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+ <title>The Project Gutenberg ebook of Relation du Groenland, by La Peyreire.</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Relation du groenland
+
+Author: Isaac de La Peyrère
+
+Release Date: September 21, 2008 [EBook #26680]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
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+
+</pre>
+
+<h1>RELATION<br />
+<small>DU</small><br />
+<big>GROENLAND.</big></h1>
+
+<div class="c">
+<img src="images/001.png" alt="[Marque d'imprimeur: CURVATA RESURGO]">
+</div>
+<p class="c"><big>A PARIS,</big><br />
+Chez <span class="sc">Augustin Courbé</span>, dans la<br />
+petite Salle du Palais, à la Palme.</p>
+
+<p class="c"><span class="g">M. DC. XLVII.</span></p>
+
+
+
+
+<h2>ADVERTISSEMENT<br />
+<small>SUR LA CARTE</small><br />
+<big>DU GROENLAND.</big></h2>
+
+
+<p><i>Je puis dire que Monsieur
+Chapelain est le
+veritable Autheur de
+cette Carte, en ce qu'il l'a jugée
+absolument necessaire, pour
+l'intelligence de ma Relation,
+&amp; que je n'ay peu faillir en
+suivant le conseil d'une Personne
+qui est dans une si haute,
+&amp; si universelle approbation.</i></p>
+
+<p><i>J'ay dressé cette Carte sur
+quatre Elevations qui m'ont
+esté particulierement connuës;
+du cap Faruel, de l'Islande, du
+Spitsberg, &amp; de cét endroit de
+la Mer Christiane, où les glaces
+arresterent le Capitaine
+Munck, qui est icy marqué,
+&amp; nommé, <em>Port d'hyver de
+Munck</em>.</i></p>
+
+<p><i>J'ay pris les longitudes de
+tous ces lieux, sur le Meridien
+de l'Isle de Fer des Canaries,
+par l'advis de Monsieur Roberval,
+Mathematicien de
+grand nom, &amp; de Monsieur
+Sanson, excellent Geographe,
+que j'ay consultez pour la construction
+de cette Carte.</i></p>
+
+<p><i>La longitude du port d'hyver
+de Munck, m'a esté plus
+precisément connuë que les autres,
+par une Ecclypse de
+Lune, qui est rapportée dans
+la Relation mesme de ce Capitaine,
+qui dit l'avoir veuë
+estant à ce port, sur les huit
+heures du soir, du vingtiéme
+Decembre, de l'année mil six
+cents dix-neuf. Elle dût paroistre
+à Paris, suivant les Tables
+des mouvemens celestes,
+sur les trois heures du matin,
+ou environ, du 21. du mesme
+mois. Mais parce que cette
+Ecclypse dura trois heures, &amp;
+plus, &amp; que le Capitaine
+Munck ne dit pas s'il la vid,
+ou à son commencement, ou à
+son milieu, ou à sa fin; Monsieur
+Gassendy, à qui j'ay eu
+recours touchant cette difficulté,
+&amp; dont la suffisance est connuë
+de tous ceux qui font profession
+d'aymer les belles lettres,
+m'a conseillé, pour la vray-semblance
+de la conjecture, &amp;
+pour ne pas tomber dans l'un,
+ou l'autre extreme, de poser
+que cette Ecclypse fut apperçeuë
+au port de Munck, entre
+son commencement, &amp; sa fin;
+c'est à dire, vers le milieu du
+temps qu'elle dura, &amp; à l'heure,
+ou environ, qu'elle dût paroistre
+à Paris. D'où il resulteroit
+que lors qu'il est trois heures
+du matin à Paris, il n'est
+que huit heures du soir, du jour
+precedent, au port de Munck;
+&amp; qu'il y a sept heures de difference,
+d'un lieu à l'autre. Or, en
+prenant quinze degrez pour
+chaqu'heure, selon les regles de
+la science; il s'ensuivroit aussi
+que le Meridien du port de
+Munck, seroit esloigné du Meridien
+de Paris, de cent cinq
+degrez; &amp; que mettant Paris
+au vingt-troisiéme degré, &amp;
+½ de longitude, le port de
+Munck devroit estre mis au
+deux cents septante-huitiéme
+degré, &amp; ½; c'est à dire, 81.
+degré, &amp; ½ au delà du Meridien
+des Canaries. Et il seroit
+evident par la mesme raison,
+qu'à compter douze lieuës communes
+de France, pour chaque
+degré de ce Parallele, dont les
+degrez sont, d'environ la moitié,
+plus petits que les degrez
+des grands Cercles; ce port seroit
+esloigné de Paris, d'environ
+1260. lieuës.</i></p>
+
+<p><i>J'ay divisé la partie Meridionale
+du Groenland, prise au
+cap Faruel, en deux Isles, de la
+façon qu'elles sont icy representées.
+Ce que j'ay fait, non pas
+sur les Relations Danoises,
+dont je me suis servy pour ma
+Relation, car elles n'en parlent
+point; mais sur une Carte
+de la Bibliotheque de <small class="g">MONSEIGNEUR
+LE CARDINAL
+MAZARIN</small>, que Monsieur
+Naudé (l'Ame, de ce grand
+Corps d'excellens Livres, &amp; de
+curieuses recherches, qui composent
+cette illustre Bibliotheque)
+m'a fait la grace de me
+communiquer. Ces mots sont
+escrits au pied de cette Carte:</i>
+<span lang="la">Hæc delineatio facta est per
+Martinum filium Arnoldi,
+natum in Hollandia, civitate
+dicta, <i>den Briel</i>, qui bis
+navigationem ad <i>Insulam</i>,
+dictam, <i>Antiquam Groenlandiam</i>,
+instituit; tanquam
+supremus gubernator, an<sup>o</sup>.
+1624. &amp; 1625.</span><i>Ce Martin fils
+d'Arnould, appelle le Groenland,
+<em>une Isle</em>; quoy que l'on ne
+sçache pas encore, s'il est Isle, ou
+Continent, ou composé d'Isles.
+Il dit que c'est la Carte du
+<em>Vieux Groenland</em>. Il pouvoit
+dire, du vieux, &amp; du nouveau;
+car on n'en connoit point d'autre.
+Et ce que nous en connoissons
+devroit plustost estre appellé,
+le nouveau, que le vieux;
+La raison est, qu'encore que le
+vieux Groenland ait esté certainement
+placé en quelque
+endroit de la Terre qui est icy
+descrite, &amp; à l'Ouest de l'Islande;
+on ne sçauroit neantmoins
+determiner cét endroit, &amp; qu'il
+n'est pas connu des Norvegues
+mesmes d'aujourd'huy, quoy
+que leurs peres l'ayent trouvé,
+&amp; habité des siecles entiers;
+comme il sera plus particulierement
+deduit dans cette Relation.</i></p>
+
+<p><i>Ce qui est icy representé de
+la liaison du cap Faruel, avec
+le destroit Christian, &amp; la mer
+Christiane, &amp; du port d'hyver
+de Munck; a esté tiré sur une
+Carte que le Capitaine Munck
+fit faire de son voyage, qui est
+imprimée avec sa Relation. Je
+l'ay suivie d'autant plus volontiers,
+qu'elle a du rapport avec
+la Carte mesme du Capitaine
+Hotzon, qui descouvrit le premier
+ce destroit, &amp; cette mer;
+que Monsieur Chapelain, aussi
+courtois, que curieux, a tirée
+de son cabinet, pour me la mettre
+en main, &amp; la conferer
+tout à loisir, avec celle que j'ay
+du Capitaine Munck.</i></p>
+
+<p><i>Je n'ose pas asseurer que
+toute la coste de la mer Christiane,
+&amp; du Couchant, qui est
+icy descrite, entre le golfe
+Davis, &amp; le port d'hyver de
+Munck, soit du Groenland;
+parce qu'il se peut faire qu'il y
+ait quelque Riviere considerable,
+ou quelque Destroit, que
+je ne connois pas, qui coupe
+cette Terre, &amp; separe le Groenland,
+de l'Amerique. Ce qui
+me rend plus irresolu sur ce
+point, est, que je n'ay pas ouy
+dire en Danemarc, que toute
+cette coste fust du Groenland,
+comme je l'ay ouy affirmer de
+toute la coste du Nordest, qui
+est entre le cap Faruel, &amp; le
+Spitsberg. Je laisse la resolution
+de ce doute, à ceux qui en auront
+plus de connoissance, par
+les Relations Angloises, &amp;
+Hollandoises; n'ayant fait
+dessein que d'escrire icy ce que
+j'ay appris de cette Terre, par
+les Livres Danois, &amp; les conversations
+que j'ay euës en
+Danemarc.</i></p>
+
+
+
+
+<h2><small><i>Fautes survenuës à l'Impression.</i></small></h2>
+
+
+<p class="narrow">Page 4. ligne 2. effacez, de. Page 7. ligne
+2. golfe Davis, lisez cap Faruel. Page 8.
+ligne 14. vous remarquer, lisez vous faire
+remarquer. Page 11. ligne 15. <span class="sc">Rovsseatv</span>,
+lisez <span class="sc">Rousseau</span>.
+</p>
+
+<p><br /><br /><br /></p>
+
+<p><i>Monsieur l'Ambassadeur,
+de qui il est souvent parlé
+dans cette Relation, est,
+<small class="g">MONSIEUR DE LA THUILLERIE</small>,
+qui a fait la Paix celebre des
+deux Couronnes du Nord.</i></p>
+
+
+
+
+<div class="c">
+<a href="images/carte.png"><img src="images/thumb.png" alt="[Illustration: Carte de Groenland]"></a>
+</div>
+
+
+
+<h2>RELATION<br />
+<small>DU</small><br />
+<big>GROENLAND</big><br />
+<small>A MONSIEUR DE</small><br />
+<i>LA MOTHE LE VAYER</i>.</h2>
+
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p>Je voy bien
+qu'il ne me suffit pas de vous
+avoir escrit une longue lettre
+de l'Islande; il est juste
+que je tienne ma promesse,
+&amp; que je vous envoye une
+Relation du Groenland. Ne
+vous estonnez pas du temps
+que j'ay mis à passer de l'un
+à l'autre. Si vous considerez
+les difficultez, &amp; les perils,
+qui se rencontrent dans cette
+Navigation; vous trouverez
+que j'ay eu raison de ne
+me pas haster, &amp; de m'informer
+tout à loisir de la route
+que je devois prendre, pour
+trouver cette Terre Septentrionale,
+qui merite mieux le
+nom d'Inconnuë, que la Terre
+Australe. Ce n'est pas que
+les Norvegues ne l'ayent habitée,
+&amp; que durant l'espace
+de cinq ou six cents ans, ils
+n'y ayent entretenu leurs
+commerces, &amp; leurs colonies.
+Mais ne confondons
+point les choses, &amp; ne mettons
+pas à la teste de ce Discours,
+ce qui en doit composer
+le corps. Je vous diray
+ce que j'ay appris de cette
+Terre, comme inaccessible,
+avec tout l'ordre que j'ay
+peu tirer de ce qui m'en a esté
+raconté, &amp; que j'ay peu comprendre
+des escrits les plus
+confus, je ne dis pas que j'aye
+jamais leus, mais qui m'ayent
+esté expliquez, d'une langue
+que je n'entends pas; comme
+sont les livres Danois, que
+M. Rets Gentilhomme Danois,
+a eu la bonté de lire en
+ma presence, &amp; de m'en donner
+en mesme temps l'explication.
+Vous le verrez bien-tost
+à Paris; car le Roy de Danemarc
+l'a nommé, à cause de
+son merite &amp; de sa vertu,
+pour estre son Resident en
+France; &amp; il vous certifiera
+ce que je vous vay escrire.</p>
+
+<p>LE GROENLAND est
+cette Terre septentrionale
+qui serpente du Midy au Levant,
+declinant vers le Nord,
+depuis le cap Faruel de l'Ocean
+Deucaledonien; tout le
+long des costes de la mer
+Glaciale, qui tirent vers le
+Spitsberg, &amp; la Nova Zembla.
+Quelques uns ont dit,
+qu'elle se va joindre avec les
+terres de la Tartarie; mais la
+chose est incertaine, comme
+vous entendrez cy-apres.
+Elle a donc à l'Orient, la
+mer Glaciale; au Midy,
+l'Ocean Deucaledonien; à
+l'Occident, le destroit Hotzon,
+ou Christian, &amp; la mer
+Hotzonne, ou Christiane,
+qui la separent de l'Amerique;
+sa largeur est inconnuë
+du costé du Septentrion. La
+Chronique Danoise dit à ce
+propos, que c'est l'extremité
+du Monde vers le Nord, &amp;
+qu'au delà il ne se trouve
+point de Terre plus septentrionale.
+Il y en a qui croyent
+que le Groenland est continent
+avec l'Amerique, depuis
+que les Anglois, qui ont
+voulu passer le destroit Davis,
+pour chercher par là une
+route dans le Levant, ont
+trouvé que ce que Davis
+avoit pris pour un destroit,
+estoit un golfe. Mais j'ay
+une Relation Danoise, d'un
+Capitaine Danois nommé
+Jean Munck, qui a tenté ce
+passage du Levant par le
+Nordouest du cap Faruel,
+&amp; selon ce qu'il en a dit, l'apparence
+est grande que cette
+Terre est tout à fait separée
+de l'Amerique. Ce que je
+vous feray voir en son lieu,
+lors que je vous parleray de
+ce voyage. L'elevation du
+Groenland, prise au cap
+Faruel, qui est sa partie la
+plus meridionale, suivant la
+mesure qu'en a prise le Capitaine
+Munck, matelot fort
+entendu, est de soixante degrez
+trente minutes. Ses autres
+parties sont beaucoup
+plus eslevées, selon qu'elles
+s'approchent plus du Pole; &amp;
+je n'en ay point de determinée
+que celle de Spitsberg,
+que les Danois content entre
+les Terres de Groenland,
+&amp; disent estre de septante-huit
+degrez, ou environ. Je
+ne vous parle pas de la longitude
+de cette Terre, parce
+que mes Relations n'en parlent
+point, &amp; que je n'en ay
+rien appris de plus particulier
+que ce que nos cartes
+en disent. Il me suffit de vous faire
+remarquer, que le cap Faruel
+est au delà des Canaries,
+&amp; de nostre premier Meridien.</p>
+
+<p>Je me suis principalement
+servy pour l'Histoire
+du Groenland, de deux
+Chroniques, l'une Islandoise,
+&amp; l'autre Danoise; la premiere
+ancienne, &amp; l'autre
+nouvelle; la premiere en prose,
+&amp; l'autre en vers; &amp; toutes
+deux escrites en langage
+Danois. L'original de l'Islandoise
+est Islandois, composé
+par <i>Snorro Storlesonius</i>,
+Islandois, qui a esté <i>Nomophylax</i>,
+comme l'appelle
+Angrimus Jonas, ou Juge
+souverain de l'Islande, en
+l'année 1215. C'est le mesme
+qui a compilé l'Edda, ou les
+fables de la poësie Islandoise,
+dont je vous ay autresfois
+parlé. La Chronique
+Danoise a esté composée en
+vers Danois, par un Prestre
+Danois, nommé <i>Claude
+Christophersen</i>, qui est mort
+depuis quinze ans, ou environ.
+Cette Chronique Danoise
+raporte, que des Armeniens agitez
+par une grande tempeste,
+furent emportez
+dans l'Ocean du Nord,
+&amp; aborderent par hazard en
+Groenland, où ils demeurerent
+quelque temps, &amp; de là
+passerent en Norvegue, où ils
+habiterent les rochers de la
+mer Hyperborée. Mais cela
+n'est appuyé que sur la fable,
+&amp; l'ancienne coustume de
+faire venir des Peuples esloignez
+pour fonder des origines.
+L'Histoire est plus receuë,
+&amp; plus certaine, que
+les Norvegues ont passé en
+Groenland, qu'ils l'ont descouvert;
+&amp; habité, de cette
+sorte.</p>
+
+<p>Un Gentilhomme de Norvegue,
+nommé <span class="sc">Torvalde</span>,
+&amp; son fils <span class="sc">Erric</span>, surnommé
+<span class="sc">le Rousseau</span>, ayans commis
+un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent
+en Islande, où Torvalde
+mourut. Son fils Erric,
+homme impatient &amp; cholere,
+tua bien-tost apres un autre
+homme en Islande. Et
+comme il ne sçavoit où aller,
+pour eschaper la rigueur des
+Juges qui le poursuivoient,
+il se resolut de chercher une
+Terre, qu'un nommé <i>Gundebiurne</i>,
+luy dit avoir veuë
+à l'Ouest de l'Islande. Erric
+trouva cette Terre, &amp; y aborda
+par une emboucheure
+que font deux Promontoires,
+dont l'un est au bout d'une
+Isle, qui est vis à vis du
+continent de Groenland, &amp;
+l'autre dans le continent
+mesme. Le promontoire de
+l'Isle s'appelle, <i>Huidserken</i>;
+celuy du continent, <i>Huarf</i>;
+Et entre les deux il y a une
+tres-bonne rade, nommée
+<i>Sandstafm</i>, où les vaisseaux
+sont à couvert du mauvais
+temps, &amp; en grande seureté.
+<i>Huidserken</i>, est une prodigieusement
+haute montagne,
+sans comparaison plus
+grande que <i>Huarf</i>. Erric le
+Rousseau l'appella du commencement,
+<i>Mukla Iokel</i>,
+c'est à dire, le grand glaçon.
+Elle a esté depuis appellée
+<i>Bloserken</i>, comme qui diroit,
+chemise bleuë, &amp; pour
+la troisiéme fois <i>Huidserken</i>,
+qui signifie chemise blanche.
+La raison de ces deux derniers
+changemens de noms,
+est vray-semblablement celle-cy;
+que les neges qui se
+fondent &amp; se glaçent en méme
+temps, composent du
+commencement une glace
+qui est de la couleur de la
+mousse, ou de l'herbe, ou des
+petits arbres qui croissent
+sur les rochers. Mais comme
+par une longue cheute de
+neges, qui s'entassent les unes
+sur les autres, la glace devient
+extraordinairement espaisse,
+elle reprend sa couleur, &amp; la
+blancheur qui luy est naturelle.
+Ce que je vous dis par
+l'experience de ce qui se fait
+en Suede, où nous avons veu
+des rochers qui nous ont
+paru bleüastres, &amp; blancs, par
+la mesme raison. Je ne vous
+dissimuleray pas, &amp; Monsieur
+l'Ambassadeur le certifiera,
+qu'en revenant ce mesme
+hyver de Suede en Danemarc,
+&amp; passant en carrosse
+sur la mer, qui est entre Elsenur
+&amp; Coppenhague, nous
+avons veu de grandes pieces
+de glace amoncelées en divers
+endroits, dont les piles
+entieres nous paroissoient,
+les unes extremement blanches,
+les autres comme teintes
+du plus bel azur qui se
+puisse voir, de quoy nous ne
+pouvions rendre aucune raison;
+car elles estoient faites
+de mesme eau, &amp; nous les
+voyons toutes d'un aspect
+qui ne nous sembloit pas
+assez different, pour causer
+cette difference de couleurs.
+Ce vers de Virgile me revint
+à la memoire, où il parle
+des deux Zones froides, en
+ces termes.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i lang="la">Cærulea glacie concretæ, atque imbribus atris.</i></span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Mais je croy que <i lang="la">Cærulea
+glacies</i> se doit prendre en ce
+lieu, pour de la glace noire,
+telle que Virgile se l'est figurée
+dans des pays noirs, &amp; tenebreux;
+selon le sens de ce
+mesme Poëte en un autre
+endroit,</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i lang="la">Olli cæruleus supra caput adstitit imber.</i></span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Et de cét autre,</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;&mdash; <i lang="la">stant manibus aræ,</i></span><br />
+ <span class="i0"><i lang="la">Cæruleis mæstæ vittis, atraque Cupresso.</i></span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Revenons à nostre propos.
+Erric le Rousseau, devant
+que de s'engager dans le continent,
+jugea à propos de reconnoistre
+l'Isle, &amp; y descendit.
+Il la nomma, <i>Erricsun</i>,
+c'est à dire, l'Isle de Erric, &amp;
+y demeura tout l'Hyver. Le
+Printemps venu, il passa de
+l'Isle au continent, qu'il nomma
+GROENLAND, c'est à
+dire, <i>Pays verd</i>, à cause de la
+verdeur de ses pasturages, &amp;
+de ses arbres. Il descendit à
+un Port, qu'il nomma <i>Erricsfiorden</i>,
+c'est à dire le port de
+Erric; &amp; non guere loin de
+ce port fit un logement, qu'il
+nomma <i>Ostrebug</i>, c'est à dire,
+bastiment de l'Est. L'Automne
+suivant, il alla du costé
+de l'Ouest, où il fit un autre
+logement, qu'il nomma
+<i>Vestrebug</i>, c'est à dire, bastiment
+de l'Ouest. Mais, soit
+que la demeure du continent
+luy parût plus froide, &amp; plus
+rude que celle de son Isle, ou
+qu'il y trouvast moins de seureté,
+il retourna l'Hyver d'apres
+à Erricsun. L'Esté suivant
+Erric passa au continent,
+&amp; alla du costé du Nord,
+jusques au pied d'un grand
+rocher, qu'il nomma <i>Snefiel</i>,
+c'est à dire, rocher de nege, &amp;
+descouvrit un Port, qu'il
+nomma <i>Ravensfiorden</i>, c'est
+à dire, le port des Corbeaux,
+à cause du grand nombre de
+Corbeaux qu'il y trouva.
+Ravensfiorden respond du
+costé du Nord à Erricsfiorden,
+qui est du costé du Sud,
+&amp; on va de l'un à l'autre par
+un bras de mer qui les joint.
+Erric retourna dedans son
+Isle sur la fin de l'Automne,
+&amp; y passa le troisiéme Hyver.
+Le Printemps revenu, il se
+resolut d'aller en personne
+en Islande, &amp; pour obliger les
+Islandois, avec lesquels il
+avoit fait sa paix, de le suivre
+en Groenland, publia les
+merveilles de la nouvelle
+Terre qu'il avoit descouverte.
+Il raporta qu'elle abondoit
+en gros &amp; en menu bestail,
+en pasturages excellens,
+en toute sorte de chasse &amp; de
+pesche. Et les persuada si
+bien, qu'il retourna en son
+pays de conqueste, avec grand
+nombre de Vaisseaux, &amp; d'Islandois,
+qui le suivirent.</p>
+
+<p>Le fils d'Erric nommé
+Leiffe, ayant passé de Groenland
+en Islande avec son pere,
+passa d'Islande en Norvegue;
+où, selon ma Chronique
+Islandoise, il trouva le Roy
+Olaus Truggerus, &amp; lui dit la
+bonté de la Terre que son pere
+avoit trouvée. Ce Roy de
+Norvegue, qui depuis peu
+s'estoit fait Chrestien, fit instruire
+Leiffe au Christianisme,
+&amp; l'ayant fait baptiser,
+l'obligea de demeurer
+l'Hyver suivant à sa Cour. Il
+le renvoya l'Esté d'apres, vers
+son pere en Groenland, &amp;
+luy donna un Prestre pour instruire
+Erric, &amp; le peuple qui
+estoit avec luy, dans la Religion
+Chrestienne. Leiffe
+estant de retour chez son pere
+en Groenland, fut appellé
+par les habitans du lieu,
+<i>Leiffdenhepne</i>, c'est à dire
+Leiffe l'heureux, parce qu'il
+avoit eschapé de grands perils
+dans son voyage. Il receut
+un mauvais accueil de
+son pere en arrivant, de ce
+qu'il avoit amené des estrangers
+avec luy. Ces estrangers
+estoient quelques pauvres
+matelots, qu'il avoit
+trouvez sur la quille de leur
+Vaisseau, jetté par l'orage, &amp;
+renversé en pleine mer, sur
+des rochers de glace. Leiffe
+esmeu de compassion pour
+des miserables, que la mesme
+Tempeste qui l'avoit battu,
+avoit fait perir, les avoit receus
+dedans son navire, &amp;
+menez en Groenland. Erric
+estoit faché de ce que Leiffe
+avoit, disoit-il, enseigné à
+des estrangers la route d'une
+Terre qu'il ne vouloit pas faire
+connoistre à tout le monde.
+Mais ce fils genereux
+adoucit l'esprit farouche de
+son pere, &amp; luy fit entendre
+les devoirs de l'humanité qui
+fait les hommes. Il luy parla
+en suite de la Charité qui fait
+les Chrestiens, &amp; le pria d'écouter
+le Prestre que le Roy
+de Norvegue luy avoit donné.
