costoyerent cette mer du costé de l'Est, & virent un Monstre sur l'eau,
+de la grosseur d'un boeuf, qui portoit au bout du muffle, une Corne
+longue d'une aulne & demie, [En marge: Mesure de Danemarc.] qu'ils
+crurent estre un Licorne. Ils singlerent de là, vers le Nordest, &
+descouvrirent une Terre qu'ils aborderent, parce qu'elle leur parut
+agreable. Et quoy que cette terre fust dans le continent du Groenland,
+ils l'appellerent, _Anauavich_, pour la pouvoir retenir sous un autre
+nom. Ils trouverent que cette contrée estoit sujette à des tremblemens
+de terre, qui renversoient de grands rochers dessus les plaines; & que
+le sejour en estoit dangereux. Ils ne laisserent pas de s'y arrester
+quelque temps, parce qu'ils rencontrerent des graviers, où l'or
+reluisoit abondamment, & en remplirent trois cents tonneaux. Ils firent
+tout ce qu'ils peurent pour apprivoiser les Sauvages de cette terre, &
+les Sauvages firent semblant de se vouloir apprivoiser avec eux. Ils
+respondirent par signes, aux signes que les Anglois leur faisoient; &
+leur donnerent à entendre, que s'ils vouloient aller plus haut, ils
+trouveroient ce qu'ils cherchoient. Forbeisser leur respondit qu'il y
+iroit, & s'estant mis sur une chalouppe avec quelques soldats, donna
+ordre à ses trois Vaisseaux de le suivre. Il costoya le rivage en haut,
+& ayant apperçeu quantité de Sauvages sur des rochers, apprehenda
+d'estre surpris. Les Sauvages qui le conduisoient de dessus la rive,
+reconnurent la crainte qu'il avoit euë; & pour ne le pas effaroucher,
+firent paroistre de dessous la digue, trois hommes beaucoup mieux faits,
+& mieux habillez que les autres, qui le prierent par signes, &
+demonstrations d'amitié, de vouloir aborder. Forbeisser alloit à eux de
+bonne foy, ne les voyant que trois sur le port, & des Sauvages sur des
+rochers assez esloignez. Mais les autres qui estoient cachez sous la
+digue, furent impatients quand ils virent venir Forbeisser, & se
+precipiterent en foule sur le port. Ce qui fit reculer Forbeisser. Mais
+les Sauvages ne se rebuterent point pour cela. Ils tascherent tousjours
+d'attirer les Anglois, & jetterent quantité de chairs cruës sur le
+rivage, comme s'ils eussent eu à faire à des dogues. Les Anglois
+n'avoient garde d'en approcher, & les Sauvages s'aviserent d'une autre
+ruse. Ils porterent un homme estropié, ou qui feignoit de l'estre, sur
+le bord de la mer; & l'ayant laissé là, ne parurent non plus de quelque
+temps, que s'ils se fussent retirez bien-loin de là, & tout à fait. Ils
+s'estoient imaginez que les Anglois, selon la coustume des Estrangers,
+viendroient enlever ce miserable, qui ne se pouvoit sauver, pour leur
+servir de truchement. Mais les Anglois qui se douterent de la tromperie,
+tirerent un coup de mousquet sur le Sauvage estropié, qui se leva en
+sursaut, & gagna le terrain plus viste que le pas. Ce fut alors, que les
+Sauvages en nombre incroyable, borderent toute la digue, & tirerent sur
+les Anglois, une quantité prodigieuse de pierres, & de fléches, avec des
+fondes, & des arcs; de quoy les Anglois se moquerent, & à leur tour,
+firent une descharge de mousquets, & de canons, qui les escarterent en
+un moment.
+
+[Illustration: Poisson nommé par les Islandois NARWAL qui porte la
+corne, ou dent, que l'on dit de Licorne._]
+
+[Illustration: _Teste du poisson NARWAL, avec un tronçon de sa dent, ou
+de sa corne, long de quatre pieds._]
+
+[Illustration: _SAUVAGES GROENLENDOIS._]
+
+[Illustration: _Sauvage peschant dans son bateau._]
+
+[Illustration: _Petit bateau de Groenland._]
+
+La Relation dit, que ces Sauvages sont traitres, & farouches; & que l'on
+ne les peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens. Ils sont gras,
+& dispos, de couleur olivastre. On tient qu'il y en a de Noirs parmy
+eux, comme des Æthiopiens. Ils sont habillez de peaux de Chiens marins,
+cousuës de nerfs. Leurs femmes sont eschevelées. Elles renversent leurs
+cheveux derriere les oreilles, pour monstrer leur visages, qui sont
+peints de bleu, & de jaune. Elles ne portent point de cotillons, comme
+nos femmes, mais quantité de caleçons, faits de peaux de poissons,
+qu'elles chaussent les uns sur les autres. Chaque caleçon a ses
+pochettes, où elles fourrent leurs couteaux, leur fil, leurs aiguilles,
+leurs petits miroirs, & autres bagatelles, que les Estrangers leur
+portent, ou que la mer leur rejette, par les naufrages des estrangers
+qui veulent aller chez eux. Les chemises des hommes, & des femmes, sont
+faites d'intestins de poissons, cousus avec des nerfs fort deliez. Les
+habits des uns, & des autres, sont larges; & ils les sanglent avec des
+courroyes de peaux de poissons. Ils sont puants, salles, & vilains. Leur
+langue leur sert de serviette, & de mouchoir; & ils n'ont nulle honte de
+ce que les autres hommes ont honte. Ceux-là sont estimez riches parmy
+eux, qui ont quantité d'arcs, de fondes, de bateaux, & de rames. Leur
+arcs sont courts, & leurs fleches desliées, armées par le bout, d'os, ou
+de cornes aiguisées. Ils sont adroits à tirer de l'arc, & de la fonde, &
+à darder les poissons dans l'eau avec des javelots. Leurs petits Bateaux
+sont couverts de peaux de chiens marins, & il ny peut entrer qu'un homme
+seul. Leurs grands Bateaux sont faits de bois, attachez les uns aux
+autres, avec des liens de bois, & couverts de peaux de balenes, cousuës
+de gros nerfs. Ces bateaux portent vingt hommes pour le plus. Leurs
+Voiles sont faites de mesme que leurs chemises, d'intestins de poissons,
+cousus de plus petits nerfs. Et quoy qu'il n'y ait point de fer dans ces
+bateaux, ils sont liez avec tant d'adresse, & de force, qu'ils
+s'engagent librement dessus, en pleine mer, & ne se soucient point des
+orages. Il n'y a point de Beste venimeuse dedans leur terre, que des
+Aragnées. Ils ont des Cousins en grand nombre, qui piquent asprement, &
+leur piqueure fait des esleveures difformes sur le visage. Ils n'ont
+point d'eau douce, que celle qu'ils reservent des neges fonduës. Le
+Chroniqueur tient, que le grand froid, qui serre les venes de la terre,
+bouche le passage des Sources. Ils ont des Chiens extraordinairement
+grands, qu'ils attellent à leurs Traineaux, & s'en servent comme on se
+sert ailleurs de chevaux.
