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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:32:21 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aphrodite + Mœurs antiques + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: September 21, 2008 [EBook #26685] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel (This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="break"></div> + +<p class="c">PIERRE LOUŸS</p> + +<h1>APHRODITE</h1> + +<p class="c"><span class="large"><i>—MŒURS ANTIQUES—</i></span></p> + +<p class="c small">SOIXANTE-HUITIÈME ÉDITION</p> + +<div class="figc"><img src="images/mercure.png" alt="" /></div> +<p class="c large">PARIS</p> + +<p class="c">SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br /> +<span class="small">XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ SAINT-GERMAIN, XV</span></p> + +<p class="c">M DCCC XCVI</p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> + +<p class="c"><i>Neuf exemplaires<br /> +sur japon impérial, numérotés 1 à 9, vingt<br /> +exemplaires sur hollande van Gelder, numérotés 10 à 29,<br /> +et dix exemplaires sur chine, numérotés 30 à 39.</i></p> + +<p class="c"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous<br /> +pays<br /> +y compris la Suède et la Norvège.</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<h2 class="nobreak">À ALBERT BESNARD</h2> + + +<p><i>Hommage d'admiration profonde +et de respectueuse amitié.</i></p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2> + +<p class="epi">Les ruines elles-mêmes du monde +grec nous enseignent de quelle +façon la vie, dans notre monde moderne, +pourrait nous être rendue +supportable. +</p> +<p class="s"><span class="sc">Richard Wagner.</span> +</p> + +<p>L'érudit Prodicos de Céos, qui florissait vers la +fin du <small>V</small><sup>e</sup> siècle avant notre ère, est l'auteur du +célèbre +apologue que S<sup>t</sup> Basile recommandait aux +méditations chrétiennes, <i>Héraclès entre la Vertu +et la Volupté</i>. Nous savons qu'Héraclès opta pour +la première, ce qui lui permit d'accomplir un certain +nombre de grands crimes, contre les Biches, +les Amazones, les Pommes d'Or et les Géants.</p> + +<p>Si Prodicos s'était borné là, il n'aurait écrit +qu'une fable d'un symbolisme assez facile; mais il +était bon philosophe, et son recueil de contes, <i>les +Heures</i>, divisé en trois parties, présentait les vérités +morales sous les divers aspects qu'elles comportent, +selon les trois âges de la vie. Aux petits +enfants, il se plaisait à proposer en exemple le +choix austère d'Héraclès; sans doute aux jeunes +gens il contait le choix voluptueux de Pâris; et +j'imagine qu'aux hommes mûrs il disait à peu +près ceci:</p> + +<p>—Odysseus errait un jour à la chasse au pied +des montagnes de Delphes, quand il rencontra sur +sa route deux vierges qui se tenaient par la main. +L'une avait des cheveux de violettes, des yeux +transparents et des lèvres graves; elle lui dit: «Je +suis Arêtê.» L'autre avait des paupières faibles, +des mains délicates et des seins tendres; elle lui +dit: «Je suis Tryphê.» Et tous deux reprirent: +«Choisis entre nous.» Mais le subtil Odysseus répondit sagement: +«Comment choisirais-je? Vous +êtes inséparables. Les yeux qui vous ont vues passer +l'une sans l'autre n'ont surpris qu'une ombre stérile. +De même que la vertu sincère ne se prive pas +des joies éternelles que la volupté lui apporte, de +même la mollesse irait mal sans une certaine grandeur +d'âme. Je vous suivrai toutes deux. Montrez-moi +la route.»—Aussitôt qu'il eut achevé, les +deux divisions se confondirent, et Odysseus connut +qu'il avait parlé à la grande déesse Aphrodite.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Le personnage féminin qui occupe la première +place dans le roman qu'on va feuilleter est une +courtisane antique; mais, que le lecteur se rassure: +elle ne se convertira pas.</p> + +<p>Elle ne sera aimée ni par un saint, ni par un +prophète, ni par un dieu. Dans la littérature actuelle, +c'est une originalité.</p> + +<p>Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur +et aussi la fierté de tout être humain qui a +vocation et qui tient dans la société une place +librement choisie; elle aura l'ambition de s'élever +au plus haut point; elle n'imaginera même pas +que sa vie ait besoin d'excuse ou de mystère: ceci +demande à être expliqué.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, les écrivains modernes qui se sont +adressés à un public moins prévenu que celui des +jeunes filles et des jeunes normaliens ont usé d'un +stratagème laborieux dont l'hypocrisie me déplaît: +«J'ai peint la volupté telle qu'elle est, disent-ils, +afin d'exalter la vertu.» En tête d'un roman dont +l'intrigue se déroule à Alexandrie, je me refuse +absolument à commettre cet anachronisme.</p> + +<p>L'amour, avec toutes ses conséquences, était +pour les Grecs le sentiment le plus vertueux et le +plus fécond en grandeurs. Ils n'y attachèrent jamais +les idées d'impudicité et d'immodestie que la tradition +israélite a importées parmi nous avec la +doctrine chrétienne. Hérodote (I, 10) nous dit très naturellement: «Chez +quelques peuples barbares +c'est un opprobre que de paraître nu.» Quand les +Grecs ou les Latins voulaient outrager un homme +qui fréquentait les filles de joie, ils l'appelaient +<span title="moichos">μοῖχος</span> +ou <i>mœchas</i>, ce qui ne signifie pas autre +chose qu'adultère. Un homme et une femme qui, +sans être engagés d'aucun lien par ailleurs, s'unissaient, +fût-ce en public et quelle que fût leur +jeunesse, étaient considérés comme ne nuisant à +personne et laissés en liberté.</p> + +<p>On voit que la vie des anciens ne saurait être +jugée d'après les idées morales qui nous viennent +aujourd'hui de Genève.</p> + +<p>Pour moi, j'ai écrit ce livre avec la simplicité +qu'un Athénien aurait mis à la relation des mêmes +aventures. Je souhaite qu'on le lise dans le même +esprit.</p> + +<p>A juger les Grecs anciens d'après les idées +actuellement reçues, <i>pas une seule</i> traduction +exacte de leurs plus grands écrivains ne pourrait +être laissée aux mains d'un collégien de seconde. +Si M. Mounet-Sully jouait son rôle d'Œdipe sans +coupures, la police ferait suspendre la représentation. +Si M. Leconte de Lisle n'avait pas expurgé +Théocrite, par prudence, sa version eût été saisie +le jour même de la mise en vente. On tient Aristophane +pour exceptionnel? mais nous possédons +des fragments importants de quatorze cent quarante +comédies, dues à cent trente-deux autres poètes +grecs dont quelques uns, tels qu'Alexis, Philétaire, +Strattis, Euboule, Cratinos nous ont laissé +d'admirables vers, et personne n'a encore osé traduire +ce recueil impudique et charmant.</p> + +<p>On cite toujours, en vue de défendre les mœurs +grecques, l'enseignement de quelques philosophes +qui blâmaient les plaisirs sexuels. Il y a là une +confusion. Ces rares moralistes réprouvaient les +excès de tous les sens indistinctement, sans qu'il +y eût pour eux de différence entre la débauche du +lit et celle de la table. Tel, aujourd'hui, qui commande impunément un +dîner de six louis pour lui +seul dans un restaurant de Paris eût été jugé par +eux aussi coupable, et non pas moins, que tel autre +qui donnerait en pleine rue un rendez-vous trop +intime et qui pour ce fait serait condamné par les +lois en vigueur à un an de prison.—D'ailleurs, +ces philosophes austères étaient regardés généralement +par la société antique comme des fous malades +et dangereux: on les bafouait sur toutes les +scènes; on les rouait de coups dans la rue; les +tyrans les prenaient pour bouffons de leur cour et +les citoyens libres les exilaient quand ils ne les +jugeaient pas dignes de subir la peine capitale.</p> + +<p>C'est donc par une supercherie consciente et +volontaire que les éducateurs modernes, depuis la +Renaissance jusqu'à l'heure actuelle, ont représenté +la morale antique comme l'inspiratrice de leurs +étroites vertus. Si cette morale fut grande, si elle +mérite en effet d'être prise pour modèle et d'être +obéie, c'est précisément parce que nulle n'a mieux +su distinguer le juste de l'injuste selon un critérium +de beauté, proclamer le droit qu'a tout homme +de rechercher le bonheur individuel dans les limites +où il est borné par le droit semblable d'autrui, et +déclarer qu'il n'y a sous le soleil rien de plus sacré +que l'amour physique, rien de plus beau que le +corps humain.</p> + +<p>Telle était la morale du peuple qui a bâti l'Acropole, +et si j'ajoute qu'elle est restée celle de tous +les grands esprits, je ne ferai que constater la valeur +d'un lieu commun, tant il est prouvé que les +intelligences supérieures d'artistes, d'écrivains, +d'hommes de guerre ou d'hommes d'état n'ont +jamais tenu pour illicite sa majestueuse tolérance. +Aristote débute dans la vie en dissipant son patrimoine +avec des femmes de débauche; Sapho donne +son nom à un vice spécial; César est le mœchus +calvus;—mais on ne voit pas non plus Racine +se garder des filles de théâtre, ni Napoléon pratiquer +l'abstinence. Les romans de Mirabeau, les +vers grecs de Chénier, la correspondance de Diderot +et les opuscules de Montesquieu égalent en +hardiesse l'œuvre même de Catulle. Et, de tous +les auteurs français, le plus austère, le plus saint, +le plus laborieux, Buffon, veut-on savoir par quelle +maxime il entendait conseiller les intrigues sentimentales: «Amour! +pourquoi fais-tu l'état heureux +de tous les êtres et le malheur de l'homme?—C'est +qu'il n'y a dans cette passion <i>que le physique</i> +qui soit bon, et que le moral n'en vaut rien.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>D'où vient cela? et comment se fait-il qu'à travers +le bouleversement des idées antiques la +grande sensualité grecque soit restée comme un +rayon sur les fronts les plus élevés?</p> + +<p>C'est que la sensualité est la condition mystérieuse, +mais nécessire et créatrice, du développement +intellectuel. Ceux qui n'ont pas senti jusqu'à +leur limite, soit pour les aimer, soit pour les maudire, +les exigences de la chair, sont par là même +incapables de comprendre toute l'étendue des exigences +de l'esprit. De même que la beauté de l'âme +illumine tout un visage, de même la virilité du +corps féconde seule le cerveau. La pire insulte que +Delacroix sût adresser à des hommes, celle qu'il +jetait indistinctement aux railleurs de Rubens et +aux détracteurs d'Ingres, c'était ce mot terrible: +eunuques!</p> + +<p>Mieux encore: il semble que le génie des peuples, +comme celui des individus, soit d'être, avant +tout, sensuel. Toutes les villes qui ont régné sur +le monde, Babylone, Alexandrie, Athènes, Rome, +Venise, Paris, ont été, par une loi générale, d'autant +plus licencieuses qu'elles étaient plus puissantes, +comme si leur dissolution était nécessaire +à leur splendeur. Les cités où le législateur a prétendu +implanter une vertu artificielle, étroite et +improductive, se sont vues, dès le premier jour, +condamnées à la mort totale. Il en fut ainsi de +Lacédémone, qui, au milieu du plus prodigieux +essor qui ait jamais élevé l'âme humaine, entre +Corinthe et Alexandrie, entre Syracuse et Milet, +ne nous a laissé ni un poète, ni un peintre, ni un +philosophe, ni un historien, ni un savant, à peine +le renom populaire d'une sorte de Bobillot qui se +fit tuer avec trois cents hommes dans un défilé de +montagnes sans même réussir à vaincre. Et c'est +pour cela qu'après deux mille années, mesurant le +néant de la vertu spartiate, nous pouvons, selon +l'exhortation de Renan, «maudire le sol où fut +cette maîtresse d'erreurs sombres, et l'insulter +parce qu'elle n'est plus».</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Verrons-nous jamais revenir les jours d'Éphèse +et de Cyrène? Hélas! le monde moderne succombe +sous un envahissement de laideur. Les civilisations +remontent vers le nord, entrent dans la brume, +dans le froid, dans la boue. Quelle nuit! un peuple +vêtu de noir circule dans les rues infectes. À +quoi pense-t-il? on ne sait plus; mais nos vingt-cinq +ans frissonnent d'être exilés chez des vieillards.</p> + +<p>Du moins, qu'il soit permis à ceux qui regretteront +pour jamais de n'avoir pas connu cette jeunesse +enivrée de la terre, que nous appelons la vie +antique, qu'il leur soit permis de revivre, par une +illusion féconde, au temps où la nudité humaine, +la forme la plus parfaite que nous puissions connaître +et même concevoir puisque nous la croyons +à l'image de Dieu, pouvait se dévoiler sous les +traits d'une courtisane sacrée, devant les vingt +mille pèlerins qui couvrirent les plages d'Éleusis; +où l'amour le plus sensuel, le divin amour +d'où nous sommes nés, était sans souillure, sans +honte, sans péché; qu'il leur soit permis d'oublier +dix-huit siècles barbares, hypocrites et laids, de +remonter de la mare à la source, de revenir pieusement +à la beauté originelle, de rebâtir le Grand +Temple au son des flûtes enchantées et de consacrer +avec enthousiasme aux sanctuaires de la vraie +foi leurs cœurs toujours entraînés par l'immortelle +Aphrodite.</p> + +<p class="s"><span class="sc">Pierre Louÿs.</span></p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER</h2> + + + + +<h3 id="l1c1">I<br /> +<span class="d">CHRYSIS</span></h3> + + +<p>Couchée sur la poitrine, les coudes en +avant, les jambes écartées et la joue dans la main, elle piquait de +petits trous symétriques dans un oreiller de lin vert, avec une longue +épingle d'or.</p> + +<p>Depuis qu'elle s'était éveillée, deux heures après le milieu du jour, et +toute lasse d'avoir trop dormi, elle était restée seule sur le lit en +désordre, couverte seulement d'un côté par un vaste flot de cheveux.</p> + +<p>Cette chevelure était éclatante et profonde, douce comme une fourrure, +plus longue qu'une aile, souple, innombrable, animée, pleine de chaleur. +Elle couvrait la moitié du dos, s'étendait sous le ventre nu, brillait +encore auprès des genoux, en boucle épaisse et arrondie. La jeune femme +était enroulée dans cette toison précieuse, dont les reflets mordorés +étaient presque métalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les +courtisanes d'Alexandrie.</p> + +<p>Ce n'étaient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les +cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux +bruns et noirs des filles d'Égypte. C'étaient ceux d'une race aryenne, +des Galiléennes d'au delà des sables.</p> + + +<p class="gap">Chrysis. Elle aimait ce nom-là. Les jeunes gens qui venaient la voir +l'appelaient Chrysé comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient à sa +porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas à +Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui comparât la déesse, et elle allait +quelquefois au temple, pour lui donner, comme à une amie, des boîtes de +parfums et des voiles bleus.</p> + + +<p class="gap">Elle était née sur les bords du lac de Génézareth, dans un pays d'ombre +et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mère allait attendre le +soir, sur la route d'Iérouschalaïm, les voyageurs et les marchands, et +se donnait à eux dans l'herbe, au milieu du silence champêtre. C'était +une femme très aimée +en Galilée. Les prêtres ne se détournaient pas de sa porte, car elle +était charitable et pieuse; les agneaux du sacrifice étaient toujours +payés par elle; la bénédiction de l'éternel s'étendait sur sa maison. +Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse était un scandale +(car elle n'avait point de mari), un homme, qui était célèbre pour avoir +le don de prophétie, dit qu'elle donnerait naissance à une fille qui +porterait un jour autour de son cou «la richesse et la foi d'un peuple». +Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait, mais elle nomma +l'enfant Sarah, c'est-à-dire <span class="sc">princesse</span>, en hébreu. Et cela fit +taire les médisances.</p> + +<p>Chrysis avait toujours ignoré cela, le devin ayant dit à sa mère combien +il est dangereux de révéler aux gens les prophéties dont ils sont +l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y +pensait souvent.</p> + +<p>Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas à en parler. Le seul +sentiment très net qui lui en fût resté, c'était l'effroi et l'ennui que +lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mère qui, l'heure +étant venue de sortir sur la route, l'enfermait +seule dans leur chambre pour d'interminables heures. Elle se rappelait +aussi la fenêtre ronde par où elle voyait les eaux du lac, les champs +bleuâtres, le ciel transparent, l'air léger du pays de Gâlil. La maison +était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux +dressaient au hasard leurs têtes vertes sur la brume fine des graminées. +Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on +trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; +et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie +et de grands lys sur les montagnes.</p> + + +<p class="gap">Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de +jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle +aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec +des houppes bigarrées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevèrent, +pâle de joie, sur leurs montures, et comment ils s'arrêtèrent une +seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une +étoile.</p> + +<p>L'entrée à Tyr, elle ne l'avait pas oubliée +non plus: elle, en tête, sur les paniers d'un cheval de somme, se tenant +du poing à la crinière, et laissant pendre orgueilleusement ses mollets +nus, pour montrer aux femmes de la ville qu'elle avait du sang le long +des jambes. Le soir même, on partait pour l'Égypte. Elle suivit les +vendeurs d'ivoire jusqu'au marché d'Alexandrie.</p> + +<p>Et c'était là, dans une petite maison blanche à terrasse et à +colonnettes, qu'ils l'avaient laissée deux mois après, avec son miroir +de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue +qui savait coiffer les courtisanes. D'autres étaient venus le soir de +leur départ, et d'autres le lendemain.</p> + + +<p class="gap">Comme elle habitait le quartier de l'extrême Est où les jeunes Grecs de +Brouchion dédaignaient de fréquenter, elle ne connut longtemps, comme sa +mère, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses +amants passagers; elle savait se plaire à eux et les quitter vite avant +de les aimer. Pourtant elle avait inspiré des passions interminables. On +avait vu des maîtres de caravanes vendre à vil prix leurs marchandises +afin de rester +où elle était et se ruiner en quelques nuits. Avec la fortune de ces +hommes, elle s'était acheté des bijoux, des coussins de lit, des parfums +rares, des robes à fleurs et quatre esclaves.</p> + +<p>Elle était arrivée à comprendre beaucoup de langues étrangères, et +connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit +les amours de Douzi et d'Ischtar; des Phéniciens celles d'Aschthoreth et +d'Adôni. Des filles grecques des îles lui avaient conté la légende +d'Iphis en lui apprenant d'étranges caresses qui l'avaient surprise +d'abord, mais ensuite charmée à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en +passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment, +à leur exemple, des joueuses de flûte encore vierges épuisent les hommes +les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept +années, lui avait enseigné jusqu'aux derniers détails l'art complexe et +voluptueux des courtisanes de Palibothra.</p> + +<p>Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même +ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus +intenses; et Chrysis, qui en connaissait +tous les rhythmes et toutes les subtilités, s'estimait, avec raison, +plus grande artiste que Plango elle-même, qui était pourtant musicienne +du temple.</p> + +<p>Sept ans elle vécut ainsi, sans rêver une vie plus heureuse ni plus +diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtième année, quand de jeune +fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli +charmant de la maturité qui va naître, il lui vint tout à coup des +ambitions.</p> + +<p>Et un matin, comme elle se réveillait deux heures après le milieu du +jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine à +travers son lit, écarta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une +longue épingle d'or perça de petits trous symétriques son oreiller de +lin vert.</p> + + +<p class="gap">Elle réfléchissait profondément.</p> + +<p>Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carré, et un +point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carré plus +grand. Puis elle essaya de faire un cercle… Mais c'était un peu +difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commença à crier:</p> + +<p>«Djala! Djala!»</p> + +<p>Djala, c'était son esclave hindoue, qui s'appelait +Djalantachtchandratchapalâ, ce qui veut dire: +«mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau».—Chrysis +était trop paresseuse pour dire le nom tout entier.</p> + +<p>L'esclave entra et se tint près de la porte, sans la fermer tout à fait.</p> + +<p>«Djala, qui est venu hier?</p> + +<p>—Est-ce que tu ne sais pas?</p> + +<p>—Non, je ne l'ai pas regardé. Il était bien? Je crois que j'ai dormi +tout le temps; j'étais fatiguée. Je ne me souviens plus de rien. À +quelle heure est-il parti? Ce matin de bonne heure?</p> + +<p>—Au lever du soleil, il a dit…</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a laissé? Est-ce beaucoup? Non, ne me le dis pas. Cela +m'est égal. Qu'est-ce qu'il a dit? Il n'est venu personne depuis son +départ? Est-ce qu'il reviendra? donne-moi mes bracelets.»</p> + +<p>L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et +levant son bras si haut qu'elle put:</p> + +<p>«Ah! Djala, dit-elle, ah! Djala!… je voudrais des aventures +extraordinaires.</p> + +<p>—Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.</p> + +<p>—Mais non. Autrefois, ce n'était pas ainsi. Dans tous les pays du +monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aimé des femmes +mortelles. Ah! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forêts +faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes? Quelles +prières faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront +quelque chose ou qui me feront tout oublier? Et si les dieux ne veulent +plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala, +mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des +événements tragiques?»</p> + +<p>Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.</p> + +<p>«Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie à le +faire souffrir jusqu'à ce qu'il en meure! Ceux qui viennent chez moi ne +sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi: c'est moi +qui les appelle, comment m'aimeraient-ils?</p> + +<p>—Quel bracelet aujourd'hui?</p> + +<p>—Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va +sur les marches de +la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec mon amant, un +esclave noir, que je paie… Va.</p> + +<p>—Tu ne sortiras pas?</p> + +<p>—Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas. +Va-t'en. Va-t'en!»</p> + +<p>Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'étira jusqu'à se lever. +Djala était doucement sortie.</p> + + +<p class="gap">Elle marcha très lentement par la chambre, les mains croisées autour de +la nuque, toute à la volupté d'appliquer sur les dalles ses pieds nus où +la sueur se glaçait. Puis elle entra dans son bain.</p> + +<p>Se regarder à travers l'eau était pour elle une jouissance. +Elle se voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. +Sa peau devenait unie et parfaite; les lignes de ses jambes +s'allongeaient dans une lumière bleue; toute sa taille était plus +souple; elle ne reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps +était telle qu'elle se soulevait sur deux doigts, se laissait flotter un +peu et retomber mollement sur le marbre sous un remous léger qui +heurtait son menton. L'eau pénétrait dans +ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.</p> + +<p>L'heure du bain était celle où Chrysis commençait à s'adorer. Toutes les +parties de son corps devenaient l'une après l'autre l'objet d'une +admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses +seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois même, elle accordait à +ses perpétuels désirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de +repos ne s'offrait aussi bien à la lenteur minutieuse de ce soulagement +délicat.</p> + + +<p class="gap">Le jour finissait: elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et +marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre. +Chancelante et comme épuisée, elle ouvrit la porte toute grande et +s'arrêta, le bras allongé sur le loquet, puis rentra et, près de son +lit, debout et mouillée, dit à l'esclave:</p> + + +<p class="gap">«Essuie-moi.»</p> + + +<p class="gap">La Malabaraise prit une large éponge à la main, et la passa dans les +doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargés d'eau et qui ruisselaient en +arrière; elle les sécha, les éparpilla, +les agita moelleusement, et plongeant l'éponge dans une jarre d'huile, +elle en caressa jusqu'au cou sa maîtresse avant de la frotter avec une +étoffe rugueuse qui fit rougir sa peau assouplie.</p> + +<p>Chrysis s'enfonça en frissonnant dans la fraîcheur d'un siège de marbre +et murmura:</p> + + +<p class="gap">«Coiffe-moi.»</p> + + +<p class="gap">Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde +brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à +poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle qu'un +gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites +épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois +fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait, +loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les +mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds, +arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure +comme un rhyton d'argile rose. Quand tout fut accompli, Djala se mit à +genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la +jeune fille +eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.</p> + +<p>Chrysis devint plus grave et dit à voix basse:</p> + + +<p class="gap">«Farde-moi.»</p> + + +<p class="gap">Une petite boîte de bois de rose, qui venait de l'île Dioscoride, +contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de +chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les +beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au +crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent; une poudre +bleuâtre plomba les paupières; deux taches de vermillon vif accentuèrent +les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat +frais le visage et la poitrine: avec une plume à barbes douces qu'elle +trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des +bras et sur le cou; avec un +petit pinceau gonflé de carmin, elle ensanglanta la bouche et toucha les +pointes des seins; ses doigts, qui avaient étalé sur les joues un nuage +léger de poudre rouge, marquèrent à la hauteur des flancs les trois plis +profonds de la taille, et dans la croupe arrondie deux fossettes parfois +mouvantes; puis avec un tampon de cuir fardé elle colora vaguement les +coudes et aviva les dix ongles. La toilette était finie.</p> + +<p>Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue:</p> + + +<p class="gap">«Chante-moi.»</p> + + +<p class="gap">Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses +épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains +appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de +ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.</p> + +<p>Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde:</p> + + +<p class="gap">«Chrysis…»</p> + + +<p class="gap">Elle chantait d'une voix monotone.</p> + +<p>«Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long +d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes +de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit.»</p> + +<p>La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente:</p> + +<p>«Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir +enflammé s'écoule.»</p> + +<p>Et elles chantèrent, l'une après l'autre.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des +étangs.</p> + +<p>—Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des +branches noires.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Tes lèvres sont des fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.</p> + +<p>—Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta +bouche.</p> + +<p>—Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer +mes lèvres.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles +sont deux bouches.</p> + +<p>—Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes +doigts comme cinq pétales.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent tes +pieds comme deux fleurs rouges.</p> + +<p>—Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau; mes cuisses sont +deux boutons de nénufar gonflés.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé +dans le sang.</p> + +<p>—Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>—Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rose, et ton +bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.</p> + +<p>—Mon nombril est une perle ronde sur +une coupe renversée, et mon giron est le croissant clair de Phœbé +sous les forêts.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Il se fit un silence.—L'esclave éleva les mains et se courba.</p> + +<p>La courtisane poursuivit:</p> + +<p>«<span class="sc">Elle</span> est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de +parfums.</p> + +<p>«Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.</p> + +<p>«Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme +se repose de marcher à la mort.»</p> + + +<p class="gap">La prosternée murmura très bas:</p> + +<p>«Elle est effrayante. C'est la face de Méduse.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant:</p> + +<p>«Djala…»</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Peu à peu la nuit était venue; mais la lune était si lumineuse que la +chambre s'emplissait de clarté bleue.</p> + +<p>Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où +les ombres tombaient très noires.</p> + + +<p class="gap">Elle se leva brusquement:</p> + +<p>«Djala, cesse, à quoi pensons-nous! Il fait nuit, je ne suis pas sortie +encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis. +Dis-moi, Djala, je suis belle?</p> + +<p>»Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit? Je suis la +plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais? N'est-ce pas qu'il me +suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard +oblique de mes yeux? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un +esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la +plus servile obéissance? Habille-moi, Djala.»</p> + +<p>Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. À ses pieds, +on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes +par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre +chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en +suivant la ligne creuse des aines; à ses oreilles elle passa de grands +anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou +trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.</p> + +<p>Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux; puis tirant +du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin +jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en +drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps +à travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique +serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la +longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.</p> + +<p>Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.</p> + + +<p class="gap">Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala +seule laissa la courtisane s'éloigner.</p> + +<p>Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où +tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses +pas.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c2">II<br /> +<span class="d">SUR LA JETÉE D'ALEXANDRIE</span></h3> + + +<p>Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. À ses côtés, +étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.</p> + + +<h4>1</h4> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Les satyres ont poursuivi dans les bois</div> + <div class="verse i1">Les pieds légers des oréades.</div> + <div class="verse">Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes,</div> + <div class="verse i1">Effarouché leurs sombres yeux,</div> + <div class="verse">Saisi leurs chevelures comme des ailes,</div> + <div class="verse i1">Pris leurs seins de vierge à la course,</div> + <div class="verse">Et courbé leurs torses chauds à la renverse</div> + <div class="verse i1">Sur la mousse verte humectée,</div> + <div class="verse">Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins</div> + <div class="verse i1">S'étiraient avec la souffrance…</div> + <div class="verse">Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes!</div> + <div class="verse i1">Le désir douloureux et doux.</div> + </div> +</div> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Les joueuses de flûte répétèrent:</p> + +<p>«Erôs!»</p> + +<p>«—Erôs!»</p> + +<p class="noindent">et gémirent dans leurs doubles roseaux. +</p> + +<h4>2</h4> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Cybèle a poursuivi à travers la plaine</div> + <div class="verse i1">Attys, beau comme l'Apollon.</div> + <div class="verse">Erôs l'avait frappée au cœur, et pour lui,</div> + <div class="verse i1">Ô totoï! Mais non lui pour elle,</div> + <div class="verse">Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs,</div> + <div class="verse i1">Tu n'as de secret que la haine…</div> + <div class="verse">À travers les prés, les vastes champs lointains,</div> + <div class="verse i1">La Cybèle a chassé l'Attys</div> + <div class="verse">Et parce qu'elle adorait le dédaigneux,</div> + <div class="verse i1">Elle a fait entrer dans ses veines</div> + <div class="verse">Le grand souffle froid, le souffle de la mort.</div> + <div class="verse i1">Ô désir douloureux et doux!</div> + </div> +</div> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>«Erôs!</p> + +<p>—Erôs!»</p> + +<p>Des cris aigus issirent des flûtes.</p> + + +<h4>3</h4> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve</div> + <div class="verse i1">La Syrinx, fille de la source.</div> + <div class="verse">Le pâle érôs qui aime le goût des larmes</div> + <div class="verse i1">La baisait au vol, joue à joue;</div> + <div class="verse">Et l'ombre frêle de la vierge noyée</div> + <div class="verse i1">A frémi, roseaux, sur les eaux;</div> + <div class="verse">Mais Erôs possède le monde et les dieux,</div> + <div class="verse i1">Il possède même la mort.</div> + <div class="verse">Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous</div> + <div class="verse i1">Tous les joncs, et d'eux fit la flûte…</div> + <div class="verse">C'est une âme morte qui pleure ici, femmes,</div> + <div class="verse i1">Le désir douloureux et doux.</div> + </div> +</div> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la +chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour +d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.</p> + + +<p class="gap">Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se +regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de +la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le +quai. Des vendeuses de fruits passaient, leurs corbeilles pleines dans +les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes +chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais +c'était l'heure du coucher du +soleil; et plus nombreuse que la foule active, la foule désœuvrée +couvrait la jetée. Des groupes se formaient de place en place, entre +lesquels erraient les femmes. On entendait nommer les silhouettes +connues. Les jeunes gens regardaient les philosophes, qui contemplaient +les courtisanes.</p> + +<p>Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus +célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux +plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas +moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et +l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce +n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des +bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient +toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et +quelques-unes +des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point porter du tout. +Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en eussent pas ainsi +exposé tous les détails au soleil, si l'un d'eux se fût signalé par le +moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes mariées.</p> + +<p>«Tryphèra! Tryphèra!»</p> + +<p>Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour +rejoindre une amie entrevue.</p> + +<p>«Tryphèra! es-tu invitée?</p> + +<p>—Où cela? Séso?</p> + +<p>—Chez Bacchis.</p> + +<p>—Pas encore. Elle donne un dîner?</p> + +<p>—Un dîner? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave, +Aphrodisia, le second jour de la fête.</p> + +<p>—Enfin! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que +pour sa servante.</p> + +<p>—Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès, +l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines; Bacchis a +refusé. Vingt mines; elle a refusé encore.</p> + +<p>—Elle est folle.</p> + +<p>—Que veux-tu? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée. +D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq +mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.</p> + +<p>—Trente-cinq mines? Trois mille cinq cents +drachmes? Trois mille cinq cents drachmes pour une négresse!</p> + +<p>—Elle est fille de blanc.</p> + +<p>—Mais sa mère est noire.</p> + +<p>—Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le +vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.</p> + +<p>—Est-il invité, lui, au moins?</p> + +<p>—Non! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les +fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement +qu'on doit la livrer à Chérès; mais j'ai peur qu'elle ne soit +fatiguée…</p> + +<p>—Ne la plains pas! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le +connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»</p> + +<p>Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.</p> + +<p>«Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait +broder?»</p> + +<p>La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée +d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en +fuseau sur l'épaule gauche; la robe retombait en écharpe, entre les deux +seins, en laissant nu le côté droit du corps jusqu'à +la ceinture de métal; une fente étroite qui s'entr'ouvrait et se +refermait à chaque pas révélait seule la blancheur de la jambe.</p> + + +<p class="gap">«Séso! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que +faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.</p> + +<p>—Mousarion! d'où viens-tu, ma petite?</p> + +<p>—Du Phare. Il n'y a personne là-bas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.</p> + +<p>—Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez.»</p> + + +<p class="gap">En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.</p> + +<p>«Ah! chez Bacchis! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner, +Tryphèra: tout ce qu'on a dit de Chrysis?</p> + +<p>—Il ne faut pas le répéter, Séso est son amie.»</p> + +<p>Mousarion se mordit les lèvres; mais déjà Séso s'inquiétait:</p> + +<p>«Quoi? qu'est-ce qu'on a dit?</p> + +<p>—Oh! des méchancetés.</p> + +<p>—On peut parler, déclara Séso. Nous ne +la valons pas, à nous trois. Le jour où elle voudra quitter son quartier +pour se montrer à Brouchion, je connais de nos amants qui ne nous +reverront plus.</p> + +<p>—Oh! Oh!</p> + +<p>—Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a +pas de plus belle ici, croyez-le.»</p> + + +<p class="gap">Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un +bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se +succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une +courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il +proposait; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme +restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.</p> + +<p>«Regarde, Séso! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui +a écrit cela?»</p> + +<p>Et elles lurent en grosses lettres:</p> + +<p class="c">BACCHIS<br /> +THERSITE<br /> +<span class="small">2 OBOLES</span></p> + + +<p>«Il ne devrait pas être permis de se moquer +ainsi des femmes. Pour moi, si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait +une enquête.»</p> + +<p>Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.</p> + +<p class="c">SÉSO DE CNIDE<br /> +TIMON, FILS DE LYSIAS<br /> +<span class="small">1 MINE</span></p> + +<p>Elle pâlit légèrement.</p> + +<p>«Je reste», dit-elle.</p> + +<p>Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.</p> + +<p>Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon +aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.</p> + + +<p class="gap">Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte. +Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de +la flûte.</p> + +<p>Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu +ridicules, Tryphèra lui frappa sur l'épaule.</p> + +<p>«Eh bien, petit père! Je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé!</p> + +<p>—En effet, ma fille, répondit le brave +homme. Et tu l'as deviné. Tu me vois tout surpris de la ville et des +gens.</p> + +<p>—Tu es de Boubaste?</p> + +<p>—Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en +retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient +rendues aux dieux! l'année a été bonne.»</p> + +<p>Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.</p> + +<p>«Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie. +Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à +mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des +hommes célèbres?</p> + +<p>—Quelques-uns, dit-elle en riant.</p> + +<p>—Bien. Nomme-les-moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai +rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus +illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir +de ne pas les connaître.</p> + +<p>—Tu seras satisfait. Voici Naucratès.</p> + +<p>—Qui est-ce, Naucratès?