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+The Project Gutenberg EBook of Aphrodite, by Pierre Louÿs
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aphrodite
+ Moeurs antiques
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: September 21, 2008 [EBook #26685]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+PIERRE LOUYS
+
+APHRODITE
+
+--MOEURS ANTIQUES--
+
+SOIXANTE-HUITIÈME ÉDITION
+
+
+PARIS
+
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ SAINT-GERMAIN, XV
+
+M DCCC XCVI
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+_Neuf exemplaires sur japon impérial, numérotés 1 à 9, vingt exemplaires
+sur hollande van Gelder, numérotés 10 à 29, et dix exemplaires sur
+chine, numérotés 30 à 39._
+
+JUSTIFICATION DU TIRAGE:
+
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y
+compris la Suède et la Norvège.
+
+
+
+
+À ALBERT BESNARD
+
+
+_Hommage d'admiration profonde et de respectueuse amitié._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+ Les ruines elles-mêmes du monde grec nous enseignent de quelle façon
+ la vie, dans notre monde moderne, pourrait nous être rendue
+ supportable.
+
+ RICHARD WAGNER.
+
+
+L'érudit Prodicos de Céos, qui florissait vers la fin du Ve siècle avant
+notre ère, est l'auteur du célèbre apologue que St Basile recommandait
+aux méditations chrétiennes, _Héraclès entre la Vertu et la Volupté_.
+Nous savons qu'Héraclès opta pour la première, ce qui lui permit
+d'accomplir un certain nombre de grands crimes, contre les Biches, les
+Amazones, les Pommes d'Or et les Géants.
+
+Si Prodicos s'était borné là, il n'aurait écrit qu'une fable d'un
+symbolisme assez facile; mais il était bon philosophe, et son recueil de
+contes, _les Heures_, divisé en trois parties, présentait les vérités
+morales sous les divers aspects qu'elles comportent, selon les trois
+âges de la vie. Aux petits enfants, il se plaisait à proposer en exemple
+le choix austère d'Héraclès; sans doute aux jeunes gens il contait le
+choix voluptueux de Pâris; et j'imagine qu'aux hommes mûrs il disait à
+peu près ceci:
+
+--Odysseus errait un jour à la chasse au pied des montagnes de Delphes,
+quand il rencontra sur sa route deux vierges qui se tenaient par la
+main. L'une avait des cheveux de violettes, des yeux transparents et des
+lèvres graves; elle lui dit: «Je suis Arêtê.» L'autre avait des
+paupières faibles, des mains délicates et des seins tendres; elle lui
+dit: «Je suis Tryphê.» Et tous deux reprirent: «Choisis entre nous.»
+Mais le subtil Odysseus répondit sagement: «Comment choisirais-je? Vous
+êtes inséparables. Les yeux qui vous ont vues passer l'une sans l'autre
+n'ont surpris qu'une ombre stérile. De même que la vertu sincère ne se
+prive pas des joies éternelles que la volupté lui apporte, de même la
+mollesse irait mal sans une certaine grandeur d'âme. Je vous suivrai
+toutes deux. Montrez-moi la route.»--Aussitôt qu'il eut achevé, les deux
+divisions se confondirent, et Odysseus connut qu'il avait parlé à la
+grande déesse Aphrodite.
+
+ *
+ * *
+
+Le personnage féminin qui occupe la première place dans le roman qu'on
+va feuilleter est une courtisane antique; mais, que le lecteur se
+rassure: elle ne se convertira pas.
+
+Elle ne sera aimée ni par un saint, ni par un prophète, ni par un dieu.
+Dans la littérature actuelle, c'est une originalité.
+
+Courtisane, elle le sera avec la franchise, l'ardeur et aussi la fierté
+de tout être humain qui a vocation et qui tient dans la société une
+place librement choisie; elle aura l'ambition de s'élever au plus haut
+point; elle n'imaginera même pas que sa vie ait besoin d'excuse ou de
+mystère: ceci demande à être expliqué.
+
+Jusqu'à ce jour, les écrivains modernes qui se sont adressés à un public
+moins prévenu que celui des jeunes filles et des jeunes normaliens ont
+usé d'un stratagème laborieux dont l'hypocrisie me déplaît: «J'ai peint
+la volupté telle qu'elle est, disent-ils, afin d'exalter la vertu.» En
+tête d'un roman dont l'intrigue se déroule à Alexandrie, je me refuse
+absolument à commettre cet anachronisme.
+
+L'amour, avec toutes ses conséquences, était pour les Grecs le sentiment
+le plus vertueux et le plus fécond en grandeurs. Ils n'y attachèrent
+jamais les idées d'impudicité et d'immodestie que la tradition israélite
+a importées parmi nous avec la doctrine chrétienne. Hérodote (I, 10)
+nous dit très naturellement: «Chez quelques peuples barbares c'est un
+opprobre que de paraître nu.» Quand les Grecs ou les Latins voulaient
+outrager un homme qui fréquentait les filles de joie, ils l'appelaient
+[Grec: moichos] ou _moechas_, ce qui ne signifie pas autre chose
+qu'adultère. Un homme et une femme qui, sans être engagés d'aucun lien
+par ailleurs, s'unissaient, fût-ce en public et quelle que fût leur
+jeunesse, étaient considérés comme ne nuisant à personne et laissés en
+liberté.
+
+On voit que la vie des anciens ne saurait être jugée d'après les idées
+morales qui nous viennent aujourd'hui de Genève.
+
+Pour moi, j'ai écrit ce livre avec la simplicité qu'un Athénien aurait
+mis à la relation des mêmes aventures. Je souhaite qu'on le lise dans le
+même esprit.
+
+A juger les Grecs anciens d'après les idées actuellement reçues, _pas
+une seule_ traduction exacte de leurs plus grands écrivains ne pourrait
+être laissée aux mains d'un collégien de seconde. Si M. Mounet-Sully
+jouait son rôle d'OEdipe sans coupures, la police ferait suspendre la
+représentation. Si M. Leconte de Lisle n'avait pas expurgé Théocrite,
+par prudence, sa version eût été saisie le jour même de la mise en
+vente. On tient Aristophane pour exceptionnel? mais nous possédons des
+fragments importants de quatorze cent quarante comédies, dues à cent
+trente-deux autres poètes grecs dont quelques uns, tels qu'Alexis,
+Philétaire, Strattis, Euboule, Cratinos nous ont laissé d'admirables
+vers, et personne n'a encore osé traduire ce recueil impudique et
+charmant.
+
+On cite toujours, en vue de défendre les moeurs grecques, l'enseignement
+de quelques philosophes qui blâmaient les plaisirs sexuels. Il y a là
+une confusion. Ces rares moralistes réprouvaient les excès de tous les
+sens indistinctement, sans qu'il y eût pour eux de différence entre la
+débauche du lit et celle de la table. Tel, aujourd'hui, qui commande
+impunément un dîner de six louis pour lui seul dans un restaurant de
+Paris eût été jugé par eux aussi coupable, et non pas moins, que tel
+autre qui donnerait en pleine rue un rendez-vous trop intime et qui pour
+ce fait serait condamné par les lois en vigueur à un an de
+prison.--D'ailleurs, ces philosophes austères étaient regardés
+généralement par la société antique comme des fous malades et dangereux:
+on les bafouait sur toutes les scènes; on les rouait de coups dans la
+rue; les tyrans les prenaient pour bouffons de leur cour et les citoyens
+libres les exilaient quand ils ne les jugeaient pas dignes de subir la
+peine capitale.
+
+C'est donc par une supercherie consciente et volontaire que les
+éducateurs modernes, depuis la Renaissance jusqu'à l'heure actuelle, ont
+représenté la morale antique comme l'inspiratrice de leurs étroites
+vertus. Si cette morale fut grande, si elle mérite en effet d'être prise
+pour modèle et d'être obéie, c'est précisément parce que nulle n'a mieux
+su distinguer le juste de l'injuste selon un critérium de beauté,
+proclamer le droit qu'a tout homme de rechercher le bonheur individuel
+dans les limites où il est borné par le droit semblable d'autrui, et
+déclarer qu'il n'y a sous le soleil rien de plus sacré que l'amour
+physique, rien de plus beau que le corps humain.
+
+Telle était la morale du peuple qui a bâti l'Acropole, et si j'ajoute
+qu'elle est restée celle de tous les grands esprits, je ne ferai que
+constater la valeur d'un lieu commun, tant il est prouvé que les
+intelligences supérieures d'artistes, d'écrivains, d'hommes de guerre ou
+d'hommes d'état n'ont jamais tenu pour illicite sa majestueuse
+tolérance. Aristote débute dans la vie en dissipant son patrimoine avec
+des femmes de débauche; Sapho donne son nom à un vice spécial; César est
+le moechus calvus;--mais on ne voit pas non plus Racine se garder des
+filles de théâtre, ni Napoléon pratiquer l'abstinence. Les romans de
+Mirabeau, les vers grecs de Chénier, la correspondance de Diderot et les
+opuscules de Montesquieu égalent en hardiesse l'oeuvre même de Catulle.
+Et, de tous les auteurs français, le plus austère, le plus saint, le
+plus laborieux, Buffon, veut-on savoir par quelle maxime il entendait
+conseiller les intrigues sentimentales: «Amour! pourquoi fais-tu l'état
+heureux de tous les êtres et le malheur de l'homme?--C'est qu'il n'y a
+dans cette passion _que le physique_ qui soit bon, et que le moral n'en
+vaut rien.»
+
+ *
+ * *
+
+D'où vient cela? et comment se fait-il qu'à travers le bouleversement
+des idées antiques la grande sensualité grecque soit restée comme un
+rayon sur les fronts les plus élevés?
+
+C'est que la sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessire et
+créatrice, du développement intellectuel. Ceux qui n'ont pas senti
+jusqu'à leur limite, soit pour les aimer, soit pour les maudire, les
+exigences de la chair, sont par là même incapables de comprendre toute
+l'étendue des exigences de l'esprit. De même que la beauté de l'âme
+illumine tout un visage, de même la virilité du corps féconde seule le
+cerveau. La pire insulte que Delacroix sût adresser à des hommes, celle
+qu'il jetait indistinctement aux railleurs de Rubens et aux détracteurs
+d'Ingres, c'était ce mot terrible: eunuques!
+
+Mieux encore: il semble que le génie des peuples, comme celui des
+individus, soit d'être, avant tout, sensuel. Toutes les villes qui ont
+régné sur le monde, Babylone, Alexandrie, Athènes, Rome, Venise, Paris,
+ont été, par une loi générale, d'autant plus licencieuses qu'elles
+étaient plus puissantes, comme si leur dissolution était nécessaire à
+leur splendeur. Les cités où le législateur a prétendu implanter une
+vertu artificielle, étroite et improductive, se sont vues, dès le
+premier jour, condamnées à la mort totale. Il en fut ainsi de
+Lacédémone, qui, au milieu du plus prodigieux essor qui ait jamais élevé
+l'âme humaine, entre Corinthe et Alexandrie, entre Syracuse et Milet, ne
+nous a laissé ni un poète, ni un peintre, ni un philosophe, ni un
+historien, ni un savant, à peine le renom populaire d'une sorte de
+Bobillot qui se fit tuer avec trois cents hommes dans un défilé de
+montagnes sans même réussir à vaincre. Et c'est pour cela qu'après deux
+mille années, mesurant le néant de la vertu spartiate, nous pouvons,
+selon l'exhortation de Renan, «maudire le sol où fut cette maîtresse
+d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est plus».
+
+ *
+ * *
+
+Verrons-nous jamais revenir les jours d'Éphèse et de Cyrène? Hélas! le
+monde moderne succombe sous un envahissement de laideur. Les
+civilisations remontent vers le nord, entrent dans la brume, dans le
+froid, dans la boue. Quelle nuit! un peuple vêtu de noir circule dans
+les rues infectes. À quoi pense-t-il? on ne sait plus; mais nos
+vingt-cinq ans frissonnent d'être exilés chez des vieillards.
+
+Du moins, qu'il soit permis à ceux qui regretteront pour jamais de
+n'avoir pas connu cette jeunesse enivrée de la terre, que nous appelons
+la vie antique, qu'il leur soit permis de revivre, par une illusion
+féconde, au temps où la nudité humaine, la forme la plus parfaite que
+nous puissions connaître et même concevoir puisque nous la croyons à
+l'image de Dieu, pouvait se dévoiler sous les traits d'une courtisane
+sacrée, devant les vingt mille pèlerins qui couvrirent les plages
+d'Éleusis; où l'amour le plus sensuel, le divin amour d'où nous sommes
+nés, était sans souillure, sans honte, sans péché; qu'il leur soit
+permis d'oublier dix-huit siècles barbares, hypocrites et laids, de
+remonter de la mare à la source, de revenir pieusement à la beauté
+originelle, de rebâtir le Grand Temple au son des flûtes enchantées et
+de consacrer avec enthousiasme aux sanctuaires de la vraie foi leurs
+coeurs toujours entraînés par l'immortelle Aphrodite.
+
+ PIERRE LOUYS.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+I
+
+CHRYSIS
+
+
+Couchée sur la poitrine, les coudes en avant, les jambes écartées et la
+joue dans la main, elle piquait de petits trous symétriques dans un
+oreiller de lin vert, avec une longue épingle d'or.
+
+Depuis qu'elle s'était éveillée, deux heures après le milieu du jour, et
+toute lasse d'avoir trop dormi, elle était restée seule sur le lit en
+désordre, couverte seulement d'un côté par un vaste flot de cheveux.
+
+Cette chevelure était éclatante et profonde, douce comme une fourrure,
+plus longue qu'une aile, souple, innombrable, animée, pleine de chaleur.
+Elle couvrait la moitié du dos, s'étendait sous le ventre nu, brillait
+encore auprès des genoux, en boucle épaisse et arrondie. La jeune femme
+était enroulée dans cette toison précieuse, dont les reflets mordorés
+étaient presque métalliques et l'avaient fait nommer Chrysis par les
+courtisanes d'Alexandrie.
+
+Ce n'étaient pas les cheveux lisses des Syriaques de la cour, ni les
+cheveux teints des Asiatiques, ni les cheveux bruns et noirs des filles
+d'Égypte. C'étaient ceux d'une race aryenne, des Galiléennes d'au delà
+des sables.
+
+
+Chrysis. Elle aimait ce nom-là. Les jeunes gens qui venaient la voir
+l'appelaient Chrysé comme Aphrodite, dans les vers qu'ils mettaient à sa
+porte, avec des guirlandes de roses, le matin. Elle ne croyait pas à
+Aphrodite, mais elle aimait qu'on lui comparât la déesse, et elle allait
+quelquefois au temple, pour lui donner, comme à une amie, des boîtes de
+parfums et des voiles bleus.
+
+
+Elle était née sur les bords du lac de Génézareth, dans un pays d'ombre
+et de soleil, envahi par les lauriers roses. Sa mère allait attendre le
+soir, sur la route d'Iérouschalaïm, les voyageurs et les marchands, et
+se donnait à eux dans l'herbe, au milieu du silence champêtre. C'était
+une femme très aimée en Galilée. Les prêtres ne se détournaient pas de
+sa porte, car elle était charitable et pieuse; les agneaux du sacrifice
+étaient toujours payés par elle; la bénédiction de l'éternel s'étendait
+sur sa maison. Or, quand elle devint enceinte, comme sa grossesse était
+un scandale (car elle n'avait point de mari), un homme, qui était
+célèbre pour avoir le don de prophétie, dit qu'elle donnerait naissance
+à une fille qui porterait un jour autour de son cou «la richesse et la
+foi d'un peuple». Elle ne comprit pas bien comment cela se pourrait,
+mais elle nomma l'enfant Sarah, c'est-à-dire PRINCESSE, en hébreu. Et
+cela fit taire les médisances.
+
+Chrysis avait toujours ignoré cela, le devin ayant dit à sa mère combien
+il est dangereux de révéler aux gens les prophéties dont ils sont
+l'objet. Elle ne savait rien de son avenir. C'est pourquoi elle y
+pensait souvent.
+
+Elle se rappelait peu son enfance, et n'aimait pas à en parler. Le seul
+sentiment très net qui lui en fût resté, c'était l'effroi et l'ennui que
+lui causait chaque jour la surveillance anxieuse de sa mère qui, l'heure
+étant venue de sortir sur la route, l'enfermait seule dans leur chambre
+pour d'interminables heures. Elle se rappelait aussi la fenêtre ronde
+par où elle voyait les eaux du lac, les champs bleuâtres, le ciel
+transparent, l'air léger du pays de Gâlil. La maison était environnée de
+lins roses et de tamaris. Des câpriers épineux dressaient au hasard
+leurs têtes vertes sur la brume fine des graminées. Les petites filles
+se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on trouvait des coquillages
+rouges sous des touffes de lauriers en fleurs; et il y avait des fleurs
+sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie et de grands lys sur les
+montagnes.
+
+
+Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de
+jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle
+aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec
+des houppes bigarrées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevèrent,
+pâle de joie, sur leurs montures, et comment ils s'arrêtèrent une
+seconde fois pendant la nuit, une nuit si claire qu'on ne voyait pas une
+étoile.
+
+L'entrée à Tyr, elle ne l'avait pas oubliée non plus: elle, en tête, sur
+les paniers d'un cheval de somme, se tenant du poing à la crinière, et
+laissant pendre orgueilleusement ses mollets nus, pour montrer aux
+femmes de la ville qu'elle avait du sang le long des jambes. Le soir
+même, on partait pour l'Égypte. Elle suivit les vendeurs d'ivoire
+jusqu'au marché d'Alexandrie.
+
+Et c'était là, dans une petite maison blanche à terrasse et à
+colonnettes, qu'ils l'avaient laissée deux mois après, avec son miroir
+de bronze, des tapis, des coussins neufs, et une belle esclave hindoue
+qui savait coiffer les courtisanes. D'autres étaient venus le soir de
+leur départ, et d'autres le lendemain.
+
+
+Comme elle habitait le quartier de l'extrême Est où les jeunes Grecs de
+Brouchion dédaignaient de fréquenter, elle ne connut longtemps, comme sa
+mère, que des voyageurs et des marchands. Elle ne revoyait pas ses
+amants passagers; elle savait se plaire à eux et les quitter vite avant
+de les aimer. Pourtant elle avait inspiré des passions interminables. On
+avait vu des maîtres de caravanes vendre à vil prix leurs marchandises
+afin de rester où elle était et se ruiner en quelques nuits. Avec la
+fortune de ces hommes, elle s'était acheté des bijoux, des coussins de
+lit, des parfums rares, des robes à fleurs et quatre esclaves.
+
+Elle était arrivée à comprendre beaucoup de langues étrangères, et
+connaissait des contes de tous les pays. Des Assyriens lui avaient dit
+les amours de Douzi et d'Ischtar; des Phéniciens celles d'Aschthoreth et
+d'Adôni. Des filles grecques des îles lui avaient conté la légende
+d'Iphis en lui apprenant d'étranges caresses qui l'avaient surprise
+d'abord, mais ensuite charmée à ce point qu'elle ne pouvait plus s'en
+passer tout un jour. Elle savait aussi les amours d'Atalante et comment,
+à leur exemple, des joueuses de flûte encore vierges épuisent les hommes
+les plus robustes. Enfin son esclave hindoue, patiemment, pendant sept
+années, lui avait enseigné jusqu'aux derniers détails l'art complexe et
+voluptueux des courtisanes de Palibothra.
+
+Car l'amour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même
+ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, parfois peut-être plus
+intenses; et Chrysis, qui en connaissait tous les rhythmes et toutes les
+subtilités, s'estimait, avec raison, plus grande artiste que Plango
+elle-même, qui était pourtant musicienne du temple.
+
+Sept ans elle vécut ainsi, sans rêver une vie plus heureuse ni plus
+diverse que la sienne. Mais peu avant sa vingtième année, quand de jeune
+fille elle devint femme et vit s'effiler sous les seins le premier pli
+charmant de la maturité qui va naître, il lui vint tout à coup des
+ambitions.
+
+Et un matin, comme elle se réveillait deux heures après le milieu du
+jour, toute lasse d'avoir trop dormi, elle se retourna sur la poitrine à
+travers son lit, écarta les pieds, mit sa joue dans sa main, et avec une
+longue épingle d'or perça de petits trous symétriques son oreiller de
+lin vert.
+
+
+Elle réfléchissait profondément.
+
+Ce furent d'abord quatre petits points qui faisaient un carré, et un
+point au milieu. Puis quatre autres points pour faire un carré plus
+grand. Puis elle essaya de faire un cercle... Mais c'était un peu
+difficile. Alors, elle piqua des points au hasard et commença à crier:
+
+«Djala! Djala!»
+
+Djala, c'était son esclave hindoue, qui s'appelait
+Djalantachtchandratchapalâ, ce qui veut dire:
+«mobile-comme-l'image-de-la-lune-sur-l'eau».--Chrysis était trop
+paresseuse pour dire le nom tout entier.
+
+L'esclave entra et se tint près de la porte, sans la fermer tout à fait.
+
+«Djala, qui est venu hier?
+
+--Est-ce que tu ne sais pas?
+
+--Non, je ne l'ai pas regardé. Il était bien? Je crois que j'ai dormi
+tout le temps; j'étais fatiguée. Je ne me souviens plus de rien. À
+quelle heure est-il parti? Ce matin de bonne heure?
+
+--Au lever du soleil, il a dit...
+
+--Qu'est-ce qu'il a laissé? Est-ce beaucoup? Non, ne me le dis pas. Cela
+m'est égal. Qu'est-ce qu'il a dit? Il n'est venu personne depuis son
+départ? Est-ce qu'il reviendra? donne-moi mes bracelets.»
+
+L'esclave apporta un coffret, mais Chrysis ne le regarda point, et
+levant son bras si haut qu'elle put:
+
+«Ah! Djala, dit-elle, ah! Djala!... je voudrais des aventures
+extraordinaires.
+
+--Tout est extraordinaire, dit Djala, ou rien. Les jours se ressemblent.
+
+--Mais non. Autrefois, ce n'était pas ainsi. Dans tous les pays du
+monde, les dieux sont descendus sur la terre et ont aimé des femmes
+mortelles. Ah! sur quels lits faut-il les attendre, dans quelles forêts
+faut-il les chercher, ceux qui sont un peu plus que des hommes? Quelles
+prières faut-il dire pour qu'ils viennent, ceux qui m'apprendront
+quelque chose ou qui me feront tout oublier? Et si les dieux ne veulent
+plus descendre, s'ils sont morts, ou s'ils sont trop vieux, Djala,
+mourrai-je aussi sans avoir vu un homme qui mette dans ma vie des
+événements tragiques?»
+
+Elle se retourna sur le dos et tordit ses doigts les uns sur les autres.
+
+«Si quelqu'un m'adorait, il me semble que j'aurais tant de joie à le
+faire souffrir jusqu'à ce qu'il en meure! Ceux qui viennent chez moi ne
+sont pas dignes de pleurer. Et puis, c'est ma faute, aussi: c'est moi
+qui les appelle, comment m'aimeraient-ils?
+
+--Quel bracelet aujourd'hui?
+
+--Je les mettrai tous. Mais laisse-moi. Je n'ai besoin de personne. Va
+sur les marches de la porte, et si quelqu'un vient, dis que je suis avec
+mon amant, un esclave noir, que je paie... Va.
+
+--Tu ne sortiras pas?
+
+--Si. Je sortirai seule. Je m'habillerai seule. Je ne rentrerai pas.
+Va-t'en. Va-t'en!»
+
+Elle laissa tomber une jambe sur le tapis et s'étira jusqu'à se lever.
+Djala était doucement sortie.
+
+
+Elle marcha très lentement par la chambre, les mains croisées autour de
+la nuque, toute à la volupté d'appliquer sur les dalles ses pieds nus où
+la sueur se glaçait. Puis elle entra dans son bain.
+
+Se regarder à travers l'eau était pour elle une jouissance. Elle se
+voyait comme une grande coquille de nacre ouverte sur un rocher. Sa peau
+devenait unie et parfaite; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans
+une lumière bleue; toute sa taille était plus souple; elle ne
+reconnaissait plus ses mains. L'aisance de son corps était telle qu'elle
+se soulevait sur deux doigts, se laissait flotter un peu et retomber
+mollement sur le marbre sous un remous léger qui heurtait son menton.
+L'eau pénétrait dans ses oreilles avec l'agacement d'un baiser.
+
+L'heure du bain était celle où Chrysis commençait à s'adorer. Toutes les
+parties de son corps devenaient l'une après l'autre l'objet d'une
+admiration tendre et le motif d'une caresse. Avec ses cheveux et ses
+seins, elle faisait mille jeux charmants. Parfois même, elle accordait à
+ses perpétuels désirs une complaisance plus efficace, et nul lieu de
+repos ne s'offrait aussi bien à la lenteur minutieuse de ce soulagement
+délicat.
+
+
+Le jour finissait: elle se dressa dans la piscine, sortit de l'eau et
+marcha vers la porte. La marque de ses pieds brillait sur la pierre.
+Chancelante et comme épuisée, elle ouvrit la porte toute grande et
+s'arrêta, le bras allongé sur le loquet, puis rentra et, près de son
+lit, debout et mouillée, dit à l'esclave:
+
+
+«Essuie-moi.»
+
+
+La Malabaraise prit une large éponge à la main, et la passa dans les
+doux cheveux d'or de Chrysis, tout chargés d'eau et qui ruisselaient en
+arrière; elle les sécha, les éparpilla, les agita moelleusement, et
+plongeant l'éponge dans une jarre d'huile, elle en caressa jusqu'au cou
+sa maîtresse avant de la frotter avec une étoffe rugueuse qui fit rougir
+sa peau assouplie.
+
+Chrysis s'enfonça en frissonnant dans la fraîcheur d'un siège de marbre
+et murmura:
+
+
+«Coiffe-moi.»
+
+
+Dans le rayon horizontal du soir, la chevelure encore humide et lourde
+brillait comme une averse illuminée de soleil. L'esclave la prit à
+poignée et la tordit. Elle la fit tourner sur elle-même, telle qu'un
+gros serpent de métal que trouaient comme des flèches les droites
+épingles d'or, et elle enroula tout autour une bandelette verte trois
+fois croisée afin d'en exalter les reflets par la soie. Chrysis tenait,
+loin d'elle, un miroir de cuivre poli. Elle regardait distraitement les
+mains obscures de l'esclave se mouvoir dans les cheveux profonds,
+arrondir les touffes, rentrer les mèches folles et sculpter la chevelure
+comme un rhyton d'argile rose. Quand tout fut accompli, Djala se mit à
+genoux devant sa maîtresse et rasa de près son pubis renflé, afin que la
+jeune fille eût, aux yeux de ses amants, toute la nudité d'une statue.
+
+Chrysis devint plus grave et dit à voix basse:
+
+
+«Farde-moi.»
+
+
+Une petite boîte de bois de rose, qui venait de l'île Dioscoride,
+contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de
+chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les
+beaux cils courbes et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au
+crayon deux traits décidés les allongèrent, les amollirent; une poudre
+bleuâtre plomba les paupières; deux taches de vermillon vif accentuèrent
+les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat
+frais le visage et la poitrine: avec une plume à barbes douces qu'elle
+trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des
+bras et sur le cou; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle
+ensanglanta la bouche et toucha les pointes des seins; ses doigts, qui
+avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à
+la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et dans la
+croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes; puis avec un tampon de
+cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles. La
+toilette était finie.
+
+Alors Chrysis se mit à sourire et dit à l'Hindoue:
+
+
+«Chante-moi.»
+
+
+Elle se tenait assise et cambrée dans son fauteuil de marbre. Ses
+épingles faisaient un rayonnement d'or derrière sa face. Ses mains
+appliquées sur sa gorge espaçaient entre les épaules le collier rouge de
+ses ongles peints, et ses pieds blancs étaient réunis sur la pierre.
+
+Djala, accroupie près du mur, se souvint des chants d'amour de l'Inde:
+
+
+«Chrysis...»
+
+
+Elle chantait d'une voix monotone.
+
+«Chrysis, tes cheveux sont comme un essaim d'abeilles suspendu le long
+d'un arbre. Le vent chaud du sud les pénètre, avec la rosée des luttes
+de l'amour et l'humide parfum des fleurs de la nuit.»
+
+La jeune fille alterna, d'une voix plus douce et lente:
+
+«Mes cheveux sont comme une rivière infinie dans la plaine, où le soir
+enflammé s'écoule.»
+
+Et elles chantèrent, l'une après l'autre.
+
+ *
+
+«Tes yeux sont comme des lys d'eau bleus sans tiges, immobiles sur des
+étangs.
+
+--Mes yeux sont à l'ombre de mes cils comme des lacs profonds sous des
+branches noires.
+
+ *
+
+--Tes lèvres sont des fleurs délicates où est tombé le sang d'une biche.
+
+--Mes lèvres sont les bords d'une blessure brûlante.
+
+ *
+
+--Ta langue est le poignard sanglant qui a fait la blessure de ta
+bouche.
+
+--Ma langue est incrustée de pierres précieuses. Elle est rouge de mirer
+mes lèvres.
+
+ *
+
+--Tes bras sont arrondis comme deux défenses d'ivoire, et tes aisselles
+sont deux bouches.
+
+--Mes bras sont allongés comme deux tiges de lys, d'où se penchent mes
+doigts comme cinq pétales.
+
+ *
+
+--Tes cuisses sont deux trompes d'éléphants blancs, qui portent tes
+pieds comme deux fleurs rouges.
+
+--Mes pieds sont deux feuilles de nénufar sur l'eau; mes cuisses sont
+deux boutons de nénufar gonflés.
+
+ *
+
+--Tes seins sont deux boucliers d'argent dont les pointes ont trempé
+dans le sang.
+
+--Mes mamelles sont la lune et le reflet de la lune dans l'eau.
+
+ *
+
+--Ton nombril est un puits profond dans un désert de sable rose, et ton
+bas-ventre un jeune chevreau couché sur le sein de sa mère.
+
+--Mon nombril est une perle ronde sur une coupe renversée, et mon giron
+est le croissant clair de Phoebé sous les forêts.
+
+ *
+
+Il se fit un silence.--L'esclave éleva les mains et se courba.
+
+La courtisane poursuivit:
+
+«ELLE est comme une fleur de pourpre, pleine de miel et de parfums.
+
+«Elle est comme une hydre de mer, vivante et molle, ouverte la nuit.
+
+«Elle est la grotte humide, le gîte toujours chaud, l'Asile, où l'homme
+se repose de marcher à la mort.»
+
+
+La prosternée murmura très bas:
+
+«Elle est effrayante. C'est la face de Méduse.»
+
+ *
+ * *
+
+Chrysis posa son pied sur la nuque de l'esclave et dit en tremblant:
+
+«Djala...»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Peu à peu la nuit était venue; mais la lune était si lumineuse que la
+chambre s'emplissait de clarté bleue.
+
+Chrysis nue regardait son corps où les reflets étaient immobiles et d'où
+les ombres tombaient très noires.
+
+
+Elle se leva brusquement:
+
+«Djala, cesse, à quoi pensons-nous! Il fait nuit, je ne suis pas sortie
+encore. Il n'y aura plus sur l'heptastade que des matelots endormis.
+Dis-moi, Djala, je suis belle?
+
+»Dis-moi, Djala, je suis plus belle que jamais, cette nuit? Je suis la
+plus belle des femmes d'Alexandrie, tu le sais? N'est-ce pas qu'il me
+suivra comme un chien, celui qui passera tout à l'heure dans le regard
+oblique de mes yeux? N'est-ce pas que j'en ferai ce qu'il me plaira, un
+esclave si c'est mon caprice, et que je puis attendre du premier venu la
+plus servile obéissance? Habille-moi, Djala.»
+
+Autour de ses bras, deux serpents d'argent s'enroulèrent. À ses pieds,
+on fixa des semelles de sandales qui s'attachaient à ses jambes brunes
+par des lanières de cuir croisées. Elle boucla elle-même sous son ventre
+chaud une ceinture de jeune fille qui du haut des reins s'inclinait en
+suivant la ligne creuse des aines; à ses oreilles elle passa de grands
+anneaux circulaires, à ses doigts des bagues et des sceaux, à son cou
+trois colliers de phallos d'or ciselés à Paphos par les hiérodoules.
+
+Elle se regarda quelque temps, ainsi nue entre ses bijoux; puis tirant
+du coffre où elle l'avait pliée une vaste étoffe transparente de lin
+jaune, elle la fit tourner tout autour d'elle et jusqu'à terre s'en
+drapa. Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps
+à travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique
+serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la
+longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.
+
+Elle prit à la main son éventail de plumes, et sortit nonchalamment.
+
+
+Debout sur les marches du seuil, la main appuyée au mur blanc, Djala
+seule laissa la courtisane s'éloigner.
+
+Elle marchait lentement, le long des maisons, dans la rue déserte où
+tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait derrière ses
+pas.
+
+
+
+
+II
+
+SUR LA JETÉE D'ALEXANDRIE
+
+
+Sur la jetée d'Alexandrie, une chanteuse debout chantait. À ses côtés,
+étaient deux joueuses de flûte, assises sur le parapet blanc.
+
+
+1
+
+ Les satyres ont poursuivi dans les bois
+ Les pieds légers des oréades.
+ Ils ont chassé les nymphes sur les montagnes,
+ Effarouché leurs sombres yeux,
+ Saisi leurs chevelures comme des ailes,
+ Pris leurs seins de vierge à la course,
+ Et courbé leurs torses chauds à la renverse
+ Sur la mousse verte humectée,
+ Et les beaux corps, les beaux corps demi-divins
+ S'étiraient avec la souffrance...
+ Erôs fait crier sur vos lèvres, ô femmes!
+ Le désir douloureux et doux.
+
+ *
+ * *
+
+Les joueuses de flûte répétèrent:
+
+«Erôs!»
+
+«--Erôs!»
+
+et gémirent dans leurs doubles roseaux.
+
+
+2
+
+ Cybèle a poursuivi à travers la plaine
+ Attys, beau comme l'Apollon.
+ Erôs l'avait frappée au coeur, et pour lui,
+ Ô totoï! Mais non lui pour elle,
+ Pour être aimée, dieu cruel, mauvais Erôs,
+ Tu n'as de secret que la haine...
+ À travers les prés, les vastes champs lointains,
+ La Cybèle a chassé l'Attys
+ Et parce qu'elle adorait le dédaigneux,
+ Elle a fait entrer dans ses veines
+ Le grand souffle froid, le souffle de la mort.
+ Ô désir douloureux et doux!
+
+ *
+ * *
+
+«Erôs!
+
+--Erôs!»
+
+Des cris aigus issirent des flûtes.
+
+
+3
+
+ Le Chèvre-Pieds a poursuivi jusqu'au fleuve
+ La Syrinx, fille de la source.
+ Le pâle érôs qui aime le goût des larmes
+ La baisait au vol, joue à joue;
+ Et l'ombre frêle de la vierge noyée
+ A frémi, roseaux, sur les eaux;
+ Mais Erôs possède le monde et les dieux,
+ Il possède même la mort.
+ Sur la tombe aquatique il cueillit pour nous
+ Tous les joncs, et d'eux fit la flûte...
+ C'est une âme morte qui pleure ici, femmes,
+ Le désir douloureux et doux.
+
+ *
+ * *
+
+Tandis que les flûtes continuaient le chant lent du dernier vers, la
+chanteuse tendit la main aux passants qui faisaient cercle autour
+d'elle, et recueillit quatre oboles qu'elle glissa dans sa chaussure.
+
+
+Peu à peu, la foule s'écoulait, innombrable, curieuse d'elle-même et se
+regardant passer. Le bruit des pas et des voix couvrait même le bruit de
+la mer. Des matelots tiraient, l'épaule courbée, des embarcations sur le
+quai. Des vendeuses de fruits passaient, leurs corbeilles pleines dans
+les bras. Des mendiants quêtaient, d'une main tremblante. Des ânes
+chargés d'outres emplies trottaient devant le bâton des âniers. Mais
+c'était l'heure du coucher du soleil; et plus nombreuse que la foule
+active, la foule désoeuvrée couvrait la jetée. Des groupes se formaient
+de place en place, entre lesquels erraient les femmes. On entendait
+nommer les silhouettes connues. Les jeunes gens regardaient les
+philosophes, qui contemplaient les courtisanes.
+
+Celles-ci étaient de tout ordre et de toute condition, depuis les plus
+célèbres, vêtues de soies légères et chaussées de cuir d'or, jusqu'aux
+plus misérables, qui marchaient les pieds nus. Les pauvres n'étaient pas
+moins belles que les autres, mais moins heureuses seulement, et
+l'attention des sages se fixait de préférence sur celles dont la grâce
+n'était pas altérée par l'artifice des ceintures et l'encombrement des
+bijoux. Comme on était à la veille des Aphrodisies, ces femmes avaient
+toute licence de choisir le vêtement qui leur seyait le mieux, et
+quelques-unes des plus jeunes s'étaient même risquées à n'en point
+porter du tout. Mais leur nudité ne choquait personne, car elles n'en
+eussent pas ainsi exposé tous les détails au soleil, si l'un d'eux se
+fût signalé par le moindre défaut qui prêtât aux railleries des femmes
+mariées.
+
+«Tryphèra! Tryphèra!»
+
+Et une jeune courtisane d'aspect joyeux bouscula quelques passants pour
+rejoindre une amie entrevue.
+
+«Tryphèra! es-tu invitée?
+
+--Où cela? Séso?
+
+--Chez Bacchis.
+
+--Pas encore. Elle donne un dîner?
+
+--Un dîner? un banquet, ma chère. Elle affranchit sa plus belle esclave,
+Aphrodisia, le second jour de la fête.
+
+--Enfin! elle a fini par s'apercevoir qu'on ne venait plus chez elle que
+pour sa servante.
+
+--Je crois qu'elle n'a rien vu. C'est une fantaisie du vieux Chérès,
+l'armateur du quai. Il a voulu acheter la fille dix mines; Bacchis a
+refusé. Vingt mines; elle a refusé encore.
+
+--Elle est folle.
+
+--Que veux-tu? c'était son ambition d'avoir une esclave libérée.
+D'ailleurs, elle a eu raison de marchander. Chérès donnera trente-cinq
+mines, et, pour ce prix-là, la fille s'affranchit.