+
+C'est la fin de cette Narration; & je ne sçay si le Chroniqueur Danois
+l'a tirée de la Relation Angloise de Martin Forbeisser, ou s'il l'a
+escrite sur le recit qu'il en a ouy faire; à l'exemple de ces anciens
+Danois, qui composoient les Histoires de leur temps, sur des Vaudeville.
+
+Revenons aux Roys de Danemarc. Christian IV. à present regnant, fils de
+Frederic II. prit à coeur le Groenland, & se resolut de le trouver, quoy
+que son pere, & son ayeul, l'eussent tenté inutilement. Pour reüssir
+dans ce dessein, il fit venir d'Angleterre un Capitaine, & Pilote
+expert, qui avoit la reputation de sçavoir tres-bien cette mer, & cette
+route. Estant pourveu de ce pilote, il equippa trois bons navires, sous
+la conduite de Gotske Lindenau, Gentilhomme Danois, leur Admiral; qui
+partit du Sundt aux premieres chaleurs de l'année 1605. Les trois
+vaisseaux voguerent ensemble quelque temps. Mais comme le Capitaine
+Anglois eut atteint la hauteur qu'il cherchoit, il prit la route du
+Sudouest, de peur des glaces, pour aborder le Groenland avec plus de
+facilité, & moins de peril. Et le chemin qu'il prit avoit du rapport
+avec l'ancienne route d'Islande, que je vous ay alleguée, en ce qu'elle
+donne le mesme advis. L'Amiral Danois, croyant que le Capitaine Anglois
+ne devoit pas prendre cette route du Sudouest, continua la sienne droit
+vers le Nordest, & arriva seul de son costé, en Groenland. Il n'eut pas
+plustost moüillé l'ancre, que quantité de Sauvages, qui l'avoient
+descouvert du haut de la rive où ils estoient, sauterent dans leurs
+petits bateaux, & le vindrent voir dans son vaisseau. Il les receut avec
+grande joye, & leur presenta de bons vins à boire; mais les Sauvages les
+trouverent amer, & firent laide grimace en les beuvant. Ils virent des
+graisses de balene, qu'ils demanderent; & on leur en versa de grands
+pots, qu'ils avalerent avec plaisir, & avidité. Ces barbares avoient
+porté des peaux de renards, d'ours, de veaux marins, & un grand nombre
+de cornes, que le Chroniqueur appelle precieuses, en pieces, bouts, &
+tronçons, qu'ils troquerent avec des aiguilles, des couteaux, des
+miroirs, des agraffes, & autres semblables vetilles, que les Danois
+avoient estallées. Ils se moquoient de l'or, & de l'argent monoyé qui
+leur estoit offert, & tesmoignoient une passion extréme pour des
+ouvrages d'acier, car ils l'ayment sur toutes choses; & donnoient pour
+en avoir, ce qu'ils avoient de plus cher, leurs arcs, & leurs fleches,
+leurs bateaux, & leurs rames; & quand ils n'avoient rien plus à donner,
+ils se despoüilloient, & bailloient leurs chemises. Gotske Lindenau
+demeura 3. jours à cette rade, & la Chronique ne dit point qu'il y mit
+pied à terre. Il n'osa pas, sans doute, hazarder une descente, ny
+exposer le petit nombre de ses gens, à la multitude incomparablement
+plus grande des Sauvages de cette contrée. Il leva l'ancre, & partit le
+quatriéme jour; mais avant partir, il retint deux Sauvages dans son
+vaisseau, qui firent tant d'efforts, pour se defaire des mains des
+Danois, & s'eslancer dedans la mer, qui les falut lier pour les
+arrester. Ceux qui estoient à terre, voyans garroter, & emmener les
+leurs, jetterent des cris horribles, & un nombre espouventable de
+pierres, & de fleches, contre les Danois; qui leur lacherent un coup de
+canon, & les escarterent. L'Admiral retourna seul en Danemarc, comme il
+estoit arrivé seul à l'endroit qu'il avoit abordé.
+
+Le Capitaine Anglois, suivy de l'autre navire Danois, entra dans le
+Groenland, comme dit le Chroniqueur, a l'extremité de la terre qui
+respond au Couchant; & cette extremité ne peut estre que le cap Faruel.
+Aussi est-il certain qu'il entra dans le golfe Davis, & costoya la terre
+de l'Est de ce golphe. Il descouvrit quantité de bons ports, de beaux
+pays, & de grandes plaines verdoyantes. Les Sauvages de cette contrée
+troquerent avec luy, comme les Sauvages de l'autre avoient troqué avec
+Gotske Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent estre beaucoup plus deffians, &
+timides, que les autres; car ils n'avoient pas plustost receu ce qu'ils
+avoient troqué avec les Danois, qu'ils s'enfuyoient à leurs bateaux,
+comme s'ils l'eussent derobé, & que l'on eust couru apres. Les Danois
+eurent envie de mettre pied à terre à quelqu'un de ces Ports, &
+s'armerent pour cela. Le pays leur parut assez beau, à l'endroit où ils
+descendirent, mais sablonneux, & pierreux, comme celuy de Norvegue. Ils
+jugerent par les fumées de la terre, qu'il y avoit des mines de souffre,
+& trouverent grand nombre de pierres de mine d'argent, qu'ils porterent
+en Danemarc, où l'on tira de cent pesant de pierre, vingt-six onces
+d'argent. Ce Capitaine Anglois, qui trouva tant de beaux Ports tout le
+long de cette coste, leur donna des noms Danois, & en fit une carte,
+avant partir de là. Il fit prendre aussi quatre Sauvages des mieux faits
+que les Danois purent attrapper; & l'un de ces quatre devint si enragé
+de se voir pris, que les Danois ne le pouvant trainer, l'assommerent à
+coups de crosses de mousquets; ce qui intimida les autres trois, qui
+suivirent volontairement. Il se forma en mesme temps un corps de
+Sauvages, pour venger la mort de l'un, & recourre les autres. Ils
+couperent chemin aux Danois, entre la mer, & eux, pour livrer combat sur
+le port, & les empescher de s'embarquer: mais les Danois firent une
+descharge de mousquets, & leurs navires, de canons; si à propos, que les
+Sauvages estonnez du bruit, & du feu, s'enfuyrent çà, & là, & laisserent
+le passage libre aux Danois; qui remonterent sur leurs vaisseaux,
+leverent les ancres, & retournerent en Danemarc, avec les trois
+Sauvages, qu'ils presenterent au Roy leur maistre, qui les trouva
+beaucoup mieux faits, & plus polis, que les deux que Gotske Lindenau
+avoit amenez; differents d'habits, de langage, & de moeurs.