</p> + +<p>—C'est un philosophe.</p> + +<p>—Et qu'enseigne-t-il?</p> + +<p>—Qu'il faut se taire.</p> + +<p>—Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie, et ce +philosophe-là ne me plaît point.</p> + +<p>—Voici Phrasilas.</p> + +<p>—Qui est-ce, Phrasilas?</p> + +<p>—C'est un sot.</p> + +<p>—Alors, que ne le laisses-tu passer?</p> + +<p>—C'est que d'autres le tiennent pour éminent.</p> + +<p>—Et que dit-il?</p> + +<p>—Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses +erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout +avantage. Le monde s'y est laissé tromper.</p> + +<p>—Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien. +D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.</p> + +<p>—Voici Philodème.</p> + +<p>—Le stratège?</p> + +<p>—Non. Un poète latin, qui écrit en grec.</p> + +<p>—Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu.»</p> + +<p>Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le +même nom:</p> + +<p>«Démétrios… Démétrios…»</p> + +<p>Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand:</p> + +<p>«Démétrios… voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes +célèbres…</p> + +<p>—Démétrios? L'amant de la reine? Est-il possible?</p> + +<p>—Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à +Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—C'est celui qui se penche pour voir le port.</p> + +<p>—Il y en a deux qui se penchent.</p> + +<p>—C'est celui qui est en bleu.</p> + +<p>—Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.</p> + +<p>—Tu sais? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle +quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.</p> + +<p>—On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de +l'Égypte.</p> + +<p>—Et il est beau comme Apollon.</p> + +<p>—Ah! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai +que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que +jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu +beaucoup d'aventures, n'est-ce pas? Comment se fait-il que la reine n'en +soit pas informée?</p> + +<p>—La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler. +Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il +est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.</p> + +<p>—Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste? Il me +semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui, +ne fût-ce que pour une soirée…»</p> + + +<p class="gap">Le soleil s'était couché. Des femmes regardaient cet homme, qui était +leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il +inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de +flûte.</p> + +<p>Les petites musiciennes firent encore une quête; puis, doucement, elles +jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos; la chanteuse les prit par +le cou et toutes trois revinrent vers la ville.</p> + +<p>À la nuit close, les autres femmes rentrèrent, par petits groupes, dans +l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les +suivait; mais toutes se retournaient, en marchant, vers le même +Démétrios. La dernière qui passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et +rit. Le silence envahit les quais.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c3">III<br /> +<span class="d">DÉMÉTRIOS</span></h3> + + +<p>À la place laissée par les musiciennes, Démétrios était resté seul, +accoudé. Il écoutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le +vent passer sous les étoiles. Toute la ville était éclairée par un petit +nuage éblouissant qui s'était arrêté sur la lune, et le ciel était +adouci de clarté. +Le jeune homme regarda près de lui: les tuniques des joueuses de flûte +avaient laissé deux empreintes dans la poussière. Il se rappela leurs +visages: c'étaient deux Éphésiennes. L'aînée lui avait paru jolie; mais +la plus jeune était sans charme, et, comme la laideur +lui était une souffrance, il évita d'y penser.</p> + +<p>À ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'était une +tablette à écrire, d'où pendait un style d'argent. La cire en était +presque toute usée, mais on avait dû repasser plusieurs fois les mots +tracés, et la dernière fois on avait gravé dans l'ivoire.</p> + + +<p class="gap">Il n'y vit que trois mots écrits:</p> + +<p class="c"><span class="sc">Myrtis aime Rhodocleia</span></p> + +<p class="noindent">et il ne savait pas à laquelle des deux femmes appartenait +ceci, et si l'autre était la femme aimée, ou bien quelque jeune inconnue +abandonnée à Éphèse. Alors, il songea un moment à rejoindre les +musiciennes pour leur rendre ce qui était peut-être le souvenir d'une +morte adorée; mais il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il +cessait déjà de s'intéresser à elles, il se retourna paresseusement et +jeta le petit objet dans la mer. +</p> +<p>Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit +le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit +sentir le vaste silence du port.</p> + +<p>Adossé au parapet froid, il essaya de chasser +toute pensée et se mit à regarder les choses. Il avait horreur de la +vie. Il ne sortait de chez lui qu'à l'heure où la vie cessait, et +rentrait quand le petit jour attirait vers la ville les pêcheurs et les +maraîchers. Le plaisir de ne voir au monde que l'ombre de la ville et sa +propre stature devenait telle volupté chez lui qu'il ne se souvenait +plus d'avoir vu le soleil de midi depuis des mois.</p> + +<p>Il s'ennuyait. La reine était fastidieuse.</p> + + +<p class="gap">À peine pouvait-il comprendre, cette nuit-là, la joie et l'orgueil qui +l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, séduite +peut-être plus par le bruit de sa beauté que par le bruit de son génie, +l'avait fait mander au palais et annoncer à la Porte du Soir par des +sonneries de salpinx d'argent.</p> + +<p>Cette entrée éclairait parfois sa mémoire d'un de ces souvenirs qui, par +trop de douceur, s'aigrissent peu à peu dans l'âme, au point d'être +intolérables… la reine l'avait reçu seul, dans ses appartements privés +qui se composaient de trois pièces, moelleuses et sourdes à l'envi. Elle +était couchée sur le côté gauche, et comme enfouie dans un fouillis +de soies verdâtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles +noires de sa chevelure. Son jeune corps était vêtu d'un costume +effrontément ajouré qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une +courtisane de Phrygie, et qui laissait à découvert les vingt-deux +endroits de la peau où les caresses sont irrésistibles, si bien que, +pendant toute une nuit, et dût-on épuiser jusqu'aux derniers rêves +l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ôter ce costume-là.</p> + + +<p class="gap">Démétrios, agenouillé respectueusement, avait pris en main, pour le +baiser, le petit pied nu de la reine Bérénice, comme un objet précieux +et doux.</p> + + +<p class="gap">Puis elle s'était levée.</p> + + +<p class="gap">Simplement, comme une belle esclave qui sert de modèle, elle avait +défait son corselet, ses bandelettes, ses caleçons fendus,—ôté même les +anneaux de ses bras, même les bagues de ses orteils, et elle était +apparue debout, les mains ouvertes devant les épaules, haussant la tête +sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.</p> + +<p>Elle était fille d'un Ptolémée et d'une princesse +de Syrie qui descendait de tous les dieux, par Astarté que les Grecs +appellent Aphrodite. Démétrios savait cela, et qu'elle était +orgueilleuse de sa lignée olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas +quand la souveraine lui dit sans bouger: «je suis l'Astarté. Prends un +marbre et ton ciseau, et montre-moi aux hommes d'Égypte. Je veux qu'on +adore mon image.»</p> + +<p>Démétrios la regarda, et devinant, à n'en pas douter, quelle sensualité +simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: «Je l'adore le +premier», et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fâcha pas de cette +brusquerie, mais demanda en reculant: «Te crois-tu l'Adônis pour toucher +la déesse?» Il répondit: «Oui.» Elle le regarda, sourit un peu et +conclut: «Tu as raison.»</p> + + +<p class="gap">Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se +détachèrent de lui; mais il affola tous les cœurs de femme.</p> + +<p>Quand il passait dans une salle du palais, les esclaves s'arrêtaient, +les femmes de la cour ne parlaient plus, les étrangères l'écoutaient +aussi, car le son de sa voix était un ravissement. +Se retirait-il chez la reine, on venait l'importuner jusque-là, sous des +prétextes toujours nouveaux. Errait-il à travers les rues, les plis de +sa tunique s'emplissaient de petits papyrus, où les passantes écrivaient +leur nom avec des mots douloureux, mais qu'il froissait sans les lire, +fatigué de tout cela. Lorsqu'au temple de l'Aphrodite, on eut mis son +œuvre en place, l'enceinte fut envahie à toute heure de la nuit par +la foule des adoratrices qui venaient lire son nom dans la pierre et +offrir à leur dieu vivant toutes les colombes et toutes les roses.</p> + + +<p class="gap">Bientôt sa maison fut encombrée de cadeaux, qu'il accepta d'abord par +négligence, mais qu'il finit par refuser tous quand il comprit ce qu'on +attendait de lui, et qu'on le traitait comme une prostituée. Ses +esclaves elles-mêmes s'offrirent. Il les fit fouetter et les vendit au +petit porneïon de Rhacotis. Alors ses esclaves mâles, séduits par des +présents, ouvrirent la porte à des inconnues qu'il trouvait devant son +lit en rentrant, et dans une attitude qui ne laissait pas de doute sur +leurs intentions passionnées. Les menus objets de sa toilette et +de sa table disparaissaient l'un après l'autre; plus d'une femme dans la +ville avait une sandale ou une ceinture de lui, une coupe où il avait +bu, même les noyaux des fruits qu'il avait mangés. S'il laissait tomber +une fleur en marchant, +il ne la retrouvait plus derrière lui. Elles auraient recueilli jusqu'à +la poussière écrasée par sa chaussure.</p> + +<p>Outre que cette persécution devenait dangereuse et menaçait de faire +mourir en lui toute sensibilité, il était arrivé à cette époque de la +jeunesse où l'homme qui pense croit urgent de faire deux parts de sa vie +et de ne plus mêler les choses de l'esprit aux nécessités des sens. La +statue d'Aphrodite-Astarté fut pour lui le sublime prétexte de cette +conversion morale. Tout ce que la reine avait de beauté, tout ce qu'on +pouvait inventer d'idéal autour des lignes souples de son corps, +Démétrios le fit sortir du marbre, et dès ce jour il s'imagina que nulle +autre femme sur la terre n'atteindrait plus le niveau de son rêve. +L'objet de son désir devint sa statue. Il n'adora plus qu'elle seule, et +follement sépara de la chair l'idée suprême de la déesse, d'autant plus +immatérielle s'il l'eût attachée à la vie.</p> + +<p>Quand il revit la reine elle-même, il la trouva dépouillée de tout ce +qui avait fait son charme. Elle lui suffit encore un temps à tromper ses +désirs sans but, mais elle était à la fois trop différente de l'Autre, +et trop semblable aussi. Lorsqu'au sortir de ses embrassements elle +retombait épuisée et s'endormait sur la place, il la regardait comme si +une intruse avait usurpé son lit en prenant la ressemblance de la femme +aimée. Ses bras étaient plus sveltes, sa poitrine plus aiguë, ses +hanches plus étroites que celles de la Vraie. Elle n'avait pas entre les +aines ces trois plis minces comme des lignes, qu'il avait gravés dans le +marbre. Il finit par se lasser d'elle.</p> + + +<p class="gap">Ses adoratrices le surent, et, bien qu'il continuât ses visites +quotidiennes, on connut qu'il avait cessé d'être amoureux de Bérénice. +Et autour de lui l'empressement +redoubla. Il n'en tint pas compte. En effet, le changement dont il avait +besoin était d'une autre importance.</p> + +<p>Il est rare qu'entre deux maîtresses un homme n'ait pas un intervalle de +vie où la débauche vulgaire le tente et le satisfait. Démétrios +s'y abandonna. Quand la nécessité de partir pour le palais lui +déplaisait plus que de coutume, il s'en venait à la nuit vers le jardin +des courtisanes sacrées qui entourait de toutes parts le temple.</p> + +<p>Les femmes qui étaient là ne le connaissaient point. D'ailleurs, tant +d'amours superflues les avaient lassées qu'elles n'avaient plus ni cris +ni larmes, et la satisfaction qu'il cherchait n'était pas troublée, là +du moins, par les plaintes de chatte en folie qui l'énervaient près de +la reine. +La conversation qu'il tenait avec ces belles personnes calmes était sans +recherche et paresseuse. Les visiteurs de la journée, le temps qu'il +ferait le lendemain, la douceur de l'herbe et de la nuit en étaient les +sujets charmants. Elles ne le priaient pas d'exposer ses théories en +statuaire et ne donnaient pas leur avis sur l'Achilleus de Scopas. S'il +leur arrivait de remercier l'amant qui les choisissait, de le trouver +bien pris et de le lui dire, il avait le droit de ne pas croire à leur +désintéressement.</p> + +<p>Sorti de leurs bras religieux, il montait les degrés du temple et +s'extasiait devant la statue.</p> + +<p>Entre les sveltes colonnes, coiffées en volutes ioniennes, la déesse +apparaissait toute vivante sur un piédestal de pierre rose, chargé de +trésors appendus. Elle était nue et sexuée, vaguement teintée selon les +couleurs de la femme; elle tenait d'une main son miroir dont le manche +est un priape, et de l'autre adornait sa beauté d'un collier de perles à +sept rangs. +Une perle plus grosse que les autres, argentine et allongée, luisait +entre ses deux mamelles, comme un croissant de lune entre deux nuages +ronds.</p> + + +<p class="gap">Démétrios la contemplait avec tendresse, et voulait croire, comme le +peuple, que c'étaient là les vraies perles saintes, nées des gouttes +d'eau qui avaient roulé dans la conque de l'Anadyomène.</p> + + +<p class="gap">«Ô sœur divine, disait-il, ô fleurie, ô transfigurée! tu n'es plus la +petite Asiatique dont je fis ton modèle indigne. Tu es son Idée +immortelle, l'Âme terrestre de l'Astarté qui fut génitrice de sa race. +Tu brillais dans ses yeux ardents, tu brûlais dans ses lèvres sombres, +tu défaillais dans ses mains molles, tu haletais +dans ses grands seins, tu t'étirais dans ses jambes enlaçantes, +autrefois, avant ta naissance; et ce qui assouvit la fille d'un pêcheur +te prostrait aussi, toi, déesse, toi la mère des dieux et des hommes, la +joie et la douleur du monde! Mais je t'ai vue, évoquée, saisie, ô +Cythereia merveilleuse! Je t'ai révélée à la terre. Ce n'est pas ton +image, c'est toi-même à qui j'ai donné ton miroir et que j'ai couverte +de perles, comme au jour où tu naquis du ciel sanglant et du sourire +écumeux des eaux, aurore gouttelante de rosée, acclamée jusqu'aux rives +de Cypre par un cortège de tritons bleus.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Il venait de l'adorer ainsi quand il entra sur la jetée, à l'heure où +s'écoulait la foule, et entendit le chant douloureux que pleuraient les +joueuses de flûte. Mais ce soir-là il s'était refusé aux courtisanes du +temple, parce qu'un couple entrevu sous les branches l'avait soulevé de +dégoût et révolté jusqu'à l'âme.</p> + +<p>La douce influence de la nuit l'envahissait peu à peu. Il tourna son +visage du côté du vent, qui avait passé sur +la mer, et semblait traîner vers l'Égypte l'odeur des roses d'Amathonte.</p> + + +<p class="gap">De belles formes féminines s'ébauchaient dans sa pensée. On lui avait +demandé, pour le jardin de la déesse, un groupe des trois Charites +enlacées; mais sa jeunesse répugnait à copier les conventions, et il +rêvait d'unir sur un même bloc de marbre les trois mouvements gracieux +de la femme: deux des Charites seraient vêtues, l'une tenant un éventail +et fermant à demi les paupières au souffle des plumes bercées; l'autre +dansant dans les plis de sa robe. La troisième serait nue, derrière ses +sœurs, et de ses bras levés tordrait sur sa nuque la masse épaisse de +ses cheveux.</p> + +<p>Il engendrait dans son esprit bien d'autres projets encore, comme +d'attacher aux roches du Phare une Andromède de marbre noir devant le +monstre houleux de la mer, d'enfermer l'agora de Brouchion entre les +quatre chevaux du soleil levant, comme par des Pégases irrités, et de +quelle ivresse n'exultait-il pas à l'idée qui +naissait en lui d'un Zagreus épouvanté devant l'approche des Titans. Ah! +comme il était repris par toute la beauté! comme il s'arrachait à +l'amour! comme il «séparait de la chair l'idée suprême de la déesse»! +comme il se sentait libre, enfin!</p> + + +<p class="gap">Or, il tourna la tête vers les quais, et vit luire dans l'éloignement le +voile jaune d'une femme qui marchait.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c4">IV<br /> +<span class="d">LA PASSANTE</span></h3> + + +<p>Elle venait lentement, en penchant la tête à l'épaule, sur la jetée +déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait +en avant de ses pas.</p> + + +<p class="gap">Démétrios la regardait s'avancer.</p> + +<p>Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à +travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique +serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la +longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.</p> + +<p>Il reconnut à ses bijoux qu'elle était une +courtisane; pour s'épargner un salut d'elle il traversa vivement.</p> + +<p>Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la +grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournèrent vers la +passante.</p> + + +<p class="gap">Alors il vit qu'elle ne s'arrêtait point, qu'elle ne s'inquiétait pas de +lui, qu'elle n'affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son +voile par devant, ni de s'absorber dans ses réflexions; mais que +simplement +elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la fraîcheur du +vent, la solitude, l'abandon, le frémissement léger du silence.</p> + + +<p class="gap">Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un +étonnement singulier.</p> + +<p>Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain, +nonchalante et précédée de la petite ombre noire.</p> + +<p>Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la +poussière de la voie.</p> + +<p>Elle marcha jusqu'à l'île du Phare et monta dans les rochers.</p> + +<p>Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l'inconnue, +Démétrios courut à sa suite, puis s'arrêta, revint sur ses pas, trembla, +s'indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée; mais il n'avait +jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand +il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et +l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et cloué sur +la place où pesaient ses pieds.</p> + +<p>Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de +s'excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si +violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout +esthétique et se dit qu'elle serait un modèle rêvé pour la Charite à +l'éventail qu'il se projetait d'ébaucher le lendemain…</p> + +<p>Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de +questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en +jaune.</p> + +<p>Que faisait-elle dans l'île à cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui +sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abordé? Elle l'avait +vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il +traversait la jetée. Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle +poursuivi sa route? Le bruit +courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches +d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas +au Phare. La mer était là trop profonde. D'ailleurs, quelle +invraisemblance qu'une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour +n'aller qu'au bain?… Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un +rendez-vous, peut-être? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui +prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues?</p> + +<p>Démétrios voulut s'en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du +même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté +lunaire et balayant du bout de l'éventail la poussière du parapet.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c5">V<br /> +<span class="d">LE MIROIR, LE PEIGNE ET LE COLLIER</span></h3> + + +<p>Elle avait une beauté spéciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or, +mais ils étaient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux +profondes vagues chargées d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et +se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des +narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche +épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du +corps ondulait à chaque pas, et s'animait du balancement des seins +libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.</p> + +<p>Quand elle ne fut plus qu'à dix pas du jeune homme, elle tourna son +regard vers lui. Démétrios eut un tremblement. C'étaient des yeux +extraordinaires; bleus, mais foncés et brillants à la fois, humides, +las, en pleurs et en feu, presque fermés sous le poids des cils et des +paupières. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent. Qui +passait dans leur lumière était invinciblement pris. Elle le savait +bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait +davantage encore sur l'insouciance affectée contre celui que tant +d'amour sincère n'avait pu sincèrement toucher.</p> + + +<p class="gap">Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange, +racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre +d'aimant. Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les +ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à +jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est +plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées +par les flots. Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands +yeux attirants, et toute sa force le fuyait.</p> + +<p>Elle baissa les paupières et passa près de lui.</p> + +<p>Il aurait crié d'impatience. Ses poings se crispèrent: il eut peur de ne +pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler. +Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage:</p> + +<p>«Je te salue, dit-il.</p> + +<p>—Je te salue aussi,» répondit la passante.</p> + +<p>Démétrios continua:</p> + +<p>«Où vas-tu, si peu pressée?</p> + +<p>—Je rentre.</p> + +<p>—Toute seule?</p> + +<p>—Toute seule.»</p> + +<p>Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.</p> + + +<p class="gap">Alors Démétrios pensa qu'il s'était peut-être trompé en la jugeant +courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des +fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie. +Celle-ci pouvait être une personne fort honorablement connue, et ce fut +sans ironie qu'il acheva sa question ainsi:</p> + +<p>«Chez ton mari?»</p> + +<p>Elle s'appuya des deux mains en arrière et se mit à rire.</p> + +<p>«Je n'en ai pas ce soir.»</p> + +<p>Démétrios se mordit les lèvres, et presque timide, hasarda:</p> + +<p>«Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.</p> + +<p>—Qui t'a dit que j'étais en quête? Je me promène seule et ne cherche +rien.</p> + +<p>—D'où venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour +toi-même, et voilà un voile de soie…</p> + +<p>—Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vêtue de laine comme une esclave? +Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime à savoir que je suis belle, +et je regarde mes doigts en marchant pour connaître toutes mes bagues.</p> + +<p>—Tu devrais avoir un miroir à la main et ne regarder que tes yeux. Ils +ne sont pas nés à Alexandrie, ces yeux-là. Tu es juive, je l'entends à +ta voix, qui est plus douce que les nôtres.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas juive, je suis Galiléenne.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu, Miriam ou Noëmi?</p> + +<p>—Mon nom syriaque, tu ne le sauras pas. +C'est un nom royal qu'on ne porte pas ici. Mes amis m'appellent Chrysis +et c'est un compliment que tu aurais pu me faire.»</p> + +<p>Il lui mit la main sur le bras.</p> + +<p>«Oh! non, non, dit-elle d'une voix moqueuse. Il est beaucoup trop tard +pour ces plaisanteries-là. Laisse-moi rentrer vite. Il y a presque trois +heures que je suis levée, je meurs de fatigue.»</p> + +<p>Se penchant, elle prit son pied dans sa main:</p> + +<p>«Vois-tu comme mes petites lanières me font mal? On les a beaucoup trop +serrées. Si je ne les décroise pas dans un instant, je vais avoir une +marque sur le pied, et ce sera joli quand on m'embrassera! Laisse-moi +vite. Ah! que de peines! Si j'avais su, je ne me serais pas arrêtée. Mon +voile jaune est tout froissé à la taille, regarde!»</p> + + +<p class="gap">Démétrios se passa la main sur le front; puis, avec le ton dégagé d'un +homme qui daigne faire son choix, il murmura:</p> + +<p>«Montre-moi le chemin.</p> + +<p>—Mais je ne veux pas! dit Chrysis d'un air stupéfait. Tu ne me demandes +même pas si c'est mon plaisir. «Montre-moi le chemin!» +Comme il dit cela! Me prends-tu pour une fille du porneïon, qui se met +sur le dos pour trois oboles sans regarder qui la tient? Sais-tu même si +je suis libre? Connais-tu le détail de mes rendez-vous? As-tu suivi mes +promenades? As-tu marqué les portes qui s'ouvrent pour moi? As-tu compté +les hommes qui se croient aimés de Chrysis? «Montre-moi le chemin!» Je +ne te le montrerai pas, s'il te plaît. Reste ici ou va-t'en, mais +ailleurs que chez moi!</p> + +<p>—Tu ne sais pas qui je suis…</p> + +<p>—Toi? Allons donc! Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma +déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour +moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»</p> + +<p>Elle se rapprocha, et poursuivit d'une voix câline:</p> + +<p>«Oui, tu m'aimes. Oh! Ne parle pas;—je sais ce que tu vas me dire: tu +n'aimes personne, tu es aimé. Tu es le Bien-Aimé, le Chéri, l'Idole. Tu +as refusé Glycéra, qui avait refusé Antiochos. Dêmônassa la Lesbienne, +qui avait juré de mourir vierge, s'est couchée dans ton lit pendant ton +sommeil, et t'aurait pris de +force si tes deux esclaves lybiens ne l'avaient mise toute nue à la +porte. Callistion la bien-nommée, désespérant de t'approcher, a fait +acheter la maison qui est en face de +la tienne, et le matin elle se montre dans l'ouverture de la fenêtre, +aussi peu vêtue qu'Artémis au bain. Tu crois que je ne sais pas tout +cela? Mais on se dit tout, entre courtisanes. La nuit de ton arrivée à +Alexandrie on m'a parlé de toi; et depuis il ne s'est pas écoulé un seul +jour où l'on ne m'ait prononcé ton nom. Je sais même des choses que tu +as oubliées. Je sais même des choses que tu ne connais pas encore. La +pauvre petite Phyllis s'est pendue avant-hier à la barre de ta porte, +n'est-ce pas? Eh bien, c'est une mode qui se répand. Lydé a fait comme +Phyllis: je l'ai vue ce soir en passant, elle était toute bleue, mais +les larmes de ses joues n'étaient pas encore sèches. Tu ne sais pas qui +c'est, Lydé? une enfant, une petite courtisane de quinze ans que sa mère +avait vendue le mois dernier à un armateur de Samos qui passait une nuit +à Alexandrie, avant de remonter le fleuve jusqu'à Thèbes. Elle venait +chez moi. Je lui donnais des conseils; elle ne savait rien de rien, pas +même jouer aux dés. +Je l'invitais souvent dans mon lit, parce que, quand elle n'avait pas +d'amant, elle ne trouvait pas où coucher. Et elle t'aimait! Si tu +l'avais vue me prendre sur elle en m'appelant par ton nom!… Elle +voulait t'écrire. Comprends-tu? Je lui ai dit que ce n'était pas la +peine…»</p> + + +<p class="gap">Démétrios la regardait sans entendre.</p> + + +<p class="gap">«Oui, tout cela t'est bien égal, n'est-ce pas? continua Chrysis. Tu ne +l'aimais pas, toi. C'est moi que tu aimes. Tu n'as même pas écouté ce +que je viens de te dire. Je suis sûre que tu n'en répéterais pas un mot. +Tu es bien occupé de savoir comment mes paupières sont faites, combien +ma bouche doit être bonne et ma chevelure douce à toucher. Ah! combien +d'autres savent cela! Tous ceux, tous ceux qui m'ont voulue ont passé +leur désir sur moi: des hommes, des jeunes gens, des vieillards, des +enfants, des femmes, des jeunes filles. Je n'ai refusé personne, +entends-tu? Depuis sept ans, Démétrios, je n'ai dormi seule que trois +nuits. Compte combien cela fait d'amants. Deux mille cinq cents, et +davantage, car je ne parle pas de ceux de la journée. L'année dernière, +j'ai dansé nue devant vingt mille personnes +et je sais que tu n'en étais pas. Crois-tu que je me cache? Ah! pour +quoi faire! Toutes les femmes m'ont vue au bain. Tous les hommes m'ont +vue au lit. Toi seul, tu ne me verras jamais. Je te refuse, je te +refuse! De ce que je suis, de ce que je sens, de ma beauté, de mon +amour, tu ne sauras jamais, jamais rien! tu es un homme abominable, fat, +cruel, insensible et lâche! Je ne sais pas pourquoi l'une de nous n'a +pas eu assez de haine pour vous tuer tous deux l'un sur l'autre, toi le +premier, et ta reine ensuite.»</p> + + +<p class="gap">Démétrios lui prit tranquillement les deux bras, et, sans répondre un +mot, la courba en arrière avec violence.</p> + + +<p class="gap">Elle eut un moment d'angoisse; mais soudain serra les genoux, serra les +coudes, recula du dos et dit à voix basse:</p> + +<p>«Ah! je ne crains pas cela, Démétrios! Tu ne me prendras jamais de +force, fussé-je faible comme une vierge amoureuse, et toi vigoureux +comme un Atlante. Tu ne veux pas seulement ta jouissance, tu veux la +mienne surtout. Tu veux me voir aussi, me voir tout entière, +parce que tu me crois belle, et je le suis en effet. Or la lune éclaire +moins que mes douze flambeaux de cire. Il fait presque nuit ici. Et puis +ce n'est pas l'habitude de se dévêtir sur la jetée. Je ne pourrais plus +me rhabiller, vois-tu, si je n'avais pas mon esclave. Laisse-moi me +relever, tu me fais mal aux bras.»</p> + + +<p class="gap">Ils se turent quelques instants, puis Démétrios reprit:</p> + +<p>«Il faut en finir, Chrysis. Tu le sais bien, je ne te forcerai +pas. Mais laisse-moi te suivre. Si orgueilleuse que tu sois, c'est une +gloire qui te coûterait cher, que refuser Démétrios.»</p> + + +<p class="gap">Chrysis se taisait toujours.</p> + + +<p class="gap">Il reprit plus doucement:</p> + +<p>«Que crains-tu?</p> + +<p>—Tu es habitué à l'amour des autres. Sais-tu ce qu'on doit donner à une +courtisane qui n'aime pas?»</p> + +<p>Il s'impatienta.</p> + +<p>«Je ne demande pas que tu m'aimes. Je suis las d'être aimé. Je ne veux +pas être aimé. Je demande que tu t'abandonnes. Pour cela +je te donnerai l'or du monde. Je l'ai dans l'Égypte.</p> + +<p>—Je l'ai dans mes cheveux. Je suis lasse de l'or. Je ne veux pas d'or. +Je ne veux que trois choses. Me les donneras-tu?»</p> + + +<p class="gap">Démétrios sentit qu'elle allait demander l'impossible. Il la regarda +anxieusement. Mais elle se reprit à sourire et dit d'une voix lente:</p> + +<p>«Je veux un miroir d'argent pour mirer mes yeux dans mes yeux.</p> + +<p>—Tu l'auras. Que veux-tu de plus? Dis vite.</p> + +<p>—Je veux un peigne d'ivoire ciselé pour le plonger dans ma chevelure +comme un filet dans l'eau sous le soleil.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Tu me donneras mon peigne?</p> + +<p>—Mais oui. Achève.</p> + +<p>—Je veux un collier de perles à répandre sur ma poitrine, quand je +danserai pour toi, dans ma chambre, les danses nuptiales de mon pays.»</p> + +<p>Il leva les sourcils:</p> + +<p>«C'est tout?</p> + +<p>—Tu me donneras mon collier?</p> + +<p>—Celui qui te plaira.»</p> + +<p>Elle prit une voix très tendre.</p> + +<p>«Celui qui me plaira? Ah! Voilà justement ce que je voulais te demander. +Est-ce que tu me laisseras choisir mes cadeaux?</p> + +<p>—Bien entendu.</p> + +<p>—Tu le jures?</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—Quel serment fais-tu?</p> + +<p>—Dicte-le-moi.</p> + +<p>—Par l'Aphrodite que tu as sculptée.</p> + +<p>—J'en fais serment par l'Aphrodite. Mais pourquoi cette précaution?</p> + +<p>—Voilà… Je n'étais pas tranquille… Maintenant je le suis.»</p> + + +<p class="gap">Elle releva la tête:</p> + +<p>«J'ai choisi mes cadeaux.»</p> + +<p>Démétrios redevint inquiet et demanda:</p> + +<p>«Déjà?</p> + +<p>—Oui… Penses-tu que j'accepterai n'importe quel miroir d'argent, +acheté à un marchand de Smyrne ou à une courtisane inconnue? Je veux +celui de mon amie Bacchis qui m'a pris un amant la semaine dernière et +s'est moquée de moi méchamment dans une petite débauche qu'elle a faite +avec Tryphèra, Mousarion et quelques jeunes sots qui m'ont tout +rapporté. C'est un miroir auquel elle tient beaucoup, parce qu'il a +appartenu à Rhodopis, celle qui fut esclave avec Æsope et fut rachetée +par le frère de Sapphô. Tu sais que c'est une courtisane très célèbre. +Son miroir est magnifique. On dit que Sapphô s'y est mirée, et c'est +pour cela que Bacchis y tient. Elle n'a rien de plus précieux au monde; +mais je sais où tu le trouveras. Elle me l'a dit une nuit, étant ivre. +Il est sous la troisième pierre de l'autel. C'est là qu'elle le met tous +les soirs quand elle sort au coucher du soleil. Va demain chez elle à +cette heure-là et ne crains rien: elle emmène ses esclaves.</p> + +<p>—C'est de la folie, s'écria Démétrios. Tu veux que je vole?</p> + +<p>—Est-ce que tu ne m'aimes pas? Je croyais que tu m'aimais. Et puis, +est-ce que tu n'as pas juré? Je croyais que tu avais juré. Si je me suis +trompée, n'en parlons plus.»</p> + + +<p class="gap">Il comprit qu'elle le perdait, mais se laissa entraîner sans lutte, +presque volontiers.</p> + +<p>«Je ferai ce que tu dis, répondit-il.</p> + +<p>—Oh! Je sais bien que tu le feras. Mais tu hésites d'abord. Je +comprends que tu hésites. Ce n'est pas un cadeau ordinaire; je ne le +demanderais pas à un philosophe. Je te le demande à toi. Je sais bien +que tu me le donneras.»</p> + + +<p class="gap">Elle joua un instant avec les plumes de paon de son éventail rond et +tout à coup:</p> + +<p>«Ah!… je ne veux pas non plus un peigne d'ivoire commun acheté chez un +vendeur de la ville. Tu m'as dit que je pouvais choisir, n'est-ce pas? +Eh bien, je veux… je veux le peigne d'ivoire ciselé qui est dans les +cheveux de la femme du grand-prêtre. Celui-là est beaucoup plus précieux +encore que le miroir de Rhodopis. Il vient d'une reine d'Égypte qui a +vécu il y a longtemps, longtemps, et dont le nom est si difficile que je +ne peux pas le prononcer. Aussi l'ivoire est très vieux, et jaune comme +s'il était doré. On y a ciselé une jeune fille qui passe dans un marais +de lôtos plus grands qu'elle, où elle marche sur la pointe des pieds +pour ne pas se mouiller… C'est vraiment un beau peigne… Je suis +contente que +tu me le donnes… J'ai aussi de petits griefs contre celle qui le +possède. J'avais offert le mois dernier un voile bleu à l'Aphrodite; je +l'ai vu le lendemain sur la tête de cette femme. C'était un peu rapide +et je lui en ai voulu. Son peigne me vengera de mon voile.</p> + +<p>—Et comment l'aurai-je? demanda Démétrios.</p> + +<p>—Ah! ce sera un peu plus difficile. C'est une égyptienne, tu sais, et +elle ne fait ses deux cents nattes qu'une fois par an, comme les autres +femmes de sa race. Mais moi, je veux mon peigne demain, et tu la tueras +pour l'avoir. Tu as juré un serment.»</p> + +<p>Elle fit une petite mine à Démétrios qui regardait la terre. Puis elle +acheva ainsi, très vite:</p> + +<p>«J'ai choisi aussi mon collier. Je veux le collier de perles à sept +rangs qui est au cou de l'Aphrodite.»</p> + +<p>Démétrios bondit.</p> + +<p>«Ah! cette fois, c'est trop! tu ne te riras pas de moi jusqu'à la fin! +Rien, entends-tu, rien! ni le miroir, ni le peigne, ni le collier, tu +n'auras…»</p> + +<p>Mais elle lui ferma la bouche avec la main et reprit sa voix câline:</p> + +<p>«Ne dis pas cela. Tu sais bien que tu me le donneras aussi. Moi, j'en +suis bien certaine. J'aurai les trois cadeaux. Tu viendras chez moi +demain soir, et après demain si tu veux, et tous les soirs. À ton heure +je serai là, dans le costume que tu aimeras, fardée selon ton goût, +coiffée à ta guise, prête au dernier de tes caprices. Si tu ne veux que +la tendresse, je te chérirai comme un enfant. Si tu recherches les +voluptés rares, je ne refuserai pas les plus douloureuses. Si tu veux le +silence, je me tairai… +Quand tu voudras que je chante, ah! tu verras, Bien-Aimé! je sais des +chants de tous les pays. J'en sais qui sont doux comme le bruit des +sources, d'autres qui sont terribles comme l'approche du tonnerre. J'en +sais de si naïfs et de si frais qu'une jeune fille les chanterait à sa +mère; et j'en sais qu'on ne chanterait pas à Lampsaque, j'en sais +qu'Élephantis aurait rougi d'apprendre, et que je n'oserai dire que tout +bas. Les nuits où tu voudras que je danse, je danserai jusqu'au matin. +Je danserai toute habillée, avec ma tunique traînante, ou sous un voile +transparent, ou avec des caleçons crevés et un corselet à deux +ouvertures pour laisser passer les seins. +Mais je t'avais promis de danser nue? Je danserai nue si tu l'aimes +mieux. Nue et coiffée avec des fleurs, ou nue dans mes cheveux flottants +et peinte comme une image divine. Je sais balancer les mains, arrondir +les bras, remuer la poitrine, offrir le ventre, crisper la croupe, tu +verras! Je danse sur le bout des orteils ou couchée sur les tapis. Je +sais toutes les danses d'Aphrodite, celles qu'on danse devant l'Ouranie +et celles qu'on danse devant l'Astarté. J'en sais même qu'on n'ose pas +danser… Je te danserai tous les amours… Quand ce sera fini, tout +commencera. Tu verras! La reine est plus riche que moi, mais il n'y a +pas dans tout le palais une chambre aussi amoureuse que la mienne. Je ne +te dis pas ce que tu y trouveras. Il y a là des choses trop belles pour +que je puisse t'en donner l'idée, et d'autres qui sont trop étranges +pour que je sache les mots pour les dire. Et puis, sais-tu ce que tu +verras qui dépasse tout le reste? Tu verras Chrysis que tu aimes et que +tu ne connais pas encore. Oui, tu n'as vu que mon visage, tu ne sais pas +comme je suis belle. Ah! Ah!… Ah! Ah! Tu auras des surprises… Ah! +comme tu joueras avec le bout de mes seins, +comme tu feras plier ma taille sur ton bras, comme tu trembleras dans +l'étreinte de mes genoux, comme tu défailleras sur mon corps mouvant. Et +comme ma bouche sera bonne! Ah! mes baisers!…»</p> + + +<p class="gap">Démétrios jeta sur elle un regard perdu.</p> + +<p>Elle reprit avec tendresse:</p> + +<p>«Comment! tu ne veux pas me donner un pauvre vieux miroir d'argent quand +tu auras toute ma chevelure comme une forêt d'or dans tes mains?»</p> + +<p>Démétrios voulut la toucher… Elle recula et dit:</p> + +<p>«Demain!</p> + +<p>—Tu l'auras, murmura-t-il.</p> + +<p>—Et tu ne veux pas prendre pour moi un peigne d'ivoire qui me plaît, +quand tu auras mes deux bras, comme deux branches d'ivoire autour de ton +cou?»</p> + +<p>Il essaya de les caresser… Elle les retira en arrière, et répéta:</p> + +<p>«Demain!</p> + +<p>—Je l'apporterai, dit-il très bas.</p> + +<p>—Ah! je le savais bien! cria la courtisane, et tu me donneras encore le +collier de perles +à sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite, et pour lui je te vendrai +tout mon corps qui est comme une nacre entr'ouverte, et plus de baisers +dans ta bouche qu'il n'y a de perles dans la mer!»</p> + +<p>Démétrios, suppliant, tendit la tête… Elle força vivement son regard +et prêta ses luxurieuses lèvres…</p> + + +<p class="gap">Quand il ouvrit les yeux elle était déjà loin.</p> + +<p>Une petite ombre plus pâle courait derrière son voile flottant.</p> + +<p>Il reprit vaguement son chemin vers la ville, baissant le front sous une +inexprimable honte.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c6">VI<br /> +<span class="d">LES VIERGES</span></h3> + + +<p>L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintées de +lilas. Le foyer couvert de flammes, allumé sur la tour du Phare, +s'éteignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les +vagues violettes comme des visages de sirènes sous des chevelures +d'algues mauves. Il fit jour tout à coup.</p> + + +<p class="gap">La jetée était déserte. La ville était morte. C'était le jour morose +d'avant la première aurore, qui éclaire le sommeil du monde et apporte +les rêves énervés du matin.</p> + +<p>Rien n'existait, que le silence.</p> + +<p>Telles que des oiseaux endormis, les longues +nefs rangées près des quais laissaient pendre leurs rames parallèles +dans l'eau. La perspective des rues se dessinait par des lignes +architecturales que pas un char, pas un cheval, pas un esclave ne +troublait. Alexandrie n'était qu'une vaste solitude, une apparence +d'antique cité, abandonnée depuis des siècles.</p> + +<p>Or, un léger bruit de pas frémit sur le sol, et deux jeunes filles +parurent, l'une vêtue de jaune, l'autre de bleu.</p> + +<p>Elles portaient toutes deux la ceinture des vierges, qui tournait autour +des hanches et s'attachait très bas, sous leurs jeunes ventres. +C'étaient la chanteuse de la nuit et l'une des joueuses de flûte.</p> + +<p>La musicienne était plus jeune et plus jolie que son amie. Aussi pâles +que le bleu de sa robe, à demi noyés sous leurs paupières, ses yeux +souriaient faiblement. Les deux flûtes grêles pendaient en arrière au +nœud fleuri de son épaule. Une double guirlande d'iris autour de ses +jambes arrondies ondulait sous l'étoffe légère et s'attachait sur les +chevilles à deux periscelis d'argent.