+
+--Trente-cinq mines? Trois mille cinq cents drachmes? Trois mille cinq
+cents drachmes pour une négresse!
+
+--Elle est fille de blanc.
+
+--Mais sa mère est noire.
+
+--Bacchis a déclaré qu'elle ne la donnerait pas à meilleur marché, et le
+vieux Chérès est si amoureux qu'il a consenti.
+
+--Est-il invité, lui, au moins?
+
+--Non! Aphrodisia sera servie au banquet comme dernier plat, après les
+fruits. Chacun y goûtera selon son gré, et c'est le lendemain seulement
+qu'on doit la livrer à Chérès; mais j'ai peur qu'elle ne soit
+fatiguée...
+
+--Ne la plains pas! Avec lui elle aura le temps de se remettre. Je le
+connais, Séso. Je l'ai regardé dormir.»
+
+Elles rirent ensemble de Chérès. Puis elles se complimentèrent.
+
+«Tu as une jolie robe, dit Séso. C'est chez toi que tu l'as fait
+broder?»
+
+La robe de Tryphèra était une mince étoffe glauque entièrement brochée
+d'iris à larges fleurs. Une escarboucle montée d'or la plissait en
+fuseau sur l'épaule gauche; la robe retombait en écharpe, entre les deux
+seins, en laissant nu le côté droit du corps jusqu'à la ceinture de
+métal; une fente étroite qui s'entr'ouvrait et se refermait à chaque pas
+révélait seule la blancheur de la jambe.
+
+
+«Séso! dit une autre voix, Séso et Tryphèra, venez, si vous ne savez que
+faire. Je vais au mur Céramique pour y chercher mon nom écrit.
+
+--Mousarion! d'où viens-tu, ma petite?
+
+--Du Phare. Il n'y a personne là-bas.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? Il n'y a qu'à pêcher, tellement c'est plein.
+
+--Pas de turbots pour moi. Aussi je vais au mur. Venez.»
+
+
+En chemin, Séso raconta de nouveau le projet de banquet chez Bacchis.
+
+«Ah! chez Bacchis! s'écria Mousarion. Tu te rappelles le dernier dîner,
+Tryphèra: tout ce qu'on a dit de Chrysis?
+
+--Il ne faut pas le répéter, Séso est son amie.»
+
+Mousarion se mordit les lèvres; mais déjà Séso s'inquiétait:
+
+«Quoi? qu'est-ce qu'on a dit?
+
+--Oh! des méchancetés.
+
+--On peut parler, déclara Séso. Nous ne la valons pas, à nous trois. Le
+jour où elle voudra quitter son quartier pour se montrer à Brouchion, je
+connais de nos amants qui ne nous reverront plus.
+
+--Oh! Oh!
+
+--Certainement. Je ferais des folies pour cette femme-là. Il n'y en a
+pas de plus belle ici, croyez-le.»
+
+
+Les trois jeunes filles étaient arrivées devant le mur Céramique. D'un
+bout à l'autre de l'immense paroi blanche, des inscriptions se
+succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une
+courtisane, il lui suffisait d'écrire leurs deux noms avec le prix qu'il
+proposait; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme
+restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revînt.
+
+«Regarde, Séso! dit en riant Tryphèra. Quel est le mauvais plaisant qui
+a écrit cela?»
+
+Et elles lurent en grosses lettres:
+
+ BACCHIS
+ THERSITE
+ 2 OBOLES
+
+
+«Il ne devrait pas être permis de se moquer ainsi des femmes. Pour moi,
+si j'étais le rhymarque, j'aurais déjà fait une enquête.»
+
+Mais plus loin, Séso s'arrêta devant une inscription plus sérieuse.
+
+ SÉSO DE CNIDE
+ TIMON, FILS DE LYSIAS
+ 1 MINE
+
+Elle pâlit légèrement.
+
+«Je reste», dit-elle.
+
+Et elle s'adossa au mur, sous les regards envieux des passantes.
+
+Quelques pas plus loin, Mousarion trouva une demande acceptable, sinon
+aussi généreuse. Tryphèra revint seule sur la jetée.
+
+
+Comme l'heure était avancée, la foule se trouvait moins compacte.
+Cependant les trois musiciennes continuaient de chanter et de jouer de
+la flûte.
+
+Avisant un inconnu dont le ventre et les vêtements étaient un peu
+ridicules, Tryphèra lui frappa sur l'épaule.
+
+«Eh bien, petit père! Je gage que tu n'es pas un Alexandrin, hé!
+
+--En effet, ma fille, répondit le brave homme. Et tu l'as deviné. Tu me
+vois tout surpris de la ville et des gens.
+
+--Tu es de Boubaste?
+
+--Non. De Cabasa. Je suis venu ici pour vendre des graines et je m'en
+retournerai demain, plus riche de cinquante-deux mines. Grâces soient
+rendues aux dieux! l'année a été bonne.»
+
+Tryphèra se sentit soudain pleine d'intérêt pour ce marchand.
+
+«Mon enfant, reprit-il avec timidité, tu peux me donner une grande joie.
+Je ne voudrais pas retourner demain à Cabasa sans dire à ma femme et à
+mes trois filles que j'ai vu des hommes célèbres. Tu dois connaître des
+hommes célèbres?
+
+--Quelques-uns, dit-elle en riant.
+
+--Bien. Nomme-les-moi s'ils passent par ici. Je suis sûr que j'ai
+rencontré depuis deux jours dans les rues les philosophes les plus
+illustres et les fonctionnaires les plus influents. C'est mon désespoir
+de ne pas les connaître.
+
+--Tu seras satisfait. Voici Naucratès.
+
+--Qui est-ce, Naucratès?
+
+--C'est un philosophe.
+
+--Et qu'enseigne-t-il?
+
+--Qu'il faut se taire.
+
+--Par Zeus, voilà une doctrine qui ne demande pas un grand génie, et ce
+philosophe-là ne me plaît point.
+
+--Voici Phrasilas.
+
+--Qui est-ce, Phrasilas?
+
+--C'est un sot.
+
+--Alors, que ne le laisses-tu passer?
+
+--C'est que d'autres le tiennent pour éminent.
+
+--Et que dit-il?
+
+--Il dit tout avec un sourire, ce qui lui permet de faire entendre ses
+erreurs pour volontaires et ses banalités pour fines. Il y a tout
+avantage. Le monde s'y est laissé tromper.
+
+--Ceci est trop fort pour moi, et je ne te comprends pas bien.
+D'ailleurs le visage de ce Phrasilas est marqué d'hypocrisie.
+
+--Voici Philodème.
+
+--Le stratège?
+
+--Non. Un poète latin, qui écrit en grec.
+
+--Petite, c'est un ennemi. Je ne veux pas l'avoir vu.»
+
+Ici, toute la foule fit un mouvement, et un murmure de voix prononça le
+même nom:
+
+«Démétrios... Démétrios...»
+
+Tryphèra monta sur une borne et à son tour elle dit au marchand:
+
+«Démétrios... voilà Démétrios. Toi qui voulais voir des hommes
+célèbres...
+
+--Démétrios? L'amant de la reine? Est-il possible?
+
+--Oui, tu as de la chance. Il ne sort jamais. Depuis que je suis à
+Alexandrie, voici la première fois que je le vois sur la jetée.
+
+--Où est-il?
+
+--C'est celui qui se penche pour voir le port.
+
+--Il y en a deux qui se penchent.
+
+--C'est celui qui est en bleu.
+
+--Je ne le vois pas bien. Il nous tourne le dos.
+
+--Tu sais? c'est le sculpteur à qui la reine s'est donnée pour modèle
+quand il a sculpté l'Aphrodite du temple.
+
+--On dit qu'il est l'amant royal. On dit qu'il est le maître de
+l'Égypte.
+
+--Et il est beau comme Apollon.
+
+--Ah! le voici qui se retourne. Je suis content d'être venu. Je dirai
+que je l'ai vu. On m'avait dit bien des choses sur lui. Il paraît que
+jamais une femme ne lui a résisté. Il a eu beaucoup d'aventures,
+n'est-ce pas? Comment se fait-il que la reine n'en soit pas informée?
+
+--La reine les connaît comme nous. Elle l'aime trop pour lui en parler.
+Elle a peur qu'il ne retourne à Rhodes, chez son maître Phérécratès. Il
+est aussi puissant qu'elle et c'est elle qui l'a voulu.
+
+--Il n'a pas l'air heureux. Pourquoi a-t-il l'air si triste? Il me
+semble que je serais heureux si j'étais lui. Je voudrais bien être lui,
+ne fût-ce que pour une soirée...»
+
+
+Le soleil s'était couché. Des femmes regardaient cet homme, qui était
+leur rêve commun. Lui, sans paraître avoir conscience du mouvement qu'il
+inspirait, se tenait accoudé sur le parapet, en écoutant les joueuses de
+flûte.
+
+Les petites musiciennes firent encore une quête; puis, doucement, elles
+jetèrent leurs flûtes légères sur leurs dos; la chanteuse les prit par
+le cou et toutes trois revinrent vers la ville.
+
+À la nuit close, les autres femmes rentrèrent, par petits groupes, dans
+l'immense Alexandrie, et le troupeau des hommes les suivait; mais toutes
+se retournaient, en marchant, vers le même Démétrios. La dernière qui
+passa lui jeta mollement sa fleur jaune, et rit. Le silence envahit les
+quais.
+
+
+
+
+III
+
+DÉMÉTRIOS
+
+
+À la place laissée par les musiciennes, Démétrios était resté seul,
+accoudé. Il écoutait la mer bruire, les vaisseaux craquer lentement, le
+vent passer sous les étoiles. Toute la ville était éclairée par un petit
+nuage éblouissant qui s'était arrêté sur la lune, et le ciel était
+adouci de clarté. Le jeune homme regarda près de lui: les tuniques des
+joueuses de flûte avaient laissé deux empreintes dans la poussière. Il
+se rappela leurs visages: c'étaient deux Éphésiennes. L'aînée lui avait
+paru jolie; mais la plus jeune était sans charme, et, comme la laideur
+lui était une souffrance, il évita d'y penser.
+
+À ses pieds luisait un objet d'ivoire. Il le ramassa: c'était une
+tablette à écrire, d'où pendait un style d'argent. La cire en était
+presque toute usée, mais on avait dû repasser plusieurs fois les mots
+tracés, et la dernière fois on avait gravé dans l'ivoire.
+
+
+Il n'y vit que trois mots écrits:
+
+ MYRTIS AIME RHODOCLEIA
+
+et il ne savait pas à laquelle des deux femmes appartenait ceci, et si
+l'autre était la femme aimée, ou bien quelque jeune inconnue abandonnée
+à Éphèse. Alors, il songea un moment à rejoindre les musiciennes pour
+leur rendre ce qui était peut-être le souvenir d'une morte adorée; mais
+il n'aurait pu les retrouver sans peine, et, comme il cessait déjà de
+s'intéresser à elles, il se retourna paresseusement et jeta le petit
+objet dans la mer.
+
+Cela tomba rapidement, en glissant comme un oiseau blanc, et il entendit
+le clapotis que fit l'eau lointaine et noire. Ce petit bruit lui fit
+sentir le vaste silence du port.
+
+Adossé au parapet froid, il essaya de chasser toute pensée et se mit à
+regarder les choses. Il avait horreur de la vie. Il ne sortait de chez
+lui qu'à l'heure où la vie cessait, et rentrait quand le petit jour
+attirait vers la ville les pêcheurs et les maraîchers. Le plaisir de ne
+voir au monde que l'ombre de la ville et sa propre stature devenait
+telle volupté chez lui qu'il ne se souvenait plus d'avoir vu le soleil
+de midi depuis des mois.
+
+Il s'ennuyait. La reine était fastidieuse.
+
+
+À peine pouvait-il comprendre, cette nuit-là, la joie et l'orgueil qui
+l'avaient envahi, quand, trois ans auparavant, la reine, séduite
+peut-être plus par le bruit de sa beauté que par le bruit de son génie,
+l'avait fait mander au palais et annoncer à la Porte du Soir par des
+sonneries de salpinx d'argent.
+
+Cette entrée éclairait parfois sa mémoire d'un de ces souvenirs qui, par
+trop de douceur, s'aigrissent peu à peu dans l'âme, au point d'être
+intolérables... la reine l'avait reçu seul, dans ses appartements privés
+qui se composaient de trois pièces, moelleuses et sourdes à l'envi. Elle
+était couchée sur le côté gauche, et comme enfouie dans un fouillis de
+soies verdâtres qui baignaient de pourpre, par reflet, les boucles
+noires de sa chevelure. Son jeune corps était vêtu d'un costume
+effrontément ajouré qu'elle avait fait faire sous ses yeux par une
+courtisane de Phrygie, et qui laissait à découvert les vingt-deux
+endroits de la peau où les caresses sont irrésistibles, si bien que,
+pendant toute une nuit, et dût-on épuiser jusqu'aux derniers rêves
+l'imagination amoureuse, on n'avait pas besoin d'ôter ce costume-là.
+
+
+Démétrios, agenouillé respectueusement, avait pris en main, pour le
+baiser, le petit pied nu de la reine Bérénice, comme un objet précieux
+et doux.
+
+
+Puis elle s'était levée.
+
+
+Simplement, comme une belle esclave qui sert de modèle, elle avait
+défait son corselet, ses bandelettes, ses caleçons fendus,--ôté même les
+anneaux de ses bras, même les bagues de ses orteils, et elle était
+apparue debout, les mains ouvertes devant les épaules, haussant la tête
+sous une capeline de corail qui tremblait le long des joues.
+
+Elle était fille d'un Ptolémée et d'une princesse de Syrie qui
+descendait de tous les dieux, par Astarté que les Grecs appellent
+Aphrodite. Démétrios savait cela, et qu'elle était orgueilleuse de sa
+lignée olympienne. Aussi, ne se troubla-t-il pas quand la souveraine lui
+dit sans bouger: «je suis l'Astarté. Prends un marbre et ton ciseau, et
+montre-moi aux hommes d'Égypte. Je veux qu'on adore mon image.»
+
+Démétrios la regarda, et devinant, à n'en pas douter, quelle sensualité
+simple et neuve animait ce corps de jeune fille, il dit: «Je l'adore le
+premier», et il l'entoura de ses bras. La reine ne se fâcha pas de cette
+brusquerie, mais demanda en reculant: «Te crois-tu l'Adônis pour toucher
+la déesse?» Il répondit: «Oui.» Elle le regarda, sourit un peu et
+conclut: «Tu as raison.»
+
+
+Ceci fut cause qu'il devint insupportable et que ses meilleurs amis se
+détachèrent de lui; mais il affola tous les coeurs de femme.
+
+Quand il passait dans une salle du palais, les esclaves s'arrêtaient,
+les femmes de la cour ne parlaient plus, les étrangères l'écoutaient
+aussi, car le son de sa voix était un ravissement. Se retirait-il chez
+la reine, on venait l'importuner jusque-là, sous des prétextes toujours
+nouveaux. Errait-il à travers les rues, les plis de sa tunique
+s'emplissaient de petits papyrus, où les passantes écrivaient leur nom
+avec des mots douloureux, mais qu'il froissait sans les lire, fatigué de
+tout cela. Lorsqu'au temple de l'Aphrodite, on eut mis son oeuvre en
+place, l'enceinte fut envahie à toute heure de la nuit par la foule des
+adoratrices qui venaient lire son nom dans la pierre et offrir à leur
+dieu vivant toutes les colombes et toutes les roses.
+
+
+Bientôt sa maison fut encombrée de cadeaux, qu'il accepta d'abord par
+négligence, mais qu'il finit par refuser tous quand il comprit ce qu'on
+attendait de lui, et qu'on le traitait comme une prostituée. Ses
+esclaves elles-mêmes s'offrirent. Il les fit fouetter et les vendit au
+petit porneïon de Rhacotis. Alors ses esclaves mâles, séduits par des
+présents, ouvrirent la porte à des inconnues qu'il trouvait devant son
+lit en rentrant, et dans une attitude qui ne laissait pas de doute sur
+leurs intentions passionnées. Les menus objets de sa toilette et de sa
+table disparaissaient l'un après l'autre; plus d'une femme dans la ville
+avait une sandale ou une ceinture de lui, une coupe où il avait bu, même
+les noyaux des fruits qu'il avait mangés. S'il laissait tomber une fleur
+en marchant, il ne la retrouvait plus derrière lui. Elles auraient
+recueilli jusqu'à la poussière écrasée par sa chaussure.
+
+Outre que cette persécution devenait dangereuse et menaçait de faire
+mourir en lui toute sensibilité, il était arrivé à cette époque de la
+jeunesse où l'homme qui pense croit urgent de faire deux parts de sa vie
+et de ne plus mêler les choses de l'esprit aux nécessités des sens. La
+statue d'Aphrodite-Astarté fut pour lui le sublime prétexte de cette
+conversion morale. Tout ce que la reine avait de beauté, tout ce qu'on
+pouvait inventer d'idéal autour des lignes souples de son corps,
+Démétrios le fit sortir du marbre, et dès ce jour il s'imagina que nulle
+autre femme sur la terre n'atteindrait plus le niveau de son rêve.
+L'objet de son désir devint sa statue. Il n'adora plus qu'elle seule, et
+follement sépara de la chair l'idée suprême de la déesse, d'autant plus
+immatérielle s'il l'eût attachée à la vie.
+
+Quand il revit la reine elle-même, il la trouva dépouillée de tout ce
+qui avait fait son charme. Elle lui suffit encore un temps à tromper ses
+désirs sans but, mais elle était à la fois trop différente de l'Autre,
+et trop semblable aussi. Lorsqu'au sortir de ses embrassements elle
+retombait épuisée et s'endormait sur la place, il la regardait comme si
+une intruse avait usurpé son lit en prenant la ressemblance de la femme
+aimée. Ses bras étaient plus sveltes, sa poitrine plus aiguë, ses
+hanches plus étroites que celles de la Vraie. Elle n'avait pas entre les
+aines ces trois plis minces comme des lignes, qu'il avait gravés dans le
+marbre. Il finit par se lasser d'elle.
+
+
+Ses adoratrices le surent, et, bien qu'il continuât ses visites
+quotidiennes, on connut qu'il avait cessé d'être amoureux de Bérénice.
+Et autour de lui l'empressement redoubla. Il n'en tint pas compte. En
+effet, le changement dont il avait besoin était d'une autre importance.
+
+Il est rare qu'entre deux maîtresses un homme n'ait pas un intervalle de
+vie où la débauche vulgaire le tente et le satisfait. Démétrios s'y
+abandonna. Quand la nécessité de partir pour le palais lui déplaisait
+plus que de coutume, il s'en venait à la nuit vers le jardin des
+courtisanes sacrées qui entourait de toutes parts le temple.
+
+Les femmes qui étaient là ne le connaissaient point. D'ailleurs, tant
+d'amours superflues les avaient lassées qu'elles n'avaient plus ni cris
+ni larmes, et la satisfaction qu'il cherchait n'était pas troublée, là
+du moins, par les plaintes de chatte en folie qui l'énervaient près de
+la reine. La conversation qu'il tenait avec ces belles personnes calmes
+était sans recherche et paresseuse. Les visiteurs de la journée, le
+temps qu'il ferait le lendemain, la douceur de l'herbe et de la nuit en
+étaient les sujets charmants. Elles ne le priaient pas d'exposer ses
+théories en statuaire et ne donnaient pas leur avis sur l'Achilleus de
+Scopas. S'il leur arrivait de remercier l'amant qui les choisissait, de
+le trouver bien pris et de le lui dire, il avait le droit de ne pas
+croire à leur désintéressement.
+
+Sorti de leurs bras religieux, il montait les degrés du temple et
+s'extasiait devant la statue.
+
+Entre les sveltes colonnes, coiffées en volutes ioniennes, la déesse
+apparaissait toute vivante sur un piédestal de pierre rose, chargé de
+trésors appendus. Elle était nue et sexuée, vaguement teintée selon les
+couleurs de la femme; elle tenait d'une main son miroir dont le manche
+est un priape, et de l'autre adornait sa beauté d'un collier de perles à
+sept rangs. Une perle plus grosse que les autres, argentine et allongée,
+luisait entre ses deux mamelles, comme un croissant de lune entre deux
+nuages ronds.
+
+
+Démétrios la contemplait avec tendresse, et voulait croire, comme le
+peuple, que c'étaient là les vraies perles saintes, nées des gouttes
+d'eau qui avaient roulé dans la conque de l'Anadyomène.
+
+
+«Ô soeur divine, disait-il, ô fleurie, ô transfigurée! tu n'es plus la
+petite Asiatique dont je fis ton modèle indigne. Tu es son Idée
+immortelle, l'Âme terrestre de l'Astarté qui fut génitrice de sa race.
+Tu brillais dans ses yeux ardents, tu brûlais dans ses lèvres sombres,
+tu défaillais dans ses mains molles, tu haletais dans ses grands seins,
+tu t'étirais dans ses jambes enlaçantes, autrefois, avant ta naissance;
+et ce qui assouvit la fille d'un pêcheur te prostrait aussi, toi,
+déesse, toi la mère des dieux et des hommes, la joie et la douleur du
+monde! Mais je t'ai vue, évoquée, saisie, ô Cythereia merveilleuse! Je
+t'ai révélée à la terre. Ce n'est pas ton image, c'est toi-même à qui
+j'ai donné ton miroir et que j'ai couverte de perles, comme au jour où
+tu naquis du ciel sanglant et du sourire écumeux des eaux, aurore
+gouttelante de rosée, acclamée jusqu'aux rives de Cypre par un cortège
+de tritons bleus.»
+
+ *
+ * *
+
+Il venait de l'adorer ainsi quand il entra sur la jetée, à l'heure où
+s'écoulait la foule, et entendit le chant douloureux que pleuraient les
+joueuses de flûte. Mais ce soir-là il s'était refusé aux courtisanes du
+temple, parce qu'un couple entrevu sous les branches l'avait soulevé de
+dégoût et révolté jusqu'à l'âme.
+
+La douce influence de la nuit l'envahissait peu à peu. Il tourna son
+visage du côté du vent, qui avait passé sur la mer, et semblait traîner
+vers l'Égypte l'odeur des roses d'Amathonte.
+
+
+De belles formes féminines s'ébauchaient dans sa pensée. On lui avait
+demandé, pour le jardin de la déesse, un groupe des trois Charites
+enlacées; mais sa jeunesse répugnait à copier les conventions, et il
+rêvait d'unir sur un même bloc de marbre les trois mouvements gracieux
+de la femme: deux des Charites seraient vêtues, l'une tenant un éventail
+et fermant à demi les paupières au souffle des plumes bercées; l'autre
+dansant dans les plis de sa robe. La troisième serait nue, derrière ses
+soeurs, et de ses bras levés tordrait sur sa nuque la masse épaisse de
+ses cheveux.
+
+Il engendrait dans son esprit bien d'autres projets encore, comme
+d'attacher aux roches du Phare une Andromède de marbre noir devant le
+monstre houleux de la mer, d'enfermer l'agora de Brouchion entre les
+quatre chevaux du soleil levant, comme par des Pégases irrités, et de
+quelle ivresse n'exultait-il pas à l'idée qui naissait en lui d'un
+Zagreus épouvanté devant l'approche des Titans. Ah! comme il était
+repris par toute la beauté! comme il s'arrachait à l'amour! comme il
+«séparait de la chair l'idée suprême de la déesse»! comme il se sentait
+libre, enfin!
+
+
+Or, il tourna la tête vers les quais, et vit luire dans l'éloignement le
+voile jaune d'une femme qui marchait.
+
+
+
+
+IV
+
+LA PASSANTE
+
+
+Elle venait lentement, en penchant la tête à l'épaule, sur la jetée
+déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait
+en avant de ses pas.
+
+
+Démétrios la regardait s'avancer.
+
+Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu'on voyait de son corps à
+travers le tissu léger; un de ses coudes saillait sous la tunique
+serrée, et l'autre bras, qu'elle avait laissé nu, portait relevée la
+longue queue, afin d'éviter qu'elle traînât dans la poussière.
+
+Il reconnut à ses bijoux qu'elle était une courtisane; pour s'épargner
+un salut d'elle il traversa vivement.
+
+Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la
+grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournèrent vers la
+passante.
+
+
+Alors il vit qu'elle ne s'arrêtait point, qu'elle ne s'inquiétait pas de
+lui, qu'elle n'affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son
+voile par devant, ni de s'absorber dans ses réflexions; mais que
+simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la
+fraîcheur du vent, la solitude, l'abandon, le frémissement léger du
+silence.
+
+
+Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un
+étonnement singulier.
+
+Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain,
+nonchalante et précédée de la petite ombre noire.
+
+Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la
+poussière de la voie.
+
+Elle marcha jusqu'à l'île du Phare et monta dans les rochers.
+
+Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l'inconnue,
+Démétrios courut à sa suite, puis s'arrêta, revint sur ses pas, trembla,
+s'indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée; mais il n'avait
+jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand
+il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et
+l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et cloué sur
+la place où pesaient ses pieds.
+
+Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de
+s'excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si
+violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout
+esthétique et se dit qu'elle serait un modèle rêvé pour la Charite à
+l'éventail qu'il se projetait d'ébaucher le lendemain...
+
+Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de
+questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en
+jaune.
+
+Que faisait-elle dans l'île à cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui
+sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abordé? Elle l'avait
+vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il traversait la jetée.
+Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route? Le bruit
+courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches
+d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas
+au Phare. La mer était là trop profonde. D'ailleurs, quelle
+invraisemblance qu'une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour
+n'aller qu'au bain?... Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un
+rendez-vous, peut-être? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui
+prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues?
+
+Démétrios voulut s'en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du
+même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté
+lunaire et balayant du bout de l'éventail la poussière du parapet.
+
+
+
+
+V
+
+LE MIROIR, LE PEIGNE ET LE COLLIER
+
+
+Elle avait une beauté spéciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or,
+mais ils étaient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux
+profondes vagues chargées d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et
+se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des
+narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche
+épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du
+corps ondulait à chaque pas, et s'animait du balancement des seins
+libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.
+
+Quand elle ne fut plus qu'à dix pas du jeune homme, elle tourna son
+regard vers lui. Démétrios eut un tremblement. C'étaient des yeux
+extraordinaires; bleus, mais foncés et brillants à la fois, humides,
+las, en pleurs et en feu, presque fermés sous le poids des cils et des
+paupières. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent. Qui
+passait dans leur lumière était invinciblement pris. Elle le savait
+bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait
+davantage encore sur l'insouciance affectée contre celui que tant
+d'amour sincère n'avait pu sincèrement toucher.
+
+
+Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange,
+racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre
+d'aimant. Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les
+ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à
+jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est
+plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées
+par les flots. Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands
+yeux attirants, et toute sa force le fuyait.
+
+Elle baissa les paupières et passa près de lui.
+
+Il aurait crié d'impatience. Ses poings se crispèrent: il eut peur de ne
+pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler.
+Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage:
+
+«Je te salue, dit-il.
+
+--Je te salue aussi,» répondit la passante.
+
+Démétrios continua:
+
+«Où vas-tu, si peu pressée?
+
+--Je rentre.
+
+--Toute seule?
+
+--Toute seule.»
+
+Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.
+
+
+Alors Démétrios pensa qu'il s'était peut-être trompé en la jugeant
+courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des
+fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie.
+Celle-ci pouvait être une personne fort honorablement connue, et ce fut
+sans ironie qu'il acheva sa question ainsi:
+
+«Chez ton mari?»
+
+Elle s'appuya des deux mains en arrière et se mit à rire.
+
+«Je n'en ai pas ce soir.»
+
+Démétrios se mordit les lèvres, et presque timide, hasarda:
+
+«Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.
+
+--Qui t'a dit que j'étais en quête? Je me promène seule et ne cherche
+rien.
+
+--D'où venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour
+toi-même, et voilà un voile de soie...
+
+--Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vêtue de laine comme une esclave?
+Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime à savoir que je suis belle,
+et je regarde mes doigts en marchant pour connaître toutes mes bagues.
+
+--Tu devrais avoir un miroir à la main et ne regarder que tes yeux. Ils
+ne sont pas nés à Alexandrie, ces yeux-là. Tu es juive, je l'entends à
+ta voix, qui est plus douce que les nôtres.
+
+--Non, je ne suis pas juive, je suis Galiléenne.
+
+--Comment t'appelles-tu, Miriam ou Noëmi?
+
+--Mon nom syriaque, tu ne le sauras pas. C'est un nom royal qu'on ne
+porte pas ici. Mes amis m'appellent Chrysis et c'est un compliment que
+tu aurais pu me faire.»
+
+Il lui mit la main sur le bras.
+
+«Oh! non, non, dit-elle d'une voix moqueuse. Il est beaucoup trop tard
+pour ces plaisanteries-là. Laisse-moi rentrer vite. Il y a presque trois
+heures que je suis levée, je meurs de fatigue.»
+
+Se penchant, elle prit son pied dans sa main:
+
+«Vois-tu comme mes petites lanières me font mal? On les a beaucoup trop
+serrées. Si je ne les décroise pas dans un instant, je vais avoir une
+marque sur le pied, et ce sera joli quand on m'embrassera! Laisse-moi
+vite. Ah! que de peines! Si j'avais su, je ne me serais pas arrêtée. Mon
+voile jaune est tout froissé à la taille, regarde!»
+
+
+Démétrios se passa la main sur le front; puis, avec le ton dégagé d'un
+homme qui daigne faire son choix, il murmura:
+
+«Montre-moi le chemin.
+
+--Mais je ne veux pas! dit Chrysis d'un air stupéfait. Tu ne me demandes
+même pas si c'est mon plaisir. «Montre-moi le chemin!» Comme il dit
+cela! Me prends-tu pour une fille du porneïon, qui se met sur le dos
+pour trois oboles sans regarder qui la tient? Sais-tu même si je suis
+libre? Connais-tu le détail de mes rendez-vous? As-tu suivi mes
+promenades? As-tu marqué les portes qui s'ouvrent pour moi? As-tu compté
+les hommes qui se croient aimés de Chrysis? «Montre-moi le chemin!» Je
+ne te le montrerai pas, s'il te plaît. Reste ici ou va-t'en, mais
+ailleurs que chez moi!
+
+--Tu ne sais pas qui je suis...
+
+--Toi? Allons donc! Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma
+déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour
+moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»
+
+Elle se rapprocha, et poursuivit d'une voix câline:
+
+«Oui, tu m'aimes. Oh! Ne parle pas;--je sais ce que tu vas me dire: tu
+n'aimes personne, tu es aimé. Tu es le Bien-Aimé, le Chéri, l'Idole. Tu
+as refusé Glycéra, qui avait refusé Antiochos. Dêmônassa la Lesbienne,
+qui avait juré de mourir vierge, s'est couchée dans ton lit pendant ton
+sommeil, et t'aurait pris de force si tes deux esclaves lybiens ne
+l'avaient mise toute nue à la porte. Callistion la bien-nommée,
+désespérant de t'approcher, a fait acheter la maison qui est en face de
+la tienne, et le matin elle se montre dans l'ouverture de la fenêtre,
+aussi peu vêtue qu'Artémis au bain. Tu crois que je ne sais pas tout
+cela? Mais on se dit tout, entre courtisanes. La nuit de ton arrivée à
+Alexandrie on m'a parlé de toi; et depuis il ne s'est pas écoulé un seul
+jour où l'on ne m'ait prononcé ton nom. Je sais même des choses que tu
+as oubliées. Je sais même des choses que tu ne connais pas encore. La
+pauvre petite Phyllis s'est pendue avant-hier à la barre de ta porte,
+n'est-ce pas? Eh bien, c'est une mode qui se répand. Lydé a fait comme
+Phyllis: je l'ai vue ce soir en passant, elle était toute bleue, mais
+les larmes de ses joues n'étaient pas encore sèches. Tu ne sais pas qui
+c'est, Lydé? une enfant, une petite courtisane de quinze ans que sa mère
+avait vendue le mois dernier à un armateur de Samos qui passait une nuit
+à Alexandrie, avant de remonter le fleuve jusqu'à Thèbes. Elle venait
+chez moi. Je lui donnais des conseils; elle ne savait rien de rien, pas
+même jouer aux dés. Je l'invitais souvent dans mon lit, parce que, quand
+elle n'avait pas d'amant, elle ne trouvait pas où coucher. Et elle
+t'aimait! Si tu l'avais vue me prendre sur elle en m'appelant par ton
+nom!... Elle voulait t'écrire. Comprends-tu? Je lui ai dit que ce
+n'était pas la peine...»
+
+
+Démétrios la regardait sans entendre.
+
+
+«Oui, tout cela t'est bien égal, n'est-ce pas? continua Chrysis. Tu ne
+l'aimais pas, toi. C'est moi que tu aimes. Tu n'as même pas écouté ce
+que je viens de te dire. Je suis sûre que tu n'en répéterais pas un mot.
+Tu es bien occupé de savoir comment mes paupières sont faites, combien
+ma bouche doit être bonne et ma chevelure douce à toucher. Ah! combien
+d'autres savent cela! Tous ceux, tous ceux qui m'ont voulue ont passé
+leur désir sur moi: des hommes, des jeunes gens, des vieillards, des
+enfants, des femmes, des jeunes filles. Je n'ai refusé personne,
+entends-tu? Depuis sept ans, Démétrios, je n'ai dormi seule que trois
+nuits. Compte combien cela fait d'amants. Deux mille cinq cents, et
+davantage, car je ne parle pas de ceux de la journée. L'année dernière,
+j'ai dansé nue devant vingt mille personnes et je sais que tu n'en étais
+pas. Crois-tu que je me cache? Ah! pour quoi faire! Toutes les femmes
+m'ont vue au bain. Tous les hommes m'ont vue au lit. Toi seul, tu ne me
+verras jamais. Je te refuse, je te refuse! De ce que je suis, de ce que
+je sens, de ma beauté, de mon amour, tu ne sauras jamais, jamais rien!
+tu es un homme abominable, fat, cruel, insensible et lâche! Je ne sais
+pas pourquoi l'une de nous n'a pas eu assez de haine pour vous tuer tous
+deux l'un sur l'autre, toi le premier, et ta reine ensuite.»
+
+
+Démétrios lui prit tranquillement les deux bras, et, sans répondre un
+mot, la courba en arrière avec violence.
+
+
+Elle eut un moment d'angoisse; mais soudain serra les genoux, serra les
+coudes, recula du dos et dit à voix basse:
+
+«Ah! je ne crains pas cela, Démétrios! Tu ne me prendras jamais de
+force, fussé-je faible comme une vierge amoureuse, et toi vigoureux
+comme un Atlante. Tu ne veux pas seulement ta jouissance, tu veux la
+mienne surtout. Tu veux me voir aussi, me voir tout entière, parce que
+tu me crois belle, et je le suis en effet. Or la lune éclaire moins que
+mes douze flambeaux de cire. Il fait presque nuit ici. Et puis ce n'est
+pas l'habitude de se dévêtir sur la jetée. Je ne pourrais plus me
+rhabiller, vois-tu, si je n'avais pas mon esclave. Laisse-moi me
+relever, tu me fais mal aux bras.»
+
+
+Ils se turent quelques instants, puis Démétrios reprit:
+
+«Il faut en finir, Chrysis. Tu le sais bien, je ne te forcerai pas. Mais
+laisse-moi te suivre. Si orgueilleuse que tu sois, c'est une gloire qui
+te coûterait cher, que refuser Démétrios.»
+
+
+Chrysis se taisait toujours.
+
+
+Il reprit plus doucement:
+
+«Que crains-tu?
+
+--Tu es habitué à l'amour des autres. Sais-tu ce qu'on doit donner à une
+courtisane qui n'aime pas?»
+
+Il s'impatienta.
+
+«Je ne demande pas que tu m'aimes. Je suis las d'être aimé. Je ne veux
+pas être aimé. Je demande que tu t'abandonnes. Pour cela je te donnerai
+l'or du monde. Je l'ai dans l'Égypte.
+
+--Je l'ai dans mes cheveux. Je suis lasse de l'or. Je ne veux pas d'or.
+Je ne veux que trois choses. Me les donneras-tu?»
+
+
+Démétrios sentit qu'elle allait demander l'impossible. Il la regarda
+anxieusement. Mais elle se reprit à sourire et dit d'une voix lente:
+
+«Je veux un miroir d'argent pour mirer mes yeux dans mes yeux.
+
+--Tu l'auras. Que veux-tu de plus? Dis vite.
+
+--Je veux un peigne d'ivoire ciselé pour le plonger dans ma chevelure
+comme un filet dans l'eau sous le soleil.
+
+--Après?
+
+--Tu me donneras mon peigne?
+
+--Mais oui. Achève.
+
+--Je veux un collier de perles à répandre sur ma poitrine, quand je
+danserai pour toi, dans ma chambre, les danses nuptiales de mon pays.»
+
+Il leva les sourcils:
+
+«C'est tout?
+
+--Tu me donneras mon collier?
+
+--Celui qui te plaira.»
+
+Elle prit une voix très tendre.
+
+«Celui qui me plaira? Ah! Voilà justement ce que je voulais te demander.
+Est-ce que tu me laisseras choisir mes cadeaux?
+
+--Bien entendu.
+
+--Tu le jures?
+
+--Je le jure.
+
+--Quel serment fais-tu?
+
+--Dicte-le-moi.
+
+--Par l'Aphrodite que tu as sculptée.
+
+--J'en fais serment par l'Aphrodite. Mais pourquoi cette précaution?
+
+--Voilà... Je n'étais pas tranquille... Maintenant je le suis.»
+
+
+Elle releva la tête:
+
+«J'ai choisi mes cadeaux.»
+
+Démétrios redevint inquiet et demanda:
+
+«Déjà?
+
+--Oui... Penses-tu que j'accepterai n'importe quel miroir d'argent,
+acheté à un marchand de Smyrne ou à une courtisane inconnue? Je veux
+celui de mon amie Bacchis qui m'a pris un amant la semaine dernière et
+s'est moquée de moi méchamment dans une petite débauche qu'elle a faite
+avec Tryphèra, Mousarion et quelques jeunes sots qui m'ont tout
+rapporté. C'est un miroir auquel elle tient beaucoup, parce qu'il a
+appartenu à Rhodopis, celle qui fut esclave avec Æsope et fut rachetée
+par le frère de Sapphô. Tu sais que c'est une courtisane très célèbre.