+En quoy il reüssit de telle
+sorte, qu'il luy persuada de
+se faire baptiser, luy, &amp; le
+peuple qui estoit sous luy.</p>
+
+<p>C'est tout ce qui se lit, &amp;
+que j'ay peu apprendre d'Erric
+le Rousseau, de son fils
+Leiffe, &amp; de ces premiers
+Norvegues qui ont habité le
+Groenland. La Chronique
+Islandoise met le depart de
+Torvalde, &amp; d'Erric le Rousseau
+son fils, du port de Iedren
+en Norvegue, au temps
+de <i>Hakon Iarls</i>, dit le <i>Riche</i>,
+qui est le commencement de
+cette Chronique; &amp; au regne
+d'Olaus Trugguerus Roy de
+Norvegue, qui se raporte
+à l'an de grace 982. ou environ.
+Mais la Chronique Danoise
+va plus avant, &amp; la met
+en 770. Je vous ay fait voir
+dans ma Relation de l'Islande,
+que cette derniere supputation
+est plus apparente
+que la premiere, par une Bulle
+du Pape Gregoire IV. d'environ
+l'an de grace 835. adressée
+à l'Evesque Ansgarius,
+pour la propagation de la
+Foy, dans toutes les terres du
+Nord, &amp; notamment de l'Islande,
+&amp; de Groenland. Je ne
+m'arresteray pas sur cette dispute,
+&amp; vous diray seulement
+deux choses à ce propos. La
+premiere, que la mesme
+Chronique Danoise porte,
+que les Roys de Danemarc
+s'estans faits Chrestiens, sous
+l'Empire de Louys le Debonnaire,
+le Groenland faisoit
+grand bruit dés ce temps-là.
+La seconde, que M. Gunter,
+Secretaire du Roy de
+Danemarc, homme docte,
+d'excellent esprit, &amp; mon
+intime amy, m'a dit avoir
+veu dans les Archives de l'Archevesché
+de Bréme, une
+vieille Chronique escrite à
+la main, dans laquelle estoit
+une copie de la Bulle qui
+constituoit l'Archevesque
+de Bréme Metropolitain de
+tout le Nord, &amp; par exprés
+de la Novergue, &amp; des Isles
+qui en dependent, <i>Islande</i>, &amp;
+<i>Groenland</i>. Qu'il ne se souvenoit
+pas precisement de la
+datte de la Bulle, mais qu'il
+estoit asseuré qu'elle estoit de
+devant l'an 900. de nostre
+salut.</p>
+
+<p>La Chronique Danoise
+dit, que les successeurs d'Erric
+le Rousseau, s'estans multipliez
+en Groenland, s'engagerent
+plus avant dans le
+pays, &amp; trouverent entre des
+montagnes, des terres fertiles,
+des prairies, &amp; des rivieres. Ils
+diviserent le Groenland en
+<i>Oriental</i>, &amp; <i>Occidental</i>, selon
+la division qu'en avoit faite
+Erric, par les deux bastimens
+<i>d'Ostrebug</i>, &amp; <i>Vestrebug</i>. Ils
+bastirent à la partie Orientale
+une Ville qu'ils nommerent
+<i>Garde</i>; où, dit la Chronique,
+les Novergues portoient
+toutes les années diverses
+marchandises, &amp; les
+vendoient aux habitans du
+pays, pour les y attirer. Leurs
+enfans allerent plus avant, &amp;
+bastirent une autre ville, qu'ils
+appellerent Albe; Et comme
+le zele s'augmentoit entre
+ces nouveaux Chrestiens, ils
+edifierent un Monastere sur
+le bord de la mer, à l'honneur
+de sainct Thomas. La ville
+de Garde fut la Residence de
+leurs Evesques, &amp; l'Eglise de
+sainct Nicolas, patron des
+matelots, bastie dans la mesme
+ville, fust le Dome, ou
+la Cathedrale de Groenland.
+Vous verrez la suite, &amp; le
+catalogue de ces Evesques,
+dans cette partie du <i lang="la">Specimen
+Islandicum</i> d'Angrimus Jonas,
+où il parle du Groenland,
+depuis leur establissement
+jusques à l'année 1389. Et
+Pontanus remarque dans
+son Histoire de Danemarc,
+qu'en la mesme année 1389.
+un nommé Henry, Evesque
+de Garde, assista aux Estats
+de Danemarc, qui se tenoient
+à Nieubourg en Funen, sur
+les bords du grand Belt. Comme
+le Groenland relevoit
+des Roys de Norvegue pour
+le temporel, ses Evesques relevoient
+des Evesques de
+Drunthen en Norvegue,
+pour le spirituel; &amp; les Evesques
+de Groenland passoient
+bien souvent en Norvegue,
+pour consulter les Evesques
+de Drunthen, sur les difficultez
+qui leur survenoient. Le
+Groenland a vescu selon les
+loix d'Islande, sous des Vice-Roys
+que les Roys de Norvegue
+y ont establis. Vous
+sçaurez les noms de ces Vice-Roys,
+&amp; les gestes de semblables
+heros Islandois, aux
+champs Groenlandiques,
+dans le <i lang="la">Specimen Islandicum</i>,
+où le bon Angrimus, ardent
+compatriote, ne les a pas
+oubliez; &amp; où je vous renvoye,
+n'ayant pas jugé à propos
+de vous escrire ces galenteries,
+puis qu'elles sont imprimées.</p>
+
+<p>La Chronique Danoise
+raporte, qu'en l'année 1256.
+le Groenland se revolta, &amp;
+refusa de payer le tribut au
+Roy Magnus de Norvegue.
+Le Roy Erric de Danemarc,
+à la priere du Roy Magnus,
+qui avoit espousé sa niepce,
+equippa une armée navale
+pour cette expedition. Les
+habitans de Groenland voyant
+rougir les estendars Danois,
+&amp; reluire les armes sur les
+vaisseaux, eurent si grand
+peur, qu'ils crierent mercy,
+&amp; demanderent la paix. Le
+Roy de Danemarc ne se voulut
+pas prevaloir de la foiblesse
+du Roy de Norvegue, &amp;
+luy laissa le Groenland, en
+faveur de sa niepce, &amp; de ses
+petits neveux. Cette paix fut
+faite en mil deux cens soixante-un.
+Et Angrimus Jonas qui
+en a fait mention, raporte les
+noms des trois principaux
+habitans de Groenland qui
+signerent le traitté en Norvegue.
+<i lang="la">Declarantes</i>, dit Angrimus,
+<i lang="la">suis factum auspiciis,
+ut Groenlandi perpetuum tributum
+Norvego denuo jurassent</i>.</p>
+
+<p>La Chronique Islandoise,
+qui est une petite rapsodie
+d'autres Relations, fait un
+chapitre intitulé, <i>Description
+du Groenland</i>. Et cette Description
+est de l'estat ce semble,
+le plus florissant des Norvegues
+dans cette terre. Je
+vous transcriray mot à mot,
+ce qui est escrit dans ce chapitre,
+selon qu'il m'a esté expliqué
+de Danois en François;
+Et ne me demandez ny
+année, ny ordre dans ce discours;
+car je ne vous garentis
+ny l'un ny l'autre.</p>
+
+<p>La Ville la plus orientale
+de Groenland est appellée
+<i>Skagefiord</i>; où il y a un rocher
+inhabitable, &amp; plus avant
+dedans la mer il y a un escueil,
+qui empesche que les navires
+n'y entrent, si ce n'est au gros
+d'eau. Et à ce gros d'eau, où,
+quand l'orage est impetueux,
+il entre dans ce port quantité
+de Balenes, &amp; autres poissons,
+que l'on péche en abondance.
+Un peu plus haut vers le Levant,
+il y a un port, nommé
+<i>Funchebuder</i>, du nom d'un
+Page de sainct Olaus, Roy de
+Norvegue, qui y fit naufrage
+avec plusieurs autres. Plus
+haut encore, &amp; proche des
+montagnes de glace, il y a
+une Isle nommée, <i>Roansen</i>,
+où il se fait grande chasse de
+toutes sortes de bestes, &amp; entre
+autres de quantité d'Ours
+blancs. Il ne se void au delà
+que des glaces, tant par mer
+que par terre. Du costé Occidental
+se trouve <i>Kindelfiord</i>,
+qui est un bras de mer, dont
+la coste est toute habitée. Du
+costé droit de ce bras de mer,
+est une Eglise nommée
+<i>Korskirke</i>, c'est à dire, Eglise
+bastie en croix, qui s'estend
+jusques à <i>Petresuik</i>, où est
+<i>Vandalebug</i>; &amp; au delà un
+Monastere de Religieux consacré
+à sainct Olaus, &amp; à saint
+Augustin. Ce Monastere s'estend
+jusques à <i>Bolten</i>. Proche
+de Kindelfiord est <i>Rumpesinfiord</i>,
+où il y a un Convent
+de Religieuses, &amp; diverses
+petites Isles, où se trouvent
+quantité d'Eaux chaudes, &amp;
+si chaudes en Hyver, que l'on
+n'en peut approcher; elles
+sont temperées en Esté. Ces
+eaux sont tres-salutaires, &amp;
+l'on y guerit de beaucoup de
+maladies. Proche de là est
+<i>Eynetsfiord</i>. Entre <i>Eynetsfiord</i>
+&amp; <i>Rumpesinfiord</i> il y a
+une maison Royale nommée
+<i>Fos</i>, &amp; une grande Eglise dediée
+à sainct Nicolas. Dans
+<i>Lunesfiord</i> il y a un promontoire
+nommé <i>Klining</i>; &amp; plus
+avant un bras de mer, nommé
+<i>Grantevig</i>. Au delà, une
+maison appellée <i>Daller</i>, qui
+appartient au Dome de Groenland.
+Le Dome possede
+tout Lunesfiord, &amp; nommément
+la grande Isle qui est au
+delà d'Einetsfiord, appellée
+<i>Reyatsen</i>, à cause des Renes
+qui l'habitent.
+<span class="hidden">[En marge: </span>
+<span class="sidenote">Les Renes sont une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.</span><span class="hidden">] </span>Dedans cette
+Isle se trouve une Pierre
+nommée <i>Talguestein</i>, si forte,
+que le feu ne la peut consumer,
+&amp; si douce à couper,
+que l'on en fait des vases à
+boire, des chaudieres, &amp; des
+cuves, qui contiennent dix
+ou douze tonneaux. Plus
+avant dans l'Occident il y a
+une Isle appellée <i>Langen</i>, où
+il y a huit metairies. Le Dome
+possede toute cette Isle.
+Proche de l'Eglise d'Einatsfiord
+il y a une maison
+Royale appellée <i>Hellestad</i>.
+Prés de là est Erricsfiord; &amp;
+dans l'entrée de ce bras de
+mer il y a une Isle appellée
+<i>Herrieven</i>, qui signifie l'Isle
+du Seigneur, dont la moitié
+appartient au Dome, l'autre
+moitié à l'Eglise, appellée
+<i>Diurnes</i>, qui est la premiere
+Eglise qui se trouve en Groenland;
+&amp; l'on void cette
+Eglise quand on entre dans
+Erricsfiord. <i>Diurnes</i> possede
+tout jusques à <i>Midfiord</i>, qui
+s'estend <i>d'Erricsfiord</i> en Nordouest.
+Proche de là est <i>Bondefiord</i>,
+du costé du Nord. Et
+dedans ce Nord, il y a quantité
+d'Isles &amp; de ports. Le païs
+est inhabité &amp; desert entre
+<i>Ostrebug</i> &amp; <i>Vestrebug</i>. Proche
+de ce desert il y a une
+Eglise appellée <i>Strosnes</i>, qui
+a esté le temps passé Metropolitaine,
+&amp; la residence de
+l'Evesque de Groenland. Les
+<i>Skreglinguer</i>, ou <i>Skreglingres</i>,
+tiennent tout le Vestrebug.
+Il s'y trouve des chevaux,
+des chevres, des b&oelig;ufs,
+des brebis, &amp; toutes sortes de
+bestes sauvages, mais point
+de peuple, ny Chrestien, ny
+Payen. Iuer Bert a fait cette
+Relation. Il a esté long-temps
+Maistre d'hostel de l'Evesque
+de Groenland. Il a veu tout
+cecy; &amp; fut un de ceux que le
+Juge de Groenland nomma
+pour aller chasser les Skreglingres.
+En arrivant là ils
+ne trouverent personne, mais
+quantité de bestail, &amp; en prirent
+autant que leur navire
+en pût porter. Au delà de Vestrebug
+il y a un grand rocher
+appellé <i>Himmelradsfield</i>,
+&amp; au delà de ce rocher
+il n'y a personne qui ose naviger,
+à cause des Charibdes
+qui se trouvent dans cette
+mer.</p>
+
+<p>C'est le contenu de tout le
+chapitre, que j'ay copié le
+plus ingenuëment que j'ay
+peu. Et n'ayant pas de carte
+particuliere du Groenland, ny
+d'autre Histoire, qui justifie,
+ou contredise ce discours; je
+ne sçay, Monsieur, que vous
+en dire, &amp; vous le donne de
+mesme que je l'ay receu. Ce
+qui me choque en cecy est,
+que l'Eglise de Strosnes, bastie
+entre les deserts d'Ostrebug
+&amp; Vestrebug, ait esté du
+commencement de l'habitation
+de Groenland, <i>Metropolitaine,
+&amp; la residence de
+l'Evesque</i>; car il n'est point
+revoqué en doute, que la ville
+de Garde n'ait eu cét advantage
+de tout temps. La Chronique
+Danoise regrettant la
+perte de ce pays, que l'on ne
+peut trouver, asseure que si la
+ville de Garde, <i>Residence de
+l'Evesque</i>, estoit encore debout,
+&amp; que l'on y peût aller,
+on y trouveroit quantité de
+memoires, pour une grande
+&amp; veritable Histoire du Groenland.
+Angrimus Jonas méme,
+Islandois, parlant de cette
+Residence, dit par exprés,
+<i lang="la">Fundata in Bordum</i>, (il faut
+lire, <i lang="la">in Garden</i>) <i lang="la">Episcopali
+residentia, in sinu Eynatsfiord
+Groenlandiæ Orientalis</i>. Je
+croy que l'Autheur de cette
+Relation estoit bon Maistre
+d'hostel, mais tres-mauvais
+Escrivain. Et il n'a pas expliqué
+qui estoient ces Skreglingres,
+contre lesquels il fut envoyé.
+Je vous diray ce que le
+Docteur Vormius, le plus
+entendu de tous les Docteurs
+dans les recherches du Nord,
+m'en a dit de vive voix, &amp; par
+escrit. C'estoient des Sauvages
+originaires de Groenland,
+à qui vray-semblablement les
+Norvegues donnerent ce
+nom, &amp; je ne sçay pourquoy.
+Ils habitoient apparemment
+l'autre rive du bras de mer de
+Kindelfiord, de la partie Occidentale
+de Groenland, dont
+l'une des costes estoit habitée
+par les Norvegues. Et lors
+que ce Relateur a dit, que les
+Skreglingres tenoient tout
+le Vestrebug, il ne l'a entendu
+que de la rive qui regarde le
+Couchant; n'estant pas croyable
+qu'il ait voulu parler de
+l'opposée au Levant, que les
+Norvegues occupoient. Or
+il est à presumer, que quelques
+Avanturiers Norvegues
+ayans passé Kindelfiord
+en petit nombre, furent battus
+par ces Skreglingres. Le
+Vice-Roy de Norvegue, que
+la Relation appelle, <i>Juge de
+Groenland</i>, selon la façon de
+parler Islandoise, voulant tirer
+raison de cét affront, y envoya
+un Party plus fort, &amp;
+equippa un bon Navire pour
+ce dessein. Mais les Sauvages
+qui virent venir le Vaisseau,
+firent ce qu'ils ont accoustumé
+de faire lors qu'ils se sentent
+les plus foibles; Ils s'enfuyrent,
+&amp; se cacherent tous,
+ou dedans des bois, ou dedans
+des rochers, ou dedans des tanieres.
+Les Norvegues, qui
+ne trouverent qui que ce soit
+sur le rivage, rafflerent ce
+qu'ils trouverent de butin, &amp;
+l'emporterent dans leur navire.
+C'est ce qui a obligé ce
+Relateur innocent d'escrire,
+qu'il se trouve chez les Skreglingres
+des chevaux, des
+chevres, des b&oelig;ufs, des brebis,
+&amp;c. mais point de peuple,
+ny Chrestien, ny Payen.
+M. Vormius croit que ces
+Skreglingres n'estoient pas
+esloignez du golfe Davis, &amp;
+que ce pouvoient estre des
+Americains; ou bien que c'estoient
+les originaires habitans
+du Groenland nouveau,
+que les Danois ont descouvert
+sous le regne de ce Roy
+de Danemarc, Christian IV.
+&amp; dont je vous parleray cy-apres.
+Qu'ils estoient voisins
+du vieux Groenland, que les
+Norvegues ont habité, &amp;
+qu'ils occupoient une partie
+de Vestrebug, avant qu'Erric
+le Rousseau se fut saisi de
+l'autre.</p>
+
+<p>Pour vous dire ce qui
+m'en semble, il n'estoit pas
+besoin de faire venir icy des
+Americains; &amp; la derniere
+conjecture de M. Vormius
+est tres-judicieuse, &amp; veritable;
+à laquelle j'adjousteray,
+que par la mesme raison, que
+le Vestrebug avoit ses originaires
+habitans, lors que les
+Norvegues y arriverent, l'Ostrebug
+les avoit aussi: Et que
+comme la partie de l'Est estoit
+plus proche de la mer glaciale,
+moins fertile, &amp; par consequent
+plus deserte, que celle
+de l'Ouest; les Norvegues
+qui trouverent moins de resistance
+de ce costé-là que de
+l'autre, s'emparerent plus facilement
+de l'Ostrebug, que
+du Vestrebug. Et c'est pourquoy
+je ne voy pas dans mes
+Relations, qu'ils se soient
+opiniastrez à tenter des passages
+du costé de l'Ouest, mais
+bien du costé du Nord; où je
+remarque qu'ils ont marché
+huit jours entiers, sans descouvrir
+quoy que ce soit, que
+des neges, &amp; des glaces, dont
+les vallées sont toutes pleines.
+De sorte, Monsieur, que
+vous pouvez juger par là,
+que l'endroit que les Norvegues
+ont possedé en Groenland,
+a esté reserré entre les
+mers du Midy, &amp; du Levant;
+entre les montagnes du Nord,
+inaccessibles à cause des glaces;
+&amp; les Skleglingres, qui
+arresterent leurs progrez du
+costé du Vestrebug. Vous
+noterez encore à ce propos,
+que la Chronique Islandoise
+nous donne pour veritable,
+&amp; constant, que les Norvegues
+ont tenu si peu de chose
+dans le Groenland, qu'il n'eût
+peu estre conté en Danemarc,
+que pour la troisiéme partie
+d'un Evesché; &amp; les Eveschés
+de Danemarc ne sont pas
+plus grands que ceux de France.
+La Chronique Danoise
+dit la mesme chose en ces termes;
+Que tout le Groenland
+est cent fois plus grand, que
+ce que les Norvegues y ont
+possedé; Que divers peuples
+l'habitent, &amp; que ces peuples
+sont gouvernez par divers
+Seigneurs, dont les Norvegues
+n'ont jamais eu connoissance.</p>
+
+<p>La Chronique Islandoise
+parle diversement de la fertilité
+de cette Terre, selon la
+diversité des Relations qui la
+composent. Elle dit en un
+lieu, qu'il y croist du meilleur
+froment qui se puisse
+trouver en aucun autre endroit
+du monde, &amp; des Chesnes
+si vigoureux, &amp; si forts,
+qu'ils portent des Glands
+gros comme des pommes.
+Elle dit en un autre lieu, qu'il
+ne croist en Groenland quoy
+que ce soit que l'on y seme, à
+cause du froid; &amp; que ses habitans
+ne sçavent que c'est que
+de pain. Ce qui a du rapport
+avec la Chronique Danoise
+qui dit, que quand Erric le
+Rousseau entra dans ce pays,
+il ne vivoit que de pesche, à
+cause de l'infertilité de la terre.
+Neantmoins la mesme
+Chronique Danoise rapporte,
+que les successeurs d'Erric,
+qui s'avancerent dans le pays
+apres sa mort, trouverent entre
+des montagnes, des terres
+fertiles, des prairies, &amp; des rivieres,
+qu'Erric n'avoit pas
+descouvertes. Et la Chronique
+Islandoise qui se contrarie
+elle-mesme, n'est pas
+croyable en ce qu'elle met en
+avant, qu'il ne croist quoy
+que ce soit en Groenland, à
+cause du froid. La raison
+qu'elle allegue me fait douter
+de ce quelle dit: Car il est
+asseuré que cette partie de
+Groenland que les Norvegues
+ont habitée, est de mesme
+elevation que l'Uplande,
+qui est la plus fertile province
+de Suede; où il est certain
+qu'il croist quantité de beau
+&amp; bon froment. Joint que
+par la mesme raison d'elevation,
+cette mesme Chronique
+dit ailleurs fort veritablement,
+qu'il ne fait pas si
+grand froid en Groenland
+qu'en Norvegue. Or il est
+constant qu'il croist de fort
+beau bled en Norvegue; &amp; ce
+que je vous diray à ce propos,
+vous semblera estrange, mais
+des personnes croyables me
+l'ont certifié. Il y a des endroits
+dans la Norvegue, où
+l'on fait double moisson en
+trois mois de temps, par l'ordre,
+&amp; la raison, que vous allez
+entendre. Ces endroits
+sont des plaines opposées à
+des rochers, que le Soleil bat
+continuellement, durant les
+ardeurs des mois du Juin, de
+Juillet, &amp; d'Aoust; &amp; une telle
+chaleur reverbere de ces
+rochers dessus ces plaines,
+qu'en six semaines, on laboure,
+on seme, &amp; on recueille
+du bled mur. Et comme
+ces terres ont beaucoup de
+graisse, &amp; de suc, par la quantité
+de neges fonduës qui les
+ont abreuvées, &amp; que le Soleil
+a cuittes; on les ensemence
+encore une fois, &amp; au bout
+d'autres six semaines, on ne
+manque pas de faire une seconde
+moisson, aussi bonne que
+la premiere.</p>
+
+<p>Il y a de l'apparence que la
+terre de Groenland est, comme
+toutes les autres terres,
+composée de bons, &amp; de mauvais
+endroits; de plaines &amp; de
+montagnes, les unes fertiles,
+les autres infertiles. Il est certain
+qu'il y a quantité de rochers:
+Et la Chronique Islandoise
+dit notamment, que l'on y
+trouve des Marbres de toutes
+sortes de couleurs. On demeure
+d'accord que l'herbe
+des pasturages y est excellente,
+&amp; qu'il y a quantité de gros
+&amp; menu bestail; quantité de
+chevaux, de lievres, de cerfs,
+de renes, de loups communs,
+de loups cerviers, de renards,
+quantité d'Ours, blancs, &amp;
+noirs; &amp; il se lit dans la Chronique
+Islandoise, que l'on y
+a pris des Castors, &amp; des Martres,
+aussi fines que les Sobelines
+de Moscovie. On y trouve
+des Faucons blancs, &amp; gris,
+<span class="hidden">[En marge: </span>
+<span class="sidenote"><i>Gerfaus.</i></span><span class="hidden">] </span>en tres-grand nombre, &amp; plus
+qu'en autre lieu du monde.
+On portoit anciennement
+de ces Oyseaux par grande
+rareté aux Rois de Danemarc,
+à cause de leur bonté merveilleuse;
+&amp; les Roys de Danemarc
+en faisoient des presens
+aux Roys, &amp; Princes, leurs
+voisins, ou amis; parce que la
+chasse de l'Oyseau n'est du
+tout point en usage dans le
+Danemarc, non plus qu'aux
+autres endroits du Septentrion.</p>
+
+<p>La Mer est tres-poissonneuse
+en Groenland. Elle est pleine
+de loups, de chiens, &amp; de
+veaux marins, &amp; porte un
+nombre incroyable de Balenes.
+Je ne sçay si je dois mettre
+les Ours blancs de Groenland
+entre ses animaux terrestres,
+ou aquatiques; Car,
+comme les Ours noirs ne quittent
+pas la terre, &amp; ne se nourrissent
+que de chair; les blancs
+ne quittent point la mer, &amp;
+ne vivent que de poisson. Ils
+sont beaucoup plus grands, &amp;
+plus sauvages, que les noirs.
+Ils vont à la queste des loups,
+&amp; des chiens marins, qui font
+leurs petits sur les glaces, de
+peur des Balenes. Ils sont avides
+de Baleneaux, &amp; les trouvent
+friands sur tous les autres
+poissons. Ils ne s'engagent
+pas volontiers en pleine mer,
+lors que les glaces sont fonduës.