+
+Le Roy de Danemarc satisfait de ce premier voyage, se resolut pour le
+second; & renvoya l'année d'apres 1606. le mesme Gotske Lindenau, avec
+cinq bons vaisseaux, en Groenland. Cét Admiral partit du Sunt le 8. jour
+du mois de May, & mena avec luy les trois Sauvages que le Capitaine
+Anglois avoit pris dans le golfe Davis, pour luy servir d'adresse, & de
+truchement. Ces pauvres innocens témoignerent une joye nompareille de
+leur retour en leur pays. Un d'eux mourut de maladie en pleine mer, &
+fut jetté hors le bord. Gotske Lindenau tint la route de l'Amerique, que
+le Capitaine Anglois avoit tenuë, qui est celle du Sudouest, & du golfe
+Davis, par le cap Faruel. Un de ces cinq navires s'esgara par les
+broüillards, & les quatre arriverent en Groenland, le 3. d'Aoust. A la
+premiere rade où les Danois moüillerent l'ancre, les Sauvages se
+monstrerent en grand nombre sur le rivage, mais ne voulurent point
+trafiquer; & comme ils tesmoignerent de se défier des Danois, les Danois
+ne se voulurent point fier à eux. Ce qui les obligea de changer de
+poste, & de monter plus haut, où ils trouverent un port plus beau que le
+premier, mais des Sauvages d'aussi mauvaise humeur que les premiers; car
+ils regardoient les Danois avec défiance, & intention de les combattre,
+en cas qu'ils voulussent mettre pied à terre. Les Danois qui ne
+voulurent non plus se fier à ceux-cy, qu'aux autres, n'y hazarder une
+descente, allerent plus avant; & comme ils costoyoient la terre, & que
+les Sauvages les costoyoient aussi avec leurs petits bateaux; les Danois
+surprirent à diverses fois, & menerent à leurs bords, six de ces
+Sauvages, avec leurs bateaux, & les petits equipages qui estoient
+dedans. Il advint que les Danois ayans moüillé l'ancre à une troisiéme
+rade, un valet de Gotske Lindenau, soldat hardy, & entreprenant, pria
+instamment son maistre de luy permettre de descendre seul, pour
+reconnoistre ces Sauvages. Il luy dit, qu'il tascheroit, ou de les
+apprivoiser par les marchandises qu'il leur porteroit, ou de se sauver,
+en cas qu'ils eussent quelque mauvais dessein contre luy. Le maistre se
+laissa vaincre par l'importunité de son valet. Mais le valet n'eut pas
+mis pied à terre, qu'il fut tout d'un temps, saisi, tué, & mis en pieces
+par les Sauvages; qui se retirerent du port apres cette action, & se
+mirent à couvert du canon des Danois. Les couteaux & les espées de ces
+Sauvages, sont faites de cornes, ou de dents, de ces poissons que l'on
+appelle Unicornes, esmouluës, & aiguisées, avec des pierres; & ne
+tranchent pas moins que si elles estoient de fer, & d'acier. Gotske
+Lindenau voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour luy en ce pays-là,
+tourna voile en Danemarc; & un de ses prisonniers Groenlandois, eut un
+si grand regret de quitter son pays, qu'il se jetta de desespoir dedans
+la mer, & se noya. Les Danois trouverent en revenant le cinquiéme navire
+qui s'estoit esgaré en allant; mais ils ne furent que cinq jours
+ensemble, car une tempeste qui se leva les escarta tous cinq, & ils ne
+purent se rejoindre qu'un mois apres que l'orage finit. Ils arriverent à
+Coppenhague, apres beaucoup de peine, & de peril, le 5. jour d'Octobre
+suivant.
+
+Le Roy de Danemarc entreprit le troisiéme & dernier voyage qu'il a fait
+faire en Groenland, avec deux grands Vaisseaux, sous le commandement
+d'un Capitaine du pays de Holstain, nommé _Karsten Richkardtsen_, à qui
+il donna des matelots de Norvegue, & d'Islande, pour luy servir de
+guide, & de conduite. La Chronique dit, que ce Capitaine partit du
+Sundt, le 13. du mois de May, sans marquer l'année, que je n'ay peu
+jamais sçavoir. Le huitiéme jour du mois de Juin suivant, il descouvrit
+les sommets des montagnes de Groenland; mais il ne pût aborder la terre,
+à causes des glaces qui y estoient attachées, & qui s'estendoient bien
+avant dans la mer. Il y avoit dessus ces glaces, d'autres glaces si haut
+amoncelées, qu'elles sembloient de grands rochers. Et le Chroniqueur
+remarque en cét endroit, qu'il y a des années que les glaces de
+Groenland ne se fondent point en Esté. Le Capitaine Holstainois fut
+contraint de revenir sans rien faire; & ce qui l'obligea encore plus à
+cela fut, que son second navire s'estoit escarté du sien, dans une
+tempeste qui les avoit separées; & qu'il estoit seul lors qu'il aborda
+les glaces. Le Roy de Danemarc receut ses excuses, & l'impossibilité
+qu'il allegua.
+
+Vous me demanderez, que sont devenus les quatre premiers Sauvages, & les
+cinq derniers, qui estoient restez des deux premiers voyages. Je vous en
+feray icy une petite Histoire; & vous diray, Monsieur, que le Roy de
+Danemarc establit des Personnes, qui eurent un soin particulier de les
+nourrir, & de les garder; de telle sorte neantmoins, qu'ils avoient la
+liberté d'aller par tout où ils vouloient. On les nourrissoit de laict,
+de beurre, & de fromage; de chairs cruës, & de poissons cruds; de la
+mesme façon qu'ils vivoient en leur pays; parce qu'ils ne se pouvoient
+accoustumer à nostre pain, & à nos viandes cuittes; moins encore au vin,
+& qu'ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon coeur, que de grands
+traits d'huyle, ou de graisse de Balene. Ils tournoient souvent la teste
+vers le Nord, & souspiroient avec tant d'amour pour leur patrie, que
+leur garde estant relaschée, ceux qui se peurent saisir de leurs petits
+bateaux, & de leurs rames, se mirent en mer pour en hazarder le traiect.
+Mais un orage qui les surprit, à dix, ou douze lieuës du Sundt, les
+rejetta sur les costes du Schone, où des Païsans les prirent, & les
+ramenerent à Coppenhague. Ce qui obligea leurs gardes de les observer
+avec plus de soin, & de leur donner moins de liberté. Mais ils
+devenoient malades, & mouroient de langueur.