+Son miroir est magnifique. On dit que Sapphô s'y est mirée, et c'est
+pour cela que Bacchis y tient. Elle n'a rien de plus précieux au monde;
+mais je sais où tu le trouveras. Elle me l'a dit une nuit, étant ivre.
+Il est sous la troisième pierre de l'autel. C'est là qu'elle le met tous
+les soirs quand elle sort au coucher du soleil. Va demain chez elle à
+cette heure-là et ne crains rien: elle emmène ses esclaves.
+
+--C'est de la folie, s'écria Démétrios. Tu veux que je vole?
+
+--Est-ce que tu ne m'aimes pas? Je croyais que tu m'aimais. Et puis,
+est-ce que tu n'as pas juré? Je croyais que tu avais juré. Si je me suis
+trompée, n'en parlons plus.»
+
+
+Il comprit qu'elle le perdait, mais se laissa entraîner sans lutte,
+presque volontiers.
+
+«Je ferai ce que tu dis, répondit-il.
+
+--Oh! Je sais bien que tu le feras. Mais tu hésites d'abord. Je
+comprends que tu hésites. Ce n'est pas un cadeau ordinaire; je ne le
+demanderais pas à un philosophe. Je te le demande à toi. Je sais bien
+que tu me le donneras.»
+
+
+Elle joua un instant avec les plumes de paon de son éventail rond et
+tout à coup:
+
+«Ah!... je ne veux pas non plus un peigne d'ivoire commun acheté chez un
+vendeur de la ville. Tu m'as dit que je pouvais choisir, n'est-ce pas?
+Eh bien, je veux... je veux le peigne d'ivoire ciselé qui est dans les
+cheveux de la femme du grand-prêtre. Celui-là est beaucoup plus précieux
+encore que le miroir de Rhodopis. Il vient d'une reine d'Égypte qui a
+vécu il y a longtemps, longtemps, et dont le nom est si difficile que je
+ne peux pas le prononcer. Aussi l'ivoire est très vieux, et jaune comme
+s'il était doré. On y a ciselé une jeune fille qui passe dans un marais
+de lôtos plus grands qu'elle, où elle marche sur la pointe des pieds
+pour ne pas se mouiller... C'est vraiment un beau peigne... Je suis
+contente que tu me le donnes... J'ai aussi de petits griefs contre celle
+qui le possède. J'avais offert le mois dernier un voile bleu à
+l'Aphrodite; je l'ai vu le lendemain sur la tête de cette femme. C'était
+un peu rapide et je lui en ai voulu. Son peigne me vengera de mon voile.
+
+--Et comment l'aurai-je? demanda Démétrios.
+
+--Ah! ce sera un peu plus difficile. C'est une égyptienne, tu sais, et
+elle ne fait ses deux cents nattes qu'une fois par an, comme les autres
+femmes de sa race. Mais moi, je veux mon peigne demain, et tu la tueras
+pour l'avoir. Tu as juré un serment.»
+
+Elle fit une petite mine à Démétrios qui regardait la terre. Puis elle
+acheva ainsi, très vite:
+
+«J'ai choisi aussi mon collier. Je veux le collier de perles à sept
+rangs qui est au cou de l'Aphrodite.»
+
+Démétrios bondit.
+
+«Ah! cette fois, c'est trop! tu ne te riras pas de moi jusqu'à la fin!
+Rien, entends-tu, rien! ni le miroir, ni le peigne, ni le collier, tu
+n'auras...»
+
+Mais elle lui ferma la bouche avec la main et reprit sa voix câline:
+
+«Ne dis pas cela. Tu sais bien que tu me le donneras aussi. Moi, j'en
+suis bien certaine. J'aurai les trois cadeaux. Tu viendras chez moi
+demain soir, et après demain si tu veux, et tous les soirs. À ton heure
+je serai là, dans le costume que tu aimeras, fardée selon ton goût,
+coiffée à ta guise, prête au dernier de tes caprices. Si tu ne veux que
+la tendresse, je te chérirai comme un enfant. Si tu recherches les
+voluptés rares, je ne refuserai pas les plus douloureuses. Si tu veux le
+silence, je me tairai... Quand tu voudras que je chante, ah! tu verras,
+Bien-Aimé! je sais des chants de tous les pays. J'en sais qui sont doux
+comme le bruit des sources, d'autres qui sont terribles comme l'approche
+du tonnerre. J'en sais de si naïfs et de si frais qu'une jeune fille les
+chanterait à sa mère; et j'en sais qu'on ne chanterait pas à Lampsaque,
+j'en sais qu'Élephantis aurait rougi d'apprendre, et que je n'oserai
+dire que tout bas. Les nuits où tu voudras que je danse, je danserai
+jusqu'au matin. Je danserai toute habillée, avec ma tunique traînante,
+ou sous un voile transparent, ou avec des caleçons crevés et un corselet
+à deux ouvertures pour laisser passer les seins. Mais je t'avais promis
+de danser nue? Je danserai nue si tu l'aimes mieux. Nue et coiffée avec
+des fleurs, ou nue dans mes cheveux flottants et peinte comme une image
+divine. Je sais balancer les mains, arrondir les bras, remuer la
+poitrine, offrir le ventre, crisper la croupe, tu verras! Je danse sur
+le bout des orteils ou couchée sur les tapis. Je sais toutes les danses
+d'Aphrodite, celles qu'on danse devant l'Ouranie et celles qu'on danse
+devant l'Astarté. J'en sais même qu'on n'ose pas danser... Je te
+danserai tous les amours... Quand ce sera fini, tout commencera. Tu
+verras! La reine est plus riche que moi, mais il n'y a pas dans tout le
+palais une chambre aussi amoureuse que la mienne. Je ne te dis pas ce
+que tu y trouveras. Il y a là des choses trop belles pour que je puisse
+t'en donner l'idée, et d'autres qui sont trop étranges pour que je sache
+les mots pour les dire. Et puis, sais-tu ce que tu verras qui dépasse
+tout le reste? Tu verras Chrysis que tu aimes et que tu ne connais pas
+encore. Oui, tu n'as vu que mon visage, tu ne sais pas comme je suis
+belle. Ah! Ah!... Ah! Ah! Tu auras des surprises... Ah! comme tu joueras
+avec le bout de mes seins, comme tu feras plier ma taille sur ton bras,
+comme tu trembleras dans l'étreinte de mes genoux, comme tu défailleras
+sur mon corps mouvant. Et comme ma bouche sera bonne! Ah! mes
+baisers!...»
+
+
+Démétrios jeta sur elle un regard perdu.
+
+Elle reprit avec tendresse:
+
+«Comment! tu ne veux pas me donner un pauvre vieux miroir d'argent quand
+tu auras toute ma chevelure comme une forêt d'or dans tes mains?»
+
+Démétrios voulut la toucher... Elle recula et dit:
+
+«Demain!
+
+--Tu l'auras, murmura-t-il.
+
+--Et tu ne veux pas prendre pour moi un peigne d'ivoire qui me plaît,
+quand tu auras mes deux bras, comme deux branches d'ivoire autour de ton
+cou?»
+
+Il essaya de les caresser... Elle les retira en arrière, et répéta:
+
+«Demain!
+
+--Je l'apporterai, dit-il très bas.
+
+--Ah! je le savais bien! cria la courtisane, et tu me donneras encore le
+collier de perles à sept rangs qui est au cou de l'Aphrodite, et pour
+lui je te vendrai tout mon corps qui est comme une nacre entr'ouverte,
+et plus de baisers dans ta bouche qu'il n'y a de perles dans la mer!»
+
+Démétrios, suppliant, tendit la tête... Elle força vivement son regard
+et prêta ses luxurieuses lèvres...
+
+
+Quand il ouvrit les yeux elle était déjà loin.
+
+Une petite ombre plus pâle courait derrière son voile flottant.
+
+Il reprit vaguement son chemin vers la ville, baissant le front sous une
+inexprimable honte.
+
+
+
+
+VI
+
+LES VIERGES
+
+
+L'aube obscure se leva sur la mer. Toutes choses furent teintées de
+lilas. Le foyer couvert de flammes, allumé sur la tour du Phare,
+s'éteignit avec la lune. De fugitives lueurs jaunes apparurent dans les
+vagues violettes comme des visages de sirènes sous des chevelures
+d'algues mauves. Il fit jour tout à coup.
+
+
+La jetée était déserte. La ville était morte. C'était le jour morose
+d'avant la première aurore, qui éclaire le sommeil du monde et apporte
+les rêves énervés du matin.
+
+Rien n'existait, que le silence.
+
+Telles que des oiseaux endormis, les longues nefs rangées près des quais
+laissaient pendre leurs rames parallèles dans l'eau. La perspective des
+rues se dessinait par des lignes architecturales que pas un char, pas un
+cheval, pas un esclave ne troublait. Alexandrie n'était qu'une vaste
+solitude, une apparence d'antique cité, abandonnée depuis des siècles.
+
+Or, un léger bruit de pas frémit sur le sol, et deux jeunes filles
+parurent, l'une vêtue de jaune, l'autre de bleu.
+
+Elles portaient toutes deux la ceinture des vierges, qui tournait autour
+des hanches et s'attachait très bas, sous leurs jeunes ventres.
+C'étaient la chanteuse de la nuit et l'une des joueuses de flûte.
+
+La musicienne était plus jeune et plus jolie que son amie. Aussi pâles
+que le bleu de sa robe, à demi noyés sous leurs paupières, ses yeux
+souriaient faiblement. Les deux flûtes grêles pendaient en arrière au
+noeud fleuri de son épaule. Une double guirlande d'iris autour de ses
+jambes arrondies ondulait sous l'étoffe légère et s'attachait sur les
+chevilles à deux periscelis d'argent.
+
+Elle dit:
+
+«Myrtocleia, ne sois pas attristée parce que tu as perdu nos tablettes.
+Aurais-tu jamais oublié que l'amour de Rhodis est à toi, ou peux-tu
+penser, méchante, que tu aurais jamais lu seule cette ligne écrite par
+ma main? Suis-je une de ces mauvaises amies qui gravent sur leur ongle
+le nom de leur soeur de lit et vont s'unir à une autre, quand l'ongle a
+poussé jusqu'au bout? As-tu besoin d'un souvenir de moi quand tu m'as
+tout entière et vivante? À peine suis-je au temps où les filles se
+marient, et cependant je n'avais pas la moitié de mon âge le jour où je
+t'ai vue pour la première fois. Tu te rappelles bien. C'était au bain.
+Nos mères nous tenaient sous les bras et nous balançaient l'une vers
+l'autre. Nous avons joué longtemps sur le marbre avant de remettre nos
+vêtements. Depuis ce jour-là nous ne nous sommes plus quittées, et, cinq
+ans après, nous nous sommes aimées.» Myrtocleia répondit:
+
+«Il y a un autre premier jour, Rhodis, tu le sais. C'est ce jour-là que
+tu avais écrit ces trois mots sur mes tablettes en mêlant nos noms l'un
+à l'autre. C'était le premier. Nous ne le retrouverons plus. Mais
+n'importe. Chaque jour est nouveau pour moi, et quand tu t'éveilles vers
+le soir, il me semble que je ne t'ai jamais vue. Je crois bien que tu
+n'es pas une fille: tu es une petite nymphe d'Arcadie qui a quitté les
+forêts parce que Phoïbos a tari sa fontaine. Ton corps est souple comme
+une branche d'olivier, ta peau est douce comme l'eau en été, l'iris
+tourne autour de tes jambes et tu portes la fleur de lôtos comme Astarté
+la figue ouverte. Dans quel bois peuplé d'immortels ta mère s'est-elle
+endormie, avant ta naissance bienheureuse? Et quel aegipan indiscret, ou
+quel dieu de quel divin fleuve s'est uni à elle dans l'herbe? Quand nous
+aurons quitté cet affreux soleil africain, tu me conduiras vers ta
+source, loin derrière Psophis et Phénée, dans les vastes forêts pleines
+d'ombre où l'on voit sur la terre molle la double trace des satyres
+mêlée aux pas légers des nymphes. Là, tu chercheras une roche polie et
+tu graveras dans la pierre ce que tu avais écrit sur la cire: les trois
+mots qui sont notre joie. Écoute, écoute, Rhodis! Par la ceinture
+d'Aphrodite, où sont brodés tous les désirs, tous les désirs me sont
+étrangers puisque tu es plus que mon rêve! Par la corne d'Amaltheia d'où
+s'échappent tous les biens du monde, le monde m'est indifférent puisque
+tu es le seul bien que j'aie trouvé en lui! Quand je te regarde et quand
+je me vois, je ne sais plus pourquoi tu m'aimes en retour. Tes cheveux
+sont blonds comme des épis de blé; les miens sont noirs comme des poils
+de bouc. Ta peau est blanche comme le fromage des bergers; la mienne est
+hâlée comme le sable sur les plages. Ta poitrine tendre est fleurie
+comme l'oranger en automne; la mienne est maigre et stérile comme le pin
+dans les rochers. Si mon visage s'est embelli, c'est à force de t'avoir
+aimée. Ô Rhodis, tu le sais, ma virginité singulière est semblable aux
+lèvres de Pan mangeant un brin de myrte; la tienne est rose et jolie
+comme la bouche d'un petit enfant. Je ne sais pas pourquoi tu m'aimes;
+mais si tu cessais de m'aimer un jour, si, comme ta soeur Théano qui
+joue de la flûte auprès de toi, tu restais jamais à coucher dans les
+maisons où l'on nous emploie, alors je n'aurais même pas la pensée de
+dormir seule dans notre lit, et tu me trouverais, en rentrant, étranglée
+avec ma ceinture.»
+
+Les longs yeux de Rhodis se remplirent de larmes et de sourire, tant
+l'idée était cruelle et folle. Elle posa son pied sur une borne:
+
+«Mes fleurs me gênent entre les jambes. Défais-les, Myrto adorée. J'ai
+fini de danser pour cette nuit.»
+
+La chanteuse eut un haut-le-corps.
+
+«Oh! c'est vrai. Je les avais oubliés déjà, ces hommes et ces filles.
+Ils vous ont fait danser toutes deux, toi dans cette robe de Côs qui est
+transparente comme l'eau, et ta soeur nue avec toi. Si je ne t'avais pas
+défendue, ils t'auraient prise comme une prostituée, comme ils ont pris
+ta soeur devant nous, dans la même chambre... Oh! quelle abomination!
+Entendais-tu ses cris et ses plaintes! Comme l'amour de l'homme est
+douloureux!»
+
+Elle se mit à genoux près de Rhodis et détacha les deux guirlandes, puis
+les trois fleurs placées plus haut, en mettant un baiser à la place de
+chacune. Quand elle se releva, l'enfant la prit par le cou et défaillit
+sur sa bouche.
+
+«Myrto, tu n'es pas jalouse de tous ces débauchés? Que t'importe qu'ils
+m'aient vue? Théano leur suffit, je la leur ai laissée. Ils ne m'auront
+pas, Myrto chérie. Ne sois pas jalouse d'eux.
+
+--Jalouse!... Je suis jalouse de tout ce qui t'approche. Pour que tes
+robes ne t'aient pas seule, je les mets quand tu les as portées. Pour
+que les fleurs de tes cheveux ne restent pas amoureuses de toi, je les
+livre aux courtisanes pauvres qui les souilleront dans l'orgie. Je ne
+t'ai jamais rien donné afin que rien ne te possède. J'ai peur de tout ce
+que tu touches et je hais tout ce que tu regardes. Je voudrais être
+toute ma vie entre les murs d'une prison où il n'y ait que toi et moi,
+et m'unir à toi si profondément, te cacher si bien dans mes bras, que
+pas un oeil ne t'y soupçonne. Je voudrais être le fruit que tu manges,
+le parfum qui te plaît, le sommeil qui entre sous tes paupières, l'amour
+qui te fait crisper les membres. Je suis jalouse du bonheur que je te
+donne, et cependant je voudrais te donner jusqu'à celui que j'ai par
+toi. Voilà de quoi je suis jalouse; mais je ne redoute pas tes
+maîtresses d'une nuit quand elles m'aident à satisfaire tes désirs de
+petite fille; quant aux amants, je sais bien que tu ne peux pas aimer
+l'homme, l'homme intermittent et brutal.»
+
+Rhodis s'écria sincèrement:
+
+«J'irais plutôt, comme Nausithoë, sacrifier ma virginité au dieu Priape
+qu'on adore à Thasos. Mais pas ce matin, mon chéri. J'ai dansé trop
+longtemps, je suis très fatiguée. Je voudrais être rentrée, dormir sur
+ton bras.»
+
+Elle sourit et continua:
+
+«Il faudrait dire à Théano que notre lit n'est plus pour elle. Nous lui
+en ferons un autre à droite de la porte. Après ce que j'ai vu cette
+nuit, je ne pourrais plus l'embrasser. Myrto, c'est vraiment horrible.
+Est-il possible qu'on s'aime ainsi? C'est cela qu'ils appellent l'amour?
+
+--C'est cela.
+
+--Ils se trompent, Myrto. Ils ne savent pas.»
+
+Myrtocleia la prit dans ses bras, et toutes deux se turent ensemble.
+
+Le vent mêlait leurs cheveux.
+
+
+
+
+VII
+
+LA CHEVELURE DE CHRYSIS
+
+
+«Tiens, dit Rhodis, regarde! Quelqu'un.»
+
+La chanteuse regarda: une femme, loin d'elles, marchait rapidement sur
+le quai.
+
+
+«Je la reconnais, reprit l'enfant. C'est Chrysis. Elle a sa robe jaune.
+
+--Comment, elle est déjà habillée?
+
+--Je n'y comprends rien. D'ordinaire elle ne sort pas avant midi; et le
+soleil est à peine levé. Il lui est venu quelque chose. Un bonheur sans
+doute; elle a si grande chance.»
+
+Elles allèrent à sa rencontre, et lui dirent:
+
+«Salut, Chrysis.
+
+--Salut. Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Je ne sais pas. Il faisait déjà jour quand nous sommes arrivées.
+
+--Il n'y avait personne sur la jetée?
+
+--Personne.
+
+--Pas un homme? vous êtes sûres?
+
+--Oh! très sûres. Pourquoi demandes-tu cela?»
+
+Chrysis ne répondit rien. Rhodis reprit:
+
+«Tu voulais voir quelqu'un?
+
+--Oui... peut-être... je crois qu'il vaut mieux que je ne l'aie pas vu.
+Tout est bien. J'avais tort de revenir; je n'ai pas pu m'en empêcher.
+
+--Mais qu'est-ce qui se passe, Chrysis, nous le diras-tu?
+
+--Oh! non.
+
+--Même à nous? même à nous, tes amies?
+
+--Vous le saurez plus tard, avec toute la ville.
+
+--C'est aimable.
+
+--Un peu avant, si vous y tenez; mais ce matin, c'est impossible. Il se
+passe des choses extraordinaires, mes enfants. Je meurs d'envie de vous
+les dire; mais il faut que je me taise. Vous alliez rentrer? Venez
+coucher avec moi. Je suis toute seule.
+
+--Oh! Chrysé, Chrysidion, nous sommes si fatiguées! Nous allions
+rentrer, en effet, mais c'était bien pour dormir.
+
+--Eh bien! vous dormirez ensuite. Aujourd'hui, c'est la veille des
+Aphrodisies. Est-ce un jour où l'on se repose? Si vous voulez que la
+déesse vous protège et vous rende heureuses l'an prochain, il faut
+arriver au temple avec des paupières sombres comme des violettes, et des
+joues blanches comme des lys. Nous y songerons; venez avec moi.»
+
+Elle les prit toutes deux plus haut que la ceinture, et refermant ses
+mains caressantes sur leurs petits seins presque nus, elle les emmena
+d'un pas pressé.
+
+
+Rhodis, cependant, restait préoccupée.
+
+«Et quand nous serons dans ton lit, reprit-elle, tu ne nous diras pas
+encore ce qui t'arrive, ce que tu attends?
+
+--Je vous dirai beaucoup de choses, tout ce qu'il vous plaira; mais
+cela, je le tairai.
+
+--Même quand nous serons dans tes bras, toutes nues, et sans lumière?
+
+--N'insiste pas, Rhodis. Tu le sauras demain. Attends jusqu'à demain.
+
+--Tu vas être très heureuse? ou très puissante?
+
+--Très puissante.»
+
+Rhodis ouvrit de grands yeux et s'écria:
+
+«Tu couches avec la reine!
+
+--Non, dit Chrysis en riant; mais je serai aussi puissante qu'elle.
+As-tu besoin de moi? Désires-tu quelque chose?
+
+--Oh! oui!»
+
+Et l'enfant redevint songeuse.
+
+«Eh bien, qu'est-ce que c'est? interrogea Chrysis.
+
+--C'est une chose impossible. Pourquoi la demanderais-je?»
+
+Myrtocleia parla pour elle:
+
+«À Éphèse, dans notre pays, quand deux jeunes filles nubiles et vierges
+comme Rhodis et moi sont amoureuses l'une de l'autre, la loi leur permet
+de s'épouser. Elles vont toutes les deux au temple d'Athêna, consacrer
+leur double ceinture; puis au sanctuaire d'Iphinoë, donner une boucle
+mêlée de leurs cheveux, et enfin sous le péristyle de Dionysos, où l'on
+remet à la plus mâle un petit couteau d'or affilé et un linge blanc pour
+étancher le sang. Le soir, celle des deux qui est la fiancée est amenée
+à sa nouvelle demeure, assise sur un char fleuri entre son «mari» et la
+paranymphe, environnée de torches et de joueuses de flûte. Et désormais
+elles ont tous les droits des époux; elles peuvent adopter des petites
+filles et les mêler à leur vie intime. Elles sont respectées. Elles ont
+une famille. Voilà le rêve de Rhodis. Mais ici ce n'est pas la
+coutume...
+
+--On changera la loi, dit Chrysis; mais vous vous épouserez, j'en fais
+mon affaire.
+
+--Oh! Est-ce vrai? s'écria la petite, rouge de joie.
+
+--Oui; et je ne demande pas qui de vous deux sera le mari. Je sais que
+Myrto a tout ce qu'il faut pour en donner l'illusion. Tu es heureuse,
+Rhodis, d'avoir une telle amie. Quoi qu'on en dise, elles sont rares.»
+
+
+Elles étaient arrivées à la porte, où Djala, assise sur le seuil,
+tissait une serviette de lin. L'esclave se leva pour les laisser passer,
+et entra sur leurs pas.
+
+En un instant les deux joueuses de flûte eurent quitté leurs simples
+vêtements. Elles se firent l'une à l'autre des ablutions minutieuses
+dans une vasque de marbre vert qui se déversait dans le bassin. Puis
+elles se roulèrent sur le lit.
+
+Chrysis les regardait sans voir. Les moindres paroles de Démétrios se
+répétaient, mot pour mot, dans sa mémoire, indéfiniment. Elle ne sentit
+pas que Djala, en silence, dénouait et déroulait son long voile de
+safran, débouclait la ceinture, ouvrait les colliers, tirait les bagues,
+les sceaux, les anneaux, les serpents d'argent, les épingles d'or; mais
+le chatoiement de la chevelure retombée la réveilla vaguement.
+
+Elle demanda son miroir.
+
+Prenait-elle peur de ne pas être assez belle pour retenir ce nouvel
+amant--car il fallait le retenir--après les folles entreprises qu'elle
+avait exigées de lui? Ou voulait-elle, par l'examen de chacune de ses
+beautés, calmer quelques inquiétudes et motiver sa confiance?
+
+Elle approcha son miroir de toutes les parties de son corps en les
+touchant l'une après l'autre. Elle jugea la blancheur de sa peau, estima
+sa douceur par de longues caresses, sa chaleur par des étreintes. Elle
+éprouva la plénitude de ses seins, la fermeté de son ventre,
+l'étroitesse de sa chair. Elle mesura sa chevelure et en considéra
+l'éclat. Elle essaya la force de son regard, l'expression de sa bouche,
+le feu de son haleine, et du bord de l'aisselle jusqu'au pli du coude,
+elle fit traîner avec lenteur un baiser le long de son bras nu.
+
+Une émotion extraordinaire, faite de surprise et d'orgueil, de certitude
+et d'impatience, la saisit au contact de ses propres lèvres. Elle tourna
+sur elle-même comme si elle cherchait quelqu'un, mais, découvrant sur
+son lit les deux Éphésiennes oubliées, elle sauta au milieu d'elles, les
+sépara, les étreignit avec une sorte de furie amoureuse, et sa longue
+chevelure d'or enveloppa les trois jeunes têtes.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+
+
+I
+
+LES JARDINS DE LA DÉESSE
+
+
+Le temple d'Aphrodite-Astarté s'élevait en dehors des portes de la
+ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d'ombre, où l'eau du
+Nil, amenée par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de
+prodigieuses verdures.
+
+Cette forêt fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs,
+ces prés sombres, avaient été créés dans le désert plus de deux siècles
+auparavant par le premier des Ptolémées. Depuis, les sycomores plantés
+par ses ordres étaient devenus gigantesques; sous l'influence des eaux
+fécondes, les pelouses avaient crû en prairies; les bassins s'étaient
+élargis en étangs; la nature avait fait d'un parc une contrée.
+
+Les jardins étaient plus qu'une vallée, plus qu'un pays, plus qu'une
+patrie: ils étaient un monde complet fermé par des limites de pierre et
+régi par une déesse, âme et centre de cet univers. Tout autour s'élevait
+une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de
+trente-deux pieds. Ce n'était pas un mur, c'était une cité colossale,
+faite de quatorze cents maisons. Un nombre égal de prostituées habitait
+cette ville sainte et résumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples
+différents.
+
+Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel: la porte, de cuivre
+rouge (métal voué à la déesse), portait un phallos en guise de marteau,
+qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin; et
+au-dessous était gravé le nom de la courtisane avec les initiales de la
+phrase usuelle:
+
+ [Grec: Ô.X.E
+ KOCHLIS
+ P.P.P]
+
+De chaque côté de la porte s'ouvraient deux chambres en forme de
+boutiques, c'est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de droite
+dite «chambre exposée», était le lieu où la courtisane parée siégeait
+sur une cathèdre haute à l'heure où les hommes arrivaient. Celle de
+gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer la nuit
+en plein air, sans cependant coucher dans l'herbe.
+
+La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée
+de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un
+péristyle entourait d'ombre cette grande tache de lumière et protégeait
+par une zone de fraîcheur l'entrée des sept chambres de la maison. Au
+fond s'élevait l'autel, qui était de granit rose.
+
+Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la
+déesse, et, posée sur l'autel domestique, elles l'adoraient dans leur
+langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachmî, Aschthoreth,
+Vénus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms religieux
+de leur Volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme
+symbolique: un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage
+épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette
+grossière aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et
+qui désignait de la main son ventre frisé en delta. Elles couchaient à
+ses pieds une branche de myrte, semaient l'autel de feuilles de rose, et
+brûlaient un petit grain d'encens pour chaque voeu exaucé. Elle était
+confidente de toutes leurs peines, témoin de tous leurs travaux, cause
+supposée de tous leurs plaisirs. Et à leur mort on la déposait dans leur
+petit cercueil fragile, comme gardienne de leur sépulture.
+
+Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les
+ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des
+tributaires ou des alliés débarquaient avec les ballots et les outres
+cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré.
+C'étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises,
+des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles,
+et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau,
+avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles; d'autres,
+brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passés
+dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes
+et sombres.
+
+Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont
+personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes.
+Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits
+se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides
+comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour,
+mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères,
+on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et
+s'amuser puérilement.
+
+Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du
+nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C'étaient des
+Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui
+se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps
+à corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne
+s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui
+terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des
+vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des
+Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes
+Celtes aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.
+
+Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour.
+Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec
+recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau
+ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les
+prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.
+
+Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les
+Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les
+Négresses enveloppées de costumes multicolores.
+
+Elles étaient quatorze cents.
+
+Quand une femme était entrée là, elle n'en sortait plus jamais, qu'au
+premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son
+gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.
+
+Elles n'étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des
+maisons de la terrasse; mais toutes n'étaient pas également aimées, et
+les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines
+que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci
+transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient
+un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient
+plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus
+volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs
+sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-là mêmes ne se présentaient
+pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par
+des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales,
+ménages où l'on partageait tout, jusqu'à la dernière loque de laine, et
+où d'alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.
+
+Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires
+chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci
+eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on
+citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'étaient
+choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.
+
+Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'élevait dans
+l'enceinte du temple à la contemplation de la forme parfaite et au
+service de sa divinité.--si elles accouchaient d'une fille, l'enfant
+naissait pour la déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son
+mariage avec le fils de Dionysos, et l'Hiérophante la déflorait lui-même
+avec un petit couteau d'or, car la virginité déplaît à l'Aphrodite. Plus
+tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière
+le temple, et où les petites filles apprenaient en sept classes la
+théorie et la méthode de tous les arts érotiques: le regard, l'étreinte,
+les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés
+secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'élève choisissait
+librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un
+ordre de la déesse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce
+jour-là l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces
+enfants, qui n'étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus
+infatigables et les plus souvent réclamées.
+
+L'intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le
+péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui
+résumaient l'enseignement de l'amour. C'était l'oeuvre de toute une vie
+d'homme: Cléocharès d'Alexandrie, fils naturel et disciple d'Apelles,
+les avait achevées en mourant.--Récemment, la reine Bérénice, qui
+s'intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait ses jeunes
+soeurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de marbre afin
+de compléter la décoration: mais un seul, jusqu'alors, avait été posé
+dans la classe enfantine.
+
+À la fin de chaque année, en présence de toutes les courtisanes réunies,
+un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes
+une émulation extraordinaire, car les douze prix décernés donnaient
+droit à la plus suprême gloire qu'elles pussent rêver: l'entrée au
+Cotytteion.
+
+Ce dernier monument était enveloppé de tant de mystères qu'on n'en peut
+donner aujourd'hui une description détaillée. Nous savons seulement
+qu'il était compris dans le péribole et qu'il avait la forme d'un
+triangle dont la base était un temple de la déesse Cottyto, au nom de
+qui s'accomplissaient d'effrayantes débauches inconnues. Les deux autres
+côtés du monument se composaient de dix-huit maisons; trente-six
+courtisanes habitaient là, si recherchées des amants riches qu'elles ne
+se donnaient pas à moins de deux mines: c'étaient les Baptes
+d'Alexandrie. Une fois le mois, à la pleine lune, elles se réunissaient
+dans l'enceinte close du temple, affolées par des boissons
+aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus ancienne des
+trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible philtre
+érotogène. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter sans
+effroi toutes les voluptés dangereuses devant lesquelles les vivantes
+reculent. Son corps, de toute part écumant, devenait le centre et le
+modèle de la tournoyante orgie; au milieu des hurlements longs, des
+cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues l'étreignaient,
+mouillaient à sa sueur leurs cheveux, se frottaient à sa peau brûlante
+et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme ininterrompu de cette
+furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient ainsi, et à la fin du
+trente-sixième mois, telle était l'ivresse de leur fin.
+
+D'autres sanctuaires moins vénérés avaient été élevés par les femmes en
+l'honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait même un
+autel consacré à l'Ouranienne et qui recevait les chastes voeux des
+courtisanes sentimentales; un autre à l'Apostrophia, qui faisait oublier
+les amours malheureuses; un autre à la Chryseïa, qui attirait les amants
+riches; un autre à la Génétyllis, qui protégeait les filles enceintes;
+un autre à la Coliade, qui approuvait des passions grossières; car tout
+ce qui touchait à l'amour était piété pour la déesse. Mais les autels
+particuliers n'avaient d'efficace et de vertu qu'à l'égard des petits
+désirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs étaient
+quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exaucées
+déposaient sur eux de simples fleurs; celles qui n'étaient pas contentes
+les souillaient de leurs excréments. Ils n'étaient ni consacrés ni
+entretenus par les prêtres, et par conséquent leur profanation était
+irrépréhensible.
+
+
+Tout autre était la discipline du temple.
+
+Le temple, le Grand-Temple de la Grande-Déesse, le lieu le plus saint de
+toute l'Égypte, l'inviolable Astarteïon, était un édifice colossal de
+trois cent trente-six pieds de longueur, élevé sur dix-sept marches au
+sommet des jardins. Ses portes d'or étaient gardées par douze
+hiérodoules hermaphrodites, symbole des deux objets de l'amour et des
+douze heures de la nuit.
+
+
+L'entrée n'était pas tournée vers l'Orient, mais dans la direction de
+Paphos, c'est-à-dire vers le nord-ouest; jamais les rayons du soleil ne
+pénétraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle
+nocturne. Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l'architrave; elles
+étaient teintes de pourpre jusqu'à mi-taille, et toute la partie
+supérieure se dégageait de ces vêtements rouges avec une blancheur
+ineffable, comme des torses de femmes debout.
+
+Entre l'épistyle et le corônis, le long zoophore en ceinture déroulait
+son ornementation bestiale, érotique et fabuleuse; on y voyait des
+centauresses montées par des étalons, des chèvres bouquinées par des
+satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des
+naïades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimées par des tigres,
+des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des êtres se
+ruait ainsi, soulevée par l'irrésistible passion divine. Le mâle se
+tendait, la femelle s'ouvrait, et dans la fusion des sources créatrices
+s'éveillait le premier frémissement de la vie. La foule des couples
+obscurs s'écartait parfois au hasard autour d'une scène immortelle:
+Europe inclinée supportant le bel animal olympien; Léda guidant le cygne
+robuste entre ses jeunes cuisses fléchies. Plus loin, l'insatiable
+Sirène épuisait Glaucos expirant; le dieu Pan possédait debout une
+hamadryade échevelée; la Sphinge levait sa croupe au niveau du cheval
+Pégase,--et, à l'extrémité de la frise, le sculpteur lui-même s'était
+figuré devant la déesse Aphrodite, modelant d'après elle, dans la cire
+molle, les replis d'un ctéis parfait, comme si tout son idéal de beauté,
+de joie et de vertu s'était réfugié dès longtemps dans cette fleur
+précieuse et fragile.
+
+
+
+
+II
+
+MELITTA
+
+
+«Purifie-toi, Étranger.
+
+--J'entrerai pur», dit Démétrios.
+
+Du bout de ses cheveux trempés dans l'eau, la jeune gardienne de la
+porte lui mouilla d'abord les paupières, puis les lèvres et les doigts,
+afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et
+la caresse de ses mains.
+
+Et il s'avança dans le bois d'Aphrodite.
+
+À travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un
+soleil de pourpre sombre qui n'éblouissait plus les yeux. C'était le
+soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.
+
+L'âme féminine est d'une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent
+croire. Où il n'y a qu'une ligne droite ils cherchent obstinément la
+complexité d'une trame: ils trouvent le vide et s'y perdent. C'est ainsi
+que l'âme de Chrysis, claire comme celle d'un petit enfant, parut à
+Démétrios plus mystérieuse qu'un problème de métaphysique. En quittant
+cette femme sur la jetée, il rentra chez lui comme en rêve, incapable de
+répondre à toutes les questions qui l'assiégeaient. Que voulait-elle
+faire de ces trois cadeaux? Il était impossible qu'elle portât ni
+qu'elle vendît un miroir célèbre volé, le peigne d'une femme assassinée,
+le collier de perles de la déesse. En les conservant chez elle, elle
+s'exposerait chaque jour à une découverte fatale. Alors pourquoi les
+demander? pour les détruire? Il savait trop bien que les femmes ne
+jouissent pas des choses secrètes et que les événements heureux ne
+commencent à les réjouir que le jour où ils sont connus. Et puis, par
+quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l'avait-elle jugé
+capable d'accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires?
+
+Assurément, s'il l'avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à
+sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au choix.
+Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les révolutions
+antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux morts
+violentes, et nul ne se fût inquiété d'une courtisane disparue. Chrysis
+devait le savoir, et pourtant elle avait osé...
+
+
+Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d'avoir si joliment varié
+le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient,
+s'étaient présentées maladroitement! Celle-là, que demandait-elle? ni
+amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables! Elle
+l'intéressait vivement. Il lui avait offert tous les trésors de
+l'Égypte: il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle
+n'aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d'elle avant même
+de l'avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité;
+mais elle était digne de le recevoir puisqu'elle était femme à l'exiger,
+et il se promit de continuer l'aventure.
+
+Pour n'avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il alla
+le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir
+d'argent et s'en fut aux jardins.
+
+Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis?
+Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux
+peigne d'ivoire, était si charmante et si faible qu'il craignit de se
+laisser toucher s'il se rendait auprès d'elle sans une précaution
+préalable. Il retourna sur ses pas et longea la Grande-Terrasse.
+
+Les courtisanes étaient en montre dans leurs «chambres exposées», comme
+des fleurs à l'étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n'avaient pas
+moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus
+belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que
+l'ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons
+dans leur grand vêtement de laine fine. D'autres avaient adopté la mode
+des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement
+leurs beautés comme à travers une eau limpide on discerne les mousses
+vertes en taches d'ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme
+n'avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu'à la ceinture et
+cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs
+seins. Mais les plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin
+vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes
+nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs
+cuisses alourdies, comme s'il leur fallait prouver qu'elles étaient
+encore des femmes.
+
+Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas
+d'admirer.
+
+Il ne lui était jamais arrivé de voir la nudité d'une femme sans une
+émotion intense. Il ne comprenait ni le dégoût devant les jeunesses
+trépassées, ni l'insensibilité devant les trop petites filles. Toute
+femme, ce soir-là, aurait pu le charmer. Pourvu qu'elle restât
+silencieuse et ne témoignât pas plus d'ardeur que le minimum exigé par
+la politesse du lit, il la dispensait d'être belle. Bien plus, il
+préférait qu'elle eût un corps grossier, car plus sa pensée s'arrêtait
+sur des formes accomplies, plus son désir s'éloignait d'elles. Le
+trouble que lui donnait l'impression de la beauté vivante était une
+sensualité exclusivement cérébrale qui réduisait à néant l'excitation
+génésique. Il se souvenait avec angoisse d'être resté toute une heure
+impuissant comme un vieillard près de la femme la plus admirable qu'il
+eût jamais tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-là, il avait appris
+à choisir des maîtresses moins pures.