+Ce n'est pas qu'ils ne
+nagent, &amp; ne puissent vivre
+dedans l'eau, comme les poissons;
+mais ils craignent les
+Balenes, qui les sentent, &amp; les
+poursuivent, par une antipathie
+naturelle, parce qu'ils
+mangent leurs petits. C'est
+pourquoy, quand les glaces
+sont destachées du Groenland
+septentrional, &amp; qu'elles
+sont poussées vers le Midy,
+les Ours blancs qui se trouvent
+dessus, n'en osent sortir;
+&amp; comme ils abordent, ou
+dans l'Islande, ou dans la Norvegue,
+à l'endroit que les glaces
+les portent, ils deviennent
+enragez de faim.</p>
+
+<p><i lang="la">Heu male tum solis Norvegûm
+erratur in oris.</i></p>
+
+<p>Et il se dit d'estranges Histoires
+des ravages que ces
+animaux ont faits dedans ces
+terres.</p>
+
+<p>Le Groenland a esté de tout
+temps, tres-fertile en Cornes,
+que l'on appelle de Licornes.
+Il s'en void en Danemarc
+beaucoup d'entieres,
+quantité de tronçons &amp; de
+bouts, &amp; un nombre infiny
+de pieces, qui les rendent tres-communes
+dans ce Royaume.
+Vous me demanderez qu'elles
+sont les Bestes qui portent
+ces Cornes. Je vous diray,
+Monsieur, que ces cornes,
+improprement dites cornes,
+n'ont rien de commun avec
+les veritables, &amp; proprement
+nommées telles, de quelque
+nature qu'elles puissent estre;
+&amp; que comme le nom de celles-cy
+est ambigu, il y en a
+qui doutent encore, si les Bestes
+qui les portent, sont chair,
+ou poisson. Vous noterez
+que les cornes de Licornes,
+que nous avons veuës en Danemarc,
+soit entieres, soit en
+pieces, sont de mesme matiere,
+de mesme forme, &amp; de
+mesme vertu, que celles qui
+se voyent en France, &amp; autre
+part. Cette belle corne entiere,
+de laquelle je vous ay autrefois
+parlé, &amp; que j'ay veuë
+à Friderisbourg, chez le Roy
+de Danemarc, est sans contredit
+plus grande que celle
+de sainct Denis. Il est vray
+qu'elle n'est pas droite, &amp;
+qu'elle est faucée à deux ou
+trois pieds de la pointe; mais
+elle est, quant au reste, de
+mesme couleur, de mesme
+figure, &amp; de mesme poids,
+que celle de S. Denis. Pour
+les pieces de ces cornes que
+nous avons veuës en divers
+endroits de Coppenhague, il
+est certain que l'on les croit
+antidotes contre les venins,
+tout ainsi que celles qui se
+voient à Paris, &amp; ailleurs.
+Cela posé pour constant,
+que toutes ces sortes de cornes
+qui se voyent en Danemarc,
+sont entierement semblables
+à celles de France, &amp;
+que celles de Danemarc viennent
+de Groenland; il est
+question de sçavoir quelles
+Bestes ce sont qui portent ces
+cornes en Groenland. M.
+Vormius m'a dit le premier
+que ce sont des Poissons. Sur quoy
+je vous diray que j'ay eu
+de grandes disputes avec luy,
+lors que nous estions à Christianople;
+parce que cela renverse
+l'opinion de tous les anciens
+Naturalistes, qui ont
+traitté des Licornes, &amp; nous
+les ont dépeintes Terrestres,
+&amp; à quatre pieds: &amp; que cela
+choque quantité de passages
+de l'Escriture Saincte, qui ne
+peuvent estre entendus que
+des Licornes à quatre pieds.
+Le bon M. Vormius, exact &amp;
+sçavant dans les curiositez du
+Nord, me rescrivit de Coppenhague
+cette Histoire, que
+je vous transcriray de sa lettre.</p>
+
+<p>Il y a, dit-il, quelques années,
+qu'estant chez M. Fris,
+grand Chancelier de Danemarc,
+predecesseur de M.
+Thomasson, qui l'est à present;
+je me plaignis à ce grand
+homme, qui a esté durant sa
+vie, l'ornement, &amp; le soustien
+de sa patrie, du peu de
+curiosité qu'avoient nos
+Marchands, &amp; nos Matelots,
+qui alloient en Groenland,
+de ne pas s'informer quels
+sont les Animaux dont ils
+nous apportent tant de cornes;
+&amp; de n'avoir pas pris
+quelque piece de leur chair,
+ou de leur peau, pour en
+avoir quelque connoissance.
+Ils sont plus curieux que
+vous ne pensez, me respondit
+M. le Chancellier, &amp; me
+fit apporter sur l'heure mesme,
+un grand Crane sec, où
+estoit attaché un tronçon de
+cette sorte de corne, long de
+quatre pieds. Je fus saisy de
+joye, de tenir une chose si
+rare, &amp; si precieuse, entre mes
+mains; &amp; ne pouvant assouvir
+mes yeux, il me fut d'abord
+impossible de comprendre
+ce que c'estoit. Je priay
+M. le Chancellier de me permettre
+de l'emporter chez
+moy, pour le considerer tout
+à loisir; ce que volontiers il
+m'accorda. Je trouvay que ce
+crane ressembloit proprement
+à celuy d'une teste de Balene;
+qu'il avoit deux trous au sommet,
+&amp; que ces trous perçoient
+dans le palais: Que c'estoient
+sans doute les deux tuyaux,
+par lesquels cette beste rejettoit
+l'eau qu'elle beuvoit. Et
+je remarquay que ce que l'on
+appelloit sa Corne, estoit fiché
+à la partie gauche de sa
+machoire de dessus. Je conviay
+mes amis les plus curieux,
+&amp; les meilleurs Escoliers
+de mon auditoire, de venir
+veoir cette rareté dans
+mon cabinet. Un Peintre que
+j'avois appellé, s'y estoit rendu:
+Et je fis tirer en presence
+des assistans, un portrait de
+ce crane avec sa corne, tel
+qu'il estoit, de figure, &amp; de
+grandeur: afin qu'ils peussent
+estre tesmoins, que ma copie
+avoit esté prise sur un veritable
+original. Ma curiosité ne
+s'arresta pas là. Ayant eu
+advis qu'un semblable animal
+avoit esté porté, &amp; pris
+en Islande, j'escrivis à l'Evesque
+de Hole, nommé <i>Thorlac
+Scalonius</i>, qui a esté autrefois
+mon disciple à Coppenhague;
+&amp; le priay, comme mon
+amy, de m'envoyer le portrait
+de cette beste; ce qu'il
+fit, &amp; me manda que les Islandois
+l'appelloient <i>Narhual</i>,
+comme qui diroit, Balene qui
+se nourrit de cadavres; parce
+que, <i>Hual</i>, signifie une Balene,
+&amp; que, <i>Nar</i>, signifie un cadavre.
+C'estoit en effet le portrait
+d'un veritable poisson,
+qui ressembloit à une Balene.
+Et je vous promets, de vous
+le faire voir à vostre retour
+de Christianople, avec celuy
+du crane que j'ay eu de M. le
+Chancelier Fris.</p>
+
+<p>M. Vormius ne manqua
+pas à nostre retour, de satisfaire
+à sa promesse, &amp; au delà;
+car il ne se contenta pas de
+me faire voir les portraits de
+ces poissons: il me mena dans
+son cabinet, où je vy sur une
+table, dressée pour cela, l'original
+&amp; le crane mesme,
+avec la corne de cette beste,
+que M. le Chancelier Fris,
+luy avoit autrefois confiée.
+Il l'avoit euë sur sa promesse,
+d'un Gentilhomme de Danemarc,
+gendre de M. Fris, à
+qui ce partage estoit escheu,
+qu'il estime huit mille risdalles;
+&amp; l'avoit fait porter de
+vingt lieuës de Coppenhague,
+pour la faire voir à Monsieur
+l'Ambassadeur. Je vous
+advoüe, que je ne me pûs lasser
+d'admirer une curiosité si
+exquise, &amp; l'ayant rapportée
+à Monsieur l'Ambassadeur, il
+la voulut voir dans le mesme
+cabinet. Son Excellence considera
+cette rareté avec plaisir,
+&amp; pria M. Vormius de la
+luy prester, pour en avoir une
+exacte peinture, laquelle il a
+fait faire, &amp; qu'il emporte à
+Paris. Ce grand homme qui
+a des complaisances genereuses
+pour tous les Vertueux,
+sera ravy de leur faire voir
+cette peinture, &amp; de leur communiquer
+ce qu'il apportera
+de plus curieux du Nord. Il a
+des inclinations particulieres
+pour vous, Monsieur, &amp;
+pour tous ces Messieurs qui
+composent l'illustre Mercuriale
+de la Bibliotheque de
+M. Bourdelot. Et je sçay que
+son Cabinet, qu'il veut rendre
+accomply, si Dieu luy
+fait la grace d'arriver en France,
+vous sera ouvert, &amp; à tous
+ces Messieurs, avec une extreme
+joye.</p>
+
+<p>Il est certain que le nom
+d'Unicorne est equivoque,
+&amp; qu'il appartient à plusieurs
+sortes d'animaux; tesmoin
+l'Orix, &amp; l'Asne Indique,
+dont Aristote a fait mention;
+&amp; cette Beste farouche que
+Pline a descrite, qui a la teste
+d'un cerf, le corps d'un cheval,
+&amp; le pied solide comme
+celuy d'un Elephant, qui est
+d'une legereté, &amp; force, incomparables:
+Et qui est en effet
+cette veritable Licorne, dont
+l'Escriture Saincte a parlé en
+divers endroits: Si agile, qu'il
+est escrit par rareté, &amp; merveille,
+que Dieu fera sauter le
+<i>Schirion</i>, qui est une montagne
+du Liban, comme le faon d'une
+Licorne; &amp; si forte, que la
+force de Dieu mesme, est comparée
+à la sienne: <i lang="la">Deus fortis</i>,
+disoit Moyse, <i lang="la">eductor Judæorum,
+vires ejus ut Monocerotis</i>.
+Or il n'y a nulle apparence
+de mettre nos Licornes du
+Nord, que nous connoissons
+aquatiques, sous l'espece de
+ces Licornes, que l'on croid
+estre du Midy, ou du Levant,
+&amp; qui sont notoirement terrestres.
+Le Prophete Isaie, predisant
+aux Juifs que Dieu les
+chasseroit de Jerusalem, eux,
+&amp; leurs Roys, qu'il appelle
+<i lang="la">Unicornes</i>. <i lang="la">Descendent</i>, dit-il,
+<i lang="la">Unicornes cum eis</i>. Ce qui ne
+peut estre entendu que d'une
+descente terrestre. Et si le Prophete
+avoit creu que les Licornes
+eussent esté des Poissons,
+il auroit dit vray-semblablement,
+<i lang="la">natabunt</i>, au lieu
+de <i lang="la">descendent</i>.</p>
+
+<p>Je poserois donc une espece
+d'Unicornes marins, comme
+l'on a posé des especes de
+chiens, de veaux, &amp; des loups
+marins. Et la chose ne seroit
+pas nouvelle, puis que Bartolin,
+Autheur Danois, a fait
+un Chapitre expres, des Unicornes
+marins, dans son traité
+des Unicornes. Mais il se
+rencontre une difficulté contraire
+à cette position. Car il
+est question de sçavoir, si ces
+Unicornes marins, dont nous
+parlons, sont veritablement
+Unicornes; &amp; si ce que nous
+appellons leurs cornes, sont
+veritablement des Cornes,
+ou des Dents. La resolution
+de la premiere doute depend
+de la derniere. Car si ce sont
+des dents, ces poissons ne peuvent
+estre dits Unicornes,
+parce qu'ils n'auront point de
+cornes; &amp; si ce sont des cornes,
+ils seront notoirement
+Unicornes, parce qu'ils n'auront
+qu'une corne. M. Vormius
+asseure que ce sont des
+dents, &amp; non pas des cornes.
+Et je voy qu'Angrimus Jonas
+les appelle des <i>Dents</i>, dans cét
+endroit de son <i lang="la">Specimen Islandicum</i>,
+où il parle d'un signalé
+naufrage que fit un Evesque
+de Groenland, nommé <i>Arnaud</i>,
+passant en Norvegue,
+dont le vaisseau fut rompu
+par la tempeste, dedans l'Isthme
+de l'Islande occidentale. Le
+naufrage arriva l'an de
+Christ 1126. Et dans le dénombrement
+qui fut fait des
+choses recueillies du debris,
+<i lang="la">Reperti sunt</i>, dit le bon Angrimus,
+<i lang="la">Dentes Balenarum
+pretiosi, &amp; potiores, maris
+æstu in siccum rejecti, ac literis
+Runicis, indelebili glutine rubescentis
+coloris, inscripti; ut
+Nautarum quilibet suos, peracta
+aliquando navigatione,
+recognosceret</i>. Et il est constant
+que ce qu'Angrimus Jonas
+appelle icy, <i lang="la">Dentes Balenarum
+pretiosos</i>, est entendu en
+Danemarc, &amp; se doit entendre
+de ces cornes, que nous
+appellons de Licornes, &amp;
+dont nous parlons maintenant.
+Ce qui me fait croire
+que ce sont des dents, &amp; non
+pas des cornes, est qu'Aristote
+nous donne pour veritable,
+&amp; certain, que tous les Unicornes
+portent leurs cornes
+au milieu du front, dans la
+region ordinaire des cornes,
+&amp; que ces Poissons portent,
+ce que nous appellons leurs
+cornes, au bout de leurs machoires,
+&amp; de leurs gencives,
+à l'endroit où se fichent les
+dents. Que les cornes s'attachent
+au front, <i lang="la">per Symphysin</i>,
+que les dents s'enfoncent dans
+les machoires, <i lang="la">per Gomphosin</i>;
+Et que nous avons veu clairement
+dedans ce crane, que
+nous a monstré M. Vormius,
+que ce que nous avons pris
+pour une corne, estoit enfoncé
+dans la machoire, environ
+un pied de profondeur; Et
+qu'il estoit estendu en long
+au dehors, comme une lance
+couchée; de mesme que le
+poisson Pristes porte sa Scie,
+&amp; que l'autre poisson Xiphias
+porte son Espée.</p>
+
+<p>J'ay leu une belle raison
+dans Aristote, que je dirois
+plustost une belle remarque,
+sur l'unité de cornes des Unicornes.
+Il dit que tous les
+Animaux qui ont deux cornes,
+ont l'ongle divisé en
+deux, &amp; que tous les Unicornes
+ont l'ongle solide, &amp; indivis.
+Que la nature a fait une
+mesme union, &amp; une mesme
+consolidation, d'ongles, &amp;
+de cornes, aux pieds, &amp; à la
+teste, des Unicornes; comme
+elle a fait une mesme division
+d'ongles, &amp; de cornes,
+aux pieds, &amp; à la teste, des
+autres animaux. D'où il resulte,
+que la seule distinction
+des Unicornes d'avec les autres
+animaux, consiste, dans
+l'unité, &amp; solidité, de leurs
+ongles, &amp; de leurs cornes. Et
+que par la mesme raison que
+les Unicornes portent leurs
+ongles aux pieds, comme les
+autres animaux; ils portent
+leurs cornes au mesme endroit
+de la teste, qui est le
+front. Et que comme les autres
+animaux, qui ont deux
+cornes, les portent aux deux
+costez du front; les Unicornes,
+qui n'en ont qu'une, la
+portent au milieu du front.
+Mais tout ainsi que les Poissons,
+dont nous parlons,
+n'ayant ny ongles, ny pieds,
+ne peuvent avoir de cornes à
+la teste; il s'ensuit que ce que
+nous appellons leurs cornes,
+estant enfoncé dans leur machoire,
+&amp; n'estant pas attaché
+à leur front, ne peut estre des
+cornes, &amp; partant que ce
+sont des dents.</p>
+
+<p>Je n'estois pas du commencement
+de cét advis; &amp; comme
+je le contestois avec M.
+Vormius, Monsieur le grand
+Maistre de Danemarc (de
+qui mes lettres vous ont appris,
+&amp; la haute naissance, &amp;
+l'eminente vertu, &amp; la dignité
+relevée qu'il possede en Danemarc,
+de seconde Personne
+absoluë apres le Roy:) Ce
+grand homme, qui m'a honoré
+d'une particuliere bien-veuillance,
+&amp; qui a pris plaisir
+de contenter ma curiosité
+en tout ce qu'il a peu, me dit
+à ce propos une chose qui me
+confirmoit dans ma premiere
+opinion, que c'estoient des
+cornes, &amp; non pas des dents.
+Il me raconta que le Roy de
+Danemarc son maistre, voulant
+faire un present d'une
+piece de cette sorte de cornes,
+&amp; le voulant faire beau,
+luy commanda de scier une
+corne entiere qu'il avoit, &amp;
+de la scier au tronçon de la
+racine, qui est l'endroit le
+plus gros, &amp; le plus beau.
+Ayant scié une partie de cette
+corne, qu'il croyoit solide,
+il rencontra une concavité,
+&amp; fut estonné de voir
+dans cette concavité, une petite
+corne, de mesme figure,
+&amp; de mesme matiere, que
+la grande. Il continua de scier
+la grande tout autour, sans
+toucher à la petite; Et trouva
+que la petite estoit advancée,
+de mesme que la concavité,
+dedans la grande, environ
+un pied, &amp; que le reste de
+la grande estoit solide. Je
+m'allay representant sur ce
+recit, que les Bestes qui portoient
+ces cornes, muoyent
+comme les Cerfs; que leurs
+grandes cornes tomboient,
+&amp; que d'autres renaissoient
+en leur place. Et que c'estoit
+sans doute la raison pour laquelle
+tant de cornes, separées
+de leurs testes, estoient portées
+sur les glaces de Groenland,
+en Islande. Mais je fus
+vaincu sans resistance quand
+j'eus veu le Crane, dont je
+vous ay parlé, &amp; que j'eus
+consideré cette longue racine,
+qui estoit fichée dans sa
+machoire. Cela mesme que
+m'avoit dit M<sup>r</sup> le grand Maistre,
+me fit croire que ce qu'il
+avoit scié estoit une dent, &amp;
+non pas une corne. Qu'il se
+peut faire que les dents tombent,
+&amp; renaissent, à ces
+poissons, comme elles tombent,
+&amp; renaissent, aux enfans,
+&amp; à quelques hommes;
+Et que l'on voit assez souvent
+que les dents qui tombent,
+sont poussées, &amp; sollicitées de
+tomber, par d'autres dents
+nouvelles, qui sortent devant
+que les vieilles soient
+tombées. Qu'une pareille
+chose n'arriva jamais aux
+Cerfs qui mettent bas; &amp; que
+leurs testes demeurent nuës,
+comme s'ils n'avoient jamais
+eu de cornes, jusques à ce que
+les nouvelles renaissent, &amp; se
+forment.</p>
+
+<p>Mais un discours si long
+de cornes pourroit estre importun,
+&amp; je le vay finir par
+le jugement que nous devons
+faire de la Corne, que l'on
+appelle de Licorne, qui est à
+sainct Denis. Je vous ay dit
+qu'elle est en tout &amp; par tout
+semblable à celles de Danemarc.
+J'adjousteray à cela,
+que les Danois croyent pour
+tout asseuré, &amp; s'engageroient
+de le prouver, que toutes ces
+especes de cornes, qui se
+voyent en Moscovie, en Allemagne,
+en Italie, &amp; en France,
+viennent de Danemarc,
+où cette sorte de traffic a eu
+grand vogue, lors que le passage
+de Norvegue en Groenland,
+a esté libre, &amp; conneu,
+&amp; que reglement, on alloit, &amp;
+venoit, de l'un à l'autre, tous
+les ans. Les Danois qui les
+envoyoient ça, &amp; là, pour les
+vendre, n'avoient garde de
+dire que ce fussent des dents
+de poissons; ils les exposoient
+comme des cornes de Licornes,
+pour les vendre plus cherement.
+Et comme ils l'ont
+fait autresfois, ils le pratiquent
+encore tous les jours.
+Il n'y a pas long-temps que
+la Compagnie du nouveau
+Groenland, qui est à Coppenhague,
+envoya un de ses
+associez en Moscovie, avec
+quantité de grosses pieces de
+cette sorte de cornes, &amp; un
+Bout entre autres, de grandeur
+fort considerable, pour
+le vendre au grand Duc de
+Moscovie. On dit que le grand
+Duc le trouva beau, &amp; le fit
+examiner par son Medecin.
+Ce Medecin, qui en sçavoit
+plus que les autres, dit au
+grand Duc que c'estoit une
+Dent de poisson; &amp; l'Envoyé
+retourna sur ses pas à Coppenhague,
+sans rien vendre.
+Comme il rendoit raison de
+son voyage à ses associez, il
+jetta toute la cause de son
+malheur sur ce meschant Medecin,
+qui avoit descrié sa
+marchandise, &amp; avoit dit que
+tout ce qu'il avoit porté, n'estoit
+que des dents de poissons.
+Tu és un mal-adroit,
+luy respondit un associé, qui
+me l'a redit; Que ne donnois-tu
+deux ou trois cents ducats
+à ce Medecin, pour luy persuader
+que c'estoient des Licornes?
+Ne doutez pas, Monsieur,
+que la corne qui est à
+sainct Denis, ne soit venuë
+originairement du mesme
+lieu, &amp; n'ait esté venduë de
+cette sorte. Je n'ose dire le
+temps qu'il y a que je ne l'ay
+veuë; mais si la memoire de
+l'idée qui m'en est restée, ne
+me trompe, c'est une Dent
+semblable à celles que nous
+avons veuës en Danemarc.
+Car elle a mesme racine que
+les autres. Elle a sa racine
+creuse, &amp; corrompuë, par le
+bout, comme une dent gastée.
+Et si cela est, je soustiens
+que c'est une Dent, qui est
+tombée d'elle-mesme de la
+machoire de ce poisson, que
+les Islandois appellent <i>Narhual</i>,
+&amp; que ce n'est point une
+Corne.</p>
+
+<p>Revenons en Groenland.
+La Chronique Islandoise raporte,
+que l'air y est plus
+doux, &amp; plus temperé qu'en
+Norvegue; qu'il y nege
+moins, &amp; que le froid n'y est
+pas si rude. Ce n'est pas que
+par fois il n'y gele fort asprement,
+&amp; qu'il n'y ait des
+Orages tres-impetueux; mais
+ces grands froids, &amp; ces grands
+Orages, n'arrivent pas souvent,
+&amp; ne durent pas long-temps.
+La Chronique Danoise
+remarque, comme une
+chose bien estrange, qu'en
+l'année 1308. il fit des Tonnerres
+espouventables dans
+le Groenland, &amp; que le feu
+du ciel tomba sur une Eglise,
+nommée <i>Skalholt</i>, qui brula
+entierement. Qu'en suite de
+ce tonnerre, &amp; de ce feu, il se
+leva une Tempeste prodigieuse,
+qui renversa les sommets
+de quantité de rochers, &amp; que
+des Cendres volerent de ces
+rochers rompus, en si grande
+abondance, que l'on croyoit
+que Dieu les faisoit pleuvoir
+pour punir les peuples de cette
+terre. Cette tempeste fut
+suivie d'un Hyver si rude,
+qu'il n'y en eut jamais de pareil
+en Groenland; &amp; la glace
+y demeura un an entier,
+sans se fondre. Comme je racontois
+le prodige de cette
+pluye de cendres, à Monsieur
+l'Ambassadeur, il me dit
+qu'estant à la Rochelle, un
+Capitaine de mer qui revenoit
+des Canaries, l'avoit
+asseuré, qu'estant à l'ancre, à
+six lieuës de ces Isles, une pareille
+pluye de cendres estoit
+tombée sur la rade où il
+estoit, &amp; que son Vaisseau
+en avoit esté couvert comme
+s'il eust negé dessus. Qu'un
+orage si extraordinaire estoit
+venu d'un grand tremblement
+de terre, qui avoit
+escroulé des montagnes de
+feu qui sont aux Canaries, &amp;
+que le vent en avoit jetté les
+cendres jusques à six lieuës
+dedans la mer. Il y a de l'apparence,
+que les cendres qui
+estoient sorties de ces rochers
+du Groenland, venoient
+d'une pareille cause, &amp; qu'il
+y a dans cette contrée des
+montagnes ardentes, &amp; des
+lieux sous-terrains, qui brulent,
+comme il y en a aux Canaries,
+&amp; ailleurs. Ce qui
+peut estre sans contredit, &amp;
+n'est pas incompatible, par
+l'exemple, &amp; le voisinage,
+du mont <i>Hecla</i> de l'Islande,
+qui est beaucoup plus septentrionale,
+que n'est pas cette
+partie du Groenland; comme
+aussi par l'exemple d'autres
+montagnes ardentes, qui
+sont chez les Lappes plus
+élevez, bien loin au delà du
+cercle Arctique; &amp; qui est
+confirmé par ce que vous avez
+peu remarquer cy-dessus, dans
+la vieille description de cette
+Terre, qu'il y a des Bains si
+chauds, que l'on ne les peut
+souffrir en Hyver.</p>
+
+<p>L'Esté de Groenland est
+tousjours beau, jour, &amp; nuit;
+si l'on doit appeller Nuit, ce
+crepuscule perpetuel qui y
+occupe en Esté tout l'espace
+de la nuit. Comme les jours
+y sont tres-courts en Hyver,
+les nuits en recompence y
+sont tres-longues; &amp; la Nature
+y produit une merveille,
+que je n'oserois vous escrire,
+si la Chronique Islandoise ne
+l'avoit escrite comme un miracle,
+&amp; si je n'avois une entiere
+confiance en M. Rets,
+qui me l'a leuë, &amp; fidelement
+expliquée. Il se leve en Groenland
+une Lumiere avec la
+nuit, lors que la Lune est
+nouvelle, ou sur le point de
+le devenir, qui esclaire tout
+le pays, comme si la Lune
+estoit au plein. Et plus la nuit
+est obscure, plus cette Lumiere
+luit. Elle fait son cours
+du costé du Nord, à cause de
+quoy elle est appellée, <i>Lumiere
+septentrionale</i>. Elle a le regard
+d'un feu volant, &amp; s'estend
+en l'air comme une haute,
+&amp; longue palissade. Elle
+passe d'un lieu à un autre, &amp;
+laisse de la fumée aux lieux
+qu'elle quitte. Il n'y a que
+ceux qui l'ont veuë, qui soient
+capables de se representer la
+promptitude, &amp; la legereté,
+de son mouvement. Elle dure
+toute la nuit, &amp; s'esvanouit
+au Soleil levant. Je laisse aux
+curieux, qui sont plus entendus
+que je ne suis dans les raisons
+de la Physique, à rechercher
+la cause de ce Meteore.