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>«Myrtocleia, ne sois pas attristée parce que +tu as perdu nos tablettes. Aurais-tu jamais oublié que l'amour de Rhodis +est à toi, ou peux-tu penser, méchante, que tu aurais jamais lu seule +cette ligne écrite par ma main? Suis-je une de ces mauvaises amies qui +gravent sur leur ongle le nom de leur sœur de lit et vont s'unir à +une autre, quand l'ongle a poussé jusqu'au bout? As-tu besoin d'un +souvenir de moi quand tu m'as tout entière et vivante? À peine suis-je +au temps où les filles se marient, et cependant je n'avais pas la moitié +de mon âge le jour où je t'ai vue pour la première fois. Tu te rappelles +bien. C'était au bain. Nos mères nous tenaient sous les bras et nous +balançaient l'une vers l'autre. Nous avons joué longtemps sur le marbre +avant de remettre nos vêtements. Depuis ce jour-là nous ne nous sommes +plus quittées, et, cinq ans après, nous nous sommes aimées.» +Myrtocleia répondit:</p> + +<p>«Il y a un autre premier jour, Rhodis, tu le sais. C'est ce jour-là que +tu avais écrit ces trois mots sur mes tablettes en mêlant nos noms l'un +à l'autre. C'était le premier. Nous ne le retrouverons plus. Mais +n'importe. Chaque jour est nouveau pour moi, et quand tu +t'éveilles vers le soir, il me semble que je ne t'ai jamais vue. Je +crois bien que tu n'es pas une fille: tu es une petite nymphe d'Arcadie +qui a quitté les forêts parce que Phoïbos a tari sa fontaine. Ton corps +est souple comme une branche d'olivier, ta peau est douce comme l'eau en +été, l'iris tourne autour de tes jambes et tu portes la fleur de lôtos +comme Astarté la figue ouverte. Dans quel bois peuplé d'immortels ta +mère s'est-elle endormie, avant ta naissance bienheureuse? Et quel +aegipan indiscret, ou quel dieu de quel divin fleuve s'est uni à elle +dans l'herbe? Quand nous aurons quitté cet affreux soleil africain, tu +me conduiras vers ta source, loin derrière Psophis et Phénée, dans les +vastes forêts pleines d'ombre où l'on voit sur la terre molle la double +trace des satyres mêlée aux pas légers des nymphes. Là, tu chercheras +une roche polie et tu graveras dans la pierre ce que tu avais écrit sur +la cire: les trois mots qui sont notre joie. Écoute, écoute, Rhodis! Par +la ceinture d'Aphrodite, où sont brodés tous les désirs, tous les désirs +me sont étrangers puisque tu es plus que mon rêve! Par la corne +d'Amaltheia d'où s'échappent tous les biens du monde, +le monde m'est indifférent puisque tu es le seul bien que j'aie trouvé +en lui! Quand je te regarde et quand je me vois, je ne sais plus +pourquoi tu m'aimes en retour. Tes cheveux sont blonds comme des épis de +blé; les miens sont noirs comme des poils de bouc. Ta peau est blanche +comme le fromage des bergers; la mienne est hâlée comme le sable sur les +plages. Ta poitrine tendre est fleurie comme l'oranger en automne; la +mienne est maigre et stérile comme le pin dans les rochers. Si mon +visage s'est embelli, c'est à force de t'avoir aimée. Ô Rhodis, tu le +sais, ma virginité singulière est semblable aux lèvres de Pan mangeant +un brin de myrte; la tienne est rose et jolie comme la bouche d'un petit +enfant. Je ne sais pas pourquoi tu m'aimes; mais si tu cessais de +m'aimer un jour, si, comme ta sœur Théano qui joue de la flûte +auprès de toi, tu restais jamais à coucher dans les maisons où l'on nous +emploie, alors je n'aurais même pas la pensée de dormir seule dans notre +lit, et tu me trouverais, en rentrant, étranglée avec ma ceinture.»</p> + +<p>Les longs yeux de Rhodis se remplirent de larmes et de sourire, tant +l'idée était cruelle +et folle. Elle posa son pied sur une borne:</p> + +<p>«Mes fleurs me gênent entre les jambes. Défais-les, Myrto adorée. J'ai +fini de danser pour cette nuit.»</p> + +<p>La chanteuse eut un haut-le-corps.</p> + +<p>«Oh! c'est vrai. Je les avais oubliés déjà, ces hommes et ces filles. +Ils vous ont fait danser toutes deux, toi dans cette robe de Côs qui est +transparente comme l'eau, et ta sœur nue avec toi. Si je ne t'avais +pas défendue, ils t'auraient prise comme une prostituée, comme ils ont +pris ta sœur devant nous, dans la même chambre… Oh! quelle +abomination! Entendais-tu ses cris et ses plaintes! Comme l'amour de +l'homme est douloureux!»</p> + +<p>Elle se mit à genoux près de Rhodis et détacha les deux guirlandes, puis +les trois fleurs placées plus haut, en mettant un baiser à la place de +chacune. Quand elle se releva, l'enfant la prit par le cou et défaillit +sur sa bouche.</p> + +<p>«Myrto, tu n'es pas jalouse de tous ces débauchés? Que t'importe qu'ils +m'aient vue? Théano leur suffit, je la leur ai laissée. Ils ne m'auront +pas, Myrto chérie. Ne sois pas jalouse d'eux.</p> + +<p>—Jalouse!… Je suis jalouse de tout ce +qui t'approche. Pour que tes robes ne t'aient pas seule, je les mets +quand tu les as portées. Pour que les fleurs de tes cheveux ne restent +pas amoureuses de toi, je les livre aux courtisanes pauvres qui les +souilleront dans l'orgie. Je ne t'ai jamais rien donné afin que rien ne +te possède. J'ai peur de tout ce que tu touches et je hais tout ce que +tu regardes. Je voudrais être toute ma vie entre les murs d'une prison +où il n'y ait que toi et moi, et m'unir à toi si profondément, te cacher +si bien dans mes bras, que pas un œil ne t'y soupçonne. Je voudrais +être le fruit que tu manges, le parfum qui te plaît, le sommeil qui +entre sous tes paupières, l'amour qui te fait crisper les membres. Je +suis jalouse du bonheur que je te donne, et cependant je voudrais te +donner jusqu'à celui que j'ai par toi. Voilà de quoi je suis jalouse; +mais je ne redoute pas tes maîtresses d'une nuit quand elles m'aident à +satisfaire tes désirs de petite fille; quant aux amants, je sais bien +que tu ne peux pas aimer l'homme, l'homme intermittent et brutal.»</p> + +<p>Rhodis s'écria sincèrement:</p> + +<p>«J'irais plutôt, comme Nausithoë, sacrifier +ma virginité au dieu Priape qu'on adore à Thasos. Mais pas ce matin, mon +chéri. J'ai dansé trop longtemps, je suis très fatiguée. Je voudrais +être rentrée, dormir sur ton bras.»</p> + +<p>Elle sourit et continua:</p> + +<p>«Il faudrait dire à Théano que notre lit n'est plus pour elle. Nous lui +en ferons un autre à droite de la porte. Après ce que j'ai vu cette +nuit, je ne pourrais plus l'embrasser. Myrto, c'est vraiment horrible. +Est-il possible qu'on s'aime ainsi? C'est cela qu'ils appellent l'amour?</p> + +<p>—C'est cela.</p> + +<p>—Ils se trompent, Myrto. Ils ne savent pas.»</p> + +<p>Myrtocleia la prit dans ses bras, et toutes deux se turent ensemble.</p> + +<p>Le vent mêlait leurs cheveux.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l1c7">VII<br /> +<span class="d">LA CHEVELURE DE CHRYSIS</span></h3> + + +<p>«Tiens, dit Rhodis, regarde! Quelqu'un.»</p> + +<p>La chanteuse regarda: une femme, loin d'elles, marchait rapidement sur +le quai.</p> + + +<p class="gap">«Je la reconnais, reprit l'enfant. C'est Chrysis. Elle a sa robe jaune.</p> + +<p>—Comment, elle est déjà habillée?</p> + +<p>—Je n'y comprends rien. D'ordinaire elle ne sort pas avant midi; et le +soleil est à peine levé. Il lui est venu quelque chose. Un bonheur sans +doute; elle a si grande chance.»</p> + +<p>Elles allèrent à sa rencontre, et lui dirent:</p> + +<p>«Salut, Chrysis.</p> + +<p>—Salut. Depuis combien de temps êtes-vous ici?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Il faisait déjà jour quand nous sommes arrivées.</p> + +<p>—Il n'y avait personne sur la jetée?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Pas un homme? vous êtes sûres?</p> + +<p>—Oh! très sûres. Pourquoi demandes-tu cela?»</p> + +<p>Chrysis ne répondit rien. Rhodis reprit:</p> + +<p>«Tu voulais voir quelqu'un?</p> + +<p>—Oui… peut-être… je crois qu'il vaut mieux que je ne l'aie pas vu. +Tout est bien. J'avais tort de revenir; je n'ai pas pu m'en empêcher.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qui se passe, Chrysis, nous le diras-tu?</p> + +<p>—Oh! non.</p> + +<p>—Même à nous? même à nous, tes amies?</p> + +<p>—Vous le saurez plus tard, avec toute la ville.</p> + +<p>—C'est aimable.</p> + +<p>—Un peu avant, si vous y tenez; mais ce matin, c'est impossible. Il se +passe des choses extraordinaires, mes enfants. Je meurs d'envie de vous +les dire; mais il faut que je me taise. Vous alliez rentrer? Venez +coucher avec moi. Je suis toute seule.</p> + +<p>—Oh! Chrysé, Chrysidion, nous sommes +si fatiguées! Nous allions rentrer, en effet, mais c'était bien pour +dormir.</p> + +<p>—Eh bien! vous dormirez ensuite. Aujourd'hui, c'est la veille des +Aphrodisies. Est-ce un jour où l'on se repose? Si vous voulez que la +déesse vous protège et vous rende heureuses l'an prochain, il faut +arriver au temple avec des paupières sombres comme des violettes, et des +joues blanches comme des lys. Nous y songerons; venez avec moi.»</p> + +<p>Elle les prit toutes deux plus haut que la ceinture, et refermant ses +mains caressantes sur leurs petits seins presque nus, elle les emmena +d'un pas pressé.</p> + + +<p class="gap">Rhodis, cependant, restait préoccupée.</p> + +<p>«Et quand nous serons dans ton lit, reprit-elle, tu ne nous diras pas +encore ce qui t'arrive, ce que tu attends?</p> + +<p>—Je vous dirai beaucoup de choses, tout ce qu'il vous plaira; mais +cela, je le tairai.</p> + +<p>—Même quand nous serons dans tes bras, toutes nues, et sans lumière?</p> + +<p>—N'insiste pas, Rhodis. Tu le sauras demain. Attends jusqu'à demain.</p> + +<p>—Tu vas être très heureuse? ou très puissante?</p> + +<p>—Très puissante.»</p> + +<p>Rhodis ouvrit de grands yeux et s'écria:</p> + +<p>«Tu couches avec la reine!</p> + +<p>—Non, dit Chrysis en riant; mais je serai aussi puissante qu'elle. +As-tu besoin de moi? Désires-tu quelque chose?</p> + +<p>—Oh! oui!»</p> + +<p>Et l'enfant redevint songeuse.</p> + +<p>«Eh bien, qu'est-ce que c'est? interrogea Chrysis.</p> + +<p>—C'est une chose impossible. Pourquoi la demanderais-je?»</p> + +<p>Myrtocleia parla pour elle:</p> + +<p>«À Éphèse, dans notre pays, quand deux jeunes filles nubiles et vierges +comme Rhodis et moi sont amoureuses l'une de l'autre, la loi leur permet +de s'épouser. Elles vont toutes les deux au temple d'Athêna, consacrer +leur double ceinture; puis au sanctuaire d'Iphinoë, donner une boucle +mêlée de leurs cheveux, et enfin sous le péristyle de Dionysos, où l'on +remet à la plus mâle un petit couteau d'or affilé et un linge blanc pour +étancher le sang. Le soir, celle des deux qui est la fiancée est +amenée à sa nouvelle demeure, assise sur un char fleuri entre son «mari» +et la paranymphe, environnée de torches et de joueuses de flûte. Et +désormais elles ont tous les droits des époux; elles peuvent adopter des +petites filles et les mêler à leur vie intime. Elles sont respectées. +Elles ont une famille. Voilà le rêve de Rhodis. Mais ici ce n'est pas la +coutume…</p> + +<p>—On changera la loi, dit Chrysis; mais vous vous épouserez, j'en fais +mon affaire.</p> + +<p>—Oh! Est-ce vrai? s'écria la petite, rouge de joie.</p> + +<p>—Oui; et je ne demande pas qui de vous deux sera le mari. Je sais que +Myrto a tout ce qu'il faut pour en donner l'illusion. Tu es heureuse, +Rhodis, d'avoir une telle amie. Quoi qu'on en dise, elles sont rares.»</p> + + +<p class="gap">Elles étaient arrivées à la porte, où Djala, assise sur le seuil, +tissait une serviette de lin. L'esclave se leva pour les laisser passer, +et entra sur leurs pas.</p> + +<p>En un instant les deux joueuses de flûte eurent quitté leurs simples +vêtements. Elles se firent l'une à l'autre des ablutions minutieuses +dans une vasque de marbre vert qui se déversait +dans le bassin. Puis elles se roulèrent sur le lit.</p> + +<p>Chrysis les regardait sans voir. Les moindres paroles de Démétrios se +répétaient, mot pour mot, dans sa mémoire, indéfiniment. Elle ne sentit +pas que Djala, en silence, dénouait et déroulait son long voile de +safran, débouclait la ceinture, ouvrait les colliers, tirait les bagues, +les sceaux, les anneaux, les serpents d'argent, les épingles d'or; mais +le chatoiement de la chevelure retombée la réveilla vaguement.</p> + +<p>Elle demanda son miroir.</p> + +<p>Prenait-elle peur de ne pas être assez belle pour retenir ce nouvel +amant—car il fallait le retenir—après les folles entreprises qu'elle +avait exigées de lui? Ou voulait-elle, par l'examen de chacune de ses +beautés, calmer quelques inquiétudes et motiver sa confiance?</p> + +<p>Elle approcha son miroir de toutes les parties de son corps en les +touchant l'une après l'autre. Elle jugea la blancheur de sa peau, estima +sa douceur par de longues caresses, sa chaleur par des étreintes. Elle +éprouva la plénitude de ses seins, la fermeté de son ventre, +l'étroitesse de sa chair. Elle mesura sa chevelure +et en considéra l'éclat. Elle essaya la force de son regard, +l'expression de sa bouche, le feu de son haleine, et du bord de +l'aisselle jusqu'au pli du coude, elle fit traîner avec lenteur un +baiser le long de son bras nu.</p> + +<p>Une émotion extraordinaire, faite de surprise et d'orgueil, de certitude +et d'impatience, la saisit au contact de ses propres lèvres. Elle tourna +sur elle-même comme si elle cherchait quelqu'un, mais, découvrant sur +son lit les deux Éphésiennes oubliées, elle sauta au milieu d'elles, les +sépara, les étreignit avec une sorte de furie amoureuse, et sa longue +chevelure d'or enveloppa les trois jeunes têtes.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE II</h2> + + + + +<h3 id="l2c1">I<br /> +<span class="d">LES JARDINS DE LA DÉESSE</span></h3> + + +<p>Le temple d'Aphrodite-Astarté s'élevait en dehors des portes de la +ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d'ombre, où l'eau du +Nil, amenée par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de +prodigieuses verdures.</p> + +<p>Cette forêt fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs, +ces prés sombres, avaient été créés dans le désert plus de deux siècles +auparavant par le premier des Ptolémées. Depuis, les sycomores plantés +par ses ordres étaient devenus gigantesques; sous l'influence des eaux +fécondes, les pelouses avaient crû en prairies; les bassins s'étaient +élargis en étangs; la nature avait fait d'un parc une contrée.</p> + +<p>Les jardins étaient plus qu'une vallée, plus qu'un pays, plus qu'une +patrie: ils étaient un monde complet fermé par des limites de pierre et +régi par une déesse, âme et centre de cet univers. Tout autour s'élevait +une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de +trente-deux pieds. Ce n'était pas un mur, c'était une cité colossale, +faite de quatorze cents maisons. Un nombre égal de prostituées habitait +cette ville sainte et résumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples +différents.</p> + +<p>Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel: la porte, de cuivre +rouge (métal voué à la déesse), portait un phallos en guise de marteau, +qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin; et +au-dessous était gravé le nom de la courtisane avec les initiales de la +phrase usuelle:</p> + +<p class="c"><span title="Ô.X.E">Ω.Ξ.Ε</span><br /> +<span title="KOCHLIS">ΚΟΧΛΙΣ</span><br /> +<span title="P.P.P">Π.Π.Π</span></p> + +<p>De chaque côté de la porte s'ouvraient deux chambres en forme de +boutiques, c'est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de +droite dite «chambre exposée», était le lieu où la courtisane parée +siégeait sur une cathèdre haute à l'heure où les hommes arrivaient. +Celle de gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer +la nuit en plein air, sans cependant coucher dans l'herbe.</p> + +<p>La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée +de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un +péristyle entourait d'ombre cette grande tache de lumière et protégeait +par une zone de fraîcheur l'entrée des sept chambres de la maison. Au +fond s'élevait l'autel, qui était de granit rose.</p> + +<p>Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la +déesse, et, posée sur l'autel domestique, elles l'adoraient dans leur +langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachmî, Aschthoreth, +Vénus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms religieux +de leur Volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme +symbolique: un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage +épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette +grossière aux bras maigres, aux seins lourds, +aux hanches excessives et qui désignait de la main son ventre frisé en +delta. Elles couchaient à ses pieds une branche de myrte, semaient +l'autel de feuilles de rose, et brûlaient un petit grain d'encens pour +chaque vœu exaucé. Elle était confidente de toutes leurs peines, +témoin de tous leurs travaux, cause supposée de tous leurs plaisirs. Et +à leur mort on la déposait dans leur petit cercueil fragile, comme +gardienne de leur sépulture.</p> + +<p>Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les +ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des +tributaires ou des alliés débarquaient avec les ballots et les outres +cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré. +C'étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises, +des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles, +et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau, +avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles; d'autres, +brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passés +dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes +et sombres.</p> + +<p>Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont +personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. +Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits +se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides +comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour, +mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, +on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et +s'amuser puérilement.</p> + +<p>Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du +nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C'étaient des +Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui +se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps +à corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne +s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui +terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des +vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des +Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes +Celtes +aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.</p> + +<p>Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. +Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec +recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau +ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les +prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.</p> + +<p>Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les +Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les +Négresses enveloppées de costumes multicolores.</p> + +<p>Elles étaient quatorze cents.</p> + +<p>Quand une femme était entrée là, elle n'en sortait plus jamais, qu'au +premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son +gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.</p> + +<p>Elles n'étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des +maisons de la terrasse; mais toutes n'étaient pas également aimées, et +les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines +que leurs +habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci +transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient +un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient +plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus +volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs +sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-là mêmes ne se présentaient +pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par +des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales, +ménages où l'on partageait tout, jusqu'à la dernière loque de laine, et +où d'alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.</p> + +<p>Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires +chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci +eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on +citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'étaient +choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.</p> + +<p>Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'élevait dans +l'enceinte du temple +à la contemplation de la forme parfaite et au service de sa +divinité.—si elles accouchaient d'une fille, l'enfant naissait pour la +déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son mariage avec le fils +de Dionysos, et l'Hiérophante la déflorait lui-même avec un petit +couteau d'or, car la virginité déplaît à l'Aphrodite. Plus tard, elle +entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière le temple, +et où les petites filles apprenaient en sept classes la théorie et la +méthode de tous les arts érotiques: le regard, l'étreinte, les +mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés +secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'élève choisissait +librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un +ordre de la déesse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce +jour-là l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces +enfants, qui n'étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus +infatigables et les plus souvent réclamées.</p> + +<p>L'intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le +péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui +résumaient l'enseignement de l'amour. C'était l'œuvre +de toute une vie d'homme: Cléocharès d'Alexandrie, fils naturel et +disciple d'Apelles, les avait achevées en mourant.—Récemment, la reine +Bérénice, qui s'intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait +ses jeunes sœurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de +marbre afin de compléter la décoration: mais un seul, jusqu'alors, avait +été posé dans la classe enfantine.</p> + +<p>À la fin de chaque année, en présence de toutes les courtisanes réunies, +un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes +une émulation extraordinaire, car les douze prix décernés donnaient +droit à la plus suprême gloire qu'elles pussent rêver: l'entrée au +Cotytteion.</p> + +<p>Ce dernier monument était enveloppé de tant de mystères qu'on n'en peut +donner aujourd'hui une description détaillée. Nous savons seulement +qu'il était compris dans le péribole et qu'il avait la forme d'un +triangle dont la base était un temple de la déesse Cottyto, au nom de +qui s'accomplissaient d'effrayantes débauches inconnues. Les deux autres +côtés du monument se composaient de dix-huit maisons; trente-six +courtisanes habitaient là, si recherchées +des amants riches qu'elles ne se donnaient pas à moins de deux mines: +c'étaient les Baptes d'Alexandrie. Une fois le mois, à la pleine lune, +elles se réunissaient dans l'enceinte close du temple, affolées par des +boissons aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus +ancienne des trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible +philtre érotogène. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter +sans effroi toutes les voluptés dangereuses devant lesquelles les +vivantes reculent. Son corps, de toute part écumant, devenait le centre +et le modèle de la tournoyante orgie; au milieu des hurlements longs, +des cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues +l'étreignaient, mouillaient à sa sueur leurs cheveux, se frottaient à sa +peau brûlante et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme +ininterrompu de cette furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient +ainsi, et à la fin du trente-sixième mois, telle était l'ivresse de leur +fin.</p> + +<p>D'autres sanctuaires moins vénérés avaient été élevés par les femmes en +l'honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait même un +autel consacré à l'Ouranienne et qui recevait les chastes vœux des +courtisanes +sentimentales; un autre à l'Apostrophia, qui faisait oublier les amours +malheureuses; un autre à la Chryseïa, qui attirait les amants riches; un +autre à la Génétyllis, qui protégeait les filles enceintes; un autre à +la Coliade, qui approuvait des passions grossières; car tout ce qui +touchait à l'amour était piété pour la déesse. Mais les autels +particuliers n'avaient d'efficace et de vertu qu'à l'égard des petits +désirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs étaient +quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exaucées +déposaient sur eux de simples fleurs; celles qui n'étaient pas contentes +les souillaient de leurs excréments. Ils n'étaient ni consacrés ni +entretenus par les prêtres, et par conséquent leur profanation était +irrépréhensible.</p> + + +<p class="gap">Tout autre était la discipline du temple.</p> + +<p>Le temple, le Grand-Temple de la Grande-Déesse, le lieu le plus saint de +toute l'Égypte, l'inviolable Astarteïon, était un édifice colossal de +trois cent trente-six pieds de longueur, élevé sur dix-sept marches au +sommet des jardins. Ses portes d'or étaient gardées par douze +hiérodoules hermaphrodites, symbole des deux +objets de l'amour et des douze heures de la nuit.</p> + + +<p class="gap">L'entrée n'était pas tournée vers l'Orient, mais dans la direction de +Paphos, c'est-à-dire vers le nord-ouest; jamais les rayons du soleil ne +pénétraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle +nocturne. +Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l'architrave; elles étaient +teintes de pourpre jusqu'à mi-taille, et toute la partie supérieure se +dégageait de ces vêtements rouges avec une blancheur ineffable, comme +des torses de femmes debout.</p> + +<p>Entre l'épistyle et le corônis, le long zoophore en ceinture déroulait +son ornementation bestiale, érotique et fabuleuse; on y voyait des +centauresses montées par des étalons, des chèvres bouquinées par des +satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des +naïades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimées par des tigres, +des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des êtres se +ruait ainsi, soulevée par l'irrésistible passion divine. Le mâle se +tendait, la femelle s'ouvrait, et dans la fusion des sources +créatrices s'éveillait le premier frémissement de la vie. La foule des +couples obscurs s'écartait parfois au hasard autour d'une scène +immortelle: Europe inclinée supportant le bel animal olympien; Léda +guidant le cygne robuste entre ses jeunes cuisses fléchies. Plus loin, +l'insatiable Sirène épuisait Glaucos expirant; le dieu Pan possédait +debout une hamadryade échevelée; la Sphinge levait sa croupe au niveau +du cheval Pégase,—et, à l'extrémité de la frise, le sculpteur lui-même +s'était figuré devant la déesse Aphrodite, modelant d'après elle, dans +la cire molle, les replis d'un ctéis parfait, comme si tout son idéal de +beauté, de joie et de vertu s'était réfugié dès longtemps dans cette +fleur précieuse et fragile.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c2">II<br /> +<span class="d">MELITTA</span></h3> + + +<p>«Purifie-toi, Étranger.</p> + +<p>—J'entrerai pur», dit Démétrios.</p> + +<p>Du bout de ses cheveux trempés dans l'eau, la jeune gardienne de la +porte lui mouilla d'abord les paupières, puis les lèvres et les doigts, +afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et +la caresse de ses mains.</p> + +<p>Et il s'avança dans le bois d'Aphrodite.</p> + +<p>À travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un +soleil de pourpre sombre qui n'éblouissait plus les yeux. C'était le +soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.</p> + +<p>L'âme féminine est d'une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent +croire. Où il n'y a +qu'une ligne droite ils cherchent obstinément la complexité d'une trame: +ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi que l'âme de Chrysis, +claire comme celle d'un petit enfant, parut à Démétrios plus mystérieuse +qu'un problème de métaphysique. En quittant cette femme sur la jetée, il +rentra chez lui comme en rêve, incapable de répondre à toutes les +questions qui l'assiégeaient. Que voulait-elle faire de ces trois +cadeaux? Il était impossible qu'elle portât ni qu'elle vendît un miroir +célèbre volé, le peigne d'une femme assassinée, le collier de perles de +la déesse. En les conservant chez elle, elle s'exposerait chaque jour à +une découverte fatale. Alors pourquoi les demander? pour les détruire? +Il savait trop bien que les femmes ne jouissent pas des choses secrètes +et que les événements heureux ne commencent à les réjouir que le jour où +ils sont connus. Et puis, par quelle divination, par quelle profonde +clairvoyance l'avait-elle jugé capable d'accomplir pour elle trois +actions aussi extraordinaires?</p> + +<p>Assurément, s'il l'avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à +sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au +choix. Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les +révolutions antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux +morts violentes, et nul ne se fût inquiété d'une courtisane disparue. +Chrysis devait le savoir, et pourtant elle avait osé…</p> + + +<p class="gap">Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d'avoir si joliment varié +le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient, +s'étaient présentées maladroitement! Celle-là, que demandait-elle? ni +amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle +l'intéressait vivement. Il lui avait offert tous les trésors de +l'Égypte: il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle +n'aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d'elle avant même +de l'avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité; +mais elle était digne de le recevoir puisqu'elle était femme à l'exiger, +et il se promit de continuer l'aventure.</p> + +<p>Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il +alla le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir +d'argent et s'en fut aux jardins.</p> + +<p>Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis? +Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux +peigne d'ivoire, était si charmante et si faible qu'il craignit de se +laisser toucher s'il se rendait auprès d'elle sans une précaution +préalable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.</p> + +<p>Les courtisanes étaient en montre dans leurs «chambres exposées», comme +des fleurs à l'étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas +moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus +belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que +l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons +dans leur grand vêtement de laine fine. D'autres avaient adopté la mode +des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement +leurs beautés comme à travers une eau limpide on discerne les mousses +vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme +n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu'à la ceinture et +cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs +seins. Mais les +plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin vieillissent +plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes nues, portant +leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs cuisses +alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles étaient encore des +femmes.</p> + +<p>Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas +d'admirer.</p> + +<p>Il ne lui était jamais arrivé de voir la nudité d'une femme sans une +émotion intense. Il ne comprenait ni le dégoût devant les jeunesses +trépassées, ni l'insensibilité devant les trop petites filles. Toute +femme, ce soir-là, aurait pu le charmer. Pourvu qu'elle restât +silencieuse et ne témoignât pas plus d'ardeur que le minimum exigé par +la politesse du lit, il la dispensait d'être belle. Bien plus, il +préférait qu'elle eût un corps grossier, car plus sa pensée s'arrêtait +sur des formes accomplies, plus son désir s'éloignait d'elles. Le +trouble que lui donnait l'impression de la beauté vivante était une +sensualité exclusivement cérébrale qui réduisait à néant l'excitation +génésique. Il se souvenait avec angoisse d'être resté toute une heure +impuissant +comme un vieillard près de la femme la plus admirable qu'il eût jamais +tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-là, il avait appris à choisir +des maîtresses moins pures.</p> + +<p>«Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas?»</p> + +<p>Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne +déshabillait jamais deux fois la même fille. C'était le seul principe +qu'il suivît pendant ses visites aux jardins. Une femme qu'on n'a pas +encore eue a quelque chose d'une vierge; mais quel bon résultat, quelle +surprise attendre d'un deuxième rendez-vous? C'est déjà presque le +mariage. Démétrios ne s'exposait pas aux désillusions de la seconde +nuit. La reine Bérénice suffisait à ses rares velléités conjugales, et +en dehors d'elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice +de l'indispensable adultère.</p> + +<p>«Clônarion!</p> + +<p>—Gnathênè!</p> + +<p>—Plango!</p> + +<p>—Mnaïs!</p> + +<p>—Crôbylè!</p> + +<p>—Ioessa!»</p> + +<p>Elles criaient leurs noms sur son passage +et quelques-unes y ajoutaient l'affirmation de leur nature ardente ou +l'offre d'une pratique anormale. Démétrios suivait le chemin; il se +disposait, selon son habitude, à prendre au +hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vêtue de bleu +pencha la tête sur l'épaule, et lui dit doucement, sans se lever:</p> + +<p>«Il n'y a pas moyen?»</p> + +<p>L'imprévu de cette formule le fit sourire. Il s'arrêta.</p> + +<p>«Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis.»</p> + +<p>La petite, d'un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux +coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.</p> + +<p>«Gorgô, dit la petite, j'ai quelqu'un; vite, du vin de Crète, des +gâteaux, et fais le lit.»</p> + +<p>Elle se retourna vers Démétrios.</p> + +<p>«Tu n'as pas besoin de satyrion?</p> + +<p>—Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as?</p> + +<p>—Il le faut bien, fit l'enfant, on m'en demande plus souvent que tu ne +penses. Viens par ici: prends garde aux marches, il y en a une qui est +usée. Entre dans ma chambre, je vais revenir.»</p> + +<p>La chambre était tout à fait simple, comme +celles des courtisanes novices. Un grand lit, un second lit de repos, +quelques tapis et quelques sièges la meublaient insuffisamment; mais par +une grande baie ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade +d'Alexandrie. Démétrios resta debout et regarda la ville lointaine.</p> + + +<p class="gap">Soleils couchants derrière les ports! gloires incomparables des cités +maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle âme bruyante de +douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence! Quels pas ne se +sont arrêtés, quelle volupté ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est +éteinte devant +vous!… Démétrios regardait: une houle de flamme torrentielle semblait +sortir du soleil à moitié plongé dans la mer et couler directement +jusqu'à la rive +courbe du bois d'Aphrodite. De l'un à l'autre des deux horizons, la +gamme somptueuse de la pourpre envahissait la Méditerranée, par zones de +nuances sans transitions, du rouge d'or au violet froid. Entre cette +splendeur mouvante et le miroir tourbeux du lac Maréotis, la masse +blanche de la ville était toute vêtue de reflets zinzolins. Les +orientations diverses +de ses vingt mille maisons plates la mouchetaient merveilleusement de +vingt mille taches de couleur, en métamorphose perpétuelle selon les +phases décroissantes du rayonnement occidental. Cela fut rapide et +incendiaire; puis le soleil s'engloutit presque soudainement et le +premier reflux de la nuit fit flotter sur toute la terre un frisson, une +brise voilée, uniforme et transparente.</p> + +<p>«Voilà des figues, voilà des gâteaux, un rayon de miel, du vin, une +femme. Il faut manger les figues pendant qu'il fait jour, et la femme +quand on n'y voit plus!»</p> + +<p>C'était la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune +homme, se mit à cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrière la +tête, assura dans ses cheveux châtains une rose qui allait glisser.</p> + +<p>Démétrios eut malgré lui une exclamation de surprise: elle était +complètement nue, et, ainsi dépouillée de la robe bouffante, son petit +corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si étroit de +hanches, si visiblement impubère, que Démétrios se sentit pris de pitié, +comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d'homme à +une pouliche trop délicate.</p> + +<p>«Mais tu n'es pas femme! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Je ne suis pas femme! Par les deux déesses, qu'est-ce que je suis, +alors? un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe?</p> + +<p>—Quel âge as-tu?</p> + +<p>—Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis née dans les +jardins. Ma mère est Milésienne. +C'est Pythias, qu'on appelle la Chèvre. Veux-tu que je l'envoie +chercher, si tu me trouves trop petite? Elle a la peau douce, maman, +elle est belle.</p> + +<p>—Tu as été au Didascalion?</p> + +<p>—J'y suis encore, dans la sixième classe. J'aurai fini l'année +prochaine; ce ne sera pas trop tôt.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'y ennuies?</p> + +<p>—Ah! si tu savais comme les maîtresses sont difficiles! Elles font +recommencer vingt-cinq fois la même leçon! des choses tout à fait +inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour +rien; moi, je n'aime pas ça. Tiens, prends une figue; pas celle-là, elle +n'est pas mûre. Je t'apprendrai une nouvelle manière de les manger: +regarde.</p> + +<p>—Je la connais. C'est plus long et ce n'est pas meilleur. Je vois que +tu es une bonne élève.</p> + +<p>—Oh! ce que je sais, je l'ai appris toute seule. Les maîtresses +voudraient faire croire qu'elles sont plus fortes que nous. Elles ont +plus de main, c'est possible, mais elles n'ont rien inventé.</p> + +<p>—Tu as beaucoup d'amants?</p> + +<p>—Tous trop vieux; c'est inévitable. Les jeunes gens sont si bêtes! Ils +n'aiment que les femmes de quarante ans. J'en vois passer quelquefois +qui sont jolis comme des Erôs, et si tu voyais ce qu'ils choisissent? +des hippopotames. C'est à faire pâlir. J'espère bien que je ne vivrai +pas jusqu'à l'âge de ces femmes-là. Je serais trop honteuse de me +déshabiller. C'est que je suis si contente, vois-tu, si contente d'être +encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tôt. Il me semble +que le premier mois où je verrai mon sang couler, je me croirai déjà +près de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t'aime bien.»</p> + +<p>Ici la conversation prit une tournure moins posée, sinon plus +silencieuse, et Démétrios s'aperçut vite que ses scrupules +n'étaient pas de mise auprès d'une petite personne déjà si +bien renseignée. Elle semblait se rendre compte qu'elle n'était qu'une +pâture un peu maigre pour un appétit de jeune homme, et elle déroutait +son amant par une prodigieuse activité d'attouchements furtifs, qu'il ne +pouvait ni prévoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient +jamais le repos d'une étreinte aimante. Le petit corps agile et ferme se +multipliait autour de lui, s'offrait et se refusait, glissait, tournait, +luttait. À la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu'un +long jeu.</p> + +<p>Elle sauta du lit la première, trempa son doigt dans la coupe de miel et +s'en barbouilla les lèvres; puis, avec mille efforts pour ne pas rire, +elle se pencha sur Démétrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses +boucles rondes dansaient de chaque côté de leurs joues. Le jeune homme +sourit et s'accouda:</p> + +<p>«Comment t'appelles-tu? dit-il.</p> + +<p>—Melitta. Tu n'avais pas vu mon nom sur la porte?</p> + +<p>—Je n'avais pas regardé.</p> + +<p>—Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l'ont tous écrit sur mes murs. +Je serai bientôt obligée de les faire repeindre.»</p> + +<p>Démétrios leva la tête: les quatre panneaux de la pièce étaient couverts +d'inscriptions.</p> + +<p>«Tiens, c'est curieux, dit-il. On peut lire?</p> + +<p>—Oh! si tu veux. Je n'ai pas de secrets.»</p> + +<p>Il lut. Le nom de Melitta se trouvait là plusieurs fois répété avec des +noms d'hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscènes ou +comiques, s'enchevêtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur +vigueur, ou détaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore +se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n'était guère +intéressant que comme témoignage écrit d'une abjection générale. Mais, +vers la fin du panneau de droite, Démétrios eut un sursaut.</p> + +<p>«Qui est-ce? Qui est-ce? Dis-moi!</p> + +<p>—Mais qui? quoi? où cela? dit l'enfant. Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>—Ici. Ce nom-là. Qui a écrit cela?»</p> + +<p>Et son doigt s'arrêta sous cette double ligne:</p> + +<p class="c"><span title="MELITTA .L. CHRYSIDA">ΜΕΛΙΤΤΑ .Λ. ΧΡΥΣΙΔΑ</span><br /> +<span title="CHRYSIS .L. MELITTAN">ΧΡΥΣΙΣ .Λ. ΜΕΛΙΤΤΑΝ</span></p> + +<p>«Ah! répondit-elle, ça, c'est moi. C'est moi qui l'ai écrit.</p> + +<p>—Mais qui est-ce, cette Chrysis?</p> + +<p>—C'est ma grande amie.</p> + +<p>—Je m'en doute bien. Ce n'est pas cela que je te demande. Quelle +Chrysis? Il y en a beaucoup.</p> + +<p>—La mienne, c'est la plus belle. Chrysis de Galilée.</p> + +<p>—Tu la connais! tu la connais! Mais parle-moi donc! D'où vient-elle? où +demeure-t-elle? qui est son amant? dis-moi tout!»</p> + +<p>Il s'assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.</p> + +<p>«Tu es donc amoureux? dit-elle.</p> + +<p>—Peu t'importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis pressé de tout +apprendre.</p> + +<p>—Oh! Je ne sais rien du tout. C'est court. Elle est venue deux fois +chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demandé de renseignements +sur sa famille. J'étais trop heureuse de l'avoir, et je n'ai pas perdu +le temps en conversations.</p> + +<p>—Comment est-elle faite?</p> + +<p>—Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise? +Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que +tout est beau? Et puis, +c'est une femme, celle-là, une vraie femme… quand je pense à +elle, j'ai tout de suite envie de quelqu'un.»</p> + +<p>Et elle prit Démétrios par le cou.</p> + +<p>«Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle?</p> + +<p>—Je sais… je sais qu'elle vient de Galilée, qu'elle a presque vingt +ans et qu'elle demeure dans le quartier des Juives, à l'est de la ville, +près des jardins. Mais c'est tout.</p> + +<p>—Et sur sa vie, sur ses goûts? Tu ne peux rien me dire? Elle aime les +femmes puisqu'elle vient chez toi. Mais est-elle tout à fait lesbienne?</p> + +<p>—Certainement non. La première nuit qu'elle a passée ici, elle avait +amené un amant, et je te jure qu'elle ne simulait rien. Quand une femme +est sincère, je le vois à ses yeux. Cela n'empêche pas qu'elle soit +revenue une fois toute seule… Et elle m'a promis une troisième nuit.</p> + +<p>—Tu ne lui connais pas d'autre amie dans les jardins? Personne?</p> + +<p>—Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.</p> + +<p>—Où demeure-t-elle? Il faut que je la voie.</p> + +<p>—Elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais +je sais où est son trou. Je peux t'y mener, si tu le désires. +Mets-moi mes sandales, veux-tu?»