+
+«Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas?»
+
+Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne
+déshabillait jamais deux fois la même fille. C'était le seul principe
+qu'il suivît pendant ses visites aux jardins. Une femme qu'on n'a pas
+encore eue a quelque chose d'une vierge; mais quel bon résultat, quelle
+surprise attendre d'un deuxième rendez-vous? C'est déjà presque le
+mariage. Démétrios ne s'exposait pas aux désillusions de la seconde
+nuit. La reine Bérénice suffisait à ses rares velléités conjugales, et
+en dehors d'elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice
+de l'indispensable adultère.
+
+«Clônarion!
+
+--Gnathênè!
+
+--Plango!
+
+--Mnaïs!
+
+--Crôbylè!
+
+--Ioessa!»
+
+Elles criaient leurs noms sur son passage et quelques-unes y ajoutaient
+l'affirmation de leur nature ardente ou l'offre d'une pratique anormale.
+Démétrios suivait le chemin; il se disposait, selon son habitude, à
+prendre au hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vêtue
+de bleu pencha la tête sur l'épaule, et lui dit doucement, sans se
+lever:
+
+«Il n'y a pas moyen?»
+
+L'imprévu de cette formule le fit sourire. Il s'arrêta.
+
+«Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis.»
+
+La petite, d'un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux
+coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.
+
+«Gorgô, dit la petite, j'ai quelqu'un; vite, du vin de Crète, des
+gâteaux, et fais le lit.»
+
+Elle se retourna vers Démétrios.
+
+«Tu n'as pas besoin de satyrion?
+
+--Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as?
+
+--Il le faut bien, fit l'enfant, on m'en demande plus souvent que tu ne
+penses. Viens par ici: prends garde aux marches, il y en a une qui est
+usée. Entre dans ma chambre, je vais revenir.»
+
+La chambre était tout à fait simple, comme celles des courtisanes
+novices. Un grand lit, un second lit de repos, quelques tapis et
+quelques sièges la meublaient insuffisamment; mais par une grande baie
+ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade d'Alexandrie.
+Démétrios resta debout et regarda la ville lointaine.
+
+
+Soleils couchants derrière les ports! gloires incomparables des cités
+maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle âme bruyante de
+douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence! Quels pas ne se
+sont arrêtés, quelle volupté ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est
+éteinte devant vous!... Démétrios regardait: une houle de flamme
+torrentielle semblait sortir du soleil à moitié plongé dans la mer et
+couler directement jusqu'à la rive courbe du bois d'Aphrodite. De l'un à
+l'autre des deux horizons, la gamme somptueuse de la pourpre envahissait
+la Méditerranée, par zones de nuances sans transitions, du rouge d'or au
+violet froid. Entre cette splendeur mouvante et le miroir tourbeux du
+lac Maréotis, la masse blanche de la ville était toute vêtue de reflets
+zinzolins. Les orientations diverses de ses vingt mille maisons plates
+la mouchetaient merveilleusement de vingt mille taches de couleur, en
+métamorphose perpétuelle selon les phases décroissantes du rayonnement
+occidental. Cela fut rapide et incendiaire; puis le soleil s'engloutit
+presque soudainement et le premier reflux de la nuit fit flotter sur
+toute la terre un frisson, une brise voilée, uniforme et transparente.
+
+«Voilà des figues, voilà des gâteaux, un rayon de miel, du vin, une
+femme. Il faut manger les figues pendant qu'il fait jour, et la femme
+quand on n'y voit plus!»
+
+C'était la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune
+homme, se mit à cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrière la
+tête, assura dans ses cheveux châtains une rose qui allait glisser.
+
+Démétrios eut malgré lui une exclamation de surprise: elle était
+complètement nue, et, ainsi dépouillée de la robe bouffante, son petit
+corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si étroit de
+hanches, si visiblement impubère, que Démétrios se sentit pris de pitié,
+comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d'homme à
+une pouliche trop délicate.
+
+«Mais tu n'es pas femme! s'écria-t-il.
+
+--Je ne suis pas femme! Par les deux déesses, qu'est-ce que je suis,
+alors? un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe?
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis née dans les
+jardins. Ma mère est Milésienne. C'est Pythias, qu'on appelle la Chèvre.
+Veux-tu que je l'envoie chercher, si tu me trouves trop petite? Elle a
+la peau douce, maman, elle est belle.
+
+--Tu as été au Didascalion?
+
+--J'y suis encore, dans la sixième classe. J'aurai fini l'année
+prochaine; ce ne sera pas trop tôt.
+
+--Est-ce que tu t'y ennuies?
+
+--Ah! si tu savais comme les maîtresses sont difficiles! Elles font
+recommencer vingt-cinq fois la même leçon! des choses tout à fait
+inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour
+rien; moi, je n'aime pas ça. Tiens, prends une figue; pas celle-là, elle
+n'est pas mûre. Je t'apprendrai une nouvelle manière de les manger:
+regarde.
+
+--Je la connais. C'est plus long et ce n'est pas meilleur. Je vois que
+tu es une bonne élève.
+
+--Oh! ce que je sais, je l'ai appris toute seule. Les maîtresses
+voudraient faire croire qu'elles sont plus fortes que nous. Elles ont
+plus de main, c'est possible, mais elles n'ont rien inventé.
+
+--Tu as beaucoup d'amants?
+
+--Tous trop vieux; c'est inévitable. Les jeunes gens sont si bêtes! Ils
+n'aiment que les femmes de quarante ans. J'en vois passer quelquefois
+qui sont jolis comme des Erôs, et si tu voyais ce qu'ils choisissent?
+des hippopotames. C'est à faire pâlir. J'espère bien que je ne vivrai
+pas jusqu'à l'âge de ces femmes-là. Je serais trop honteuse de me
+déshabiller. C'est que je suis si contente, vois-tu, si contente d'être
+encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tôt. Il me semble
+que le premier mois où je verrai mon sang couler, je me croirai déjà
+près de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t'aime bien.»
+
+Ici la conversation prit une tournure moins posée, sinon plus
+silencieuse, et Démétrios s'aperçut vite que ses scrupules n'étaient pas
+de mise auprès d'une petite personne déjà si bien renseignée. Elle
+semblait se rendre compte qu'elle n'était qu'une pâture un peu maigre
+pour un appétit de jeune homme, et elle déroutait son amant par une
+prodigieuse activité d'attouchements furtifs, qu'il ne pouvait ni
+prévoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient jamais le
+repos d'une étreinte aimante. Le petit corps agile et ferme se
+multipliait autour de lui, s'offrait et se refusait, glissait, tournait,
+luttait. À la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu'un
+long jeu.
+
+Elle sauta du lit la première, trempa son doigt dans la coupe de miel et
+s'en barbouilla les lèvres; puis, avec mille efforts pour ne pas rire,
+elle se pencha sur Démétrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses
+boucles rondes dansaient de chaque côté de leurs joues. Le jeune homme
+sourit et s'accouda:
+
+«Comment t'appelles-tu? dit-il.
+
+--Melitta. Tu n'avais pas vu mon nom sur la porte?
+
+--Je n'avais pas regardé.
+
+--Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l'ont tous écrit sur mes murs.
+Je serai bientôt obligée de les faire repeindre.»
+
+Démétrios leva la tête: les quatre panneaux de la pièce étaient couverts
+d'inscriptions.
+
+«Tiens, c'est curieux, dit-il. On peut lire?
+
+--Oh! si tu veux. Je n'ai pas de secrets.»
+
+Il lut. Le nom de Melitta se trouvait là plusieurs fois répété avec des
+noms d'hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscènes ou
+comiques, s'enchevêtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur
+vigueur, ou détaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore
+se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n'était guère
+intéressant que comme témoignage écrit d'une abjection générale. Mais,
+vers la fin du panneau de droite, Démétrios eut un sursaut.
+
+«Qui est-ce? Qui est-ce? Dis-moi!
+
+--Mais qui? quoi? où cela? dit l'enfant. Qu'est-ce que tu as?
+
+--Ici. Ce nom-là. Qui a écrit cela?»
+
+Et son doigt s'arrêta sous cette double ligne:
+
+ [Grec: MELITTA .L. CHRYSIDA
+ CHRYSIS .L. MELITTAN]
+
+«Ah! répondit-elle, ça, c'est moi. C'est moi qui l'ai écrit.
+
+--Mais qui est-ce, cette Chrysis?
+
+--C'est ma grande amie.
+
+--Je m'en doute bien. Ce n'est pas cela que je te demande. Quelle
+Chrysis? Il y en a beaucoup.
+
+--La mienne, c'est la plus belle. Chrysis de Galilée.
+
+--Tu la connais! tu la connais! Mais parle-moi donc! D'où vient-elle? où
+demeure-t-elle? qui est son amant? dis-moi tout!»
+
+Il s'assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.
+
+«Tu es donc amoureux? dit-elle.
+
+--Peu t'importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis pressé de tout
+apprendre.
+
+--Oh! Je ne sais rien du tout. C'est court. Elle est venue deux fois
+chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demandé de renseignements
+sur sa famille. J'étais trop heureuse de l'avoir, et je n'ai pas perdu
+le temps en conversations.
+
+--Comment est-elle faite?
+
+--Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise?
+Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que
+tout est beau? Et puis, c'est une femme, celle-là, une vraie femme...
+quand je pense à elle, j'ai tout de suite envie de quelqu'un.»
+
+Et elle prit Démétrios par le cou.
+
+«Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle?
+
+--Je sais... je sais qu'elle vient de Galilée, qu'elle a presque vingt
+ans et qu'elle demeure dans le quartier des Juives, à l'est de la ville,
+près des jardins. Mais c'est tout.
+
+--Et sur sa vie, sur ses goûts? Tu ne peux rien me dire? Elle aime les
+femmes puisqu'elle vient chez toi. Mais est-elle tout à fait lesbienne?
+
+--Certainement non. La première nuit qu'elle a passée ici, elle avait
+amené un amant, et je te jure qu'elle ne simulait rien. Quand une femme
+est sincère, je le vois à ses yeux. Cela n'empêche pas qu'elle soit
+revenue une fois toute seule... Et elle m'a promis une troisième nuit.
+
+--Tu ne lui connais pas d'autre amie dans les jardins? Personne?
+
+--Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.
+
+--Où demeure-t-elle? Il faut que je la voie.
+
+--Elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais
+je sais où est son trou. Je peux t'y mener, si tu le désires. Mets-moi
+mes sandales, veux-tu?»
+
+Démétrios noua d'une main rapide les cordons de cuir tressé sur les
+chevilles frêles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu'elle prit
+simplement sur le bras, et ils sortirent à la hâte.
+
+ *
+ * *
+
+Ils marchèrent longtemps. Le parc était immense. De loin en loin une
+fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se
+recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes,
+qui l'embrassaient sans l'arrêter. En passant devant un autel fruste,
+elle cueillit trois grandes fleurs dans l'herbe et les déposa sur la
+pierre.
+
+La nuit n'était pas encore sombre. La lumière intense des jours d'été a
+quelque chose de durable qui s'attarde vaguement dans les lents
+crépuscules. Les étoiles faibles et mouillées, à peine plus claires que
+le fond du ciel, clignaient d'une palpitation douce, et les ombres des
+branches restaient indécises.
+
+
+«Tiens! dit Melitta. Maman. Voilà maman.»
+
+Une femme seule, vêtue d'une triple mousseline rayée de bleu, s'avançait
+d'un pas tranquille. Dès qu'elle aperçut l'enfant, elle courut à elle,
+la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l'embrassa fortement sur
+les joues.
+
+«Ma petite fille! mon petit amour, où vas-tu?
+
+--Je conduis quelqu'un qui veut voir Chimairis. Et toi? Est-ce que tu te
+promènes?
+
+--Corinna est accouchée. Je suis allée chez elle; j'ai dîné près de son
+lit.
+
+--Et qu'est-ce qu'elle a fait? un garçon?
+
+--Deux jumelles, mon chéri, roses comme des poupées de cire. Tu peux y
+aller cette nuit, elle te les montrera.
+
+--Oh! que c'est bien! Deux petites courtisanes. Comment les
+appelle-t-on?
+
+--Pannychis toutes les deux, parce qu'elles sont nées la veille des
+Aphrodisies. C'est un présage divin. Elles seront jolies.»
+
+Elle reposa l'enfant sur ses pieds, et s'adressant à Démétrios:
+
+«Comment trouves-tu ma fille? Ai-je le droit d'en être orgueilleuse?
+
+--Vous pouvez être satisfaites l'une de l'autre, dit-il avec calme.
+
+--Embrasse maman,» dit Melitta.
+
+Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit
+sur la bouche, et ils se séparèrent.
+
+Démétrios et l'enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis
+que la courtisane s'éloignait en retournant la tête. À la fin ils
+arrivèrent et Melitta dit:
+
+«C'est ici.»
+
+
+Chimairis était accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace
+gazonné entre deux arbres et un buisson. Elle avait étendu sous elle une
+sorte de haillon rouge qui était son dernier vêtement pendant le jour et
+sur lequel elle couchait nue à l'heure où passent les hommes. Démétrios
+la contemplait avec un intérêt croissant. Elle avait cet aspect fiévreux
+de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consumé par une
+ardeur toujours battante. Ses lèvres musclées, son regard excessif, ses
+paupières largement livides composaient une expression double, de
+convoitise sensuelle et d'épuisement. La courbe de son ventre cave et
+ses cuisses nerveuses se creusait d'elle-même, comme pour recevoir; et
+Chimairis ayant tout vendu, même ses peignes et ses épingles, même ses
+pinces à épiler, sa chevelure s'était embrouillée dans un désordre
+inextricable, tandis qu'une pubescence noire ajoutait à sa nudité
+quelque chose de sauvage, d'impudique et de velu.
+
+Près d'elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attaché à un
+arbre par une chaîne d'or qui avait autrefois brillé à quatre tours sur
+la poitrine de sa maîtresse.
+
+
+«Chimairis, dit Melitta, lève-toi. C'est quelqu'un qui veut te parler.»
+
+La Juive regarda, mais ne bougea point.
+
+Démétrios s'avança.
+
+«Tu connais Chrysis? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Tu la vois souvent?
+
+--Oui.
+
+--Tu peux me parler d'elle?
+
+--Non.
+
+--Comment, non? Comment, tu ne peux pas?
+
+--Non.»
+
+Melitta était stupéfaite:
+
+«Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l'aime: il lui veut du bien.
+
+--Je vois clairement qu'il l'aime, répondit Chimairis. S'il l'aime, il
+lui veut du mal. S'il l'aime, je ne parlerai pas.»
+
+Démétrios eut un frisson de colère, mais se tut.
+
+«Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai là si je me suis
+trompée.»
+
+Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de
+lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu'elle ne sût pas lire les
+mystérieuses lignes; mais leur fatalité l'attirait.
+
+«Que vois-tu? dit Démétrios.
+
+--Je vois... puis-je dire ce que je vois? M'en sauras-tu gré? Me
+croiras-tu, seulement? Je vois d'abord tout le bonheur; mais c'est dans
+le passé. Je vois aussi tout l'amour, mais cela se perd dans le sang...
+
+--Le mien?
+
+--Le sang d'une femme. Et puis le sang d'une autre femme. Et puis le
+tien, un peu plus tard.»
+
+Démétrios haussa les épaules. Quand il se retourna, il aperçut Melitta
+fuyant à toutes jambes dans l'allée.
+
+«Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n'est pas d'elle qu'il
+s'agit, ni de moi. Laisse aller les choses, puisqu'on ne peut rien
+arrêter. Dès avant ta naissance, ta destinée était certaine. Va-t'en. Je
+ne parlerai plus.»
+
+Et elle laissa retomber la main.
+
+
+
+
+III
+
+SCRUPULES
+
+
+«Le sang d'une femme. Ensuite le sang d'une autre femme. Ensuite le
+tien, mais un peu plus tard.»
+
+Démétrios se répétait ces paroles en marchant, et, quoi qu'il en eût, la
+croyance en elles l'oppressait. Il ne s'était jamais fié aux oracles
+tirés du corps des victimes ou du mouvement des planètes. De telles
+affinités lui semblaient trop problématiques. Mais les lignes complexes
+de la main ont par elles-mêmes un aspect d'horoscope exclusivement
+individuel qu'il ne regardait pas sans inquiétude. Aussi la prédiction
+de la chiromantide demeura-t-elle dans son esprit.
+
+À son tour il considéra la paume de sa main gauche où sa vie était
+résumée en signes secrets et ineffaçables.
+
+Il y vit d'abord, au sommet, une sorte de croissant régulier, dont les
+pointes étaient tournées vers la naissance des doigts. Au-dessous, une
+ligne quadruple, noueuse et rosée se creusait, marquée en deux endroits
+par des points très rouges. Une autre ligne, plus mince, descendait
+d'abord parallèle, puis virait brusquement vers le poignet. Enfin, une
+troisième, courte et pure, contournait la base du pouce, qui était
+entièrement couvert de linéoles effilées.--Il vit tout cela; mais n'en
+sachant pas lire le symbole caché, il se passa la main sur les yeux et
+changea d'objet sa méditation.
+
+Chrysis, Chrysis, Chrysis. Ce nom battait en lui comme une fièvre. La
+satisfaire, la conquérir, l'enfermer dans ses bras, fuir avec elle
+ailleurs, en Syrie, en Grèce, à Rome, n'importe où, pourvu que ce fût
+dans un endroit où lui n'eût pas de maîtresses et elle pas d'amants:
+voilà ce qu'il fallait faire, et immédiatement, immédiatement!
+
+Des trois cadeaux qu'elle avait demandés, un déjà était pris. Restaient
+les deux autres: le peigne et le collier.
+
+«Le peigne d'abord», pensa-t-il.
+
+Et il pressa le pas.
+
+Tous les soirs, après le soleil couché, la femme du grand-prêtre
+s'asseyait sur un banc de marbre adossé à la forêt et d'où l'on voyait
+toute la mer. Démétrios ne l'ignorait point, car cette femme, comme tant
+d'autres, avait été amoureuse de lui, et elle lui avait dit une fois que
+le jour où il voudrait d'elle, ce serait là qu'il la pourrait prendre.
+
+Donc, ce fut là qu'il se rendit.
+
+Elle y était en effet; mais elle ne le vit pas s'avancer; elle se tenait
+assise les yeux clos, le corps renversé sur le dossier, et les deux bras
+à l'abandon.
+
+
+C'était une Égyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique
+légère de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres
+broderies que deux étoiles noires pour marquer les pointes de ses seins.
+La mince étoffe, plissée au fer, s'arrêtait sur les boules délicates de
+ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds
+menus et ronds. Sa peau était très bistrée, ses lèvres étaient très
+épaisses, ses épaules étaient très fines, sa taille, fragile et souple,
+semblait fatiguée par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la
+bouche ouverte, et rêvait doucement.
+
+Démétrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps
+l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues
+épingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfonça
+vivement sous la mamelle gauche.
+
+
+Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne, et même sa chevelure
+aussi, par amour.
+
+S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait très
+nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les
+cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de
+consentir à quelque effusion de sang.
+
+Il aurait pu considérer encore que les serments qu'on fait aux femmes
+pendant les accès amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans
+grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurés, et que
+si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'était
+bien dans la circonstance où la vie d'une autre femme assurément
+innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s'arrêta pas à
+ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop
+curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de
+regretter plus tard d'avoir effacé de l'intrigue une scène courte mais
+nécessaire à la beauté de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une
+défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de
+l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait
+indispensable au développement d'_Agamemnon_, mais si elle n'avait pas
+lieu, toute _l'Orestie_ en serait gâtée.
+
+C'est pourquoi, ayant coupé la chevelure de Touni, il serra dans ses
+vêtements le peigne d'ivoire historié et, sans réfléchir davantage, il
+entreprit le troisième des travaux commandés par Chrysis: la prise du
+collier d'Aphrodite.
+
+Il ne fallait pas songer à entrer au temple par la grande porte. Les
+douze hermaphrodites qui gardaient l'entrée eussent sans doute laissé
+passer Démétrios, malgré l'interdiction qui arrêtait tout profane en
+l'absence des prêtres; mais il lui était inutile de prouver aussi
+naïvement sa future culpabilité, puisqu'une entrée secrète menait au
+sanctuaire.
+
+Démétrios se rendit dans une partie du bois déserte où se trouvait la
+nécropole des grands prêtres de la déesse. Il compta les premiers
+tombeaux, fit tourner la porte du septième et la referma derrière lui.
+
+Avec une grande difficulté, car la pierre était lourde, il souleva la
+dalle funéraire sous laquelle s'enfonçait un escalier de marbre, et il
+descendit marche à marche.
+
+Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'après
+il était nécessaire de suivre le mur à tâtons pour ne pas se heurter à
+l'escalier souterrain du temple.
+
+La grande fraîcheur de la terre profonde le calma peu à peu.
+
+En quelques instants, il arriva au terme.
+
+Il monta, il ouvrit.
+
+
+
+
+IV
+
+CLAIR DE LUNE
+
+
+La nuit était claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque
+avec précaution il eut refermé doucement la porte trop sonore, il se
+sentit plein de frissons et comme environné par la froideur des pierres.
+Il n'osait pas lever les yeux. Ce silence noir l'effrayait; l'obscurité
+se peuplait d'inconnu. Il se mit la main sur le front comme un homme qui
+ne veut pas s'éveiller, de peur de se retrouver vivant. Il regarda
+enfin.
+
+
+Dans une grande lumière de lune, la déesse apparaissait sur un piédestal
+de pierre rose chargé de trésors appendus. Elle était nue et sexuée,
+vaguement teintée selon les couleurs de la femme; elle tenait d'une main
+son miroir dont le manche était un priape, et de l'autre adornait sa
+beauté d'un collier de perles à sept rangs. Une perle plus grosse que
+les autres, argentine et allongée, brillait entre ses deux mamelles,
+comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et c'étaient les
+vraies perles saintes, nées des gouttes d'eau qui avaient roulé dans la
+conque de l'Anadyomène.
+
+
+Démétrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vérité que
+l'Aphrodite elle-même était là. Il ne reconnut plus son oeuvre, tant
+l'abîme était profond entre ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu.
+Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystérieux par lesquels
+on prie la déesse dans les cérémonies phrygiennes.
+
+Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur
+la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et
+pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer
+dans l'air cette hallucination faible. Il s'avança très doucement,
+toucha du doigt l'orteil rose, comme pour s'assurer de l'existence de la
+statue, et, incapable de s'arrêter tant elle l'attirait à soi, il monta
+debout auprès d'elle et posa les mains sur les épaules blanches en la
+contemplant dans les yeux.
+
+Il tremblait, il défaillait, il se prit à rire de joie. Ses mains
+erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure,
+descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De
+toute sa force il s'étirait contre cette immortalité. Il se regarda dans
+le miroir, il souleva le collier de perles, l'ôta, le fit briller à la
+lune et le remit peureusement. Il baisa la main repliée, le cou rond,
+l'onduleuse gorge, la bouche entr'ouverte du marbre. Puis il recula
+jusqu'aux bords du socle, et, se tenant aux bras divins, il regarda
+tendrement la tête adorable inclinée.
+
+
+Les cheveux avaient été coiffés à la manière orientale et voilaient le
+front légèrement. Les yeux à demi-fermés se prolongeaient en sourire.
+Les lèvres restaient séparées, comme évanouies d'un baiser.
+
+Il disposa en silence les sept rangs de perles rondes sur la poitrine
+éclatante, et descendit jusqu'à terre pour voir l'idole de plus loin.
+
+Alors il lui sembla qu'il se réveillait. Il se rappela ce qu'il était
+venu faire, ce qu'il avait voulu, failli accomplir: une chose
+monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu'aux tempes.
+
+Le souvenir de Chrysis passa devant sa mémoire comme une apparition
+grossière. Il énuméra tout ce qui restait douteux dans la beauté de la
+courtisane; les lèvres épaisses, les cheveux gonflés, la démarche molle.
+Ce qu'étaient les mains, il l'avait oublié; mais il les imagina larges,
+pour ajouter un détail odieux à l'image qu'il repoussait. Son état
+d'esprit devint semblable à celui d'un homme surpris à l'aube par son
+unique maîtresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas
+s'expliquer à lui-même comment il a pu se laisser tenter la veille. Il
+ne trouvait ni excuse, ni même une raison sérieuse. Évidemment, pendant
+une journée, il avait subi une sorte de folie passagère, un trouble
+physique, une maladie. Il se sentait guéri, mais encore ivre
+d'étourdissement.
+
+Pour achever de revenir à lui, il s'adossa contre le mur du temple, et
+resta longtemps debout devant la statue. La lumière de la lune
+continuait de descendre par l'ouverture carrée du toit; Aphrodite
+resplendissait; et, comme les yeux étaient dans l'ombre, il cherchait
+leur regard...
+
+
+... Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit
+tour à tour la lividité rose de l'aube et le reflet doré du soleil.
+
+Démétrios ne pensait plus. Le peigne d'ivoire et le miroir d'argent
+qu'il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mémoire. Il
+s'abandonnait doucement à la contemplation sereine.
+
+Au dehors, une tempête de cris d'oiseaux bruissait, sifflait, chantait
+dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui
+riaient au pied des murs. L'agitation du matin surgissait de la terre
+éveillée. Démétrios n'avait en lui que des sentiments bienheureux.
+
+Le soleil était déjà haut et l'ombre du toit s'était déplacée quand il
+entendit un bruit confus de pas légers fouler les marches extérieures.
+
+C'était sans doute un sacrifice qu'on allait offrir à la déesse, une
+procession de jeunes femmes qui venaient accomplir des voeux ou en
+prononcer devant la statue, pour le premier jour des Aphrodisies.
+
+Démétrios voulut fuir.
+
+Le piédestal sacré s'ouvrait par derrière, d'une façon que les prêtres
+seuls, et le sculpteur, connaissaient. C'était là que se tenait
+l'hiérophante pour dicter à une jeune fille dont la voix était claire et
+haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisième
+jour de la fête. Par là on pouvait gagner les jardins. Démétrios y
+pénétra, et s'arrêta devant les ouvertures bordées de bronze, qui
+perçaient la pierre profonde.
+
+Les deux portes d'or s'ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.
+
+
+
+
+V
+
+L'INVITATION
+
+
+Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés
+à la porte.
+
+Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le
+bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois soeurs ensemble.
+Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse en sueur
+pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le
+bras et le dos nu.
+
+Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit,
+et ouvrit la porte à moitié.
+
+Un bruit de voix venait de l'entrée.
+
+«Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.
+
+--C'est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n'es pas libre.
+
+--Mais si, quelle bêtise! certainement si, je suis libre! Entre,
+Naucratès. Je suis dans ma chambre.»
+
+Et elle se remit au lit.
+
+
+Naucratès resta quelque temps sur le seuil, comme s'il craignait d'être
+indiscret. Les deux musiciennes ouvraient des yeux encore pleins de
+sommeil et ne pouvaient pas s'arracher à leurs rêves.
+
+«Assieds-toi, dit Chrysis. Je n'ai pas de coquetteries à faire entre
+nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu?» Naucratès
+était un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans était l'amant de
+Bacchis et ne la trompait point, plus par indolence que par fidélité.
+Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa barbe en pointe à la
+Démosthène et ses moustaches au niveau des lèvres. Il portait un grand
+vêtement blanc, fait de laine simple à bande unie.
+
+«Je viens t'inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dîner qui sera
+suivi d'une fête. Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.
+
+--Une fête? À quelle occasion?
+
+--Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des
+danseuses et des aulétrides. Je crois que tes deux amies sont
+commandées, et même elles ne devraient pas être ici. On répète chez
+Bacchis en ce moment.
+
+--Oh! c'est vrai, s'écria Rhodis, nous n'y pensions plus. Lève-toi,
+Myrto, nous sommes très en retard.»
+
+Mais Chrysis se récriait.
+
+«Non! pas encore! que tu es méchant de m'enlever mes femmes. Si je
+m'étais doutée de cela, je ne t'aurais pas reçu. Oh! les voilà déjà
+prêtes!
+
+--Nos robes ne sont pas compliquées, dit l'enfant. Et nous ne sommes pas
+assez belles pour nous habiller longtemps.
+
+--Vous verrai-je au temple, du moins?
+
+--Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme
+dans ta bourse, Chrysé. Nous n'aurions pas de quoi les acheter. À
+demain.»
+
+
+Elles sortirent en courant. Naucratès regarda quelque temps la porte
+fermée sur elles; puis il se croisa les bras et dit à voix basse en se
+retournant vers Chrysis:
+
+«Bien. Tu te conduis bien.
+
+--Comment?
+
+--Une seule ne te suffit plus. Il t'en faut deux, maintenant. Tu les
+prends jusque dans la rue. C'est d'un bel exemple. Mais alors, veux-tu
+me dire, mais qu'est-ce qu'il nous reste, à nous, nous les hommes? Vous
+avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras épuisants vous ne
+donnez de votre passion que ce qu'elles veulent bien vous laisser.
+Crois-tu que cela puisse durer longtemps? Si cela continue ainsi, nous
+serons forcés d'aller chez Bathylle...
+
+--Ah! non! s'écria Chrysis. Voilà ce que je n'admettrai jamais! Je le
+sais bien, on fait cette comparaison-là. Elle n'a pas de sens; et je
+m'étonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas
+qu'elle est absurde.
+
+--Et quelle différence trouves-tu?
+
+--Il ne s'agit pas de différence. Il n'y a aucun rapport entre l'un et
+l'autre; c'est clair.
+
+--Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connaître tes raisons.
+
+--Oh! Cela se dit en deux mots: écoute bien. La femme est, en vue de
+l'amour, un instrument accompli. Des pieds à la tête elle est faite
+uniquement, merveilleusement, pour l'amour. _Elle seule sait aimer. Elle
+seule sait être aimée._ Par conséquent: si un couple amoureux se compose
+de deux femmes, il est parfait; s'il n'en a qu'une seule, il est moitié
+moins bien; s'il n'en a aucune, il est purement idiot. J'ai dit.
+
+--Tu es dure pour Platon, ma fille.
+
+--Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute
+circonstance. Pallas n'entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas
+peindre, Platon ne savait pas aimer. Philosophes, poètes ou rhéteurs,
+ceux qui se réclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables
+qu'ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi,
+Naucratès, je sens que j'ai raison.»
+
+Le philosophe fit un geste.
+
+«Tu es un peu irrévérencieuse, dit-il; mais je ne crois nullement que tu
+aies tort. Mon indignation n'était pas réelle. Il y a quelque chose de
+charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles
+veuillent bien rester féminines toutes les deux, garder leurs longues
+chevelures, découvrir leurs seins et ne pas s'affubler d'instruments
+postiches, comme si, par une inconséquence, elles enviaient le sexe
+grossier qu'elles méprisent si joliment. Oui, leur liaison est
+remarquable parce que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur
+volupté d'autant plus raffinée. Elles ne s'étreignent pas, elles
+s'effleurent pour goûter la suprême joie. Leur nuit de noces n'est pas
+sanglante. Ce sont des vierges, Chrysis. Elles ignorent l'action
+brutale; c'est en cela qu'elles sont supérieures à Bathylle, qui prétend
+en offrir l'équivalent, oubliant que vous aussi, et même pour cette
+piètrerie, vous pourriez lui faire concurrence. L'amour humain ne se
+distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines: la
+caresse et le baiser. Or ce sont les seules que connaissent les femmes
+dont nous parlons ici. Elles les ont même perfectionnées.
+
+--On ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu?
+
+--Je te reproche d'être cent mille. Déjà un grand nombre de femmes n'ont
+de plaisir parfait qu'avec leur propre sexe. Bientôt vous ne voudrez
+plus nous recevoir, même à titre de pis-aller. C'est par jalousie que je
+te gronde.»
+
+
+Ici, Naucratès trouva que l'entretien avait assez duré, et, simplement,
+il se leva.
+
+«Je puis dire à Bacchis qu'elle compte sur toi? dit-il.
+
+--Je viendrai,» répondit Chrysis.
+
+Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.
+
+ *
+ * *
+
+Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu'elle fût
+seule.
+
+«Bacchis... Bacchis... il vient de chez elle et il ne sait pas!... Le
+miroir est donc toujours là?... Démétrios m'a oubliée... S'il a hésité
+le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien... Mais il est possible
+que tout soit fini! Bacchis a d'autres miroirs dont elle se sert plus
+souvent. Sans doute elle ne sait pas encore... Dieux! Dieux! Aucun moyen
+d'avoir des nouvelles, et peut-être... Ah! Djala! Djala!»
+
+L'esclave entra.
+
+«Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer.»
+
+Et elle jeta en l'air les quatre petits os...
+
+
+«Oh!... Oh!... Djala, regarde! le coup d'Aphrodite!»
+
+On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets
+présentaient tous une face différente. Il y avait exactement trente-cinq
+chances contre une pour que cette disposition ne se produisît pas.
+C'était le meilleur coup du jeu.
+
+Djala observa froidement:
+
+«Qu'est-ce que tu avais demandé?
+
+--C'est vrai, dit Chrysis désappointée. J'avais oublié de faire un voeu.
+Je pensais bien à quelque chose, mais je n'ai rien dit. Est-ce que cela
+compte tout de même?
+
+--Je ne crois pas; il faut recommencer.»
+
+
+Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.
+
+«Le coup de Midas, maintenant. Qu'est-ce que tu en penses?
+
+--On ne sait pas. Bon et mauvais. C'est un coup qui s'explique par le
+suivant. Recommence avec un seul os.»
+
+Une troisième fois Chrysis interrogea le jeu; mais dès que l'osselet fut
+retombé, elle bégaya:
+
+«Le... le point de Chios!»
+
+Et elle éclata en sanglots.
+
+
+Djala ne disait rien, inquiète elle-même. Chrysis pleurait sur le lit,
+les cheveux répandus autour de la tête. Enfin elle se retourna dans un
+mouvement de colère.
+
+«Pourquoi m'as-tu fait recommencer? Je suis sûre que le premier coup
+comptait.
+
+--Si tu as fait voeu, oui. Si tu n'as pas fait voeu, non. Toi seule le
+sais, dit Djala.
+
+--D'ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C'est un jeu grec. Je n'y
+crois pas. Je vais essayer autre chose.»
+
+Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une
+tablette une boîte de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la
+pointe d'une agrafe de perles, elle y grava l'une après l'autre les
+vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. C'étaient les arcanes de la
+Cabbale qu'elle avait appris en Galilée.
+
+«Voilà en quoi j'ai confiance. Voilà ce qui ne trompe pas, dit-elle.
+Lève le pan de ta robe; ce sera mon sac.»
+
+Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l'esclave, en
+répétant mentalement:
+
+«Porterai-je le collier d'Aphrodite? Porterai-je le collier d'Aphrodite?
+Porterai-je le collier d'Aphrodite?»
+
+Et elle tira le dixième arcane, ce qui nettement voulait dire:
+
+«Oui.»
+
+
+
+
+VI
+
+LA ROSE DE CHRYSIS
+
+
+C'était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.
+
+Trente courtisanes s'avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des
+colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et
+des ornements précieux.
+
+Un vieux prêtre, barbu et blanc, enveloppé jusqu'autour de la tête dans
+une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers
+l'autel de pierre la file des dévotes inclinées. Elles chantaient, et
+leur chant traînait comme la mer, soupirait comme le vent du midi,
+haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premières portaient des
+harpes qu'elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se
+courbaient en avant comme des faucilles de bois grêle.
+
+ *
+
+L'une d'elles s'avança et dit:
+
+
+«Tryphèra, ô Cypris aimée, t'offre ce voile bleu qu'elle a tissé
+elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante.»
+
+ *
+
+Une autre:
+
+
+«Mousarion dépose à tes pieds, ô déesse à la belle couronne, ces
+couronnes de giroflées et ce bouquet de narcisses penchés. Elle les a
+portés dans l'orgie et a invoqué ton nom dans l'ivresse de leurs
+parfums. Ô victorieuse, accueille ces dépouilles d'amour.»
+
+ *
+
+Une autre encore:
+
+
+«En offrande à toi, Cythérée d'or, Timo consacre ce bracelet en spirale.
+Puisses-tu enrouler la vengeance à la gorge de qui tu sais, comme ce
+serpent d'argent s'enroulait au haut de ses bras nus.»
+
+ *
+
+Myrtocleia et Rhodis avancèrent, se tenant par la main.
+
+
+«Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses,
+aux pieds rouges comme des baisers. Ô double déesse d'Amathonte,
+accepte-les de nos mains unies, s'il est vrai que le mol Adônis ne te
+suffit pas seul et qu'une étreinte encore plus douce retarde parfois ton
+sommeil.»
+
+ *
+
+Une courtisane très jeune suivit:
+
+
+«Aphrodite Peribasia, reçois ma virginité, avec cette tunique tachée de
+sang. Je suis Pannychis de Pharos; depuis la nuit dernière je me suis
+vouée à toi.»
+
+ *
+
+Une autre:
+
+«Dorothea te conjure, ô charitable Epistrophia, d'éloigner de son esprit
+le désir qu'y a jeté l'Erôs, ou d'enflammer enfin pour elle les yeux de
+celui qui se refuse. Elle t'offre cette branche de myrte parce que c'est
+l'arbre que tu préfères.»
+
+ *
+
+Une autre:
+
+
+«Sur ton autel, ô Paphia, Callistion dépose soixante drachmes d'argent,
+le superflu de quatre mines qu'elle a reçues de Cléoménès. Donne-lui un
+amant plus généreux encore, si l'offrande te semble belle.»
+
+ *
+
+Il ne restait plus devant l'idole qu'une enfant toute rougissante qui
+s'était mise la dernière. Elle ne tenait à la main qu'une petite
+couronne de crocos, et le prêtre la méprisait pour une aussi mince
+offrande.
+
+Elle dit:
+
+«Je ne suis pas assez riche pour te donner des pièces d'argent, ô
+brillante olympienne. D'ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne
+possèdes pas encore? Voici des fleurs jaunes et vertes, tressées en
+couronne pour tes pieds. Et maintenant...»
+
+
+Elle défit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l'étoffe ayant
+glissé à terre.
+
+
+«... Me voici tout entière à toi, déesse aimée. Je voudrais entrer dans
+tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne désirer que
+l'amour, je jure de n'aimer qu'à aimer, et je renonce au monde, et je
+m'enferme en toi.»