+
+Il en restoit cinq de vivans, & de sains, lors qu'un Ambassadeur
+d'Espagne arriva en Danemarc. Le Roy de Danemarc, pour le divertir, luy
+fit voir ces Sauvages, & luy donna le passe-temps de l'exercice de leurs
+petits bateaux dessus la mer. Pour bien comprendre la forme, ou la
+façon, de ces bateaux; representez-vous, Monsieur, comme une Navette de
+Tisseran, de dix ou douze pieds de long; faite de bastons de balene,
+larges, & espais, d'un doigt ou environ; couverts dessus & dessous,
+comme les bastons d'un Parasol, de peaux de chiens, ou de veaux marins,
+cousuës de nerfs. Que cette machine est ouverte en rond par le milieu,
+de la largeur d'un homme à l'endroit des flancs, & qu'elle s'estressit
+en pointe par les deux bouts, à proportion de ce qu'elle est grosse par
+le milieu. Que la force, & l'adresse, de sa structure, consiste aux deux
+bouts, où ces bastons de balene sont joints, & liez ensemble; à
+l'ouverture, qui est le cercle de dessus, à la circonference duquel tous
+les bastons de dessus se vont rendre; & au demy-cercle de dessous, qui
+est attaché au cercle de dessus, comme une anse renversée à son panier.
+Figurez-vous que par ce demy-cercle, passent, ou aboutissent, les
+bastons de dessous, & ceux des costez; Et que le tout est si bien lié,
+si bien cousu, & si bien tendu; qu'il est capable par sa legereté, &
+l'adresse dont il est composé, de soustenir les efforts d'un orage en
+pleine mer. Les Sauvages s'assoient au fond de ces bateaux, par
+l'ouverture de dessus, les pieds tendus vers l'un, ou l'autre, des deux
+bouts; bouchent cette ouverture avec le bas de leurs camisoles, faites
+de peaux de chiens, ou de veaux marins, qu'ils sanglent par dessus; se
+serrent les poignets des manches; s'embeguinent, & se brident avec des
+coëffes, attachées au bout de leurs camisoles; de telle sorte qu'encore
+que l'Orage les renverse, & les culbute dedans la mer (comme il arrive
+assez souvent) l'eau ne sçauroit entrer par aucun endroit, ny de leurs
+bateaux, ny de leurs habits. Ils remontent tousjours sur l'eau, & se
+sauvent d'une tempeste, beaucoup mieux que s'ils estoient dedans un
+grand navire. Ils ne se servent que d'une petite Rame, de cinq à six
+pieds de long, platte & large par les deux bouts, d'un demy-pied, ou
+environ: Ils l'empoignent avec les deux mains, par le milieu, qui est
+rond. Elle leur sert de contrepoids, pour les tenir en equilibre; & de
+double rame, pour nager des deux costez. Ce n'est pas sans raison que
+j'ay comparé ces Bateaux à des Navettes, car les Navettes, qui partent
+de la main des Tisserans les plus adroits, ne coulent pas plus viste sur
+le mestier, que ces bateaux, maniez avec ces rames, par l'adresse de ces
+Sauvages, coulent dessus l'eau. L'Ambassadeur d'Espagne fut ravy de voir
+faire cét exercice aux cinq Sauvages du Roy de Danemarc. Ils se
+croisoient, & s'entrelassoient avec tant de vitesse, que la veuë en
+estoit troublée; & tant d'adresse, que pas un d'eux ne se touchoit. Le
+Roy voulut esprouver la vistesse d'un de ces petits Bateaux, contre une
+Chalouppe, equipée de seize bons rameurs; mais la chaloupe eut de la
+peine à suivre le bateau. L'Ambassadeur envoya une somme d'argent à
+chaque Sauvage en particulier, & chacun d'eux employa son argent à se
+faire habiller à la Danoise. Il y en eut qui mirent de grandes plumes à
+leurs chapeaux, se botterent, & esperonnerent, & firent dire au Roy de
+Danemarc, qu'ils le vouloient servir à cheval.
+
+Cette belle humeur ne leur dura pas long-temps, car ils retomberent dans
+leur melancholie ordinaire; & comme ils ne songeoient qu'aux moyens de
+retourner en Groenland, deux de ceux qui s'estoient mis en mer, & que
+l'orage avoit rejettez en Schone; que l'on soubçonnoit moins que les
+autres, en ce que l'on ne croyoit pas qu'ils se deussent exposer une
+seconde fois au peril qu'ils avoient couru, se saisirent de leurs
+bateaux, & regagnerent le Nord. On courut apres, & ils furent joints
+prés de l'emboucheure de la mer; mais on n'en peut attrapper qu'un, &
+l'autre se sauva, c'est à dire se perdit; car il n'y a pas d'apparence,
+qu'il soit jamais arrivé en Groenland. On avoit remarqué de ce Sauvage,
+qu'il pleuroit, toutes les fois qu'il voyoit un enfant, au col de sa
+mere, ou de sa nourrisse. On jugeoit par là, qu'il estoit marié, & qu'il
+regrettoit sa sa femme, & ses enfans. Ceux qui estoient retenus à
+Coppenhague, furent resserrez plus estroittement que de coustume; ce qui
+ne fit qu'accroistre le desir qu'ils avoient de revoir leur patrie, & le
+desespoir d'y retourner jamais.
+
+Ils moururent presque tous de ce regret, & il ne resta que deux de ces
+malheureux Groenlandois, qui vescurent dix, ou douze ans, en Danemarc,
+apres la mort de leurs compagnons. Les Danois firent ce qu'ils peurent
+pour leur persuader de vivre, & leur donnerent à entendre, qu'ils
+seroient traittez parmy eux, comme leurs amis, & leurs compatriotes; ce
+qu'ils tesmoignerent gouster en quelque façon. On tascha de les faire
+Chrestiens, mais ils ne peurent jamais apprendre la langue Danoise; & la
+Foy estant de l'oüye, il fut impossible de leur faire comprendre nos
+mysteres. Ceux qui prenoient garde de plus pres à leurs actions, leur
+voyoient souvent lever les yeux au ciel, & adorer le Soleil levant. L'un
+d'eux mourut de maladie à Kolding, en Jutland, pour avoir pesché des
+perles en Hyver. Vous noterez, Monsieur, que les Moules de Danemarc sont
+pleines de semences de perles imparfaites, & que ceux qui en mangent, ne
+trouvent presque autre chose que de cette sorte de gravier dessous les
+dents. On pesche de ces moules en abondance dans la riviere de Kolding.