+Et s'il se leve quelque vapeur
+de cette terre, qui s'eschauffe,
+&amp; s'enflame par son mouvement,
+avec la mesme vitesse
+que nous voyons enflamer
+ces longues fusées, ou
+langues de feu, qui tombent
+de l'air, ou le traversent; ou
+de mesme que les Ardans voltigent
+sur les cimetieres. On
+m'a asseuré que cette Lumiere
+septentrionale se void clairement
+de l'Islande, &amp; de la
+Norvegue, lors que le ciel est
+serain, &amp; que la nuit n'est
+troublée d'aucun nuage. Elle
+n'esclaire pas seulement
+les peuples de ce monde Arctique;
+Elle s'estend jusques
+à nos climats. Et cette Lumiere
+est la mesme sans doute,
+que nostre Amy celebre,
+le tres-sçavant, &amp; tres-judicieux
+Philosophe, Monsieur
+Gassendy, m'a dit avoir observée
+plusieurs fois, &amp; à laquelle
+il a donné le nom
+d'<span class="sc">Aurore Boreale</span>.
+La plus notable qu'il ait jamais
+veuë, fut celle qui parut
+par toute la France; <i lang="la">Silente
+Lunâ</i> (car elle n'avoit
+qu'un jour) durant la nuit
+du douze, au treiziéme de
+Septembre, de l'année 1621.
+Il l'a sommairement inserée
+dans la Vie de M. Peresc:
+mais elle est amplement, &amp;
+merveilleusement bien descrite,
+dans les doctes Observations
+qu'il a faites, en suite
+de son Exercitation contre
+le Docteur Flud. Je vous
+y r'envoye, pour ne m'engager
+pas plus avant dans ce discours,
+&amp; reprendre le fil de
+ma Relation.</p>
+
+<p>La Chronique Danoise raporte,
+qu'en l'année 1271.
+un gros vent de Nordest, porta
+une telle quantité de glaces
+en Islande, chargées de tant
+d'Ours, &amp; de bois, que l'on
+creut que ce que l'on avoit
+descouvert à l'Ouest de Groenland,
+n'estoit pas tout le
+Groenland, &amp; que cette terre
+s'estendoit plus avant dans le
+Nordest. Ce qui obligea
+quelques matelots Islandois
+de tenter cette descouverte;
+mais ils ne trouverent que
+des glaces. Des Roys de Norvegue,
+&amp; de Danemarc,
+avoient eu long-temps devant
+mesme pensée, &amp; mesme dessein;
+Ils y avoient envoyé divers
+Vaisseaux, &amp; y estoient
+allez en personne, mais ils n'y
+avoient non plus reüssi que
+les matelots Islandois. Ce qui
+avoit obligé les uns &amp; les autres
+de tenter ce voyage, estoit,
+ou le rapport, ou l'opinion
+receuë, &amp; fondée sur quelque
+rapport, qu'il y a dans cette
+contrée quantité de venes
+d'or, &amp; d'argent, &amp; de pierres
+precieuses; Ou peut-estre
+que ce passage de Job avoit
+fait impression sur leurs esprits,
+<i lang="la">Aurum ab Aquilone
+venit</i>. Et je vous diray à ce
+propos ce que la méme Chronique
+Danoise raconte, qu'il
+y a eu le temps passé des Marchands
+qui sont revenus de
+ces voyages avec de grands
+tresors. Elle dit aussi que du temps
+de Saint Olaus, Roy de
+Norvegue, des mariniers de
+Frisland, entreprirent le mesme
+voyage à mesme fin. Et
+comme ils se trouverent engagez
+dans de grandes tempestes,
+qui les jettoyent sur
+les rochers de cette coste, ils
+furent contraints de gagner
+le couvert dans quelques mauvais
+ports. Elle adjoute que
+s'estans hazardez de descendre,
+ils virent assez pres du rivage,
+de meschantes cabanes
+enfoncées dans la terre; &amp; autour
+de ces cabanes, des tas de
+pierres de mine, où reluisoit
+quantité d'or, &amp; d'argent.
+Ce qui les incita d'en aller
+prendre. Et de fait, chacun
+en prit tout autant qu'il en
+peut porter. Mais, comme
+ils se retiroient dans leur vaisseau,
+ils virent sortir de ces
+Fosses couvertes, des hommes
+mal-faits, &amp; hideux comme
+des Diables, avec des arcs,
+&amp; des fondes, &amp; de grands
+chiens qui les suivoient. La
+peur qui saisit ces matelots,
+les obligea de doubler le pas,
+pour sauver ce qu'ils portoient,
+&amp; se sauver eux-mesmes.
+Mais par malheur, un
+paresseux d'entre-eux tomba
+entre les mains de ces Sauvages,
+qui le deschirerent en un
+moment, à la veuë de ses compagnons.
+Le Chroniqueur
+Danois dit en suite de cette
+Histoire, que ce Pays est plein
+de richesses; à cause de quoy
+l'on dit que Saturne y a caché
+ses tresors, &amp; qu'il n'est
+habité que des Diables.</p>
+
+<p>Il y a un chapitre dans la
+Chronique Islandoise, intitulé;
+<i>Route &amp; navigation de
+Norvegue en Groenland</i>. Le
+texte porte. La vraye route
+de Groenland, selon que les
+sçavans pilotes, nais en Groenland,
+ou qui en sont revenus
+depuis peu, nous l'ont racontée,
+est celle-cy. De <i>Nordstaden
+Sundmur</i>, en Norvegue,
+tirant droit vers le Couchant,
+jusques à <i>Horensunt</i>,
+du costé de l'Orient d'Islande,
+la navigation est de sept
+jours. De <i>Suofuels Iokel</i>,
+qui est une montagne de
+souffre, en Islande, jusques
+en Groenland, la plus courte
+navigation est de prendre vers
+le Couchant. On trouve à
+moitié chemin d'Islande en
+Groenland, <i>Gundebiurne
+Skeer</i>. C'a esté l'ancienne
+route, devant que les glaces
+vinsent de la terre du Nord,
+qui ont rendu cette navigation
+perilleuse. Il est en suite
+escrit, mais en article separé:
+De <i>Languenes</i> en Islande, qui
+est son extremité septentrionale,
+tirant vers le Nord, il y
+a dix-huit lieuës jusques à
+<i>Ostrehorn</i>, qui signifie, Corne
+Orientale. De Ostrehorn
+jusques à <i>Huallsbredde</i>, la navigation
+est de deux jours, &amp;
+de deux nuits.</p>
+
+<p>Je ne pretends pas que personne
+entreprenne le voyage
+de Groenland sur cette route:
+Et tout ce que j'y ay peu
+comprendre est, que la navigation
+de cette Mer a esté de
+tout temps difficile, &amp; perilleuse.
+Vous avez peu remarquer
+la mesme chose, par ce
+que je vous ay dit du retour
+de Leiffe en Groenland chez
+son pere Erric le Rousseau;
+par le naufrage que je vous
+ay rapporté de l'Evesque Arnauld;
+&amp; par ce que je viens
+de vous dire des mariniers de
+Frisland.</p>
+
+<p>Il y a dans la mesme Chronique
+Islandoise un chapitre,
+dont le tiltre est tel. <i>Transcrit
+d'un vieux livre intitulé, <em lang="la">Speculum
+Regale</em>, touchant les
+affaires de Groenland</i>. Le texte
+en est, beaucoup plus clair
+que du precedent. On a veu,
+dit-il, le temps passé, trois
+Monstres marins, grands, &amp;
+d'enorme figure, dans la mer
+de Groenland. Le premier a
+esté appellé par les Norvegues,
+<i>Haffstramb</i>, qu'ils ont
+veu de la ceinture en haut au
+dessus de l'eau. Il estoit semblable
+à un homme, du col,
+&amp; de la teste; du visage, du
+nez, &amp; de la bouche; si ce
+n'est que la teste estoit extraordinairement
+eslevée, &amp;
+pointuë en haut. Il avoit les
+espaules larges, &amp; aux bouts
+de ses espaules, deux tronçons
+de bras, sans mains. Le
+corps estoit deslié en bas, &amp;
+l'on n'a jamais veu comme il
+estoit formé au dessous de la
+ceinture. Son regard estoit
+de glace. Il y a eu de grands
+orages, toutes les fois que ce
+Fantosme a paru sur l'eau. Le
+second Monstre a esté appellé,
+<i>Marguguer</i>. Il estoit formé
+jusques à la ceinture, comme
+le corps d'une femme. Il avoit
+de gros tetons, la chevelure
+espanduë, de grosses mains
+aux bouts de ses tronçons de
+bras, &amp; de longs doigts attachez
+ensemble, comme sont
+les pieds d'un Oye. On l'a veu
+tenant des poissons dedans ses
+mains, &amp; les mangeant; &amp; ce
+Fantosme a tousjours precedé
+quelque grand orage. Si le
+Fantosme se plongeoit dans
+l'eau, le visage tourné vers les
+matelots, c'estoit un signe
+qu'ils ne feroient pas naufrage.
+S'il leur tournoit le dos,
+ils estoient perdus. Le troisiéme
+Monstre a esté appellé,
+<i>Hafgierdinguer</i>, qui n'estoit
+pas un Monstre proprement,
+mais trois grosses Testes, ou
+montagnes d'eau, que la tempeste
+eslevoit; &amp; quand par
+malheur, des Navires se trouvoient
+engagez dans le Triangle
+que ces trois montagnes
+formoient, ils perissoient
+presque tous, &amp; peu en reschappoient.
+Ce pretendu
+Monstre estoit engendré par
+des courants de mer, &amp; des
+vents contraires, tres-impetueux,
+qui surprenoient les
+vaisseaux, &amp; les engloutissoient.
+Ce mesme livre rapporte
+qu'il y a dans cette mer,
+de grandes masses de glace,
+eslevées comme des Statuës
+d'estrange figure. Il donne
+advis à ceux qui veulent aller
+en Groenland, de s'avancer
+vers le Sudouest, devant que
+d'aborder le pays, à cause de
+la quantité de glaces qui flottent
+sur cette mer, bien avant
+mesme dans l'Esté. Il conseille
+aussi ceux qui se trouveront
+en peril dedans ces glaces, de
+faire ce que d'autres ont fait
+en semblables rencontres; qui
+est, de mettre leurs chalouppes
+sur l'endroit le plus espais
+de ces glaces, avec le plus de
+vivres qu'ils pourront avoir,
+&amp; d'attendre que ces glaces
+les portent à quelque terre,
+ou d'essayer, si elles se fondent,
+de se sauver dans leurs
+chalouppes.</p>
+
+
+
+<p>C'EST ICY que finit
+l'Histoire du vieux Groenland;
+&amp; l'Histoire de Danemarc
+cotte precisément l'année
+1348. en laquelle une
+grande Peste, appellée, <i>la
+Peste noire</i>, devora la plus
+grande partie des peuples du
+Nord. Elle tua les principaux
+matelots, &amp; les principaux
+marchands, de Norvegue,
+&amp; de Danemarc, qui
+composoient les Compagnies
+du Groenland dans les deux
+Royaumes. On a remarqué
+aussi que de ce temps-là, les
+voyages, &amp; les commerces,
+du Groenland furent interrompus,
+&amp; commencerent
+de se perdre. Neantmoins M.
+Vormius m'a asseuré, qu'il a
+leu dans un vieux Manuscrit
+Danois, qu'environ l'an de
+grace 1484. sous le regne du
+Roy Jean, il y avoit encore
+dans la ville de Bergues, en
+Norvegue, plus de quarante
+Matelots qui alloient toutes
+les années en Groenland, &amp; en
+rapportoient des marchandises
+de prix. Que ne les ayans
+pas voulu vendre cette année-là,
+à quelques marchands Alemands,
+qui estoient allez à
+Bergues pour les acheter; les
+marchands Alemans n'en dirent
+mot, mais convierent
+ces matelots à soupper, &amp; les
+tuërent tous en une nuit. La
+chose a peu d'apparence de la
+façon qu'elle est escrite; car
+il n'est pas croyable que l'on
+allast si librement en ce temps-là,
+de Norvegue en Groenland.
+Cela repugne à la Narration
+que je vous vay faire,
+&amp; qui est constante, de la decadence,
+&amp; ruïne entiere du
+commerce, &amp; communication,
+que la Norvegue &amp; le
+Danemarc, ont euë avec le
+Groenland.</p>
+
+<p>Vous sçaurez, Monsieur,
+que les Tributs du Groenland
+estoient anciennement destinez,
+&amp; employez, pour la table
+des Roys de Norvegue, &amp;
+que pas un matelot n'eust osé
+aller en Groenland sans congé,
+sur peine de la vie. Il arriva,
+qu'en l'année 1389. que
+Henry Evesque de Garde
+passa en Danemarc, &amp; assista,
+comme je vous ay dit, aux
+Estats de ce Royaume, qui se
+tenoient en Funen, sous le regne
+de la Reyne Marguerite,
+qui avoit fait la jonction des
+deux Couronnes, de Norvegue,
+&amp; de Danemarc; des
+Marchands de Norvegue, qui
+estoient allez en Groenland
+sans congé, furent accusez
+d'avoir enlevé les Tributs,
+dont le fonds estoit deu pour
+la table de la Reyne. La Reyne
+traitta severement ces Marchands,
+&amp; ils auroient esté
+pendus, sans les sermens execrables
+qu'ils firent sur les
+sainctes Evangiles, qu'ils
+avoient esté en Groenland
+sans dessein, &amp; que la Tempeste
+les y avoit jettez. Qu'ils
+n'en avoient rapporté, que
+des marchandises achetées, &amp;
+n'avoient touché en façon
+quelconque aux Tributs de
+la Reyne. Ils furent relachez
+sur leur serment. Mais le danger
+qu'ils eschapperent, &amp; les
+defenses rigoureuses qui furent
+reïterées, d'aller en Groenland
+sans congé, intimiderent
+si fort les autres, que depuis
+ce temps-là, qui que ce
+fust, marchand, ny matelot,
+ne s'y osa hazarder. La Reyne
+y envoya quelque temps apres
+des Navires, que l'on n'a jamais
+reveus depuis; &amp; l'on a
+sçeu qu'ils avoient pery, par
+cela mesme que l'on n'a jamais
+peu sçavoir, ny où, ny
+comment. Les vieux matelots
+de Norvegue, furent
+effrayez de cette nouvelle, &amp;
+n'oserent retourner sur cette
+mer. La Reyne qui se trouva
+en mesme temps engagée
+dans les guerres de Suede, ne
+les voulut pas presser, &amp; ne
+tint nul compte du Groenland.</p>
+
+<p>La Chronique Danoise,
+de qui j'ay appris cette Histoire,
+rapporte, qu'environ
+ce mesme temps, &amp; l'an de
+grace 1406. l'Evesque <i>Eskild</i>
+de Drunthen, voulut avoir
+le mesme soin du Groenland
+que ses predecesseurs avoient
+eu, &amp; y envoya un nommé,
+<i>André</i>, pour succeder à la
+place de <i>Henry</i>, Evesque de
+Garde, en cas qu'il fût mort,
+ou luy en rapporter des nouvelles,
+s'il estoit vivant. Mais
+depuis qu'André fut monté
+sur son vaisseau, &amp; qu'il eut
+fait voile, on n'en a eu aucunes
+nouvelles, &amp; quelque
+soin que l'on y ait rapporté,
+il a esté impossible d'apprendre
+ce que luy, &amp; l'Evesque
+Henry, estoient devenus.
+C'est le dernier Evesque qui
+a esté envoyé de Norvegue,
+pour le Groenland. La mesme
+Chronique Danoise fait
+un dénombrement de tous les
+Roys de Danemarc, depuis
+la Reyne Marguerite, jusques
+au Roy Christian IV.
+à present regnant; pour faire
+voir, ou le peu d'estat que les
+uns ont fait du Groenland,
+ou le desir que les autres ont
+eu de retrouver cette terre.
+Et il importe, Monsieur, que
+vous appreniez cette suitte
+de fatalitez, ou de mal-heurs,
+qui nous ont fait perdre la
+connoissance d'un Pays celebre,
+qui a esté autrefois
+connu, habité, &amp; pratiqué,
+des peuples de nostre
+monde.</p>
+
+<p>Le Roy Erric de Pomeranie
+succeda à la Reyne Marguerite;
+&amp; comme c'estoit un
+Prince estranger, &amp; nouveau
+venu en Danemarc, il ne s'informa
+pas seulement, s'il y
+avoit une contrée au monde
+qui s'appellast <i>Groenland</i>.</p>
+
+<p>Christophe de Baviere,
+qui succeda à Erric, employa
+tout son regne à faire la guerre
+aux Vandales, qui sont les
+Pomerains. La famille d'Oldembourg,
+qui regne aujourd'huy
+en Danemarc, commença
+de regner, en l'an de
+grace 1448. Le Roy Christian
+premier de ce nom, &amp; de
+cette race, au lieu d'adresser
+ses pensées au Nord, les tourna
+vers le Midy. Il fut en pelerinage
+à Rome, obtint du
+Pape le pays de Dithmarche,
+pour la couronne de Danemarc,
+&amp; une permission d'establir
+une Academie à Coppenhague.</p>
+
+<p>Christierne II. succeda à
+Christian I. &amp; promit solennellement,
+lors qu'il fut couronné
+Roy, de faire tout ce
+qui luy seroit possible pour
+recouvrer le Groenland. Mais
+bien loin de recouvrer une
+terre que ses predecesseurs
+avoient perduë, il perdit les
+Estats mémes qu'il possedoit.
+Ses cruautez le firent chasser
+de la Suede, que la Reyne
+Marguerite avoit jointe aux
+deux Couronnes, de Norvegue,
+&amp; de Danemarc, &amp; des
+trois n'en avoit fait qu'une.
+Il se retira en Danemarc, avec
+le mesme Esprit de fureur qui
+l'avoit possedé en Suede; &amp;
+les Danois, qui ne le purent
+souffrir non plus que les Suedois,
+le déposerent du Royaume;
+à cause de quoy il est
+peint entre les Roys de Danemarc
+avec un Sceptre cassé
+à la main. Son Chancelier,
+Erric Valkandor, Gentilhomme
+Danois, de grande
+vertu, &amp; de grand esprit,
+fut fait Archevesque de
+Drunthen, apres la disgrace
+de son maistre. Il se retira
+dans son Archevesché, où il
+occupa tout son Esprit à la
+recherche du Groenland, &amp;
+des moyens d'y parvenir. Il
+leut tous les livres qui en parloient;
+examina tous les marchands,
+&amp; tous les matelots
+de Norvegue, qui en avoient
+quelque connoissance; &amp; se
+fit faire une carte de la route
+que l'on y devoit tenir. Mais
+comme il voulut executer ce
+dessein, en l'année 1524. il
+fut querellé par un grand Seigneur
+de Norvegue, qui luy
+fit quitter l'Archevesché, &amp;
+le Royaume. Il se sauva à Rome,
+où il mourut. Frederic
+premier, oncle de Christierne,
+avoit occupé les Royaumes
+de Danemarc, &amp; de Norvegue;
+&amp; comme la faction
+de Christierne n'estoit pas
+encore bien esteinte, Frederic
+qui soupçonna, &amp; craignit
+Valkandor, le fit chasser
+de Norvegue, &amp; dissipa les
+Compagnies qu'il avoit formées
+pour la descouverte du
+Groenland.</p>
+
+<p>Christian III. succeda à
+Frederic I. Il fit tenter le passage
+de Groenland, mais ceux
+qu'il y envoya ne le peurent
+descouvrir. Ce qui obligea ce
+Roy de lever les defenses rigoureuses,
+que les Roys ses
+predecesseurs avoient faites,
+d'aller en Groenland sans leur
+congé. Il permit à qui que ce
+fust qui en auroit envie, d'y
+aller sans sa permission. Mais
+les Norvegues se trouverent
+en ce temps-là si foibles de Navires,
+&amp; si pauvres d'ailleurs,
+qu'ils n'eurent pas le moyen
+de s'équipper pour un voyage
+si difficile, &amp; si hazardeux.</p>
+
+<p>Le Roy Frederic II. succeda
+à la pensée de son pere Christian
+III. Il envoya un nommé
+<i>Mognus Heigningsen</i>, à la découverte
+du Groenland. Et si
+la chose est telle que le Chroniqueur
+l'a escrite, il y a un secret
+inconnu, &amp; une cause cachée,
+qui s'oppose visiblement
+au dessein que l'on a pour la
+connoissance de cette terre.
+Mognus Heigningsen, apres
+beaucoup d'erreurs, &amp; de mauvaises
+rencontres, descouvrit
+le Groenland, mais ne le peut
+approcher; parce que d'abord
+qu'il eut veu la terre, son Navire
+s'arresta tout court; de
+quoy il fut extrémement
+estonné, &amp; avec raison; car
+c'estoit en pleine mer, dedans
+un grand fonds d'eau, il n'y
+avoit point de glace, &amp; le vent
+estoit frais. Ne pouvant advancer,
+il fut contraint de reculer,
+&amp; de retourner en Danemarc;
+où il fit le rapport de
+ce qui luy estoit arrivé, &amp; dit
+au Roy qu'il y avoit de l'Aymant
+au fonds de cette mer,
+qui avoit arresté son vaisseau.
+S'il avoit sçeu l'Histoire de la
+Remore, peut-estre qu'il l'auroit
+alleguée aussi à propos
+que celle de l'Aymant. Cette
+advanture arriva l'an 1588.
+ou environ, que le Roy Frederic
+II regnoit. Et nostre
+Chronique Danoise, qui s'est
+attachée à la suite du temps, a
+inseré entre les Roys Christian,
+&amp; Frederic, une longue
+Narration d'un voyage que
+Martin Forbeisser, Capitaine
+Anglois, entreprit pour le
+mesme Groenland, en l'année
+1577. Cette Narration
+donne beaucoup plus de connoissance
+du Groenland, &amp;
+de ses peuples, que celle que
+nous avons euë jusques icy.
+C'est pourquoy j'ay estimé à
+propos de vous envoyer une
+version de ce qu'elle en a dit.</p>
+
+<p>Martin Forbeisser partit
+d'Angleterre pour Groenland,
+en l'année, comme j'ay dit,
+1577. Il le descouvrit, mais ne
+le peut aborder cette année-là,
+à cause de la nuit, &amp; des
+glaces, &amp; que l'Hyver l'avoit
+surpris dans son voyage.
+Estant de retour en Angleterre,
+il fit le rapport de ce qu'il
+avoit veu, à la Reyne Elizabeth;
+&amp; la Reyne crût, sur
+sa relation, avoir gagné cette
+terre inconnuë. Le Printemps
+revenu, elle luy donna
+trois vaisseaux, avec lesquels
+Forbeisser partit, &amp; ayant reveu
+la Terre y aborda, du costé
+du Levant. Les habitans
+du lieu où il prit terre, s'enfuirent
+à l'abord des Anglois,
+&amp; abandonnerent leurs maisons,
+pour se cacher, qui çà,
+qui là. Il y en eut qui grimperent
+de peur, sur les pointes
+des rochers les plus hauts,
+d'où ils se precipiterent en
+bas dedans la mer. Les Anglois
+qui ne peurent apprivoiser
+ces Sauvages, entrerent
+dans les maisons qu'ils avoient
+abandonnées. C'estoient proprement
+des Tentes, faites de
+peaux de veaux marins, ou
+de Balenes, estenduës sur quatre
+grosses perches, &amp; cousuës
+adroittement avec des
+nerfs. Ils remarquerent que
+toutes ces tentes avoient deux
+portes, l'une du costé de l'Ouest,
+l'autre du Sud; &amp; qu'ils
+s'estoient mis à couvert des
+Vents qui les incommodoient
+le plus, l'Est, &amp; le Nord. Ils ne
+trouverent dans toutes ces
+maisons, qu'une vieille femme
+hideuse, &amp; une jeune femme
+enceinte, laquelle ils emmenerent,
+avec un petit enfant
+qu'elle tenoit par la main. Ils
+les arracherent des mains de
+la Vieille qui heurloit horriblement.