+
+ *
+
+Le prêtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudité du voile
+tissé par Tryphèra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des
+jardins.
+
+La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient
+retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernière
+femme sur le seuil.
+
+Celle-ci n'avait rien à la main, et on put croire qu'elle aussi ne
+venait offrir que sa beauté. Ses cheveux semblaient deux flots d'or,
+deux profondes vagues pleines d'ombre qui engloutissaient les oreilles
+et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec
+des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une
+bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne
+souple du corps ondulait à chaque pas, et s'animait du roulis des
+hanches ou du balancement des seins libres sous qui la taille pliait.
+
+Ses yeux étaient extraordinaires, bleus, mais foncés et brillants à la
+fois, changeants comme des pierres lunaires, à demi clos sous les cils
+couchés. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent...
+
+Le prêtre se tournait vers elle, attendant qu'elle parlât.
+
+Elle dit:
+
+ *
+
+«Chrysis, ô Chryseïa, te supplie. Accueille les faibles dons qu'elle
+pose à tes pieds. Écoute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon
+ton exemple et pour le culte de ton nom.»
+
+
+Elle tendit en avant ses mains dorées de bagues et se pencha, les jambes
+serrées.
+
+Le chant vague recommença. Le murmure des harpes monta vers la statue
+avec la fumée rapide de l'encens que le prêtre brûlait dans une
+cassolette frémissante.
+
+Elle se redressa lentement et présenta un miroir de bronze qui pendait à
+sa ceinture.
+
+ *
+
+«À toi, dit-elle, Astarté de la nuit, qui mêles les mains et les lèvres
+et dont le symbole est semblable à l'empreinte du pied des biches sur la
+terre pâle de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des
+paupières, l'éclat des yeux après l'amour, les cheveux collés sur les
+tempes par la sueur de tes luttes, ô combattante aux mains acharnées,
+qui mêles les corps et les bouches.»
+
+ *
+
+Le prêtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son
+chignon d'or un long peigne de cuivre rouge, métal planétaire de la
+déesse.
+
+ *
+
+«À toi, dit-elle, Anadyomène, qui naquis de la sanglante aurore et du
+sourire écumeux de la mer, à toi, nudité gouttelante de perles, qui
+nouais ta chevelure mouillée avec des rubans d'algues vertes, Chrysis
+consacre son peigne. Il a plongé dans ses cheveux bouleversés par tes
+mouvements, ô furieuse Adonienne haletante, qui creuses la cambrure des
+reins et crispes les genoux raidis.»
+
+ *
+
+Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tête à droite pour ôter
+son collier d'émeraudes.
+
+ *
+
+«À toi, dit-elle, ô Hétaïre, qui dissipes la rougeur des vierges
+honteuses et conseilles le rire impudique, à toi, pour qui nous mettons
+en vente l'amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son
+collier. Il a été donné en salaire par un homme dont elle ignore le nom,
+et chaque émeraude est un baiser où tu as vécu un instant.»
+
+ *
+
+Elle s'inclina une dernière fois plus longtemps, mit le collier dans les
+mains du prêtre et fit un pas pour s'en aller.
+
+Le prêtre la retint.
+
+«Que demandes-tu à la déesse pour ces précieuses offrandes?»
+
+Elle sourit en secouant la tête, et dit:
+
+«Je ne demande rien.»
+
+Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une
+corbeille et la mit à sa bouche en sortant.
+
+Une à une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le
+temple vide.
+
+ *
+ * *
+
+Démétrios restait seul, caché dans le piédestal de bronze.
+
+De toute cette scène il n'avait perdu ni un geste ni une parole, et
+quand tout fut terminé, il resta longtemps sans bouger, à nouveau
+tourmenté, passionné, irrésolu.
+
+Il s'était cru guéri de sa démence de la veille, et il n'avait pas pensé
+que rien, désormais, pût le jeter une seconde fois dans l'ombre ardente
+de cette inconnue.
+
+Mais il avait compté sans elle.
+
+Femmes! ô femmes! si vous voulez être aimées, montrez-vous, revenez,
+soyez là! L'émotion qu'il avait sentie à l'entrée de la courtisane était
+si totale et si lourde qu'il ne fallait plus songer à la combattre par
+un coup de volonté. Démétrios était lié comme un esclave barbare à un
+char de triomphe. S'échapper était illusion. Sans le savoir, et
+naturellement, elle avait mis la main sur lui.
+
+Il l'avait vue venir de très loin, car elle portait la même étoffe jaune
+qu'à son passage sur la jetée. Elle marchait à pas lents et souples en
+ondulant les hanches mollement. Elle était venue droit à lui, comme si
+elle l'avait deviné derrière la pierre.
+
+Dès le premier instant, il comprit qu'il retombait à ses pieds. Quand
+elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s'y regarda
+quelque temps avant de le donner au prêtre et l'éclat de ses yeux devint
+stupéfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main
+sur ses cheveux en levant un bras replié, selon le geste des Charites,
+toute la belle ligne de son corps se développa sous l'étoffe et le
+soleil alluma dans l'aisselle une rosée de sueur brillante et menue.
+Enfin, quand, pour soulever et défaire son collier de lourdes émeraudes,
+elle écarta la soie plissée qui voilait sa double poitrine jusqu'au doux
+espace empli d'ombre où l'on ne peut glisser qu'un bouquet, Démétrios se
+sentit pris d'une telle frénésie d'y poser les lèvres et d'arracher
+toute la robe... mais Chrysis se mit à parler.
+
+Elle parla, et chacun de ses mots était une souffrance pour lui. À
+plaisir elle semblait insister et s'étendre sur la prostitution de ce
+vase de beauté qu'elle était, blanc comme la statue elle-même, et plein
+d'or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte à
+l'oisiveté des passants, la contemplation de son corps abandonnée à des
+indignes, et le soin de mettre en feu ses joues à des enfants
+maladroits. Elle disait la fatigue vénale de ses yeux, ses lèvres louées
+à la nuit, ses cheveux confiés à des mains brutales, sa divinité
+labourée.
+
+L'excès même des facilités qui entouraient son approche inclinait
+Démétrios vers elle, décidé du moins à en user pour lui seul et à fermer
+la porte derrière lui. Tant il est vrai qu'une femme n'est pleinement
+séduisante que si l'on a lieu d'en être jaloux.
+
+Aussi lorsque, ayant donné à la déesse son collier vert en échange de
+celui qu'elle espérait, Chrysis s'en retourna vers la ville,--elle
+emportait une volonté humaine à sa bouche, comme la petite rose volée
+dont elle mordillait la queue.
+
+Démétrios attendit qu'il fût laissé seul dans l'enceinte; puis il sortit
+de sa retraite.
+
+
+Il regarda la statue avec trouble, s'attendant à une lutte en lui. Mais,
+comme il était incapable de renouveler à si bref intervalle une émotion
+très violente, il redevint étonnamment calme et sans remords prématuré.
+
+Insouciant, il monta doucement près de la statue, souleva sur la nuque
+inclinée le Collier des Vraies Perles de l'Anadyomène, et le glissa dans
+ses vêtements.
+
+
+
+
+VII
+
+LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTÉE
+
+
+Il marchait très rapidement, dans l'espoir de trouver Chrysis encore sur
+la route qui menait à la ville, craignant, s'il tardait davantage, de
+retomber sans courage et sans volonté.
+
+La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les
+yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui,
+et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête
+d'un nouveau cortège, lorsqu'une petite voix chanteuse dit doucement:
+
+«Bien-Aimé! que je suis contente!»
+
+Il leva la tête: c'était la reine Bérénice accoudée en sa litière.
+
+Elle ordonna:
+
+«Arrêtez, porteurs!»
+
+et tendit les bras à l'amant.
+
+Démétrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il
+monta d'un air maussade.
+
+
+Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu'au
+fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.
+
+Car cette litière était une chambre, et vingt-quatre esclaves la
+portaient. Douze femmes pouvaient s'y coucher aisément, au hasard d'un
+sourd tapis bleu, semé de coussins et d'étoffes; et sa hauteur était
+telle qu'on n'en pouvait toucher le plafond, même du bout de son
+éventail. Elle était plus longue que large, fermée en avant et sur les
+deux côtés par trois rideaux jaunes très légers, qui s'éblouissaient de
+lumière. Le fond était de bois de cèdre, drapé d'un long voile de soie
+orangée. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste épervier d'or
+d'Égypte éployait sa raide envergure; plus bas, ciselé d'ivoire et
+d'argent, le symbole antique d'Astarté s'ouvrait au-dessus d'une lampe
+allumée qui luttait avec le jour en d'insaisissables reflets. Au-dessous
+était couchée la reine Bérénice entre deux esclaves persanes qui
+agitaient autour d'elle deux panaches de plumes de paon.
+
+
+Elle attira des yeux le jeune sculpteur à ses côtés et répéta:
+
+«Bien-Aimé, je suis contente.»
+
+Elle lui mit la main sur la joue:
+
+«Je te cherchais, Bien-Aimé. Où étais-tu? Je ne t'ai pas vu depuis
+avant-hier. Si je ne t'avais pas rencontré, je serais morte de chagrin
+tout à l'heure. Toute seule dans cette grande litière, je m'ennuyais
+tant. En passant sur le pont des Hermès, j'ai jeté tous mes bijoux dans
+l'eau pour faire des ronds. Tu vois, je n'ai plus ni bagues ni colliers.
+J'ai l'air d'une petite pauvre à tes pieds.»
+
+
+Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux
+porteuses d'éventails allèrent s'accroupir un peu plus loin, et quand la
+reine Bérénice se mit à parler tout bas, elles approchèrent leurs doigts
+de leurs oreilles pour faire semblant de ne pas entendre.
+
+Mais Démétrios ne répondait pas, écoutait à peine, restait égaré. Il ne
+voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin
+noir de ses cheveux qu'elle coiffait toujours desserrés pour y coucher
+sa tête lasse.
+
+
+Elle disait:
+
+«Bien-Aimé, j'ai pleuré dans la nuit. Mon lit était froid. Quand je
+m'éveillais, j'étendais mes bras nus des deux côtés de mon corps et je
+ne t'y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que
+j'embrasse aujourd'hui. Je t'attendais au matin, et depuis la pleine
+lune tu n'étais pas venu. J'ai envoyé des esclaves dans tous les
+quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-même quand ils sont
+revenus sans toi. Où étais-tu? tu étais au temple? Tu n'étais pas dans
+les jardins, avec ces femmes étrangères? Non, je vois à tes yeux que tu
+n'as pas aimé. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi? Tu étais
+devant la statue? Oui, j'en suis sûre, tu étais là. Tu l'aimes plus que
+moi maintenant. Elle est toute semblable à moi, elle a mes yeux, ma
+bouche, mes seins; mais c'est elle que tu recherches. Moi, je suis une
+pauvre délaissée. Tu t'ennuies avec moi, je m'en aperçois bien. Tu
+penses à tes marbres et à tes vilaines statues comme si je n'étais pas
+plus belle qu'elles toutes, et vivante, du moins, amoureuse et bonne,
+prête à ce que tu veux accepter, résignée à ce que tu refuses. Mais tu
+ne veux rien. Tu n'as pas voulu être roi, tu n'as pas voulu être dieu,
+et adoré dans un temple à toi. Tu ne veux presque plus m'aimer.»
+
+
+Elle ramena ses pieds sous elle et s'appuya sur la main.
+
+«Je ferais tout pour te voir au palais, Bien-Aimé. Si tu ne m'y cherches
+plus, dis-moi qui t'attire, elle sera mon amie. Les... les femmes de ma
+cour... sont belles. J'en ai douze qui, depuis leur naissance, sont
+gardées dans mon gynécée et ignorent même qu'il y a des hommes... elles
+seront toutes tes maîtresses si tu viens me voir après elles. Et j'en ai
+d'autres avec moi qui ont eu plus d'amants que des courtisanes sacrées
+et sont expertes à aimer. Dis un mot, j'ai aussi mille esclaves
+étrangères: celles que tu voudras seront délivrées. Je les vêtirai comme
+moi-même, de soie jaune et d'or et d'argent.
+
+«Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n'aimes
+personne, tu te laisses aimer, tu te prêtes, par charité pour celles que
+tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi,
+mais comme une bête se laisse traire: en regardant autre part. Tu es
+plein de condescendance. Ah! Dieux! Ah! Dieux! je finirai par me passer
+de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer.
+Je n'ai pas que des femmes au palais, j'ai des éthiopiens vigoureux qui
+ont des poitrines de bronze et des bras bossués par les muscles.
+J'oublierai vite dans leurs étreintes tes jambes de fille et ta jolie
+barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et
+je me reposerai d'être amoureuse. Mais le jour où je serai certaine que
+ton regard absent ne m'inquiète plus et que je puis remplacer ta bouche,
+alors je t'enverrai du haut du pont des Hermès rejoindre mes colliers et
+mes bagues comme un bijou trop longtemps porté. Ah! être reine!»
+
+
+Elle se redressa et sembla attendre. Mais Démétrios restait toujours
+impassible et ne bougeait pas plus que s'il n'entendait pas. Elle reprit
+avec colère:
+
+«Tu n'as pas compris?»
+
+Il s'accouda nonchalamment et dit d'une voix très naturelle:
+
+«Il m'est venu l'idée d'un conte.
+
+ *
+ * *
+
+»Autrefois, bien avant que la Thrace eût été conquise par les ancêtres
+de ton père, elle était habitée par des animaux sauvages et quelques
+hommes effrayés.
+
+»Les animaux étaient fort beaux; c'étaient des lions roux comme le
+soleil, des tigres rayés comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.
+
+»Les hommes étaient petits et camus, couverts de vieilles peaux
+dépoilues, armés de lances grossières et d'arcs sans beauté. Ils
+s'enfermaient dans les trous des montagnes derrière des blocs monstrueux
+qu'ils roulaient péniblement. Leur vie se passait à la chasse. Il y
+avait du sang dans les forêts.
+
+»Le pays était si lugubre que les dieux l'avaient déserté. Quand, dans
+la blancheur du matin, Artémis quittait l'Olympe, son chemin n'était
+jamais celui qui l'aurait menée vers le Nord. Les guerres qui se
+livraient là n'inquiétaient pas Arès. L'absence de flûtes et de cithares
+en détournait Apollon. La triple Hécate y brillait seule, comme un
+visage de méduse sur un paysage pétrifié.
+
+»Or un homme y vint habiter, qui était d'une race plus heureuse et ne
+marchait pas vêtu de peaux comme les sauvages de la montagne.
+
+»Il portait une longue robe blanche qui traînait un peu derrière lui.
+Par les molles clairières des bois, il aimait à errer la nuit dans la
+lumière de la lune, tenant à la main une petite carapace de tortue où
+étaient plantées deux cornes d'aurochs entre lesquelles trois cordes
+d'argent se tendaient.
+
+»Quand ses doigts touchaient les cordes, une délicieuse musique y
+passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources, ou que les
+phrases du vent dans les arbres ou que les mouvements des avoines. La
+première fois qu'il se mit à jouer, trois tigres couchés s'éveillèrent,
+si prodigieusement charmés qu'ils ne lui firent aucun mal, mais
+s'approchèrent le plus qu'ils purent et se retirèrent quand il cessa. Le
+lendemain, il y en eut bien plus encore, et des loups, et des hyènes,
+des serpents droits sur leur queue.
+
+»Si bien qu'après fort peu de temps les animaux venaient eux-mêmes le
+prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu'un ours vînt seul
+auprès de lui et s'en allât content de trois accords merveilleux. En
+retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et
+le protégeaient contre les hommes.
+
+»Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sûr de
+son génie et du plaisir qu'il donnait aux bêtes qu'il ne chercha plus à
+bien jouer. Les fauves, pourvu que ce fût lui, se trouvaient toujours
+satisfaits. Bientôt il se refusa même à leur donner ce contentement, et
+cessa de jouer, par nonchalance. Toute la forêt fut triste, mais les
+morceaux de viande et les fruits savoureux ne manquèrent pas pour cela
+devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l'aima
+davantage. Le coeur des bêtes est ainsi fait.
+
+»Or, un jour qu'appuyé dans sa porte ouverte il regardait le soleil
+descendre derrière les arbres immobiles, une lionne vint à passer près
+de là. Il fit un mouvement pour rentrer, comme s'il craignait des
+sollicitations fâcheuses. La lionne ne s'inquiéta pas de lui, et passa
+simplement.
+
+»Alors il lui demanda, étonné: «Pourquoi ne me pries-tu pas de jouer?»
+Elle répondit qu'elle ne s'en souciait pas. Il lui dit: «Tu ne me
+connais point?» Elle répondit: «Tu es Orphée.» Il reprit: «Et tu ne veux
+pas m'entendre?» Elle répéta: «Je ne veux pas.»--«oh! s'écria-t-il, oh!
+que je suis à plaindre. C'est justement pour toi que j'aurais voulu
+jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre
+tellement mieux! Pour que tu m'écoutes une heure seulement, je te
+donnerai tout ce que tu rêveras.» Elle répondit: «Je demande que tu
+voles les viandes fraîches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je
+demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que
+tu prennes les victimes qu'ils ont offertes à tes dieux, et que tu
+mettes tout à mes pieds.» Il la remercia de ne pas demander plus et fit
+ce qu'elle exigeait.
+
+«Une heure durant il joua devant elle; mais après il brisa sa lyre et
+vécut comme s'il était mort.»
+
+ *
+ * *
+
+La reine soupira:
+
+«Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, Bien-Aimé.
+Qu'est-ce que cela veut dire?»
+
+Il se leva.
+
+«Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t'ai conté une
+histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu,
+Bérénice.»
+
+Elle se mit à pleurer.
+
+«J'en étais bien sûre! j'en étais bien sûre!»
+
+Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d'étoffes moelleuses, mit
+un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec
+tranquillité de la grande litière en marche.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+
+
+
+I
+
+L'ARRIVÉE
+
+
+Bacchis était courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C'est dire
+qu'elle approchait de la quarantaine et que sa beauté avait changé
+plusieurs fois de caractère.
+
+Sa mère, qui pendant longtemps avait été la directrice de sa maison et
+la conseillère de sa vie, lui avait donné des principes de conduite et
+d'économie qui lui avaient fait acquérir peu à peu une fortune
+considérable dont elle pouvait user sans compter, à l'âge où la
+magnificence du lit supplée à l'éclat du corps.
+
+C'est ainsi qu'au lieu d'acheter fort cher des esclaves adultes au
+marché, dépense que tant d'autres jugeaient nécessaire et qui ruinait
+les jeunes courtisanes, elle avait su se contenter pendant dix ans d'une
+seule négresse, et parer à l'avenir en la faisant féconder chaque année,
+afin de se créer gratuitement une domesticité nombreuse qui plus tard
+serait une richesse.
+
+Comme elle avait choisi le père avec soin, sept mulâtresses fort belles
+étaient nées de son esclave, et aussi trois garçons qu'elle avait fait
+tuer, parce que les serviteurs mâles donnent aux amants jaloux des
+soupçons inutiles. Elle avait nommé les sept filles d'après les sept
+planètes, et leur avait choisi des attributions diverses, en rapport,
+autant que possible, avec le nom qu'elles portaient. Héliope était
+l'esclave du jour, Séléné l'esclave de la nuit, Arêtias gardait la
+porte, Aphrodisia s'occupait du lit, Hermione faisait les emplettes et
+Cronomagire la cuisine. Enfin Diomède, l'intendante, avait la tenue des
+comptes et la responsabilité.
+
+Aphrodisia était l'esclave favorite, la plus jolie, la plus aimée. Elle
+partageait souvent le lit de sa maîtresse sur la demande des amants qui
+s'éprenaient d'elle. Aussi la dispensait-on de tout travail servile pour
+lui conserver des bras délicats et des mains douces. Par une faveur
+exceptionnelle, ses cheveux n'étaient pas couverts, si bien qu'on la
+prenait souvent pour une femme libre, et ce soir-là même elle allait
+s'affranchir au prix énorme de trente-cinq mines.
+
+Les sept esclaves de Bacchis, toutes de haute taille et admirablement
+stylées, étaient pour elle un tel sujet de fierté qu'elle ne sortait pas
+sans les avoir à sa suite, au risque de laisser sa maison vide. C'était
+à cette imprudence que Démétrios avait dû d'entrer si aisément chez
+elle; mais elle ignorait encore son malheur quand elle donna le festin
+où Chrysis était invitée.
+
+ *
+ * *
+
+Ce soir-là, Chrysis arriva la première.
+
+
+Elle était vêtue d'une robe verte brochée d'énormes branches de roses
+qui venaient s'épanouir sur ses seins.
+
+Arêtias lui ouvrit la porte sans qu'elle eût besoin de frapper, et
+suivant la coutume grecque, elle la conduisit dans une petite pièce à
+l'écart, lui défit ses chaussures rouges et lava doucement ses pieds
+nus. Puis, en soulevant la robe ou l'écartant, selon l'endroit, elle la
+parfuma partout où il était nécessaire; car on épargnait aux convives
+toutes les peines, même celle de faire leur toilette avant de se rendre
+à dîner. Ensuite, elle lui présenta un peigne et des épingles pour
+corriger sa coiffure, ainsi que des fards gras et secs pour ses lèvres
+et ses joues.
+
+Quand Chrysis fut enfin prête:
+
+«Quelles sont les _ombres_?» dit-elle à l'esclave.
+
+On appelait ainsi tous les convives, sauf un seul qui était l'Invité.
+Celui-ci, en l'honneur de qui le repas était donné, amenait avec lui qui
+lui plaisait et les «ombres» n'avaient d'autre soin à prendre que
+d'apporter leur coussin de lit, et d'être bien élevées.
+
+À la question de Chrysis, Arêtias répondit:
+
+«Naucratès a prié Philodème avec sa maîtresse Faustine qu'il a ramené
+d'Italie. Il a prié aussi Phrasilas et Timon, et ton amie Séso de
+Cnide.»
+
+Au moment même Séso entrait.
+
+«Chrysis!
+
+--Ma chérie!»
+
+Les deux femmes s'embrassèrent et se répandirent en exclamations sur
+l'heureux hasard qui les réunissait.
+
+«J'avais peur d'être en retard, dit Séso. Ce pauvre Archytas m'a
+retenue...
+
+--Comment, lui encore?
+
+--C'est toujours la même chose. Quand je vais dîner en ville, il se
+figure que tout le monde va me passer sur le corps. Alors il veut se
+venger d'avance, et cela dure! ah! ma chère! S'il me connaissait mieux!
+Je n'ai guère envie de les tromper, mes amants. J'ai bien assez d'eux.
+
+--Et l'enfant? Cela ne se voit pas, tu sais.
+
+--Je l'espère bien! J'en suis au troisième mois. Il pousse, le petit
+misérable. Mais il ne me gêne pas encore. Dans six semaines je me
+mettrai à danser; j'espère que cela lui sera très indigeste et qu'il
+s'en ira bien vite.
+
+--Tu as raison, dit Chrysis. Ne te fais pas déformer la taille. J'ai vu
+hier Philémation, notre petite amie d'autrefois, qui vit depuis trois
+ans à Boubaste avec un marchand de grains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit?
+la première chose? «Ah! si tu voyais mes seins!» et elle avait les
+larmes aux yeux. Je lui ai dit qu'elle était toujours jolie, mais elle
+répétait: «Si tu voyais mes seins! ah! ah! si tu voyais mes seins!» en
+pleurant comme une Byblis. Alors j'ai vu qu'elle avait envie de les
+montrer et je les lui ai demandés. Ma chère! deux sacs vides. Et tu sais
+si elle les avait beaux. On ne voyait pas la pointe tant ils étaient
+blancs. N'abîme pas les tiens, ma Séso. Laisse-les jeunes et droits
+comme ils sont. Les deux seins d'une courtisane valent plus cher que son
+collier.»
+
+
+Tout en parlant ainsi, les deux femmes s'habillaient. Enfin, elles
+entrèrent ensemble dans la salle du festin, où Bacchis attendait debout,
+la taille serrée par des apodesmes et le cou chargé de colliers d'or qui
+s'étageaient jusqu'au menton.
+
+«Ah! chères belles, quelle bonne idée a eue Naucratès de vous réunir ce
+soir.
+
+--Nous nous félicitons qu'il l'ait fait chez toi,» répondit Chrysis sans
+paraître comprendre l'allusion. Et pour dire immédiatement une
+méchanceté, elle ajouta:
+
+«Comment va Doryclos?»
+
+C'était un jeune amant fort riche qui venait de quitter Bacchis pour
+épouser une Sicilienne.
+
+«Je... je l'ai renvoyé, dit Bacchis effrontément.
+
+--Est-il possible?
+
+--Oui; on dit que par dépit il va se marier. Mais je l'attends le
+lendemain de ses noces. Il est fou de moi.»
+
+En demandant: «Comment va Doryclos?» Chrysis avait pensé: «Où est ton
+miroir?» Mais les yeux de Bacchis ne regardaient pas en face, et on n'y
+pouvait rien lire qu'un trouble vague et dépourvu de sens. D'ailleurs,
+Chrysis avait le temps d'éclaircir cette question, et, malgré son
+impatience, elle sut se résigner à attendre une occasion plus favorable.
+
+Elle allait continuer l'entretien quand elle en fut empêchée par
+l'arrivée de Philodème, de Faustine et de Naucratès, qui obligea Bacchis
+à de nouvelles politesses. On s'extasia sur le vêtement brodé du poète
+et sur la robe diaphane de sa maîtresse romaine. Cette jeune fille, peu
+au courant des usages alexandrins, avait cru s'helléniser ainsi, ne
+sachant pas qu'un pareil costume n'était pas de mise dans un festin où
+devaient paraître des danseuses à gages semblablement dévêtues. Bacchis
+ne laissa pas voir qu'elle remarquait cette erreur, et elle trouva des
+mots aimables pour complimenter Faustine de sa lourde chevelure bleue
+inondée de parfums brillants qu'elle portait relevée sur la nuque avec
+une épingle d'or pour éviter les taches de myrrhe sur ses légères
+étoffes de soie.
+
+On allait se mettre à table, quand le septième convive entra: c'était
+Timon, jeune homme chez qui l'absence de principes était un don naturel,
+mais qui avait trouvé dans l'enseignement des philosophes de son temps
+quelques raisons supérieures d'approuver son caractère.
+
+«J'ai amené quelqu'un, dit-il en riant.
+
+--Qui cela? demanda Bacchis.
+
+--Une certaine Dêmo, qui est de Mendès.
+
+--Dêmo! mais tu n'y penses pas, mon ami, c'est une fille des rues. On
+l'a pour une datte.
+
+--Bien, bien. N'insistons pas, dit le jeune homme. Je viens de faire sa
+connaissance au coin de la Voie Canopique. Elle m'a demandé de la faire
+dîner, je l'ai conduite chez toi. Si tu n'en veux pas...
+
+--Ce Timon est invraisemblable, déclara Bacchis.»
+
+Elle appela une esclave:
+
+«Héliope, va dire à ta soeur qu'elle trouvera une femme à la porte et
+qu'elle la chasse dehors à coups de bâton dans le dos. Va.»
+
+Elle se retourna, cherchant du regard:
+
+«Phrasilas n'est pas arrivé?»
+
+
+
+
+II
+
+LE DÎNER
+
+
+À ces mots un petit homme chétif, le front gris, les yeux gris, la
+barbelette grise, s'avança par petits pas, et dit en souriant:
+
+«J'étais là.»
+
+Phrasilas était un polygraphe estimé dont on n'aurait su dire au juste
+s'il était philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il
+abordait les plus graves études avec une timide ardeur et une curiosité
+volage. Écrire un traité, il n'osait. Construire un drame, il ne savait.
+Son style avait quelque chose d'hypocrite, de méticuleux et de vain.
+Pour les penseurs, c'était un poète; pour les poètes, c'était un sage;
+pour la société, c'était un grand homme.
+
+
+«Eh bien, mettons-nous à table!» dit Bacchis. Et elle s'étendit avec son
+amant sur le lit qui présidait le festin. À sa droite s'allongèrent
+Philodème et Faustine avec Phrasilas. À la gauche de Naucratès, Séso,
+puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en
+diagonale, accoudé dans un coussin de soie et la tête ceinte de fleurs.
+Une esclave apporta les couronnes de roses rouges et de lôtos bleus.
+Puis le repas commença.
+
+Timon sentit que sa boutade avait jeté un léger froid sur les femmes.
+Aussi ne parla-t-il pas tout d'abord, mais, s'adressant à Philodème, il
+dit avec un grand sérieux:
+
+«On prétend que tu es l'ami très dévoué de Cicéron. Que penses-tu de
+lui, Philodème? Est-ce un philosophe éclairé, ou un simple compilateur,
+sans discernement et sans goût? car j'ai entendu soutenir l'une et
+l'autre opinion.
+
+--Précisément parce que je suis son ami, je ne puis te répondre, dit
+Philodème. Je le connais trop bien: donc je le connais mal. Interroge
+Phrasilas qui, l'ayant peu lu, le jugera sans erreur.
+
+--Eh bien, qu'en pense Phrasilas?
+
+--C'est un écrivain admirable, dit le petit homme.
+
+--Comment l'entends-tu?
+
+--En ce sens que tous les écrivains, Timon, sont admirables en quelque
+chose, comme tous les paysages et toutes les âmes. Je ne saurais
+préférer à la plaine la plus terne le spectacle même de la mer. Ainsi je
+ne saurais classer dans l'ordre de mes sympathies un traité de Cicéron,
+une ode de Pindare et une lettre de Chrysis, même si je connaissais le
+style de notre excellente amie. Je suis satisfait quand je referme un
+livre en emportant le souvenir d'une ligne qui m'ait fait penser.
+Jusqu'ici, tous ceux que j'ai ouverts contenaient cette ligne-là. Mais
+aucun ne m'a donné la seconde. Peut-être chacun de nous n'a-t-il qu'une
+seule chose à dire dans sa vie, et ceux qui ont tenté de parler plus
+longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le
+silence irréparable des millions d'âmes qui se sont tues!
+
+--Je ne suis pas de ton avis, dit Naucratès sans lever les yeux.
+L'univers a été créé pour que trois vérités fussent dites, et notre
+malchance a voulu que leur certitude fût prouvée cinq siècles avant ce
+soir. Héraclite a compris le monde; Parménide a démasqué l'âme;
+Pythagore a mesuré Dieu: nous n'avons plus qu'à nous taire. Je trouve le
+pois chiche bien hardi.»
+
+
+Du manche de son éventail, Séso frappa la table à petits coups.
+
+«Timon, dit-elle, mon ami.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Pourquoi poses-tu des questions qui n'ont aucun intérêt, ni pour moi
+qui ne sais pas le latin, ni pour toi qui veux l'oublier? Penses-tu
+éblouir Faustine de ton érudition étrangère? Pauvre ami, ce n'est pas
+moi que tu tromperas par des paroles. J'ai déshabillé ta grande âme hier
+soir sous mes couvertures, et je sais quel est le pois chiche, Timon,
+dont elle se soucie.
+
+--Crois-tu?» dit simplement le jeune homme.
+
+Mais Phrasilas commença un deuxième petit couplet d'une voix ironique et
+doucereuse.
+
+«Séso, quand nous aurons le plaisir de t'entendre juger Timon, soit pour
+l'applaudir comme il le mérite, soit pour le blâmer, ce que nous ne
+saurions, rappelle-toi que c'est un invisible dont l'âme est
+particulière. Elle n'existe pas par elle-même, ou du moins on ne peut la
+connaître, mais elle reflète celles qui s'y mirent, et change d'aspect
+quand elle change de place. Cette nuit, elle était toute semblable à
+toi: je ne m'étonne pas qu'elle t'ait plu. À l'instant, elle a pris
+l'image de Philodème; c'est pourquoi tu viens de dire qu'elle se
+démentait. Or elle n'a soin de se démentir puisqu'elle ne s'affirme
+point. Tu vois qu'il faut se garder, ma chère, des jugements à
+l'étourdie.»
+
+Timon lança un regard irrité dans la direction de Phrasilas; mais il
+réserva sa réponse.
+
+«Quoi qu'il en soit, reprit Séso, nous sommes ici quatre courtisanes et
+nous entendons diriger la conversation, afin de ne pas ressembler à des
+enfants roses qui n'ouvrent la bouche que pour boire du lait. Faustine,
+puisque tu es la nouvelle venue, commence.
+
+--Très bien, dit Naucratès. Choisis pour nous, Faustine. De quoi
+devons-nous parler?»
+
+La jeune Romaine tourna la tête, leva les yeux, rougit, et, avec une
+ondulation de tout son corps, elle soupira:
+
+«De l'amour.
+
+--Très joli sujet!» dit Séso, en réprimant une envie de rire.
+
+Mais personne ne prit la parole.
+
+ *
+ * *
+
+La table était pleine de couronnes, d'herbages, de coupes et
+d'aiguières. Des esclaves apportaient dans des corbeilles tressées des
+pains légers comme de la neige. Sur des plats de terre peinte, on voyait
+des anguilles grasses, saupoudrées d'assaisonnements, des alphestes
+couleur de cire et des callichtys sacrés.
+
+On servit aussi un pompile, poisson pourpre qu'on croyait né de la même
+écume qu'Aphrodite, des boops, des bébradones, un surmulet flanqué de
+calmars, des scorpènes multicolores. Pour qu'on pût les manger brûlants,
+on présenta dans leurs petites casseroles un tronçon de myre, des
+thynnis replets et des poulpes chauds dont les bras étaient tendres;
+enfin le ventre d'une torpille blanche, rond comme celui d'une belle
+femme.
+
+Tel fut le premier service, où les convives choisirent par petites
+bouchées les bons morceaux de chaque poisson, et laissèrent le reste aux
+esclaves.
+
+
+«L'amour, commença Phrasilas, est un mot qui n'a pas de sens ou qui en a
+trop, car il désigne tour à tour deux sentiments inconciliables: la
+Volupté et la Passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine l'entend.
+
+--Je veux, interrompit Chrysis, la volupté pour ma part et la passion
+chez mes amants. Il faut parler de l'une et de l'autre, ou tu ne
+m'intéresseras qu'à demi.
+
+--L'amour, murmura Philodème, ce n'est ni la passion ni la volupté.
+L'amour c'est bien autre chose...
+
+--Oh! de grâce! s'écria Timon, ayons ce soir, exceptionnellement, un
+banquet sans philosophies. Nous savons, Phrasilas, que tu peux soutenir
+avec une éloquence douce et une persuasion toute mielleuse la
+supériorité du Plaisir multiple sur la Passion exclusive. Nous savons
+aussi qu'après avoir parlé pendant une longue heure sur une matière
+aussi hardie, tu serais prêt à soutenir pendant l'heure suivante, avec
+la même éloquence douce et la même persuasion mielleuse, les raisons du
+contradicteur. Je ne...
+
+--Permets... dit Phrasilas.
+
+--Je ne nie pas, continua Timon, le charme de ce petit jeu, ni même
+l'esprit que tu y mets. Je doute de sa difficulté, et dès lors, de son
+intérêt. Le _Banquet_, que tu as jadis publié au cours d'un récit moins
+grave, et aussi les réflexions prêtées par toi récemment à un personnage
+mythique qui est à la ressemblance de ton idéal, ont paru nouvelles et
+rares sous le règne de Ptolémée Aulète; mais nous vivons depuis trois
+ans sous la jeune reine Bérénice, et je ne sais par quelle volte-face la
+méthode de pensée que tu avais prise de l'illustre exégète harmonieux et
+souriant a soudain vieilli de cent années sous ta plume, comme la mode
+des manches closes et des cheveux teints en jaune. Excellent maître, je
+le déplore, car si tes récits manquent un peu de flamme, si ton
+expérience du coeur féminin n'est pas telle qu'il faille s'en troubler,
+en revanche tu es doué de l'esprit comique et je te sais gré de m'avoir
+fait sourire.
+
+--Timon!» s'écria Bacchis indignée.
+
+Phrasilas l'arrêta du geste.
+
+«Laisse, ma chère. Au rebours de la plupart des hommes, je ne retiens
+des jugements dont je suis le sujet que la part d'éloges où l'on me
+convie. Timon m'a donné la sienne; d'autres me loueront sur d'autres
+points. On ne saurait vivre au milieu d'une approbation unanime, et la
+variété même des sentiments que j'éveille est pour moi un parterre
+charmant où je veux respirer les roses sans arracher les euphorbes.»
+
+
+Chrysis eut un mouvement de lèvres qui indiquait clairement le peu de
+cas qu'elle faisait de cet homme si habile à terminer les discussions.
+Elle se retourna vers Timon, qui était son voisin de lit, et lui mit la
+main sur le cou.
+
+«Quel est le but de la vie?» lui demanda-t-elle.
+
+C'était la question qu'elle posait quand elle ne savait que dire à un
+philosophe; mais cette fois elle mit une telle tendresse dans sa voix,
+que Timon crut entendre une déclaration d'amour.
+
+Pourtant il répondit avec un certain calme:
+
+«À chacun le sien, ma Chrysis. Il n'y a pas de but universel à
+l'existence des êtres. Pour moi, je suis le fils d'un banquier dont la
+clientèle comprend toutes les grandes courtisanes d'Égypte, et mon père
+ayant amassé par des moyens ingénieux une fortune considérable, je la
+restitue honnêtement aux victimes de ses bénéfices, en couchant avec
+elles aussi souvent que me le permet la force que les dieux m'ont
+donnée. Mon énergie, ai-je pensé, n'est susceptible de remplir qu'un
+seul devoir dans la vie. Tel est celui dont je fais choix puisqu'il
+concilie les exigences de la vertu la plus rare avec des satisfactions
+contraires qu'un autre idéal supporterait moins bien.»
+
+Tout en parlant ainsi, il avait glissé sa jambe droite derrière celles
+de Chrysis couchée sur le côté, et il tentait de séparer les genoux clos
+de la courtisane comme pour donner un but précis à son existence de ce
+soir-là. Mais Chrysis ne le laissait pas faire.
+
+
+Il y eut quelques instants de silence; puis Séso reprit la parole.
+
+«Timon, tu es bien fâcheux d'interrompre dès le début la seule causerie
+sérieuse dont le sujet nous puisse toucher. Laisse au moins parler
+Naucratès, puisque tu as si mauvais caractère.