+Il y en a qui ont des perles fines, quantité de petites, & quelques-unes
+d'assez grosses, & rondes. Ce Groenlandois avoit fait connoistre que
+l'on peschoit des perles en son pays, & qu'il estoit expert en cette
+pesche. Le Gouverneur de Kolding le mena avec luy dans son gouvernement,
+& luy donna de quoy s'exercer dans la riviere qui porte des perles. Le
+Sauvage y reüssit à merveilles, car il alloit sous l'eau comme un
+poisson, & n'en revenoit point sans moules qui eussent des perles fines.
+Ce gouverneur se persuada, que si cela continuoit, il mesureroit
+bien-tost les perles au boisseau. Mais son avidité luy fit perdre son
+esperance, parce que l'Hyver le surprit, & que ne se voulant pas donner
+la patience d'atendre que l'Esté fust revenu, pour continuer sa pesche,
+il envoyoit ce pauvre Sauvage à l'eau, comme un barbet, & le fit plonger
+si souvent dans les glaçons, qu'il en mourut. Son camarade ne se peut
+consoler de cette perte. Il trouva moyen, aux premiers beaux jours du
+Printemps, d'avoir par adresse un de ses petits bateaux, se mit
+secretement dedans, & passa le Sundt, avant que l'on se fust apperçeu de
+sa fuitte. Il fut suivy en diligence; mais comme il avoit le devant, on
+ne le peut atteindre qu'à 30. ou 40. lieuës dedans la mer. On luy fit
+entendre par signes, qu'il n'auroit jamais sçeu trouver le Groenland, &
+qu'infailliblement il auroit esté englouty des vagues. Il respondit par
+signes, qu'il auroit suivy la coste de Norvegue, jusques à une certaine
+hauteur, d'où il auroit pris la traverse; & se seroit conduit par les
+Estoilles dans son païs. Estant de retour à Coppenhague, il tomba en
+langueur, & mourut.
+
+Voila quelle a esté la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils
+estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, &
+larges de quarreure; _forti pectore, & armis_; bazanez, camus, & comme
+tels, ils avoient les levres grosses, & relevées. Les despoüilles de
+leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs
+fondes, & de leurs habits, sont demeurées en Danemarc. Nous avons veu à
+Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius,
+& l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de
+peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de
+poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs
+plumes de diverses couleurs, sont penduës par rareté dans le Cabinet de
+M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs
+couteaux, leurs espées, & les javelots, dont ils se servent à la pesche,
+armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguisées.
+Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, composé de 25. ou 30.
+petits fuseaux, attachez à une courroye de peau de mouton, qui n'est à
+l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois.
+
+Le Roy de Danemarc fut rebuté du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des
+Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une
+Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de _Compagnie du Groenland_,
+dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie
+y envoya deux navires, en l'année 1636. Ces navires allerent dans le
+golfe Davis, & à cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste
+de ce golfe. Ils n'eurent pas moüillé l'ancre, que huit Sauvages
+allerent à eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac,
+où les Danois d'un costé, avoient deployé leurs couteaux, leurs miroirs,
+leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards,
+de chiens, & de veaux marins, & quantité de cornes, que l'on appelle de
+Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tiré du
+vaisseau, pour quelque santé qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du
+bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un costé,
+qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'où ils ne leverent la
+teste, qu'à deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de
+la nouveauté de ce fait, firent signe à ces Sauvages, qu'ils revinsent,
+& les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les
+Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus
+de la peur, qu'ils ne virent plus de fumée, & que l'air se fut remis
+dans sa premiere tranquillité. Leur façon de trafiquer est telle. Ils
+choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises
+estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises
+qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les
+autres, adjoustent à ces blots, ou en ostent, jusques à ce qu'ils soient
+d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages,
+ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes,
+que l'on dit de Licornes, couché sur l'herbe du rivage, ou le retour de
+la marée l'avoit laissé à sec. On tient que c'est la coustume des Veaux
+marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de
+grands Boeufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se
+jetterent en foule dessus ce poisson, le tuërent, & mirent en pieces sa
+corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce
+poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrémement farouche
+dedans la mer. Il est à la Balene, ce que le Rinoceros est à l'Elephant.
+Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance.
+On dit qu'il en a heurté des navires avec tant de force, qu'ils se sont
+ouverts, & ont coulé à fonds.
+
+Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui
+avoit obligé les Danois à ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit
+reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, &
+de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence à cette rive, & ayant
+remply son vaisseau, de ce sable, dit à ces compagnons, qu'ils estoient
+tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce
+Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit
+principalement formée, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le
+visiter à loisir, fut estonné d'un retour si soudain; & le Pilote
+eschauffé, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son
+vaisseau. Mais il avoit à faire à un homme qui n'est pas de legere
+croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par
+les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en sçeurent tirer pas un
+petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outré de ce que ce pauvre
+Pilote s'estoit laissé dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle
+part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, où estoit son
+vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique,
+pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parlé de
+l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il
+creust avoir jetté tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu
+de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit conçeuë, il est
+certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir.
+Monsieur le grand Maistre n'est pas à se repentir du commandement si
+prompt qu'il fit à ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouvé depuis
+dans les minieres de Norvegue, du sable pareil à celuy de Groenland,
+dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les
+mineraux, & les minieres, qui leur est arrivé depuis ce temps-là à
+Coppenhague, en a tiré de tres-bon or, & en quantité, à proportion du
+sable. Il fut porté à cette precipitation par l'ignorance des autres
+Orfevres, qui n'auroient non plus sçeu tirer de l'or, de la matiere
+mesme d'où il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier
+voyage qui a esté fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que
+fut apporté ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de
+Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur
+l'Ambassadeur à Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait
+voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que
+de partir du Groenland, avoient retenu, & attaché, deux Sauvages dans
+leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine
+mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se
+jetterent dedans la mer, pour retourner à la nage en leur pays. Il y a
+de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop
+esloignez.
+
+Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un &
+de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les
+Norvegues ont habité; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les
+Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet
+d'Islande au vieux Groenland, ont esté vray-semblablement bouchez, par
+la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du
+Nordest, ont chassées de la mer glaciale, & amoncelées dans cette
+manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne
+route, ont esté contraints de suivre celle qui les a menez au cap
+Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que
+l'on appelle, _Nouveau Groenland_. Or il est croyable que les anciens
+passages d'Islande en Groenland ont esté bouchez, par l'experience qui
+nous fait voir que la route en a esté perduë. Et la Chronique Islandoise
+que je vous ay rapportée cy-dessus, nous en donne une prevue plus
+certaine, au chapitre de cette navigation, où il est escrit; Que l'on
+trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, _Gondebiurne Skeer_, qui
+sont de petites Isles de rochers, semées dans cette mer, & habitées par
+des Ours, où les glaces se sont vray-semblablement arrestées, & si fort
+attachées, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par
+succession de temps, comme petrifiées; de sorte que ce chemin ayant esté
+fermé, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a esté
+fermée aussi; d'où vient que l'on n'en a peu sçavoir depuis nouvelles
+quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habité.
+Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples
+du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut portée infailliblement, de
+Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que
+Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest,
+dans son premier voyage, avoit rencontré le vieux Groenland, ou s'en
+estoit approché; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il
+amena de cét endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens
+Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantité de personnes
+qui les ont veus, & pratiquez, à Coppenhague, m'ont asseuré, que
+ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy
+que differens entre-eux, de langage, & de moeurs, n'avoient pourtant
+rien de commun pour ce méme langage, ny pour ces mémes moeurs, avec le
+Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si
+different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y
+pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que
+les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient
+si viste, & bredoüilloient si fort, qu'ils ne prononçoient quoy que ce
+fust distinctement, excepté ces deux mots, _Oxa indecha_, dont on n'a
+jamais sçeu la signification. Il est certain que ce que nous appellons
+le vieux Groenland, n'a esté qu'une petite partie de toute cette grande
+Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que ç'a esté la rive la
+plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont
+habitée, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui
+ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleuré que les
+ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont
+presque pas hazardez d'y mettre pied à terre. Monsieur le grand Maistre
+de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui
+fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec
+lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au
+delà des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre, à dix ou douze
+lieuës de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, &
+demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au delà de ces montagnes,
+qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands
+hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils
+tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la
+terre, qu'ils habitent, n'ont jamais esté connus de qui que ce soit,
+dont l'Histoire soit venuë à nostre connoissance; & tout le Groenland
+est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que
+les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert.
+
+ * * * * *
+
+Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux
+choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit
+continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit
+continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a
+sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a
+un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement
+tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons
+ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord,
+a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les
+terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos
+Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que
+je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc
+m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de
+me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; &
+j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve
+comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais,
+qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que
+vous verrez bien-tost SON EXCELLENCE, mesme; car nous venons d'apprendre
+qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur
+Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy,
+& MADAME LA COMTESSE ELEONOR sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le
+merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales.
+C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy
+M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de
+Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede,
+& de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre ILLUSTRE
+AMBASSADEUR a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux
+premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous
+parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre
+avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre
+Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces
+deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous
+parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon
+dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me
+contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre,
+vous jugerez, & de son coeur, qui est si noble; & de son esprit, qui est
+si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement
+capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une
+Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus
+heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny
+la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs
+de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son
+service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, &
+curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il
+en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce
+pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé _Spitsberg_, à
+cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus.
+Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites
+pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise,
+entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites
+pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs
+eslevent. Elles croissent à veuë d'oeil, & les matelots en descouvrent
+tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la
+Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays
+est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que
+des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut
+d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de
+navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé
+aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy
+respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là.
+Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne,
+& que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des
+prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on
+appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement
+parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre
+lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable
+à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce
+pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand
+Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce
+pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le
+Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six
+semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison;
+suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de
+Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de
+ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se
+couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si
+est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, &
+estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par
+consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes
+qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que
+l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette
+rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de
+tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont
+tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en
+pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace.
+Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à
+Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il
+s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque
+endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au
+travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir
+joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois
+heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité,
+si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient
+attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de
+deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les
+mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de
+dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix,
+ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air
+corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de
+l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette
+herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe,
+& les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte
+d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible
+pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent
+l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, &
+en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les
+graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre,
+qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que
+rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y
+sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi
+entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de
+long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais
+elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement
+qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi
+sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le
+vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les
+vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce
+voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux
+que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas
+un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup
+d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le
+grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a
+fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des
+plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent
+de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres
+agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur
+ramage un concert melodieux dessus la mer.
+
+Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y
+arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y
+sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois
+de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en
+partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des
+monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. &
+quatre-vingts brasses;
+
+ _Quæ tantum vertice ad aurars Aërias,
+ Quantum radice ad Tartara tendunt;_
+
+car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds
+jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace,
+aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces
+glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la
+navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres
+en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en
+mesme temps.
+
+Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien
+de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le
+Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La
+distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les
+rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux;
+l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est
+de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces
+deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux
+desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez
+qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes
+incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour
+la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland
+soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je
+pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay
+promise du Capitaine Danois, _Jean Munck_, qui tenta, comme je vous ay
+dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique,
+& le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant
+cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le
+Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.
+
+Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck,
+d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit,
+& une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois,
+nommé _Hotzon_, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps
+auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette
+navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut
+l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent
+plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son
+advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, &
+cette mer, porterent depuis le nom, de _Destroit Hotzon_, & de _Mer
+Hotzonne_. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de
+May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez.
+Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus
+petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au
+cap, nommé _Faruel_, en langage Danois, comme qui diroit le cap _Vale_,
+en latin; & le cap _d'Adieu_, ou de _Bon voyage_, en François. Ainsi
+nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent
+aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap
+Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-1/2 degrez d'elevation, sur un
+pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé
+de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui
+varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck
+estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le
+destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il
+estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne
+s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, &
+des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte
+que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un
+broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son
+navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne
+s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le
+lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant,
+il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en
+chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.
+
+Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma _Destroit Christian_, du
+nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme
+mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya
+pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des
+traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils
+rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent
+surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes
+qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu
+où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement
+le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins
+soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où
+estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si
+bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où
+ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les
+Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les
+Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir
+rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces
+gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient
+vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois
+esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à
+leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des
+Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs
+marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les
+Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent
+aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons.
+Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si
+esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, &
+s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins,
+de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs
+camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de
+long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, &
+basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit
+de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; &
+ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à
+cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin
+qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient
+des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux,
+des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de
+revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou
+qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de
+Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne
+pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans
+cette Isle; qu'il appella _Reinsundt_, c'est à dire golfe des Renes; &
+nomma le port où il aborda, de son nom _Munckenes_. Cette Isle est à 61.
+degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du
+Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet.
+Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent,
+& le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le
+vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses
+ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux
+dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur
+les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de
+glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine
+mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y
+avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux
+brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux
+pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si
+grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs
+chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes
+dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y
+en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre
+autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques
+tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient
+apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que
+leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en
+avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20.
+minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le
+Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda,
+_Haresunt_, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des
+lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le
+_Christianus quartus_ du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de
+representer de cette sorte C4. Il partit de ces Isles, le neufiéme
+d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; &
+le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la
+coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du
+costé du Nordouest, qu'il appella _Sneoeuland_, c'est à dire, l'Isle des
+neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il
+print son cours de l'Ouest au Nord; _Et alors_, dit le Relateur, _je
+tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, &
+vingt minuttes_. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne
+voyoient point de terre; _Quoy que_, dit-il, _la largeur du destroit
+Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës_. Ce qui nous
+fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du
+destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il
+l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella
+_Mare novum_, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & _Mare
+Christianum_, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette
+coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de
+l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez,
+& vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, &
+l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma,
+_Munckenes Vinterhaven_, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; &
+appella toute la contrée, _Nouveau Danemarc_. Il ne remarque point dans
+sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce
+port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le
+Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane,
+qu'il nomme _les Isles Soeurs_; & d'une autre plus considerable, qui est
+vers la mer nouvelle, qu'il appelle _Dixes oeuland_. Il donne advis à
+ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils
+pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, &
+contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les
+reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces
+extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que
+les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez
+irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé,
+de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune.
+
+Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à _Munckenes
+Vinterhaven_; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours
+apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un
+port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses
+compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se
+garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port
+faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au
+mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le
+Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une
+chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans,
+qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la
+bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un
+party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en
+avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra
+qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre
+eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui
+representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit
+aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens,
+close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce
+quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre,
+mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate,
+mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois
+petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine
+Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en
+beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez
+dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces
+autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les
+habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; &
+qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par
+tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, &
+conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des
+bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est
+à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les
+pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois,
+quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il
+trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de
+bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce
+pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui
+avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux,
+des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, &
+de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes.
+L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les
+Scythes, & campoient à la façon des Lappes.
+
+Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande
+provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le
+Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses
+compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils
+tuërent quantité de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne
+nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi
+qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom
+que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines.
+
+Ce qui donna à penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce
+pays-là, des choses qui ne se voyoient pas si communément au Ciel de
+Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septiéme de Novembre, il parut
+trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme
+temps, que l'air de cette contrée est fort grossier. Il en parut deux,
+non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre
+entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du
+soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut
+environnée, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel
+parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre
+l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur
+perte presque totale, comme vous allez entendre.
+
+L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces
+espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux
+vins d'Espagne les plus purs, & à l'eau de vie la plus forte, se
+gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les
+cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins,
+en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des
+haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de
+cuivre, où par mesgarde on avoit le soir oublié de l'eau, se trouvoient
+le lendemain rompus, & cassez, à l'endroit où l'eau s'estoit glacée.
+Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas
+les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta
+parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les
+quittoit point, qu'il ne les eût emportez. Ils mouroient les uns apres
+les autres, & si dru, qu'à l'entrée du mois de Mars, leur Capitaine fut
+contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu
+de s'adoucir, à la venuë du Printemps. Elle esbransla les dents des
+malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne
+pouvoient manger que du pain, trempé dans de l'eau fonduë. Elle attaqua
+les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignité, qu'à
+tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si
+grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par
+tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient à veuë d'oeil, devenoient
+perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps,
+comme si on les eût roüez de coups. La description de cette maladie est
+proprement ce que l'on appelle le _Scorbut_, connu, & frequent, dans
+toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre
+ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les
+porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils
+furent contraints de foüiller dedans la nege, où ils trouverent une
+espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en
+quelque façon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient,
+& n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient
+fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent
+dehors. La Relation marque le douziéme d'Avril, comme un jour
+considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit
+plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui
+n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en
+pouvoient prendre, à cause de leur debilité. Ils virent, environ la
+my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny
+de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses;
+des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade
+à la fin, comme les autres, le quatriéme de Juin; & demeura dedans sa
+hutte accablé de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans
+manger. Il se resolut à la mort, & fit son Testament, par lequel il
+prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal
+qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les
+quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte,
+pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de
+vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de
+joye de voir leur Capitaine debout, allerent à luy, & le menerent devant
+leur feu, où il revint un peu à soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, &
+se resolurent de vivre; mais ils ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent
+de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils
+rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, &
+les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours.
+La glace commença de se rompre en ce temps-là, qui estoit le
+dix-huitiéme de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des
+saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le
+coeur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en
+l'estat où ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour
+arriver en Danemarc. Il commença environ ce temps-là de faire un peu de
+chaud, & de pluye; d'où il sortit une telle quantité de Moucherons,
+qu'ils ne sçavoient où se mettre, pour se garentir de leur importunité.
+Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le
+seiziéme de Juillet. Ils firent voile de ce port, où je vous ay dit
+qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux à couvert des glaces; que le
+Capitaine Munck appella de son nom, _Jens Munckes bay_, c'est à dire, la
+baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de
+glaçons flotants, où il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine à
+desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant
+qu'il fust refait, il attacha son vaisseau à un rocher de glace, qui
+suivoit le courant de la mer. Il fut delivré de cette glace, qui se
+fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perduë. Mais il
+ne demeura pas long-temps en cét estat; car la mer redevint glacée, se
+fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte, à se
+glacer, & se fondre, d'un jour à l'autre. Il passa à la fin le destroit
+Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, où il fut
+acceuilly, le troisiéme de Septembre, d'une grande Tempeste, dans
+laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si
+las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre
+à la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut
+renversée dedans la mer, d'où ils eurent toutes les peines du monde à la
+r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le
+temps d'arriver le 21. de Septembre, à un port de Norvegue, où ils
+estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit resté; &
+croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce
+jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais
+en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, où les
+autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'où ils
+gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en
+Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son
+voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reçoit une personne
+que l'on a creu perduë.
+
+Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine,
+mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceuë. Il demeura
+quelques années en Danemarc; où apres avoir long-temps resvé sur les
+manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux,
+& des choses; & sur la possibilité de trouver le passage qu'il
+chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage.
+Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des
+Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui
+formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce
+long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu à tous
+les inconveniens, & à tous les desordres, qui luy estoient survenus au
+premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le
+second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; &
+de discours à un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit
+donné, avoit pery par sa mauvaise conduite; à quoy le Capitaine
+respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le
+pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outré de cét
+affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix
+jours apres, de desplaisir, & de faim.
+
+Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette
+longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un
+long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le
+Groenland; & que ne sçachans pas où aboutit cette mer, nous ne sçaurions
+juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non.
+L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le
+Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le
+Levant; & qu'il le persuada à quantité de personnes qualifiées de
+Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le sçavoir au
+vray.