+Estans sortis de là,
+ils costoyerent cette mer du
+costé de l'Est, &amp; virent un
+Monstre sur l'eau, de la grosseur
+d'un b&oelig;uf, qui portoit
+au bout du muffle, une Corne
+longue d'une aulne &amp; demie,
+<span class="hidden">[En marge: </span>
+<span class="sidenote">Mesure de Danemarc.</span><span class="hidden">] </span>qu'ils crurent estre un Licorne.
+Ils singlerent de là, vers
+le Nordest, &amp; descouvrirent
+une Terre qu'ils aborderent,
+parce qu'elle leur parut agreable.
+Et quoy que cette terre
+fust dans le continent du Groenland,
+ils l'appellerent, <i>Anauavich</i>,
+pour la pouvoir retenir
+sous un autre nom. Ils
+trouverent que cette contrée
+estoit sujette à des tremblemens
+de terre, qui renversoient
+de grands rochers dessus
+les plaines; &amp; que le sejour en
+estoit dangereux. Ils ne laisserent
+pas de s'y arrester quelque
+temps, parce qu'ils rencontrerent
+des graviers, où
+l'or reluisoit abondamment,
+&amp; en remplirent trois cents
+tonneaux. Ils firent tout ce
+qu'ils peurent pour apprivoiser
+les Sauvages de cette terre,
+&amp; les Sauvages firent semblant
+de se vouloir apprivoiser
+avec eux. Ils respondirent
+par signes, aux signes que les
+Anglois leur faisoient; &amp; leur
+donnerent à entendre, que
+s'ils vouloient aller plus haut,
+ils trouveroient ce qu'ils cherchoient.
+Forbeisser leur respondit
+qu'il y iroit, &amp; s'estant
+mis sur une chalouppe avec
+quelques soldats, donna ordre
+à ses trois Vaisseaux de le
+suivre. Il costoya le rivage en
+haut, &amp; ayant apperçeu quantité
+de Sauvages sur des rochers,
+apprehenda d'estre surpris.
+Les Sauvages qui le conduisoient
+de dessus la rive, reconnurent
+la crainte qu'il
+avoit euë; &amp; pour ne le pas
+effaroucher, firent paroistre
+de dessous la digue, trois hommes
+beaucoup mieux faits, &amp;
+mieux habillez que les autres,
+qui le prierent par signes,
+&amp; demonstrations d'amitié,
+de vouloir aborder.
+Forbeisser alloit à eux de bonne
+foy, ne les voyant que trois
+sur le port, &amp; des Sauvages
+sur des rochers assez esloignez.
+Mais les autres qui
+estoient cachez sous la digue,
+furent impatients quand ils
+virent venir Forbeisser, &amp; se
+precipiterent en foule sur le
+port. Ce qui fit reculer Forbeisser.
+Mais les Sauvages ne
+se rebuterent point pour cela.
+Ils tascherent tousjours d'attirer
+les Anglois, &amp; jetterent
+quantité de chairs cruës sur le
+rivage, comme s'ils eussent
+eu à faire à des dogues. Les
+Anglois n'avoient garde d'en
+approcher, &amp; les Sauvages s'aviserent
+d'une autre ruse. Ils
+porterent un homme estropié,
+ou qui feignoit de l'estre, sur
+le bord de la mer; &amp; l'ayant
+laissé là, ne parurent non plus
+de quelque temps, que s'ils se
+fussent retirez bien-loin de là,
+&amp; tout à fait. Ils s'estoient imaginez
+que les Anglois, selon
+la coustume des Estrangers,
+viendroient enlever ce miserable,
+qui ne se pouvoit sauver,
+pour leur servir de truchement.
+Mais les Anglois
+qui se douterent de la tromperie,
+tirerent un coup de
+mousquet sur le Sauvage
+estropié, qui se leva en sursaut,
+&amp; gagna le terrain plus
+viste que le pas. Ce fut alors,
+que les Sauvages en nombre
+incroyable, borderent toute
+la digue, &amp; tirerent sur les Anglois,
+une quantité prodigieuse
+de pierres, &amp; de fléches,
+avec des fondes, &amp; des arcs;
+de quoy les Anglois se moquerent,
+&amp; à leur tour, firent
+une descharge de mousquets,
+&amp; de canons, qui les escarterent
+en un moment.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/narval.png" alt="[Illustration]">
+<p><i>Poisson nommé par les Islandois <span class="sc">Narwal</span>
+qui porte la corne, ou dent, que l'on dit de Licorne.</i></p>
+
+</div>
+<div class="illu">
+<img src="images/tete.png" alt="[Illustration]">
+<p><i>Teste du poisson <span class="sc">Narwal</span>, avec un tronçon
+de sa dent, ou de sa corne, long de quatre pieds.</i></p>
+
+</div>
+<div class="illu">
+<img src="images/sauvages.png" alt="[Illustration]">
+<p><i>SAUVAGES GROENLENDOIS.</i></p>
+
+</div>
+<div class="illu">
+<img src="images/peche.png" alt="[Illustration]">
+<p><i>Sauvage peschant dans son bateau.</i></p>
+
+</div>
+<div class="illu">
+<img src="images/bateau.png" alt="[Illustration]">
+<p><i>Petit bateau de Groenland.</i></p>
+
+</div>
+<p>La Relation dit, que ces
+Sauvages sont traitres, &amp; farouches;
+&amp; que l'on ne les
+peut apprivoiser, ny par caresses,
+ny par presens. Ils sont
+gras, &amp; dispos, de couleur
+olivastre. On tient qu'il y en
+a de Noirs parmy eux, comme
+des Æthiopiens. Ils sont habillez
+de peaux de Chiens marins,
+cousuës de nerfs. Leurs
+femmes sont eschevelées. Elles
+renversent leurs cheveux derriere
+les oreilles, pour monstrer
+leur visages, qui sont
+peints de bleu, &amp; de jaune.
+Elles ne portent point de cotillons,
+comme nos femmes,
+mais quantité de caleçons,
+faits de peaux de poissons,
+qu'elles chaussent les uns sur
+les autres. Chaque caleçon a
+ses pochettes, où elles fourrent
+leurs couteaux, leur fil,
+leurs aiguilles, leurs petits
+miroirs, &amp; autres bagatelles,
+que les Estrangers leur portent,
+ou que la mer leur rejette, par
+les naufrages des estrangers
+qui veulent aller chez eux.
+Les chemises des hommes, &amp;
+des femmes, sont faites d'intestins
+de poissons, cousus
+avec des nerfs fort deliez.
+Les habits des uns, &amp; des autres,
+sont larges; &amp; ils les
+sanglent avec des courroyes
+de peaux de poissons. Ils sont
+puants, salles, &amp; vilains.
+Leur langue leur sert de serviette,
+&amp; de mouchoir; &amp; ils
+n'ont nulle honte de ce que
+les autres hommes ont honte.
+Ceux-là sont estimez riches
+parmy eux, qui ont quantité
+d'arcs, de fondes, de bateaux,
+&amp; de rames. Leur arcs
+sont courts, &amp; leurs fleches
+desliées, armées par le bout,
+d'os, ou de cornes aiguisées.
+Ils sont adroits à tirer de l'arc,
+&amp; de la fonde, &amp; à darder
+les poissons dans l'eau avec
+des javelots. Leurs petits
+Bateaux sont couverts de
+peaux de chiens marins, &amp; il
+ny peut entrer qu'un homme
+seul. Leurs grands Bateaux
+sont faits de bois, attachez
+les uns aux autres, avec des
+liens de bois, &amp; couverts de
+peaux de balenes, cousuës de
+gros nerfs. Ces bateaux portent
+vingt hommes pour le
+plus. Leurs Voiles sont faites
+de mesme que leurs chemises,
+d'intestins de poissons,
+cousus de plus petits nerfs.
+Et quoy qu'il n'y ait point de
+fer dans ces bateaux, ils sont
+liez avec tant d'adresse, &amp; de
+force, qu'ils s'engagent librement
+dessus, en pleine
+mer, &amp; ne se soucient point
+des orages. Il n'y a point de
+Beste venimeuse dedans leur
+terre, que des Aragnées. Ils
+ont des Cousins en grand
+nombre, qui piquent asprement,
+&amp; leur piqueure fait
+des esleveures difformes sur
+le visage. Ils n'ont point d'eau
+douce, que celle qu'ils reservent
+des neges fonduës. Le
+Chroniqueur tient, que le
+grand froid, qui serre les venes
+de la terre, bouche le passage
+des Sources. Ils ont des
+Chiens extraordinairement
+grands, qu'ils attellent à leurs
+Traineaux, &amp; s'en servent
+comme on se sert ailleurs de
+chevaux.</p>
+
+<p>C'est la fin de cette Narration;
+&amp; je ne sçay si le
+Chroniqueur Danois l'a tirée
+de la Relation Angloise
+de Martin Forbeisser, ou s'il
+l'a escrite sur le recit qu'il en
+a ouy faire; à l'exemple de ces
+anciens Danois, qui composoient
+les Histoires de leur
+temps, sur des Vaudeville.</p>
+
+<p>Revenons aux Roys de
+Danemarc. Christian IV. à
+present regnant, fils de Frederic
+II. prit à c&oelig;ur le Groenland,
+&amp; se resolut de le
+trouver, quoy que son pere,
+&amp; son ayeul, l'eussent tenté
+inutilement. Pour reüssir dans
+ce dessein, il fit venir d'Angleterre
+un Capitaine, &amp; Pilote
+expert, qui avoit la reputation
+de sçavoir tres-bien
+cette mer, &amp; cette route.
+Estant pourveu de ce pilote,
+il equippa trois bons navires,
+sous la conduite de Gotske
+Lindenau, Gentilhomme
+Danois, leur Admiral; qui
+partit du Sundt aux premieres
+chaleurs de l'année 1605.
+Les trois vaisseaux voguerent
+ensemble quelque temps. Mais
+comme le Capitaine Anglois
+eut atteint la hauteur
+qu'il cherchoit, il prit la route
+du Sudouest, de peur des
+glaces, pour aborder le Groenland
+avec plus de facilité,
+&amp; moins de peril. Et le chemin
+qu'il prit avoit du rapport
+avec l'ancienne route
+d'Islande, que je vous ay alleguée,
+en ce qu'elle donne le
+mesme advis. L'Amiral Danois,
+croyant que le Capitaine
+Anglois ne devoit pas prendre
+cette route du Sudouest,
+continua la sienne droit vers
+le Nordest, &amp; arriva seul de
+son costé, en Groenland. Il
+n'eut pas plustost moüillé
+l'ancre, que quantité de Sauvages,
+qui l'avoient descouvert
+du haut de la rive où ils
+estoient, sauterent dans leurs
+petits bateaux, &amp; le vindrent
+voir dans son vaisseau. Il les
+receut avec grande joye, &amp;
+leur presenta de bons vins à
+boire; mais les Sauvages les
+trouverent amer, &amp; firent
+laide grimace en les beuvant.
+Ils virent des graisses de balene,
+qu'ils demanderent; &amp;
+on leur en versa de grands
+pots, qu'ils avalerent avec
+plaisir, &amp; avidité. Ces barbares
+avoient porté des peaux
+de renards, d'ours, de veaux
+marins, &amp; un grand nombre
+de cornes, que le Chroniqueur
+appelle precieuses,
+en pieces, bouts, &amp; tronçons,
+qu'ils troquerent avec des aiguilles,
+des couteaux, des miroirs,
+des agraffes, &amp; autres
+semblables vetilles, que les
+Danois avoient estallées. Ils
+se moquoient de l'or, &amp; de
+l'argent monoyé qui leur
+estoit offert, &amp; tesmoignoient
+une passion extréme pour des
+ouvrages d'acier, car ils l'ayment
+sur toutes choses; &amp;
+donnoient pour en avoir, ce
+qu'ils avoient de plus cher,
+leurs arcs, &amp; leurs fleches,
+leurs bateaux, &amp; leurs rames;
+&amp; quand ils n'avoient rien
+plus à donner, ils se despoüilloient,
+&amp; bailloient leurs chemises.
+Gotske Lindenau demeura
+3. jours à cette rade,
+&amp; la Chronique ne dit point
+qu'il y mit pied à terre. Il n'osa
+pas, sans doute, hazarder
+une descente, ny exposer le
+petit nombre de ses gens, à la
+multitude incomparablement
+plus grande des Sauvages de
+cette contrée. Il leva l'ancre,
+&amp; partit le quatriéme jour;
+mais avant partir, il retint
+deux Sauvages dans son vaisseau,
+qui firent tant d'efforts,
+pour se defaire des mains des
+Danois, &amp; s'eslancer dedans
+la mer, qui les falut lier pour
+les arrester. Ceux qui estoient
+à terre, voyans garroter, &amp;
+emmener les leurs, jetterent
+des cris horribles, &amp; un nombre
+espouventable de pierres,
+&amp; de fleches, contre les Danois;
+qui leur lacherent un
+coup de canon, &amp; les escarterent.
+L'Admiral retourna
+seul en Danemarc, comme
+il estoit arrivé seul à l'endroit
+qu'il avoit abordé.</p>
+
+<p>Le Capitaine Anglois,
+suivy de l'autre navire Danois,
+entra dans le Groenland,
+comme dit le Chroniqueur,
+a l'extremité de la terre qui
+respond au Couchant; &amp;
+cette extremité ne peut estre
+que le cap Faruel. Aussi est-il
+certain qu'il entra dans le
+golfe Davis, &amp; costoya la
+terre de l'Est de ce golphe. Il
+descouvrit quantité de bons
+ports, de beaux pays, &amp; de
+grandes plaines verdoyantes.
+Les Sauvages de cette
+contrée troquerent avec luy,
+comme les Sauvages de l'autre
+avoient troqué avec Gotske
+Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent
+estre beaucoup
+plus deffians, &amp; timides, que
+les autres; car ils n'avoient
+pas plustost receu ce qu'ils
+avoient troqué avec les Danois,
+qu'ils s'enfuyoient à
+leurs bateaux, comme s'ils
+l'eussent derobé, &amp; que l'on
+eust couru apres. Les Danois
+eurent envie de mettre pied
+à terre à quelqu'un de ces
+Ports, &amp; s'armerent pour cela.
+Le pays leur parut assez
+beau, à l'endroit où ils descendirent,
+mais sablonneux,
+&amp; pierreux, comme celuy de
+Norvegue. Ils jugerent par
+les fumées de la terre, qu'il y
+avoit des mines de souffre, &amp;
+trouverent grand nombre de
+pierres de mine d'argent,
+qu'ils porterent en Danemarc,
+où l'on tira de cent pesant
+de pierre, vingt-six onces
+d'argent. Ce Capitaine
+Anglois, qui trouva tant de
+beaux Ports tout le long de
+cette coste, leur donna des
+noms Danois, &amp; en fit une
+carte, avant partir de là. Il fit
+prendre aussi quatre Sauvages
+des mieux faits que les Danois
+purent attrapper; &amp; l'un
+de ces quatre devint si enragé
+de se voir pris, que les Danois
+ne le pouvant trainer,
+l'assommerent à coups de crosses
+de mousquets; ce qui intimida
+les autres trois, qui suivirent
+volontairement. Il se
+forma en mesme temps un
+corps de Sauvages, pour venger
+la mort de l'un, &amp; recourre
+les autres. Ils couperent
+chemin aux Danois, entre la
+mer, &amp; eux, pour livrer combat
+sur le port, &amp; les empescher
+de s'embarquer: mais les
+Danois firent une descharge
+de mousquets, &amp; leurs navires,
+de canons; si à propos,
+que les Sauvages estonnez du
+bruit, &amp; du feu, s'enfuyrent
+çà, &amp; là, &amp; laisserent le passage
+libre aux Danois; qui remonterent
+sur leurs vaisseaux,
+leverent les ancres, &amp; retournerent
+en Danemarc, avec les
+trois Sauvages, qu'ils presenterent
+au Roy leur maistre,
+qui les trouva beaucoup
+mieux faits, &amp; plus polis, que
+les deux que Gotske Lindenau
+avoit amenez; differents
+d'habits, de langage, &amp; de
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Le Roy de Danemarc satisfait
+de ce premier voyage,
+se resolut pour le second; &amp;
+renvoya l'année d'apres 1606.
+le mesme Gotske Lindenau,
+avec cinq bons vaisseaux, en
+Groenland. Cét Admiral
+partit du Sunt le 8. jour du
+mois de May, &amp; mena avec
+luy les trois Sauvages que le
+Capitaine Anglois avoit pris
+dans le golfe Davis, pour luy
+servir d'adresse, &amp; de truchement.
+Ces pauvres innocens
+témoignerent une joye
+nompareille de leur retour
+en leur pays. Un d'eux mourut
+de maladie en pleine mer,
+&amp; fut jetté hors le bord. Gotske
+Lindenau tint la route
+de l'Amerique, que le Capitaine
+Anglois avoit tenuë,
+qui est celle du Sudouest, &amp;
+du golfe Davis, par le cap
+Faruel. Un de ces cinq navires
+s'esgara par les broüillards,
+&amp; les quatre arriverent
+en Groenland, le 3. d'Aoust.
+A la premiere rade où les Danois
+moüillerent l'ancre, les
+Sauvages se monstrerent en
+grand nombre sur le rivage,
+mais ne voulurent point trafiquer;
+&amp; comme ils tesmoignerent
+de se défier des Danois,
+les Danois ne se voulurent
+point fier à eux. Ce qui
+les obligea de changer de poste,
+&amp; de monter plus haut,
+où ils trouverent un port plus
+beau que le premier, mais
+des Sauvages d'aussi mauvaise
+humeur que les premiers;
+car ils regardoient les Danois
+avec défiance, &amp; intention
+de les combattre, en cas qu'ils
+voulussent mettre pied à terre.
+Les Danois qui ne voulurent
+non plus se fier à ceux-cy,
+qu'aux autres, n'y hazarder
+une descente, allerent plus
+avant; &amp; comme ils costoyoient
+la terre, &amp; que les
+Sauvages les costoyoient aussi
+avec leurs petits bateaux; les
+Danois surprirent à diverses
+fois, &amp; menerent à leurs
+bords, six de ces Sauvages,
+avec leurs bateaux, &amp; les petits
+equipages qui estoient
+dedans. Il advint que les Danois
+ayans moüillé l'ancre à
+une troisiéme rade, un valet
+de Gotske Lindenau, soldat
+hardy, &amp; entreprenant, pria
+instamment son maistre de
+luy permettre de descendre
+seul, pour reconnoistre ces
+Sauvages. Il luy dit, qu'il
+tascheroit, ou de les apprivoiser
+par les marchandises
+qu'il leur porteroit, ou de
+se sauver, en cas qu'ils eussent
+quelque mauvais dessein contre
+luy. Le maistre se laissa
+vaincre par l'importunité de
+son valet. Mais le valet n'eut
+pas mis pied à terre, qu'il fut
+tout d'un temps, saisi, tué, &amp;
+mis en pieces par les Sauvages;
+qui se retirerent du port
+apres cette action, &amp; se mirent
+à couvert du canon des
+Danois. Les couteaux &amp; les
+espées de ces Sauvages, sont
+faites de cornes, ou de dents,
+de ces poissons que l'on appelle
+Unicornes, esmouluës,
+&amp; aiguisées, avec des pierres;
+&amp; ne tranchent pas moins que
+si elles estoient de fer, &amp; d'acier.
+Gotske Lindenau voyant
+qu'il n'y avoit rien à faire
+pour luy en ce pays-là, tourna
+voile en Danemarc; &amp; un
+de ses prisonniers Groenlandois,
+eut un si grand regret de
+quitter son pays, qu'il se jetta
+de desespoir dedans la mer,
+&amp; se noya. Les Danois trouverent
+en revenant le cinquiéme
+navire qui s'estoit
+esgaré en allant; mais ils ne
+furent que cinq jours ensemble,
+car une tempeste qui se
+leva les escarta tous cinq, &amp;
+ils ne purent se rejoindre
+qu'un mois apres que l'orage
+finit. Ils arriverent à Coppenhague,
+apres beaucoup
+de peine, &amp; de peril, le 5. jour
+d'Octobre suivant.</p>
+
+<p>Le Roy de Danemarc entreprit
+le troisiéme &amp; dernier
+voyage qu'il a fait faire en
+Groenland, avec deux grands
+Vaisseaux, sous le commandement
+d'un Capitaine du
+pays de Holstain, nommé
+<i>Karsten Richkardtsen</i>, à qui
+il donna des matelots de Norvegue,
+&amp; d'Islande, pour luy
+servir de guide, &amp; de conduite.
+La Chronique dit, que
+ce Capitaine partit du Sundt,
+le 13. du mois de May, sans
+marquer l'année, que je n'ay
+peu jamais sçavoir. Le huitiéme
+jour du mois de Juin
+suivant, il descouvrit les sommets
+des montagnes de Groenland;
+mais il ne pût aborder
+la terre, à causes des glaces
+qui y estoient attachées,
+&amp; qui s'estendoient bien avant
+dans la mer. Il y avoit dessus
+ces glaces, d'autres glaces si
+haut amoncelées, qu'elles
+sembloient de grands rochers.
+Et le Chroniqueur remarque
+en cét endroit, qu'il y a
+des années que les glaces de
+Groenland ne se fondent
+point en Esté. Le Capitaine
+Holstainois fut contraint de
+revenir sans rien faire; &amp; ce
+qui l'obligea encore plus à
+cela fut, que son second navire
+s'estoit escarté du sien,
+dans une tempeste qui les
+avoit separées; &amp; qu'il estoit
+seul lors qu'il aborda les glaces.
+Le Roy de Danemarc receut
+ses excuses, &amp; l'impossibilité
+qu'il allegua.</p>
+
+<p>Vous me demanderez,
+que sont devenus les quatre
+premiers Sauvages, &amp; les
+cinq derniers, qui estoient
+restez des deux premiers
+voyages. Je vous en feray icy
+une petite Histoire; &amp; vous
+diray, Monsieur, que le Roy
+de Danemarc establit des Personnes,
+qui eurent un soin
+particulier de les nourrir, &amp;
+de les garder; de telle sorte
+neantmoins, qu'ils avoient
+la liberté d'aller par tout où
+ils vouloient. On les nourrissoit
+de laict, de beurre, &amp;
+de fromage; de chairs cruës,
+&amp; de poissons cruds; de la
+mesme façon qu'ils vivoient
+en leur pays; parce qu'ils ne
+se pouvoient accoustumer à
+nostre pain, &amp; à nos viandes
+cuittes; moins encore au vin,
+&amp; qu'ils ne beuvoient quoy
+que ce soit de si bon c&oelig;ur,
+que de grands traits d'huyle,
+ou de graisse de Balene. Ils
+tournoient souvent la teste
+vers le Nord, &amp; souspiroient
+avec tant d'amour pour leur
+patrie, que leur garde estant
+relaschée, ceux qui se peurent
+saisir de leurs petits bateaux,
+&amp; de leurs rames, se mirent
+en mer pour en hazarder le
+traiect. Mais un orage qui les
+surprit, à dix, ou douze lieuës
+du Sundt, les rejetta sur les
+costes du Schone, où des Païsans
+les prirent, &amp; les ramenerent
+à Coppenhague. Ce
+qui obligea leurs gardes de
+les observer avec plus de soin,
+&amp; de leur donner moins de
+liberté. Mais ils devenoient
+malades, &amp; mouroient de
+langueur.</p>
+
+<p>Il en restoit cinq de vivans,
+&amp; de sains, lors qu'un
+Ambassadeur d'Espagne arriva
+en Danemarc. Le Roy
+de Danemarc, pour le divertir,
+luy fit voir ces Sauvages,
+&amp; luy donna le passe-temps
+de l'exercice de leurs petits
+bateaux dessus la mer. Pour
+bien comprendre la forme,
+ou la façon, de ces bateaux;
+representez-vous, Monsieur,
+comme une Navette de Tisseran,
+de dix ou douze pieds
+de long; faite de bastons de
+balene, larges, &amp; espais, d'un
+doigt ou environ; couverts
+dessus &amp; dessous, comme les
+bastons d'un Parasol, de
+peaux de chiens, ou de veaux
+marins, cousuës de nerfs.
+Que cette machine est ouverte
+en rond par le milieu,
+de la largeur d'un homme à
+l'endroit des flancs, &amp; qu'elle
+s'estressit en pointe par les
+deux bouts, à proportion de
+ce qu'elle est grosse par le milieu.