+
+--Que dirai-je de l'amour? répondit l'Invité. C'est le nom qu'on donne à
+la douleur pour consoler ceux qui souffrent. Il n'y a que deux manières
+d'être malheureux: ou désirer ce qu'on n'a pas, ou posséder ce qu'on
+désirait. L'amour commence par la première et c'est par la seconde qu'il
+s'achève, dans le cas le plus lamentable, c'est-à-dire dès qu'il
+réussit. Que les dieux nous sauvent d'aimer!
+
+--Mais posséder par surprise, dit en souriant Philodème, n'est-ce pas là
+le vrai bonheur?
+
+--Quelle rareté!
+
+--Non pas,--si l'on y prend garde. Écoute ceci, Naucratès: ne pas
+désirer, mais faire en sorte que l'occasion se présente; ne pas aimer,
+mais chérir de loin quelques personnes très choisies pour qui l'on
+pressent qu'à la longue on pourrait avoir du goût si le hasard et les
+circonstances faisaient qu'on disposât d'elles; ne jamais parer une
+femme des qualités qu'on lui souhaite, ni des beautés dont elle fait
+mystère, mais présumer le fade pour s'étonner de l'exquis, n'est-ce pas
+le meilleur conseil qu'un sage puisse donner aux amants? Ceux-là seuls
+ont vécu heureux qui ont su ménager parfois dans leur existence si chère
+l'inappréciable pureté de quelques jouissances imprévues.»
+
+ *
+ * *
+
+Le deuxième service touchait à sa fin. On avait servi des faisans, des
+attagas, une magnifique porphyris bleue et rouge, et un cygne avec
+toutes ses plumes, qu'on avait cuit en quarante-huit heures pour ne pas
+lui roussir les ailes. On vit, sur des plats recourbés, des phlexides,
+des onocrotales, un paon blanc qui semblait couver dix-huit spermologues
+rôtis et lardés, enfin assez de victuailles pour nourrir cent personnes
+des reliefs qui furent laissés, quand les morceaux de choix eurent été
+mis à part. Mais tout cela n'était rien auprès du dernier plat.
+
+Ce chef d'oeuvre (depuis longtemps on n'avait rien vu de tel à
+Alexandrie) était un jeune porc, dont une moitié avait été rôtie et
+l'autre cuite au bouillon. Il était impossible de distinguer par où il
+avait été tué, ni comment on lui avait rempli le ventre de tout ce qu'il
+contenait. En effet, il était farci de cailles rondes, de ventres de
+poules, de mauviettes, de sauces succulentes, de tranches de vulve et de
+hachis, toutes choses dont la présence dans l'animal intact paraissait
+inexplicable.
+
+Il n'y eut qu'un cri d'admiration, et Faustine résolut de demander la
+recette. Phrasilas émit en souriant des sentences métaphoriques;
+Philodème improvisa un distique où le mot [Grec: choiros] était pris
+tour à tour dans les deux sens, ce qui fit rire aux larmes Séso déjà
+grise; mais Bacchis ayant donné l'ordre de verser à la fois dans sept
+coupes sept vins rares à chaque convive, la conversation dégénéra.
+
+
+Timon se tourna vers Bacchis:
+
+«Pourquoi, demanda-t-il, avoir été si dure envers cette pauvre fille que
+je voulais amener? C'était une collègue cependant. À ta place,
+j'estimerais davantage une courtisane pauvre qu'une matrone riche.
+
+--Tu es fou, dit Bacchis sans discuter.
+
+--Oui, j'ai souvent remarqué qu'on tient pour aliénés ceux qui hasardent
+par exception des vérités éclatantes. Les paradoxes trouvent tout le
+monde d'accord.
+
+--Voyons, mon ami, demande à tes voisins. Quel est l'homme bien né qui
+prendrait pour maîtresse une fille sans bijoux?
+
+--Je l'ai fait,» dit Philodème avec simplicité.
+
+Et les femmes le méprisèrent.
+
+«L'an dernier, continua-t-il, à la fin du printemps, comme l'exil de
+Cicéron me donnait des raisons de craindre pour ma propre sécurité, je
+fis un petit voyage. Je me retirai au pied des Alpes, dans un lieu
+charmant nommé Orobia, qui est sur les bords du petit lac Clisius.
+C'était un simple village, où il n'y avait pas trois cents femmes, et
+l'une d'elles s'était faite courtisane afin de protéger la vertu des
+autres. On connaissait sa maison à un bouquet de fleurs suspendu sur la
+porte, mais elle-même ne se distinguait pas de ses soeurs ou de ses
+cousines. Elle ignorait qu'il y eût des fards, des parfums et des
+cosmétiques, et des voiles transparents et des fers à friser. Elle ne
+savait pas soigner sa beauté, en s'épilant avec de la résine poissée,
+comme on arrache les mauvaises herbes dans une cour de marbre blanc. On
+frémit de penser qu'elle marchait sans bottines, de sorte qu'on ne
+pouvait baiser ses pieds nus comme on baise ceux de Faustine, plus doux
+que des mains. Et pourtant je lui trouvais tant de charmes, que près de
+son corps brun j'oubliai tout un mois Rome, et l'heureuse Tyr, et
+Alexandrie.»
+
+Naucratès approuva d'un signe de tête et dit après avoir bu:
+
+«Le grand événement de l'amour est l'instant où la nudité se révèle. Les
+courtisanes devraient le savoir et nous ménager des surprises. Or il
+semble au contraire qu'elles mettent tous leurs efforts à nous
+désillusionner. Y a-t-il rien de plus pénible qu'une chevelure flottante
+où l'on voit les traces du fer chaud? rien de plus désagréable que des
+joues peintes dont le fard s'attache au baiser? rien de plus piteux
+qu'un oeil crayonné dont le charbon s'efface de travers? À la rigueur,
+j'aurais compris que les femmes honnêtes usassent de ces moyens
+illusoires: toute femme aime à s'entourer d'un cercle d'hommes amoureux
+et celles-là du moins ne s'exposent pas à des familiarités qui
+démasqueraient leur naturel. Mais que des courtisanes, qui ont le lit
+pour but et pour ressource, ne craignent pas de s'y montrer moins belles
+que dans la rue, voilà qui est inconcevable.
+
+--Tu n'y connais rien, Naucratès, dit Chrysis avec un sourire. Je sais
+qu'on ne retient pas un amant sur vingt; mais on ne séduit pas un homme
+sur cinq cents, et avant de plaire au lit, il faut plaire dans la rue.
+Personne ne nous verrait passer si nous ne mettions ni rouge ni noir. La
+petite paysanne dont parle Philodème n'a pas eu de peine à l'attirer
+puisqu'elle était seule dans son village; il y a quinze mille
+courtisanes ici, c'est une autre concurrence.
+
+--Ne sais-tu pas que la beauté pure n'a besoin d'aucun ornement et se
+suffit à elle-même?
+
+--Oui. Eh bien, fais concourir une beauté pure, comme tu dis, et
+Gnathène qui est laide et vieille. Mets la première en tunique trouée
+aux derniers gradins du théâtre et la seconde dans sa robe d'étoiles aux
+places retenues par ses esclaves, et note leurs prix à la sortie: on
+donnera huit oboles à la beauté pure et deux mines à Gnathène.
+
+--Les hommes sont bêtes, conclut Séso.
+
+--Non, mais simplement paresseux. Ils ne se donnent pas la peine de
+choisir leurs maîtresses. Les plus aimées sont les plus menteuses.
+
+--Que si, insinua Phrasilas, que si d'une part je louerais
+volontiers...»
+
+Et il soutint avec un grand charme deux thèses dépourvues de tout
+intérêt.
+
+ *
+ * *
+
+Une à une, douze danseuses parurent, les deux premières jouant de la
+flûte et la dernière du tambourin, les autres claquant des crotales.
+Elles assurèrent leurs bandelettes, frottèrent de résine blanche leurs
+petites sandales, attendirent, les bras étendus, que la musique
+commençât... Une note... deux notes... une gamme lydienne... et sur un
+rythme léger les douze jeunes filles s'élancèrent.
+
+Leur danse était voluptueuse, molle et sans ordre apparent, bien que
+toutes les figures en fussent réglées d'avance. Elles évoluaient dans un
+petit espace; elles se mêlaient comme des flots. Bientôt elles se
+formèrent par couples, et, sans interrompre leur pas, elles dénouèrent
+leurs ceintures et laissèrent choir leurs tuniques roses. Une odeur de
+femmes nues se répandit autour des hommes, dominant le parfum des fleurs
+et le fumet des viandes entr'ouvertes. Elles se renversaient avec des
+mouvements brusques, le ventre tendu, les bras sur les yeux. Puis elles
+se redressaient en creusant les reins, et leurs corps se touchaient en
+passant, du bout de leurs poitrines secouées. Timon eut la main caressée
+par une cuisse fugitive et chaude.
+
+
+«Qu'en pense notre ami? dit Phrasilas de sa voix frêle.
+
+--Je me sens parfaitement heureux, répondit Timon. Je n'ai jamais
+compris si clairement que ce soir la mission suprême de la femme.
+
+--Et quelle est-elle?
+
+--Se prostituer, avec ou sans art.
+
+--C'est une opinion.
+
+--Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver;
+bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela même n'est pas
+certain. Ceci dit pour mémoire et afin de satisfaire à ta célèbre manie,
+permets-moi d'avoir une thèse à la fois contestable et rebattue, comme
+elles le sont toutes, mais intéressante pour moi, qui l'affirme, et pour
+la majorité des hommes, qui la nie. En matière de pensée, l'originalité
+est un idéal encore plus chimérique que la certitude. Tu n'ignores pas
+cela.
+
+--Donne-moi du vin de Lesbos, dit Séso à l'esclave. Il est plus fort que
+l'autre.
+
+--Je prétends, reprit Timon, que la femme mariée, en se dévouant à un
+homme qui la trompe, en se refusant à tout autre (ou en ne s'accordant
+que de rares adultères, ce qui revient au même), en donnant le jour à
+des enfants qui la déforment avant de naître et l'accaparent quand ils
+sont nés,--je prétends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans
+mérite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un marché de
+dupe.
+
+--Elle croit obéir à un devoir, dit Naucratès sans conviction.
+
+--Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de régler elle-même une
+question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle
+est généralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non
+contente de rester étrangère à la moitié des joies humaines, elle
+s'interdit par le mariage l'autre face de la volupté! Ainsi une jeune
+fille peut se dire, à l'âge où elle est toute ardeur: «Je connaîtrai mon
+mari, plus dix amants, peut-être douze», et croire qu'elle mourra sans
+avoir rien regretté? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez,
+le jour où je quitterai la vie.
+
+--Tu es ambitieux, dit Chrysis.
+
+--Mais de quel encens, de quels vers dorés, s'écria le doux Philodème,
+ne devons-nous pas louer à jamais les bienfaisantes courtisanes! Grâce à
+elles nous échappons aux précautions compliquées, aux jalousies, aux
+stratagèmes, aux battements de coeur de l'adultère. Ce sont elles qui
+nous épargnent les attentes sous la pluie, les échelles branlantes, les
+portes secrètes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptées
+et les signaux mal compris. Ô chères têtes, que je vous aime! Avec vous,
+point de siège à faire: pour quelques petites pièces de monnaie vous
+nous donnez, et au delà, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme
+une grâce après les trois semaines de rigueur. Pour vos âmes éclairées
+l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur égale qu'échangent deux
+amants; aussi les sommes qu'on vous confie ne servent pas à compenser
+vos inappréciables tendresses, mais à payer au juste prix le luxe
+multiple et charmant dont, par une suprême complaisance, vous consentez
+à prendre soin, et où vous endormez chaque soir nos exigeantes voluptés.
+Comme vous êtes innombrables, nous trouvons toujours parmi vous et le
+rêve de notre vie et le caprice de notre soirée, toutes les femmes au
+jour le jour, des cheveux de toutes les nuances, des prunelles de toutes
+les teintes, des lèvres de toutes les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous
+le ciel, si pur que vous ne sachiez feindre, ni si rebutant que vous
+n'osiez proposer. Vous êtes douces aux disgracieux, consolatrices aux
+affligés, hospitalières à tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je
+vous le dis, Chrysis, Bacchis, Séso, Faustine, c'est une juste loi des
+dieux qui décerne aux courtisanes l'éternel désir des amants, et
+l'éternelle envie des épouses vertueuses.»
+
+
+Les danseuses ne dansaient plus.
+
+Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et
+marchait sur les mains entre des lames dressées.
+
+Comme l'attention des convives était tout entière attirée par le jeu
+dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu à peu, sans être
+vu, il s'allongea derrière elle jusqu'à la toucher des pieds et de la
+bouche.
+
+«Non, disait Chrysis à voix basse, non, mon ami.»
+
+Mais il avait glissé son bras autour d'elle par la fente large de sa
+robe, et il caressait avec soin la belle peau brûlante et fine de la
+courtisane couchée.
+
+«Attends, suppliait-elle. Ils nous découvriront. Bacchis se fâchera.»
+
+Un regard suffit au jeune homme pour le convaincre qu'on ne l'observait
+pas. Il s'enhardit jusqu'à une caresse après laquelle les femmes
+résistent rarement quand elles ont permis qu'on aille jusque-là. Puis,
+pour éteindre par un argument décisif les derniers scrupules de la
+pudeur mourante, il mit sa bourse dans la main qui se trouvait, par
+hasard, ouverte.
+
+Chrysis ne se défendit plus.
+
+Cependant, la jeune acrobate continuait ses tours subtils et périlleux.
+Elle marchait sur les mains, la jupe retournée, les pieds pendants en
+avant de la tête, entre des épées tranchantes et de longues pointes
+aiguës. L'effort de sa posture scabreuse et peut-être aussi la peur des
+blessures faisaient affluer sous ses joues un sang chaleureux et foncé
+qui exaltait encore l'éclat de ses yeux ouverts. Sa taille se pliait et
+se redressait. Ses jambes s'écartaient comme des bras de danseuse. Une
+respiration inquiète animait sa poitrine nue.
+
+«Assez, dit Chrysis d'une voix brève; tu m'as énervée, rien de plus.
+Laisse-moi. Laisse-moi.»
+
+Et au moment où les deux Éphésiennes se levaient pour jouer, selon la
+tradition, _la fable d'Hermaphrodite_, elle se laissa glisser du lit et
+sortit fébrilement.
+
+
+
+
+III
+
+RHACOTIS
+
+
+La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé
+de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des
+élancements. Puis elle s'épaula contre une colonne et tordit ses doigts
+en criant tout bas.
+
+Elle ne saurait donc jamais rien!
+
+À mesure que les heures passaient, l'improbabilité de sa réussite
+augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c'était
+un moyen bien osé de connaître la vérité. Au cas où il eût été pris,
+elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D'autre part,
+elle ne pouvait plus rester là sans parler; c'était par impatience
+qu'elle avait quitté la salle.
+
+Les maladresses de Timon n'avaient fait qu'exaspérer sa rage muette
+jusqu'à une surexcitation tremblante qui la força d'appliquer son corps
+contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse.
+
+Elle pressentit une crise et eut peur.
+
+Elle appela l'esclave Arêtias:
+
+«Garde-moi mes bijoux; je sors.»
+
+Et elle descendit les sept marches.
+
+
+La nuit était chaude. Pas un souffle dans l'air n'éventait sur son front
+ses lourdes gouttes de sueur. La désillusion qu'elle en eut accrut son
+malaise et la fit chanceler.
+
+Elle marcha en suivant la rue.
+
+
+La maison de Bacchis était située à l'extrémité de Brouchion, sur la
+limite de la ville indigène, Rhacotis, énorme bouge de matelots et
+d'Égyptiennes. Les pêcheurs, qui dormaient sur les vaisseaux à l'ancre
+pendant l'accablante chaleur du jour, venaient passer là leurs nuits
+jusqu'à l'aube et laissaient pour une ivresse double, aux filles et aux
+vendeurs de vin, le prix des poissons de la veille.
+
+Chrysis s'engagea dans les ruelles de cette Suburre alexandrine, pleine
+de voix, de mouvement et de musique barbare. Elle regardait furtivement,
+par les portes ouvertes, les salles empestées par la fumée des lampes,
+où s'unissaient des couples nus. Aux carrefours, sur des tréteaux bas
+rangés devant les maisons, des paillasses multicolores criaient et
+fluctuaient dans l'ombre, sous un double poids humain. Chrysis marchait
+avec trouble. Une femme sans amant la sollicita. Un vieillard lui tâta
+le sein. Une mère lui offrit sa fille. Un paysan béat lui baisa la
+nuque. Elle fuyait, dans une sorte de crainte rougissante.
+
+Cette ville étrangère dans la ville grecque était, pour Chrysis, pleine
+de nuit et de dangers. Elle en connaissait mal l'étrange labyrinthe, la
+complexité des rues, le secret de certaines maisons. Quand elle s'y
+hasardait, de loin en loin, elle suivait toujours le même chemin direct
+vers une petite porte rouge; et là, elle oubliait ses amants ordinaires
+dans l'étreinte infatigable d'un jeune ânier aux longs muscles qu'elle
+avait la joie de payer à son tour.
+
+Mais ce soir-là, sans même avoir tourné la tête, elle se sentit suivre
+par un double pas.
+
+Elle pressa vivement sa marche. Le double pas se pressa de même. Elle se
+mit à courir; on courut derrière elle; alors, affolée, elle prit une
+autre ruelle, puis une autre en sens contraire, puis une longue voie qui
+montait dans une direction inconnue.
+
+La gorge sèche, les tempes gonflées, soutenue par le vin de Bacchis,
+elle fuyait ainsi, tournait de droite à gauche, toute pâle, égarée.
+
+Enfin un mur lui barra la route: elle était dans une impasse. À la hâte
+elle voulut retourner en arrière, mais deux matelots aux mains brunes
+lui barrèrent l'étroit passage.
+
+«Où vas-tu, fléchette d'or? dit l'un d'eux en riant.
+
+--Laissez-moi passer!
+
+--Hein? tu es perdue, jeune fille, tu ne connais pas bien Rhacotis, dis
+donc? Nous allons te montrer la ville.»
+
+Et ils la prirent tous les deux par la ceinture. Elle cria, se débattit,
+lança un coup de poing, mais le second matelot lui saisit les deux mains
+à la fois dans sa main gauche et dit seulement:
+
+«Tiens-toi tranquille. Tu sais qu'on n'aime pas les Grecs ici; personne
+ne viendra t'aider.
+
+--Je ne suis pas Grecque!
+
+--Tu mens, tu as la peau blanche et le nez droit. Laisse-toi faire si tu
+crains le bâton.»
+
+Chrysis regarda celui qui parlait, et soudain lui sauta au cou.
+
+«Je t'aime, toi, je te suivrai, dit-elle.
+
+--Tu nous suivras tous les deux. Mon ami en aura sa part. Marche avec
+nous; tu ne t'ennuieras pas.»
+
+
+Où la conduisaient-ils? Elle n'en savait rien; mais ce second matelot
+lui plaisait par sa rudesse, par sa tête de brute. Elle le considérait
+du regard imperturbable qu'ont les jeunes chiennes devant la viande.
+Elle pliait son corps vers lui, pour le toucher en marchant.
+
+D'un pas rapide, ils parcoururent des quartiers étranges, sans vie, sans
+lumières. Chrysis ne comprenait pas comment ils trouvaient leur chemin
+dans ce dédale nocturne d'où elle n'aurait pu sortir seule, tant les
+ruelles en étaient bizarrement compliquées. Les portes closes, les
+fenêtres vides, l'ombre immobile l'effrayaient. Au-dessus d'elle, entre
+les maisons rapprochées, s'étendait un ruban de ciel pâle, envahi par le
+clair de lune.
+
+
+Enfin ils rentrèrent dans la vie. À un tournant de rue, subitement,
+huit, dix, onze lumières apparurent, portes éclairées où se tenaient
+accroupies de jeunes femmes Nabatéennes, entre deux lampes rouges qui
+éclairaient d'en bas leurs têtes chaperonnées d'or.
+
+Dans le lointain, ils entendaient grandir un murmure d'abord, puis un
+retentissement de chariots, de ballots jetés, de pas d'ânes et de voix
+humaines. C'était la place de Rhacotis, où se concentraient, pendant le
+sommeil d'Alexandrie, toutes les provisions amassées pour la nourriture
+de neuf cent mille bouches en un jour.
+
+Ils longèrent les maisons de la place entre des monceaux verts, légumes,
+racines de lôtos, fèves luisantes, paniers d'olives. Chrysis, dans un
+tas violet, prit une poignée de mûres et les mangea sans s'arrêter.
+Enfin ils s'arrêtèrent devant une porte basse et les matelots
+descendirent avec Celle pour qui on avait volé les Vraies Perles de
+l'Anadyomène.
+
+Une salle immense était là. Cinq cents hommes du peuple, en attendant le
+jour, buvaient des tasses de bière jaune, mangeaient des figues, des
+lentilles, des gâteaux de sésame, du pain d'olyra. Au milieu d'eux
+grouillaient une cohue de femmes glapissantes, tout un champ de cheveux
+noirs et de fleurs multicolores dans une atmosphère de feu. C'étaient de
+pauvres filles sans foyer, qui appartenaient à tous. Elles venaient là
+mendier des restes, pieds nus, seins nus, à peine couvertes d'une loque
+rouge ou bleue sur le ventre, et la plupart portant dans le bras gauche
+un enfant enveloppé de chiffons. Là aussi, il y avait des danseuses, six
+Égyptiennes sur une estrade, avec un orchestre de trois musiciens dont
+les deux premiers frappaient des tambourins de peau avec des baguettes,
+tandis que le troisième agitait un grand sistre d'airain sonore.
+
+«Oh! des bonbons de myxaire!» dit Chrysis avec joie.
+
+Et elle en acheta pour deux chalques à une petite fille vendeuse.
+
+Mais soudain elle défaillit, tant l'odeur de ce bouge était
+insoutenable, et les matelots l'emportèrent sur leurs bras.
+
+À l'air extérieur, elle se remit un peu:
+
+«Où allons-nous? supplia-t-elle. Faisons vite; je ne puis plus marcher.
+Je ne vous résiste pas, vous le voyez, je suis bonne. Mais trouvons un
+lit le plus tôt possible, ou sinon je vais tomber dans la rue.»
+
+
+
+
+IV
+
+BACCHANALE CHEZ BACCHIS
+
+
+Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle était envahie de
+la sensation délicieuse que donnent le répit du désir et le silence de
+la chair. Son front s'était allégé. Sa bouche s'était adoucie. Seule,
+une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle
+monta les marches et passa le seuil. Depuis que Chrysis avait quitté la
+salle, l'orgie s'était développée comme une flamme.
+
+D'autres amis étaient rentrés, pour qui les douze danseuses nues avaient
+été une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs
+le sol. Une outre de vin de Syracuse s'était répandue dans un coin,
+fleuve doré qui gagnait la table.
+
+Philodème, auprès de Faustine, dont il déchirait la robe, lui récitait
+en chantant les vers qu'il avait faits sur elle:
+
+«Ô pieds, disait-il, ô cuisses douces, reins profonds, croupe ronde,
+figue fendue, hanches, épaules, seins, nuque mobile, ô vous qui
+m'affolez, mains chaudes, mouvements experts, langue active! Tu es
+Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes pas les vers de Sapphô; mais
+Persée lui aussi a été l'amant de l'Indienne Andromède[1].»
+
+ [1] Philodème. AP. V. 132.
+
+Cependant, Séso, sur la table, couchée à plat ventre au milieu des
+fruits écroulés, et complètement égarée par les vapeurs du vin d'Égypte,
+trempait le bout de son sein droit dans un sorbet à la neige et répétait
+avec un attendrissement comique:
+
+«Bois, mon petit. Tu as soif. Bois, mon petit. Bois. Bois. Bois.»
+
+Aphrodisia, encore esclave, triomphait dans un cercle d'hommes et fêtait
+sa dernière nuit de servitude par une débauche désordonnée. Pour obéir à
+la tradition de toutes les orgies alexandrines, elle s'était livrée,
+tout d'abord, à trois amants à la fois; mais sa tâche ne se bornait pas
+là, et jusqu'à la fin de la nuit, selon la loi des esclaves qui
+devenaient courtisanes, elle devait prouver par un zèle incessant que sa
+nouvelle dignité n'était point usurpée.
+
+Seuls, debout derrière une colonne, Naucratès et Phrasilas discutaient
+avec courtoisie sur la valeur respective d'Arcésilas et de Carnéade.
+
+À l'autre extrémité de la salle, Myrtocleia protégeait Rhodis contre un
+convive trop pressant.
+
+Dès qu'elles virent entrer Chrysis, les deux Éphésiennes coururent à
+elle.
+
+«Allons-nous-en, ma Chrysé. Théano reste; mais nous partons.
+
+--Je reste aussi,» dit la courtisane.
+
+Et elle s'étendit à la renverse sur un grand lit couvert de roses.
+
+Un bruit de voix et de pièces jetées attira son attention: c'était
+Théano qui, pour parodier sa soeur, avait imaginé, au milieu des rires
+et des cris, de jouer par dérision la _Fable de Danaé_ en affectant une
+volupté folle à chaque pièce d'or qui la pénétrait. L'impiété provocante
+de l'enfant couchée amusait tous les convives, car on n'était plus au
+temps où la foudre eût exterminé les railleurs de l'Immortel. Mais le
+jeu se dévoya, comme on pouvait le craindre. Un maladroit blessa la
+pauvre petite, qui se mit à pleurer bruyamment.
+
+
+Pour la consoler, il fallut inventer un nouveau divertissement. Deux
+danseuses firent glisser au milieu de la salle un vaste cratère de
+vermeil rempli de vin jusqu'aux bords, et quelqu'un saisissant Théano
+par les pieds la fit boire, la tête en bas, secouée par un éclat de rire
+qu'elle ne pouvait plus calmer.
+
+
+Cette idée eut un tel succès que tout le monde se rapprocha, et quand la
+joueuse de flûte fut remise debout, quand on vit son petit visage
+enflammé par la congestion et ruisselant de gouttes de vin, une gaîté si
+générale gagna tous les assistants que Bacchis dit à Séléné:
+
+«Un miroir! un miroir! qu'elle se voie ainsi!»
+
+L'esclave apporta un miroir de bronze.
+
+«Non! pas celui-là. Le miroir de Rhodopis! Elle en vaut la peine.»
+
+
+D'un seul bond, Chrysis s'était redressée.
+
+Un flot de sang lui monta aux joues, puis redescendit, et elle resta
+parfaitement pâle, la poitrine heurtée par des battements de coeur, les
+yeux fixés sur la porte par où l'esclave était sortie.
+
+Cet instant décidait de toute sa vie. La dernière espérance qui lui fût
+restée allait s'évanouir ou se réaliser.
+
+Autour d'elle, la fête continuait. Une couronne d'iris, lancée on ne
+savait d'où, vint s'appliquer sur sa bouche et lui laissa aux lèvres
+l'âcre goût du pollen. Un homme répandit sur ses cheveux une petite
+fiole de parfum qui coula trop vite en lui mouillant l'épaule. Les
+éclaboussures d'une coupe pleine où l'on jeta une grenade tachèrent sa
+tunique de soie et pénétrèrent jusqu'à sa peau. Elle portait
+magnifiquement toutes les souillures de l'orgie.
+
+L'esclave sortie ne revenait pas.
+
+Chrysis gardait sa pâleur de pierre et ne bougeait pas plus qu'une
+déesse sculptée. La plainte rythmique et monotone d'une femme en amour
+non loin de là lui mesurait le temps écoulé. Il lui sembla que cette
+femme gémissait depuis la veille. Elle aurait voulu tordre quelque
+chose, se casser les doigts, crier.
+
+Enfin Séléné rentra, les mains vides.
+
+«Le miroir? demanda Bacchis.
+
+--Il est... il n'est plus là... il est... il est... volé,» balbutia la
+servante.
+
+Bacchis poussa un cri si aigu que tous se turent, et un silence
+effrayant suspendit brusquement le tumulte.
+
+
+De tous les points de la vaste salle, hommes et femmes se rapprochèrent:
+il n'y eut plus qu'un petit espace vide où se tenait Bacchis égarée
+devant l'esclave tombée à genoux.
+
+«Tu dis!... tu dis!...» hurla-t-elle.
+
+Et comme Séléné ne répondait pas, elle la prit violemment par le cou:
+
+«C'est toi qui l'as volé, n'est-ce pas? c'est toi? mais réponds donc! Je
+te ferai parler à coups de fouet, misérable petite chienne!»
+
+Alors il se passa une chose terrible. L'enfant, effarée par la peur, la
+peur de souffrir, la peur de mourir, l'effroi le plus présent qu'elle
+eût jamais connu, dit d'une voix précipitée: «C'est Aphrodisia! Ce n'est
+pas moi! ce n'est pas moi.
+
+--Ta soeur!
+
+--Oui! oui! dirent les mulâtresses, c'est Aphrodisia qui l'a pris!»
+
+Et elles traînèrent à Bacchis leur soeur qui venait de s'évanouir.
+
+
+
+
+V
+
+LA CRUCIFIÉE
+
+
+Toutes ensemble elles répétèrent:
+
+«C'est Aphrodisia qui l'a pris! Chienne! Chienne! Pourriture! Voleuse!»
+
+Leur haine pour la soeur préférée se doublait de leurs craintes
+personnelles.
+
+Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.
+
+«Où est-il? reprit Bacchis. Où l'as-tu mis?
+
+--Elle l'a donné à son amant.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Un matelot opique.
+
+--Où est son navire?
+
+--Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir.
+Il faut la crucifier, la chienne, la bête sanglante!
+
+--Ah! Dieux! Dieux!» pleura Bacchis.
+
+Puis sa douleur se changea en une grande colère affolée.
+
+Aphrodisia était revenue à elle, mais, paralysée par l'effroi et ne
+comprenant rien à ce qui se passait, elle restait sans voix et sans
+larmes.
+
+Bacchis l'empoigna par les cheveux, la traîna sur le sol souillé, dans
+les fleurs et les flaques de vin, et cria:
+
+«En croix! en croix! cherchez les clous! cherchez le marteau!
+
+--Oh! dit Séso à sa voisine. Je n'ai jamais vu cela. Suivons-les.»
+
+
+Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule
+connaissait le coupable, et seule était cause de tout.
+
+Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carrée,
+meublée de trois matelas où elles dormaient deux à deux à partir de la
+fin des nuits. Au fond s'élevait, comme une menace toujours présente,
+une croix en forme de T, qui jusqu'alors n'avait pas servi.
+
+Au milieu du murmure confus des jeunes femmes et des hommes, quatre
+esclaves haussèrent la martyre au niveau des branches de la croix.
+
+Encore pas un son n'était sorti de sa bouche, mais quand elle sentit
+contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux
+s'écarquillèrent, et il lui prit un gémissement saccadé qui ne cessa
+plus jusqu'à la fin.
+
+Elles la mirent à cheval sur un piquet de bois qui était fiché au milieu
+du tronc et qui servait à supporter le corps pour éviter le déchirement
+des mains.
+
+Puis on lui ouvrit les bras.
+
+
+Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire? Elle n'aurait
+pu disculper l'esclave qu'en accusant Démétrios, qui était hors de toute
+poursuite, et se serait cruellement vengé, pensait-elle. D'ailleurs, une
+esclave était une richesse, et l'ancienne rancune de Chrysis se plaisait
+à constater que son ennemie allait ainsi détruire de ses propres mains
+une valeur de trois mille drachmes aussi complètement que si elle eût
+jeté les pièces d'argent dans l'Eunoste. Et puis la vie d'un être
+servile valait-elle qu'on s'en occupât?
+
+Héliope tendit à Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice
+commença.
+
+L'ivresse, le dépit, la colère, toutes les passions à la fois, même cet
+instinct de cruauté qui séjourne au coeur de la femme, agitaient l'âme
+de Bacchis au moment où elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi
+perçant que celui d'Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se
+tordit.
+
+Elle cloua la deuxième main. Elle cloua les pieds l'un sur l'autre.
+Puis, excitée par les sources de sang qui s'échappaient des trois
+blessures, elle cria:
+
+«Ce n'est pas assez! Tiens! voleuse! truie! fille à matelots!»
+
+Elle enlevait l'une après l'autre les longues épingles de ses cheveux et
+les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des
+cuisses. Quand elle n'eut plus d'armes dans les mains, elle souffleta la
+malheureuse et lui cracha sur la peau. Quelque temps elle considéra
+l'oeuvre de sa vengeance accomplie, puis elle rentra dans la grande
+salle avec tous les invités.
+
+Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.
+
+ *
+ * *
+
+Après un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa
+main droite dans sa main gauche, leva la tête, haussa les sourcils et
+s'approcha de la crucifiée que secouait sans interruption un tremblement
+épouvantable.
+
+«Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, opposé aux
+théories qui veulent se dire absolues, je ne saurais méconnaître que tu
+gagnerais, dans la conjoncture où tu te trouves surprise, à être
+familiarisée d'une façon plus sérieuse avec les maximes stoïciennes.
+Zénon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses un esprit exempt
+d'erreur, nous a laissé quelques sophismes sans grande portée générale,
+mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein particulier de calmer
+tes derniers moments. La douleur, disait-il, est un mot vide de sens,
+puisque notre volonté surpasse les imperfections de notre corps
+périssable. Il est vrai que Zénon mourut à quatre-vingt-dix-huit ans,
+sans avoir eu, disent les biographes, aucune maladie, même légère; mais
+ce n'est pas une objection dont on puisse arguer contre lui, car du fait
+qu'il sut garder une santé inaltérable, nous ne pouvons conclure
+logiquement qu'il eût manqué de caractère s'il se fût trouvé malade.
+D'ailleurs ce serait un abus que d'astreindre les philosophes à
+pratiquer personnellement les règles de vie qu'ils proposent, et à
+cultiver sans répit les vertus qu'ils jugent supérieures. Bref, et pour
+ne pas développer outre mesure un discours qui risquerait de durer plus
+que toi-même, efforce-toi d'élever ton âme, autant qu'il est en elle, ma
+chère, au-dessus de tes souffrances physiques. Quelque tristes, quelque
+cruelles que tu les puisses ressentir, je te prie d'être persuadée que
+j'y prends une part véritable. Elles touchent à leur fin; prends
+patience, oublie. Entre les diverses doctrines qui nous attribuent
+l'immortalité, voici l'heure où tu peux choisir celle qui endormira le
+mieux ton regret de disparaître. Si elles disent vrai, tu auras éclairé
+même les affres du passage. Si elles mentent, que t'importe? tu ne
+sauras jamais que tu t'es trompée.»
+
+Ayant parlé ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vêtement sur l'épaule
+et s'esquiva, d'un pas troublé.
+
+Timon resta seul dans la chambre avec l'agonisante en croix.
+
+Le souvenir d'une nuit passée sur les seins de cette malheureuse ne
+quittait plus sa mémoire, mêlé à l'idée atroce de la pourriture
+imminente où allait fondre ce beau corps qui avait brûlé dans ses bras.
+
+Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la suppliciée, mais
+sans relâche il _entendait_ le tremblement du corps sur la croix.
+
+À la fin il regarda. De grands réseaux de filets sanglants
+s'entre-croisaient sur la peau depuis les épingles de la poitrine
+jusqu'aux orteils recroquevillés. La tête tournait perpétuellement.
+Toute la chevelure pendait du côté gauche, mouillée de sang, de sueur et
+de parfum.
+
+«Aphrodisia! m'entends-tu? me reconnais-tu? c'est moi, Timon; Timon.»
+
+Un regard presque aveugle déjà l'atteignit pour un instant. Mais la tête
+tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.
+
+Doucement, comme s'il craignait que le bruit de ses pas lui fît mal, le
+jeune homme s'avança jusqu'au pied de la croix. Il tendit les bras en
+avant, il prit avec précaution la tête sans force et tournoyante entre
+ses deux mains fraternelles, écarta pieusement le long des joues les
+cheveux collés par les larmes et posa sur les lèvres chaudes un baiser
+d'une tendresse infinie.
+
+Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son
+horrible fin par ce mouvement de pitié aimante? Un sourire inexprimable
+allongea ses paupières bleues, et dans un soupir elle rendit l'esprit.
+
+
+
+
+VI
+
+ENTHOUSIASME
+
+
+Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.
+
+Si Démétrios s'était résolu à commettre le premier crime, les deux
+autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait
+considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que
+le vol.
+
+Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid,
+subissait lui aussi l'esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice,
+c'était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.
+
+Ah! songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule! Chrysis se
+précipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit
+devant elle, désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du
+matin.
+
+Elle suivit jusqu'à l'Agora la rue qui menait à la mer et au bout de
+laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit
+cents vaisseaux. Puis elle tourna à droite, devant l'immense avenue du
+Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d'orgueil
+l'enveloppa quand elle passa devant les fenêtres de son futur amant;
+mais elle n'eut pas la maladresse de chercher à le voir la première.
+Elle parcourut la longue voie jusqu'à la porte de Canope et se jeta sur
+la terre entre deux aloës.
+
+
+Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu'aucun amant
+n'avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le
+redire et d'affirmer son triomphe. Démétrios, le bien-aimé, le rêve
+impossible et inespéré de tant de coeurs féminins, s'était exposé pour
+elle à tous les périls, à toutes les hontes, à tous les remords
+volontiers. Même il avait renié l'idéal de sa pensée, il avait dépouillé
+son oeuvre du collier miraculeux, et ce jour-là, dont l'aube se levait,
+verrait l'amant de la déesse aux pieds de sa nouvelle idole.
+
+«Prends-moi! prends-moi!» s'écria-t-elle. Elle l'adorait maintenant.
+Elle l'appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit,
+se métamorphosaient en actions héroïques, pour lesquelles jamais, en
+retour, elle n'aurait assez de tendresses, assez de passion à donner. De
+quelle incomparable flamme brûlerait donc cet amour unique de deux êtres
+également jeunes, également beaux, également aimés l'un par l'autre et
+réunis pour toujours après tant d'obstacles franchis!