+
+Je descouvre en mesme temps le mesconte de celuy qui a fait des
+Dissertations sur l'origine des peuples de l'Amerique; lesquels il a
+fait venir de Groenland, & a voulu que les premiers habitans de
+Groenland soient venus de Norvegue. D'où il a conclu que les premiers
+habitans de l'Amerique ont esté Norvegues. Et nous l'a pretendu faire
+accroire, par une certaine affinité qu'il s'est figurée, de quelques
+mots Americains, qui finissent en _lan_, avec le, _land_, des Alemans,
+des Lombards, & des Norvegues; & par le rapport des moeurs, qu'il dit
+estre, entre les Americains, & les Norvegues, qu'il prend pour les
+Alemans de Tacite. Vous jugerez, Monsieur, par la suite, & le
+raisonnement, de tout mon discours, que cét Autheur s'est mesconté en
+toutes façons.
+
+Premierement, en ce que les Norvegues n'ont pas esté les premiers
+habitans du Groenland, comme il appert par les Relations, & les
+demonstrations, que je vous en ay faites; Et que M. Vormius,
+tres-sçavant dans les antiquitez du Nord; bien loin de rapporter
+l'origine des peuples de l'Amerique, aux peuples de Groenland; croit que
+les _Sklegringres_, originaires habitans du _Vestrebug_, de Groenland,
+estoient venus de l'Amerique.
+
+Secondement, il s'est trompé, en ce qu'il y a peu, ou point d'apparence,
+que le Groenland soit continent avec l'Amerique; & que le passage de
+l'un, à l'autre, n'a pas esté si connu, ny mesme si possible, qu'il se
+l'est imaginé. Il s'est abusé tiercement, en ce que je vous ay fait
+voir, qu'il n'y a nulle affinité de langage, ny de moeurs, entre le
+Groenland, & la Norvegue; & que s'il veut que les Norvegues ayent
+communiqué leur langue, & leurs moeurs, aux Americains, il faut qu'ils
+ayent passé par ailleurs que par le Groenland, pour aller en Amerique.
+
+J'aurois en cét endroit une belle occasion d'insister sur les autres
+mescontes du Dissertateur, de luy rendre ses paroles, & de le renvoyer
+au pays des Visions, & des Songes. Mais puis qu'il dort son dernier
+sommeil, laissons-le dormir en repos, & finissons ce discours pour
+nostre commune satisfaction. Je fais conscience d'interrompre le cours
+de ces Compositions si doctes, & si elegantes, que vous nous donnez tous
+les jours à pleines mains, par la lecture d'un Escrit qui n'est, ny de
+la touche, ny du prix de vos excellents Ouvrages; & quelque bonté que
+vous ayez pour moy, je ne fais nulle doute que vous ne soyez aussi
+content d'avoir achevé de lire cette Lettre, que je suis ayse d'avoir
+achevé de l'escrire, & de vous dire
+
+MONSIEUR,
+
+que je suis
+
+Vostre tres-humble, & tres-affectionné serviteur
+
+De la Haye le 18. Juin 1646.
+
+
+
+
+_Privilege du Roy._
+
+
+LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre: A nos amez &
+feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des
+Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts,
+leurs Lieutenans, & tous autres nos Justiciers & Officiers qu'il
+appartiendra, Salut. Nostre bien amé AUGUSTIN COURBÉ Libraire à Paris,
+Nous a fait remonstrer qu'il desireroit imprimer, _la Relation de
+Groenland_, s'il avoit sur ce nos Lettres necessaires, lesquelles il
+nous a tres-humblement suppliez de luy accorder. A CES CAUSES, Nous
+avons permis & permettons à l'Exposant; d'imprimer, vendre & debiter, en
+tous lieux de nostre obeyssance ledit Livre, en telles marges, en tels
+caracteres & autant de fois qu'il voudra, durant l'espace de cinq ans,
+entiers & accomplis, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer pour
+la premiere fois: Et faisons tres-expresses defenses à toutes autres
+personnes, de quelle qualité & condition qu'elles soient de l'imprimer,
+faire imprimer, vendre ny distribuer en aucun endroit de nostre Royaume,
+durant ledit temps; sous pretexte d'augmentation, correction &
+changement de tiltre ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce
+soit, à peine de quinze cens livres d'amendes, payables sans deport, par
+chacun des contrevenans, & applicables un tiers à Nous, un tiers à
+l'Hostel-Dieu de Paris, & l'autre à l'Exposant; de confiscation
+d'exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests: A
+condition qu'il en sera mis deux exemplaires dudit Livre en nostre
+Bibliotheque publique, & un en celle de nostre tres-cher & feal le sieur
+Seguier Chevalier, Chancelier de France, avant que de l'exposer en
+vente, à peine de nullité des presentes: Du contenu desquelles Nous vous
+mandons que vous fassiez jouyr pleinement & paisiblement l'Exposant, &
+ceux qui auront droict d'iceluy, sans qu'il luy soit fait aucun trouble
+ny empeschement: Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin
+dudit Livre, un bref Extrait des presentes, elles soient tenuës pour
+deuëment signifiées, & que foy y soit adjoustée, & aux copies d'icelles,
+Collationnées par l'un de nos amez & feaux, Conseillers & Secretaires,
+comme à l'original. Mandons aussi au premier Huissier ou Sergent sur ce
+requis, de faire pour l'execution des presentes, tous exploits
+necessaires, sans demander autre permission; CAR tel est nostre plaisir,
+nonobstant oppositions ou appellations quelconques, & sans prejudice
+d'icelles: Clameur de Haro, Chartre Normande, & autres Lettres à ce
+contraires. DONNÉ à Paris le dix-huitiéme jour de Mars, l'An de grace
+mil six cens quarante-sept. Et de nostre Regne le quatriéme. Signé par
+le Roy en son Conseil, CONRART.
+
+ * * * * *
+
+Achevé d'imprimer pour la premiere fois le dernier jour d'Avril 1647.
+
+ * * * * *
+
+Les Exemplaires ont esté fournis.
+
+
+
+--------------------------
+NOTES SUR LA TRANSCRIPTION
+
+L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. Cependant
+on a résolu les abréviations, et différencié les lettres u/v et i/j
+conformément à l'usage moderne.
+
+On a effectué les corrections signalées en errata, ainsi que les
+corrections suivantes indiquées de façon manuscrite sur l'exemplaire
+d'origine:
+
+ Snorro Storlefonius > Storlesonius
+ Une annotation précise: Arngr. Jon. spec. Isl. p. 36 [...]
+ Snorro Storlesonius, i.e. Snorre Storla-son, sive Snorro Storlæ F.
+ l'Onix > l'Orix
+ Annotation: Relat. d'A. de la Croix, Tom. 3. l. I. ch. 1.
+ p. 288. Licorne d'Ethiopie.
+ Dithmatche > Dithmarche
+ nulle bonté > nulle honte
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND ***
+
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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