</p> + +<p>Démétrios noua d'une main rapide les cordons de cuir tressé sur les +chevilles frêles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu'elle prit +simplement sur le bras, et ils sortirent à la hâte.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Ils marchèrent longtemps. Le parc était immense. De loin en loin une +fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se +recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes, +qui l'embrassaient +sans l'arrêter. En passant devant un autel fruste, elle cueillit trois +grandes fleurs dans l'herbe et les déposa sur la pierre.</p> + +<p>La nuit n'était pas encore sombre. La lumière intense des jours d'été a +quelque chose de durable qui s'attarde vaguement dans les lents +crépuscules. Les étoiles faibles et mouillées, à peine plus claires que +le fond du ciel, clignaient d'une palpitation douce, et les ombres des +branches restaient indécises.</p> + + +<p class="gap">«Tiens! dit Melitta. Maman. Voilà maman.»</p> + +<p>Une femme seule, vêtue d'une triple mousseline rayée de bleu, s'avançait +d'un pas tranquille. Dès qu'elle aperçut l'enfant, elle courut à elle, +la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l'embrassa fortement sur +les joues.</p> + +<p>«Ma petite fille! mon petit amour, où vas-tu?</p> + +<p>—Je conduis quelqu'un qui veut voir Chimairis. Et toi? Est-ce que tu te +promènes?</p> + +<p>—Corinna est accouchée. Je suis allée chez elle; j'ai dîné près de son +lit.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'elle a fait? un garçon?</p> + +<p>—Deux jumelles, mon chéri, roses comme des poupées de cire. Tu peux y +aller cette nuit, elle te les montrera.</p> + +<p>—Oh! que c'est bien! Deux petites courtisanes. Comment les +appelle-t-on?</p> + +<p>—Pannychis toutes les deux, parce qu'elles sont nées la veille des +Aphrodisies. C'est un présage divin. Elles seront jolies.»</p> + +<p>Elle reposa l'enfant sur ses pieds, et s'adressant à Démétrios:</p> + +<p>«Comment trouves-tu ma fille? Ai-je le droit d'en être orgueilleuse?</p> + +<p>—Vous pouvez être satisfaites l'une de l'autre, dit-il avec calme.</p> + +<p>—Embrasse maman,» dit Melitta.</p> + +<p>Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit +sur la bouche, et ils se séparèrent.</p> + +<p>Démétrios et l'enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis +que la courtisane s'éloignait en retournant la tête. À la fin ils +arrivèrent et Melitta dit:</p> + +<p>«C'est ici.»</p> + + +<p class="gap">Chimairis était accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace +gazonné entre deux arbres et un buisson. Elle avait étendu sous elle une +sorte de haillon rouge qui était son dernier vêtement pendant le jour et +sur lequel elle couchait nue à l'heure où passent les hommes. Démétrios +la contemplait avec un intérêt croissant. Elle avait cet aspect fiévreux +de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consumé par une +ardeur toujours battante. Ses lèvres musclées, son regard excessif, ses +paupières largement livides composaient une expression double, de +convoitise sensuelle et d'épuisement. La courbe de son ventre cave et +ses cuisses nerveuses se creusait d'elle-même, comme pour recevoir; +et Chimairis ayant tout vendu, même ses peignes et ses épingles, même +ses pinces à épiler, sa chevelure s'était embrouillée dans un désordre +inextricable, tandis qu'une pubescence noire ajoutait à sa nudité +quelque chose de sauvage, d'impudique et de velu.</p> + +<p>Près d'elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attaché à un +arbre par une chaîne d'or qui avait autrefois brillé à quatre tours sur +la poitrine de sa maîtresse.</p> + + +<p class="gap">«Chimairis, dit Melitta, lève-toi. C'est quelqu'un qui veut te parler.»</p> + +<p>La Juive regarda, mais ne bougea point.</p> + +<p>Démétrios s'avança.</p> + +<p>«Tu connais Chrysis? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu la vois souvent?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu peux me parler d'elle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, non? Comment, tu ne peux pas?</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>Melitta était stupéfaite:</p> + +<p>«Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l'aime: il lui veut du bien.</p> + +<p>—Je vois clairement qu'il l'aime, répondit Chimairis. S'il l'aime, il +lui veut du mal. S'il l'aime, je ne parlerai pas.»</p> + +<p>Démétrios eut un frisson de colère, mais se tut.</p> + +<p>«Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai là si je me suis +trompée.»</p> + +<p>Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de +lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu'elle ne sût pas lire les +mystérieuses lignes; mais leur fatalité l'attirait.</p> + +<p>«Que vois-tu? dit Démétrios.</p> + +<p>—Je vois… puis-je dire ce que je vois? M'en sauras-tu gré? Me +croiras-tu, seulement? Je vois d'abord tout le bonheur; mais c'est dans +le passé. Je vois aussi tout l'amour, mais cela se perd dans le sang…</p> + +<p>—Le mien?</p> + +<p>—Le sang d'une femme. Et puis le sang d'une autre femme. Et puis le +tien, un peu plus tard.»</p> + +<p>Démétrios haussa les épaules. Quand il se retourna, il aperçut Melitta +fuyant à toutes jambes dans l'allée.</p> + +<p>«Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n'est pas d'elle qu'il +s'agit, ni de moi. Laisse aller les choses, puisqu'on ne peut rien +arrêter. Dès avant ta naissance, ta destinée était certaine. Va-t'en. Je +ne parlerai plus.»</p> + +<p>Et elle laissa retomber la main.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c3">III<br /> +<span class="d">SCRUPULES</span></h3> + + +<p>«Le sang d'une femme. Ensuite le sang d'une autre femme. Ensuite le +tien, mais un peu plus tard.»</p> + +<p>Démétrios se répétait ces paroles en marchant, et, quoi qu'il en eût, la +croyance en elles l'oppressait. Il ne s'était jamais fié aux oracles +tirés du corps des victimes ou du mouvement des planètes. De telles +affinités lui semblaient trop problématiques. Mais les lignes complexes +de la main ont par elles-mêmes un aspect d'horoscope exclusivement +individuel qu'il ne regardait pas sans inquiétude. Aussi la prédiction +de la chiromantide demeura-t-elle dans son esprit.</p> + +<p>À son tour il considéra la paume de sa main gauche où sa vie était +résumée en signes secrets et ineffaçables.</p> + +<p>Il y vit d'abord, au sommet, une sorte de croissant régulier, dont les +pointes étaient tournées vers la naissance des doigts. Au-dessous, une +ligne quadruple, noueuse et rosée se creusait, marquée en deux endroits +par des points très rouges. Une autre ligne, plus mince, descendait +d'abord parallèle, puis virait brusquement vers le poignet. Enfin, une +troisième, courte et pure, contournait la base du pouce, qui était +entièrement couvert de linéoles effilées.—Il vit tout cela; mais n'en +sachant pas lire le symbole caché, il se passa la main sur les yeux et +changea d'objet sa méditation.</p> + +<p>Chrysis, Chrysis, Chrysis. Ce nom battait en lui comme une fièvre. La +satisfaire, la conquérir, l'enfermer dans ses bras, fuir avec elle +ailleurs, en Syrie, en Grèce, à Rome, n'importe où, pourvu que ce fût +dans un endroit où lui n'eût pas de maîtresses et elle pas d'amants: +voilà ce qu'il fallait faire, et immédiatement, immédiatement!</p> + +<p>Des trois cadeaux qu'elle avait demandés, +un déjà était pris. Restaient les deux autres: le peigne et le collier.</p> + +<p>«Le peigne d'abord», pensa-t-il.</p> + +<p>Et il pressa le pas.</p> + +<p>Tous les soirs, après le soleil couché, la femme du grand-prêtre +s'asseyait sur un banc de marbre adossé à la forêt et d'où l'on voyait +toute la mer. Démétrios ne l'ignorait point, car cette femme, comme tant +d'autres, avait été amoureuse de lui, et elle lui avait dit une fois que +le jour où il voudrait d'elle, ce serait là qu'il la pourrait prendre.</p> + +<p>Donc, ce fut là qu'il se rendit.</p> + +<p>Elle y était en effet; mais elle ne le vit pas s'avancer; elle se tenait +assise les yeux clos, le corps renversé sur le dossier, et les deux bras +à l'abandon.</p> + + +<p class="gap">C'était une Égyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique +légère de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres +broderies que deux étoiles noires pour marquer les pointes de ses seins. +La mince étoffe, plissée au fer, s'arrêtait sur les boules délicates de +ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds +menus et ronds. +Sa peau était très bistrée, ses lèvres étaient très épaisses, ses +épaules étaient très fines, sa taille, fragile et souple, semblait +fatiguée par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la bouche +ouverte, et rêvait doucement.</p> + +<p>Démétrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps +l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues +épingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfonça +vivement sous la mamelle gauche.</p> + + +<p class="gap">Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne, et même sa chevelure +aussi, par amour.</p> + +<p>S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait très +nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les +cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de +consentir à quelque effusion de sang.</p> + +<p>Il aurait pu considérer encore que les serments qu'on fait aux femmes +pendant les accès amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans +grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurés, et que +si +jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'était +bien dans la circonstance où la vie d'une autre femme assurément +innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s'arrêta pas à +ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop +curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de +regretter plus tard d'avoir effacé de l'intrigue une scène courte mais +nécessaire à la beauté de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une +défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de +l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait +indispensable au développement d'<i>Agamemnon</i>, mais si elle n'avait +pas lieu, toute <i>l'Orestie</i> en serait gâtée.</p> + +<p>C'est pourquoi, ayant coupé la chevelure de Touni, il serra dans ses +vêtements le peigne d'ivoire historié et, sans réfléchir davantage, il +entreprit le troisième des travaux commandés par Chrysis: la prise du +collier d'Aphrodite.</p> + +<p>Il ne fallait pas songer à entrer au temple par la grande porte. Les +douze hermaphrodites qui gardaient l'entrée eussent sans doute laissé +passer Démétrios, malgré l'interdiction +qui arrêtait tout profane en l'absence des prêtres; mais il lui était +inutile de prouver aussi naïvement sa future culpabilité, puisqu'une +entrée secrète menait au sanctuaire.</p> + +<p>Démétrios se rendit dans une partie du bois déserte où se trouvait la +nécropole des grands prêtres de la déesse. Il compta les premiers +tombeaux, fit tourner la porte du septième et la referma derrière lui.</p> + +<p>Avec une grande difficulté, car la pierre était lourde, il souleva la +dalle funéraire sous laquelle s'enfonçait un escalier de marbre, et il +descendit marche à marche.</p> + +<p>Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'après +il était nécessaire de suivre le mur à tâtons pour ne pas se heurter à +l'escalier souterrain du temple.</p> + +<p>La grande fraîcheur de la terre profonde le calma peu à peu.</p> + +<p>En quelques instants, il arriva au terme.</p> + +<p>Il monta, il ouvrit.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c4">IV<br /> +<span class="d">CLAIR DE LUNE</span></h3> + + +<p>La nuit était claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque +avec précaution il eut refermé doucement la porte trop sonore, il se +sentit plein de frissons et comme environné par la froideur des pierres. +Il n'osait pas lever les yeux. Ce silence noir l'effrayait; l'obscurité +se peuplait d'inconnu. Il se mit la main sur le front comme un homme qui +ne veut pas s'éveiller, de peur de se retrouver vivant. Il regarda +enfin.</p> + + +<p class="gap">Dans une grande lumière de lune, la déesse apparaissait sur un piédestal +de pierre rose chargé de trésors appendus. Elle était nue +et sexuée, vaguement teintée selon les couleurs de la femme; elle tenait +d'une main son miroir dont le manche était un priape, et de l'autre +adornait sa beauté d'un collier de perles à sept rangs. Une perle plus +grosse que les autres, argentine et allongée, brillait entre ses deux +mamelles, comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et +c'étaient les vraies perles saintes, nées des gouttes d'eau qui avaient +roulé dans la conque de l'Anadyomène.</p> + + +<p class="gap">Démétrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vérité que +l'Aphrodite elle-même était là. Il ne reconnut plus son œuvre, tant +l'abîme était profond entre ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu. +Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystérieux par lesquels +on prie la déesse dans les cérémonies phrygiennes.</p> + +<p>Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur +la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et +pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer +dans l'air cette hallucination faible. Il s'avança très doucement, +toucha du doigt l'orteil rose, comme pour s'assurer de l'existence de la +statue, et, incapable de s'arrêter tant elle l'attirait à soi, il monta +debout auprès d'elle et posa les mains sur les épaules blanches en la +contemplant dans les yeux.</p> + +<p>Il tremblait, il défaillait, il se prit à rire de joie. Ses mains +erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure, +descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De +toute sa force il s'étirait contre cette immortalité. Il se regarda dans +le miroir, il souleva le collier de perles, l'ôta, le fit briller à la +lune et le remit peureusement. Il baisa la main repliée, le cou rond, +l'onduleuse gorge, la bouche entr'ouverte du marbre. Puis il recula +jusqu'aux bords du socle, et, se tenant aux bras divins, il regarda +tendrement la tête adorable inclinée.</p> + + +<p class="gap">Les cheveux avaient été coiffés à la manière orientale et voilaient le +front légèrement. Les yeux à demi-fermés se prolongeaient en sourire. +Les lèvres restaient séparées, comme évanouies d'un baiser.</p> + +<p>Il disposa en silence les sept rangs de perles +rondes sur la poitrine éclatante, et descendit jusqu'à terre pour voir +l'idole de plus loin.</p> + +<p>Alors il lui sembla qu'il se réveillait. Il se rappela ce qu'il était +venu faire, ce qu'il avait voulu, failli accomplir: une chose +monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu'aux tempes.</p> + +<p>Le souvenir de Chrysis passa devant sa mémoire comme une apparition +grossière. Il énuméra tout ce qui restait douteux dans la beauté de la +courtisane; les lèvres épaisses, les cheveux gonflés, la démarche molle. +Ce qu'étaient les mains, il l'avait oublié; mais il les imagina larges, +pour ajouter un détail odieux à l'image qu'il repoussait. Son état +d'esprit devint semblable à celui d'un homme surpris à l'aube par son +unique maîtresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas +s'expliquer à lui-même comment il a pu se laisser tenter la veille. Il +ne trouvait ni excuse, ni même une raison sérieuse. Évidemment, pendant +une journée, il avait subi une sorte de +folie passagère, un trouble physique, une maladie. Il se sentait guéri, +mais encore ivre d'étourdissement.</p> + +<p>Pour achever de revenir à lui, il s'adossa contre le mur du temple, et +resta longtemps +debout devant la statue. La lumière de la lune continuait de descendre +par l'ouverture carrée du toit; Aphrodite resplendissait; et, comme les +yeux étaient dans l'ombre, il cherchait leur regard…</p> + + +<p class="gap">… Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit +tour à tour la lividité rose de l'aube et le reflet doré du soleil.</p> + +<p>Démétrios ne pensait plus. Le peigne d'ivoire et le miroir d'argent +qu'il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mémoire. Il +s'abandonnait doucement à la contemplation sereine.</p> + +<p>Au dehors, une tempête de cris d'oiseaux bruissait, sifflait, chantait +dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui +riaient au pied des murs. L'agitation du matin surgissait de la terre +éveillée. Démétrios n'avait en lui que des sentiments bienheureux.</p> + +<p>Le soleil était déjà haut et l'ombre du toit s'était déplacée quand il +entendit un bruit confus de pas légers fouler les marches extérieures.</p> + +<p>C'était sans doute un sacrifice qu'on allait +offrir à la déesse, une procession de jeunes femmes qui venaient +accomplir des vœux ou en prononcer devant la statue, pour le premier +jour des Aphrodisies.</p> + +<p>Démétrios voulut fuir.</p> + +<p>Le piédestal sacré s'ouvrait par derrière, d'une façon que les prêtres +seuls, et le sculpteur, connaissaient. C'était là que se tenait +l'hiérophante pour dicter à une jeune fille dont la voix était claire et +haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisième +jour de la fête. Par là on pouvait gagner les jardins. Démétrios y +pénétra, et s'arrêta devant les ouvertures bordées de bronze, qui +perçaient la pierre profonde.</p> + +<p>Les deux portes d'or s'ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c5">V<br /> +<span class="d">L'INVITATION</span></h3> + + +<p>Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés +à la porte.</p> + +<p>Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le +bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois sœurs +ensemble. Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse +en sueur pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux +sur le bras et le dos nu.</p> + +<p>Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit, +et ouvrit la porte à moitié.</p> + +<p>Un bruit de voix venait de l'entrée.</p> + +<p>«Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.</p> + +<p>—C'est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n'es pas libre.</p> + +<p>—Mais si, quelle bêtise! certainement si, je suis libre! Entre, +Naucratès. Je suis dans ma chambre.»</p> + +<p>Et elle se remit au lit.</p> + + +<p class="gap">Naucratès resta quelque temps sur le seuil, comme s'il craignait d'être +indiscret. Les deux musiciennes ouvraient +des yeux encore pleins de sommeil et ne pouvaient pas s'arracher à leurs +rêves.</p> + +<p>«Assieds-toi, dit Chrysis. Je n'ai pas de coquetteries à faire entre +nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu?» +Naucratès était un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans était +l'amant de Bacchis et ne la trompait point, plus par indolence que par +fidélité. Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa barbe en pointe à +la Démosthène et ses moustaches au niveau des lèvres. Il portait un +grand vêtement blanc, fait de laine simple à bande unie.</p> + +<p>«Je viens t'inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dîner qui sera +suivi d'une fête. +Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.</p> + +<p>—Une fête? À quelle occasion?</p> + +<p>—Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des +danseuses et des aulétrides. Je crois que tes deux amies sont +commandées, et même elles ne devraient pas être ici. On répète chez +Bacchis en ce moment.</p> + +<p>—Oh! c'est vrai, s'écria Rhodis, nous n'y pensions plus. Lève-toi, +Myrto, nous sommes très en retard.»</p> + +<p>Mais Chrysis se récriait.</p> + +<p>«Non! pas encore! que tu es méchant de m'enlever mes femmes. Si je +m'étais doutée de cela, je ne t'aurais pas reçu. Oh! les voilà déjà +prêtes!</p> + +<p>—Nos robes ne sont pas compliquées, dit l'enfant. Et nous ne sommes pas +assez belles pour nous habiller longtemps.</p> + +<p>—Vous verrai-je au temple, du moins?</p> + +<p>—Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme +dans ta bourse, Chrysé. Nous n'aurions pas de quoi les acheter. À +demain.»</p> + + +<p class="gap">Elles sortirent en courant. Naucratès regarda +quelque temps la porte fermée sur elles; puis il se croisa les bras et +dit à voix basse en se retournant vers Chrysis:</p> + +<p>«Bien. Tu te conduis bien.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Une seule ne te suffit plus. Il t'en faut deux, maintenant. Tu les +prends jusque dans la rue. C'est d'un bel exemple. Mais alors, veux-tu +me dire, mais qu'est-ce qu'il nous reste, à nous, nous les hommes? Vous +avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras épuisants vous ne +donnez de votre passion que ce qu'elles veulent bien vous laisser. +Crois-tu que cela puisse durer longtemps? Si cela continue ainsi, nous +serons forcés d'aller chez Bathylle…</p> + +<p>—Ah! non! s'écria Chrysis. Voilà ce que je n'admettrai jamais! Je le +sais bien, on fait cette comparaison-là. Elle n'a pas de sens; et je +m'étonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas +qu'elle est absurde.</p> + +<p>—Et quelle différence trouves-tu?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de différence. Il n'y a aucun rapport entre l'un et +l'autre; c'est clair.</p> + +<p>—Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connaître tes raisons.</p> + +<p>—Oh! Cela se dit en deux mots: écoute bien. La femme est, en vue de +l'amour, un instrument accompli. Des pieds à la tête elle est faite +uniquement, merveilleusement, pour l'amour. <i>Elle seule sait aimer. +Elle seule sait être aimée.</i> Par conséquent: si un couple amoureux se +compose de deux femmes, il est parfait; s'il n'en a qu'une seule, il est +moitié moins bien; s'il n'en a aucune, il est purement idiot. J'ai dit.</p> + +<p>—Tu es dure pour Platon, ma fille.</p> + +<p>—Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute +circonstance. Pallas n'entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas +peindre, Platon ne savait pas aimer. Philosophes, poètes ou rhéteurs, +ceux qui se réclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables +qu'ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi, +Naucratès, je sens que j'ai raison.»</p> + +<p>Le philosophe fit un geste.</p> + +<p>«Tu es un peu irrévérencieuse, dit-il; mais je ne crois nullement que tu +aies tort. Mon indignation n'était pas réelle. Il y a quelque chose de +charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles +veuillent +bien rester féminines toutes les deux, garder leurs longues chevelures, +découvrir leurs seins et ne pas s'affubler d'instruments postiches, +comme si, par une inconséquence, elles enviaient le sexe grossier +qu'elles méprisent si joliment. Oui, leur liaison est remarquable parce +que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur volupté d'autant +plus raffinée. Elles ne s'étreignent pas, elles s'effleurent pour goûter +la suprême joie. Leur nuit de noces n'est pas sanglante. Ce sont des +vierges, Chrysis. Elles ignorent l'action brutale; c'est en cela +qu'elles sont supérieures à Bathylle, qui prétend en offrir +l'équivalent, oubliant que vous aussi, et même pour cette piètrerie, +vous pourriez lui faire concurrence. L'amour humain ne se distingue du +rut stupide des animaux que par deux fonctions divines: la caresse et le +baiser. Or ce sont les seules que connaissent les femmes dont nous +parlons ici. Elles les ont même perfectionnées.</p> + +<p>—On ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu?</p> + +<p>—Je te reproche d'être cent mille. Déjà un grand nombre de femmes n'ont +de plaisir parfait qu'avec leur propre sexe. Bientôt vous +ne voudrez plus nous recevoir, même à titre de pis-aller. C'est par +jalousie que je te gronde.»</p> + + +<p class="gap">Ici, Naucratès trouva que l'entretien avait assez duré, et, simplement, +il se leva.</p> + +<p>«Je puis dire à Bacchis qu'elle compte sur toi? dit-il.</p> + +<p>—Je viendrai,» répondit Chrysis.</p> + +<p>Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu'elle fût +seule.</p> + +<p>«Bacchis… Bacchis… il vient de chez elle et il ne sait pas!… Le +miroir est donc toujours là?… Démétrios m'a oubliée… S'il a hésité +le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien… Mais il est possible +que tout soit fini! Bacchis a d'autres miroirs dont elle se sert plus +souvent. Sans doute elle ne sait pas encore… Dieux! Dieux! Aucun moyen +d'avoir des nouvelles, et peut-être… Ah! Djala! Djala!»</p> + +<p>L'esclave entra.</p> + +<p>«Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer.»</p> + +<p>Et elle jeta en l'air les quatre petits os…</p> + + +<p class="gap">«Oh!… Oh!… Djala, regarde! le coup d'Aphrodite!»</p> + +<p>On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets +présentaient tous une face différente. Il y avait exactement trente-cinq +chances contre une pour que cette disposition ne se produisît pas. +C'était le meilleur coup du jeu.</p> + +<p>Djala observa froidement:</p> + +<p>«Qu'est-ce que tu avais demandé?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Chrysis désappointée. J'avais oublié de faire un +vœu. Je pensais bien à quelque chose, mais je n'ai rien dit. Est-ce +que cela compte tout de même?</p> + +<p>—Je ne crois pas; il faut recommencer.»</p> + + +<p class="gap">Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.</p> + +<p>«Le coup de Midas, maintenant. Qu'est-ce que tu en penses?</p> + +<p>—On ne sait pas. Bon et mauvais. C'est un coup qui s'explique par le +suivant. Recommence avec un seul os.»</p> + +<p>Une troisième fois Chrysis interrogea le jeu; mais dès que l'osselet fut +retombé, elle bégaya:</p> + +<p>«Le… le point de Chios!»</p> + +<p>Et elle éclata en sanglots.</p> + + +<p class="gap">Djala ne disait rien, inquiète elle-même. Chrysis pleurait sur le lit, +les cheveux répandus autour de la tête. Enfin elle se retourna dans un +mouvement de colère.</p> + +<p>«Pourquoi m'as-tu fait recommencer? Je suis sûre que le premier coup +comptait.</p> + +<p>—Si tu as fait vœu, oui. Si tu n'as pas fait vœu, non. Toi seule +le sais, dit Djala.</p> + +<p>—D'ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C'est un jeu grec. Je n'y +crois pas. Je vais essayer autre chose.»</p> + +<p>Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une +tablette une boîte de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la +pointe d'une agrafe de perles, elle y grava l'une après l'autre les +vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. C'étaient les arcanes de la +Cabbale qu'elle avait appris en Galilée.</p> + +<p>«Voilà en quoi j'ai confiance. Voilà ce qui ne trompe pas, dit-elle. +Lève le pan de ta robe; ce sera mon sac.»</p> + +<p>Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l'esclave, en +répétant mentalement:</p> + +<p>«Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite? +Porterai-je le collier d'Aphrodite?»</p> + +<p>Et elle tira le dixième arcane, ce qui nettement voulait dire:</p> + +<p>«Oui.»</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c6">VI<br /> +<span class="d">LA ROSE DE CHRYSIS</span></h3> + + +<p>C'était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.</p> + +<p>Trente courtisanes s'avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des +colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et +des ornements précieux.</p> + +<p>Un vieux prêtre, barbu et blanc, enveloppé jusqu'autour de la tête dans +une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers +l'autel de pierre la file des dévotes inclinées. +Elles chantaient, et leur chant traînait comme la mer, soupirait comme +le vent du midi, haletait comme une bouche amoureuse. +Les deux premières portaient des harpes qu'elles soutenaient au creux de +leur main gauche et qui se courbaient en avant comme des faucilles de +bois grêle.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>L'une d'elles s'avança et dit:</p> + + +<p class="gap">«Tryphèra, ô Cypris aimée, t'offre ce voile bleu qu'elle a tissé +elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Une autre:</p> + + +<p class="gap">«Mousarion dépose à tes pieds, ô déesse à la belle couronne, ces +couronnes de giroflées et ce bouquet de narcisses penchés. Elle les a +portés dans l'orgie et a invoqué ton nom dans l'ivresse de leurs +parfums. Ô victorieuse, accueille ces dépouilles d'amour.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Une autre encore:</p> + + +<p class="gap">«En offrande à toi, Cythérée d'or, Timo consacre ce bracelet en spirale. +Puisses-tu enrouler la vengeance à la gorge de qui tu sais, +comme ce serpent d'argent s'enroulait au haut de ses bras nus.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Myrtocleia et Rhodis avancèrent, se tenant par la main.</p> + + +<p class="gap">«Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses, +aux pieds rouges comme des baisers. Ô double déesse d'Amathonte, +accepte-les de nos mains unies, s'il est vrai que le mol Adônis ne te +suffit pas seul et qu'une étreinte encore plus douce retarde parfois ton +sommeil.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Une courtisane très jeune suivit:</p> + + +<p class="gap">«Aphrodite Peribasia, reçois ma virginité, avec cette tunique tachée de +sang. Je suis Pannychis de Pharos; depuis la nuit dernière je me suis +vouée à toi.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Une autre:</p> + +<p>«Dorothea te conjure, ô charitable Epistrophia, d'éloigner de son esprit +le désir qu'y a jeté l'Erôs, ou d'enflammer enfin pour elle +les yeux de celui qui se refuse. Elle t'offre cette branche de myrte +parce que c'est l'arbre que tu préfères.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Une autre:</p> + + +<p class="gap">«Sur ton autel, ô Paphia, Callistion dépose soixante drachmes d'argent, +le superflu de quatre mines qu'elle a reçues de Cléoménès. Donne-lui un +amant plus généreux encore, si l'offrande te semble belle.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Il ne restait plus devant l'idole qu'une enfant toute rougissante qui +s'était mise la dernière. Elle ne tenait à la main qu'une petite +couronne de crocos, et le prêtre la méprisait pour une aussi mince +offrande.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>«Je ne suis pas assez riche pour te donner des pièces d'argent, ô +brillante olympienne. D'ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne +possèdes pas encore? Voici des fleurs jaunes et vertes, tressées en +couronne pour tes pieds. Et maintenant…»</p> + + +<p class="gap">Elle défit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l'étoffe ayant +glissé à terre.</p> + + +<p class="gap">«… Me voici tout entière à toi, déesse aimée. Je voudrais entrer dans +tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne désirer que +l'amour, je jure de n'aimer qu'à aimer, et je renonce au monde, et je +m'enferme en toi.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Le prêtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudité du voile +tissé par Tryphèra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des +jardins.</p> + +<p>La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient +retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernière +femme sur le seuil.</p> + +<p>Celle-ci n'avait rien à la main, et on put croire qu'elle aussi ne +venait offrir que sa beauté. Ses cheveux semblaient deux flots d'or, +deux profondes vagues pleines d'ombre qui engloutissaient les oreilles +et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec +des narines expressives qui palpitaient +quelquefois, au-dessus d'une bouche épaisse et peinte, aux coins +arrondis et mouvants. La ligne souple du corps ondulait à chaque pas, et +s'animait du roulis des hanches ou du balancement des seins libres sous +qui la taille pliait.</p> + +<p>Ses yeux étaient extraordinaires, bleus, mais foncés et brillants à la +fois, changeants comme des pierres lunaires, à demi clos sous les cils +couchés. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent…</p> + +<p>Le prêtre se tournait vers elle, attendant qu'elle parlât.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«Chrysis, ô Chryseïa, te supplie. Accueille les faibles dons qu'elle +pose à tes pieds. Écoute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon +ton exemple et pour le culte de ton nom.»</p> + + +<p class="gap">Elle tendit en avant ses mains dorées de bagues et se pencha, les jambes +serrées.</p> + +<p>Le chant vague recommença. Le murmure des harpes monta vers la statue +avec la fumée +rapide de l'encens que le prêtre brûlait dans une cassolette +frémissante.</p> + +<p>Elle se redressa lentement et présenta un miroir de bronze qui pendait à +sa ceinture.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«À toi, dit-elle, Astarté de la nuit, qui mêles les mains et les lèvres +et dont le symbole est semblable à l'empreinte du pied des biches sur la +terre pâle de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des +paupières, l'éclat des yeux après l'amour, les cheveux collés sur les +tempes par la sueur de tes luttes, ô combattante aux mains acharnées, +qui mêles les corps et les bouches.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Le prêtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son +chignon d'or un long peigne de cuivre rouge, métal planétaire de la +déesse.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«À toi, dit-elle, Anadyomène, qui naquis de la sanglante aurore et du +sourire écumeux de la mer, à toi, nudité gouttelante de perles, qui +nouais ta chevelure mouillée avec des +rubans d'algues vertes, Chrysis consacre son peigne. Il a plongé dans +ses cheveux bouleversés par tes mouvements, ô furieuse Adonienne +haletante, qui creuses la cambrure des reins et crispes les genoux +raidis.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tête à droite pour ôter +son collier d'émeraudes.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«À toi, dit-elle, ô Hétaïre, qui dissipes la rougeur des vierges +honteuses et conseilles le rire impudique, à toi, pour qui nous mettons +en vente l'amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son +collier. Il a été donné en salaire par un homme dont elle ignore le nom, +et chaque émeraude est un baiser où tu as vécu un instant.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Elle s'inclina une dernière fois plus longtemps, mit le collier dans les +mains du prêtre et fit un pas pour s'en aller.</p> + +<p>Le prêtre la retint.</p> + +<p>«Que demandes-tu à la déesse pour ces précieuses offrandes?»</p> + +<p>Elle sourit en secouant la tête, et dit:</p> + +<p>«Je ne demande rien.»</p> + +<p>Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une +corbeille et la mit à sa bouche en sortant.</p> + +<p>Une à une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le +temple vide.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Démétrios restait seul, caché dans le piédestal de bronze.</p> + +<p>De toute cette scène il n'avait perdu ni un geste ni une parole, et +quand tout fut terminé, il resta longtemps sans bouger, à nouveau +tourmenté, passionné, irrésolu.</p> + +<p>Il s'était cru guéri de sa démence de la veille, et il n'avait pas pensé +que rien, désormais, pût le jeter une seconde fois dans l'ombre ardente +de cette inconnue.</p> + +<p>Mais il avait compté sans elle.</p> + +<p>Femmes! ô femmes! si vous voulez être aimées, montrez-vous, revenez, +soyez là! L'émotion qu'il avait sentie à l'entrée de la courtisane était +si totale et si lourde qu'il ne fallait plus songer à la combattre par +un coup de volonté. Démétrios était lié comme un esclave +barbare à un char de triomphe. S'échapper était illusion. Sans le +savoir, et naturellement, elle avait mis la main sur lui.</p> + +<p>Il l'avait vue venir de très loin, car elle portait la même étoffe jaune +qu'à son passage sur la jetée. Elle marchait à pas lents et souples en +ondulant les hanches mollement. Elle était venue droit à lui, comme si +elle l'avait deviné derrière la pierre.</p> + +<p>Dès le premier instant, il comprit qu'il retombait à ses pieds. Quand +elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s'y regarda +quelque temps avant de le donner au prêtre et l'éclat de ses yeux devint +stupéfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main +sur ses cheveux en levant un bras replié, selon le geste des Charites, +toute la belle ligne de son corps se développa sous l'étoffe et le +soleil alluma dans l'aisselle une rosée de sueur brillante et menue. +Enfin, quand, pour soulever et défaire son collier de lourdes émeraudes, +elle écarta la soie plissée qui voilait sa double poitrine jusqu'au doux +espace empli d'ombre où l'on ne peut glisser qu'un bouquet, Démétrios se +sentit pris d'une telle frénésie d'y poser les lèvres et d'arracher +toute la robe… mais Chrysis se mit à parler.</p> + +<p>Elle parla, et chacun de ses mots était une souffrance pour lui. À +plaisir elle semblait insister et s'étendre sur la prostitution de ce +vase de beauté qu'elle était, blanc comme la statue elle-même, et plein +d'or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte à +l'oisiveté des passants, la contemplation de son corps abandonnée à des +indignes, et le soin de mettre en feu ses joues à des enfants +maladroits. Elle disait la fatigue vénale de ses yeux, ses lèvres louées +à la nuit, ses cheveux confiés à des mains brutales, sa divinité +labourée.</p> + +<p>L'excès même des facilités qui entouraient son approche inclinait +Démétrios vers elle, décidé du moins à en user pour lui seul et à fermer +la porte derrière lui. Tant il est vrai qu'une femme n'est pleinement +séduisante que si l'on a lieu d'en être jaloux.</p> + +<p>Aussi lorsque, ayant donné à la déesse son collier vert en échange de +celui qu'elle espérait, Chrysis s'en retourna vers la ville,—elle +emportait une volonté humaine à sa bouche, comme la petite rose volée +dont elle mordillait la queue.</p> + +<p>Démétrios attendit qu'il fût laissé seul dans l'enceinte; puis il sortit +de sa retraite.</p> + + +<p class="gap">Il regarda la statue avec trouble, s'attendant à une lutte en lui. Mais, +comme il était incapable de renouveler à si bref intervalle une émotion +très violente, il redevint étonnamment calme et sans remords prématuré.</p> + +<p>Insouciant, il monta doucement près de la statue, souleva sur la nuque +inclinée le Collier des Vraies Perles de l'Anadyomène, et le glissa dans +ses vêtements.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l2c7">VII<br /> +<span class="d">LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTÉE</span></h3> + + +<p>Il marchait très rapidement, dans l'espoir de trouver Chrysis encore sur +la route qui menait à la ville, craignant, s'il tardait davantage, de +retomber sans courage et sans volonté.</p> + +<p>La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les +yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui, +et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête +d'un nouveau cortège, lorsqu'une petite voix chanteuse dit doucement:</p> + +<p>«Bien-Aimé! que je suis contente!»</p> + +<p>Il leva la tête: c'était la reine Bérénice accoudée en sa litière.</p> + +<p>Elle ordonna:</p> + +<p>«Arrêtez, porteurs!»</p> + +<p class="noindent">et tendit les bras à l'amant. +</p> +<p>Démétrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il +monta d'un air maussade.</p> + + +<p class="gap">Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu'au +fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.</p> + +<p>Car cette litière était une chambre, et vingt-quatre esclaves la +portaient. Douze femmes pouvaient s'y coucher aisément, au hasard d'un +sourd tapis bleu, semé de coussins et d'étoffes; et sa hauteur était +telle qu'on n'en pouvait toucher le plafond, même du bout de son +éventail. Elle était plus longue que large, fermée en avant et sur les +deux côtés par trois rideaux jaunes très légers, qui s'éblouissaient de +lumière. Le fond était de bois de cèdre, drapé d'un long voile de soie +orangée. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste épervier d'or +d'Égypte éployait sa raide envergure; plus bas, ciselé d'ivoire et +d'argent, le symbole antique d'Astarté s'ouvrait au-dessus d'une lampe +allumée qui luttait avec le jour +en d'insaisissables reflets. Au-dessous était couchée la reine Bérénice +entre deux esclaves persanes qui agitaient autour d'elle deux panaches +de plumes de paon.</p> + + +<p class="gap">Elle attira des yeux le jeune sculpteur à ses côtés et répéta:</p> + +<p>«Bien-Aimé, je suis contente.»</p> + +<p>Elle lui mit la main sur la joue:</p> + +<p>«Je te cherchais, Bien-Aimé. Où étais-tu? Je ne t'ai pas vu depuis +avant-hier. Si je ne t'avais pas rencontré, je serais morte de chagrin +tout à l'heure. Toute seule dans cette grande litière, je m'ennuyais +tant. En passant sur le pont des Hermès, j'ai jeté tous mes bijoux dans +l'eau pour faire des ronds. Tu vois, je n'ai plus ni bagues ni colliers. +J'ai l'air d'une petite pauvre à tes pieds.»</p> + + +<p class="gap">Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux +porteuses d'éventails allèrent s'accroupir un peu plus loin, et quand la +reine Bérénice se mit à parler +tout bas, elles approchèrent leurs doigts de leurs oreilles pour faire +semblant de ne pas entendre.</p> + +<p>Mais Démétrios ne répondait pas, écoutait à peine, restait égaré. Il ne +voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin +noir de ses cheveux qu'elle coiffait toujours desserrés pour y coucher +sa tête lasse.</p> + + +<p class="gap">Elle disait:</p> + +<p>«Bien-Aimé, j'ai pleuré dans la nuit. Mon lit était froid. Quand je +m'éveillais, j'étendais mes bras nus des deux côtés de mon corps et je +ne t'y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que +j'embrasse aujourd'hui. Je t'attendais au matin, et depuis la pleine +lune tu n'étais pas venu. J'ai envoyé des esclaves dans tous les +quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-même quand ils sont +revenus sans toi. Où étais-tu? tu étais au temple? Tu n'étais pas dans +les jardins, avec ces femmes étrangères? Non, je vois à tes yeux que tu +n'as pas aimé. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi? Tu étais +devant la statue? Oui, j'en suis sûre, tu étais là. Tu l'aimes plus que +moi maintenant. Elle est toute semblable à moi, elle a mes yeux, ma +bouche, mes seins; mais c'est elle que tu +recherches. Moi, je suis une pauvre délaissée. Tu t'ennuies avec moi, je +m'en aperçois bien. Tu penses à tes marbres et à tes vilaines statues +comme si je n'étais pas plus belle qu'elles toutes, et vivante, du +moins, amoureuse et bonne, prête à ce que tu veux accepter, résignée à +ce que tu refuses. Mais tu ne veux rien. Tu n'as pas voulu être roi, tu +n'as pas voulu être dieu, et adoré dans un temple à toi. Tu ne veux +presque plus m'aimer.»