+
+
+Tous les deux ils s'en iraient, ils quitteraient la ville de la reine,
+ils feraient voile pour des pays mystérieux, pour Amathonte, pour
+Épidaure ou même pour cette Rome inconnue qui était la seconde ville du
+monde après l'immense Alexandrie, et qui entreprenait de conquérir la
+terre. Que ne feraient-ils pas, où qu'ils fussent! Quelle joie leur
+serait étrangère, quelle félicité humaine n'envierait pas la leur et ne
+pâlirait point devant leur passage enchanté!
+
+Chrysis se releva dans un éblouissement. Elle étira les bras, serra les
+épaules, tendit son buste en avant. Une sensation de langueur et de joie
+grandissante gonflait sa poitrine durcie. Elle se remit en marche pour
+rentrer...
+
+
+En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise à
+voir que rien, depuis la veille, n'avait changé sous son toit. Les menus
+objets de sa toilette, de sa table, de ses étagères lui parurent
+insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns
+qui lui rappelaient trop directement d'anciens amants inutiles et
+qu'elle prit en haine subite. Si elle épargna les autres, ce ne fut pas
+qu'elle y tînt davantage, mais elle appréhendait de dégarnir sa chambre
+au cas où Démétrios eût formé le projet d'y passer la nuit.
+
+Elle se déshabilla lentement. Les vestiges de l'orgie tombaient de sa
+tunique, miettes de gâteaux, cheveux, feuilles de roses.
+
+Elle assouplit avec la main sa taille desserrée de la ceinture et
+plongea les doigts dans ses cheveux pour en alléger l'épaisseur. Mais
+avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un
+instant sur les tapis de la terrasse, où la fraîcheur de l'air était si
+délicieuse.
+
+Elle monta.
+
+Le soleil était levé depuis quelques instants à peine. Il reposait sur
+l'horizon comme une vaste orange élargie.
+
+Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure
+son massif de feuilles vertes. Chrysis y réfugia sa nudité chatouilleuse
+et frissonna, les seins dans les mains.
+
+Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu à peu. Les vapeurs
+violettes de l'aube s'élevaient des rues silencieuses et
+s'évanouissaient dans l'air lucide.
+
+
+Tout à coup, une idée jaillit dans son esprit, s'accrut, s'imposa, la
+rendit folle: Démétrios, lui qui avait tant fait déjà, pourquoi ne
+tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait être le roi?
+
+Et alors...
+
+ *
+ * *
+
+Et alors, cet océan monumental de maisons, de palais, de temples, de
+portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la
+Nécropole de l'Ouest jusqu'aux jardins de la Déesse: Brouchion, la ville
+hellénique, éclatante et régulière; Rhacotis, la ville égyptienne devant
+laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de
+clarté; le Grand-Temple de Sérapis, dont la façade était cornue de deux
+longs obélisques roses; le Grand-Temple de l'Aphrodite environné par les
+murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables; le
+Temple de Perséphone et le Temple d'Arsinoé, les deux sanctuaires de
+Poseidon, les trois tours d'Isis Pharis, les sept colonnes d'Isis
+Lochias, et le Théâtre et l'Hippodrome et le Stade où avait couru
+Psittacos contre Nicosthène, et le tombeau de Stratonice et le tombeau
+du dieu Alexandre,--Alexandrie! Alexandrie! la mer, les hommes, le
+colossal Phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer;
+Alexandrie! la ville de Bérénice et des onze rois Ptolémées, le Physcon,
+le Philométor, l'Épiphane, le Philadelphe; Alexandrie, l'aboutissement
+de tous les rêves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis
+trois mille ans dans Memphis, Thèbes, Athènes, Corinthe, par le ciseau,
+par le roseau, par le compas et par l'épée!--plus loin encore, le Delta
+fendu par les sept langues du Nil, Saïs, Boubaste, Héliopolis; puis, en
+remontant vers le sud, le ruban de terre féconde, l'Heptanome où
+s'échelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples à tous
+les dieux; et, plus loin, la Thébaïde, Diospolis, l'île Éléphantine, les
+cataractes infranchissables, l'île d'Argo... Méroë... l'inconnu; et
+même, s'il était permis de croire aux traditions des Égyptiens, le pays
+des lacs fabuleux d'où s'échappe le Nil antique, si vastes qu'on perd
+l'horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si élevés sur les
+montagnes que les étoiles rapprochées s'y reflètent comme des fruits
+d'or,--tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la propriété de
+la courtisane Chrysis.
+
+Elle éleva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher
+le ciel.
+
+
+Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur, à sa gauche, un
+vaste oiseau aux ailes noires, qui s'en allait vers la haute mer.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+
+
+I
+
+LE SONGE DE DÉMÉTRIOS
+
+
+Or, avec le miroir, le peigne et le collier, Démétrios étant rentré chez
+lui, un rêve le visita pendant son sommeil, et tel fut son rêve:
+
+
+Il va vers la jetée, mêlé à la foule, par une étrange nuit sans lune,
+sans étoiles, sans nuages, et qui brille d'elle-même.
+
+Sans qu'il sache pourquoi, ni qui l'attire, il est pressé d'arriver,
+d'être _là_ le plus tôt qu'il pourra, mais il marche avec effort et
+l'air oppose à ses jambes d'inexplicables résistances, comme une eau
+profonde entrave chaque pas.
+
+Il tremble, il croit qu'il n'arrivera jamais, qu'il ne saura jamais vers
+qui, dans cette claire obscurité, il marche ainsi, haletant et inquiet.
+
+Par moments la foule disparaît tout entière, soit qu'elle s'évanouisse
+réellement, soit qu'il cesse de sentir sa présence. Puis elle se
+bouscule de nouveau plus importune, et tous d'aller, aller, aller, d'un
+pas rapide et sonore, en avant, plus vite que lui...
+
+Puis la masse humaine se resserre; Démétrios pâlit; un homme le pousse
+de l'épaule; une agrafe de femme déchire sa tunique; une jeune fille
+pressée par la multitude est si étroitement refoulée contre lui qu'il
+sent contre sa poitrine se froisser les boutons des seins, et elle lui
+repousse la figure avec ses deux mains effrayées...
+
+Tout à coup il se trouve seul, le premier, sur la jetée. Et comme il se
+retourne en arrière, il aperçoit dans le lointain un fourmillement blanc
+qui est toute la foule, soudain reculée jusqu'à l'Agora.
+
+Et il comprend qu'elle n'avancera plus.
+
+
+La jetée s'étend, blanche et droite, comme l'amorce d'une route
+inachevée qui aurait entrepris de traverser la mer.
+
+Il veut aller jusqu'au Phare et il marche. Ses jambes sont devenues
+subitement légères. Le vent qui souffle des solitudes sablonneuses
+l'entraîne avec précipitation vers les solitudes ondoyantes où
+s'aventure la jetée. Mais à mesure qu'il avance, le Phare recule devant
+lui; la jetée s'allonge interminablement. Bientôt la haute tour de
+marbre où flamboie un bûcher de pourpre touche à l'horizon livide,
+palpite, baisse, diminue, et se couche comme une autre lune.
+
+Démétrios marche encore.
+
+Des jours et des nuits semblent avoir passé depuis qu'il a laissé dans
+le lointain le grand quai d'Alexandrie, et il n'ose retourner la tête de
+peur de ne plus rien voir que le chemin parcouru: une ligne blanche
+jusqu'à l'infini et la mer. Et cependant il se retourne.
+
+
+Une île est derrière lui, couverte de grands arbres, et d'où retombent
+d'énormes fleurs.
+
+L'a-t-il traversée en aveugle, ou surgit-elle au même instant, devenue
+mystérieusement visible? Il ne songe pas à se le demander, il accepte
+comme un événement naturel l'impossible...
+
+Une femme est dans l'île. Elle se tient debout devant la porte de
+l'unique maison, les yeux à demi fermés et le visage penché sur la fleur
+d'un iris monstrueux qui croît à la hauteur de ses lèvres. Elle a les
+cheveux profonds, de la couleur de l'or mat, et d'une longueur qu'on
+peut supposer merveilleuse, à la masse du chignon gonflé qui charge sa
+nuque languissante. Une tunique noire couvre cette femme, et une robe
+plus noire encore se drape sur la tunique, et l'iris qu'elle respire en
+abaissant les paupières a la même teinte que la nuit.
+
+Sur cet appareil de deuil, Démétrios ne voit que les cheveux, comme un
+vase d'or sur une colonne d'ébène. Il reconnaît Chrysis.
+
+Le souvenir et du miroir et du collier revient à lui vaguement; mais il
+n'y croit pas, et dans ce rêve singulier la réalité seule lui semble
+rêverie...
+
+«Viens, dit Chrysis. Entre sur mes pas.»
+
+Il la suit. Elle monte avec lenteur un escalier couvert de peaux
+blanches. Son bras se pend à la rampe. Ses talons nus flottent sous sa
+jupe.
+
+La maison n'a qu'un étage. Chrysis s'arrête sur la dernière marche.
+
+«Il y a quatre chambres, dit-elle. Quand tu les auras vues, tu n'en
+sortiras plus. Veux-tu me suivre? As-tu confiance?»
+
+Mais il la suivrait partout. Elle ouvre la première porte et la referme
+sur lui.
+
+
+Cette pièce est étroite et longue. Une seule fenêtre l'éclaire, où
+s'encadre toute la mer. À droite et à gauche, deux petites tablettes
+portent une douzaine de volumes roulés.
+
+«Voici les livres que tu aimes, dit Chrysis, il n'y en a pas d'autres.»
+
+Démétrios les ouvre: ce sont _l'Oineus_ de Chéremon, _le Retour_
+d'Alexis, _le Miroir de Laïs_ d'Aristippe, _la Magicienne_, _le Cyclope_
+et _le Boucolisque_ de Théocrite, _OEdipe à Colone_, les _Odes_ de
+Sapphô et quelques autres petits ouvrages. Au milieu de cette
+bibliothèque idéale, une jeune fille nue, couchée sur des coussins, se
+tait.
+
+«Maintenant, murmure Chrysis en tirant d'un long étui d'or un manuscrit
+d'une seule feuille, voici la page des vers antiques que tu ne lis
+jamais seul sans pleurer.»
+
+Le jeune homme lit au hasard:
+
+ [Grec: Hoi men ar' ethrêneon, epi de stenachonto gynaikes.
+ Têsin d'Andromachê leukôlenos êrche gooio,
+ Hektoros androphonoio karê meta chersin echousa;
+ Aner, ap' aiônos neos ôleo, kadde me chêrên
+ Leipeis en megaroisi; pais d'eti nêpios autôs,
+ Hon tekomen sy t'egô te dysammoroi...]
+
+Il s'arrête, jetant sur Chrysis un regard attendri et surpris:
+
+«Toi? lui dit-il. C'est toi qui me montres ceci?
+
+--Ah! tu n'as pas tout vu. Suis-moi. Suis-moi vite!»
+
+Ils ouvrent une autre porte.
+
+
+La seconde chambre est carrée. Une seule fenêtre l'éclaire, où s'encadre
+toute la nature. Au milieu, un chevalet de bois porte une motte d'argile
+rouge, et dans un coin, sur une chaise courbe, une jeune fille nue se
+tait.
+
+«C'est ici que tu modèleras Andromède, Zagreus, et les Chevaux du
+Soleil. Comme tu les créeras pour toi seul, tu les briseras avant ta
+mort.
+
+--C'est la Maison du Bonheur,» dit tout bas Démétrios.
+
+Et il laissa tomber son front dans sa main.
+
+Mais Chrysis ouvre une autre porte.
+
+
+La troisième chambre est vaste et ronde. Une seule fenêtre l'éclaire où
+s'encadre tout le ciel bleu. Ses murs sont des grilles de bronze,
+croisées en losanges réguliers à travers lesquels se glisse une musique
+de flûtes et de cithares jouée sur un mode mélancolique par des
+musiciennes invisibles. Et contre la muraille du fond, sur un thrône de
+marbre vert, une jeune fille nue se tait.
+
+«Viens! viens! répète Chrysis.
+
+Ils ouvrent une autre porte.
+
+
+La quatrième chambre est basse, sombre, hermétiquement close et de forme
+triangulaire. Les tapis sourds et des fourrures l'habillent si
+mollement, du sol au plafond, que la nudité n'y étonne point, tant les
+amants peuvent s'imaginer avoir jeté dans tous les sens leurs vêtements
+sur les parois. Quand la porte s'est refermée, on ne sait plus où elle
+était. Il n'y a pas de fenêtre. C'est un monde étroit, hors du monde.
+Quelques mèches de poils noirs qui pendent laissent glisser des larmes
+de parfums dans l'air. Et cette chambre est éclairée par sept vitraux
+myrrhins qui colorent diversement la lumière incompréhensible de sept
+lampes souterraines.
+
+«Vois-tu, explique la jeune fille d'une voix affectueuse et tranquille,
+il y a trois lits différents dans les trois coins de _notre_ chambre...»
+
+Démétrios ne répond pas. Et il se demande en lui-même:
+
+«Est-ce bien là un dernier terme? Est-ce vraiment un but de l'existence
+humaine? N'ai-je donc parcouru les trois autres chambres que pour
+m'arrêter dans celle-ci? Et pourrai-je, pourrai-je en sortir si je m'y
+couche toute une nuit dans l'attitude de l'amour qui est l'allongement
+du tombeau?»
+
+Mais Chrysis parle...
+
+
+«Bien-Aimé, tu m'as demandée, je suis venue, regarde-moi bien...»
+
+Elle lève les deux bras ensemble, repose ses mains sur ses cheveux, et
+les coudes en avant, sourit.
+
+«Bien-Aimé, je suis à toi... Oh! pas encore tout de suite. Je t'ai
+promis de chanter, je chanterai d'abord.»
+
+Et il ne pense plus qu'à elle et il se couche à ses pieds. Elle a de
+petites sandales noires. Quatre fils de perles bleuâtres passent entre
+les orteils menus dont chaque ongle a été peint d'un croissant de lune
+de carmin.
+
+La tête inclinée sur l'épaule, elle bat du bout des doigts la paume de
+sa main gauche avec l'autre main en ondulant les hanches à peine.
+
+ «Sur mon lit, pendant la nuit,
+ J'ai cherché celui que mon coeur aime,
+ Je l'ai cherché, je ne l'ai point trouvé...
+ Je vous conjure, filles d'Iérouschalaïm,
+ Si vous trouvez mon amant,
+ Dites-lui
+ Que je suis malade d'amour.
+
+»Ah! c'est le chant des chants, Démétrios! C'est le cantique nuptial des
+filles de mon pays.
+
+ »J'étais endormie, mais mon coeur veillait,
+ C'est la voix de mon bien-aimé...
+ Il a frappé à ma porte.
+ Le voici, il vient
+ Sautant sur les montagnes
+ Semblable au chevreuil
+ Ou au faon des biches.
+
+ Mon bien-aimé parle et me dit:
+ --Ouvre-moi, ma soeur, mon amie.
+ Ma tête est pleine de rosée.
+ Mes cheveux sont pleins des gouttes de la nuit.
+ Lève-toi, mon amie;
+ Viens, belle fille.
+ Voici que l'hiver est passé
+ Et que la pluie s'en est allée.
+ Les fleurs naissent sur la terre,
+ Le temps de chanter est arrivé,
+ On entend la tourterelle.
+ Lève-toi, mon amie;
+ Viens, belle fille!»
+
+Elle jette son voile loin d'elle et reste debout dans une étoffe étroite
+qui serre les jambes et les hanches.
+
+ «--J'ai ôté ma chemise;
+ Comment la remettrai-je?
+ J'ai lavé mes pieds;
+ Comment les souillerai-je?
+
+ Mon bien-aimé a passé la main par la serrure
+ Et mon ventre en a frissonné.
+
+ Je me suis levée pour ouvrir à mon amant.
+ Mes mains dégouttaient de myrrhe.
+ La myrrhe de mes doigts s'est répandue
+ Sur la poignée du verrou.
+ Ah! Qu'il me baise des baisers de sa bouche!»
+
+Elle renverse la tête en fermant à demi les paupières.
+
+ «Soutenez-moi, guérissez-moi.
+ Car je suis malade d'amour.
+ Que sa main gauche soit sous ma nuque
+ Et que sa droite m'étreigne.
+ --Tu m'as pris, ma soeur, avec un de tes yeux,
+ Avec une des chaînettes de ton cou.
+ Que ton amour est bon.
+ Que tes caresses sont bonnes!
+ Meilleures que le vin.
+ Ton odeur me plaît mieux que tous les aromates,
+ Tes lèvres sont toutes mouillées:
+ Il y a du miel et du lait sous ta langue,
+ L'odeur de tes vêtements est celle du Liban.
+
+ Tu es, ô ma soeur, un jardin secret,
+ Une source close, une fontaine scellée. Lève-toi, vent du nord!
+ Accours, vent du sud!
+ Soufflez sur mon jardin
+ Pour que ses parfums s'écoulent.»
+
+Elle arrondit les bras, et tend la bouche.
+
+ «--Que mon amant entre dans son jardin
+ Et mange de ses fruits excellents.
+ --Oui, j'entre en mon jardin,
+ Ô ma soeur, mon aimée,
+ Je cueille ma myrrhe et mes aromates,
+ Je mange mon miel avec son rayon.
+ Je bois mon vin avec ma crème.
+ --Mets-moi comme un sceau sur ton coeur,
+ Comme un sceau sur ton bras,
+ Car l'Amour est fort comme la Mort.»
+
+Sans remuer les pieds, sans fléchir les genoux serrés, elle fait tourner
+lentement son torse sur ses hanches immobiles. Son visage et ses deux
+seins, au-dessus du fourreau de ses jambes, semblent trois grandes
+fleurs presque roses dans un porte-bouquet d'étoffe.
+
+Elle danse gravement, des épaules et de la tête et de ses beaux bras
+mélangés. Elle semble souffrir dans sa gaîne et révéler toujours
+davantage la blancheur de son corps à demi délivré. Sa respiration
+gonfle sa poitrine. Sa bouche ne peut plus se fermer. Ses paupières ne
+peuvent plus s'ouvrir. Un feu grandissant fait rougir ses joues.
+
+Parfois ses dix doigts croisés s'unissent devant son visage. Parfois,
+elle lève les bras. Elle s'étire délicieusement. Un long sillon fugitif
+sépare ses épaules haussées. Enfin, d'un seul tour de chevelure
+enveloppant sa face haletante comme on enroule le voile des noces, elle
+détache en tremblant l'agrafe sculptée qui retenait l'étoffe à ses reins
+et fait glisser jusqu'au tapis tout le mystère de sa grâce.
+
+
+Démétrios et Chrysis...
+
+Leur première étreinte avant l'amour est immédiatement si parfaite, si
+harmonieuse, qu'ils la gardent immobile, pour en connaître pleinement la
+multiple volupté. Un des seins de Chrysis se moule sous le bras qui
+l'accole avec force. Une de ses cuisses est brûlante entre deux jambes
+resserrées, et l'autre, ramenée par-dessus, se fait pesante et
+s'élargit. Ils restent ainsi sans mouvement, liés ensemble mais non
+pénétrés, dans l'exaltation croissante d'un inflexible désir qu'ils ne
+veulent pas satisfaire. Leurs bouches seules, d'abord, se sont prises.
+Ils s'enivrent l'un de l'autre en affrontant sans les guérir leurs
+virginités douloureuses.
+
+On ne regarde rien d'aussi près que le visage de la femme aimée. Vus
+dans le rapprochement excessif du baiser, les yeux de Chrysis semblent
+énormes. Quand elle les ferme, deux plis parallèles subsistent sur
+chaque paupière et une teinte uniformément terne s'étend depuis les
+sourcils brillants jusqu'à la naissance des joues. Quand elle les ouvre,
+un anneau vert, mince comme un fil de soie, éclaire d'une couronne
+l'insondable prunelle noire qui s'agrandit outre mesure sous les longs
+cils recourbés. La petite chair rouge d'où coulent les larmes a des
+palpitations soudaines.
+
+Ce baiser ne finira plus. Il semble qu'il y ait sous la langue de
+Chrysis, non pas du miel et du lait comme il est dit dans l'Écriture,
+mais une eau vivante, mobile, enchantée. Et cette langue elle-même,
+multiforme, qui se creuse et qui s'enroule, qui se retire et qui
+s'étire, plus caressante que la main, plus expressive que les yeux,
+fleur qui s'arrondit en pistil ou s'amincit en pétale, chair qui se
+raidit pour frémir ou s'amollit pour lécher, Chrysis l'anime de toute sa
+tendresse et de sa fantaisie passionnée... puis ce sont des caresses
+qu'elle prolonge et qui tournent. Le bout de ses doigts suffit à
+étreindre dans un réseau de crampes frissonnantes qui s'éveillent le
+long des côtes et ne s'évanouissent pas tout entières. Elle n'est
+heureuse, a-t-elle dit, que secouée par le désir ou énervée par
+l'épuisement: la transition l'effraie comme une souffrance. Dès que son
+amant l'y invite, elle l'écarte de ses bras tendus; ses genoux se
+serrent, ses lèvres deviennent suppliantes. Démétrios l'y contraint par
+la force.
+
+
+... Aucun spectacle de la nature, ni les flammes occidentales, ni la
+tempête dans les palmiers, ni la foudre, ni le mirage, ni les grands
+soulèvements des eaux ne semblent dignes d'étonnement à ceux qui ont vu
+dans leurs bras la transfiguration de la femme. Chrysis devient
+prodigieuse. Tour à tour cambrée ou retombante, un coude relevé sur les
+coussins, elle saisit le coin d'un oreiller, s'y cramponne comme une
+moribonde et suffoque, la tête en arrière. Ses yeux éclairés de
+reconnaissance fixent dans le coin des paupières le vertige de leur
+regard. Ses joues sont resplendissantes. La courbe de sa chevelure est
+d'un mouvement qui déconcerte. Deux lignes musculaires admirables,
+descendant de l'oreille à l'épaule, viennent s'unir sous le sein droit
+qu'elles portent comme un fruit.
+
+Démétrios contemple avec une sorte de crainte religieuse cette fureur de
+la déesse dans le corps féminin, ce transport de tout un être, cette
+convulsion surhumaine dont il est la cause directe, qu'il exalte ou
+réprime librement, et qui, pour la millième fois, le confond.
+
+Sous ses yeux, toutes les puissances de la vie s'efforcent et se
+magnifient pour créer. Les mamelles ont déjà pris jusqu'à leurs bouts
+exagérés la majesté maternelle. Le ventre sacré de la femme accomplit la
+conception...
+
+Et ces plaintes, ces plaintes lamentables qui pleurent d'avance
+l'accouchement!
+
+
+
+
+II
+
+LA FOULE
+
+
+Dans la matinée où prit fin la bacchanale chez Bacchis, il y eut un
+événement à Alexandrie: la pluie tomba.
+
+Aussitôt, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire dans les pays
+moins africains, tout le monde fut dehors pour recevoir l'ondée.
+
+Le phénomène n'avait rien de torrentiel ni d'orageux. De larges gouttes
+tièdes, du haut d'un nuage violet, traversaient l'air. Les femmes les
+sentaient mouiller leurs poitrines et leurs cheveux hâtivement noués.
+Les hommes regardaient le ciel avec intérêt. Des petits enfants riaient
+aux éclats en traînant leurs pieds nus dans la boue superficielle.
+
+Puis le nuage s'évanouit parmi la lumière; le ciel resta implacablement
+pur, et peu de temps après midi la boue était redevenue poussière sous
+le soleil.
+
+
+Mais cette averse passagère avait suffi. La ville en était égayée. Les
+hommes demeurèrent ensemble sur les dalles de l'Agora et les femmes se
+mêlèrent par groupes en croisant leurs voix éclatantes.
+
+Les courtisanes seules étaient là, car le troisième jour des Aphrodisies
+étant réservé à la dévotion exclusive des femmes mariées, celles-ci
+venaient de se rendre en grande théorie sur la route de l'Astarteïon, et
+il n'y avait plus sur la place que des robes à fleurs et des yeux noirs
+de fard.
+
+Comme Myrtocleia passait, une jeune fille nommée Philotis, qui causait
+avec beaucoup d'autres, la tira par le noeud de sa manche.
+
+«Hé, petite! Tu as joué chez Bacchis, hier! Qu'est-ce qui s'est passé?
+Qu'est-ce qu'on y a fait? Bacchis a-t-elle ajouté un nouveau collier à
+plaques pour cacher les vallées de son cou? Porte-t-elle des seins en
+bois, ou en cuivre? Avait-elle oublié de teindre ses petits cheveux
+blancs des tempes avant de mettre sa perruque? Allons, parle, poisson
+frit!
+
+--Si tu crois que je l'ai regardée! Je suis arrivée après le repas, j'ai
+joué ma scène, j'ai reçu mon prix et je suis partie en courant.
+
+--Oh! je sais que tu ne te débauches pas!
+
+--Pour tacher ma robe et recevoir des coups, non, Philotis. Il n'y a que
+les femmes riches qui puissent faire l'orgie. Les petites joueuses de
+flûte n'y gagnent que des larmes.
+
+--Quand on ne veut pas tacher sa robe, on la laisse dans l'antichambre.
+Quand on reçoit des coups de poing, on se fait payer double. C'est
+élémentaire. Ainsi tu n'as rien à nous apprendre? pas une aventure, pas
+une plaisanterie, pas un scandale? Nous bâillons comme des ibis. Invente
+quelque chose si tu ne sais rien.
+
+--Mon amie Théano est restée après moi. Quand je me suis réveillée, tout
+à l'heure, elle n'était pas encore rentrée. La fête dure peut-être
+toujours.
+
+--C'est fini, dit une femme, Théano est là-bas, contre le mur
+Céramique.»
+
+
+Les courtisanes y coururent, mais à quelques pas elles s'arrêtèrent avec
+un sourire de pitié. Théano, dans le vertige de l'ivresse la plus
+ingénue, tirait avec obstination une rose presque défleurie dont les
+épines s'accrochaient à ses cheveux. Sa tunique jaune était souillée de
+rouge et blanc comme si toute l'orgie avait passé sur elle. L'agrafe de
+bronze qui retenait sur l'épaule gauche les plis convergents de l'étoffe
+pendait plus bas que la ceinture et découvrait la boule mouvante d'un
+jeune sein déjà trop mûr, qui gardait deux stigmates de pourpre.
+
+Dès qu'elle aperçut Myrtocleia, elle partit brusquement de cet éclat de
+rire singulier que tout le monde connaissait à Alexandrie et qui l'avait
+fait surnommer la Poule. C'était un interminable gloussement de
+pondeuse, une cascade de gaieté qui redescendait à l'essouffler, puis
+reprenait par un cri suraigu, et ainsi de suite, d'une façon rythmée,
+dans une joie de volaille triomphante.
+
+«Un oeuf! un oeuf!» dit Philotis.
+
+Mais Myrtocleia fit un geste:
+
+«Viens, Théano. Il faut te coucher. Tu n'es pas bien. Viens avec moi.
+
+--Ah! ha!... Ah! ha!...» riait l'enfant.
+
+Et elle prit son sein dans sa petite main en criant d'une voix altérée:
+
+«Ah! ha!... le miroir...
+
+--Viens! répétait Myrto impatientée.
+
+--Le miroir... il est volé, volé, volé! Ah! haaaa! Je ne rirai jamais
+tant quand je vivrais plus que Cronos. Volé, volé, le miroir d'argent!»
+
+La chanteuse voulait l'entraîner, mais Philotis avait compris.
+
+«Ohé! cria-t-elle aux autres en levant les deux bras en l'air. Accourez
+donc! on apprend des nouvelles! Le miroir de Bacchis est volé!»
+
+Et toutes s'exclamèrent:
+
+«Papaïe! Le miroir de Bacchis!»
+
+
+En un instant, trente femmes se pressèrent autour de la joueuse de
+flûte.
+
+--Qu'est-ce qui se passe?
+
+--Comment?
+
+--On a volé le miroir de Bacchis; c'est Théano qui vient de le dire.
+
+--Mais quand cela?
+
+--Qui est-ce qui l'a pris?»
+
+L'enfant haussa les épaules:
+
+«Est-ce que je sais!
+
+--Tu as passé la nuit là-bas. Tu dois savoir. Ce n'est pas possible. Qui
+est entré chez elle? On te l'a dit sans doute. Rappelle-toi, Théano.
+
+--Est-ce que je sais? Ils étaient plus de vingt dans la salle... ils
+m'avaient louée comme joueuse de flûte, mais ils m'ont empêchée de jouer
+parce qu'ils n'aiment pas la musique. Ils m'ont demandé de mimer la
+figure de Danaë et ils jetaient des pièces d'or sur moi, et Bacchis me
+les prenait toutes... Et quoi encore? C'étaient des fous. Ils m'ont fait
+boire la tête en bas dans un cratère beaucoup trop plein où ils avaient
+versé sept coupes parce qu'il y avait sept vins sur la table. J'avais la
+figure toute mouillée. Même mes cheveux trempaient, et mes roses.
+
+--Oui, interrompit Myrto, tu es une fort vilaine fille. Mais le miroir?
+Qui est-ce qui l'a pris?
+
+--Justement! quand on m'a remise sur mes pieds, j'avais le sang à la
+tête et du vin jusqu'aux oreilles. Ha! ha! ils se sont tous mis à
+rire... Bachis a envoyé chercher le miroir... Ha! ha! il n'y était plus.
+Quelqu'un l'avait pris.
+
+--Qui? On te demande qui?
+
+--Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. On ne pouvait pas me fouiller:
+j'étais toute nue. Je ne cacherais pas un miroir comme une drachme sous
+ma paupière. Ce n'est pas moi, voilà ce que je sais. Elle a mis une
+esclave en croix, c'est peut-être à cause de cela... Quand j'ai vu qu'on
+ne me regardait plus, j'ai ramassé les pièces de Danaë. Tiens, Myrto,
+j'en ai cinq, tu achèteras des robes pour nous trois.»
+
+ *
+ * *
+
+Le bruit du vol s'était répandu peu à peu sur toute la place. Les
+courtisanes ne cachaient pas leur satisfaction envieuse. Une curiosité
+bruyante animait les groupes en mouvement.
+
+«C'est une femme, disait Philotis, c'est une femme qui a fait ce
+coup-là.
+
+--Oui, le miroir était bien caché. Un voleur aurait pu tout emporter
+dans la chambre et tout bouleverser sans trouver la pierre.
+
+--Bacchis avait des ennemies, ses anciennes amies surtout. Celles-là
+savaient tous ses secrets. L'une d'elles l'aura fait attirer quelque
+part et sera entrée chez elle à l'heure où le soleil est chaud et les
+rues presque désertes.
+
+--Oh! Elle l'a peut-être fait vendre, son miroir, pour payer ses dettes.
+
+--Si c'était un de ses amants? On dit qu'elle prend des portefaix
+maintenant.
+
+--Non, c'est une femme, j'en suis sûre.
+
+--Par les deux déesses! C'est bien fait!»
+
+
+Tout à coup, une cohue plus houleuse encore se poussa vers un point de
+l'Agora, suivie d'une rumeur croissante qui attira tous les passants.
+
+«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?»
+
+Et une voix aiguë dominant le tumulte cria par-dessus les têtes
+anxieuses:
+
+«On a tué la femme du grand-prêtre!»
+
+Une émotion violente s'empara de toute la foule. On n'y croyait pas. On
+ne voulait pas penser qu'au milieu des Aphrodisies un tel meurtre était
+venu jeter le courroux des dieux sur la ville. Mais de toutes parts la
+même phrase se répétait de bouche en bouche:
+
+«On a tué la femme du grand-prêtre! la fête du temple est suspendue!»
+
+
+Rapidement les nouvelles arrivaient. Le corps avait été trouvé, couché
+sur un banc de marbre rose, dans un lieu écarté, au sommet des jardins.
+Une longue aiguille d'or traversait le sein gauche; la blessure n'avait
+pas saigné; mais l'assassin avait coupé tous les cheveux de la jeune
+femme, et emporté le peigne antique de la reine Nitaoucrît.
+
+Après les premiers cris d'angoisse, une stupeur profonde plana. La
+multitude grossissait d'instant en instant. La ville entière était là,
+mer de têtes nues et de chapeaux de femmes, troupeau immense qui
+débouchait à la fois de toutes les rues pleines d'ombre bleue dans la
+lumière éclatante de l'Agora d'Alexandrie. On n'avait pas vu pareille
+affluence depuis le jour où Ptolémée Aulète avait été chassé du trône
+par les partisans de Bérénice. Encore les révolutions politiques
+paraissaient-elles moins terribles que ce crime de lèse-religion, dont
+le salut de la cité pouvait dépendre. Les hommes s'écrasaient autour des
+témoins. On demandait de nouveaux détails. On émettait des conjectures.
+Des femmes apprenaient aux nouveaux arrivants le vol du célèbre miroir.
+Les plus avisés affirmaient que ces deux crimes simultanés s'étaient
+faits par la même main. Mais laquelle? Des filles, qui avaient déposé la
+veille leur offrande pour l'année suivante, craignirent que la déesse ne
+leur en tînt plus compte, et sanglotèrent assises, la tête dans leur
+robe.
+
+Une superstition ancienne voulait que deux événements semblables fussent
+suivis d'un troisième plus grave. La foule attendait celui-là. Après le
+miroir et le peigne, qu'avait pris le mystérieux larron? Une atmosphère
+étouffante, enflammée par le vent du sud et pleine de sable en
+poussière, pesait sur la foule immobile.
+
+Insensiblement, comme si cette masse humaine eût été un seul être, elle
+fut prise d'un frisson qui s'accrut par degrés jusqu'à la terreur
+panique, et tous les yeux se fixèrent vers un même point de l'horizon.
+
+C'était à l'extrémité lointaine de la grande avenue rectiligne qui de la
+porte de Canope traversait Alexandrie et menait du Temple à l'Agora. Là,
+au plus haut point de la côte douce, où la voie s'ouvrait sur le ciel,
+une seconde multitude effarée venait d'apparaître et courait en
+descendant vers la première.
+
+«Les courtisanes! Les courtisanes sacrées!»
+
+Personne ne bougea. On n'osait pas aller à leur rencontre, de peur
+d'apprendre un nouveau désastre. Elles arrivaient comme une inondation
+vivante, précédées du bruit sourd de leur course sur le sol. Elles
+levaient les bras, elles se bousculaient, elles semblaient fuir une
+armée. On les reconnaissait, à présent. On distinguait leurs robes,
+leurs ceintures, leurs cheveux. Des rayons de lumière frappaient les
+bijoux d'or. Elles étaient toutes proches. Elles ouvraient la bouche...
+le silence se fit.
+
+
+«On a volé le collier de la Déesse, les Vraies Perles de l'Anadyomène!»
+
+
+Une clameur désespérée accueillit la fatale parole. La foule se retira
+d'abord comme une vague, puis s'engouffra en avant, battant les murs,
+emplissant la voie, refoulant les femmes effrayées, dans la longue
+avenue du Drôme, vers la sainte immortelle perdue.
+
+
+
+
+III
+
+LA RÉPONSE
+
+
+Et l'agora demeura vide, comme une plage après la marée.
+
+Vide, non pas complètement: un homme et une femme restèrent, ceux-là
+seuls qui savaient le secret de la grande émotion publique, et qui, l'un
+par l'autre, l'avaient causée: Chrysis et Démétrios.
+
+Le jeune homme était assis sur un bloc de marbre près du port. La jeune
+femme était debout à l'autre extrémité de la place. Ils ne pouvaient se
+reconnaître; mais ils se devinèrent mutuellement; Chrysis courut sous le
+soleil, ivre d'orgueil et enfin de désir.
+
+«Tu l'as fait! s'écria-t-elle. Tu l'as donc fait!
+
+--Oui, dit simplement le jeune homme. Tu es obéie.»
+
+Elle se jeta sur ses genoux et l'embrassa dans une étreinte délirante.
+
+«Je t'aime! Je t'aime! Jamais je n'ai senti ce que je sens. Dieux! Je
+sais donc ce que c'est que d'être amoureuse! Tu le vois, mon aimé, je te
+donne plus, moi, que je ne t'avais promis avant-hier. Moi qui n'ai
+jamais désiré personne, je ne pouvais pas penser que je changerais si
+vite. Je ne t'avais vendu que mon corps sur le lit, maintenant je te
+donne tout ce que j'ai de bon, tout ce que j'ai de pur, de sincère et de
+passionné, toute mon âme qui est vierge, Démétrios, songes-y! Viens avec
+moi, quittons cette ville pour un temps, allons dans un lieu caché, où
+il n'y ait que toi et moi. Nous aurons là des jours comme il n'y en eut
+pas avant nous sur la terre. Jamais un amant n'a fait ce que tu viens de
+faire pour moi. Jamais une femme n'a aimé comme j'aime; ce n'est pas
+possible! ce n'est pas possible! Je ne peux presque pas parler,
+tellement j'ai la gorge étouffée. Tu vois, je pleure. Je sais aussi,
+maintenant, ce que c'est que pleurer: c'est être trop heureuse... Mais
+tu ne réponds pas! Tu ne dis rien! Embrasse-moi...»
+
+
+Démétrios allongea la jambe droite afin d'abaisser son genou qui se
+fatiguait un peu. Puis il fit lever la jeune femme, se leva lui-même,
+secoua son vêtement pour aérer les plis, et dit doucement:
+
+
+«Non... Adieu.»
+
+
+Et il s'en alla d'un pas tranquille.
+
+
+Chrysis, au comble de la stupeur, restait la bouche ouverte et la main
+pendante.
+
+«Quoi?... quoi?... qu'est-ce que tu dis?
+
+--Je te dis: adieu, articula-t-il sans élever la voix.
+
+--Mais... mais ce n'est donc pas toi qui...
+
+--Si. Je te l'avais promis.
+
+--Alors... Je ne comprends plus.
+
+--Ma chère, que tu comprennes ou non, c'est assez indifférent. Je laisse
+ce petit mystère à tes méditations. Si ce que tu m'as dit est vrai,
+elles menacent d'être prolongées. Voilà qui vient à point pour les
+occuper. Adieu.
+
+--Démétrios! Qu'est-ce que j'entends?... D'où t'est venu ce ton-là?
+Est-ce bien toi qui parles? Explique-moi! Je t'en conjure! Qu'est-il
+arrivé entre nous? C'est à se briser la tête contre les murailles...