+Que la force, &amp; l'adresse,
+de sa structure, consiste
+aux deux bouts, où ces bastons
+de balene sont joints,
+&amp; liez ensemble; à l'ouverture,
+qui est le cercle de dessus,
+à la circonference duquel
+tous les bastons de dessus se
+vont rendre; &amp; au demy-cercle
+de dessous, qui est attaché
+au cercle de dessus, comme
+une anse renversée à son panier.
+Figurez-vous que par
+ce demy-cercle, passent, ou
+aboutissent, les bastons de
+dessous, &amp; ceux des costez;
+Et que le tout est si bien lié, si
+bien cousu, &amp; si bien tendu;
+qu'il est capable par sa legereté,
+&amp; l'adresse dont il est composé,
+de soustenir les efforts
+d'un orage en pleine mer. Les
+Sauvages s'assoient au fond
+de ces bateaux, par l'ouverture
+de dessus, les pieds tendus
+vers l'un, ou l'autre, des deux
+bouts; bouchent cette ouverture
+avec le bas de leurs camisoles,
+faites de peaux de chiens,
+ou de veaux marins, qu'ils
+sanglent par dessus; se serrent
+les poignets des manches;
+s'embeguinent, &amp; se brident
+avec des coëffes, attachées au
+bout de leurs camisoles; de
+telle sorte qu'encore que l'Orage
+les renverse, &amp; les culbute
+dedans la mer (comme
+il arrive assez souvent) l'eau
+ne sçauroit entrer par aucun
+endroit, ny de leurs bateaux,
+ny de leurs habits. Ils remontent
+tousjours sur l'eau, &amp; se
+sauvent d'une tempeste, beaucoup
+mieux que s'ils estoient
+dedans un grand navire. Ils
+ne se servent que d'une petite
+Rame, de cinq à six pieds de
+long, platte &amp; large par les
+deux bouts, d'un demy-pied,
+ou environ: Ils l'empoignent
+avec les deux mains,
+par le milieu, qui est rond.
+Elle leur sert de contrepoids,
+pour les tenir en equilibre; &amp;
+de double rame, pour nager
+des deux costez. Ce n'est pas
+sans raison que j'ay comparé
+ces Bateaux à des Navettes,
+car les Navettes, qui partent
+de la main des Tisserans les
+plus adroits, ne coulent pas
+plus viste sur le mestier, que
+ces bateaux, maniez avec ces
+rames, par l'adresse de ces
+Sauvages, coulent dessus l'eau.
+L'Ambassadeur d'Espagne
+fut ravy de voir faire cét
+exercice aux cinq Sauvages
+du Roy de Danemarc. Ils se
+croisoient, &amp; s'entrelassoient
+avec tant de vitesse, que la
+veuë en estoit troublée; &amp;
+tant d'adresse, que pas un
+d'eux ne se touchoit. Le Roy
+voulut esprouver la vistesse
+d'un de ces petits Bateaux,
+contre une Chalouppe, equipée
+de seize bons rameurs;
+mais la chaloupe eut de la
+peine à suivre le bateau.
+L'Ambassadeur envoya une
+somme d'argent à chaque
+Sauvage en particulier, &amp;
+chacun d'eux employa son
+argent à se faire habiller à la
+Danoise. Il y en eut qui mirent
+de grandes plumes à leurs
+chapeaux, se botterent, &amp;
+esperonnerent, &amp; firent dire
+au Roy de Danemarc, qu'ils
+le vouloient servir à cheval.</p>
+
+<p>Cette belle humeur ne
+leur dura pas long-temps, car
+ils retomberent dans leur melancholie
+ordinaire; &amp; comme
+ils ne songeoient qu'aux
+moyens de retourner en Groenland,
+deux de ceux qui
+s'estoient mis en mer, &amp;
+que l'orage avoit rejettez en
+Schone; que l'on soubçonnoit
+moins que les autres, en
+ce que l'on ne croyoit pas
+qu'ils se deussent exposer une
+seconde fois au peril qu'ils
+avoient couru, se saisirent de
+leurs bateaux, &amp; regagnerent
+le Nord. On courut apres,
+&amp; ils furent joints prés de
+l'emboucheure de la mer;
+mais on n'en peut attrapper
+qu'un, &amp; l'autre se sauva, c'est
+à dire se perdit; car il n'y a pas
+d'apparence, qu'il soit jamais
+arrivé en Groenland. On
+avoit remarqué de ce Sauvage,
+qu'il pleuroit, toutes les
+fois qu'il voyoit un enfant, au
+col de sa mere, ou de sa nourrisse.
+On jugeoit par là, qu'il
+estoit marié, &amp; qu'il regrettoit sa
+sa femme, &amp; ses enfans.
+Ceux qui estoient retenus à
+Coppenhague, furent resserrez
+plus estroittement que
+de coustume; ce qui ne fit
+qu'accroistre le desir qu'ils
+avoient de revoir leur patrie,
+&amp; le desespoir d'y retourner
+jamais.</p>
+
+<p>Ils moururent presque
+tous de ce regret, &amp; il ne resta
+que deux de ces malheureux
+Groenlandois, qui vescurent
+dix, ou douze ans, en
+Danemarc, apres la mort de
+leurs compagnons. Les Danois
+firent ce qu'ils peurent
+pour leur persuader de vivre,
+&amp; leur donnerent à entendre,
+qu'ils seroient traittez parmy
+eux, comme leurs amis,
+&amp; leurs compatriotes; ce qu'ils
+tesmoignerent gouster en
+quelque façon. On tascha de
+les faire Chrestiens, mais ils
+ne peurent jamais apprendre
+la langue Danoise; &amp; la Foy
+estant de l'oüye, il fut impossible
+de leur faire comprendre
+nos mysteres. Ceux qui prenoient
+garde de plus pres à
+leurs actions, leur voyoient
+souvent lever les yeux au
+ciel, &amp; adorer le Soleil levant.
+L'un d'eux mourut de maladie
+à Kolding, en Jutland,
+pour avoir pesché des perles
+en Hyver. Vous noterez,
+Monsieur, que les Moules de
+Danemarc sont pleines de semences
+de perles imparfaites, &amp;
+que ceux qui en mangent,
+ne trouvent presque
+autre chose que de cette sorte
+de gravier dessous les dents.
+On pesche de ces moules en
+abondance dans la riviere de
+Kolding. Il y en a qui ont des
+perles fines, quantité de petites,
+&amp; quelques-unes d'assez
+grosses, &amp; rondes. Ce
+Groenlandois avoit fait connoistre
+que l'on peschoit des
+perles en son pays, &amp; qu'il
+estoit expert en cette pesche.
+Le Gouverneur de Kolding
+le mena avec luy dans son
+gouvernement, &amp; luy donna
+de quoy s'exercer dans la riviere
+qui porte des perles. Le
+Sauvage y reüssit à merveilles,
+car il alloit sous l'eau comme
+un poisson, &amp; n'en revenoit
+point sans moules qui
+eussent des perles fines. Ce
+gouverneur se persuada, que
+si cela continuoit, il mesureroit
+bien-tost les perles au
+boisseau. Mais son avidité luy
+fit perdre son esperance, parce
+que l'Hyver le surprit, &amp; que
+ne se voulant pas donner la
+patience d'atendre que l'Esté
+fust revenu, pour continuer
+sa pesche, il envoyoit ce pauvre
+Sauvage à l'eau, comme
+un barbet, &amp; le fit plonger si
+souvent dans les glaçons, qu'il
+en mourut. Son camarade ne
+se peut consoler de cette perte.
+Il trouva moyen, aux premiers
+beaux jours du Printemps,
+d'avoir par adresse un
+de ses petits bateaux, se mit
+secretement dedans, &amp; passa
+le Sundt, avant que l'on se
+fust apperçeu de sa fuitte. Il
+fut suivy en diligence; mais
+comme il avoit le devant, on
+ne le peut atteindre qu'à 30.
+ou 40. lieuës dedans la mer.
+On luy fit entendre par signes,
+qu'il n'auroit jamais sçeu
+trouver le Groenland, &amp; qu'infailliblement
+il auroit esté englouty
+des vagues. Il respondit
+par signes, qu'il auroit suivy
+la coste de Norvegue, jusques
+à une certaine hauteur,
+d'où il auroit pris la traverse;
+&amp; se seroit conduit par les
+Estoilles dans son païs. Estant
+de retour à Coppenhague,
+il tomba en langueur, &amp;
+mourut.</p>
+
+<p>Voila quelle a esté la fin
+de tous ces malheureux Groenlandois.
+Ils estoient, comme
+je vous ay despeint les
+Lappes, de petite taille, &amp;
+larges de quarreure; <i lang="la">forti pectore,
+&amp; armis</i>; bazanez, camus,
+&amp; comme tels, ils avoient
+les levres grosses, &amp; relevées.
+Les despoüilles de leurs bateaux,
+de leurs rames, de leurs
+arcs, de leurs fleches, de leurs
+fondes, &amp; de leurs habits,
+sont demeurées en Danemarc.
+Nous avons veu à Coppenhague
+deux de ces Bateaux,
+avec leurs rames; l'un
+chez M. Vormius, &amp; l'autre
+chez l'hoste de Monsieur
+l'Ambassadeur. Leurs habits
+faits de peaux de chiens,
+&amp; de veaux marins, leurs
+chemises d'intestins de poissons,
+&amp; une de leurs camisoles,
+faite de peaux d'oyseaux,
+avec leurs plumes de diverses
+couleurs, sont penduës par
+rareté dans le Cabinet de M.
+Vormius, avec leurs arcs, &amp;
+leurs fleches, leurs fondes,
+leurs couteaux, leurs espées,
+&amp; les javelots, dont ils se servent
+à la pesche, armez de
+mesme que leurs fleches, de
+cornes, ou de dents, aiguisées.
+Nous y avons veu un
+Kalandrier Groenlandois,
+composé de 25. ou 30. petits
+fuseaux, attachez à une courroye
+de peau de mouton, qui
+n'est à l'usage de qui que
+ce soit, que des originaires
+Groenlandois.</p>
+
+<p>Le Roy de Danemarc fut
+rebuté du Groenland, &amp; n'y
+envoya plus. Mais des Marchands
+de Coppenhague entreprirent
+cette navigation,
+&amp; formerent une Compagnie,
+qui subsiste encore sous
+le nom de <i>Compagnie du Groenland</i>,
+dans laquelle ils engagerent
+des personnes de condition.
+Cette Compagnie y
+envoya deux navires, en l'année
+1636. Ces navires allerent
+dans le golfe Davis, &amp; à cette
+partie du Groenland nouveau,
+qui est sur la coste de ce
+golfe. Ils n'eurent pas moüillé
+l'ancre, que huit Sauvages
+allerent à eux, avec leurs petits
+bateaux. Ils estoient sur
+le tillac, où les Danois d'un
+costé, avoient deployé leurs
+couteaux, leurs miroirs, leurs
+aiguilles, &amp;c. &amp; les Sauvages
+de l'autre, leurs peaux de
+renards, de chiens, &amp; de veaux
+marins, &amp; quantité de cornes,
+que l'on appelle de Licornes;
+lors que, sans autre
+dessein, un coup de canon fut
+tiré du vaisseau, pour quelque
+santé qui se beuvoit. Les
+Sauvages espouvantez du
+bruit, &amp; de la secousse, coururent
+aux bords du navire,
+qui d'un costé, qui de l'autre,
+&amp; s'eslancerent dedans la mer;
+d'où ils ne leverent la teste,
+qu'à deux, ou trois cents pas
+du vaisseau. Les Danois surpris
+de la nouveauté de ce
+fait, firent signe à ces Sauvages,
+qu'ils revinsent, &amp; les
+asseurerent qu'il ne leur seroit
+fait aucun mal; ce que les Sauvages
+creurent. Ils revindrent
+au navire, apres qu'ils furent
+revenus de la peur, qu'ils ne
+virent plus de fumée, &amp; que
+l'air se fut remis dans sa premiere
+tranquillité. Leur façon
+de trafiquer est telle. Ils
+choisissent ce qui est de leur
+fantaisie dans les marchandises
+estrangeres, &amp; en font un
+blot; Ils font un autre blot,
+des marchandises qu'ils veulent
+donner, pour celles qu'ils
+ont choisies; &amp; les uns, &amp; les
+autres, adjoustent à ces blots,
+ou en ostent, jusques à ce qu'ils
+soient d'accord. Sur le temps
+que les Danois trafiquoient
+avec ces Sauvages, ils virent
+de leur navire, un de ces Poissons
+qui portent des cornes,
+que l'on dit de Licornes, couché
+sur l'herbe du rivage, ou
+le retour de la marée l'avoit
+laissé à sec. On tient que c'est
+la coustume des Veaux marins
+de se retirer sur l'herbe, &amp;
+que ces poissons, qui sont
+comme de grands B&oelig;ufs marins,
+ont cette coustume aussi.
+Les Sauvages se jetterent en
+foule dessus ce poisson, le
+tuërent, &amp; mirent en pieces
+sa corne, ou sa dent, qu'ils
+vendirent sur l'heure mesme
+aux Danois. Ce poisson, qui
+est hors de defense sur la terre,
+est extrémement farouche
+dedans la mer. Il est à la
+Balene, ce que le Rinoceros
+est à l'Elephant. Il se bat contre
+elle, &amp; la perce avec sa
+dent, qui luy sert de lance.
+On dit qu'il en a heurté des
+navires avec tant de force,
+qu'ils se sont ouverts, &amp; ont
+coulé à fonds.</p>
+
+<p>Mais un commerce de bagatelles,
+n'estoit pas le principal
+sujet qui avoit obligé
+les Danois à ce voyage. Le
+Pilote qui les conduisoit avoit
+reconnu une Rive sur cette
+coste, dont le sable estoit de
+la couleur, &amp; de la pesanteur
+de l'or. Il courut en diligence
+à cette rive, &amp; ayant remply
+son vaisseau, de ce sable, dit
+à ces compagnons, qu'ils
+estoient tous riches, &amp; fit
+voile en Danemarc. Monsieur
+le grand Maistre de ce
+Royaume, qui est le chef de
+cette Compagnie, &amp; qui l'avoit
+principalement formée,
+pour reconnoistre ce Pays, y
+faire descente, &amp; le visiter à
+loisir, fut estonné d'un retour
+si soudain; &amp; le Pilote eschauffé,
+luy vint dire, qu'il
+avoit une Montagne d'or dans
+son vaisseau. Mais il avoit à
+faire à un homme qui n'est
+pas de legere croyance. Il se
+fit apporter de ce Sable, &amp;
+l'ayant fait examiner par les
+Orfevres de Coppenhague,
+ces Orfevres n'en sçeurent tirer
+pas un petit grain d'or.
+Monsieur le grand Maistre,
+outré de ce que ce pauvre
+Pilote s'estoit laissé dupper;
+pour faire voir qu'il n'y avoit
+nulle part, luy commanda
+d'aller en diligence au Sundt,
+où estoit son vaisseau, d'en
+lever l'ancre, &amp; de se mettre
+en pleine mer Baltique, pour
+y ensevelir son or, &amp; sa folie,
+&amp; qu'il ne fut jamais parlé
+de l'un, ny de l'autre. Le Pilote
+fut contraint d'obeyr; &amp;
+soit, qu'il creust avoir jetté
+tout son bien dedans la mer,
+ou qu'il se veid descheu de
+cette haute esperance de richesse,
+qu'il avoit conçeuë,
+il est certain qu'il mourut
+bien-tost apres, de l'un, ou de
+l'autre desplaisir. Monsieur
+le grand Maistre n'est pas à se
+repentir du commandement
+si prompt qu'il fit à ce Pilote;
+car il m'a dit que l'on a trouvé
+depuis dans les minieres de
+Norvegue, du sable pareil à
+celuy de Groenland, dont je
+viens de vous parler; &amp; qu'un
+Orfevre intelligent dans les
+mineraux, &amp; les minieres, qui
+leur est arrivé depuis ce temps-là
+à Coppenhague, en a tiré
+de tres-bon or, &amp; en quantité,
+à proportion du sable. Il
+fut porté à cette precipitation
+par l'ignorance des autres
+Orfevres, qui n'auroient
+non plus sçeu tirer de l'or, de
+la matiere mesme d'où il se
+tire dans le Perou, que de ce
+sable. C'est le dernier voyage
+qui a esté fait au Groenland
+nouveau; &amp; c'est de ce voyage
+que fut apporté ce grand
+bout de corne, que le Medecin
+du grand Duc de Moscovie
+dit estre une dent de poisson.
+L'hoste de Monsieur
+l'Ambassadeur à Coppenhague,
+qui est de cette Compagnie,
+nous a fait voir cette
+piece, qu'il estime six mille
+risdalles. Les Danois avant
+que de partir du Groenland,
+avoient retenu, &amp; attaché,
+deux Sauvages dans leur vaisseau,
+pour les mener en Danemarc.
+Ils les deslierent en
+pleine mer; &amp; ces enragez
+amoureux de leur patrie, se
+voyans libres, se jetterent dedans
+la mer, pour retourner
+à la nage en leur pays. Il y a
+de l'apparence qu'ils se sont
+noyez en chemin, car ils en
+estoient trop esloignez.</p>
+
+<p>Je vous ay escrit jusques-icy,
+tout ce que j'ay peu apprendre,
+de l'un &amp; de l'autre
+Groenland, du vieux, &amp; du
+nouveau. Du vieux, que les
+Norvegues ont habité; du
+nouveau, que les Norvegues,
+les Danois, &amp; les Anglois,
+ont descouvert en recherchant
+le vieux. Les passages du trajet
+d'Islande au vieux Groenland,
+ont esté vray-semblablement
+bouchez, par la cheute
+des glaces que les rudes hyvers,
+&amp; les vents impetueux
+du Nordest, ont chassées de
+la mer glaciale, &amp; amoncelées
+dans cette manche. Si bien
+que les matelots, qui n'ont
+peu tenir cette ancienne route,
+ont esté contraints de suivre
+celle qui les a menez au
+cap Faruel, &amp; au golfe Davis;
+dont la rive qui respond au
+Levant, est ce que l'on appelle,
+<i>Nouveau Groenland</i>. Or
+il est croyable que les anciens
+passages d'Islande en Groenland
+ont esté bouchez, par
+l'experience qui nous fait voir
+que la route en a esté perduë.
+Et la Chronique Islandoise
+que je vous ay rapportée cy-dessus,
+nous en donne une
+prevue plus certaine, au chapitre
+de cette navigation, où
+il est escrit; Que l'on trouve
+à moitié chemin d'Islande en
+Groenland, <i>Gondebiurne
+Skeer</i>, qui sont de petites
+Isles de rochers, semées dans
+cette mer, &amp; habitées par des
+Ours, où les glaces se sont
+vray-semblablement arrestées,
+&amp; si fort attachées, que le Soleil
+ne les ayant peu fondre,
+elles s'y sont, par succession
+de temps, comme petrifiées;
+de sorte que ce chemin ayant
+esté fermé, la communication
+que l'on avoit avec le
+vieux Groenland, a esté fermée
+aussi; d'où vient que l'on
+n'en a peu sçavoir depuis
+nouvelles quelconques, ny
+que sont devenus les pauvres
+Norvegues qui l'ont habité.
+Il y a de l'apparence que la
+mesme Peste noire, qui ravagea
+les peuples du Nord, environ
+l'an 1348. &amp; qui leur fut
+portée infailliblement, de
+Norvegue, les a devorez
+comme les autres. Je croyrois
+volontiers que Gotske Lindenau,
+qui tint, comme je
+vous ay dit, la route du Nordest,
+dans son premier voyage,
+avoit rencontré le vieux
+Groenland, ou s'en estoit approché;
+&amp; me persuaderois
+de mesme, que les deux Sauvages
+qu'il amena de cét endroit,
+estoient peut-estre descendus
+de ces anciens Norvegues
+dont nous recherchons
+les restes. Mais quantité
+de personnes qui les ont
+veus, &amp; pratiquez, à Coppenhague,
+m'ont asseuré, que
+ceux-cy, non plus que les autres
+qui furent menez du golfe
+Davis, quoy que differens
+entre-eux, de langage, &amp; de
+m&oelig;urs, n'avoient pourtant
+rien de commun pour ce méme
+langage, ny pour ces mémes
+m&oelig;urs, avec le Danemarc,
+&amp; la Norvegue; &amp; que
+le langage de ces Sauvages
+estoit si different de celuy de
+ce monde, que les Danois, &amp;
+les Norvegues, n'y pouvoient
+rien comprendre. La Chronique
+Danoise remarque notamment,
+que les trois Sauvages
+que le pilote Anglois
+amena du golfe Davis, parloient
+si viste, &amp; bredoüilloient
+si fort, qu'ils ne prononçoient
+quoy que ce fust
+distinctement, excepté ces
+deux mots, <i>Oxa indecha</i>,
+dont on n'a jamais sçeu la signification.
+Il est certain que
+ce que nous appellons le vieux
+Groenland, n'a esté qu'une
+petite partie de toute cette
+grande Terre septentrionale,
+que je vous ay descrite; que
+ç'a esté la rive la plus proche
+du traiect de l'Islande, &amp; que
+les Norvegues qui l'ont habitée,
+ne se sont pas engagez
+dedans la terre; non plus que
+ceux qui ont descouvert le
+nouveau Groenland, qui n'en
+ont effleuré que les ports, &amp;
+les rivages; &amp; comme vous
+l'avez peu remarquer, ne se
+sont presque pas hazardez
+d'y mettre pied à terre. Monsieur
+le grand Maistre de Danemarc
+m'a dit, que les Danois
+du dernier voyage du
+Groenland, qui fut fait en
+1636. s'estans informez par signes,
+des Groenlandois avec
+lesquels ils trafiquerent, s'il y
+avoit des hommes faits comme
+eux, au delà des montagnes
+qu'ils voyoient dedans
+la terre, à dix ou douze lieuës
+de la mer; ces Sauvages leur
+avoient respondu par signes,
+&amp; demonstrations, qu'il y
+avoit plus d'hommes au delà
+de ces montagnes, qu'il n'y
+avoit de cheveux dessus leurs
+testes; que c'estoient de grands
+hommes, qui avoient de grands
+arcs, &amp; de grandes fleches, &amp;
+qu'ils tuoient tous ceux qui
+s'en approchoient. Or ces
+hommes, non plus que la terre,
+qu'ils habitent, n'ont jamais
+esté connus de qui que
+ce soit, dont l'Histoire soit
+venuë à nostre connoissance;
+&amp; tout le Groenland est, comme
+je vous ay desja dit, sans
+comparaison plus grand, que
+ce que les Norvegues, les Danois,
+&amp; les Anglois, en ont
+descouvert.</p>
+
+
+
+<p>Je me suis engagé
+à l'entrée de ce discours, de
+vous faire voir deux choses.
+La premiere, qu'il n'est pas
+constant que le Groenland
+soit continent avec l'Asie, du
+costé de la Tartarie. La seconde,
+qu'il soit continent avec
+l'Amerique. Pour le premier,
+je vous diray que l'on n'a sçeu
+encore percer les glaces de
+la Nova Zembla, pour sçavoir
+s'il y a un passage par là,
+dans la mer du Levant; &amp;
+qu'il a esté inutilement tenté
+jusques-icy, par les matelots
+les plus determinez dont nous
+ayons ouy parler. Cette navigation
+qui a rebuté les meilleurs
+pilotes du Nord, a limité
+leurs courses au Spitsberg,
+que les Danois content entre
+les terres du Groenland; ou
+se fait la grande pesche des
+Balenes, &amp; où nos Basques,
+&amp; les Hollandois, font des
+voyages tous les ans. Il importe
+que je vous die en cét
+endroit, ce que Monsieur le
+grand Maistre de Danemarc
+m'a appris de cette Terre, &amp;
+de cette Mer. Il ne s'est pas
+contenté de me le dire de vive
+voix, il m'a fait la grace de
+me l'escrire; &amp; j'espere de
+vous faire voir quelque jour
+sa lettre, que je conserve comme
+une marque glorieuse de
+sa faveur, &amp; de sa generosité.
+Mais, qu'ay-je dit de vous
+faire voir quelque jour sa lettre?
+J'espere que vous verrez
+bien-tost <span class="sc">Son Excellence</span>,
+mesme; car nous venons
+d'apprendre qu'il est party de
+Coppenhague pour aller en
+France, Ambassadeur Extraordinaire
+du Roy de Danemarc
+son maistre. Qu'il en
+est party, luy, &amp; <span class="sc">Madame
+la Comtesse Eleonor</span>
+sa femme, fille du Roy de Danemarc,
+dont le merite respond
+à la naissance, &amp; qui
+a eu le partage des Vertus
+Royales. C'est ce Heros, de
+qui j'escrivis les rares qualitez
+à nostre cher amy M.
+Bourdelot, lors que je luy
+manday ce qui se passa au
+pont de Brensbro, où se fit
+l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires
+de Suede, &amp; de
+Danemarc, pour la paix de
+ces deux Royaumes, que nostre
+<span class="sc">Illustre Ambassadeur</span>
+a si glorieusement achevée.