</p> + + +<p class="gap">Elle ramena ses pieds sous elle et s'appuya sur la main.</p> + +<p>«Je ferais tout pour te voir au palais, Bien-Aimé. Si tu ne m'y cherches +plus, dis-moi qui t'attire, elle sera mon amie. Les… les femmes de ma +cour… sont belles. J'en ai douze qui, depuis leur naissance, sont +gardées dans mon gynécée et ignorent même qu'il y a des hommes… elles +seront toutes tes maîtresses si tu viens me voir après elles. Et j'en ai +d'autres avec moi qui ont eu plus d'amants que des courtisanes sacrées +et sont expertes à aimer. Dis un mot, j'ai aussi mille esclaves +étrangères: celles que tu voudras seront délivrées. Je les vêtirai comme +moi-même, de soie jaune et d'or et d'argent.</p> + +<p>«Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n'aimes +personne, tu te laisses aimer, tu te prêtes, par charité pour celles que +tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi, +mais comme une bête se laisse traire: en regardant autre part. Tu es +plein de condescendance. Ah! Dieux! Ah! Dieux! je finirai par me passer +de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer. +Je n'ai pas que des femmes au palais, j'ai des éthiopiens vigoureux qui +ont des poitrines de bronze et des bras bossués par les muscles. +J'oublierai vite dans leurs étreintes tes jambes de fille et ta jolie +barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et +je me reposerai d'être amoureuse. Mais le jour où je serai certaine que +ton regard absent ne m'inquiète plus et que je puis remplacer ta bouche, +alors je t'enverrai du haut du pont des Hermès rejoindre mes colliers et +mes bagues comme un bijou trop longtemps porté. Ah! être reine!»</p> + + +<p class="gap">Elle se redressa et sembla attendre. Mais +Démétrios restait toujours impassible et ne bougeait pas plus que s'il +n'entendait pas. Elle reprit avec colère:</p> + +<p>«Tu n'as pas compris?»</p> + +<p>Il s'accouda nonchalamment et dit d'une voix très naturelle:</p> + +<p>«Il m'est venu l'idée d'un conte.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>»Autrefois, bien avant que la Thrace eût été conquise par les ancêtres +de ton père, elle était habitée par des animaux sauvages et quelques +hommes effrayés.</p> + +<p>»Les animaux étaient fort beaux; c'étaient des lions roux comme le +soleil, des tigres rayés comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.</p> + +<p>»Les hommes étaient petits et camus, couverts de vieilles peaux +dépoilues, armés de lances grossières et d'arcs sans beauté. Ils +s'enfermaient dans les trous des montagnes derrière des blocs monstrueux +qu'ils roulaient péniblement. Leur vie se passait à la chasse. Il y +avait du sang dans les forêts.</p> + +<p>»Le pays était si lugubre que les dieux l'avaient déserté. Quand, dans +la blancheur du +matin, Artémis quittait l'Olympe, son chemin n'était jamais celui qui +l'aurait menée vers le Nord. Les guerres qui se livraient là +n'inquiétaient pas Arès. L'absence de flûtes et de cithares en +détournait Apollon. La triple Hécate y brillait seule, comme un visage +de méduse sur un paysage pétrifié.</p> + +<p>»Or un homme y vint habiter, qui était d'une race plus heureuse et ne +marchait pas vêtu de peaux comme les sauvages de la montagne.</p> + +<p>»Il portait une longue robe blanche qui traînait un peu derrière lui. +Par les molles clairières des bois, il aimait à errer la nuit dans la +lumière de la lune, tenant à la main une petite carapace de tortue où +étaient plantées deux cornes d'aurochs entre lesquelles trois cordes +d'argent se tendaient.</p> + +<p>»Quand ses doigts touchaient les cordes, une délicieuse musique y +passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources, ou que les +phrases du vent dans les arbres ou que les mouvements des avoines. La +première fois qu'il se mit à jouer, trois tigres couchés s'éveillèrent, +si prodigieusement charmés qu'ils ne lui firent aucun mal, mais +s'approchèrent +le plus qu'ils purent et se retirèrent quand il cessa. Le lendemain, il +y en eut bien plus encore, et des loups, et des hyènes, des serpents +droits sur leur queue.</p> + +<p>»Si bien qu'après fort peu de temps les animaux venaient eux-mêmes le +prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu'un ours vînt seul +auprès de lui et s'en allât content de trois accords merveilleux. En +retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et +le protégeaient contre les hommes.</p> + +<p>»Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sûr de +son génie et du plaisir qu'il donnait aux bêtes qu'il ne chercha plus à +bien jouer. Les fauves, pourvu que ce fût lui, se trouvaient toujours +satisfaits. Bientôt il se refusa même à leur donner ce contentement, et +cessa de jouer, par nonchalance. Toute la forêt fut triste, mais les +morceaux de viande et les fruits savoureux ne manquèrent pas pour cela +devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l'aima +davantage. Le cœur des bêtes est ainsi fait.</p> + +<p>»Or, un jour qu'appuyé dans sa porte ouverte il regardait le soleil +descendre derrière +les arbres immobiles, une lionne vint à passer près de là. Il fit un +mouvement pour rentrer, comme s'il craignait des sollicitations +fâcheuses. La lionne ne s'inquiéta pas de lui, et passa simplement.</p> + +<p>»Alors il lui demanda, étonné: «Pourquoi ne me pries-tu pas de jouer?» +Elle répondit qu'elle ne s'en souciait pas. Il lui dit: «Tu ne me +connais point?» Elle répondit: «Tu es Orphée.» Il reprit: «Et tu ne veux +pas m'entendre?» Elle répéta: «Je ne veux pas.»—«oh! s'écria-t-il, oh! +que je suis à plaindre. C'est justement pour toi que j'aurais voulu +jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre +tellement mieux! Pour que tu m'écoutes une heure seulement, je te +donnerai tout ce que tu rêveras.» Elle répondit: «Je demande que tu +voles les viandes fraîches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je +demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que +tu prennes les victimes qu'ils ont offertes à tes dieux, et que tu +mettes tout à mes pieds.» Il la remercia de ne pas demander plus et fit +ce qu'elle exigeait.</p> + +<p>«Une heure durant il joua devant elle; mais +après il brisa sa lyre et vécut comme s'il était mort.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>La reine soupira:</p> + +<p>«Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, Bien-Aimé. +Qu'est-ce que cela veut dire?»</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>«Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t'ai conté une +histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu, +Bérénice.»</p> + +<p>Elle se mit à pleurer.</p> + +<p>«J'en étais bien sûre! j'en étais bien sûre!»</p> + +<p>Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d'étoffes moelleuses, mit +un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec +tranquillité de la grande litière en marche.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE III</h2> + + + + +<h3 id="l3c1">I<br /> +<span class="d">L'ARRIVÉE</span></h3> + + +<p>Bacchis était courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C'est dire +qu'elle approchait de la quarantaine et que sa beauté avait changé +plusieurs fois de caractère.</p> + +<p>Sa mère, qui pendant longtemps avait été la directrice de sa maison et +la conseillère de sa vie, lui avait donné des principes de conduite et +d'économie qui lui avaient fait acquérir peu à peu une fortune +considérable dont elle pouvait user sans compter, à l'âge où la +magnificence du lit supplée à l'éclat du corps.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au lieu d'acheter fort cher des esclaves adultes au +marché, dépense que tant +d'autres jugeaient nécessaire et qui ruinait les jeunes courtisanes, +elle avait su se contenter pendant dix ans d'une seule négresse, et +parer à l'avenir en la faisant féconder chaque année, afin de se créer +gratuitement une domesticité nombreuse qui plus tard serait une +richesse.</p> + +<p>Comme elle avait choisi le père avec soin, sept mulâtresses fort belles +étaient nées de son esclave, et aussi trois garçons qu'elle avait fait +tuer, parce que les serviteurs +mâles donnent aux amants jaloux des soupçons inutiles. Elle avait nommé +les sept filles d'après les sept planètes, et leur avait choisi des +attributions diverses, en rapport, autant que possible, avec le nom +qu'elles portaient. Héliope était l'esclave du jour, Séléné l'esclave de +la nuit, Arêtias gardait la porte, Aphrodisia s'occupait du lit, +Hermione faisait les emplettes et Cronomagire la cuisine. Enfin Diomède, +l'intendante, avait la tenue des comptes et la responsabilité.</p> + +<p>Aphrodisia était l'esclave favorite, la plus jolie, la plus aimée. Elle +partageait souvent le lit de sa maîtresse sur la demande des amants qui +s'éprenaient d'elle. Aussi la dispensait-on +de tout travail servile pour lui conserver des bras délicats et des +mains douces. Par une faveur exceptionnelle, ses cheveux n'étaient pas +couverts, si bien qu'on la prenait souvent pour une femme libre, et ce +soir-là même elle allait s'affranchir au prix énorme de trente-cinq +mines.</p> + +<p>Les sept esclaves de Bacchis, toutes de haute taille et admirablement +stylées, étaient pour elle un tel sujet de fierté qu'elle ne sortait pas +sans les avoir à sa suite, au risque de laisser sa maison vide. C'était +à cette imprudence que Démétrios avait dû d'entrer si aisément chez +elle; mais elle ignorait encore son malheur quand elle donna le festin +où Chrysis était invitée.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Ce soir-là, Chrysis arriva la première.</p> + + +<p>Elle était vêtue d'une robe verte brochée d'énormes branches de roses +qui venaient s'épanouir sur ses seins.</p> + +<p>Arêtias lui ouvrit la porte sans qu'elle eût besoin de frapper, et +suivant la coutume grecque, elle la conduisit dans une petite pièce à +l'écart, lui défit ses chaussures rouges +et lava doucement ses pieds nus. Puis, en soulevant +la robe ou l'écartant, selon l'endroit, elle la parfuma partout où il +était nécessaire; car on épargnait aux convives toutes les peines, même +celle de faire leur toilette avant de se rendre à dîner. Ensuite, elle +lui présenta un peigne et des épingles pour corriger sa coiffure, ainsi +que des fards gras et secs pour ses lèvres et ses joues.</p> + +<p>Quand Chrysis fut enfin prête:</p> + +<p>«Quelles sont les <i>ombres</i>?» dit-elle à l'esclave.</p> + +<p>On appelait ainsi tous les convives, sauf un seul qui était l'Invité. +Celui-ci, en l'honneur de qui le repas était donné, amenait avec lui qui +lui plaisait et les «ombres» n'avaient d'autre soin à prendre que +d'apporter leur coussin de lit, et d'être bien élevées.</p> + +<p>À la question de Chrysis, Arêtias répondit:</p> + +<p>«Naucratès a prié Philodème avec sa maîtresse Faustine qu'il a ramené +d'Italie. Il a prié aussi Phrasilas et Timon, et ton amie Séso de +Cnide.»</p> + +<p>Au moment même Séso entrait.</p> + +<p>«Chrysis!</p> + +<p>—Ma chérie!»</p> + +<p>Les deux femmes s'embrassèrent et se répandirent en exclamations sur +l'heureux hasard qui les réunissait.</p> + +<p>«J'avais peur d'être en retard, dit Séso. Ce pauvre Archytas m'a +retenue…</p> + +<p>—Comment, lui encore?</p> + +<p>—C'est toujours la même chose. Quand je vais dîner en ville, il se +figure que tout le monde va me passer sur le corps. Alors il veut se +venger d'avance, et cela dure! ah! ma chère! S'il me connaissait mieux! +Je n'ai guère envie de les tromper, mes amants. J'ai bien assez d'eux.</p> + +<p>—Et l'enfant? Cela ne se voit pas, tu sais.</p> + +<p>—Je l'espère bien! J'en suis au troisième mois. Il pousse, le petit +misérable. Mais il ne me gêne pas encore. +Dans six semaines je me mettrai à danser; j'espère que cela lui sera +très indigeste et qu'il s'en ira bien vite.</p> + +<p>—Tu as raison, dit Chrysis. Ne te fais pas déformer la taille. J'ai vu +hier Philémation, notre petite amie d'autrefois, qui vit depuis trois +ans à Boubaste avec un marchand de grains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit? +la première chose? «Ah! si tu voyais mes seins!» et elle avait les +larmes aux yeux. Je lui ai dit +qu'elle était toujours jolie, mais elle répétait: «Si tu voyais mes +seins! ah! ah! si tu voyais mes seins!» en pleurant comme une Byblis. +Alors j'ai vu qu'elle avait envie de les montrer et je les lui ai +demandés. Ma chère! deux sacs vides. Et tu sais si elle les avait beaux. +On ne voyait pas la pointe tant ils étaient blancs. N'abîme pas les +tiens, ma Séso. Laisse-les jeunes et droits comme ils sont. Les deux +seins d'une courtisane valent plus cher que son collier.»</p> + + +<p class="gap">Tout en parlant ainsi, les deux femmes s'habillaient. Enfin, elles +entrèrent ensemble dans la salle du festin, où Bacchis attendait debout, +la taille serrée par des apodesmes et le cou chargé de colliers d'or qui +s'étageaient jusqu'au menton.</p> + +<p>«Ah! chères belles, quelle bonne idée a eue Naucratès de vous réunir ce +soir.</p> + +<p>—Nous nous félicitons qu'il l'ait fait chez toi,» répondit Chrysis sans +paraître comprendre l'allusion. Et pour dire immédiatement une +méchanceté, elle ajouta:</p> + +<p>«Comment va Doryclos?»</p> + +<p>C'était un jeune amant fort riche qui venait de quitter Bacchis pour +épouser une Sicilienne.</p> + +<p>«Je… je l'ai renvoyé, dit Bacchis effrontément.</p> + +<p>—Est-il possible?</p> + +<p>—Oui; on dit que par dépit il va se marier. Mais je l'attends le +lendemain de ses noces. Il est fou de moi.»</p> + +<p>En demandant: «Comment va Doryclos?» Chrysis avait pensé: «Où est ton +miroir?» Mais les yeux de Bacchis ne regardaient pas en face, et on n'y +pouvait rien lire qu'un trouble vague et dépourvu de sens. D'ailleurs, +Chrysis avait le temps d'éclaircir cette question, et, malgré son +impatience, elle sut se résigner à attendre une occasion plus favorable.</p> + +<p>Elle allait continuer l'entretien quand elle en fut empêchée par +l'arrivée de Philodème, de Faustine et de Naucratès, qui obligea Bacchis +à de nouvelles politesses. On s'extasia sur le vêtement brodé du poète +et sur la robe diaphane de sa maîtresse romaine. Cette jeune fille, peu +au courant des usages alexandrins, avait cru s'helléniser ainsi, ne +sachant pas +qu'un pareil costume n'était pas de mise dans un festin où devaient +paraître des danseuses à gages semblablement dévêtues. Bacchis ne laissa +pas voir qu'elle remarquait cette erreur, et elle trouva des mots +aimables pour complimenter Faustine de sa lourde chevelure bleue inondée +de parfums brillants qu'elle portait relevée sur la nuque avec une +épingle d'or pour éviter les taches de myrrhe sur ses légères étoffes de +soie.</p> + +<p>On allait se mettre à table, quand le septième convive entra: c'était +Timon, jeune homme chez qui l'absence de principes était un don naturel, +mais qui avait trouvé dans l'enseignement des philosophes de son temps +quelques raisons supérieures d'approuver son caractère.</p> + +<p>«J'ai amené quelqu'un, dit-il en riant.</p> + +<p>—Qui cela? demanda Bacchis.</p> + +<p>—Une certaine Dêmo, qui est de Mendès.</p> + +<p>—Dêmo! mais tu n'y penses pas, mon ami, c'est une fille des rues. On +l'a pour une datte.</p> + +<p>—Bien, bien. N'insistons pas, dit le jeune homme. Je viens de faire sa +connaissance au coin de la Voie Canopique. Elle m'a demandé +de la faire dîner, je l'ai conduite chez toi. Si tu n'en veux pas…</p> + +<p>—Ce Timon est invraisemblable, déclara Bacchis.»</p> + +<p>Elle appela une esclave:</p> + +<p>«Héliope, va dire à ta sœur qu'elle trouvera une femme à la porte et +qu'elle la chasse dehors à coups de bâton dans le dos. Va.»</p> + +<p>Elle se retourna, cherchant du regard:</p> + +<p>«Phrasilas n'est pas arrivé?»</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l3c2">II<br /> +<span class="d">LE DÎNER</span></h3> + + +<p>À ces mots un petit homme chétif, le front gris, les yeux gris, la +barbelette grise, s'avança par petits pas, et dit en souriant:</p> + +<p>«J'étais là.»</p> + +<p>Phrasilas était un polygraphe estimé dont on n'aurait su dire au juste +s'il était philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il +abordait les plus graves études avec une timide ardeur et une curiosité +volage. Écrire un traité, il n'osait. Construire un drame, il ne savait. +Son style avait quelque chose d'hypocrite, de méticuleux et de vain. +Pour les penseurs, c'était un poète; pour les +poètes, c'était un sage; pour la société, c'était un grand homme.</p> + + +<p class="gap">«Eh bien, mettons-nous à table!» dit Bacchis. Et elle s'étendit avec son +amant sur le lit qui présidait le festin. À sa droite s'allongèrent +Philodème et Faustine avec Phrasilas. À la gauche de Naucratès, Séso, +puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en +diagonale, accoudé dans un coussin de soie et la tête ceinte de fleurs. +Une esclave apporta les couronnes +de roses rouges et de lôtos bleus. Puis le repas commença.</p> + +<p>Timon sentit que sa boutade avait jeté un léger froid sur les femmes. +Aussi ne parla-t-il pas tout d'abord, mais, s'adressant à Philodème, il +dit avec un grand sérieux:</p> + +<p>«On prétend que tu es l'ami très dévoué de Cicéron. Que penses-tu de +lui, Philodème? Est-ce un philosophe éclairé, ou un simple compilateur, +sans discernement et sans goût? car j'ai entendu soutenir l'une et +l'autre opinion.</p> + +<p>—Précisément parce que je suis son ami, je ne puis te répondre, dit +Philodème. Je le +connais trop bien: donc je le connais mal. Interroge Phrasilas qui, +l'ayant peu lu, le jugera sans erreur.</p> + +<p>—Eh bien, qu'en pense Phrasilas?</p> + +<p>—C'est un écrivain admirable, dit le petit homme.</p> + +<p>—Comment l'entends-tu?</p> + +<p>—En ce sens que tous les écrivains, Timon, sont admirables en quelque +chose, comme tous les paysages et toutes les âmes. Je ne saurais +préférer à la plaine la plus terne le spectacle même de la mer. Ainsi je +ne saurais classer dans l'ordre de mes sympathies un traité de Cicéron, +une ode de Pindare et une lettre de Chrysis, même si je connaissais le +style de notre excellente amie. Je suis satisfait quand je referme un +livre en emportant le souvenir d'une ligne qui m'ait fait penser. +Jusqu'ici, tous ceux que j'ai ouverts contenaient cette ligne-là. Mais +aucun ne m'a donné la seconde. Peut-être chacun de nous n'a-t-il qu'une +seule chose à dire dans sa vie, et ceux qui ont tenté de parler plus +longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le +silence irréparable des millions d'âmes qui se sont tues!</p> + +<p>—Je ne suis pas de ton avis, dit Naucratès sans lever les yeux. +L'univers a été créé pour que trois vérités fussent dites, et notre +malchance a voulu que leur certitude fût prouvée +cinq siècles avant ce soir. Héraclite a compris le monde; Parménide a +démasqué l'âme; Pythagore a mesuré Dieu: nous n'avons plus qu'à nous +taire. Je trouve le pois chiche bien hardi.»</p> + + +<p class="gap">Du manche de son éventail, Séso frappa la table à petits coups.</p> + +<p>«Timon, dit-elle, mon ami.</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—Pourquoi poses-tu des questions qui n'ont aucun intérêt, ni pour moi +qui ne sais pas le latin, ni pour toi qui veux l'oublier? Penses-tu +éblouir Faustine de ton érudition étrangère? Pauvre ami, ce n'est pas +moi que tu tromperas par des paroles. J'ai déshabillé ta grande âme hier +soir sous mes couvertures, et je sais quel est le pois chiche, Timon, +dont elle se soucie.</p> + +<p>—Crois-tu?» dit simplement le jeune homme.</p> + +<p>Mais Phrasilas commença un deuxième +petit couplet d'une voix ironique et doucereuse.</p> + +<p>«Séso, quand nous aurons le plaisir de t'entendre juger Timon, soit pour +l'applaudir comme il le mérite, soit pour le blâmer, ce que nous ne +saurions, rappelle-toi que c'est un invisible dont l'âme est +particulière. Elle n'existe pas par elle-même, ou du moins on ne peut la +connaître, mais elle reflète celles qui s'y mirent, et change d'aspect +quand elle change de place. Cette nuit, elle était toute semblable à +toi: je ne m'étonne pas qu'elle t'ait plu. À l'instant, elle a pris +l'image de Philodème; c'est pourquoi tu viens de dire qu'elle se +démentait. Or elle n'a soin de se démentir puisqu'elle ne s'affirme +point. Tu vois qu'il faut se garder, ma chère, des jugements à +l'étourdie.»</p> + +<p>Timon lança un regard irrité dans la direction de Phrasilas; mais il +réserva sa réponse.</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, reprit Séso, nous sommes ici quatre +courtisanes et nous entendons diriger la conversation, afin de ne pas +ressembler à des enfants roses qui n'ouvrent la bouche que pour boire du +lait. Faustine, puisque tu es la nouvelle venue, commence.</p> + +<p>—Très bien, dit Naucratès. Choisis pour nous, Faustine. De quoi +devons-nous parler?»</p> + +<p>La jeune Romaine tourna la tête, leva les yeux, rougit, et, avec une +ondulation de tout son corps, elle soupira:</p> + +<p>«De l'amour.</p> + +<p>—Très joli sujet!» dit Séso, en réprimant une envie de rire.</p> + +<p>Mais personne ne prit la parole.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>La table était pleine de couronnes, d'herbages, de coupes et +d'aiguières. Des esclaves apportaient dans des corbeilles tressées des +pains légers comme de la neige. Sur des plats de terre peinte, on voyait +des anguilles grasses, saupoudrées d'assaisonnements, des alphestes +couleur de cire et des callichtys sacrés.</p> + +<p>On servit aussi un pompile, poisson pourpre qu'on croyait né de la même +écume qu'Aphrodite, des boops, des bébradones, un surmulet flanqué de +calmars, des scorpènes multicolores. Pour qu'on pût les manger brûlants, +on présenta dans leurs petites casseroles un tronçon de myre, des +thynnis replets et des +poulpes chauds dont les bras étaient tendres; enfin le ventre d'une +torpille blanche, rond comme celui d'une belle femme.</p> + +<p>Tel fut le premier service, où les convives choisirent par petites +bouchées les bons morceaux de chaque poisson, et laissèrent le reste aux +esclaves.</p> + + +<p class="gap">«L'amour, commença Phrasilas, est un mot qui n'a pas de sens ou qui en a +trop, car il désigne tour à tour deux sentiments inconciliables: la +Volupté et la Passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine l'entend.</p> + +<p>—Je veux, interrompit Chrysis, la volupté pour ma part et la passion +chez mes amants. Il faut parler de l'une et de l'autre, ou tu ne +m'intéresseras qu'à demi.</p> + +<p>—L'amour, murmura Philodème, ce n'est ni la passion ni la volupté. +L'amour c'est bien autre chose…</p> + +<p>—Oh! de grâce! s'écria Timon, ayons ce soir, exceptionnellement, un +banquet sans philosophies. Nous savons, Phrasilas, que tu peux soutenir +avec une éloquence douce et une persuasion toute mielleuse la +supériorité du Plaisir multiple sur la Passion exclusive. +Nous savons aussi qu'après avoir parlé pendant une longue heure sur une +matière aussi hardie, tu serais prêt à soutenir pendant l'heure +suivante, avec la même éloquence douce et la même persuasion mielleuse, +les raisons du contradicteur. Je ne…</p> + +<p>—Permets… dit Phrasilas.</p> + +<p>—Je ne nie pas, continua Timon, le charme de ce petit jeu, ni même +l'esprit que tu y mets. Je doute de sa difficulté, et dès lors, de son +intérêt. Le <i>Banquet</i>, que tu as jadis publié au cours d'un récit +moins grave, et aussi les réflexions prêtées par toi récemment à un +personnage mythique qui est à la ressemblance de ton idéal, ont paru +nouvelles et rares sous le règne de Ptolémée Aulète; mais nous vivons +depuis trois ans sous la jeune reine Bérénice, et je ne sais par quelle +volte-face la méthode de pensée que tu avais prise de l'illustre exégète +harmonieux et souriant a soudain vieilli de cent années sous ta plume, +comme la mode des manches closes et des cheveux teints en jaune. +Excellent maître, je le déplore, car si tes récits manquent un peu de +flamme, si ton expérience du cœur féminin n'est pas telle qu'il +faille s'en troubler, en revanche tu es +doué de l'esprit comique et je te sais gré de m'avoir fait sourire.</p> + +<p>—Timon!» s'écria Bacchis indignée.</p> + +<p>Phrasilas l'arrêta du geste.</p> + +<p>«Laisse, ma chère. Au rebours de la plupart des hommes, je ne retiens +des jugements dont je suis le sujet que la part d'éloges où l'on me +convie. Timon m'a donné la sienne; d'autres me loueront sur d'autres +points. On ne saurait vivre au milieu d'une approbation unanime, et la +variété même des sentiments que j'éveille est pour moi un parterre +charmant où je veux respirer les roses sans arracher les euphorbes.»</p> + + +<p class="gap">Chrysis eut un mouvement de lèvres qui indiquait clairement le peu de +cas qu'elle faisait de cet homme si habile à terminer les discussions. +Elle se retourna vers Timon, qui était son voisin de lit, et lui mit la +main sur le cou.</p> + +<p>«Quel est le but de la vie?» lui demanda-t-elle.</p> + +<p>C'était la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire à un +philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix, +que Timon crut entendre une déclaration d'amour.</p> + +<p>Pourtant il répondit avec un certain calme:</p> + +<p>«À chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel à +l'existence des êtres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la +clientèle comprend toutes les grandes courtisanes d'Égypte, et mon père +ayant amassé par des moyens ingénieux une fortune considérable, je la +restitue honnêtement aux victimes de ses bénéfices, en couchant avec +elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont +donnée. Mon énergie, ai-je pensé, n'est susceptible de remplir qu'un +seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il +concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions +contraires qu'un autre idéal supporterait moins bien.»</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, il avait glissé sa jambe droite derrière celles +de Chrysis couchée sur le côté, et il tentait de séparer les genoux clos +de la courtisane comme pour donner un but précis à son existence de ce +soir-là. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.</p> + + +<p class="gap">Il y eut quelques instants de silence; puis Séso reprit la parole.</p> + +<p>«Timon, tu es bien fâcheux d'interrompre +dès le début la seule causerie sérieuse dont le sujet nous puisse +toucher. Laisse au moins parler Naucratès, puisque tu as si mauvais +caractère.</p> + +<p>—Que dirai-je de l'amour? répondit l'Invité. C'est le nom qu'on donne à +la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manières +d'être malheureux: ou désirer ce qu'on n'a pas, ou posséder ce qu'on +désirait. L'amour commence par la première et c'est par la seconde qu'il +s'achève, dans le cas le plus lamentable, c'est-à-dire dès qu'il +réussit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!</p> + +<p>—Mais posséder par surprise, dit en souriant Philodème, n'est-ce pas là +le vrai bonheur?</p> + +<p>—Quelle rareté!</p> + +<p>—Non pas,—si l'on y prend garde. Écoute ceci, Naucratès: ne pas +désirer, mais faire en sorte que l'occasion se présente; ne pas aimer, +mais chérir de loin quelques personnes très choisies pour qui l'on +pressent qu'à la longue on pourrait avoir du goût si le hasard et les +circonstances faisaient qu'on disposât d'elles; ne jamais parer une +femme des qualités qu'on lui souhaite, ni des beautés +dont elle fait mystère, mais présumer le fade pour s'étonner de +l'exquis, n'est-ce pas le meilleur conseil qu'un sage puisse donner aux +amants? Ceux-là seuls ont vécu heureux qui ont su ménager parfois dans +leur existence si chère l'inappréciable pureté de quelques jouissances +imprévues.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Le deuxième service touchait à sa fin. On avait servi des faisans, des +attagas, une magnifique porphyris bleue et rouge, et un cygne avec +toutes ses plumes, qu'on avait cuit en quarante-huit heures pour ne pas +lui roussir les ailes. On vit, sur des plats recourbés, des phlexides, +des onocrotales, un paon blanc qui semblait couver dix-huit spermologues +rôtis et lardés, enfin assez de victuailles pour nourrir cent personnes +des reliefs qui furent laissés, quand les morceaux de choix eurent été +mis à part. Mais tout cela n'était rien auprès du dernier plat.</p> + +<p>Ce chef d'œuvre (depuis longtemps on n'avait rien vu de tel à +Alexandrie) était un jeune porc, dont une moitié avait été rôtie et +l'autre cuite au bouillon. Il était impossible de +distinguer par où il avait été tué, ni comment on lui avait rempli le +ventre de tout ce qu'il contenait. En effet, il était farci de cailles +rondes, de ventres de poules, de mauviettes, de sauces succulentes, de +tranches de vulve et de hachis, toutes choses dont la présence dans +l'animal intact paraissait inexplicable.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un cri d'admiration, et Faustine résolut de demander la +recette. Phrasilas émit en souriant des sentences métaphoriques; +Philodème improvisa un distique où le mot +<span title="choiros">χοῖρος</span> +était pris +tour à tour dans les deux sens, ce qui fit rire aux larmes Séso déjà +grise; mais Bacchis ayant donné l'ordre de verser à la fois dans sept +coupes sept vins rares à chaque convive, la conversation dégénéra.</p> + + +<p class="gap">Timon se tourna vers Bacchis:</p> + +<p>«Pourquoi, demanda-t-il, avoir été si dure envers cette pauvre fille que +je voulais amener? C'était une collègue +cependant. À ta place, j'estimerais davantage une courtisane pauvre +qu'une matrone riche.</p> + +<p>—Tu es fou, dit Bacchis sans discuter.</p> + +<p>—Oui, j'ai souvent remarqué qu'on tient pour aliénés ceux qui hasardent +par exception +des vérités éclatantes. Les paradoxes trouvent tout le monde d'accord.</p> + +<p>—Voyons, mon ami, demande à tes voisins. Quel est l'homme bien né qui +prendrait pour maîtresse une fille sans bijoux?</p> + +<p>—Je l'ai fait,» dit Philodème avec simplicité.</p> + +<p>Et les femmes le méprisèrent.</p> + +<p>«L'an dernier, continua-t-il, à la fin du printemps, comme l'exil de +Cicéron me donnait des raisons de craindre pour ma propre sécurité, je +fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu +charmant nommé Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius. +C'était un simple village, où il n'y avait pas trois cents femmes, et +l'une d'elles s'était faite courtisane afin de protéger la vertu des +autres. On connaissait sa maison à un bouquet de fleurs suspendu sur la +porte, mais elle-même ne se distinguait pas de ses sœurs ou de ses +cousines. Elle ignorait qu'il y eût des fards, des parfums et des +cosmétiques, et des voiles transparents et des fers à friser. Elle ne +savait pas soigner sa beauté, en s'épilant avec de la résine poissée, +comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour +de marbre blanc. On frémit de penser qu'elle marchait sans bottines, de +sorte qu'on ne pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de +Faustine, plus doux que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de +charmes, que près de son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et +l'heureuse Tyr, et Alexandrie.»</p> + +<p>Naucratès approuva d'un signe de tête et dit après avoir bu:</p> + +<p>«Le grand événement de l'amour est l'instant où la nudité se révèle. Les +courtisanes devraient le savoir et +nous ménager des surprises. Or il semble au contraire qu'elles mettent +tous leurs efforts à nous désillusionner. Y a-t-il rien de plus pénible +qu'une chevelure flottante où l'on voit les traces du fer chaud? rien de +plus désagréable que des joues peintes dont le fard s'attache au baiser? +rien de plus piteux qu'un œil crayonné dont le charbon s'efface de +travers? À la rigueur, j'aurais compris que les femmes honnêtes usassent +de ces moyens illusoires: toute femme aime à s'entourer d'un cercle +d'hommes amoureux et celles-là du moins ne s'exposent pas à des +familiarités qui démasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, +qui ont le lit pour +but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles que +dans la rue, voilà qui est inconcevable.</p> + +<p>—Tu n'y connais rien, Naucratès, dit Chrysis avec un sourire. Je sais +qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne séduit pas un homme +sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue. +Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La +petite paysanne dont parle Philodème n'a pas eu de peine à l'attirer +puisqu'elle était seule dans son village; il y a quinze mille +courtisanes ici, c'est une autre concurrence.</p> + +<p>—Ne sais-tu pas que la beauté pure n'a besoin d'aucun ornement et se +suffit à elle-même?</p> + +<p>—Oui. Eh bien, fais concourir une beauté pure, comme tu dis, et +Gnathène qui est laide et vieille. Mets la première en tunique trouée +aux derniers gradins du théâtre et la seconde dans sa robe d'étoiles aux +places retenues par ses esclaves, et note leurs prix à la sortie: on +donnera huit oboles à la beauté pure et deux mines à Gnathène.</p> + +<p>—Les hommes sont bêtes, conclut Séso.</p> + +<p>—Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de +choisir leurs maîtresses. Les plus aimées sont les plus menteuses.</p> + +<p>—Que si, insinua Phrasilas, que si d'une part je louerais +volontiers…»</p> + +<p>Et il soutint avec un grand charme deux thèses dépourvues de tout +intérêt.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Une à une, douze danseuses parurent, les deux premières jouant de la +flûte et la dernière du tambourin, les autres claquant des crotales. +Elles assurèrent leurs bandelettes, frottèrent de résine blanche leurs +petites sandales, attendirent, les bras étendus, que la musique +commençât… Une note… deux notes… une gamme lydienne… et sur un +rythme léger les douze jeunes filles s'élancèrent.</p> + +<p>Leur danse était voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que +toutes les figures en fussent réglées d'avance. Elles évoluaient dans un +petit espace; elles se mêlaient comme des flots. Bientôt elles se +formèrent par couples, et, sans interrompre leur pas, elles dénouèrent +leurs ceintures et laissèrent choir leurs +tuniques roses. Une odeur de femmes nues se répandit autour des hommes, +dominant le parfum des fleurs et le fumet des viandes entr'ouvertes. +Elles se renversaient avec des mouvements brusques, le ventre tendu, les +bras sur les yeux. Puis elles se redressaient en creusant les reins, et +leurs corps se touchaient en passant, du bout de leurs poitrines +secouées. Timon eut la main caressée par une cuisse fugitive et chaude.</p> + + +<p class="gap">«Qu'en pense notre ami? dit Phrasilas de sa voix frêle.</p> + +<p>—Je me sens parfaitement heureux, répondit Timon. Je n'ai jamais +compris si clairement que ce soir la mission suprême de la femme.</p> + +<p>—Et quelle est-elle?</p> + +<p>—Se prostituer, avec ou sans art.</p> + +<p>—C'est une opinion.</p> + +<p>—Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver; +bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela même n'est pas +certain. Ceci dit pour mémoire et afin de satisfaire à ta célèbre manie, +permets-moi d'avoir une thèse à la fois contestable et rebattue, +comme elles le sont toutes, mais intéressante pour moi, qui l'affirme, +et pour la majorité des hommes, qui la nie. En matière de pensée, +l'originalité est un idéal encore plus chimérique que la certitude. Tu +n'ignores pas cela.</p> + +<p>—Donne-moi du vin de Lesbos, dit Séso à l'esclave. Il est plus fort que +l'autre.</p> + +<p>—Je prétends, reprit Timon, que la femme mariée, en se dévouant à un +homme qui la trompe, en se refusant à tout autre (ou en ne s'accordant +que de rares adultères, ce qui revient au même), en donnant le jour à +des enfants qui la déforment avant de naître et l'accaparent quand ils +sont nés,—je prétends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans +mérite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un marché de +dupe.</p> + +<p>—Elle croit obéir à un devoir, dit Naucratès sans conviction.</p> + +<p>—Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de régler elle-même une +question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle +est généralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non +contente de rester étrangère à la moitié des joies humaines, elle +s'interdit par le mariage l'autre face de la volupté! Ainsi une jeune +fille peut se dire, à l'âge où elle est toute ardeur: «Je connaîtrai mon +mari, plus dix amants, peut-être douze», et croire qu'elle mourra sans +avoir rien regretté? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez, +le jour où je quitterai la vie.</p> + +<p>—Tu es ambitieux, dit Chrysis.</p> + +<p>—Mais de quel encens, de quels vers dorés, s'écria le doux Philodème, +ne devons-nous pas louer à jamais les bienfaisantes courtisanes! Grâce à +elles nous échappons aux précautions compliquées, aux jalousies, aux +stratagèmes, aux battements de cœur de l'adultère. Ce sont elles qui +nous épargnent les attentes sous la pluie, les échelles branlantes, les +portes secrètes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptées +et les signaux mal compris. Ô chères têtes, que je vous aime! Avec vous, +point de siège à faire: pour quelques petites pièces de monnaie vous +nous donnez, et au delà, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme +une grâce après les trois semaines de rigueur. Pour vos âmes éclairées +l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur égale qu'échangent deux +amants; aussi les sommes qu'on vous +confie ne servent pas à compenser vos inappréciables tendresses, mais à +payer au juste prix le luxe multiple et charmant dont, par une suprême +complaisance, vous consentez à prendre soin, et où vous endormez chaque +soir nos exigeantes voluptés. Comme vous êtes innombrables, nous +trouvons toujours parmi vous et le rêve de notre vie et le caprice de +notre soirée, toutes les femmes au jour le jour, des cheveux de toutes +les nuances, des prunelles de toutes les teintes, des lèvres de toutes +les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous le ciel, si pur que vous ne +sachiez feindre, ni si rebutant que vous n'osiez proposer. Vous êtes +douces aux disgracieux, consolatrices aux affligés, hospitalières à +tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je vous le dis, Chrysis, +Bacchis, Séso, Faustine, c'est une juste loi des dieux qui décerne aux +courtisanes l'éternel désir des amants, et l'éternelle envie des épouses +vertueuses.»</p> + + +<p class="gap">Les danseuses ne dansaient plus.</p> + +<p>Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et +marchait sur les mains entre des lames dressées.</p> + +<p>Comme l'attention des convives était tout entière attirée par le jeu +dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu à peu, sans être +vu, il s'allongea derrière elle jusqu'à la toucher des pieds et de la +bouche.</p> + +<p>«Non, disait Chrysis à voix basse, non, mon ami.»</p> + +<p>Mais il avait glissé son bras autour d'elle par la fente large de sa +robe, et il caressait avec soin la belle peau brûlante et fine de la +courtisane couchée.</p> + +<p>«Attends, suppliait-elle. Ils nous découvriront. Bacchis se fâchera.»</p> + +<p>Un regard suffit au jeune homme pour le convaincre qu'on ne l'observait +pas. Il s'enhardit jusqu'à une caresse après laquelle les femmes +résistent rarement quand elles ont permis qu'on aille jusque-là. Puis, +pour éteindre par un argument décisif les derniers scrupules de la +pudeur mourante, il mit sa bourse dans la main qui se trouvait, par +hasard, ouverte.</p> + +<p>Chrysis ne se défendit plus.</p> + +<p>Cependant, la jeune acrobate continuait ses tours subtils et périlleux. +Elle marchait sur les mains, la jupe retournée, les pieds pendants +en avant de la tête, entre des épées tranchantes et de longues pointes +aiguës. L'effort de sa posture scabreuse et peut-être aussi la peur des +blessures faisaient affluer sous ses joues un sang chaleureux et foncé +qui exaltait encore l'éclat de ses yeux ouverts. Sa taille se pliait et +se redressait. Ses jambes s'écartaient comme des bras de danseuse. Une +respiration inquiète animait sa poitrine nue.</p> + +<p>«Assez, dit Chrysis d'une voix brève; tu m'as énervée, rien de plus. +Laisse-moi. Laisse-moi.»</p> + +<p>Et au moment où les deux Éphésiennes se levaient pour jouer, selon la +tradition, <i>la fable d'Hermaphrodite</i>, elle se laissa glisser du +lit et sortit fébrilement.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l3c3">III<br /> +<span class="d">RHACOTIS</span></h3> + + +<p>La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé +de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des +élancements. Puis elle s'épaula contre une colonne et tordit ses doigts +en criant tout bas.</p> + +<p>Elle ne saurait donc jamais rien!</p> + +<p>À mesure que les heures passaient, l'improbabilité de sa réussite +augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c'était +un moyen bien osé de connaître la vérité. Au cas où il eût été pris, +elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D'autre part, +elle ne pouvait plus rester là sans parler; +c'était par impatience qu'elle avait quitté la salle.</p> + +<p>Les maladresses de Timon n'avaient fait qu'exaspérer sa rage muette +jusqu'à une surexcitation tremblante qui la força d'appliquer son corps +contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse.</p> + +<p>Elle pressentit une crise et eut peur.</p> + +<p>Elle appela l'esclave Arêtias:</p> + +<p>«Garde-moi mes bijoux; je sors.»</p> + +<p>Et elle descendit les sept marches.</p> + + +<p class="gap">La nuit était chaude. Pas un souffle dans l'air n'éventait sur son front +ses lourdes gouttes de sueur. La désillusion qu'elle en eut accrut son +malaise et la fit chanceler.</p> + +<p>Elle marcha en suivant la rue.</p> + + +<p class="gap">La maison de Bacchis était située à l'extrémité de Brouchion, sur la +limite de la ville indigène, Rhacotis, énorme bouge de matelots et +d'Égyptiennes. Les pêcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux à l'ancre +pendant l'accablante chaleur du jour, venaient passer là leurs nuits +jusqu'à l'aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux +vendeurs +de vin, le prix des poissons de la veille.</p> + +<p>Chrysis s'engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine +de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement, +par les portes ouvertes, les salles empestées par la fumée des lampes, +où s'unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des tréteaux bas +rangés devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et +fluctuaient dans l'ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait +avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tâta +le sein. Une mère lui offrit sa fille. Un paysan béat lui baisa la +nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.</p> + +<p>Cette ville étrangère dans la ville grecque était, pour Chrysis, pleine +de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l'étrange labyrinthe, la +complexité des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s'y +hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le même chemin direct +vers une petite porte rouge; et là, elle oubliait ses amants ordinaires +dans l'étreinte infatigable d'un jeune ânier aux longs muscles qu'elle +avait la joie de payer à son tour.</p> + +<p>Mais ce soir-là, sans même avoir tourné la tête, elle se sentit suivre +par un double pas.</p> + +<p>Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de même. Elle se +mit à courir; on courut derrière elle; alors, affolée, elle prit une +autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui +montait dans une direction inconnue.</p> + +<p>La gorge sèche, les tempes gonflées, soutenue par le vin de Bacchis, +elle fuyait ainsi, tournait de droite à gauche, toute pâle, égarée.</p> + +<p>Enfin un mur lui barra la route: elle était dans une impasse. À la hâte +elle voulut retourner en arrière, mais deux matelots aux mains brunes +lui barrèrent l'étroit passage.</p> + +<p>«Où vas-tu, fléchette d'or? dit l'un d'eux en riant.</p> + +<p>—Laissez-moi passer!</p> + +<p>—Hein? tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis +donc? Nous allons te montrer la ville.»</p> + +<p>Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se débattit, +lança un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains +à la fois dans sa main gauche et dit seulement:</p> + +<p>«Tiens-toi tranquille. Tu sais qu'on n'aime pas les Grecs ici; personne +ne viendra t'aider.</p> + +<p>—Je ne suis pas Grecque!</p> + +<p>—Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu +crains le bâton.»</p> + +<p>Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.</p> + +<p>«Je t'aime, toi, je te suivrai, dit-elle.</p> + +<p>—Tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec +nous; tu ne t'ennuieras pas.»</p> + + +<p class="gap">Où la conduisaient-ils? Elle n'en savait rien; mais ce second matelot +lui plaisait par sa rudesse, par sa tête de brute. Elle le considérait +du regard imperturbable qu'ont les jeunes chiennes devant la viande. +Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.</p> + +<p>D'un pas rapide, ils parcoururent des quartiers étranges, sans vie, sans +lumières. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin +dans ce dédale nocturne d'où elle n'aurait pu sortir seule, tant les +ruelles en étaient bizarrement compliquées. Les portes closes, les +fenêtres vides, l'ombre immobile l'effrayaient. Au-dessus d'elle, entre +les +maisons rapprochées, s'étendait un ruban de ciel pâle, envahi par le +clair de lune.</p> + + +<p class="gap">Enfin ils rentrèrent dans la vie. À un tournant de rue, subitement, +huit, dix, onze lumières apparurent, portes éclairées où se tenaient +accroupies de jeunes femmes Nabatéennes, entre deux lampes rouges qui +éclairaient d'en bas leurs têtes chaperonnées d'or.</p> + +<p>Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d'abord, puis un +retentissement de chariots, de ballots jetés, de pas d'ânes et de voix +humaines. C'était la place de Rhacotis, où se concentraient, pendant le +sommeil d'Alexandrie, toutes les provisions amassées pour la nourriture +de neuf cent mille bouches en un jour.</p> + +<p>Ils longèrent les maisons de la place entre des monceaux verts, légumes, +racines de lôtos, fèves luisantes, paniers d'olives. Chrysis, dans un +tas violet, prit une poignée de mûres et les mangea sans s'arrêter. +Enfin ils s'arrêtèrent devant une porte basse et les matelots +descendirent avec Celle pour qui on avait volé les Vraies Perles de +l'Anadyomène.</p> + +<p>Une salle immense était là. Cinq cents +hommes du peuple, en attendant le jour, buvaient des tasses de bière +jaune, mangeaient des figues, des lentilles, des gâteaux de +sésame, du pain d'olyra. Au milieu d'eux grouillaient une cohue de +femmes glapissantes, tout un champ de cheveux noirs et de fleurs +multicolores dans une atmosphère de feu. C'étaient de pauvres filles +sans foyer, qui appartenaient à tous. Elles venaient là mendier des +restes, pieds nus, seins nus, à peine couvertes d'une loque rouge ou +bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche un enfant +enveloppé de chiffons. Là aussi, il y avait des danseuses, six +Égyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont +les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes, +tandis que le troisième agitait un grand sistre d'airain sonore.</p> + +<p>«Oh! des bonbons de myxaire!» dit Chrysis avec joie.</p> + +<p>Et elle en acheta pour deux chalques à une petite fille vendeuse.</p> + +<p>Mais soudain elle défaillit, tant l'odeur de ce bouge était +insoutenable, et les matelots l'emportèrent sur leurs bras.</p> + +<p>À l'air extérieur, elle se remit un peu:</p> + +<p>«Où allons-nous? supplia-t-elle. Faisons vite; je ne puis plus marcher. +Je ne vous résiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un +lit le plus tôt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue.»</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l3c4">IV<br /> +<span class="d">BACCHANALE CHEZ BACCHIS</span></h3> + + +<p>Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle était envahie de +la sensation délicieuse que donnent le répit du désir et le silence de +la chair. Son front s'était allégé. Sa bouche s'était adoucie. Seule, +une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle +monta les marches et passa le seuil. +Depuis que Chrysis avait quitté la salle, l'orgie s'était développée +comme une flamme.</p> + +<p>D'autres amis étaient rentrés, pour qui les douze danseuses nues avaient +été une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs +le sol. Une outre de vin de +Syracuse s'était répandue dans un coin, fleuve doré qui gagnait la +table.</p> + +<p>Philodème, auprès de Faustine, dont il déchirait la robe, lui récitait +en chantant les vers qu'il avait faits sur elle:</p> + +<p>«Ô pieds, disait-il, ô cuisses douces, reins profonds, croupe ronde, +figue fendue, hanches, épaules, seins, nuque mobile, ô vous qui +m'affolez, mains chaudes, mouvements +experts, langue active! Tu es Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes +pas les vers de Sapphô; mais Persée lui aussi a été l'amant de +l'Indienne Andromède<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Philodème. AP. V. 132. +</p></div> +<p>Cependant, Séso, sur la table, couchée à plat ventre au milieu des +fruits écroulés, et complètement égarée par les vapeurs du vin d'Égypte, +trempait le bout de son sein droit dans un sorbet à la neige et répétait +avec un attendrissement comique:</p> + +<p>«Bois, mon petit. Tu as soif. Bois, mon petit. Bois. Bois. Bois.»</p> + +<p>Aphrodisia, encore esclave, triomphait dans un cercle d'hommes et fêtait +sa dernière nuit de servitude par une débauche désordonnée. +Pour obéir à la tradition de toutes les orgies alexandrines, elle +s'était livrée, tout d'abord, à trois amants à la fois; mais sa tâche ne +se bornait pas là, et jusqu'à la fin de la nuit, selon la loi des +esclaves qui devenaient courtisanes, elle devait prouver par un zèle +incessant que sa nouvelle dignité n'était point usurpée.</p> + +<p>Seuls, debout derrière une colonne, Naucratès et Phrasilas discutaient +avec courtoisie sur la valeur respective d'Arcésilas et de Carnéade.</p> + +<p>À l'autre extrémité de la salle, Myrtocleia protégeait Rhodis contre un +convive trop pressant.</p> + +<p>Dès qu'elles virent entrer Chrysis, les deux Éphésiennes coururent à +elle.</p> + +<p>«Allons-nous-en, ma Chrysé. Théano reste; mais nous partons.</p> + +<p>—Je reste aussi,» dit la courtisane.</p> + +<p>Et elle s'étendit à la renverse sur un grand lit couvert de roses.</p> + +<p>Un bruit de voix et de pièces jetées attira son attention: c'était +Théano qui, pour parodier sa sœur, avait imaginé, au milieu des rires +et des cris, de jouer par dérision la +<i>Fable de Danaé</i> en affectant une volupté folle à +chaque pièce d'or qui la pénétrait. L'impiété provocante de l'enfant +couchée amusait tous les convives, car on n'était plus au temps où la +foudre eût exterminé les railleurs de l'Immortel. Mais le jeu se dévoya, +comme on pouvait le craindre. Un maladroit blessa la pauvre petite, qui +se mit à pleurer bruyamment.</p> + + +<p class="gap">Pour la consoler, il fallut inventer un nouveau divertissement. Deux +danseuses firent glisser au milieu de la salle un vaste cratère de +vermeil rempli de vin jusqu'aux bords, et quelqu'un saisissant Théano +par les pieds la fit boire, la tête en bas, secouée par un éclat de rire +qu'elle ne pouvait plus calmer.</p> + + +<p class="gap">Cette idée eut un tel succès que tout le monde se rapprocha, et quand la +joueuse de flûte fut remise debout, quand on vit son petit visage +enflammé par la congestion et ruisselant de gouttes de vin, une gaîté si +générale gagna tous les assistants que Bacchis dit à Séléné:</p> + +<p>«Un miroir! un miroir! qu'elle se voie ainsi!»</p> + +<p>L'esclave apporta un miroir de bronze.</p> + +<p>«Non! pas celui-là. Le miroir de Rhodopis! Elle en vaut la peine.»</p> + + +<p class="gap">D'un seul bond, Chrysis s'était redressée.</p> + +<p>Un flot de sang lui monta aux joues, puis redescendit, et elle resta +parfaitement pâle, la poitrine heurtée par des battements de cœur, +les yeux fixés sur la porte par où l'esclave était sortie.</p> + +<p>Cet instant décidait de toute sa vie. La dernière espérance qui lui fût +restée allait s'évanouir ou se réaliser.</p> + +<p>Autour d'elle, la fête continuait. Une couronne d'iris, lancée on ne +savait d'où, vint s'appliquer sur sa bouche et lui laissa aux lèvres +l'âcre goût du pollen. Un homme répandit sur ses cheveux une petite +fiole de parfum qui coula trop vite en lui mouillant l'épaule. Les +éclaboussures d'une coupe pleine où l'on jeta une grenade tachèrent sa +tunique de soie et pénétrèrent jusqu'à sa peau. Elle portait +magnifiquement toutes les souillures de l'orgie.</p> + +<p>L'esclave sortie ne revenait pas.</p> + +<p>Chrysis gardait sa pâleur de pierre et ne bougeait pas plus qu'une +déesse sculptée. La plainte rythmique et monotone d'une femme +en amour non loin de là lui mesurait le temps écoulé. Il lui sembla que +cette femme gémissait depuis la veille. Elle aurait voulu tordre quelque +chose, se casser les doigts, crier.</p> + +<p>Enfin Séléné rentra, les mains vides.</p> + +<p>«Le miroir? demanda Bacchis.</p> + +<p>—Il est… il n'est plus là… il est… il est… volé,» balbutia la +servante.</p> + +<p>Bacchis poussa un cri si aigu que tous se turent, et un silence +effrayant suspendit brusquement le tumulte.</p> + + +<p class="gap">De tous les points de la vaste salle, hommes et femmes se rapprochèrent: +il n'y eut plus qu'un petit espace vide où se tenait Bacchis égarée +devant l'esclave tombée à genoux.</p> + +<p>«Tu dis!… tu dis!…» hurla-t-elle.</p> + +<p>Et comme Séléné ne répondait pas, elle la prit violemment par le cou:</p> + +<p>«C'est toi qui l'as volé, n'est-ce pas? c'est toi? mais réponds donc! Je +te ferai parler à coups de fouet, misérable petite chienne!»</p> + +<p>Alors il se passa une chose terrible. L'enfant, effarée par la peur, la +peur de souffrir, la peur de mourir, l'effroi le plus présent qu'elle +eût jamais connu, dit d'une voix précipitée: +«C'est Aphrodisia! Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi.</p> + +<p>—Ta sœur!</p> + +<p>—Oui! oui! dirent les mulâtresses, c'est Aphrodisia qui l'a pris!»</p> + +<p>Et elles traînèrent à Bacchis leur sœur qui venait de s'évanouir.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l3c5">V<br /> +<span class="d">LA CRUCIFIÉE</span></h3> + + +<p>Toutes ensemble elles répétèrent:</p> + +<p>«C'est Aphrodisia qui l'a pris! Chienne! Chienne! Pourriture! Voleuse!»</p> + +<p>Leur haine pour la sœur préférée se doublait de leurs craintes +personnelles.</p> + +<p>Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.</p> + +<p>«Où est-il? reprit Bacchis. Où l'as-tu mis?</p> + +<p>—Elle l'a donné à son amant.</p> + +<p>—Qui est-ce?</p> + +<p>—Un matelot opique.</p> + +<p>—Où est son navire?</p> + +<p>—Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir. +Il faut la crucifier, la chienne, la bête sanglante!</p> + +<p>—Ah! Dieux! Dieux!» pleura Bacchis.</p> + +<p>Puis sa douleur se changea en une grande colère affolée.</p> + +<p>Aphrodisia était revenue à elle, mais, paralysée par l'effroi et ne +comprenant rien à ce qui se passait, elle restait sans voix et sans +larmes.</p> + +<p>Bacchis l'empoigna par les cheveux, la traîna sur le sol souillé, dans +les fleurs et les flaques de vin, et cria:</p> + +<p>«En croix! en croix! cherchez les clous! cherchez le marteau!</p> + +<p>—Oh! dit Séso à sa voisine. Je n'ai jamais vu cela. Suivons-les.»</p> + + +<p class="gap">Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule +connaissait le coupable, et seule était cause de tout.</p> + +<p>Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carrée, +meublée de trois matelas où elles dormaient deux à deux à partir de la +fin des nuits. Au fond s'élevait, comme une menace toujours présente, +une croix en forme de T, qui jusqu'alors n'avait pas servi.</p> + +<p>Au milieu du murmure confus des jeunes +femmes et des hommes, quatre esclaves haussèrent la martyre au niveau +des branches de la croix.</p> + +<p>Encore pas un son n'était sorti de sa bouche, mais quand elle sentit +contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux +s'écarquillèrent, et il lui prit un gémissement saccadé qui ne cessa +plus jusqu'à la fin.</p> + +<p>Elles la mirent à cheval sur un piquet de bois qui était fiché au milieu +du tronc et qui servait à supporter le corps pour éviter le déchirement +des mains.</p> + +<p>Puis on lui ouvrit les bras.</p> + + +<p class="gap">Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire? Elle n'aurait +pu disculper l'esclave qu'en accusant Démétrios, qui était hors de toute +poursuite, et se serait cruellement vengé, pensait-elle. D'ailleurs, une +esclave était une richesse, et l'ancienne rancune de Chrysis se plaisait +à constater que son ennemie allait ainsi détruire de ses propres mains +une valeur de trois mille drachmes aussi complètement que si elle eût +jeté les pièces d'argent dans l'Eunoste. Et puis la vie d'un être +servile valait-elle qu'on s'en occupât?</p> + +<p>Héliope tendit à Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice +commença.</p> + +<p>L'ivresse, le dépit, la colère, toutes les passions à la fois, même cet +instinct de cruauté qui séjourne au cœur de la femme, agitaient l'âme +de Bacchis au moment où elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi +perçant que celui d'Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se +tordit.</p> + +<p>Elle cloua la deuxième main. Elle cloua les pieds l'un sur l'autre. +Puis, excitée par les sources de sang qui s'échappaient des trois +blessures, elle cria:</p> + +<p>«Ce n'est pas assez! Tiens! voleuse! truie! fille à matelots!»</p> + +<p>Elle enlevait l'une après l'autre les longues épingles de ses cheveux et +les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des +cuisses. Quand elle n'eut plus d'armes dans les mains, elle souffleta la +malheureuse et lui cracha sur la peau. +Quelque temps elle considéra l'œuvre de sa vengeance accomplie, puis +elle rentra dans la grande salle avec tous les invités.</p> + +<p>Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Après un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa +main droite dans sa main gauche, leva la tête, haussa les sourcils et +s'approcha de la crucifiée que secouait sans interruption un tremblement +épouvantable.</p> + +<p>«Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, opposé aux +théories qui veulent se dire absolues, je ne +saurais méconnaître que tu gagnerais, dans la conjoncture où tu te +trouves surprise, à être familiarisée d'une façon plus sérieuse avec les +maximes stoïciennes. Zénon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses +un esprit exempt d'erreur, nous a laissé quelques sophismes sans grande +portée générale, mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein +particulier de calmer tes derniers moments. La douleur, disait-il, est +un mot vide de sens, puisque notre volonté surpasse les imperfections de +notre corps périssable. Il est vrai que Zénon mourut à +quatre-vingt-dix-huit ans, sans avoir eu, disent les biographes, aucune +maladie, même légère; mais ce n'est pas une objection dont on puisse +arguer contre lui, car du fait qu'il sut garder une santé inaltérable, +nous ne pouvons conclure logiquement qu'il eût manqué de caractère s'il +se fût trouvé malade. D'ailleurs ce serait un abus que d'astreindre les +philosophes à pratiquer personnellement les règles de vie qu'ils +proposent, et à cultiver sans répit les vertus qu'ils jugent +supérieures. Bref, et pour ne pas développer outre mesure un discours +qui risquerait de durer plus que toi-même, efforce-toi d'élever ton âme, +autant qu'il est en elle, ma chère, au-dessus de tes souffrances +physiques. Quelque tristes, quelque cruelles que tu les puisses +ressentir, je te prie d'être persuadée que j'y prends une part +véritable. Elles touchent à leur fin; prends patience, oublie. Entre les +diverses doctrines qui nous attribuent l'immortalité, voici l'heure où +tu peux choisir celle qui endormira le mieux ton regret de disparaître. +Si elles disent vrai, tu auras éclairé même les affres du passage. Si +elles mentent, que t'importe? tu ne sauras jamais que tu t'es trompée.»</p> + +<p>Ayant parlé ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vêtement sur l'épaule +et s'esquiva, d'un pas troublé.</p> + +<p>Timon resta seul dans la chambre avec l'agonisante en croix.</p> + +<p>Le souvenir d'une nuit passée sur les seins de cette malheureuse ne +quittait plus sa mémoire, mêlé à l'idée atroce de la pourriture +imminente où allait fondre ce beau corps qui avait brûlé dans ses bras.</p> + +<p>Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la suppliciée, mais +sans relâche il <i>entendait</i> le tremblement du corps sur la croix.</p> + +<p>À la fin il regarda. De grands réseaux de filets sanglants +s'entre-croisaient sur la peau depuis les épingles de la poitrine +jusqu'aux orteils recroquevillés. La tête tournait perpétuellement. +Toute la chevelure pendait du côté gauche, mouillée de sang, de sueur et +de parfum.</p> + +<p>«Aphrodisia! m'entends-tu? me reconnais-tu? c'est moi, Timon; Timon.»</p> + +<p>Un regard presque aveugle déjà l'atteignit pour un instant. Mais la tête +tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.</p> + +<p>Doucement, comme s'il craignait que le bruit de ses pas lui fît mal, le +jeune homme s'avança jusqu'au pied de la croix. Il tendit les bras en +avant, il prit avec précaution la tête sans force +et tournoyante entre ses deux mains fraternelles, écarta pieusement le +long des joues les cheveux collés par les larmes et posa sur les lèvres +chaudes un baiser d'une tendresse infinie.</p> + +<p>Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son +horrible fin par ce mouvement de pitié aimante? Un sourire inexprimable +allongea ses paupières bleues, et dans un soupir elle rendit l'esprit.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l3c6">VI<br /> +<span class="d">ENTHOUSIASME</span></h3> + + +<p>Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.</p> + +<p>Si Démétrios s'était résolu à commettre le premier crime, les deux +autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait +considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que +le vol.</p> + +<p>Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid, +subissait lui aussi l'esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice, +c'était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.</p> + +<p>Ah! songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule! Chrysis se +précipita hors de +la maison retentissante et courut vivement, droit devant elle, +désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du matin.</p> + +<p>Elle suivit jusqu'à l'Agora la rue qui menait à la mer et au bout de +laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit +cents vaisseaux. Puis elle tourna à droite, devant l'immense avenue du +Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d'orgueil +l'enveloppa quand elle passa devant les fenêtres +de son futur amant; mais elle n'eut pas la maladresse de chercher à le +voir la première. Elle parcourut la longue voie jusqu'à la porte de +Canope et se jeta sur la terre entre deux aloës.</p> + + +<p class="gap">Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu'aucun amant +n'avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le +redire et d'affirmer son triomphe. Démétrios, le bien-aimé, le rêve +impossible et inespéré de tant de cœurs féminins, s'était exposé pour +elle à tous les périls, à toutes les hontes, à tous les remords +volontiers. Même il avait renié l'idéal de sa pensée, il avait dépouillé +son œuvre du collier miraculeux, et ce +jour-là, dont l'aube se levait, verrait l'amant de la déesse aux pieds +de sa nouvelle idole.</p> + +<p>«Prends-moi! prends-moi!» s'écria-t-elle. Elle l'adorait maintenant. +Elle l'appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit, +se métamorphosaient en actions héroïques, pour lesquelles jamais, en +retour, elle n'aurait assez de tendresses, assez de passion à donner. De +quelle incomparable flamme brûlerait donc cet amour unique de deux êtres +également jeunes, également beaux, également aimés l'un par l'autre et +réunis pour toujours après tant d'obstacles franchis!</p> + + +<p class="gap">Tous les deux ils s'en iraient, ils quitteraient la ville de la reine, +ils feraient voile pour des pays mystérieux, pour Amathonte, pour +Épidaure ou même pour cette Rome inconnue qui était la seconde ville du +monde après l'immense Alexandrie, et qui entreprenait de conquérir la +terre. Que ne feraient-ils pas, où qu'ils fussent! Quelle joie leur +serait étrangère, quelle félicité humaine n'envierait pas la leur et ne +pâlirait point devant leur passage enchanté!</p> + +<p>Chrysis se releva dans un éblouissement. +Elle étira les bras, serra les épaules, tendit son buste en avant. Une +sensation de langueur et de joie grandissante gonflait sa poitrine +durcie. Elle se remit en marche pour rentrer…</p> + + +<p class="gap">En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise à +voir que rien, depuis la veille, n'avait changé sous son toit. Les menus +objets de sa toilette, de sa table, de ses étagères lui parurent +insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns +qui lui rappelaient trop directement d'anciens amants inutiles et +qu'elle prit en haine subite. Si elle épargna les autres, ce ne fut pas +qu'elle y tînt davantage, mais elle appréhendait de dégarnir sa chambre +au cas où Démétrios eût formé le projet d'y passer la nuit.</p> + +<p>Elle se déshabilla lentement. Les vestiges de l'orgie tombaient de sa +tunique, miettes de gâteaux, cheveux, feuilles de roses.</p> + +<p>Elle assouplit avec la main sa taille desserrée de la ceinture et +plongea les doigts dans ses cheveux pour en alléger l'épaisseur. Mais +avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un +instant sur les tapis de la +terrasse, où la fraîcheur de l'air était si délicieuse.</p> + +<p>Elle monta.</p> + +<p>Le soleil était levé depuis quelques instants à peine. Il reposait sur +l'horizon comme une vaste orange élargie.</p> + +<p>Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure +son massif de feuilles vertes. Chrysis y réfugia sa nudité chatouilleuse +et frissonna, les seins dans les mains.</p> + +<p>Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu à peu. Les vapeurs +violettes de l'aube s'élevaient des rues silencieuses et +s'évanouissaient dans l'air lucide.</p> + + +<p class="gap">Tout à coup, une idée jaillit dans son esprit, s'accrut, s'imposa, la +rendit folle: Démétrios, lui qui avait tant fait déjà, pourquoi ne +tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait être le roi?</p> + +<p>Et alors…</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Et alors, cet océan monumental de maisons, de palais, de temples, de +portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la +Nécropole de l'Ouest jusqu'aux jardins de la Déesse: Brouchion, la ville +hellénique, éclatante et régulière; Rhacotis, la ville égyptienne devant +laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de +clarté; le Grand-Temple de Sérapis, dont la façade était cornue de deux +longs obélisques roses; le Grand-Temple de l'Aphrodite environné par les +murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables; le +Temple de Perséphone et le Temple d'Arsinoé, les deux sanctuaires de +Poseidon, les trois tours d'Isis Pharis, les sept colonnes d'Isis +Lochias, et le Théâtre et l'Hippodrome et le Stade où avait couru +Psittacos contre Nicosthène, et le tombeau de Stratonice et le tombeau +du dieu Alexandre,—Alexandrie! Alexandrie! la mer, les hommes, le +colossal Phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer; +Alexandrie! la ville de Bérénice et des onze rois Ptolémées, le Physcon, +le Philométor, l'Épiphane, le Philadelphe; Alexandrie, l'aboutissement +de tous les rêves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis +trois mille ans dans Memphis, Thèbes, Athènes, Corinthe, par le ciseau, +par le roseau, +par le compas et par l'épée!—plus loin encore, le Delta fendu par les +sept langues du Nil, Saïs, Boubaste, Héliopolis; puis, +en remontant vers le sud, le ruban de terre féconde, l'Heptanome où +s'échelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples à tous +les dieux; et, plus loin, la Thébaïde, Diospolis, l'île Éléphantine, les +cataractes infranchissables, l'île d'Argo… Méroë… l'inconnu; et +même, s'il était permis de croire aux traditions des Égyptiens, le pays +des lacs fabuleux d'où s'échappe le Nil antique, si vastes qu'on perd +l'horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si élevés sur les +montagnes que les étoiles rapprochées s'y reflètent comme des fruits +d'or,—tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la propriété de +la courtisane Chrysis.</p> + +<p>Elle éleva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher +le ciel.</p> + + +<p class="gap">Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur, à sa gauche, un +vaste oiseau aux ailes noires, qui s'en allait vers la haute mer.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE IV</h2> + + + + +<h3 id="l4c1">I<br /> +<span class="d">LE SONGE DE DÉMÉTRIOS</span></h3> + + +<p>Or, avec le miroir, le peigne et le collier, Démétrios étant rentré chez +lui, un rêve le visita pendant son sommeil, et tel fut son rêve:</p> + + +<p class="gap">Il va vers la jetée, mêlé à la foule, par une étrange nuit sans lune, +sans étoiles, sans nuages, et qui brille d'elle-même.</p> + +<p>Sans qu'il sache pourquoi, ni qui l'attire, il est pressé d'arriver, +d'être <i>là</i> le plus tôt qu'il pourra, mais il marche avec effort et +l'air oppose à ses jambes d'inexplicables résistances, comme une eau +profonde entrave chaque pas.</p> + +<p>Il tremble, il croit qu'il n'arrivera jamais, qu'il ne saura jamais vers +qui, dans cette claire +obscurité, il marche ainsi, haletant et inquiet.</p> + +<p>Par moments la foule disparaît tout entière, soit qu'elle s'évanouisse +réellement, soit qu'il cesse de sentir sa présence. Puis elle se +bouscule de nouveau plus importune, et tous d'aller, aller, aller, d'un +pas rapide et sonore, en avant, plus vite que lui…</p> + +<p>Puis la masse humaine se resserre; Démétrios pâlit; un homme le pousse +de l'épaule; une agrafe de femme déchire sa tunique; une jeune fille +pressée par la multitude est si étroitement refoulée contre lui qu'il +sent contre sa poitrine se froisser les boutons des seins, et elle lui +repousse la figure avec ses deux mains effrayées…</p> + +<p>Tout à coup il se trouve seul, le premier, sur la jetée. Et comme il se +retourne en arrière, il aperçoit dans le lointain un fourmillement blanc +qui est toute la foule, soudain reculée jusqu'à l'Agora.</p> + +<p>Et il comprend qu'elle n'avancera plus.</p> + + +<p class="gap">La jetée s'étend, blanche et droite, comme l'amorce d'une route +inachevée qui aurait entrepris de traverser la mer.</p> + +<p>Il veut aller jusqu'au Phare et il marche. Ses +jambes sont devenues subitement légères. Le vent qui souffle des +solitudes sablonneuses l'entraîne avec précipitation vers les solitudes +ondoyantes où s'aventure la jetée. Mais à mesure qu'il avance, le Phare +recule devant lui; la jetée s'allonge interminablement. Bientôt la haute +tour de marbre où flamboie un bûcher de pourpre touche à l'horizon +livide, palpite, baisse, diminue, et se couche comme une autre lune.</p> + +<p>Démétrios marche encore.</p> + +<p>Des jours et des nuits semblent avoir passé depuis qu'il a laissé dans +le lointain le grand quai d'Alexandrie, et il n'ose retourner la tête de +peur de ne plus rien voir que le chemin parcouru: une ligne blanche +jusqu'à l'infini et la mer. Et cependant il se retourne.</p> + + +<p class="gap">Une île est derrière lui, couverte de grands arbres, et d'où retombent +d'énormes fleurs.</p> + +<p>L'a-t-il traversée en aveugle, ou surgit-elle au même instant, devenue +mystérieusement visible? Il ne songe pas à se le demander, il accepte +comme un événement naturel l'impossible…</p> + +<p>Une femme est dans l'île. Elle se tient debout devant la porte de +l'unique maison, les yeux à demi fermés et le visage penché sur la fleur +d'un iris monstrueux qui croît à la hauteur de ses lèvres. Elle a les +cheveux profonds, de la couleur de l'or mat, et d'une longueur qu'on +peut supposer merveilleuse, à la masse du chignon gonflé qui charge sa +nuque languissante. Une tunique noire couvre cette femme, et une robe +plus noire encore se drape sur la tunique, et l'iris qu'elle respire en +abaissant les paupières a la même teinte que la nuit.</p> + +<p>Sur cet appareil de deuil, Démétrios ne voit que les cheveux, comme un +vase d'or sur une colonne d'ébène. Il reconnaît Chrysis.</p> + +<p>Le souvenir et du miroir et du collier revient à lui vaguement; mais il +n'y croit pas, et dans ce rêve singulier la réalité seule lui semble +rêverie…</p> + +<p>«Viens, dit Chrysis. Entre sur mes pas.»</p> + +<p>Il la suit. Elle monte avec lenteur un escalier couvert de peaux +blanches. Son bras se pend à la rampe. Ses talons nus flottent sous sa +jupe.</p> + +<p>La maison n'a qu'un étage. Chrysis s'arrête sur la dernière marche.</p> + +<p>«Il y a quatre chambres, dit-elle. Quand tu les auras vues, tu n'en +sortiras plus. Veux-tu me suivre? As-tu confiance?»</p> + +<p>Mais il la suivrait partout. Elle ouvre la première porte et la referme +sur lui.</p> + + +<p class="gap">Cette pièce est étroite et longue. Une seule fenêtre l'éclaire, où +s'encadre toute la mer. À droite et à gauche, deux petites tablettes +portent une douzaine de volumes roulés.</p> + +<p>«Voici les livres que tu aimes, dit Chrysis, il n'y en a pas d'autres.»</p> + +<p>Démétrios les ouvre: ce sont <i>l'Oineus</i> de Chéremon, <i>le +Retour</i> d'Alexis, <i>le Miroir de Laïs</i> d'Aristippe, <i>la +Magicienne</i>, <i>le Cyclope</i> et <i>le Boucolisque</i> de Théocrite, +<i>Œdipe à Colone</i>, les <i>Odes</i> de Sapphô et quelques autres +petits ouvrages. Au milieu de cette bibliothèque idéale, une jeune fille +nue, couchée sur des coussins, se tait.</p> + +<p>«Maintenant, murmure Chrysis en tirant d'un long étui d'or un manuscrit +d'une seule feuille, voici la page des vers antiques que tu ne lis +jamais seul sans pleurer.»</p> + +<p>Le jeune homme lit au hasard:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse" title="Hoi men ar' ethrêneon, epi de stenachonto gynaikes.">Οἳ μὲν ἄρ᾽ ἐθρήνεον, ἐπὶ δὲ στενάχοντο γυναῖκες.</div> + <div class="verse" title="Têsin d'Andromachê leukôlenos êrche gooio,">Τῇσιν δ᾽ Ἀνδρομάχη λευκώλενος ἦρχε γόοιο,</div> + <div class="verse" title="Hektoros androphonoio karê meta chersin echousa;">Ἕκτορος ἀνδροφόνοιο κάρη μετὰ χερσὶν ἔχουσα·</div> + <div class="verse" title="Aner, ap' aiônos neos ôleo, kadde me chêrên">Ἆνερ, ἀπ᾽ αἰῶνος νέος ὤλεο, καδδέ με χήρην</div> + <div class="verse" title="Leipeis en megaroisi; pais d'eti nêpios autôs,">Λείπεις ἐν μεγάροισι· πάϊς δ᾽ἔτι νήπιος αὔτως,</div> + <div class="verse" title="Hon tekomen sy t'egô te dysammoroi…">Ὃν τέκομεν σύ τ᾽ἐγώ τε δυσάμμοροι…</div> + </div> +</div> + +<p>Il s'arrête, jetant sur Chrysis un regard attendri et surpris:</p> + +<p>«Toi? lui dit-il. C'est toi qui me montres ceci?</p> + +<p>—Ah! tu n'as pas tout vu. Suis-moi. Suis-moi vite!»</p> + +<p>Ils ouvrent une autre porte.</p> + + +<p class="gap">La seconde chambre est carrée. Une seule fenêtre l'éclaire, où s'encadre +toute la nature. Au milieu, un chevalet de bois porte une motte d'argile +rouge, et dans un coin, sur une chaise courbe, une jeune fille nue se +tait.</p> + +<p>«C'est ici que tu modèleras Andromède, Zagreus, et les Chevaux du +Soleil. Comme tu les créeras pour toi seul, tu les briseras avant ta +mort.</p> + +<p>—C'est la Maison du Bonheur,» dit tout bas Démétrios.</p> + +<p>Et il laissa tomber son front dans sa main.</p> + +<p>Mais Chrysis ouvre une autre porte.</p> + + +<p class="gap">La troisième chambre est vaste et ronde. Une seule fenêtre l'éclaire où +s'encadre tout le ciel bleu. Ses murs sont des grilles de bronze, +croisées en losanges réguliers à travers lesquels se glisse une musique +de flûtes et de cithares jouée sur un mode mélancolique par des +musiciennes invisibles. Et contre la muraille du fond, sur un thrône de +marbre vert, une jeune fille nue se tait.</p> + +<p>«Viens! viens! répète Chrysis.</p> + +<p>Ils ouvrent une autre porte.</p> + + +<p class="gap">La quatrième chambre est basse, sombre, hermétiquement close et de forme +triangulaire. Les tapis sourds et des fourrures l'habillent si +mollement, du sol au plafond, que la nudité n'y étonne point, tant les +amants peuvent s'imaginer avoir jeté dans tous les sens leurs vêtements +sur les parois. Quand la porte s'est refermée, on ne sait plus où elle +était. Il n'y a pas de fenêtre. C'est un monde étroit, hors du +monde. Quelques mèches de poils noirs qui pendent laissent glisser des +larmes de parfums dans l'air. Et cette chambre est éclairée par sept +vitraux myrrhins qui colorent diversement la lumière incompréhensible de +sept lampes souterraines.</p> + +<p>«Vois-tu, explique la jeune fille d'une voix affectueuse et tranquille, +il y a trois lits différents dans les trois coins de <i>notre</i> +chambre…»</p> + +<p>Démétrios ne répond pas. Et il se demande en lui-même:</p> + +<p>«Est-ce bien là un dernier terme? Est-ce vraiment un but de l'existence +humaine? N'ai-je donc parcouru les trois autres chambres que pour +m'arrêter dans celle-ci? Et pourrai-je, pourrai-je en sortir si je m'y +couche toute +une nuit dans l'attitude de l'amour qui est l'allongement du tombeau?»</p> + +<p>Mais Chrysis parle…</p> + + +<p class="gap">«Bien-Aimé, tu m'as demandée, je suis venue, regarde-moi bien…»</p> + +<p>Elle lève les deux bras ensemble, repose ses mains sur ses cheveux, et +les coudes en avant, sourit.</p> + +<p>«Bien-Aimé, je suis à toi… Oh! pas encore tout de suite. Je t'ai +promis de chanter, je chanterai d'abord.»</p> + +<p>Et il ne pense plus qu'à elle et il se couche à ses pieds. Elle a de +petites sandales noires. Quatre fils de perles bleuâtres passent entre +les orteils menus dont chaque ongle a été peint d'un croissant de lune +de carmin.</p> + +<p>La tête inclinée sur l'épaule, elle bat du bout des doigts la paume de +sa main gauche avec l'autre main en ondulant les hanches à peine.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">«Sur mon lit, pendant la nuit,</div> + <div class="verse">J'ai cherché celui que mon cœur aime,</div> + <div class="verse">Je l'ai cherché, je ne l'ai point trouvé…</div> + <div class="verse">Je vous conjure, filles d'Iérouschalaïm,</div> + <div class="verse">Si vous trouvez mon amant,</div> + <div class="verse">Dites-lui</div> + <div class="verse">Que je suis malade d'amour.</div> + </div> +</div> + +<p>»Ah! c'est le chant des chants, Démétrios! +C'est le cantique nuptial des filles de mon pays.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">»J'étais endormie, mais mon cœur veillait,</div> + <div class="verse">C'est la voix de mon bien-aimé…</div> + <div class="verse">Il a frappé à ma porte.</div> + <div class="verse">Le voici, il vient</div> + <div class="verse">Sautant sur les montagnes</div> + <div class="verse">Semblable au chevreuil</div> + <div class="verse">Ou au faon des biches.</div> + </div> + + <div class="stanza"> + <div class="verse">Mon bien-aimé parle et me dit:</div> + <div class="verse">—Ouvre-moi, ma sœur, mon amie.</div> + <div class="verse">Ma tête est pleine de rosée.</div> + <div class="verse">Mes cheveux sont pleins des gouttes de la nuit.</div> + <div class="verse">Lève-toi, mon amie;</div> + <div class="verse">Viens, belle fille.</div> + <div class="verse">Voici que l'hiver est passé</div> + <div class="verse">Et que la pluie s'en est allée.</div> + <div class="verse">Les fleurs naissent sur la terre,</div> + <div class="verse">Le temps de chanter est arrivé,</div> + <div class="verse">On entend la tourterelle.</div> + <div class="verse">Lève-toi, mon amie;</div> + <div class="verse">Viens, belle fille!»</div> + </div> +</div> + +<p>Elle jette son voile loin d'elle et reste debout dans une étoffe étroite +qui serre les jambes et les hanches.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">«—J'ai ôté ma chemise;</div> + <div class="verse">Comment la remettrai-je?</div> + <div class="verse">J'ai lavé mes pieds;</div> + <div class="verse">Comment les souillerai-je?</div> + </div> + + <div class="stanza"> + <div class="verse">Mon bien-aimé a passé la main par la serrure</div> + <div class="verse">Et mon ventre en a frissonné.</div> + </div> + + <div class="stanza"> + <div class="verse">Je me suis levée pour ouvrir à mon amant.</div> + <div class="verse">Mes mains dégouttaient de myrrhe.</div> + <div class="verse">La myrrhe de mes doigts s'est répandue</div> + <div class="verse">Sur la poignée du verrou.</div> + <div class="verse">Ah! Qu'il me baise des baisers de sa bouche!»</div> + </div> +</div> + +<p>Elle renverse la tête en fermant à demi les paupières.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">«Soutenez-moi, guérissez-moi.</div> + <div class="verse">Car je suis malade d'amour.</div> + <div class="verse">Que sa main gauche soit sous ma nuque</div> + <div class="verse">Et que sa droite m'étreigne.</div> + <div class="verse">—Tu m'as pris, ma sœur, avec un de tes yeux,</div> + <div class="verse">Avec une des chaînettes de ton cou.</div> + <div class="verse">Que ton amour est bon.</div> + <div class="verse">Que tes caresses sont bonnes!</div> + <div class="verse">Meilleures que le vin.</div> + <div class="verse">Ton odeur me plaît mieux que tous les aromates,</div> + <div class="verse">Tes lèvres sont toutes mouillées:</div> + <div class="verse">Il y a du miel et du lait sous ta langue,</div> + <div class="verse">L'odeur de tes vêtements est celle du Liban.</div> + </div> + + <div class="stanza"> + <div class="verse">Tu es, ô ma sœur, un jardin secret,</div> + <div class="verse">Une source close, une fontaine scellée. Lève-toi, vent du nord!</div> + <div class="verse">Accours, vent du sud!</div> + <div class="verse">Soufflez sur mon jardin</div> + <div class="verse">Pour que ses parfums s'écoulent.»</div> + </div> +</div> + +<p>Elle arrondit les bras, et tend la bouche.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">«—Que mon amant entre dans son jardin</div> + <div class="verse">Et mange de ses fruits excellents.</div> + <div class="verse">—Oui, j'entre en mon jardin,</div> + <div class="verse">Ô ma sœur, mon aimée,</div> + <div class="verse">Je cueille ma myrrhe et mes aromates,</div> + <div class="verse">Je mange mon miel avec son rayon.</div> + <div class="verse">Je bois mon vin avec ma crème.</div> + <div class="verse">—Mets-moi comme un sceau sur ton cœur,</div> + <div class="verse">Comme un sceau sur ton bras,</div> + <div class="verse">Car l'Amour est fort comme la Mort.»</div> + </div> +</div> + +<p>Sans remuer les pieds, sans fléchir les genoux serrés, elle fait tourner +lentement son torse sur ses hanches immobiles. Son visage et ses deux +seins, au-dessus du fourreau de ses jambes, semblent trois grandes +fleurs presque roses dans un porte-bouquet d'étoffe.</p> + +<p>Elle danse gravement, des épaules et de la tête et de ses beaux bras +mélangés. Elle semble souffrir dans sa gaîne et révéler toujours +davantage la blancheur de son corps à demi délivré. Sa respiration +gonfle sa poitrine. Sa bouche ne peut plus se fermer. Ses paupières ne +peuvent plus s'ouvrir. Un feu grandissant fait rougir ses joues.</p> + +<p>Parfois ses dix doigts croisés s'unissent devant son visage. Parfois, +elle lève les bras. Elle s'étire délicieusement. Un long sillon fugitif +sépare ses épaules haussées. Enfin, d'un seul tour de chevelure +enveloppant sa face haletante +comme on enroule le voile des noces, elle détache en tremblant l'agrafe +sculptée qui retenait l'étoffe à ses reins et fait glisser jusqu'au +tapis tout le mystère de sa grâce.</p> + + +<p class="gap">Démétrios et Chrysis…</p> + +<p>Leur première étreinte avant l'amour est immédiatement si parfaite, si +harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connaître pleinement la +multiple volupté. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui +l'accole avec force. Une de ses cuisses est brûlante entre deux jambes +resserrées, et l'autre, ramenée par-dessus, se fait pesante et +s'élargit. Ils restent ainsi sans mouvement, liés ensemble mais non +pénétrés, dans l'exaltation croissante d'un inflexible désir qu'ils ne +veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises. +Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les guérir leurs +virginités douloureuses.