+Ce fut là que se virent les
+deux premiers hommes du
+Nord, le grand Maistre de
+Danemarc, dont je vous parle,
+&amp; le grand Chancelier de
+Suede. Ils se regarderent l'un
+l'autre avec fierté, &amp; veneration.
+Et ç'a esté un ouvrage
+digne de nostre Ambassadeur,
+veritablement Extraordinaire,
+qui a fait la paix de
+ces deux peuples, d'avoir fait
+l'amitié de ces deux grands
+Hommes. Je vous parleray
+une autre fois du grand Chancelier
+de Suede, &amp; ce n'est
+pas mon dessein de faire icy
+le Panegyrique du grand Maistre
+de Danemarc. Je me contenteray
+de vous dire, que
+quand vous aurez veu ce grand
+Ministre, vous jugerez, &amp;
+de son c&oelig;ur, qui est si noble;
+&amp; de son esprit, qui est si relevé;
+&amp; de sa mine, qui est si
+haute; qu'il est non seulement
+capable de soustenir des Couronnes
+par ses Conseils, mais
+qu'il a une Teste à porter celle
+d'un Empire. Adjoustez à
+toutes ces Vertus heroïques,
+qu'il est Philosophe accomply;
+qu'il n'ayme, ny la vanité,
+ny la pompe; qu'il n'a
+que des sentimens tres-genereux,
+&amp; que les douceurs de
+sa conversation sont incomparables.
+Son Excellence
+avoit à son service un Gentilhomme
+Espagnol, nommé
+Leonin, Naturaliste sçavant,
+&amp; curieux, qu'il envoya
+en Spitsberg, pour luy dire à
+son retour ce qu'il en auroit
+veu, &amp; connu. Voicy brievement
+le rapport qu'il luy
+en fit. Ce pays est au 78. degré
+d'elevation, &amp; veritablement
+nommé <i>Spitsberg</i>, à
+cause des montagnes aiguës,
+qui sont comme semées, ou
+plantées, dessus. Ces montagnes
+sont composées, de graviers,
+&amp; de certaines petites
+pierres plattes, semblables à
+des petites pierres d'ardoise
+grise, entassées les unes sur les
+autres. Elles se forment de
+ces petites pierres, &amp; de ce
+gravier, que les vents amoncellent,
+où que les vapeurs
+eslevent. Elles croissent à veuë
+d'&oelig;il, &amp; les matelots en descouvrent
+tous les ans de nouvelles.
+Leonin s'estant engagé
+assez avant dedans la Terre,
+ne trouva que de cette sorte
+de montagnes aiguës, dont
+le pays est tout couvert, &amp; ne
+rencontra chose quelconque
+sur son chemin, que des Renes qui
+paissoient. Il fut neantmoins
+estonné de voir tout
+au haut d'une de ces montagnes,
+&amp; à une lieuë de la mer,
+un petit mast de navire, qui
+avoit une poulie attachée à
+un de ses bouts; &amp; ayant demandé
+aux matelots qu'il
+avoit menez, qui avoit porté
+là ce mast; ils luy respondirent,
+qu'ils ne sçavoient, &amp;
+qu'ils l'avoient tousjours veu
+là. Il est croyable que la mer
+avoit passé autrefois prés de
+cette montagne, &amp; que c'estoit
+un reste de quelque
+vieux naufrage. On y trouve
+des prairies, mais l'herbe y est
+si courte, qu'à peine la peut-on
+appercevoir hors de la terre,
+ou hors des pierres; car à
+proprement parler, cette terre
+n'a point de terre, mais des
+petites pierres; entre lesquelles,
+&amp; cette petite herbe,
+croist une sorte de mousse,
+semblable à celle qui croist
+sur les arbres de nos climats,
+dont les Renes de ce pays-là
+se nourrissent, &amp; deviennent
+si grasses, que Monsieur le
+grand Maistre s'en est fait apporter,
+qui avoient quatre
+doigts de lard. Ce pays est
+inhabité, &amp; inhabitable, à
+cause du froid. Car encore
+que le Soleil ne s'y couche
+point durant quatre mois, &amp;
+que durant six semaines, il ne
+s'abbaisse que jusques à trois
+aulnes de l'Horison; suivant
+la façon de parler Danoise,
+conforme à la mesure du ciel
+de Virgile. C'est à dire. Encore
+qu'à la minuit (s'il faut
+ainsi parler) de ce païs-là; le
+Soleil durant six semaines, ne
+s'approche, comme en se couchant,
+que d'environ neuf à
+unze degrez &amp; demy, de
+l'Horison. Si est-ce que le
+froid y est plus aigu, plus le
+Soleil est clair, &amp; estincellant.
+La raison est, que l'air y est
+alors plus subtil, &amp; par consequent
+plus froid. On ne
+peut durer sur tout, prés de
+ces montagnes qui n'ont nulle
+solidité, parce qu'il en sort
+une vapeur si froide, que l'on
+est gelé pour peu que l'on y
+demeure. Et pour se garentir
+de cette rigueur, il vaut encore
+mieux se mettre en lieu
+que le Soleil voye de tous costez.
+Il y a quantité d'Ours
+dans cette contrée, mais ils
+sont tous blancs, &amp; beaucoup
+plus aquatiques, que
+terrestres. On en trouve en
+pleine mer de nageants, &amp;
+grimpants sur de grandes
+pieces de glace. Monsieur le
+grand Maistre en a fait venir
+de vivans, &amp; les a nourris à
+Coppenhague. Quand il
+vouloit donner du divertissement
+à ses amis, il s'alloit
+promener sur la mer, &amp; faisoit
+sauter ces Ours dans
+quelque endroit sablonneux,
+assez profond, mais assez
+clair, pour estre veus au travers
+de l'eau. Il m'a dit que
+c'estoit un plaisir singulier de
+voir joüer ces animaux au
+fonds de la mer, durant l'espace
+de deux, ou trois heures;
+&amp; qu'ils y auroient demeuré
+des jours entiers, sans incommodité,
+si on ne les eust retirez
+par les cordes, &amp; les chaines,
+où ils estoient attachez.
+La mer de Spitsberg, porte
+quantité de Balenes. On en
+prend de deux cents pieds de
+long, &amp; de grosseur proportionnée
+à la longueur. Les mediocres sont
+de cent trente,
+&amp; de 160. pieds. Elles n'ont
+point de dents. Et quand on
+ouvre ces vastes corps, on n'y
+trouve qu'environ dix, ou
+douze poignées de petites
+aragnées noires, qui naissent
+de l'air corrompu de cette mer;
+&amp; quelque peu d'herbe verte,
+rejettée du fonds de l'eau.
+Il y a de l'apparence que ces
+Balenes ne vivent, ny de cette
+herbe, ny de ces aragnées,
+mais de l'eau de la mer, qui
+produit l'herbe, &amp; les aragnées.
+Cette mer est quelquesfois
+si couverte de cette
+sorte d'insectes, qu'elle en est
+toute noire; &amp; c'est un signe
+infaillible pour les pécheurs,
+que la pesche sera bonne; car
+les Balenes suivent l'eau qui
+engendre cette peste. On
+prend alors de si grandes Balenes,
+&amp; en si grand nombre,
+que les matelots ne sçauroient
+emporter toutes les graisses
+qu'ils ont fait fondre, &amp; sont
+contraints d'en laisser à terre,
+qu'ils reviennent charger
+l'année d'apres. Vous noterez,
+Monsieur, que rien ne
+se pourrit, &amp; ne se corrompt,
+dans cette terre. Les morts
+qui y sont ensevelis depuis
+trente ans, sont encore aussi
+beaux, &amp; aussi entiers, qu'ils
+estoient lors qu'ils rendoient
+l'esprit. On y a basty de long-temps
+quelques huttes, pour
+cuire les graisses de Balenes;
+mais elles sont tousjours de
+mesme qu'elles estoient, du
+commencement qu'elles furent
+basties; &amp; le bois de quoy
+elles sont faites, est aussi sain,
+qu'il estoit le jour mesme
+qu'il fut coupé de l'arbre.
+A dire le vray de ces païs Septentrionaux,
+les morts s'y
+portent bien, mais les vivans
+y deviennent malades. Tesmoin
+le pauvre Leonin, qui
+revint de ce voyage perclus
+de froid, &amp; en mourut quelque
+temps apres. Les Oiseaux
+que cette contrée produit,
+sont tous oiseaux de mer, &amp;
+il n'y en a pas un qui vive
+sur la terre. Il y a quantité de
+canards, &amp; beaucoup d'autres
+especes de volatiles, qui
+nous sont inconnuës. Monsieur
+le grand Maistre de Danemarc,
+n'ayant peu avoir de
+ces oiseaux vivans, en a fait
+apporter de morts à Coppenhague.
+Ils ressemblent du
+bec, &amp; des plumes, à des perroquets;
+&amp; des pieds à des canards.
+Ceux qui prennent de
+ces oiseaux, asseurent qu'ils
+ont un chant tres-doux, &amp;
+tres agreable; &amp; que quand ils
+chantent tous ensemble, il se
+forme de leur ramage un concert
+melodieux dessus la mer.</p>
+
+<p>Les matelots qui vont en
+Spitsberg, pour la pesche des
+Balenes, y arrivent au mois
+de Juillet, &amp; en partent vers
+la my-Aoust. Ils n'y sçauroient
+entrer à cause des glaces,
+s'ils y arrivoient devant
+le mois de Juillet, &amp; n'en
+pourroient sortir par la mesme
+raison, s'ils en partoient
+plus tard, que la my-Aoust.
+On trouve dans cette mer
+des monceaux prodigieux de
+glaces, espaisses de soixante,
+70. &amp; quatre-vingts brasses;</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i lang="la">Quæ tantum vertice ad aurars Aërias,</i></span><br />
+ <span class="i0"><i lang="la">Quantum radice ad Tartara tendunt;</i></span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>car il y a des lieux dans cette
+mer, où elle est glacée depuis
+le fonds jusques au haut; &amp; il
+s'amasse dessus ce haut, des
+monceaux de glace, aussi
+eslevez par dessus la mer, que
+la mer est profonde au dessous.
+Ces glaces sont claires,
+&amp; luisantes, comme du verre.
+Ce qui rend la navigation de
+cette mer perilleuse est, qu'il
+y a des courants bigearres en
+des endroits, où les glaces se
+fondent en un moment, &amp; se
+prennent en mesme temps.</p>
+
+<p>Ne trouvons pas estrange
+apres cela, si nous ne pouvons
+determiner rien de certain
+sur nostre premiere doute, ny
+resoudre asseurément, que le
+Groenland soit, ou ne soit
+pas, continent avec l'Asie, &amp;
+la Tartarie. La distance qu'il
+y a de nos mers, à ces mers
+glacées; l'incertitude de les
+rencontrer fonduës; les grands
+orages qui se forment dessus
+ces eaux; l'inexperience des
+routes; les deserts que l'on y
+trouve; &amp; ce qui est de plus
+incommode, qu'il n'y a nul
+secours, &amp; nulle retraitte,
+dans ces deserts. Toutes ces
+difficultez accumulées ensemble,
+s'opposent aux desseins
+des curieux, &amp; leur
+ostent les moyens de descouvrir
+les veritez qu'ils recherchent.
+Les mesmes difficultez,
+&amp; par consequent les
+mesmes incertitudes, se rencontrent
+pour la seconde doute,
+aussi bien que pour la premiere;
+&amp; nous ne sçaurions
+non plus resoudre, que le
+Groenland soit, ou ne soit
+pas, continent avec l'Amerique.
+C'est ce que je pretends
+vous faire voir en ce lieu, par
+la Relation que je vous ay
+promise du Capitaine Danois,
+<i>Jean Munck</i>, qui tenta,
+comme je vous ay dit, un passage
+dans le Levant, du costé
+du Nordouest, entre l'Amerique,
+&amp; le Groenland. Je ne
+m'escarteray pas de mon sujet,
+en vous escrivant cette
+Relation; car avec ce qu'elle
+est divertissante, elle regarde
+le Groenland, &amp; les Isles qui
+luy sont adjacentes.</p>
+
+<p>Le Roy de Danemarc, à
+present regnant, commanda
+au Capitaine Munck, d'aller
+chercher un passage pour les
+Indes Orientales, par un destroit,
+&amp; une mer, qui separent
+l'Amerique, du Groenland.
+Un Capitaine Anglois,
+nommé <i>Hotzon</i>, avoit descouvert
+ce destroit, &amp; cette
+mer, quelque temps auparavant,
+pour le mesme dessein;
+mais il s'estoit perdu dans cette
+navigation, &amp; l'on n'a jamais
+sçeu comment. Il est
+certain que s'il eut l'audace
+d'Icare à voler par une route
+inconnuë, ses plumes se gelerent
+plustost, qu'elles ne se
+fondirent, dans cette hardie
+entreprise. Son advanture
+eut cecy de commun avec
+celle d'Icare, que ce destroit,
+&amp; cette mer, porterent depuis
+le nom, de <i>Destroit Hotzon</i>,
+&amp; de <i>Mer Hotzonne</i>. Le
+Capitaine Munck partit du
+Sundt pour ce voyage, le 16.
+de May 1619. avec deux Vaisseaux
+que le Roy de Danemarc
+luy avoit donnez. Il y
+avoit 48. hommes sur le plus
+grand vaisseau, &amp; 16. sur le
+plus petit, qui estoit une fregatte.
+Il arriva le 20. de Juin
+suivant, au cap, nommé <i>Faruel</i>,
+en langage Danois, comme
+qui diroit le cap <i lang="la">Vale</i>, en
+latin; &amp; le cap <i>d'Adieu</i>, ou
+de <i>Bon voyage</i>, en François.
+Ainsi nommé sans doute,
+parce que ceux qui vont au
+delà de ce cap, semblent aller
+dans un autre monde, &amp; prendre
+un long congé de leurs
+amis. Ce cap Faruel est, comme
+je vous ay dit, à 60-½ degrez
+d'elevation, sur un pays
+de montagnes, couvertes de
+neges, &amp; de glaces. Il seroit
+mal-aisé de representer sa figure,
+à cause de ces neges, &amp;
+de ces glaces, qui varient;
+&amp; de leur blancheur, qui esbloüit
+les yeux. Le Capitaine
+Munck estant à ce cap, prit
+la route de l'Ouest au Nord,
+pour entrer dans le destroit
+Hotzon, &amp; trouva quantité
+de glaces, qu'il evita, parce
+qu'il estoit en pleine mer: Il
+conseille ceux qui feront ce
+voyage, de ne s'engager pas
+trop en cét endroit, devers
+l'Ouest, à cause des glaces, &amp;
+des courants, qui sont impetueux
+aux costes de l'Amerique.
+Il raconte que la nuit du
+huitiéme Juillet, estant sur
+cette mer, il fit un broüillard
+si espais, &amp; un si grand froid,
+que les cordages de son navire
+furent couverts de longs
+glaçons, si serrez, &amp; si durs,
+qu'ils ne s'en pouvoient servir
+pour leurs maneuvres. Il
+dit en suite, que le lendemain
+sur les trois heures apres midy,
+jusques au Soleil couchant,
+il se leva un chaud si
+ardent, qu'ils furent contraints
+de se mettre en chemise,
+pour ne pouvoir durer
+dans leurs habits.</p>
+
+<p>Il entra dans le destroit
+Hotzon, qu'il nomma <i>Destroit
+Christian</i>, du nom du
+Roy de Danemarc son maistre.
+Et aborda le dix-septiéme
+du mesme mois à une Isle,
+qui est sur la coste du Groenland.
+Ceux qu'il envoya pour
+reconnoistre cette Isle, luy
+rapporterent qu'ils avoient
+veu des traces d'hommes,
+mais qu'ils n'avoient point
+trouvé d'hommes. Ils rencontrerent
+le lendemain matin,
+une troupe de Sauvages,
+qui furent surpris de l'abord
+des Danois; &amp; coururent en
+desordre cacher les armes
+qu'ils portoient, derriere un
+monceau de pierres, assez
+proche du lieu où ils estoient.
+Ils s'avancerent apres cela, &amp;
+rendirent gracieusement le
+salut, que les Danois leur
+avoient donné; observants
+neantmoins soigneusement,
+de se tenir tousjours entre
+les Danois, &amp; l'endroit où
+estoient les armes qu'ils
+avoient cachées. Mais les
+Danois firent si bien en les
+tournant, &amp; les amusant,
+qu'ils gagnerent la mont-joye,
+où ils trouverent un monceau
+d'arcs, de carquois, &amp;
+de fleches. Les Sauvages desolez
+pour la perte qu'ils
+avoient faite, conjurerent les
+Danois, avec des gestes de
+priere, &amp; de sousmission, de
+leur vouloir rendre ce qu'ils
+leur avoient pris. Ils faisoient
+entendre par ces gestes, qu'ils
+ne vivoient que de la chasse,
+que ces armes les faisoient vivre,
+&amp; qu'ils donneroient
+leurs habits pour les ravoir.
+Les Danois esmeus de compassion,
+les leur rendirent, &amp;
+les Sauvages se jetterent à leurs
+genoux, pour les remercier
+de tant de grace. La courtoisie
+des Danois envers les Sauvages,
+ne s'arresta pas là. Ils
+desplierent leurs marchandises,
+&amp; leur firent present de
+leurs bagatelles, que les Sauvages
+admirerent, &amp; receurent
+avecque joye; &amp; en eschange,
+donnerent aux Danois,
+beaucoup de sorte d'oyseaux,
+&amp; des lards de divers
+poissons. Un d'eux ayant jetté
+les yeux sur un Miroir, &amp;
+s'y estant miré, fut si esmerveillé
+de se voir, qu'il print le
+miroir, le mit dedans son sein,
+&amp; s'enfuit. Mais les Danois
+n'en firent que rire; &amp; ne rirent
+pas moins, de ce que tous les
+autres Sauvages coururent
+embrasser un de leurs camarades,
+&amp; luy firent mille caresses,
+comme s'ils l'avoient connu
+de long-temps; parce qu'il
+avoit les cheveux noirs, qu'il
+estoit camus, &amp; basané, &amp; en
+un mot, qu'il leur ressembloit.
+Le Capitaine Munck
+partit de cette Isle, le jour
+d'apres, qui estoit le dix-neufiéme
+de Juillet; &amp; ayant fait
+voile pour continuer sa route,
+fut contraint de relascher
+à cause des glaces, &amp; de se retirer
+dans le mesme port; ou,
+quelque soin qu'il pût apporter,
+il ne revid aucun Insulaire.
+Les Danois trouvoient
+des filets estendus le long de
+la rive, &amp; y attachoient des
+cousteaux, des miroirs, &amp; autres
+gentillesses sauvages, pour
+les convier de revenir; mais
+pas-un ne revint; soit qu'ils
+eussent peur des Danois, ou
+qu'il leur fust expressément
+defendu par quelque espece
+de Juge, ou de Gouverneur,
+d'avoir plus de commerce avec
+eux. Le Capitaine Munck ne
+pouvant trouver d'hommes,
+trouva, &amp; prit, grand nombre
+de Renes dedans cette Isle;
+qu'il appella <i>Reinsundt</i>, c'est
+à dire golfe des Renes; &amp;
+nomma le port où il aborda,
+de son nom <i>Munckenes</i>. Cette
+Isle est à 61. degré &amp; 20.
+minuttes d'eslevation. Il y
+arbora le nom, &amp; les armes
+du Roy de Danemarc son
+maistre; &amp; en partit le vingt-deuxiéme
+de Juillet. Mais il
+courut tant de risque, par les
+orages vehemens qui se leverent,
+&amp; le choc des glaces qui
+le heurterent, qu'à peine se
+peut-il sauver, le vingt-huitiéme
+du mesme mois, entre deux
+Isles, où il jetta toutes
+ses ancres, &amp; amarra ses vaisseaux
+à terre, tant l'orage
+estoit impetueux dans le port
+mesme. Le retour de la marée
+laissoit les Danois à sec
+sur les vases, &amp; le reflus qui
+venoit avec rapidité, leur rapportoit
+tant de glaces, qu'ils
+estoient en aussi grand danger
+de perir là, qu'en pleine mer;
+s'ils n'y eussent pourveu avec
+grand soin, &amp; grande peine.
+Il y avoit entre ces Isles une
+grande piece de glace, espaisse
+de vingt-deux brasses, qui
+se destacha des terres, &amp; se fendit
+en deux; ces deux pieces
+tomberent des deux costez
+au fonds de la mer; &amp; esmeurent
+une si grande tempeste
+en tombant, que peu s'en fallut
+qu'une de leurs chalouppes
+ne fut engloutië des
+vagues. Ils ne virent point
+d'hommes dedans ces deux
+Isles, mais des traces, &amp; des
+marques evidentes, qu'il y en
+avoit, ou qu'il y en avoit eu.
+Ils y trouverent des mineraux,
+&amp; entre autres, quantité
+de Talc, qu'ils ramasserent,
+&amp; en remplirent quelques
+tonneaux. Il y avoit d'autres
+Isles aupres de ces deux, qui
+estoient apparemment habitées;
+mais que les Danois ne
+peurent aborder, parce que
+leurs advenuës estoient inaccessibles,
+&amp; si sauvages, qu'ils
+n'en avoient jamais veu de
+pareilles. Ces Isles sont à 62.
+degrez &amp; 20. minuttes, &amp; à
+cinquante lieuës avant dans
+le destroit Christian. Le Capitaine
+Munck appella le golfe,
+ou le destroit, où il aborda,
+<i>Haresunt</i>, c'est à dire,
+golfe, ou destroit, des lievres;
+à cause des lievres qu'il trouva
+en grande quantité dedans
+cette Isle; &amp; y arbora le <i lang="la">Christianus
+quartus</i> du Roy de
+Danemarc, qu'ils ont accoustumé
+de representer de cette
+sorte <img src="images/c4.png" alt="C4">. Il partit de ces Isles,
+le neufiéme d'Aoust, &amp; fit
+voile vers l'Ouest-Sudouest,
+avec un vent de Nordouest;
+&amp; le dixiéme aborda la coste
+du Sud du destroit Christian,
+qui est la coste de
+l'Amerique. Estant sorty de
+là, il trouva une grande Isle,
+du costé du Nordouest, qu'il
+appella <i>Sneoeuland</i>, c'est à
+dire, l'Isle des neges, parce
+qu'elle estoit couverte de neges.
+Le vingtiéme d'Aoust,
+il print son cours de l'Ouest
+au Nord; <i>Et alors</i>, dit le Relateur,
+<i>je tenois ma vraye route,
+sous l'eslevation de soixante-deux
+degrez, &amp; vingt minuttes</i>.
+Mais les broüillards
+estoient si grands, qu'ils ne
+voyoient point de terre;
+<i>Quoy que</i>, dit-il, <i>la largeur
+du destroit Christian, ne fust en
+cét endroit, que de seize lieuës</i>.
+Ce qui nous fait croire qu'il
+est plus large en d'autres endroits.
+Il entra du destroit,
+dedans la mer Hotzone, à laquelle
+il changea de nom,
+comme il l'avoit changé au
+destroit; &amp; luy en donna
+deux pour un. Il appella <i lang="la">Mare
+novum</i>, la partie de cette
+mer qui regarde l'Amerique,
+&amp; <i lang="la">Mare Christianum</i>, celle
+qui regarde le Groenland, si
+tant est que cette coste se doive
+appeller Groenland. Il tint
+tant qu'il pût la route de l'Ouest-Nordouest,
+jusques à ce
+qu'il eut atteint soixante-trois
+degrez, &amp; vingt minuttes,
+d'eslevation; où les glaces l'arresterent,
+&amp; l'obligerent d'hyverner
+à la coste de Groenland,
+à un Port qu'il nomma,
+<i>Munckenes Vinterhaven</i>, c'est
+à dire, le port d'Hyver de
+Munck; &amp; appella toute la
+contrée, <i>Nouveau Danemarc</i>.
+Il ne remarque point dans sa
+Relation, quantité de lieux,
+par lesquels il passa en arrivant
+à ce port, parce qu'il dit
+en avoir fait une carte, à laquelle
+il renvoye le Lecteur.
+Il ne fait mention que de
+deux Isles de la mer Christiane,
+qu'il nomme <i>les Isles
+S&oelig;urs</i>; &amp; d'une autre plus considerable,
+qui est vers la mer
+nouvelle, qu'il appelle <i>Dixes
+oeuland</i>. Il donne advis à
+ceux qui navigeront dans le
+destroit Christian, de tenir le
+plus qu'ils pourront le milieu
+du destroit, à cause des courants
+rapides, &amp; contraires,
+qui se trouvent à l'une, &amp;
+l'autre, de ces costes, par les
+reflus opposez des deux mers,
+Oceane, &amp; Christiane; dont
+les glaces extraordinairement
+espaisses, s'entreheurtent avec
+telle roideur, que les vaisseaux
+qui se trouvent entre
+deux, y sont brisez irremissiblement.
+Il dit que le reflus
+de la mer Christiane est reglé,
+de cinq, en cinq heures; &amp;
+que ses marées suivent le cours
+de la Lune.</p>
+
+<p>Le Capitaine Munck arriva
+le septiéme de Septembre, à
+<i>Munckenes Vinterhaven</i>; où
+il se refit, luy, &amp; ses gens. Il
+retira quelques jours apres
+ses vaisseaux, &amp; les mit à couvert
+du choc des glaces, dedans
+un port proche du premier,
+où il les repara le mieux
+qu'il pût. Ses compagnons
+pourveurent sur toutes choses,
+à se bien hutter, pour se
+garentir du mauvais temps,
+&amp; de l'Hyver qui les avoit
+surpris. Ce port faisoit l'emboucheure
+d'une Riviere, qui
+n'estoit pas encore glacée au
+mois d'Octobre, quoy que
+la mer fust prise en beaucoup
+d'endroits. Le Capitaine
+Munck rapporte, que le 7. de
+ce mois, il monta sur une
+chaloupe pour reconnoistre
+cette riviere, &amp; qu'il ne pût
+voguer dedans, qu'environ
+une lieuë &amp; demie, en haut, à
+cause des cailloux qui la bouchoient.
+N'ayant peu trouver
+de passage par la riviere, il
+prit un party de ses soldats,
+&amp; matelots, &amp; marcha trois,
+ou quatre lieuës en avant dedans
+la terre, pour chercher
+des hommes; mais il ne rencontra
+qui que se fut. Revenant
+par un autre chemin, il
+trouva une pierre eslevée, &amp;
+assez large, sur laquelle estoit
+peinte une Image, qui representoit
+le Diable, avec ses
+griffes, &amp; ses cornes. Il y avoit
+aupres de cette pierre, une place
+quarée, de huit pieds en
+tout sens, close de pierres plus
+petites. Il remarqua à l'un des
+costez de ce quarré, une Montjoye
+de petits cailloux plats,
+&amp; de la mousse d'arbre, mélée
+parmy. Il y avoit de l'autre
+costé du quarré, une pierre
+plate, mise en forme d'Autel,
+sur deux autres pierres; &amp;
+sur cét autel, trois petits charbons,
+croisez l'un sur l'autre.
+Mais quoy que le Capitaine
+Munck ne vid personne sur
+son chemin, si est-ce qu'il
+rencontroit en beaucoup
+d'endroits de semblables Autels,
+avec des charbons posez
+dessus, comme les precedents;
+&amp; que par tout où il rencontroit
+de ces autels, il trouvoit
+des traces d'hommes; d'où il
+conjecturoit, que les habitans
+de cette contrée s'assembloient
+à ces autels, pour sacrifier;
+&amp; qu'ils sacrifioient
+au Feu, ou avec du feu. Il
+voyoit de plus, que par tout
+où il y avoit de ces traces
+d'hommes, il y avoit des os
+rongez, &amp; conjecturoit de là
+aussi, que c'estoient, peut-estre,
+les restes des bestes sacrifiées,
+que les Sauvages
+avoient mangées, à leur façon,
+c'est à dire, cruës &amp; déchirées,
+comme les chiens les
+deschirent, avec les pattes, &amp;
+les dents. Il remarquoit en
+passant au travers des bois,
+quantité d'arbres coupez,
+avec des instruments de fer,
+&amp; d'acier. Il trouvoit outre
+cela, des chiens bridez, ou
+emmuzelez, avec des liens de
+bois. Et ce qui le confirmoit
+plus que tout, dans la croyance
+que ce pays avoit ses habitans,
+estoit, qu'il voyoit
+des marques des Tentes qui
+avoient esté dressées en divers
+endroits, &amp; trouvoit aux
+mesmes lieux, des pieces de
+peaux d'Ours, de Loups, de
+cerfs, de chevres, de chiens, &amp;
+de veaux marins, qui avoient
+servy de couverture à ces Tentes.
+L'apparence estant manifeste,
+que ces peuples vivoient
+comme les Scythes, &amp; campoient
+à la façon des Lappes.</p>
+
+<p>Les Danois huttez, &amp; establis,
+dans leur quartier d'Hyver,
+firent grande provision
+de bois, pour se chauffer, &amp;
+de venaison, pour se nourrir.
+Le Capitaine Munck tua le
+premier de sa main, un Ours
+blanc, que luy &amp; ses compagnons
+mangerent, &amp; dit expres,
+qu'ils s'en trouverent
+bien. Ils tuërent quantité de
+lievres, de perdrix, &amp; d'autres
+oyseaux, qu'il ne nomme
+pas, mais qu'il dit estre fort
+communs en Norvegue. Il
+dit aussi qu'ils prindrent quatre
+Renards noirs, &amp; quelques
+Sables, qui est le nom
+que l'on donne par tout le
+Nord, aux Martres sobelines.</p>
+
+<p>Ce qui donna à penser
+aux Danois fut, qu'ils virent
+au Ciel de ce pays-là, des choses
+qui ne se voyoient pas si
+communément au Ciel de
+Danemarc. La Relation dit,
+que le vingt-septiéme de Novembre,
+il parut trois Soleils
+distinctement formez dedans
+le ciel, &amp; remarque en mesme
+temps, que l'air de cette
+contrée est fort grossier. Il en
+parut deux, non moins distints,
+le 24. de Janvier suivant;
+&amp; le 10. de Decembre
+entre-deux, qui est le 20. selon
+nostre style, sur les huit
+heures du soir, il se fit une
+Eclypse de Lune. Et la mesme
+nuit, la Lune fut environnée,
+deux heures durant, d'un
+Cercle fort clair, dans lequel
+parut une Croix, qui coupoit
+la Lune en quatre. Ce Meteore
+sembla estre l'annonciateur
+des maux que ces Danois
+devoient souffrir, &amp; de
+leur perte presque totale, comme
+vous allez entendre.</p>
+
+<p>L'Hyver devint si rude,
+&amp; si aspre, qu'il se trouvoit
+des glaces espaisses de
+300. &amp; de 360. pieds. Les
+bieres, &amp; les vins, jusques
+aux vins d'Espagne les plus
+purs, &amp; à l'eau de vie la plus
+forte, se gelerent du haut au
+fonds de leurs vaisseaux. Le
+froid qui rompoit les cerceaux,
+&amp; faisoit crever les
+tonnes, laissoit les bieres, &amp;
+les vins, en consistence de
+glace si dure, qu'il les falloit
+couper avec des haches, pour
+les faire fondre, &amp; les boire.
+Les vaisseaux d'estain, &amp; de
+cuivre, où par mesgarde on
+avoit le soir oublié de l'eau,
+se trouvoient le lendemain
+rompus, &amp; cassez, à l'endroit
+où l'eau s'estoit glacée. Cette
+aspre saison, qui n'espargnoit
+pas les metaux, n'espargnoit
+pas les hommes. Les
+pauvres Danois tomberent
+malades, &amp; la maladie augmenta
+parmy eux, avec le
+froid. Un flus de ventre les
+prenoit, &amp; ne les quittoit
+point, qu'il ne les eût emportez.
+Ils mouroient les uns
+apres les autres, &amp; si dru, qu'à
+l'entrée du mois de Mars, leur
+Capitaine fut contraint de
+faire la garde de sa hutte. Cette
+maladie s'aigrit, au lieu de
+s'adoucir, à la venuë du Printemps.
+Elle esbransla les dents
+des malades, &amp; ulcera le dedans
+de leurs bouches: si bien
+qu'ils ne pouvoient manger
+que du pain, trempé dans de
+l'eau fonduë. Elle attaqua les
+derniers mourans, vers le mois
+de May, avec tant de malignité,
+qu'à tous ces maux, il
+s'adjoustoit un flus de sang, &amp;
+des douleurs si grandes aux
+parties nerveuses, qu'il sembloit
+que l'on les piquast par
+tout, de pointes de couteaux.
+Ils dessechoient à veuë d'&oelig;il,
+devenoient perclus, de bras,
+&amp; de jambes; livides, &amp; noirs,
+par tout le corps, comme si
+on les eût roüez de coups. La
+description de cette maladie
+est proprement ce que l'on
+appelle le <i>Scorbut</i>, connu, &amp;
+frequent, dans toutes les mers
+du Septentrion. Ceux qui
+mouroient ne pouvoient estre
+ensevelis, parce qu'il ne se
+trouvoit personne qui eust la
+force de les porter en terre.
+Le pain faillit aux malades
+qui estoient restez. Ils furent
+contraints de foüiller dedans
+la nege, où ils trouverent une
+espece de Franboises, qui les
+soustenoient, &amp; les nourrissoient,
+en quelque façon. Ils
+les mangeoient en mesme
+temps qu'ils les cueilloient,
+&amp; n'en pouvoient faire provision,
+parce qu'elles se conservoient
+fraiches sous la nege,
+&amp; se flestrissoient, pour
+peu qu'elles fussent dehors.
+La Relation marque le douziéme
+d'Avril, comme un
+jour considerable, en ce qu'il
+plut, &amp; qu'il y avoit sept
+mois qu'il n'avoit plu en ces
+quartiers. Le Printemps ramena
+mille sortes d'Oiseaux,
+qui n'avoient point paru durant
+l'Hyver; &amp; ces malades
+mourans n'en pouvoient prendre,
+à cause de leur debilité.
+Ils virent, environ la my-May,
+des oyes sauvages, des cignes,
+des canards, &amp; un nombre
+infiny de petits oyseaux huppez;
+des hirondelles, des perdrix,
+&amp; des beccasses; des corbeaux,
+des faucons, &amp; des aigles.
+Le Capitaine Munck
+tomba malade à la fin, comme
+les autres, le quatriéme de
+Juin; &amp; demeura dedans sa
+hutte accablé de douleurs,
+quatre jours entiers, sans sortir,
+&amp; sans manger. Il se resolut
+à la mort, &amp; fit son Testament,
+par lequel il prioit les
+Passans de le vouloir ensevelir,
+&amp; de faire tenir le Journal
+qu'il avoit fait de son voyage,
+au Roy de Danemarc son
+maistre. Les quatre jours passez,
+il se sentit un peu de force,
+&amp; sortit de sa hutte, pour
+voir ses compagnons, morts,
+ou vivans. Il n'en trouva que
+deux de vivans, de 64 qu'il
+avoit menez. Ces deux pauvres
+Matelots, ravis de joye
+de voir leur Capitaine debout,
+allerent à luy, &amp; le menerent
+devant leur feu, où il
+revint un peu à soy. Ils s'encouragerent
+l'un l'autre, &amp; se
+resolurent de vivre; mais ils
+ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent
+de gratter la nege, &amp;
+de manger l'herbe qu'ils trouverent
+dessous. Ils rencontrerent
+heureusement de certaines
+Racines, qui les nourrirent,
+&amp; les conforterent de
+telle sorte, qu'ils furent refaits
+en peu de jours. La glace commença
+de se rompre en ce
+temps-là, qui estoit le dix-huitiéme
+de Juin, &amp; ils pescherent
+des plyes, des truittes,
+&amp; des saulmons. Leur pesche,
+&amp; leur chasse, acheverent
+de les fortifier, &amp; le c&oelig;ur
+qu'ils reprirent, les fit resoudre
+de tenter s'ils pourroient,
+en l'estat où ils estoient, repasser
+par tant de mers, &amp; de
+perils, pour arriver en Danemarc.
+Il commença environ
+ce temps-là de faire un peu de
+chaud, &amp; de pluye; d'où il
+sortit une telle quantité de
+Moucherons, qu'ils ne sçavoient
+où se mettre, pour se
+garentir de leur importunité.
+Ils laisserent leur grand
+Navire, &amp; s'embarquerent
+dans leur Fregate, le seiziéme
+de Juillet. Ils firent voile de
+ce port, où je vous ay dit
+qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux
+à couvert des glaces;
+que le Capitaine Munck appella
+de son nom, <i>Jens Munckes
+bay</i>, c'est à dire, la baye,
+ou le port de Jean Munck. Il
+trouva la mer Christiane
+couverte de glaçons flotants,
+où il perdit sa chaloupe, &amp;
+eut bien de la peine à desgager
+son vaisseau mesme, car
+le gouvernail se rompit, &amp; en
+attendant qu'il fust refait, il
+attacha son vaisseau à un rocher
+de glace, qui suivoit le courant
+de la mer. Il fut delivré
+de cette glace, qui se fondit,
+&amp; retrouva sa chaloupe, dix
+jours apres l'avoir perduë.
+Mais il ne demeura pas long-temps
+en cét estat; car la mer
+redevint glacée, se fondit bien-tost
+apres; &amp; varia tout un
+temps de cette sorte, à se glacer,
+&amp; se fondre, d'un jour à
+l'autre. Il passa à la fin le destroit
+Christian, revint au
+cap Faruel, &amp; rentra dans
+l'Ocean, où il fut acceuilly,
+le troisiéme de Septembre,
+d'une grande Tempeste, dans
+laquelle il faillit de perir; car
+luy &amp; ses deux matelots
+estoient si las, qu'ils furent
+contraints d'abandonner les
+maneuvres, &amp; de se rendre à
+la mercy de l'orage. La vergue
+de leur voile se rompit,
+&amp; la voile fut renversée dedans
+la mer, d'où ils eurent
+toutes les peines du monde à
+la r'avoir. La tempeste se relascha
+pour quelques jours,
+&amp; leur donna le temps d'arriver
+le 21. de Septembre, à un
+port de Norvegue, où ils
+estoient ancrez avec un seul
+bout d'ancre qui leur estoit
+resté; &amp; croyoient estre au
+dessus de tout. Mais l'orage
+les alla assaillir ce jour mesme
+dedans ce port, avec tant
+de furie, qu'ils ne furent jamais
+en si grand danger de
+se perdre. Ils se sauverent par
+bon-heur, où les autres perissent,
+&amp; trouverent un couvert
+entre des rochers; d'où
+ils gagnerent la terre, se refirent,
+&amp; quelque jours apres
+arriverent en Danemarc, dans
+leur fregate. Le Capitaine
+Munck rendit compte de son
+voyage au Roy son maistre,
+qui le receut, comme l'on reçoit
+une personne que l'on a
+creu perduë.</p>
+
+<p>Il sembloit que ce deust
+estre la fin des mal-heurs de ce
+Capitaine, mais son avanture
+est bigearre, &amp; merite d'estre
+sceuë. Il demeura quelques
+années en Danemarc; où
+apres avoir long-temps resvé
+sur les manquemens qu'il avoit
+faits dans son voyage, par l'ignorance
+des lieux, &amp; des
+choses; &amp; sur la possibilité de
+trouver le passage qu'il chercheoit,
+pour le Levant; l'envie
+le prit de refaire ce mesme
+voyage. Et ne le pouvant entreprendre
+seul, il engagea
+dans ce party, des Gentilshommes
+de marque, &amp; des Bourgeois
+qualifiez de Danemarc;
+qui formerent une Compagnie
+notable, &amp; equipperent
+deux Vaisseaux, pour ce
+long cours, sous la conduite
+de ce Capitaine. Il avoit
+pourveu à tous les inconveniens,
+&amp; à tous les desordres,
+qui luy estoient survenus au
+premier voyage; &amp; il estoit
+comme sur le point de s'embarquer
+pour le second, lors
+que le Roy de Danemarc luy
+demanda le jour de son depart;
+&amp; de discours à un autre,
+luy reprocha que l'equipage
+qu'il luy avoit donné,
+avoit pery par sa mauvaise
+conduite; à quoy le Capitaine
+respondit un peu brusquement;
+ce qui fascha le Roy,
+&amp; l'obligea de le pousser du
+bout de son baston, dans l'estomac.
+Le Capitaine outré
+de cét affront, se retira chez
+luy, &amp; se mit dedans son lict,
+ou il mourut dix jours apres,
+de desplaisir, &amp; de faim.</p>
+
+<p>Revenant au sujet, pour
+lequel principalement je vous
+ay fait cette longue narration;
+il resulte de ce que je vous ay
+escrit, qu'il y a un long, &amp; large
+destroit, &amp; une vaste mer
+au bout, entre l'Amerique,
+&amp; le Groenland; &amp; que ne
+sçachans pas où aboutit cette
+mer, nous ne sçaurions juger,
+si le Groenland est continent
+avec l'Amerique, ou non.
+L'apparence est que non, comme
+je vous ay desja dit, puis
+que le Capitaine Munck a
+creu, qu'il y avoit un passage
+dans cette mer, pour le Levant;
+&amp; qu'il le persuada à
+quantité de personnes qualifiées
+de Danemarc, qui
+avoient fait Compagnie pour
+le tenter, &amp; le sçavoir au
+vray.</p>
+
+<p>Je descouvre en mesme
+temps le mesconte de celuy
+qui a fait des Dissertations
+sur l'origine des peuples
+de l'Amerique; lesquels
+il a fait venir de Groenland,
+&amp; a voulu que les premiers
+habitans de Groenland soient
+venus de Norvegue. D'où il
+a conclu que les premiers
+habitans de l'Amerique ont
+esté Norvegues. Et nous l'a
+pretendu faire accroire, par
+une certaine affinité qu'il s'est
+figurée, de quelques mots
+Americains, qui finissent en
+<i>lan</i>, avec le, <i>land</i>, des Alemans,
+des Lombards, &amp; des
+Norvegues; &amp; par le rapport
+des m&oelig;urs, qu'il dit estre,
+entre les Americains, &amp; les
+Norvegues, qu'il prend pour
+les Alemans de Tacite. Vous
+jugerez, Monsieur, par la suite,
+&amp; le raisonnement, de
+tout mon discours, que cét
+Autheur s'est mesconté en
+toutes façons.</p>
+
+<p>Premierement, en ce que
+les Norvegues n'ont pas esté
+les premiers habitans du
+Groenland, comme il appert
+par les Relations, &amp; les
+demonstrations, que je vous
+en ay faites; Et que M. Vormius,
+tres-sçavant dans les
+antiquitez du Nord; bien
+loin de rapporter l'origine
+des peuples de l'Amerique,
+aux peuples de Groenland;
+croit que les <i>Sklegringres</i>, originaires
+habitans du <i>Vestrebug</i>,
+de Groenland, estoient
+venus de l'Amerique.</p>
+
+<p>Secondement, il s'est
+trompé, en ce qu'il y a peu,
+ou point d'apparence, que
+le Groenland soit continent
+avec l'Amerique; &amp; que le
+passage de l'un, à l'autre,
+n'a pas esté si connu, ny
+mesme si possible, qu'il se
+l'est imaginé. Il s'est abusé
+tiercement, en ce que je vous
+ay fait voir, qu'il n'y a nulle
+affinité de langage, ny de
+m&oelig;urs, entre le Groenland,
+&amp; la Norvegue; &amp; que s'il
+veut que les Norvegues ayent
+communiqué leur langue, &amp;
+leurs m&oelig;urs, aux Americains,
+il faut qu'ils ayent
+passé par ailleurs que par le
+Groenland, pour aller en
+Amerique.</p>
+
+<p>J'aurois en cét endroit une
+belle occasion d'insister sur
+les autres mescontes du Dissertateur,
+de luy rendre ses
+paroles, &amp; de le renvoyer au
+pays des Visions, &amp; des Songes.
+Mais puis qu'il dort son
+dernier sommeil, laissons-le
+dormir en repos, &amp; finissons
+ce discours pour nostre commune
+satisfaction. Je fais
+conscience d'interrompre le
+cours de ces Compositions
+si doctes, &amp; si elegantes, que
+vous nous donnez tous les
+jours à pleines mains, par la
+lecture d'un Escrit qui n'est,
+ny de la touche, ny du prix
+de vos excellents Ouvrages;
+&amp; quelque bonté que
+vous ayez pour moy, je ne
+fais nulle doute que vous
+ne soyez aussi content d'avoir
+achevé de lire cette Lettre,
+que je suis ayse d'avoir
+achevé de l'escrire, &amp; de
+vous dire</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p class="i">que je suis
+</p>
+<p class="s"><small>Vostre tres-humble,<br />
+&amp; tres-affectionné<br />
+serviteur</small></p>
+<p><small>De la Haye<br />
+le 18. Juin<br />
+1646.</small></p>
+
+
+
+
+<h2><i>Privilege du Roy.</i></h2>
+
+
+<p>LOUYS par la grace de Dieu,
+Roy de France &amp; de Navarre:
+A nos amez &amp; feaux Conseillers, les
+Gens tenans nos Cours de Parlement,
+Maistres des Requestes ordinaires de
+nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux,
+Prevosts, leurs Lieutenans, &amp; tous autres
+nos Justiciers &amp; Officiers qu'il appartiendra,
+Salut. Nostre bien amé
+<span class="sc">Augustin Courbé</span> Libraire à
+Paris, Nous a fait remonstrer qu'il desireroit
+imprimer, <i>la Relation de Groenland</i>,
+s'il avoit sur ce nos Lettres necessaires,
+lesquelles il nous a tres-humblement
+suppliez de luy accorder. <span class="sc">A
+ces causes</span>, Nous avons permis &amp;
+permettons à l'Exposant; d'imprimer,
+vendre &amp; debiter, en tous lieux de nostre
+obeyssance ledit Livre, en telles
+marges, en tels caracteres &amp; autant de
+fois qu'il voudra, durant l'espace de
+cinq ans, entiers &amp; accomplis, à compter
+du jour qu'il sera achevé d'imprimer
+pour la premiere fois: Et faisons
+tres-expresses defenses à toutes autres
+personnes, de quelle qualité &amp; condition
+qu'elles soient de l'imprimer, faire imprimer,
+vendre ny distribuer en aucun
+endroit de nostre Royaume, durant ledit
+temps; sous pretexte d'augmentation,
+correction &amp; changement de
+tiltre ou autrement, en quelque sorte
+&amp; maniere que ce soit, à peine de
+quinze cens livres d'amendes, payables
+sans deport, par chacun des contrevenans,
+&amp; applicables un tiers à
+Nous, un tiers à l'Hostel-Dieu de Paris,
+&amp; l'autre à l'Exposant; de confiscation
+d'exemplaires contrefaits, &amp; de
+tous despens, dommages &amp; interests:
+A condition qu'il en sera mis deux
+exemplaires dudit Livre en nostre Bibliotheque
+publique, &amp; un en celle de
+nostre tres-cher &amp; feal le sieur Seguier
+Chevalier, Chancelier de France,
+avant que de l'exposer en vente, à peine
+de nullité des presentes: Du contenu
+desquelles Nous vous mandons
+que vous fassiez jouyr pleinement &amp;
+paisiblement l'Exposant, &amp; ceux qui
+auront droict d'iceluy, sans qu'il luy
+soit fait aucun trouble ny empeschement:
+Voulons aussi qu'en mettant au
+commencement ou à la fin dudit Livre,
+un bref Extrait des presentes,
+elles soient tenuës pour deuëment signifiées,
+&amp; que foy y soit adjoustée, &amp;
+aux copies d'icelles, Collationnées par
+l'un de nos amez &amp; feaux, Conseillers
+&amp; Secretaires, comme à l'original.
+Mandons aussi au premier Huissier ou
+Sergent sur ce requis, de faire pour
+l'execution des presentes, tous exploits
+necessaires, sans demander autre
+permission; CAR tel est nostre
+plaisir, nonobstant oppositions ou
+appellations quelconques, &amp; sans prejudice
+d'icelles: Clameur de Haro,
+Chartre Normande, &amp; autres Lettres
+à ce contraires. DONNÉ
+à Paris le dix-huitiéme jour de Mars,
+l'An de grace mil six cens quarante-sept.
+Et de nostre Regne le quatriéme.
+Signé par le Roy en son Conseil,
+CONRART.</p>
+
+
+
+<p>Achevé d'imprimer pour la premiere
+fois le dernier jour d'Avril 1647.</p>
+
+
+
+<p>Les Exemplaires ont esté fournis.</p>
+
+
+
+<div class="trnote"><h3>NOTES SUR LA TRANSCRIPTION</h3>
+
+<p>L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original.
+Cependant on a résolu les abréviations, et différencié les
+lettres u/v et i/j conformément à l'usage moderne.</p>
+
+<p>On a effectué les corrections signalées en errata, ainsi que les corrections
+suivantes indiquées de façon manuscrite sur l'exemplaire d'origine:</p>
+
+<ul>
+<li>Snorro Storlefonius &gt; Storlesonius<br />
+<small>Une annotation précise: Arngr. Jon. spec. Isl. p. 36 [...]
+Snorro Storlesonius, i.e. Snorre
+Storla-son, sive Snorro Storlæ F.</small></li>
+<li>l'Onix &gt; l'Orix<br />
+<small>Annotation: Relat. d'A. de la Croix, Tom. 3. l. I.
+ch. 1. p. 288. Licorne d'Ethiopie.</small></li>
+<li>Dithmatche &gt; Dithmarche</li>
+<li>nulle bonté &gt; nulle honte</li>
+</ul>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Relation du groenland, by Isaac de La Peyrère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND ***
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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