</p> + +<p>On ne regarde rien d'aussi près que le visage de la femme aimée. Vus +dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent +énormes. Quand elle les ferme, deux plis parallèles subsistent sur +chaque paupière +et une teinte uniformément terne s'étend depuis les sourcils brillants +jusqu'à la naissance des joues. Quand elle les ouvre, un anneau vert, +mince comme un fil de soie, éclaire d'une couronne l'insondable prunelle +noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs cils recourbés. La +petite chair rouge d'où coulent les larmes a des palpitations soudaines.</p> + +<p>Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de +Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'Écriture, +mais une eau vivante, mobile, enchantée. Et cette langue elle-même, +multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui +s'étire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux, +fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en pétale, chair qui se +raidit pour frémir ou s'amollit pour lécher, Chrysis l'anime de toute sa +tendresse et de sa fantaisie passionnée… puis ce sont des caresses +qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit à +étreindre dans un réseau de crampes frissonnantes qui s'éveillent le +long des côtes et ne s'évanouissent pas tout entières. Elle n'est +heureuse, a-t-elle dit, que secouée par +le désir ou énervée par l'épuisement: la transition l'effraie comme une +souffrance. Dès que son amant l'y invite, elle l'écarte de ses bras +tendus; ses genoux se serrent, ses lèvres deviennent suppliantes. +Démétrios l'y contraint par la force.</p> + + +<p class="gap">… Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la +tempête dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands +soulèvements des eaux ne semblent dignes d'étonnement à ceux qui ont vu +dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient +prodigieuse. Tour à tour cambrée ou retombante, un coude relevé sur +les coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une +moribonde et suffoque, la tête en arrière. Ses yeux éclairés de +reconnaissance fixent dans le coin des paupières le vertige de leur +regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est +d'un mouvement qui déconcerte. Deux lignes musculaires admirables, +descendant de l'oreille à l'épaule, viennent s'unir sous le sein droit +qu'elles portent comme un fruit.</p> + +<p>Démétrios contemple avec une sorte de +crainte religieuse cette fureur de la déesse dans le corps féminin, ce +transport de tout un être, cette convulsion surhumaine dont il est la +cause directe, qu'il exalte ou réprime librement, et qui, pour la +millième fois, le confond.</p> + +<p>Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se +magnifient pour créer. Les mamelles ont déjà pris jusqu'à leurs bouts +exagérés la majesté maternelle. Le ventre sacré de la femme accomplit la +conception…</p> + +<p>Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance +l'accouchement!</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l4c2">II<br /> +<span class="d">LA FOULE</span></h3> + + +<p>Dans la matinée où prit fin la bacchanale chez Bacchis, il y eut un +événement à Alexandrie: la pluie tomba.</p> + +<p>Aussitôt, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire dans les pays +moins africains, tout le monde fut dehors pour recevoir l'ondée.</p> + +<p>Le phénomène n'avait rien de torrentiel ni d'orageux. De larges gouttes +tièdes, du haut d'un nuage violet, traversaient l'air. Les femmes les +sentaient mouiller leurs poitrines et leurs cheveux hâtivement noués. +Les hommes regardaient le ciel avec intérêt. Des petits enfants riaient +aux éclats en traînant leurs pieds nus dans la boue superficielle.</p> + +<p>Puis le nuage s'évanouit parmi la lumière; le ciel resta implacablement +pur, et peu de temps après midi la boue était redevenue poussière sous +le soleil.</p> + + +<p class="gap">Mais cette averse passagère avait suffi. La ville en était égayée. Les +hommes demeurèrent ensemble sur les dalles de l'Agora et les femmes se +mêlèrent par groupes en croisant leurs voix éclatantes.</p> + +<p>Les courtisanes seules étaient là, car le troisième jour des Aphrodisies +étant réservé à la dévotion exclusive des femmes mariées, celles-ci +venaient de se rendre en grande théorie sur la route de l'Astarteïon, et +il n'y avait plus sur la place que des robes à fleurs et des yeux noirs +de fard.</p> + +<p>Comme Myrtocleia passait, une jeune fille nommée Philotis, qui causait +avec beaucoup d'autres, la tira par le nœud de sa manche.</p> + +<p>«Hé, petite! Tu as joué chez Bacchis, hier! Qu'est-ce qui s'est passé? +Qu'est-ce qu'on y a fait? Bacchis a-t-elle ajouté un nouveau collier à +plaques pour cacher les vallées de son cou? Porte-t-elle des seins en +bois, ou en cuivre? Avait-elle oublié de teindre ses petits +cheveux blancs des tempes avant de mettre sa perruque? Allons, parle, +poisson frit!</p> + +<p>—Si tu crois que je l'ai regardée! Je suis arrivée après le repas, j'ai +joué ma scène, j'ai reçu mon prix et je suis partie en courant.</p> + +<p>—Oh! je sais que tu ne te débauches pas!</p> + +<p>—Pour tacher ma robe et recevoir des coups, non, Philotis. Il n'y a que +les femmes riches qui puissent faire l'orgie. Les petites joueuses de +flûte n'y gagnent que des larmes.</p> + +<p>—Quand on ne veut pas tacher sa robe, on la laisse dans l'antichambre. +Quand on reçoit des coups de poing, on se fait payer double. C'est +élémentaire. Ainsi tu n'as rien à nous apprendre? pas une aventure, pas +une plaisanterie, pas un scandale? Nous bâillons comme des ibis. Invente +quelque chose si tu ne sais rien.</p> + +<p>—Mon amie Théano est restée après moi. Quand je me suis réveillée, tout +à l'heure, elle n'était pas encore rentrée. La fête dure peut-être +toujours.</p> + +<p>—C'est fini, dit une femme, Théano est là-bas, contre le mur +Céramique.»</p> + + +<p class="gap">Les courtisanes y coururent, mais à quelques +pas elles s'arrêtèrent avec un sourire de pitié. Théano, dans le vertige +de l'ivresse la plus ingénue, tirait avec obstination une rose presque +défleurie dont les épines s'accrochaient à ses cheveux. Sa tunique jaune +était souillée de rouge et blanc comme si toute l'orgie avait passé sur +elle. L'agrafe de bronze qui retenait sur l'épaule gauche les plis +convergents de l'étoffe pendait plus bas que la ceinture et découvrait +la boule mouvante d'un jeune sein déjà trop mûr, qui gardait deux +stigmates de pourpre.</p> + +<p>Dès qu'elle aperçut Myrtocleia, elle partit brusquement de cet éclat de +rire singulier que tout le monde connaissait à Alexandrie et qui l'avait +fait surnommer la Poule. C'était un interminable gloussement de +pondeuse, une cascade de gaieté qui redescendait à l'essouffler, puis +reprenait par un cri suraigu, et ainsi de suite, d'une façon rythmée, +dans une joie de volaille triomphante.</p> + +<p>«Un œuf! un œuf!» dit Philotis.</p> + +<p>Mais Myrtocleia fit un geste:</p> + +<p>«Viens, Théano. Il faut te coucher. Tu n'es pas bien. Viens avec moi.</p> + +<p>—Ah! ha!… Ah! ha!…» riait l'enfant.</p> + +<p>Et elle prit son sein dans sa petite main en criant d'une voix altérée:</p> + +<p>«Ah! ha!… le miroir…</p> + +<p>—Viens! répétait Myrto impatientée.</p> + +<p>—Le miroir… il est volé, volé, volé! Ah! haaaa! Je ne rirai jamais +tant quand je vivrais plus que Cronos. Volé, volé, le miroir d'argent!»</p> + +<p>La chanteuse voulait l'entraîner, mais Philotis avait compris.</p> + +<p>«Ohé! cria-t-elle aux autres en levant les deux bras en l'air. Accourez +donc! on apprend des nouvelles! Le miroir de Bacchis est volé!»</p> + +<p>Et toutes s'exclamèrent:</p> + +<p>«Papaïe! Le miroir de Bacchis!»</p> + + +<p class="gap">En un instant, trente femmes se pressèrent autour de la joueuse de +flûte.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui se passe?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—On a volé le miroir de Bacchis; c'est Théano qui vient de le dire.</p> + +<p>—Mais quand cela?</p> + +<p>—Qui est-ce qui l'a pris?»</p> + +<p>L'enfant haussa les épaules:</p> + +<p>«Est-ce que je sais!</p> + +<p>—Tu as passé la nuit là-bas. Tu dois savoir. Ce n'est pas possible. Qui +est entré chez elle? On te l'a dit sans doute. Rappelle-toi, Théano.</p> + +<p>—Est-ce que je sais? Ils étaient plus de vingt dans la salle… ils +m'avaient louée comme joueuse de flûte, mais ils m'ont empêchée de jouer +parce qu'ils n'aiment pas la musique. Ils m'ont demandé de mimer la +figure de Danaë et ils jetaient des pièces d'or sur moi, et Bacchis me +les prenait toutes… Et quoi encore? C'étaient des fous. Ils m'ont fait +boire la tête en bas dans un cratère beaucoup trop plein où ils avaient +versé sept coupes parce qu'il y avait sept vins sur la table. J'avais la +figure toute mouillée. Même mes cheveux trempaient, et mes roses.</p> + +<p>—Oui, interrompit Myrto, tu es une fort vilaine fille. Mais le miroir? +Qui est-ce qui l'a pris?</p> + +<p>—Justement! quand on m'a remise sur mes pieds, j'avais le sang à la +tête et du vin jusqu'aux oreilles. Ha! ha! ils se sont tous mis à +rire… Bachis a envoyé chercher le miroir… Ha! ha! il n'y était plus. +Quelqu'un l'avait pris.</p> + +<p>—Qui? On te demande qui?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. On ne pouvait pas me fouiller: +j'étais toute nue. Je ne cacherais +pas un miroir comme une drachme sous ma paupière. Ce n'est pas moi, +voilà ce que je sais. Elle a mis une esclave en croix, c'est peut-être à +cause de cela… Quand j'ai vu qu'on ne me regardait plus, j'ai ramassé +les pièces de Danaë. Tiens, Myrto, j'en ai cinq, tu achèteras des robes +pour nous trois.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Le bruit du vol s'était répandu peu à peu sur toute la place. Les +courtisanes ne cachaient pas leur satisfaction envieuse. Une curiosité +bruyante animait les groupes en mouvement.</p> + +<p>«C'est une femme, disait Philotis, c'est une femme qui a fait ce +coup-là.</p> + +<p>—Oui, le miroir était bien caché. Un voleur aurait pu tout emporter +dans la chambre et tout bouleverser sans trouver la pierre.</p> + +<p>—Bacchis avait des ennemies, ses anciennes amies surtout. Celles-là +savaient tous ses secrets. L'une d'elles l'aura fait attirer quelque +part et sera entrée chez elle à l'heure où le soleil est chaud et les +rues presque désertes.</p> + +<p>—Oh! Elle l'a peut-être fait vendre, son miroir, pour payer ses dettes.</p> + +<p>—Si c'était un de ses amants? On dit qu'elle prend des portefaix +maintenant.</p> + +<p>—Non, c'est une femme, j'en suis sûre.</p> + +<p>—Par les deux déesses! C'est bien fait!»</p> + + +<p class="gap">Tout à coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de +l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?»</p> + +<p>Et une voix aiguë dominant le tumulte cria par-dessus les têtes +anxieuses:</p> + +<p>«On a tué la femme du grand-prêtre!»</p> + +<p>Une émotion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On +ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre était +venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la +même phrase se répétait de bouche en bouche:</p> + +<p>«On a tué la femme du grand-prêtre! la fête du temple est suspendue!»</p> + + +<p class="gap">Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait été trouvé, couché +sur un banc de +marbre rose, dans un lieu écarté, au sommet des jardins. Une longue +aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait pas saigné; +mais l'assassin avait coupé tous les cheveux de la jeune femme, et +emporté le peigne antique de la reine Nitaoucrît.</p> + +<p>Après les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La +multitude grossissait d'instant en instant. La ville entière était là, +mer de têtes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui +débouchait à la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la +lumière éclatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille +affluence depuis le jour où Ptolémée Aulète avait été chassé du trône +par les partisans de Bérénice. Encore les révolutions politiques +paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lèse-religion, dont +le salut de la cité pouvait dépendre. Les hommes s'écrasaient autour des +témoins. On demandait de nouveaux détails. On émettait des conjectures. +Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du célèbre miroir. +Les plus avisés affirmaient +que ces deux crimes simultanés s'étaient faits par la même main. Mais +laquelle? Des filles, qui +avaient déposé la veille leur offrande pour l'année suivante, +craignirent que la déesse ne leur en tînt plus compte, et sanglotèrent +assises, la tête dans leur robe.</p> + +<p>Une superstition ancienne voulait que deux événements semblables fussent +suivis d'un troisième plus grave. La foule attendait celui-là. Après le +miroir et le peigne, qu'avait pris le mystérieux larron? Une atmosphère +étouffante, enflammée par le vent du sud et pleine de sable en +poussière, pesait sur la foule immobile.</p> + +<p>Insensiblement, comme si cette masse humaine eût été un seul être, elle +fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrés jusqu'à la terreur +panique, et tous les yeux se fixèrent vers un même point de l'horizon.</p> + +<p>C'était à l'extrémité lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la +porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple à l'Agora. Là, +au plus haut point de la côte douce, où la voie s'ouvrait sur le ciel, +une seconde multitude effarée venait d'apparaître et courait en +descendant vers la première.</p> + +<p>«Les courtisanes! Les courtisanes sacrées!»</p> + +<p>Personne ne bougea. On n'osait pas aller à leur rencontre, de peur +d'apprendre un nouveau désastre. Elles arrivaient comme une inondation +vivante, précédées du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles +levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une +armée. On les reconnaissait, à présent. On distinguait leurs robes, +leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumière frappaient les +bijoux d'or. Elles étaient toutes proches. Elles ouvraient la bouche… +le silence se fit.</p> + + +<p class="gap">«On a volé le collier de la Déesse, les Vraies Perles de l'Anadyomène!»</p> + + +<p class="gap">Une clameur désespérée accueillit la fatale parole. La foule se retira +d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs, +emplissant la voie, refoulant les femmes effrayées, dans la longue +avenue du Drôme, vers la sainte immortelle perdue.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l4c3">III<br /> +<span class="d">LA RÉPONSE</span></h3> + + +<p>Et l'agora demeura vide, comme une plage après la marée.</p> + +<p>Vide, non pas complètement: un homme et une femme restèrent, ceux-là +seuls qui savaient le secret de la grande émotion publique, et qui, l'un +par l'autre, l'avaient causée: Chrysis et Démétrios.</p> + +<p>Le jeune homme était assis sur un bloc de marbre près du port. La jeune +femme était debout à l'autre extrémité de la place. Ils ne pouvaient se +reconnaître; mais ils se devinèrent mutuellement; Chrysis courut sous le +soleil, ivre d'orgueil et enfin de désir.</p> + +<p>«Tu l'as fait! s'écria-t-elle. Tu l'as donc fait!</p> + +<p>—Oui, dit simplement le jeune homme. Tu es obéie.»</p> + +<p>Elle se jeta sur ses genoux et l'embrassa dans une étreinte délirante.</p> + +<p>«Je t'aime! Je t'aime! Jamais je n'ai senti ce que je sens. Dieux! Je +sais donc ce que c'est que d'être amoureuse! Tu le vois, mon aimé, je te +donne plus, moi, que je ne t'avais promis avant-hier. Moi qui n'ai +jamais désiré personne, je ne pouvais pas penser que je changerais si +vite. Je ne t'avais vendu que mon corps sur le lit, maintenant je te +donne tout ce que j'ai de bon, tout ce que j'ai de pur, de sincère et de +passionné, toute mon âme qui est vierge, Démétrios, songes-y! Viens avec +moi, quittons cette ville pour un temps, allons dans un lieu caché, où +il n'y ait que toi et moi. Nous aurons là des jours comme il n'y en eut +pas avant nous sur la terre. Jamais un amant n'a fait ce que tu viens de +faire pour moi. Jamais une femme n'a aimé comme j'aime; ce n'est pas +possible! ce n'est pas possible! +Je ne peux presque pas parler, tellement j'ai la gorge étouffée. Tu +vois, je pleure. Je sais aussi, maintenant, ce que c'est que pleurer: +c'est être trop heureuse… Mais tu +ne réponds pas! Tu ne dis rien! Embrasse-moi…»</p> + + +<p class="gap">Démétrios allongea la jambe droite afin d'abaisser son genou qui se +fatiguait un peu. Puis il fit lever la jeune femme, se leva lui-même, +secoua son vêtement pour aérer les plis, et dit doucement:</p> + + +<p class="gap">«Non… Adieu.»</p> + + +<p class="gap">Et il s'en alla d'un pas tranquille.</p> + + +<p class="gap">Chrysis, au comble de la stupeur, restait la bouche ouverte et la main +pendante.</p> + +<p>«Quoi?… quoi?… qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>—Je te dis: adieu, articula-t-il sans élever la voix.</p> + +<p>—Mais… mais ce n'est donc pas toi qui…</p> + +<p>—Si. Je te l'avais promis.</p> + +<p>—Alors… Je ne comprends plus.</p> + +<p>—Ma chère, que tu comprennes ou non, c'est assez indifférent. Je laisse +ce petit mystère à tes méditations. Si +ce que tu m'as dit est vrai, elles menacent d'être prolongées. Voilà qui +vient à point pour les occuper. Adieu.</p> + +<p>—Démétrios! Qu'est-ce que j'entends?… D'où t'est venu ce ton-là? +Est-ce bien toi qui parles? Explique-moi! Je t'en conjure! Qu'est-il +arrivé entre nous? C'est à se briser la tête contre les murailles…</p> + +<p>—Faut-il répéter cent fois les mêmes choses! Oui, j'ai pris le miroir; +oui, j'ai tué la prêtresse Touni pour avoir le peigne antique; oui, j'ai +enlevé du col de la déesse le grand collier de perles à sept rangs. Je +devais te remettre les trois cadeaux en échange d'un seul sacrifice de +ta part. C'était l'estimer, n'est-il pas vrai? Or, j'ai cessé de lui +attribuer cette valeur considérable et je ne te demande plus rien. Agis +de même à ton tour et quittons-nous. J'admire que tu ne comprennes point +une situation dont la simplicité est si éclatante.</p> + +<p>—Mais garde-les, tes cadeaux! Est-ce que j'y pense! Est-ce que je te +les demande, tes cadeaux? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? C'est +toi que je veux, toi seul…</p> + +<p>—Oui, je le sais. Mais encore une fois, je ne veux plus, de mon côté; +et comme, pour qu'il y ait rendez-vous, il est indispensable d'obtenir à +la fois le consentement des deux +amants, notre union risque fort de ne pas se réaliser si je persiste +dans ma manière de voir. C'est ce que j'essaye de te faire entendre avec +toute la clarté de parole dont je suis susceptible. Je vois qu'elle est +insuffisante; mais comme il ne m'appartient pas de la rendre plus +parfaite, je te prie de vouloir bien accepter de bonne grâce le fait +accompli, sans pénétrer ce qu'il a pour toi d'obscur, puisque tu +n'admets pas qu'il soit vraisemblable. Je désirerais vivement clore cet +entretien qui ne peut avoir aucun résultat et qui m'entraînerait +peut-être à des phrases désobligeantes.</p> + +<p>—On t'a parlé de moi!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Oh! Je le devine! On t'a parlé de moi, ne dis pas non! On t'a dit du +mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Démétrios! Il ne faut pas les +écouter. Je te jure par les dieux, elles mentent!</p> + +<p>—Je ne les connais pas.</p> + +<p>—Crois-moi! crois-moi, Bien-Aimé! Quel intérêt aurais-je à te tromper, +puisque je n'attends rien de toi que toi-même? Tu es le premier à qui je +parle ainsi…»</p> + +<p>Démétrios la regarda dans les yeux.</p> + +<p>«Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.</p> + +<p>—Tu délires… Quand cela? Où? Comment?</p> + +<p>—Je dis vrai. Je t'ai eue malgré toi. Ce que j'attendais de tes +complaisances, tu me l'as donné à ton insu. Le pays où tu voulais aller, +tu m'y as mené en songe, cette nuit, et tu étais belle… ah! que tu +étais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-là. Aucune volonté +humaine ne me forcera plus à le revoir. On n'a jamais le bonheur deux +fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé au point de gâter un +souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aimé +que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité.»</p> + + +<p class="gap">Chrysis se prit les tempes dans les mains.</p> + +<p>«C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en +contente!</p> + +<p>—Tu précises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rêvé; es-tu sûre que je +fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais été heureux: est-ce que le +bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson +physique que tu provoques +si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le pouvoir de diversifier, +puisqu'il est sensiblement le même auprès de toutes les femmes qui se +donnent? Non, c'est toi-même que tu diminues en prenant cette allure +inconvenante. Tu ne me parais pas bien connaître toutes les félicités +qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les maîtresses diffèrent, c'est +qu'elles ont chacune des façons personnelles de préparer et de conclure +un événement en somme aussi monotone qu'il est nécessaire, et dont la +recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait que lui en perspective, toute +la peine que nous prenons pour trouver une maîtresse parfaite. En cette +préparation et en cette conclusion, parmi toutes les femmes, tu +excelles. Du moins, j'ai eu plaisir à me le figurer, et peut-être +m'accorderas-tu qu'après avoir rêvé l'Aphrodite du Temple, mon +imagination n'a pas eu grand'peine à se représenter la femme que tu es? +Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe nocturne ou +d'une erreur éveillée. Qu'il te suffise de savoir que, rêvée ou conçue, +ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire. Illusion; mais, +sur toutes choses, je +t'empêcherai, Chrysis, de me désillusionner.</p> + +<p>—Et moi, dans tout cela, que fais-tu de moi, moi qui t'aime encore +malgré les horreurs que j'entends de ta bouche? Ai-je eu conscience de +ton odieux rêve? Ai-je été de moitié dans ce bonheur dont tu parles, et +que tu m'as volé, volé! A-t-on jamais ouï dire qu'un amant eût un +égoïsme assez épouvantable pour prendre son plaisir de la femme qui +l'aime sans le lui faire partager?… Cela confond la pensée. J'en +deviendrai folle.»</p> + + +<p class="gap">Ici Démétrios quitta son ton de raillerie, et dit, d'une voix légèrement +tremblante:</p> + +<p>«T'inquiétais-tu de moi quand tu profitais de ma passion soudaine pour +exiger, dans un instant d'égarement, trois actes qui auraient pu briser +mon existence et qui laisseront toujours en moi le souvenir d'une triple +honte?</p> + +<p>—Si je l'ai fait, c'était pour t'attacher. Je ne t'aurais pas eu si je +m'étais donnée.</p> + +<p>—Bien. Tu as été satisfaite. Tu m'as tenu, pas pour longtemps, mais tu +m'as tenu, néanmoins, dans l'esclavage que tu voulais. Souffre +qu'aujourd'hui je me délivre!</p> + +<p>Il n'y a d'esclave que moi, Démétrios.</p> + +<p>—Oui, toi ou moi, mais l'un de nous deux s'il aime l'autre. +L'Esclavage! L'Esclavage! voilà le vrai nom de la passion. Vous n'avez +toutes qu'un seul rêve, qu'une seule idée au cerveau: faire que votre +faiblesse rompe la force de l'homme et que votre futilité gouverne son +intelligence! Ce que vous voulez, dès que les seins vous poussent, ce +n'est pas aimer ni être aimée, c'est lier un homme à vos chevilles, +l'abaisser, lui ployer la tête et mettre vos sandales dessus. Alors vous +pouvez, selon votre ambition, nous arracher l'épée, le ciseau ou le +compas, briser tout ce qui vous dépasse, émasculer tout ce qui vous fait +peur, prendre Héraclès par les naseaux et lui faire filer la laine! Mais +quand vous n'avez pu fléchir ni son front ni son caractère, vous adorez +le poing qui vous bat, le genou qui vous terrasse, la bouche même qui +vous insulte! L'homme qui a refusé de baiser vos pieds nus, s'il vous +viole, comble vos désirs. Celui qui n'a pas pleuré quand vous quittiez +sa maison peut vous y traîner par les cheveux: votre amour renaîtra de +vos larmes, car une seule chose vous console de ne pas imposer +l'esclavage, femmes amoureuses! c'est de le subir!</p> + +<p>—Ah! Bats-moi, si tu veux! Mais aime-moi après!»</p> + +<p>Et elle l'étreignit si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'écarter +ses lèvres. Il se dégagea des deux bras à la fois:</p> + +<p>«Je te déteste. Adieu», dit-il.</p> + +<p>Mais Chrysis s'accrocha à son manteau:</p> + +<p>«Ne mens pas. Tu m'adores. Tu as l'âme toute pleine de moi; mais tu as +honte d'avoir cédé. Écoute, écoute, Bien-Aimé! S'il ne te faut que cela +pour consoler ton orgueil, je suis prête à donner, pour t'avoir, plus +encore que je ne t'ai demandé. Quelque sacrifice que je te fasse, après +notre réunion je ne me plaindrai pas de la vie.»</p> + + +<p class="gap">Démétrios la regarda curieusement; et comme elle, l'avant-veille, sur la +jetée, il lui dit:</p> + +<p>«Quel serment fais-tu?</p> + +<p>—Par l'Aphrodite, aussi.</p> + +<p>—Tu ne crois pas à l'Aphrodite. Jure par Iahveh Çabaoth.»</p> + +<p>La Galiléenne pâlit.</p> + +<p>«On ne jure pas par Iahveh.</p> + +<p>—Tu refuses?</p> + +<p>—C'est un serment terrible.</p> + +<p>—C'est celui qu'il me faut.»</p> + +<p>Elle hésita quelque temps, puis dit à voix basse:</p> + +<p>«J'en fais le serment par Iahveh. Que demandes-tu de moi, Démétrios?»</p> + + +<p class="gap">Le jeune homme se tut.</p> + + +<p class="gap">«Parle, Bien-Aimé! dit Chrysis. Dis-moi vite. J'ai peur.</p> + +<p>—Oh! c'est peu de chose.</p> + +<p>—Mais quoi encore!</p> + +<p>—Je ne veux pas te demander de me donner à ton tour trois cadeaux, +fussent-ils aussi simples que les premiers étaient rares. Ce serait +contre les usages. Mais je peux te demander d'en recevoir, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Assurément, dit Chrysis joyeuse.</p> + +<p>—Ce miroir, ce peigne, ce collier, que tu m'as fait prendre pour toi, +tu n'espérais pas en user, n'est-ce pas? Un miroir volé, le peigne d'une +victime et le collier de la déesse, ce +ne sont pas des bijoux dont on puisse faire étalage.</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Non. Je le pensais bien. C'est donc par pure cruauté que tu m'as +poussé à les ravir au prix des trois +crimes dont la ville entière est bouleversée aujourd'hui? Eh bien, tu +vas les porter.</p> + +<p>—Quoi!</p> + +<p>—Tu vas aller dans le petit jardin clos où se trouve la statue d'Hermès +Stygien. Cet endroit est toujours désert et tu ne risques pas d'y être +troublée. Tu enlèveras le talon gauche du dieu. La pierre est brisée, tu +verras. Là, dans l'intérieur du socle, tu trouveras le miroir de Bacchis +et tu le prendras à la main: tu trouveras le grand peigne de Nitaoucrît +et tu l'enfonceras dans tes cheveux; tu trouveras les sept colliers de +perles de la déesse Aphrodite, et tu les mettras à ton cou. Ainsi parée, +belle Chrysis, tu t'en iras par la ville. La foule va te livrer aux +soldats de la reine; mais tu auras ce que tu souhaitais et j'irai te +voir dans ta prison avant le lever du soleil.»</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l4c4">IV<br /> +<span class="d">LE JARDIN D'HERMANUBIS</span></h3> + + +<p>Le premier mouvement de Chrysis fut de hausser les épaules. Elle ne +serait pas si naïve que de tenir son serment!</p> + + +<p class="gap">Le second fut d'aller voir.</p> + + +<p class="gap">Une curiosité croissante la poussait vers le mystérieux endroit où +Démétrios avait caché les trois dépouilles criminelles. Elle voulait les +prendre, les toucher de la main, les faire briller au soleil, les +posséder un instant. Il lui semblait que sa victoire ne serait tout à +fait complète tant qu'elle n'aurait pas saisi le butin de ses ambitions.</p> + +<p>Quant à Démétrios, elle saurait bien le reprendre par une manœuvre +ultérieure. Comment croire qu'il s'était détaché d'elle à jamais? La +passion qu'elle lui supposait n'était pas de celles qui s'éteignent sans +retour dans le cœur de l'homme. Les femmes qu'on a beaucoup aimées +forment dans la mémoire une famille d'élection, et la rencontre d'une +ancienne maîtresse, même haïe, même oubliée, +éveille un trouble inattendu d'où peut rejaillir l'amour nouveau. +Chrysis n'ignorait pas cela. Si ardente qu'elle fût elle-même, si +pressée de conquérir ce premier homme qu'elle eût aimé, elle n'était pas +assez folle pour l'acheter du prix de sa vie quand elle voyait tant +d'autres moyens de le séduire plus simplement.</p> + +<p>Et cependant… quelle fin bienheureuse il lui avait proposée!</p> + +<p>Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique où +Sapphô s'était mirée, le peigne qui avait assemblé les cheveux royaux de +Nitaoucrît, le collier des perles marines qui avaient roulé dans la +conque de la déesse Anadyomène… Puis du soir au matin connaître +éperdument tout ce que l'amour le +plus emporté peut faire éprouver à une femme… et vers le milieu du +jour, mourir sans effort… Quel incomparable destin!</p> + +<p>Elle ferma les yeux…</p> + + +<p class="gap">Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.</p> + +<p>Elle monta en droite ligne, à travers Rhacotis, la rue qui menait au +Grand Serapeion. Cette voie, percée par les Grecs, avait quelque chose +de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux +populations s'y mêlaient bizarrement, dans une promiscuité encore un peu +haineuse. Entre les Égyptiens vêtus de chemises bleues, les tuniques +écrues des Hellènes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis +montait d'un pas rapide, sans écouter les conversations où le peuple +s'entretenait des crimes commis pour elle.</p> + +<p>Devant les marches du monument, elle tourna à droite, prit une rue +obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les +terrasses, traversa une petite place en étoile où, près d'une tache de +soleil, deux fillettes très brunes jouaient dans une fontaine, et enfin +elle s'arrêta.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Le jardin d'Hermès Anubis était une petite nécropole depuis +longtemps abandonnée, une sorte de terrain vague où les parents ne +venaient plus porter les libations aux morts et que les passants +évitaient d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avança +dans le plus grand silence, peureuse à chaque pierre qui craquait sous +ses pas. Le vent, toujours chargé de sable fin, agitait ses cheveux sur +les tempes, et gonflait son voile de soie écarlate vers les feuilles +blanches des sycomores.</p> + +<p>Elle découvrit la statue entre trois monuments funèbres qui la cachaient +de tous côtés et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit était bien +choisi pour enfouir un secret mortel. +Chrysis se glissa comme elle put dans le passage étroit et pierreux: en +voyant la statue, elle pâlit légèrement.</p> + +<p>Le dieu à tête de chacal était debout, la jambe droite en avant, la +coiffure tombante et percée de deux trous d'où sortaient les bras. La +tête se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains +qui faisaient +le geste de l'embaumeur. Le pied gauche était descellé.</p> + +<p>D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle était bien seule. +Un petit bruit derrière elle la fit frissonner; mais ce n'était qu'un +lézard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.</p> + +<p>Alors elle osa prendre enfin le pied cassé de la statue.</p> + +<p>Elle le souleva obliquement et non sans quelque peine, car il entraînait +avec lui une partie du socle évidé qui reposait sur le piédestal.</p> + +<p>Et sous la pierre elle vit briller tout à coup les énormes perles.</p> + + +<p class="gap">Elle tira le collier tout entier. Qu'il était lourd! elle +n'aurait pas pensé que des perles presque sans monture pussent peser +d'un tel poids à la main. Les globes de nacre étaient tous d'une +merveilleuse rondeur et d'un orient presque lunaire. Les sept rangs se +succédaient, l'un après l'autre, en s'élargissant comme des moires +circulaires sur une eau pleine d'étoiles.</p> + + +<p class="gap">Elle le mit à son cou.</p> + +<p>D'une main elle l'étagea, les yeux fermés pour mieux sentir le froid des +perles sur la peau. Elle disposa les sept rangs avec régularité le long +de sa poitrine nue et fit descendre le dernier dans l'intervalle chaud +des seins.</p> + +<p>Ensuite elle prit le peigne d'ivoire, le considéra quelque temps, +caressa la figurine blanche qui était sculptée dans la mince couronne, +et plongea le bijou dans ses cheveux plusieurs fois avant de le fixer où +elle le voulait.</p> + +<p>Puis elle tira du socle le miroir d'argent, s'y regarda, y vit son +triomphe, ses yeux éclairés d'orgueil, ses épaules parées des dépouilles +des dieux…</p> + + +<p class="gap">Et s'enveloppant même les cheveux dans sa grande cyclas écarlate, elle +sortit de la nécropole sans quitter les bijoux terribles.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l4c5">V<br /> +<span class="d">LES MURAILLES DE POURPRE</span></h3> + + +<p>Quand, de la bouche des hiérodoules, le peuple eut appris pour la +seconde fois la certitude du sacrilège, il s'écoula lentement à travers +les jardins.</p> + +<p>Les courtisanes du temple se pressaient par centaines le long des +chemins d'oliviers noirs. Quelques-unes répandaient de la cendre sur +leur tête. D'autres frottaient leur front dans la poussière, ou tiraient +leurs cheveux, ou se griffaient les seins, en signe de calamité. Les +yeux sur le bras, beaucoup sanglotèrent.</p> + + +<p class="gap">La foule redescendit en silence, dans la ville, par le Drôme et par les +quais. Un deuil universel +consternait les rues. Les boutiquiers avaient rentré précipitamment, par +frayeur, leurs étalages multicolores, et des auvents de bois fixés par +des barres se succédaient comme une palissade monotone au +rez-de-chaussée des maisons aveugles.</p> + +<p>La vie du port s'était arrêtée. Les matelots assis sur les bords de +pierre restaient immobiles, les joues dans les mains. Les vaisseaux +prêts à partir avaient fait relever +leurs longues rames et carguer leurs voiles aiguës le long des mâts +balancés par le vent. Ceux qui voulaient entrer en rade attendaient au +large les signaux, et quelques-uns de leurs passagers qui avaient des +parents au palais de la reine, croyant à une révolution sanglante, +sacrifiaient aux dieux infernaux.</p> + + +<p class="gap">Au coin de l'île du Phare et de la jetée, Rhodis, dans la multitude, +reconnut Chrysis auprès d'elle.</p> + +<p>«Ah! Chrysé! garde-moi, j'ai peur. Myrto est là; mais la foule est si +grande… j'ai peur qu'on nous sépare. Prends-nous par la main.</p> + +<p>—Tu sais, dit Myrtocleia, tu sais ce qui se passe? Connaît-on le +coupable? Est-il à la +torture? Depuis Hérostrate on n'a rien vu de tel. Les Olympiens nous +abandonnent. Que va-t-il advenir de nous?» +Chrysis ne répondit pas.</p> + +<p>«Nous avions donné des colombes, dit la petite joueuse de flûte. La +déesse s'en souviendra-t-elle? La déesse doit être irritée. Et toi, et +toi, ma pauvre Chrysé! Toi qui devais être aujourd'hui ou très heureuse +ou très puissante…</p> + +<p>—Tout est fait, dit la courtisane.</p> + +<p>—Comment dis-tu!»</p> + +<p>Chrysis fit deux pas en arrière et leva la main droite près de la +bouche.</p> + +<p>«Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez +aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour où la +déesse est descendue sur l'Ida. Et jusqu'à la fin du monde on ne le +reverra plus sur la terre.» +Les deux amies, stupéfaites, se reculèrent, la croyant folle. Mais +Chrysis, perdue dans son rêve, marcha jusqu'au monstrueux Phare, +montagne de marbre flamboyant à huit étages hexagonaux. Elle poussa la +porte de +bronze, et profitant de l'inattention publique, elle la +referma de l'intérieur en abaissant les barres sonores.</p> + + +<p class="gap">Quelques instants s'écoulèrent.</p> + +<p>La foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur +aux bouleversements réguliers des eaux.</p> + +<p>Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines:</p> + +<p>«Aphrodite!!</p> + +<p>—Aphrodite!!!»</p> + + +<p class="gap">Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple +chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse au pied des +murailles du Phare.</p> + +<p>La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les +rochers, monta dans les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île +était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus +compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de +longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.</p> + +<p>On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais +des Ptolémées +jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port Royal, du Grand-Port et +de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se nourrissait +indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet océan, agité +de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait comme une +barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine Bérénice. Et +d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le bruit +devenait formidable.</p> + + +<p class="gap">Ni Hélène sur les portes Scées, ni Phryné dans les flots d'Éleusis, ni +Thaïs faisant allumer l'incendie de Persépolis n'ont connu ce qu'est le +triomphe.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Chrysis était apparue par la porte de l'Occident, sur la première +terrasse du monument rouge.</p> + +<p>Elle était nue comme la déesse, elle tenait des deux mains les coins de +son voile écarlate que le vent enlevait sur le ciel du soir, et de la +main droite le miroir où se reflétait le soleil couchant.</p> + +<p>Avec lenteur, la tête penchée, par un mouvement +d'une grâce et d'une majesté infinies, elle monta la rampe extérieure +qui ceignait d'une spirale la haute tour vermeille. Son voile +frissonnait comme une flamme. Le crépuscule embrasé rougissait le +collier de perles comme une rivière de rubis. Elle montait, et dans +cette gloire, sa peau éclatante arborait toute la magnificence de la +chair, le sang, le feu, le carmin bleuâtre, le rouge velouté, le rose +vif, et, tournant avec les grandes murailles de pourpre, elle s'en +allait vers le ciel.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE V</h2> + + + + +<h3 id="l5c1">I<br /> +<span class="d">LA SUPRÊME NUIT</span></h3> + + +<p>«Tu es aimée des dieux, dit le vieux geôlier. Si moi, pauvre esclave, +j'avais fait la centième partie de tes crimes, je me serais vu lier sur +un chevalet, pendu par les pieds, déchiré de coups, écorché avec des +pinces. On m'aurait versé du vinaigre dans les narines, on m'aurait +chargé de briques jusqu'à m'étouffer, et si j'étais mort de douleur, mon +corps nourrirait déjà les chacals des plaines brûlées. Mais toi qui as +tout volé, tout tué, tout profané, on te réserve la ciguë douce et on te +prête une bonne chambre dans l'intervalle. Zeus me foudroie si je sais +pourquoi! Tu dois connaître quelqu'un au palais.</p> + +<p>—Donne-moi des figues, dit Chrysis. J'ai la bouche sèche.»</p> + +<p>Le vieil esclave lui apporta dans une corbeille verte une douzaine de +figues blettes à point.</p> + +<p>Chrysis resta seule.</p> + + +<p class="gap">Elle s'assit et se releva, elle fit le tour de sa chambre, +elle frappa les murs avec la paume de la main sans penser à quoi que ce +fût. Elle déroula ses cheveux pour les rafraîchir, puis les renoua +presque aussitôt.</p> + +<p>On lui avait fait mettre un long vêtement de laine blanche. L'étoffe +était chaude. Chrysis se sentit toute baignée de sueur. Elle étira les +bras, bâilla, et s'accouda sur la haute fenêtre.</p> + + +<p class="gap">Au dehors, la lune éclatante luisait dans un ciel d'une pureté liquide, +un ciel si pâle et si clair qu'on n'y voyait pas une étoile.</p> + + +<p class="gap">C'était par une semblable nuit que, sept ans auparavant, Chrysis avait +quitté la terre de Genezareth.</p> + +<p>Elle se rappela… ils étaient cinq. C'étaient des vendeurs d'ivoire. +Ils paraient des chevaux +à longue queue avec des houppes bigarrées. Ils avaient abordé l'enfant +au bord d'une citerne ronde…</p> + + +<p class="gap">Et avant cela, le lac bleuâtre, le ciel transparent, l'air léger du pays +de Gâlil.</p> + +<p>La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers +épineux piquaient les doigts qui allaient saisir les phalènes… On +croyait voir la couleur du vent dans les ondulations des fines +graminées…</p> + +<p>Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on +trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; +et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie +et de grands lys sur les montagnes, et la ligne des montagnes était +celle d'un jeune sein…</p> + + +<p class="gap">Chrysis ferma les yeux avec un faible sourire qui s'éteignit tout à +coup. L'idée de la mort venait de la saisir. Et elle sentit qu'elle ne +pourrait plus, jusqu'à la fin, cesser de penser.</p> + +<p>«Ah! se dit-elle, qu'ai-je fait! Pourquoi ai-je rencontré +cet homme? Pourquoi m'a-t-il +écoutée? Pourquoi me suis-je laissé prendre, à mon tour? Pourquoi +faut-il que, même maintenant, je ne regrette rien!</p> + +<p>«Ne pas aimer ou ne pas vivre: voilà quel choix Dieu m'a donné. Qu'ai-je +donc fait pour être punie?»</p> + +<p>Et il lui revint à la mémoire des fragments de versets sacrés qu'elle +avait entendu citer dans son enfance. Depuis sept ans, elle n'y pensait +plus. Mais ils revenaient, l'un après l'autre, avec une précision +implacable, s'appliquer à sa vie et lui prédire sa peine.</p> + + +<p class="gap">Elle murmura:</p> + + +<p class="gap">«Il est écrit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Je me souviens de ton amour lorsque tu étais jeune…</div> + <div class="verse">Tu as dès longtemps brisé ton joug,</div> + <div class="verse">Rompu tes liens.</div> + <div class="verse">Et tu as dit: Je ne veux plus être esclave;</div> + <div class="verse">Mais sous toute colline élevée</div> + <div class="verse">Et sous tout arbre vert</div> + <div class="verse">Tu t'es courbée, comme une prostituée<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Jérémie, II, 2, 20. +</p></div> +<p>»Il est écrit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">J'irai après mes amants</div> + <div class="verse">Qui me donnent mon pain et mon eau</div> + <div class="verse">Et ma laine et mon lin</div> + <div class="verse">Et mon huile et mon vin<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_3"></a> +<a href="#FNanchor_3"> +<span class="label">[3]</span></a> Osée, II, 7. +</p></div> +<p>»Il est écrit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Comment dirais-tu: Je ne suis point souillée.</div> + <div class="verse">Regarde tes pas dans la vallée,</div> + <div class="verse">Reconnais ce que tu as fait,</div> + <div class="verse">Chamelle vagabonde, ânesse sauvage,</div> + <div class="verse">Haletante et toujours en chaleur,</div> + <div class="verse">Qui t'aurait empêchée de satisfaire ton désir?<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_4"></a> +<a href="#FNanchor_4"> +<span class="label">[4]</span></a> Jérémie, II, 23, 24. +</p></div> +<p>»Il est écrit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse"><i>Elle a été courtisane en Égypte</i>,</div> + <div class="verse">Elle s'est enflammée pour des impudiques</div> + <div class="verse">Dont le membre est comme celui des ânes</div> + <div class="verse">Et la semence comme celle des chevaux.</div> + <div class="verse">Tu t'es souvenue des crimes de ta jeunesse en Égypte,</div> + <div class="verse">Quand on pressait tes seins parce qu'ils étaient jeunes.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_5"></a> +<a href="#FNanchor_5"> +<span class="label">[5]</span></a> Ezéchiel, XXIII, 20, 21. +</p></div> +<p>»Oh! s'écria-t-elle. C'est moi! c'est moi!</p> + +<p>»Et il est écrit encore:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Tu t'es prostituée à de nombreux amants</div> + <div class="verse">Et tu reviendras à moi! dit l'éternel.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_6"></a> +<a href="#FNanchor_6"> +<span class="label">[6]</span></a> Jérémie, III, 1. +</p></div> +<p>»Mais mon châtiment aussi est écrit!</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">Voici: j'excite contre toi tes amants.</div> + <div class="verse">Ils te jugeront selon leurs lois.</div> + <div class="verse">Ils te couperont le nez et les oreilles</div> + <div class="verse">Et ce qui reste de toi tombera par l'épée.<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_7"></a> +<a href="#FNanchor_7"> +<span class="label">[7]</span></a> Ezéchiel, XXIII, 22-25. +</p></div> +<p>»Et encore:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">C'en est fait: elle est mise à nu, elle est emmenée.</div> + <div class="verse">Ses servantes gémissent comme des colombes</div> + <div class="verse">Et se frappent la poitrine.<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></div> + </div> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_8"></a> +<a href="#FNanchor_8"> +<span class="label">[8]</span></a> Nahum, 111, 8. +</p></div> +<p>»Mais sait-on ce que dit l'Écriture, ajouta-t-elle pour se consoler. +N'est-il pas écrit ailleurs:</p> + +<blockquote> +<p>Je ne punirai pas vos filles parce qu'elles se prostituent.<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_9"></a> +<a href="#FNanchor_9"> +<span class="label">[9]</span></a> Osée, IV, 14. +</p></div> +<p>»Et ailleurs, l'Écriture ne conseille-t-elle pas:</p> + +<blockquote> +<p>Va, mange et bois, car dès longtemps Dieu te fait réussir. Qu'en tout +temps tes vêtements soient blancs et que l'huile parfumée ne manque pas +sur ta tête. <i>Jouis de la vie</i> avec la femme que tu aimes, pendant +tous les jours de ta vie de vanité que Dieu t'a donnés sous le soleil, +car il n'y a ni +œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, +où tu vas.<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>»</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_10"></a> +<a href="#FNanchor_10"> +<span class="label">[10]</span></a> Ecclésiaste, IX, 7, 10. +</p></div> + +<p class="gap">Elle eut un frémissement, et se répéta à voix basse:</p> + +<blockquote> +<p>«Car il n'y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le +séjour des morts <i>où tu vas</i>.</p> + + +<p class="gap">La lumière est douce. Ah! qu'il est agréable de voir le soleil.<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_11"></a> +<a href="#FNanchor_11"> +<span class="label">[11]</span></a> Id., XI, 7. +</p></div> +<blockquote> +<p>«Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie, +marche dans les voies de ton cœur et selon les visions de tes yeux, +avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure éternelle et que les +pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que +la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la +roue casse au puits, avant que la poussière retourne à la terre, d'où +elle a été tirée.<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>»</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p> +<a id="Footnote_12"></a> +<a href="#FNanchor_12"> +<span class="label">[12]</span></a> Id., XII, 1-8-9. +</p></div> +<p>Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:</p> + +<blockquote> +<p>«… Avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été +tirée…»</p> +</blockquote> + +<p>Et comme elle se prenait la tête dans les mains, afin de réprimer sa +pensée, elle sentit tout à coup, sans l'avoir prévue, la forme mortuaire +de son crâne à travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites +énormes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.</p> + +<p>Horreur! C'était donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidité +effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traîner ses +mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette idée si simple, +qui jusqu'ici ne lui était pas venue,—qu'elle portait son squelette en +elle, que ce n'était pas un résultat de la mort, une métamorphose, un +aboutissement, mais une chose que l'on promène, un spectre inséparable +de la forme humaine,—et que la charpente de la vie est déjà le symbole +du tombeau.</p> + +<p>Un furieux désir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout +refaire, la souleva subitement. C'était une révolte en face de la mort; +l'impossibilité d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin +qui naissait; l'impossibilité de comprendre comment cette beauté, ce +corps, cette pensée active, cette vie +luxuriante de sa chair allaient, en pleine ardeur, cesser d'être, et +pourrir.</p> + + +<p class="gap">La porte s'ouvrit tranquillement.</p> + +<p>Démétrios entra.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l5c2">II<br /> +<span class="d">LA POUSSIÈRE RETOURNE À LA TERRE</span></h3> + + +<p>«Démétrios!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et elle se précipita…</p> + + +<p class="gap">Mais après avoir soigneusement refermé la serrure de bois, le jeune +homme n'avait plus bougé, et il gardait dans le regard une tranquillité +si profonde que Chrysis en fut soudainement glacée.</p> + + +<p class="gap">Elle espérait un élan, un mouvement des bras, des lèvres, quelque chose, +une main tendue…</p> + +<p>Démétrios ne bougea pas.</p> + +<p>Il attendit un instant en silence, avec une correction parfaite, comme +s'il voulait établir clairement sa disponibilité.</p> + +<p>Puis, voyant qu'on ne lui demandait rien, il fit quatre pas jusqu'à la +fenêtre, et s'adossa dans l'ouverture en regardant le jour se lever.</p> + +<p>Chrysis était assise sur le lit très bas, le regard fixe et presque +hébêté.</p> + +<p>Alors Démétrios se parla en lui-même.</p> + +<p>«Il vaut mieux, se dit-il, qu'il en soit ainsi. De tels jeux au moment +de la mort seraient en somme assez lugubres. J'admire seulement qu'elle +n'en ait pas eu, dès le début, le pressentiment, et qu'elle m'ait +accueilli avec cet enthousiasme. Pour moi, c'est une aventure terminée. +Je regrette un peu qu'elle s'achève ainsi, car, à tout prendre, Chrysis +n'a eu d'autre tort que d'exprimer très franchement une ambition qui eût +été celle de la plupart des femmes, sans doute, et s'il ne fallait pas +jeter une victime à l'indignation du peuple, je me contenterais de faire +bannir cette jeune fille trop ardente, afin de me délivrer d'elle tout +en lui laissant les joies de la vie. Mais il y a eu scandale et nul n'y +peut plus rien. Tels sont les +effets de la passion. La volupté sans pensée, ou le contraire, l'idée +sans jouissance n'ont pas de ces funestes suites. Il faut avoir beaucoup +de maîtresses, mais se garder, avec l'aide des dieux, d'oublier que les +bouches se ressemblent.»</p> + +<p>Ayant ainsi résumé par un audacieux aphorisme une de ses théories +morales, il reprit avec aisance le cours normal de ses idées.</p> + +<p>Il se rappela vaguement une invitation à dîner qu'il avait acceptée pour +la veille, puis oubliée dans le tourbillon des événements, et il se +promit de s'excuser.</p> + +<p>Il réfléchit sur la question de savoir s'il devait mettre en vente son +esclave tailleur, vieillard qui restait attaché aux traditions de coupe +du règne précédent et ne réussissait qu'imparfaitement les plis à godets +des nouvelles tuniques. +Il avait même l'esprit si libre qu'il dessina sur le mur avec la pointe +de son ébauchoir une étude hâtive pour son groupe de <i>Zagreus et les +Titans</i>, une variante qui modifiait le mouvement du bras droit chez +le principal personnage.</p> + +<p>À peine était-elle achevée, qu'on frappa doucement à la porte.</p> + +<p>Démétrios ouvrit sans hâte. Le vieil exécuteur entra, suivi de deux +hoplites casqués.</p> + +<p>«J'apporte la petite coupe», dit-il avec un sourire obséquieux à +l'adresse de l'amant royal.</p> + +<p>Démétrios garda le silence.</p> + + +<p class="gap">Chrysis égarée leva la tête.</p> + + +<p class="gap">«Allons, ma fille, reprit le geôlier. C'est le moment. La ciguë est +toute broyée. Il n'y a plus vraiment qu'à la prendre. N'aie pas peur. On +ne souffre point.»</p> + + +<p class="gap">Chrysis regarda Démétrios, qui ne détourna pas les yeux.</p> + +<p>Ne cessant plus de fixer sur lui ses larges prunelles noires entourées +de lumière verte, Chrysis tendit la main à droite, prit la coupe, et +lentement, la porta à sa bouche.</p> + +<p>Elle y trempa les lèvres. L'amertume du poison et aussi les douleurs de +l'empoisonnement avaient été tempérées par un narcotique miellé.</p> + +<p>Elle but la moitié de la coupe, puis, soit qu'elle eût vu faire ce geste +au théâtre, dans le <i>Thyestès</i> d'Agathon, soit qu'il fût vraiment +issu d'un sentiment spontané, elle tendit le reste à Démétrios… Mais +le jeune homme déclina de la main cette proposition indiscrète.</p> + +<p>Alors la Galiléenne prit la fin du breuvage jusqu'à la purée verte qui +demeura au fond. Et il lui vint aux joues un sourire déchirant où il y +avait bien un peu de mépris.</p> + + +<p class="gap">«Que faut-il faire? dit-elle au geôlier.</p> + +<p>—Promène-toi dans la chambre, ma fille, jusqu'à ce que tu sentes tes +jambes lourdes. Alors tu te coucheras sur le dos, et le poison agira +tout seul.»</p> + +<p>Chrysis marcha jusqu'à la fenêtre, appuya sa main sur le mur, sa tempe +sur sa main, et jeta vers l'aurore violette un dernier regard de +jeunesse perdue.</p> + +<p>L'orient était noyé dans un lac de couleur. Une longue bande livide +comme une feuille d'eau enveloppait l'horizon d'une ceinture olivâtre. +Au-dessus, plusieurs teintes naissaient l'une de l'autre, nappes +liquides de ciel glauque, irisé, ou lilas, qui se fondaient +insensiblement +dans l'azur plombé du ciel supérieur. Puis, ces étages de nuances se +soulevèrent avec lenteur, une ligne d'or apparut, monta, s'élargit; un +mince fil de pourpre éclaira cette aube morose, et dans un flot de sang +le soleil naquit.</p> + + +<p class="gap">«Il est écrit:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <div class="verse">La lumière est douce…»</div> + </div> +</div> + + +<p class="gap">Elle resta ainsi, debout, tant que ses jambes purent la soutenir. Les +hoplites furent obligés de la porter sur le lit quand elle fit signe +qu'elle chancelait.</p> + + +<p class="gap">Là, le vieillard disposa les plis blancs de la robe le long des membres +allongés. Puis il lui toucha les pieds et lui demanda:</p> + + +<p class="gap">«As-tu senti?»</p> + +<p>Elle répondit:</p> + + +<p class="gap">«Non.»</p> + + +<p class="gap">Il lui toucha encore les genoux et lui demanda:</p> + + +<p class="gap">«As-tu senti?»</p> + +<p>Elle fit signe que non, et subitement, d'un mouvement de bouche et +d'épaules (car ses mains mêmes étaient mortes), reprise d'une ardeur +suprême, et peut-être du regret de cette heure stérile, elle se souleva +vers Démétrios… mais avant qu'il eût pu répondre, elle retomba sans +vie, les deux yeux éteints pour toujours.</p> + + +<p class="gap">Alors l'exécuteur ramena sur le visage les plis supérieurs du vêtement; +et l'un des soldats assistants, supposant qu'un passé plus tendre avait +un jour réuni ce jeune homme et cette jeune femme, trancha du bout de +son épée l'extrême boucle de la chevelure sur les dalles.</p> + + +<p class="gap">Démétrios toucha cela dans sa main, et, en vérité, c'était Chrysis tout +entière, l'or survivant de sa beauté, le prétexte même de son nom…</p> + +<p>Il prit la mèche tiède entre le pouce et les doigts, l'éparpilla +lentement, peu à peu, et sous la semelle de sa chaussure il la mêla dans +la poussière.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l5c3">III<br /> +<span class="d">CHRYSIS IMMORTELLE</span></h3> + + +<p>Quand Démétrios se retrouva seul dans son atelier rouge encombré de +marbres, de maquettes, de chevalets et d'ébauches, il voulut se remettre +au travail.</p> + +<p>Le ciseau dans la main gauche et le maillet au poing droit, il reprit, +mais sans ardeur, une ébauche interrompue. C'était l'encolure d'un +cheval gigantesque destiné au temple de Poseidôn. Sous la crinière +coupée en brosse, la peau du cou, plissée par un mouvement de la tête, +s'incurvait géométriquement comme une vasque marine onduleuse.</p> + +<p>Trois jours auparavant, le détail de cette musculature régulière +concentrait dans l'esprit +de Démétrios tout l'intérêt de la vie quotidienne; mais le matin de la +mort de Chrysis, l'aspect des choses sembla changé. Moins calme qu'il ne +voulait l'être, Démétrios n'arrivait pas à fixer sa pensée occupée +ailleurs. Une sorte de voile insoulevable s'interposait entre le marbre +et lui. Il jeta son maillet et se mit à marcher le long des piédestaux +poudreux.</p> + + +<p class="gap">Soudain, il traversa la cour, appela un esclave et lui dit:</p> + +<p>«Prépare la piscine et les aromates. Tu me parfumeras après m'avoir +baigné, tu me donneras mes vêtements blancs et tu allumeras les +cassolettes rondes.»</p> + +<p>Quand il eut achevé sa toilette, il fit venir deux autres esclaves:</p> + +<p>«Allez, dit-il, à la prison de la reine; remettez au geôlier cette motte +de terre glaise et faites-la-lui porter dans la chambre où est morte la +courtisane Chrysis. Si le corps n'est pas jeté déjà dans la basse-fosse, +vous direz qu'on s'abstienne de rien exécuter avant que j'en aie donné +l'ordre. Courez en avant. Allez.»</p> + +<p>Il mit un ébauchoir dans le pli de sa ceinture +et ouvrit la porte principale sur l'avenue déserte du Drôme.</p> + + +<p class="gap">Soudain il s'arrêta sur le seuil, stupéfié par la lumière immense des +midis de la terre africaine. La rue devait être blanche et les maisons +blanches aussi, mais la flamme du soleil perpendiculaire lavait les +surfaces éclatantes avec une telle furie de reflets, que les murs de +chaux et les dalles réverbéraient à la fois des incandescences +prodigieuses de bleu d'ombre, de rouge et de vert, d'ocre brutal et +d'hyacinthe. De grandes couleurs frémissantes semblaient se déplacer +dans l'air et ne couvrir que par transparence l'ondoiement des façades +en feu. Les lignes elles-mêmes se déformaient derrière cet +éblouissement; la muraille droite de la rue s'arrondissait dans le +vague, flottait comme une toile, et à certains endroits devenait +invisible. Un chien couché près d'une borne était réellement cramoisi.</p> + +<p>Enthousiasmé d'admiration, Démétrios vit dans ce spectacle un symbole de +sa nouvelle existence. Assez longtemps il avait vécu dans la nuit +solitaire, dans le silence et dans la +paix. Assez longtemps il avait pris pour lumière le clair de lune, et +pour idéal la ligne nonchalante d'un mouvement trop délicat. Son +œuvre n'était pas virile. Sur la peau de ses statues il y avait un +frisson glacé.</p> + +<p>Pendant l'aventure tragique qui venait de bouleverser son intelligence, +il avait senti pour la première fois le grand souffle de la vie enfler +sa poitrine. S'il redoutait une seconde épreuve, si, sorti victorieux de +la lutte, il se jurait avant toutes choses de ne plus s'exposer à +fléchir sa belle attitude prise en face d'autrui, du moins venait-il de +comprendre que cela seul vaut la peine d'être imaginé, qui atteint par +le marbre, la couleur ou la phrase, une des profondeurs de l'émotion +humaine,—et que la beauté formelle n'est qu'une matière indécise, +susceptible d'être toujours, par l'expression de la douleur ou de la +joie, transfigurée.</p> + +<p>Comme il achevait ainsi la suite de ses pensées, il arriva devant la +porte de la prison criminelle.</p> + +<p>Ses deux esclaves l'attendaient là.</p> + +<p>«Nous avons porté la motte de terre rouge, dirent-ils. Le corps est sur +le lit. On n'y a pas +touché. Le geôlier te salue et se recommande à toi.»</p> + +<p>Le jeune homme entra en silence, suivit le long couloir, monta quelques +marches et pénétra dans la chambre de la morte, où il s'enferma +soigneusement.</p> + + +<p class="gap">Le cadavre était étendu, la tête basse et couverte d'un voile, les mains +allongées, les pieds réunis. Les doigts étaient chargés de bagues; deux +periscelis d'argent s'enroulaient sur les chevilles pâles, et les ongles +de chaque orteil étaient encore rouges de poudre.</p> + +<p>Démétrios porta la main au voile afin de le relever; mais à peine +l'avait-il saisi qu'une douzaine de mouches rapides s'échappèrent de +l'ouverture.</p> + +<p>Il eut un frisson jusqu'aux pieds… Pourtant il écarta le tissu de +laine blanche, et le plissa autour des cheveux.</p> + + +<p class="gap">Le visage de Chrysis s'était éclairé peu à peu de cette expression +éternelle que la mort dispense aux paupières et aux chevelures des +cadavres. Dans la blancheur bleuâtre des joues, quelques veinules +azurées donnaient à +la tête immobile une apparence de marbre froid. Les narines diaphanes +s'ouvraient au-dessus des lèvres fines. La fragilité des oreilles avait +quelque chose d'immatériel. Jamais, dans aucune lumière, pas même celle +de son rêve, Démétrios n'avait vu cette beauté plus qu'humaine et ce +rayonnement de la peau qui s'éteint.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Et alors il se rappelle les paroles dites par Chrysis pendant leur +première entrevue: «Tu ne connais pas mon visage. Tu ne sais pas comme +je suis belle!» Une émotion intense l'étouffe subitement. Il veut +connaître enfin. Il le peut.</p> + +<p>De ses trois jours de passion, il veut garder un souvenir qui durera +plus que lui-même,—mettre à nu l'admirable corps, le poser comme un +modèle dans l'attitude violente où il l'a vue en songe, et créer d'après +le cadavre la statue de la Vie Immortelle.</p> + +<p>Il détache l'agrafe et le nœud. Il ouvre l'étoffe. Le corps pèse. Il +le soulève. La tête se renverse en arrière. Les seins tremblent. Les +bras s'affaissent. Il tire la robe tout entière et +la jette au milieu de la chambre. Lourdement, le corps retombe.</p> + +<p>De ses deux mains sous les aisselles fraîches, Démétrios fait glisser la +morte jusqu'au haut du lit. Il tourne la tête sur la joue gauche, +rassemble et répand la chevelure splendidement sous le dos couché. Puis +il relève le bras droit, plie l'avant-bras au-dessus du front, fait +crisper les doigts encore mous sur l'étoffe d'un coussin: deux lignes +musculaires admirables, descendant de l'oreille et du coude, viennent +s'unir sous le sein droit qu'elles portent comme un fruit.</p> + +<p>Ensuite il dispose les jambes, l'une étendue roidement de côté, l'autre +le genou dressé et le talon touchant presque la croupe. Il rectifie +quelques détails, plie la taille à gauche, allonge le pied droit et +enlève les bracelets, les colliers et les bagues, afin de ne pas +troubler par une seule dissonance l'harmonie pure et complète de la +nudité féminine. +Le Modèle a pris la pose.</p> + + +<p class="gap">Démétrios jette sur la table la motte d'argile humide qu'il a fait +porter là. Il la presse, il la pétrit, il l'allonge selon la forme +humaine: +une sorte de monstre barbare naît de ses doigts ardents: il regarde.</p> + + +<p class="gap">L'immuable cadavre conserve sa position passionnée. Mais un mince filet +de sang sort de la narine droite, coule sur la lèvre, et tombe goutte à +goutte, sous la bouche entr'ouverte.</p> + + +<p class="gap">Démétrios continue. La maquette s'anime, se précise, prend vie. Un +prodigieux bras gauche s'arrondit au-dessus du corps comme s'il +étreignait quelqu'un. Les muscles de la cuisse s'accusent violemment. +Les orteils se recroquevillent.</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>… Quand la nuit monta de la terre et obscurcit la chambre basse, +Démétrios avait achevé la statue.</p> + +<p>Il fit porter par quatre esclaves l'ébauche dans son atelier. Dès le +soir même, à la lueur des lampes, il fit dégrossir un bloc de Paros, et +un an après cette journée il travaillait encore au marbre.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l5c4">IV<br /> +<span class="d">LA PITIÉ</span></h3> + + +<p>«Geôlier, ouvre-nous! Geôlier, ouvre-nous!»</p> + +<p>Rhodis et Myrtocleia frappaient à la porte fermée.</p> + +<p>La porte s'entr'ouvrit.</p> + +<p>«Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>—Voir notre amie, dit Myrto. Voir Chrysis, la pauvre Chrysis qui est +morte ce matin.</p> + +<p>—Ce n'est pas permis, allez-vous-en!</p> + +<p>—Oh! laisse-nous, laisse-nous entrer. On ne le saura pas. Nous ne le +dirons pas. C'était notre amie, laisse-nous la revoir. Nous sortirons +vite. Nous ne ferons pas de bruit.</p> + +<p>—Et si je suis pris, mes petites filles? Si je +suis puni à cause de vous? Ce n'est pas vous qui paierez l'amende.</p> + +<p>—Tu ne seras pas pris. Tu es seul ici. Il n'y a pas d'autre condamnés. +Tu as renvoyé les soldats. Nous savons tout cela. Laisse-nous entrer.</p> + +<p>—Enfin! Ne restez pas longtemps. Voici la clef. C'est la troisième +porte. Prévenez-moi quand vous partirez. Il est tard et je voudrais me +coucher.»</p> + +<p>Le bon vieux leur remit une clef de fer battu qui pendait à sa ceinture, +et les deux petites vierges coururent aussitôt, sur leurs sandales +silencieuses, à travers les couloirs obscurs.</p> + +<p>Puis le geôlier rentra dans sa loge et ne poussa pas plus avant une +surveillance inutile. La peine de l'emprisonnement n'était pas appliquée +dans l'Égypte grecque, et la petite maison blanche que le doux vieillard +avait mission de garder ne servait qu'à loger les condamnés à mort. Dans +l'intervalle des exécutions, elle restait presque abandonnée.</p> + +<p>Au moment où la grande clef pénétra dans la serrure, Rhodis arrêta la +main de son amie:</p> + +<p>«Je ne sais pas si j'oserai la voir, dit-elle. Je l'aimais bien, +Myrto… J'ai peur… Entre la première, veux-tu?»</p> + +<p>Myrtocleia poussa la porte; mais dès qu'elle eut jeté les yeux dans la +chambre, elle cria:</p> + +<p>«N'entre pas, Rhodis! Attends-moi ici.</p> + +<p>—Oh! qu'y a-t-il? Tu as peur aussi… Qu'y a-t-il sur le lit? Est-ce +qu'elle n'est pas morte?</p> + +<p>—Si. Attends-moi… Je te dirai… Reste dans le couloir et ne regarde +pas.»</p> + + +<p class="gap">Le corps était demeuré dans l'attitude délirante que Démétrios avait +composé pour en faire la Statue de la Vie Immortelle. Mais les +transports de l'extrême joie touchent aux convulsions de l'extrême +douleur, et Myrtocleia se demandait quelles souffrances atroces, quel +martyre, quels déchirements d'agonie avaient ainsi bouleversé le +cadavre.</p> + +<p>Sur la pointe des pieds, elle s'approcha du lit.</p> + +<p>Le filet de sang continuait à couler de la narine diaphane. La peau du +corps était parfaitement blanche; les bouts pâles des seins étaient +rentrés comme des nombrils délicats; pas un reflet rose n'avivait +l'éphémère statue +couchée, mais quelques taches couleur d'émeraude qui teintaient +doucement le ventre lisse signifiaient que des millions de vie nouvelle +germaient de la chair à peine refroidie et demandaient à +<i>succéder</i>.</p> + +<p>Myrtocleia prit le bras mort et l'abaissa le long des hanches. Elle +voulut aussi allonger la jambe gauche; mais le genou était presque +bloqué et elle ne réussit pas à l'étendre complètement.</p> + +<p>«Rhodis, dit-elle d'une voix trouble. Viens. Tu peux entrer, +maintenant.»</p> + + +<p class="gap">L'enfant tremblante pénétra dans la chambre. Ses traits se tirèrent; ses +yeux s'ouvrirent…</p> + +<p>Dès qu'elles se sentirent deux, elles éclatèrent en sanglots, dans les +bras l'une et l'autre, indéfiniment.</p> + +<p>«La pauvre Chrysis! la pauvre Chrysis!» répétait l'enfant.</p> + +<p>Elles s'embrassaient sur la joue avec une tendresse désespérée où il n'y +avait plus rien de sensuel, et le goût des larmes mettait sur leurs +lèvres toute l'amertume de leurs petites âmes transies.</p> + +<p>Elles pleuraient, elles pleuraient, elles se +regardaient avec douleur, et parfois elles parlaient toutes les deux +ensemble, d'une voix enrouée, déchirante, où les mots s'achevaient en +sanglots.</p> + +<p>«Nous l'aimions tant! Ce n'était pas une amie pour nous, pas une amie, +c'était comme une mère très jeune, une petite mère entre nous deux…»</p> + +<p>Rhodis répéta:</p> + +<p>«Comme une petite mère…»</p> + +<p>Et Myrto, l'entraînant près de la morte, dit à voix basse:</p> + +<p>«Embrasse-la.»</p> + +<p>Elles se penchèrent toutes les deux et posèrent les mains sur le lit, +et, avec de nouveaux sanglots, touchèrent de leurs lèvres le front +glacé.</p> + + +<p class="gap">Et Myrto prit la tête entre ses deux mains qui s'enfonçaient dans la +chevelure, et elle lui parla ainsi:</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«Chrysis, ma Chrysis, toi qui étais la plus belle et la plus adorée des +femmes, toi si semblable à la déesse que le peuple t'a prise pour +elle, où es-tu maintenant, qu'a-t-on fait de toi? Tu vivais pour donner +la joie bienfaisante. Il n'y a jamais eu de fruit plus doux que ta +bouche, ni de lumière plus claire que tes yeux; ta peau était une robe +glorieuse que tu ne voulais pas voiler; la volupté y flottait comme une +odeur perpétuelle; et quand tu dénouais ta chevelure, tous les désirs +s'en échappaient, et quand tu refermais tes bras nus, on priait les +dieux pour mourir.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Accroupie sur le sol, Rhodis sanglotait.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«Chrysis, ma Chrysis, poursuivit Myrtocleia, hier encore tu étais +vivante, et jeune, espérant de longs jours, et maintenant voici que tu +es morte, et rien au monde ne peut plus faire que tu nous dises une +parole. Tu as fermé les yeux, nous n'étions pas là. Tu as souffert, et +tu n'as pas su que nous pleurions pour toi derrière les murailles, tu as +cherché du regard quelqu'un en mourant et tes yeux n'ont pas rencontré +nos yeux chargés de deuil et de pitié.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>La joueuse de flûte pleurait toujours. La chanteuse la prit par la main.</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>«Chrysis, ma Chrysis, tu nous avais dit qu'un jour, grâce à toi, nous +nous marierions. Notre union se fait dans les larmes, et ce sont de +tristes fiançailles que celles de Rhodis et de Myrtocleia. Mais la +douleur plus que l'amour réunit deux mains serrées. Celles-là ne se +quitteront jamais, qui ont une fois pleuré ensemble. Nous allons porter +en terre ton corps chéri, Chrysidion, et nous couperons toutes les deux +nos chevelures sur la tombe.»</p> + +<p class="tb">*</p> + +<p>Dans une couverture du lit, elle enveloppa le beau cadavre; puis elle +dit à Rhodis:</p> + +<p>«Aide-moi.»</p> + +<p>Elles la soulevèrent doucement; mais le fardeau était lourd pour les +petites musiciennes et elles le posèrent sur le sol une première fois.</p> + +<p>«Ôtons nos sandales, dit Myrto. Marchons +pieds nus dans les couloirs. Le geôlier a dû s'endormir… si nous ne le +réveillons pas, nous passerons, mais s'il nous voit faire il nous +empêchera… Pour demain, cela n'importe pas: quand il verra le lit +vide, il dira aux soldats de la reine qu'il a jeté le corps dans la +basse-fosse, comme la loi le veut. Ne craignons rien, Rhodé… Mets tes +sandales comme moi dans ta ceinture. Et viens. Prends le corps sous les +genoux. Laisse passer les pieds en arrière. Marche sans bruit, +lentement, lentement…»</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="l5c5">V<br /> +<span class="d">LA PIÉTÉ</span></h3> + + +<p>Après le tournant de la deuxième rue, elles posèrent le corps une +seconde fois pour remettre leurs sandales. Les pieds de Rhodis, trop +délicats pour marcher nus, s'étaient écorchés et saignaient.</p> + +<p>La nuit était pleine de clarté. La ville était pleine de silence. Les +ombres couleur de fer se découpaient carrément au milieu des rues, selon +le profil des maisons.</p> + +<p>Les petites vierges reprirent leur fardeau.</p> + +<p>«Où allons-nous, dit l'enfant, où allons-nous la mettre en terre?</p> + +<p>—Dans le cimetière d'Hermanubis. Il est toujours désert. Elle sera là +en paix.</p> + +<p>—Pauvre Chrysis! aurais-je pensé que le jour de sa fin je porterais son +corps sans torches et sans char funèbre, secrètement, comme une chose +volée.»</p> + +<p>Puis toutes deux se mirent à parler avec volubilité comme si elles +avaient peur du silence côte à côte avec le cadavre. La dernière journée +de la vie de Chrysis les comblait d'étonnement. D'où tenait-elle le +miroir, le +peigne et le collier? Elle n'avait pu prendre elle-même les perles de la +déesse: le temple était trop bien gardé pour qu'une courtisane pût y +pénétrer. Alors quelqu'un avait agi pour elle? Mais qui? On ne lui +connaissait pas d'amant parmi les stolistes commis à l'entretien de la +statue divine. Et puis, si quelqu'un avait agi à sa place, pourquoi ne +l'avait-elle pas dénoncé? Et de toutes façons, pourquoi ces trois +crimes? À quoi lui avaient-ils servi, sinon à la livrer au supplice? Une +femme ne fait pas de ces folies sans but, à moins qu'elle ne soit +amoureuse. Chrysis l'était donc? et de qui?</p> + +<p>«Nous ne saurons jamais, conclut la joueuse de flûte. Elle a emporté son +secret avec elle, et si même elle a un complice, ce n'est pas lui qui +nous renseignera.»</p> + +<p>Ici Rhodis, qui chancelait déjà depuis quelques instants, soupira:</p> + +<p>«Je ne peux plus, Myrto, je ne peux plus porter. Je tomberais sur les +genoux. Je suis brisée de fatigue et de chagrin.»</p> + +<p>Myrtocleia la prit par le cou:</p> + +<p>«Essaye encore, mon chéri. Il faut la porter. Il s'agit de sa vie +souterraine. Si elle n'a pas de sépulture et pas d'obole dans la main, +elle restera éternellement errante au bord du fleuve des enfers, et +quand, à notre tour, Rhodis, nous descendrons chez les morts, elle nous +reprochera notre impiété, et nous ne saurons que lui répondre.»</p> + +<p>Mais l'enfant, dans une faiblesse, fondit en larmes sur son bras.</p> + +<p>«Vite, vite, reprit Myrtocleia, voici qu'on vient du bout de la rue. +Mets-toi devant le corps avec moi. Cachons-le derrière nos tuniques. Si +on le voit, tout sera perdu…»</p> + +<p>Elle s'interrompit.</p> + +<p>«C'est Timon. Je le reconnais. Timon avec quatre femmes… Ah! Dieux! +que va-t-il arriver! Lui qui rit de tout, il nous plaisantera… Mais +non, reste ici, Rhodis, je vais lui parler.»</p> + +<p>Et, prise d'une idée soudaine, elle courut +dans la rue au-devant du petit groupe.</p> + + +<p class="gap">«Timon, dit-elle (et sa voix était pleine de prière), Timon, arrête-toi. +Je te supplie de m'entendre. J'ai des paroles graves dans la bouche. Il +faut que je les dise à toi seul.</p> + +<p>—Ma pauvre petite, dit le jeune homme, comme tu es émue! Est-ce que tu +as perdu le nœud de ton épaule, ou bien est-ce que ta poupée s'est +cassé le nez en tombant? Ce serait un événement tout à fait +irréparable.»</p> + +<p>La jeune fille lui jeta un regard douloureux; mais déjà les quatre +femmes, Philotis, Séso de Cnide, Callistion et Tryphèra, +s'impatientaient autour d'elle.</p> + +<p>«Allons, petite sotte! dit Tryphèra, si tu as épuisé les tétons de ta +nourrice, nous n'y pouvons rien, nous n'avons pas de lait. Il fait +presque jour, tu devrais être couchée; depuis quand les enfants +flânent-ils sous la lune?</p> + +<p>—Sa nourrice? dit Philotis. C'est Timon qu'elle veut nous prendre.</p> + +<p>—Le fouet! Elle mérite le fouet!»</p> + +<p>Et Callistion, un bras sous la taille de Myrto, la souleva de terre en +levant sa petite tunique bleue. Mais Séso s'interposa:</p> + +<p>«Vous êtes folles, s'écria-t-elle. Myrto n'a jamais connu d'homme. Si +elle appelle Timon, ce n'est pas pour coucher. Laissez-la tranquille et +qu'on en finisse!</p> + +<p>—Voyons, dit Timon, que me veux-tu? Viens par ici. Parle-moi à +l'oreille. Est-ce que c'est vraiment grave?</p> + +<p>—Le corps de Chrysis est là, dans la rue, dit la jeune fille encore +tremblante. Nous le portons au cimetière, ma petite amie et moi, mais il +est lourd, et nous te demandons si tu veux nous aider… Ce ne sera pas +long… Aussitôt après, tu pourras retrouver tes femmes…»</p> + +<p>Timon eut un regard excellent:</p> + +<p>«Pauvres filles! Et moi qui riais! Vous êtes meilleures que nous… +Certainement je vous aiderai. Va rejoindre ton amie et attends-moi, je +viens.»</p> + +<p>Se retournant vers les quatre femmes:</p> + +<p>«Allez chez moi, dit-il, par la rue des Potiers. J'y serai dans peu de +temps. Ne me suivez pas.»</p> + + +<p class="gap">Rhodis était toujours assise devant la tête +du cadavre. Quand elle vit arriver Timon, elle supplia:</p> + +<p>«Ne le dis pas! Nous l'avons volée pour sauver son ombre. Garde notre +secret, nous t'aimerons bien, Timon.</p> + +<p>—Soyez rassurées», dit le jeune homme. Il prit le corps sous les +épaules et Myrto le prit sous les genoux, et ils marchèrent en silence, +et Rhodis suivait, d'un petit pas chancelant.</p> + +<p>Timon ne parlait point. Pour la seconde fois en deux jours, la passion +humaine venait de lui enlever une des passagères de son lit, et il se +demandait quelle extravagance emportait ainsi les esprits hors de la +route enchantée qui mène au bonheur sans ombre.</p> + +<p>«Ataraxie! pensait-il, indifférence, quiétude, ô sérénité voluptueuse! +qui des hommes vous appréciera? On s'agite, on lutte, on espère, quand +une seule chose est précieuse: savoir tirer de l'instant qui passe +toutes les joies qu'il peut donner, et ne quitter son lit que le moins +possible.»</p> + +<p class="tb">*<br />* *</p> + +<p>Ils arrivèrent à la porte de la nécropole ruinée.</p> + +<p>«Où la mettrons-nous? dit Myrto.</p> + +<p>—Près du dieu.</p> + +<p>—Où est la statue? Je ne suis jamais entrée ici. J'avais peur des +tombes et des stèles. Je ne connais pas l'Hermanubis.</p> + +<p>—Il doit être au centre du petit jardin. Cherchons-le. J'y suis venu +autrefois quand j'étais enfant, en poursuivant une gazelle perdue. +Prenons par l'allée des sycomores blancs. Nous ne pouvons manquer de le +découvrir.»</p> + +<p>Ils y parvinrent en effet.</p> + + +<p class="gap">Le petit jour mêlait à la lune ses violettes légères sur les marbres. +Une vague et lointaine harmonie flottait dans les branches des cyprès. +Le bruissement régulier des palmes, si semblable aux gouttes de la pluie +tombante, versait une illusion de fraîcheur.</p> + +<p>Timon ouvrit avec effort une pierre rose enfoncée dans la terre. La +sépulture était creusée sous les mains du dieu funéraire, qui faisaient +le geste de l'embaumeur. Elle avait dû contenir un cadavre, jadis, mais +on ne +trouva dans la fosse qu'une poussière brunâtre en monceau.</p> + +<p>Le jeune homme y descendit jusqu'à la ceinture et tendit les bras en +avant:</p> + +<p>«Donne-la moi, dit-il à Myrto. Je vais la coucher tout au fond et nous +refermerons la tombe…»</p> + +<p>Mais Rhodis se jeta sur le corps:</p> + +<p>«Non! ne l'enterrez pas si vite! je veux la revoir! Une dernière fois! +Une dernière fois! Chrysis! ma pauvre Chrysis! Ah! l'horreur… +Qu'est-elle devenue!…»</p> + +<p>Myrtocleia venait d'écarter la couverture roulée autour de la morte, et +le visage était apparu si rapidement altéré que les deux jeunes filles +reculèrent. Les joues s'étaient faites carrées, les paupières et les +lèvres se gonflaient comme six bourrelets blancs. Déjà il ne restait +rien de cette beauté plus qu'humaine. Elles refermèrent le suaire épais; +mais Myrto glissa la main sous l'étoffe pour placer dans les doigts de +Chrysis l'obole destinée à Charon.</p> + +<p>Alors, toutes les deux, secouées par des sanglots interminables, elles +remirent aux bras de Timon le corps inerte qui pliait.</p> + +<p>Et quand Chrysis fut couchée au fond de la tombe sablonneuse, Timon +rouvrit le linceul. Il assura l'obole d'argent dans les phalanges +relâchées, il soutint la tête avec une pierre plate; sur le corps il +répandit depuis le front jusqu'aux genoux la longue chevelure d'ombre et +d'or.</p> + +<p>Puis il sortit de la fosse, et les musiciennes à genoux devant +l'ouverture béante se coupèrent l'une l'autre leurs jeunes cheveux pour +les nouer en une seule gerbe qu'elles ensevelirent avec la morte.</p> + + +<p class="c gap"><span title="TOIONDE PERAS ESCHE TO SYNTAGMA">ΤΟΙΟΝΔΕ ΠΕΡΑΣ ΕΣΧΕ ΤΟ ΣΥΝΤΑΓΜΑ</span><br /> +<span title="TÔN PERI CHRYSIDA KAI DÊMÊTRION">ΤΩΝ ΠΕΡΙ ΧΡΥΣΙΔΑ ΚΑΙ ΔΗΜΗΤΡΙΟΝ</span></p> + + +<p class="gap small">Juillet 1892-décembre 1895.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<table summary=""> +<tr> + <td colspan="3"><span class="sc">Préface</span></td> + <td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td> +</tr> + +<tr><td colspan="4" class="titre">LIVRE I</td></tr> + +<tr> + <td class="r">I.</td> + <td>—</td> + <td>Chrysis</td> + <td class="num"><a href="#l1c1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">II.</td> + <td>—</td> + <td>Sur la Jetée d'Alexandrie</td> + <td class="num"><a href="#l1c2">20</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">III.</td> + <td>—</td> + <td>Démétrios</td> + <td class="num"><a href="#l1c3">34</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">IV.</td> + <td>—</td> + <td>La Passante</td> + <td class="num"><a href="#l1c4">47</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">V.</td> + <td>—</td> + <td>Le Miroir, le Peigne et le Collier</td> + <td class="num"><a href="#l1c5">51</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">VI.</td> + <td>—</td> + <td>Les Vierges</td> + <td class="num"><a href="#l1c6">70</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">VII.</td> + <td>—</td> + <td>La Chevelure de Chrysis</td> + <td class="num"><a href="#l1c7">78</a></td> +</tr> + +<tr><td colspan="4" class="titre">LIVRE II</td></tr> + +<tr> + <td class="r">I.</td> + <td>—</td> + <td>Les Jardins de la Déesse</td> + <td class="num"><a href="#l2c1">87</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">II.</td> + <td>—</td> + <td>Melitta</td> + <td class="num"><a href="#l2c2">100</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">III.</td> + <td>—</td> + <td>Scrupules</td> + <td class="num"><a href="#l2c3">121</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">IV.</td> + <td>—</td> + <td>Clair de lune</td> + <td class="num"><a href="#l2c4">127</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">V.</td> + <td>—</td> + <td>L'Invitation</td> + <td class="num"><a href="#l2c5">133</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">VI.</td> + <td>—</td> + <td>La Rose à la bouche</td> + <td class="num"><a href="#l2c6">143</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">VII.</td> + <td>—</td> + <td>Le Conte de la Lyre enchantée</td> + <td class="num"><a href="#l2c7">155</a></td> +</tr> + +<tr><td colspan="4" class="titre">LIVRE III</td></tr> + +<tr> + <td class="r">I.</td> + <td>—</td> + <td>L'Arrivée</td> + <td class="num"><a href="#l3c1">169</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">II.</td> + <td>—</td> + <td>Le Dîner</td> + <td class="num"><a href="#l3c2">178</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">III.</td> + <td>—</td> + <td>Rhacotis</td> + <td class="num"><a href="#l3c3">201</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">IV.</td> + <td>—</td> + <td>Bacchanale chez Bacchis</td> + <td class="num"><a href="#l3c4">207</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">V.</td> + <td>—</td> + <td>La Crucifiée</td> + <td class="num"><a href="#l3c5">216</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">VI.</td> + <td>—</td> + <td>Enthousiasme</td> + <td class="num"><a href="#l3c6">224</a></td> +</tr> + +<tr><td colspan="4" class="titre">LIVRE IV</td></tr> + +<tr> + <td class="r">I.</td> + <td>—</td> + <td>Le Songe de Démétrios</td> + <td class="num"><a href="#l4c1">233</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">II.</td> + <td>—</td> + <td>La Foule</td> + <td class="num"><a href="#l4c2">249</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">III.</td> + <td>—</td> + <td>La Réponse</td> + <td class="num"><a href="#l4c3">260</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">IV.</td> + <td>—</td> + <td>Le Jardin d'Hermanubis</td> + <td class="num"><a href="#l4c4">273</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">V.</td> + <td>—</td> + <td>Les Murailles de pourpre</td> + <td class="num"><a href="#l4c5">278</a></td> +</tr> + +<tr><td colspan="4" class="titre">LIVRE V</td></tr> + +<tr> + <td class="r">I.</td> + <td>—</td> + <td>La suprême Nuit</td> + <td class="num"><a href="#l5c1">287</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">II.</td> + <td>—</td> + <td>La poussière retourne à la terre</td> + <td class="num"><a href="#l5c2">296</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">III.</td> + <td>—</td> + <td>Chrysis immortelle</td> + <td class="num"><a href="#l5c3">303</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">IV.</td> + <td>—</td> + <td>La Pitié</td> + <td class="num"><a href="#l5c4">311</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="r">V.</td> + <td>—</td> + <td>La Piété</td> + <td class="num"><a href="#l5c5">319</a></td> +</tr> +</table> + + +<p class="c"><span class="small">POITIERS.—IMP. BLAIS ET ROY, 7, RUE VICTOR-HUGO.</span></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aphrodite, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE *** + +***** This file should be named 26685-h.htm or 26685-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/6/8/26685/ + +Produced by Laurent Vogel (This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26685-h/images/cover.jpg b/26685-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..56d5dc1 --- /dev/null +++ b/26685-h/images/cover.jpg diff --git a/26685-h/images/mercure.png b/26685-h/images/mercure.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..87f6b75 --- /dev/null +++ b/26685-h/images/mercure.png |