+
+--Faut-il répéter cent fois les mêmes choses! Oui, j'ai pris le miroir;
+oui, j'ai tué la prêtresse Touni pour avoir le peigne antique; oui, j'ai
+enlevé du col de la déesse le grand collier de perles à sept rangs. Je
+devais te remettre les trois cadeaux en échange d'un seul sacrifice de
+ta part. C'était l'estimer, n'est-il pas vrai? Or, j'ai cessé de lui
+attribuer cette valeur considérable et je ne te demande plus rien. Agis
+de même à ton tour et quittons-nous. J'admire que tu ne comprennes point
+une situation dont la simplicité est si éclatante.
+
+--Mais garde-les, tes cadeaux! Est-ce que j'y pense! Est-ce que je te
+les demande, tes cadeaux? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? C'est
+toi que je veux, toi seul...
+
+--Oui, je le sais. Mais encore une fois, je ne veux plus, de mon côté;
+et comme, pour qu'il y ait rendez-vous, il est indispensable d'obtenir à
+la fois le consentement des deux amants, notre union risque fort de ne
+pas se réaliser si je persiste dans ma manière de voir. C'est ce que
+j'essaye de te faire entendre avec toute la clarté de parole dont je
+suis susceptible. Je vois qu'elle est insuffisante; mais comme il ne
+m'appartient pas de la rendre plus parfaite, je te prie de vouloir bien
+accepter de bonne grâce le fait accompli, sans pénétrer ce qu'il a pour
+toi d'obscur, puisque tu n'admets pas qu'il soit vraisemblable. Je
+désirerais vivement clore cet entretien qui ne peut avoir aucun résultat
+et qui m'entraînerait peut-être à des phrases désobligeantes.
+
+--On t'a parlé de moi!
+
+--Non.
+
+--Oh! Je le devine! On t'a parlé de moi, ne dis pas non! On t'a dit du
+mal de moi! J'ai des ennemies terribles, Démétrios! Il ne faut pas les
+écouter. Je te jure par les dieux, elles mentent!
+
+--Je ne les connais pas.
+
+--Crois-moi! crois-moi, Bien-Aimé! Quel intérêt aurais-je à te tromper,
+puisque je n'attends rien de toi que toi-même? Tu es le premier à qui je
+parle ainsi...»
+
+Démétrios la regarda dans les yeux.
+
+«Il est trop tard, dit-il. Je t'ai eue.
+
+--Tu délires... Quand cela? Où? Comment?
+
+--Je dis vrai. Je t'ai eue malgré toi. Ce que j'attendais de tes
+complaisances, tu me l'as donné à ton insu. Le pays où tu voulais aller,
+tu m'y as mené en songe, cette nuit, et tu étais belle... ah! que tu
+étais belle, Chrysis! Je suis revenu de ce pays-là. Aucune volonté
+humaine ne me forcera plus à le revoir. On n'a jamais le bonheur deux
+fois avec le même événement. Je ne suis pas insensé au point de gâter un
+souvenir heureux. Je te dois celui-ci, diras-tu? mais comme je n'ai aimé
+que ton ombre, tu me dispenseras, chère tête, de remercier ta réalité.»
+
+
+Chrysis se prit les tempes dans les mains.
+
+«C'est abominable! C'est abominable! Et il ose le dire! Et il s'en
+contente!
+
+--Tu précises bien vite. Je t'ai dit que j'avais rêvé; es-tu sûre que je
+fusse endormi? Je t'ai dit que j'avais été heureux: est-ce que le
+bonheur, pour toi, consiste exclusivement dans ce grossier frisson
+physique que tu provoques si bien, m'as-tu dit, mais que tu n'as pas le
+pouvoir de diversifier, puisqu'il est sensiblement le même auprès de
+toutes les femmes qui se donnent? Non, c'est toi-même que tu diminues en
+prenant cette allure inconvenante. Tu ne me parais pas bien connaître
+toutes les félicités qui naissent de tes pas. Ce qui fait que les
+maîtresses diffèrent, c'est qu'elles ont chacune des façons personnelles
+de préparer et de conclure un événement en somme aussi monotone qu'il
+est nécessaire, et dont la recherche ne vaudrait pas, si l'on n'avait
+que lui en perspective, toute la peine que nous prenons pour trouver une
+maîtresse parfaite. En cette préparation et en cette conclusion, parmi
+toutes les femmes, tu excelles. Du moins, j'ai eu plaisir à me le
+figurer, et peut-être m'accorderas-tu qu'après avoir rêvé l'Aphrodite du
+Temple, mon imagination n'a pas eu grand'peine à se représenter la femme
+que tu es? Encore une fois, je ne te dirai pas s'il s'agit d'un songe
+nocturne ou d'une erreur éveillée. Qu'il te suffise de savoir que, rêvée
+ou conçue, ton image m'est apparue dans un cadre extraordinaire.
+Illusion; mais, sur toutes choses, je t'empêcherai, Chrysis, de me
+désillusionner.
+
+--Et moi, dans tout cela, que fais-tu de moi, moi qui t'aime encore
+malgré les horreurs que j'entends de ta bouche? Ai-je eu conscience de
+ton odieux rêve? Ai-je été de moitié dans ce bonheur dont tu parles, et
+que tu m'as volé, volé! A-t-on jamais ouï dire qu'un amant eût un
+égoïsme assez épouvantable pour prendre son plaisir de la femme qui
+l'aime sans le lui faire partager?... Cela confond la pensée. J'en
+deviendrai folle.»
+
+
+Ici Démétrios quitta son ton de raillerie, et dit, d'une voix légèrement
+tremblante:
+
+«T'inquiétais-tu de moi quand tu profitais de ma passion soudaine pour
+exiger, dans un instant d'égarement, trois actes qui auraient pu briser
+mon existence et qui laisseront toujours en moi le souvenir d'une triple
+honte?
+
+--Si je l'ai fait, c'était pour t'attacher. Je ne t'aurais pas eu si je
+m'étais donnée.
+
+--Bien. Tu as été satisfaite. Tu m'as tenu, pas pour longtemps, mais tu
+m'as tenu, néanmoins, dans l'esclavage que tu voulais. Souffre
+qu'aujourd'hui je me délivre!
+
+Il n'y a d'esclave que moi, Démétrios.
+
+--Oui, toi ou moi, mais l'un de nous deux s'il aime l'autre.
+L'Esclavage! L'Esclavage! voilà le vrai nom de la passion. Vous n'avez
+toutes qu'un seul rêve, qu'une seule idée au cerveau: faire que votre
+faiblesse rompe la force de l'homme et que votre futilité gouverne son
+intelligence! Ce que vous voulez, dès que les seins vous poussent, ce
+n'est pas aimer ni être aimée, c'est lier un homme à vos chevilles,
+l'abaisser, lui ployer la tête et mettre vos sandales dessus. Alors vous
+pouvez, selon votre ambition, nous arracher l'épée, le ciseau ou le
+compas, briser tout ce qui vous dépasse, émasculer tout ce qui vous fait
+peur, prendre Héraclès par les naseaux et lui faire filer la laine! Mais
+quand vous n'avez pu fléchir ni son front ni son caractère, vous adorez
+le poing qui vous bat, le genou qui vous terrasse, la bouche même qui
+vous insulte! L'homme qui a refusé de baiser vos pieds nus, s'il vous
+viole, comble vos désirs. Celui qui n'a pas pleuré quand vous quittiez
+sa maison peut vous y traîner par les cheveux: votre amour renaîtra de
+vos larmes, car une seule chose vous console de ne pas imposer
+l'esclavage, femmes amoureuses! c'est de le subir!
+
+--Ah! Bats-moi, si tu veux! Mais aime-moi après!»
+
+Et elle l'étreignit si brusquement qu'il n'eut pas le temps d'écarter
+ses lèvres. Il se dégagea des deux bras à la fois:
+
+«Je te déteste. Adieu», dit-il.
+
+Mais Chrysis s'accrocha à son manteau:
+
+«Ne mens pas. Tu m'adores. Tu as l'âme toute pleine de moi; mais tu as
+honte d'avoir cédé. Écoute, écoute, Bien-Aimé! S'il ne te faut que cela
+pour consoler ton orgueil, je suis prête à donner, pour t'avoir, plus
+encore que je ne t'ai demandé. Quelque sacrifice que je te fasse, après
+notre réunion je ne me plaindrai pas de la vie.»
+
+
+Démétrios la regarda curieusement; et comme elle, l'avant-veille, sur la
+jetée, il lui dit:
+
+«Quel serment fais-tu?
+
+--Par l'Aphrodite, aussi.
+
+--Tu ne crois pas à l'Aphrodite. Jure par Iahveh Çabaoth.»
+
+La Galiléenne pâlit.
+
+«On ne jure pas par Iahveh.
+
+--Tu refuses?
+
+--C'est un serment terrible.
+
+--C'est celui qu'il me faut.»
+
+Elle hésita quelque temps, puis dit à voix basse:
+
+«J'en fais le serment par Iahveh. Que demandes-tu de moi, Démétrios?»
+
+
+Le jeune homme se tut.
+
+
+«Parle, Bien-Aimé! dit Chrysis. Dis-moi vite. J'ai peur.
+
+--Oh! c'est peu de chose.
+
+--Mais quoi encore!
+
+--Je ne veux pas te demander de me donner à ton tour trois cadeaux,
+fussent-ils aussi simples que les premiers étaient rares. Ce serait
+contre les usages. Mais je peux te demander d'en recevoir, n'est-ce pas?
+
+--Assurément, dit Chrysis joyeuse.
+
+--Ce miroir, ce peigne, ce collier, que tu m'as fait prendre pour toi,
+tu n'espérais pas en user, n'est-ce pas? Un miroir volé, le peigne d'une
+victime et le collier de la déesse, ce ne sont pas des bijoux dont on
+puisse faire étalage.
+
+--Quelle idée!
+
+--Non. Je le pensais bien. C'est donc par pure cruauté que tu m'as
+poussé à les ravir au prix des trois crimes dont la ville entière est
+bouleversée aujourd'hui? Eh bien, tu vas les porter.
+
+--Quoi!
+
+--Tu vas aller dans le petit jardin clos où se trouve la statue d'Hermès
+Stygien. Cet endroit est toujours désert et tu ne risques pas d'y être
+troublée. Tu enlèveras le talon gauche du dieu. La pierre est brisée, tu
+verras. Là, dans l'intérieur du socle, tu trouveras le miroir de Bacchis
+et tu le prendras à la main: tu trouveras le grand peigne de Nitaoucrît
+et tu l'enfonceras dans tes cheveux; tu trouveras les sept colliers de
+perles de la déesse Aphrodite, et tu les mettras à ton cou. Ainsi parée,
+belle Chrysis, tu t'en iras par la ville. La foule va te livrer aux
+soldats de la reine; mais tu auras ce que tu souhaitais et j'irai te
+voir dans ta prison avant le lever du soleil.»
+
+
+
+
+IV
+
+LE JARDIN D'HERMANUBIS
+
+
+Le premier mouvement de Chrysis fut de hausser les épaules. Elle ne
+serait pas si naïve que de tenir son serment!
+
+
+Le second fut d'aller voir.
+
+
+Une curiosité croissante la poussait vers le mystérieux endroit où
+Démétrios avait caché les trois dépouilles criminelles. Elle voulait les
+prendre, les toucher de la main, les faire briller au soleil, les
+posséder un instant. Il lui semblait que sa victoire ne serait tout à
+fait complète tant qu'elle n'aurait pas saisi le butin de ses ambitions.
+
+Quant à Démétrios, elle saurait bien le reprendre par une manoeuvre
+ultérieure. Comment croire qu'il s'était détaché d'elle à jamais? La
+passion qu'elle lui supposait n'était pas de celles qui s'éteignent sans
+retour dans le coeur de l'homme. Les femmes qu'on a beaucoup aimées
+forment dans la mémoire une famille d'élection, et la rencontre d'une
+ancienne maîtresse, même haïe, même oubliée, éveille un trouble
+inattendu d'où peut rejaillir l'amour nouveau. Chrysis n'ignorait pas
+cela. Si ardente qu'elle fût elle-même, si pressée de conquérir ce
+premier homme qu'elle eût aimé, elle n'était pas assez folle pour
+l'acheter du prix de sa vie quand elle voyait tant d'autres moyens de le
+séduire plus simplement.
+
+Et cependant... quelle fin bienheureuse il lui avait proposée!
+
+Sous les yeux d'une foule innombrable, porter le miroir antique où
+Sapphô s'était mirée, le peigne qui avait assemblé les cheveux royaux de
+Nitaoucrît, le collier des perles marines qui avaient roulé dans la
+conque de la déesse Anadyomène... Puis du soir au matin connaître
+éperdument tout ce que l'amour le plus emporté peut faire éprouver à une
+femme... et vers le milieu du jour, mourir sans effort... Quel
+incomparable destin!
+
+Elle ferma les yeux...
+
+
+Mais non; elle ne voulait pas se laisser tenter.
+
+Elle monta en droite ligne, à travers Rhacotis, la rue qui menait au
+Grand Serapeion. Cette voie, percée par les Grecs, avait quelque chose
+de disparate dans ce quartier de ruelles angulaires. Les deux
+populations s'y mêlaient bizarrement, dans une promiscuité encore un peu
+haineuse. Entre les Égyptiens vêtus de chemises bleues, les tuniques
+écrues des Hellènes faisaient des passages de blancheurs. Chrysis
+montait d'un pas rapide, sans écouter les conversations où le peuple
+s'entretenait des crimes commis pour elle.
+
+Devant les marches du monument, elle tourna à droite, prit une rue
+obscure, puis une autre dont les maisons se touchaient presque par les
+terrasses, traversa une petite place en étoile où, près d'une tache de
+soleil, deux fillettes très brunes jouaient dans une fontaine, et enfin
+elle s'arrêta.
+
+ *
+ * *
+
+Le jardin d'Hermès Anubis était une petite nécropole depuis longtemps
+abandonnée, une sorte de terrain vague où les parents ne venaient plus
+porter les libations aux morts et que les passants évitaient
+d'approcher. Au milieu des tombes croulantes, Chrysis s'avança dans le
+plus grand silence, peureuse à chaque pierre qui craquait sous ses pas.
+Le vent, toujours chargé de sable fin, agitait ses cheveux sur les
+tempes, et gonflait son voile de soie écarlate vers les feuilles
+blanches des sycomores.
+
+Elle découvrit la statue entre trois monuments funèbres qui la cachaient
+de tous côtés et l'enfermaient dans un triangle. L'endroit était bien
+choisi pour enfouir un secret mortel. Chrysis se glissa comme elle put
+dans le passage étroit et pierreux: en voyant la statue, elle pâlit
+légèrement.
+
+Le dieu à tête de chacal était debout, la jambe droite en avant, la
+coiffure tombante et percée de deux trous d'où sortaient les bras. La
+tête se penchait du haut du corps rigide, suivant le mouvement des mains
+qui faisaient le geste de l'embaumeur. Le pied gauche était descellé.
+
+D'un regard lent et craintif, Chrysis s'assura qu'elle était bien seule.
+Un petit bruit derrière elle la fit frissonner; mais ce n'était qu'un
+lézard vert qui fuyait dans une fissure de marbre.
+
+Alors elle osa prendre enfin le pied cassé de la statue.
+
+Elle le souleva obliquement et non sans quelque peine, car il entraînait
+avec lui une partie du socle évidé qui reposait sur le piédestal.
+
+Et sous la pierre elle vit briller tout à coup les énormes perles.
+
+
+Elle tira le collier tout entier. Qu'il était lourd! elle n'aurait pas
+pensé que des perles presque sans monture pussent peser d'un tel poids à
+la main. Les globes de nacre étaient tous d'une merveilleuse rondeur et
+d'un orient presque lunaire. Les sept rangs se succédaient, l'un après
+l'autre, en s'élargissant comme des moires circulaires sur une eau
+pleine d'étoiles.
+
+
+Elle le mit à son cou.
+
+D'une main elle l'étagea, les yeux fermés pour mieux sentir le froid des
+perles sur la peau. Elle disposa les sept rangs avec régularité le long
+de sa poitrine nue et fit descendre le dernier dans l'intervalle chaud
+des seins.
+
+Ensuite elle prit le peigne d'ivoire, le considéra quelque temps,
+caressa la figurine blanche qui était sculptée dans la mince couronne,
+et plongea le bijou dans ses cheveux plusieurs fois avant de le fixer où
+elle le voulait.
+
+Puis elle tira du socle le miroir d'argent, s'y regarda, y vit son
+triomphe, ses yeux éclairés d'orgueil, ses épaules parées des dépouilles
+des dieux...
+
+
+Et s'enveloppant même les cheveux dans sa grande cyclas écarlate, elle
+sortit de la nécropole sans quitter les bijoux terribles.
+
+
+
+
+V
+
+LES MURAILLES DE POURPRE
+
+
+Quand, de la bouche des hiérodoules, le peuple eut appris pour la
+seconde fois la certitude du sacrilège, il s'écoula lentement à travers
+les jardins.
+
+Les courtisanes du temple se pressaient par centaines le long des
+chemins d'oliviers noirs. Quelques-unes répandaient de la cendre sur
+leur tête. D'autres frottaient leur front dans la poussière, ou tiraient
+leurs cheveux, ou se griffaient les seins, en signe de calamité. Les
+yeux sur le bras, beaucoup sanglotèrent.
+
+
+La foule redescendit en silence, dans la ville, par le Drôme et par les
+quais. Un deuil universel consternait les rues. Les boutiquiers avaient
+rentré précipitamment, par frayeur, leurs étalages multicolores, et des
+auvents de bois fixés par des barres se succédaient comme une palissade
+monotone au rez-de-chaussée des maisons aveugles.
+
+La vie du port s'était arrêtée. Les matelots assis sur les bords de
+pierre restaient immobiles, les joues dans les mains. Les vaisseaux
+prêts à partir avaient fait relever leurs longues rames et carguer leurs
+voiles aiguës le long des mâts balancés par le vent. Ceux qui voulaient
+entrer en rade attendaient au large les signaux, et quelques-uns de
+leurs passagers qui avaient des parents au palais de la reine, croyant à
+une révolution sanglante, sacrifiaient aux dieux infernaux.
+
+
+Au coin de l'île du Phare et de la jetée, Rhodis, dans la multitude,
+reconnut Chrysis auprès d'elle.
+
+«Ah! Chrysé! garde-moi, j'ai peur. Myrto est là; mais la foule est si
+grande... j'ai peur qu'on nous sépare. Prends-nous par la main.
+
+--Tu sais, dit Myrtocleia, tu sais ce qui se passe? Connaît-on le
+coupable? Est-il à la torture? Depuis Hérostrate on n'a rien vu de tel.
+Les Olympiens nous abandonnent. Que va-t-il advenir de nous?» Chrysis ne
+répondit pas.
+
+«Nous avions donné des colombes, dit la petite joueuse de flûte. La
+déesse s'en souviendra-t-elle? La déesse doit être irritée. Et toi, et
+toi, ma pauvre Chrysé! Toi qui devais être aujourd'hui ou très heureuse
+ou très puissante...
+
+--Tout est fait, dit la courtisane.
+
+--Comment dis-tu!»
+
+Chrysis fit deux pas en arrière et leva la main droite près de la
+bouche.
+
+«Regarde bien, ma Rhodis; regarde, Myrtocleia. Ce que vous verrez
+aujourd'hui, les yeux humains ne l'ont jamais vu, depuis le jour où la
+déesse est descendue sur l'Ida. Et jusqu'à la fin du monde on ne le
+reverra plus sur la terre.» Les deux amies, stupéfaites, se reculèrent,
+la croyant folle. Mais Chrysis, perdue dans son rêve, marcha jusqu'au
+monstrueux Phare, montagne de marbre flamboyant à huit étages
+hexagonaux. Elle poussa la porte de bronze, et profitant de
+l'inattention publique, elle la referma de l'intérieur en abaissant les
+barres sonores.
+
+
+Quelques instants s'écoulèrent.
+
+La foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur
+aux bouleversements réguliers des eaux.
+
+Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines:
+
+«Aphrodite!!
+
+--Aphrodite!!!»
+
+
+Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple
+chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse au pied des
+murailles du Phare.
+
+La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les
+rochers, monta dans les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île
+était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus
+compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de
+longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.
+
+On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais
+des Ptolémées jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port Royal, du
+Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se
+nourrissait indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet
+océan, agité de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait
+comme une barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine
+Bérénice. Et d'instant en instant s'augmentant de bouches nouvelles, le
+bruit devenait formidable.
+
+
+Ni Hélène sur les portes Scées, ni Phryné dans les flots d'Éleusis, ni
+Thaïs faisant allumer l'incendie de Persépolis n'ont connu ce qu'est le
+triomphe.
+
+ *
+ * *
+
+Chrysis était apparue par la porte de l'Occident, sur la première
+terrasse du monument rouge.
+
+Elle était nue comme la déesse, elle tenait des deux mains les coins de
+son voile écarlate que le vent enlevait sur le ciel du soir, et de la
+main droite le miroir où se reflétait le soleil couchant.
+
+Avec lenteur, la tête penchée, par un mouvement d'une grâce et d'une
+majesté infinies, elle monta la rampe extérieure qui ceignait d'une
+spirale la haute tour vermeille. Son voile frissonnait comme une flamme.
+Le crépuscule embrasé rougissait le collier de perles comme une rivière
+de rubis. Elle montait, et dans cette gloire, sa peau éclatante arborait
+toute la magnificence de la chair, le sang, le feu, le carmin bleuâtre,
+le rouge velouté, le rose vif, et, tournant avec les grandes murailles
+de pourpre, elle s'en allait vers le ciel.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+
+
+
+I
+
+LA SUPRÊME NUIT
+
+
+«Tu es aimée des dieux, dit le vieux geôlier. Si moi, pauvre esclave,
+j'avais fait la centième partie de tes crimes, je me serais vu lier sur
+un chevalet, pendu par les pieds, déchiré de coups, écorché avec des
+pinces. On m'aurait versé du vinaigre dans les narines, on m'aurait
+chargé de briques jusqu'à m'étouffer, et si j'étais mort de douleur, mon
+corps nourrirait déjà les chacals des plaines brûlées. Mais toi qui as
+tout volé, tout tué, tout profané, on te réserve la ciguë douce et on te
+prête une bonne chambre dans l'intervalle. Zeus me foudroie si je sais
+pourquoi! Tu dois connaître quelqu'un au palais.
+
+--Donne-moi des figues, dit Chrysis. J'ai la bouche sèche.»
+
+Le vieil esclave lui apporta dans une corbeille verte une douzaine de
+figues blettes à point.
+
+Chrysis resta seule.
+
+
+Elle s'assit et se releva, elle fit le tour de sa chambre, elle frappa
+les murs avec la paume de la main sans penser à quoi que ce fût. Elle
+déroula ses cheveux pour les rafraîchir, puis les renoua presque
+aussitôt.
+
+On lui avait fait mettre un long vêtement de laine blanche. L'étoffe
+était chaude. Chrysis se sentit toute baignée de sueur. Elle étira les
+bras, bâilla, et s'accouda sur la haute fenêtre.
+
+
+Au dehors, la lune éclatante luisait dans un ciel d'une pureté liquide,
+un ciel si pâle et si clair qu'on n'y voyait pas une étoile.
+
+
+C'était par une semblable nuit que, sept ans auparavant, Chrysis avait
+quitté la terre de Genezareth.
+
+Elle se rappela... ils étaient cinq. C'étaient des vendeurs d'ivoire.
+Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarrées. Ils
+avaient abordé l'enfant au bord d'une citerne ronde...
+
+
+Et avant cela, le lac bleuâtre, le ciel transparent, l'air léger du pays
+de Gâlil.
+
+La maison était environnée de lins roses et de tamaris. Des câpriers
+épineux piquaient les doigts qui allaient saisir les phalènes... On
+croyait voir la couleur du vent dans les ondulations des fines
+graminées...
+
+Les petites filles se baignaient dans un ruisseau limpide où l'on
+trouvait des coquillages rouges sous des touffes de lauriers en fleurs;
+et il y avait des fleurs sur l'eau et des fleurs dans toute la prairie
+et de grands lys sur les montagnes, et la ligne des montagnes était
+celle d'un jeune sein...
+
+
+Chrysis ferma les yeux avec un faible sourire qui s'éteignit tout à
+coup. L'idée de la mort venait de la saisir. Et elle sentit qu'elle ne
+pourrait plus, jusqu'à la fin, cesser de penser.
+
+«Ah! se dit-elle, qu'ai-je fait! Pourquoi ai-je rencontré cet homme?
+Pourquoi m'a-t-il écoutée? Pourquoi me suis-je laissé prendre, à mon
+tour? Pourquoi faut-il que, même maintenant, je ne regrette rien!
+
+«Ne pas aimer ou ne pas vivre: voilà quel choix Dieu m'a donné. Qu'ai-je
+donc fait pour être punie?»
+
+Et il lui revint à la mémoire des fragments de versets sacrés qu'elle
+avait entendu citer dans son enfance. Depuis sept ans, elle n'y pensait
+plus. Mais ils revenaient, l'un après l'autre, avec une précision
+implacable, s'appliquer à sa vie et lui prédire sa peine.
+
+
+Elle murmura:
+
+
+«Il est écrit:
+
+ Je me souviens de ton amour lorsque tu étais jeune...
+ Tu as dès longtemps brisé ton joug,
+ Rompu tes liens.
+ Et tu as dit: Je ne veux plus être esclave;
+ Mais sous toute colline élevée
+ Et sous tout arbre vert
+ Tu t'es courbée, comme une prostituée[2].
+
+ [2] Jérémie, II, 2, 20.
+
+»Il est écrit:
+
+ J'irai après mes amants
+ Qui me donnent mon pain et mon eau
+ Et ma laine et mon lin
+ Et mon huile et mon vin[3].
+
+ [3] Osée, II, 7.
+
+»Il est écrit:
+
+ Comment dirais-tu: Je ne suis point souillée.
+ Regarde tes pas dans la vallée,
+ Reconnais ce que tu as fait,
+ Chamelle vagabonde, ânesse sauvage,
+ Haletante et toujours en chaleur,
+ Qui t'aurait empêchée de satisfaire ton désir?[4]
+
+ [4] Jérémie, II, 23, 24.
+
+»Il est écrit:
+
+ _Elle a été courtisane en Égypte_,
+ Elle s'est enflammée pour des impudiques
+ Dont le membre est comme celui des ânes
+ Et la semence comme celle des chevaux.
+ Tu t'es souvenue des crimes de ta jeunesse en Égypte,
+ Quand on pressait tes seins parce qu'ils étaient jeunes.[5]
+
+ [5] Ezéchiel, XXIII, 20, 21.
+
+»Oh! s'écria-t-elle. C'est moi! c'est moi!
+
+»Et il est écrit encore:
+
+ Tu t'es prostituée à de nombreux amants
+ Et tu reviendras à moi! dit l'éternel.[6]
+
+ [6] Jérémie, III, 1.
+
+»Mais mon châtiment aussi est écrit!
+
+ Voici: j'excite contre toi tes amants.
+ Ils te jugeront selon leurs lois.
+ Ils te couperont le nez et les oreilles
+ Et ce qui reste de toi tombera par l'épée.[7]
+
+ [7] Ezéchiel, XXIII, 22-25.
+
+»Et encore:
+
+ C'en est fait: elle est mise à nu, elle est emmenée.
+ Ses servantes gémissent comme des colombes
+ Et se frappent la poitrine.[8]
+
+ [8] Nahum, 111, 8.
+
+»Mais sait-on ce que dit l'Écriture, ajouta-t-elle pour se consoler.
+N'est-il pas écrit ailleurs:
+
+ Je ne punirai pas vos filles parce qu'elles se prostituent.[9]
+
+ [9] Osée, IV, 14.
+
+»Et ailleurs, l'Écriture ne conseille-t-elle pas:
+
+ Va, mange et bois, car dès longtemps Dieu te fait réussir. Qu'en tout
+ temps tes vêtements soient blancs et que l'huile parfumée ne manque
+ pas sur ta tête. _Jouis de la vie_ avec la femme que tu aimes, pendant
+ tous les jours de ta vie de vanité que Dieu t'a donnés sous le soleil,
+ car il n'y a ni oeuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le
+ séjour des morts, où tu vas.[10]»
+
+ [10] Ecclésiaste, IX, 7, 10.
+
+
+Elle eut un frémissement, et se répéta à voix basse:
+
+ «Car il n'y a ni oeuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le
+ séjour des morts _où tu vas_.
+
+
+ La lumière est douce. Ah! qu'il est agréable de voir le soleil.[11]
+
+ [11] Id., XI, 7.
+
+ «Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton coeur à la joie,
+ marche dans les voies de ton coeur et selon les visions de tes yeux,
+ avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure éternelle et que les
+ pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que
+ la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la
+ roue casse au puits, avant que la poussière retourne à la terre, d'où
+ elle a été tirée.[12]»
+
+ [12] Id., XII, 1-8-9.
+
+Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:
+
+ «... Avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été
+ tirée...»
+
+Et comme elle se prenait la tête dans les mains, afin de réprimer sa
+pensée, elle sentit tout à coup, sans l'avoir prévue, la forme mortuaire
+de son crâne à travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites
+énormes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.
+
+Horreur! C'était donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidité
+effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traîner ses
+mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette idée si simple,
+qui jusqu'ici ne lui était pas venue,--qu'elle portait son squelette en
+elle, que ce n'était pas un résultat de la mort, une métamorphose, un
+aboutissement, mais une chose que l'on promène, un spectre inséparable
+de la forme humaine,--et que la charpente de la vie est déjà le symbole
+du tombeau.
+
+Un furieux désir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout
+refaire, la souleva subitement. C'était une révolte en face de la mort;
+l'impossibilité d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin
+qui naissait; l'impossibilité de comprendre comment cette beauté, ce
+corps, cette pensée active, cette vie luxuriante de sa chair allaient,
+en pleine ardeur, cesser d'être, et pourrir.
+
+
+La porte s'ouvrit tranquillement.
+
+Démétrios entra.
+
+
+
+
+II
+
+LA POUSSIÈRE RETOURNE À LA TERRE
+
+
+«Démétrios!» s'écria-t-elle.
+
+Et elle se précipita...
+
+
+Mais après avoir soigneusement refermé la serrure de bois, le jeune
+homme n'avait plus bougé, et il gardait dans le regard une tranquillité
+si profonde que Chrysis en fut soudainement glacée.
+
+
+Elle espérait un élan, un mouvement des bras, des lèvres, quelque chose,
+une main tendue...
+
+Démétrios ne bougea pas.
+
+Il attendit un instant en silence, avec une correction parfaite, comme
+s'il voulait établir clairement sa disponibilité.
+
+Puis, voyant qu'on ne lui demandait rien, il fit quatre pas jusqu'à la
+fenêtre, et s'adossa dans l'ouverture en regardant le jour se lever.
+
+Chrysis était assise sur le lit très bas, le regard fixe et presque
+hébêté.
+
+Alors Démétrios se parla en lui-même.
+
+«Il vaut mieux, se dit-il, qu'il en soit ainsi. De tels jeux au moment
+de la mort seraient en somme assez lugubres. J'admire seulement qu'elle
+n'en ait pas eu, dès le début, le pressentiment, et qu'elle m'ait
+accueilli avec cet enthousiasme. Pour moi, c'est une aventure terminée.
+Je regrette un peu qu'elle s'achève ainsi, car, à tout prendre, Chrysis
+n'a eu d'autre tort que d'exprimer très franchement une ambition qui eût
+été celle de la plupart des femmes, sans doute, et s'il ne fallait pas
+jeter une victime à l'indignation du peuple, je me contenterais de faire
+bannir cette jeune fille trop ardente, afin de me délivrer d'elle tout
+en lui laissant les joies de la vie. Mais il y a eu scandale et nul n'y
+peut plus rien. Tels sont les effets de la passion. La volupté sans
+pensée, ou le contraire, l'idée sans jouissance n'ont pas de ces
+funestes suites. Il faut avoir beaucoup de maîtresses, mais se garder,
+avec l'aide des dieux, d'oublier que les bouches se ressemblent.»
+
+Ayant ainsi résumé par un audacieux aphorisme une de ses théories
+morales, il reprit avec aisance le cours normal de ses idées.
+
+Il se rappela vaguement une invitation à dîner qu'il avait acceptée pour
+la veille, puis oubliée dans le tourbillon des événements, et il se
+promit de s'excuser.
+
+Il réfléchit sur la question de savoir s'il devait mettre en vente son
+esclave tailleur, vieillard qui restait attaché aux traditions de coupe
+du règne précédent et ne réussissait qu'imparfaitement les plis à godets
+des nouvelles tuniques. Il avait même l'esprit si libre qu'il dessina
+sur le mur avec la pointe de son ébauchoir une étude hâtive pour son
+groupe de _Zagreus et les Titans_, une variante qui modifiait le
+mouvement du bras droit chez le principal personnage.
+
+À peine était-elle achevée, qu'on frappa doucement à la porte.
+
+Démétrios ouvrit sans hâte. Le vieil exécuteur entra, suivi de deux
+hoplites casqués.
+
+«J'apporte la petite coupe», dit-il avec un sourire obséquieux à
+l'adresse de l'amant royal.
+
+Démétrios garda le silence.
+
+
+Chrysis égarée leva la tête.
+
+
+«Allons, ma fille, reprit le geôlier. C'est le moment. La ciguë est
+toute broyée. Il n'y a plus vraiment qu'à la prendre. N'aie pas peur. On
+ne souffre point.»
+
+
+Chrysis regarda Démétrios, qui ne détourna pas les yeux.
+
+Ne cessant plus de fixer sur lui ses larges prunelles noires entourées
+de lumière verte, Chrysis tendit la main à droite, prit la coupe, et
+lentement, la porta à sa bouche.
+
+Elle y trempa les lèvres. L'amertume du poison et aussi les douleurs de
+l'empoisonnement avaient été tempérées par un narcotique miellé.
+
+Elle but la moitié de la coupe, puis, soit qu'elle eût vu faire ce geste
+au théâtre, dans le _Thyestès_ d'Agathon, soit qu'il fût vraiment issu
+d'un sentiment spontané, elle tendit le reste à Démétrios... Mais le
+jeune homme déclina de la main cette proposition indiscrète.
+
+Alors la Galiléenne prit la fin du breuvage jusqu'à la purée verte qui
+demeura au fond. Et il lui vint aux joues un sourire déchirant où il y
+avait bien un peu de mépris.
+
+
+«Que faut-il faire? dit-elle au geôlier.
+
+--Promène-toi dans la chambre, ma fille, jusqu'à ce que tu sentes tes
+jambes lourdes. Alors tu te coucheras sur le dos, et le poison agira
+tout seul.»
+
+Chrysis marcha jusqu'à la fenêtre, appuya sa main sur le mur, sa tempe
+sur sa main, et jeta vers l'aurore violette un dernier regard de
+jeunesse perdue.
+
+L'orient était noyé dans un lac de couleur. Une longue bande livide
+comme une feuille d'eau enveloppait l'horizon d'une ceinture olivâtre.
+Au-dessus, plusieurs teintes naissaient l'une de l'autre, nappes
+liquides de ciel glauque, irisé, ou lilas, qui se fondaient
+insensiblement dans l'azur plombé du ciel supérieur. Puis, ces étages de
+nuances se soulevèrent avec lenteur, une ligne d'or apparut, monta,
+s'élargit; un mince fil de pourpre éclaira cette aube morose, et dans un
+flot de sang le soleil naquit.
+
+
+«Il est écrit:
+
+ La lumière est douce...»
+
+
+Elle resta ainsi, debout, tant que ses jambes purent la soutenir. Les
+hoplites furent obligés de la porter sur le lit quand elle fit signe
+qu'elle chancelait.
+
+
+Là, le vieillard disposa les plis blancs de la robe le long des membres
+allongés. Puis il lui toucha les pieds et lui demanda:
+
+
+«As-tu senti?»
+
+Elle répondit:
+
+
+«Non.»
+
+
+Il lui toucha encore les genoux et lui demanda:
+
+
+«As-tu senti?»
+
+Elle fit signe que non, et subitement, d'un mouvement de bouche et
+d'épaules (car ses mains mêmes étaient mortes), reprise d'une ardeur
+suprême, et peut-être du regret de cette heure stérile, elle se souleva
+vers Démétrios... mais avant qu'il eût pu répondre, elle retomba sans
+vie, les deux yeux éteints pour toujours.
+
+
+Alors l'exécuteur ramena sur le visage les plis supérieurs du vêtement;
+et l'un des soldats assistants, supposant qu'un passé plus tendre avait
+un jour réuni ce jeune homme et cette jeune femme, trancha du bout de
+son épée l'extrême boucle de la chevelure sur les dalles.
+
+
+Démétrios toucha cela dans sa main, et, en vérité, c'était Chrysis tout
+entière, l'or survivant de sa beauté, le prétexte même de son nom...
+
+Il prit la mèche tiède entre le pouce et les doigts, l'éparpilla
+lentement, peu à peu, et sous la semelle de sa chaussure il la mêla dans
+la poussière.
+
+
+
+
+III
+
+CHRYSIS IMMORTELLE
+
+
+Quand Démétrios se retrouva seul dans son atelier rouge encombré de
+marbres, de maquettes, de chevalets et d'ébauches, il voulut se remettre
+au travail.
+
+Le ciseau dans la main gauche et le maillet au poing droit, il reprit,
+mais sans ardeur, une ébauche interrompue. C'était l'encolure d'un
+cheval gigantesque destiné au temple de Poseidôn. Sous la crinière
+coupée en brosse, la peau du cou, plissée par un mouvement de la tête,
+s'incurvait géométriquement comme une vasque marine onduleuse.
+
+Trois jours auparavant, le détail de cette musculature régulière
+concentrait dans l'esprit de Démétrios tout l'intérêt de la vie
+quotidienne; mais le matin de la mort de Chrysis, l'aspect des choses
+sembla changé. Moins calme qu'il ne voulait l'être, Démétrios n'arrivait
+pas à fixer sa pensée occupée ailleurs. Une sorte de voile insoulevable
+s'interposait entre le marbre et lui. Il jeta son maillet et se mit à
+marcher le long des piédestaux poudreux.
+
+
+Soudain, il traversa la cour, appela un esclave et lui dit:
+
+«Prépare la piscine et les aromates. Tu me parfumeras après m'avoir
+baigné, tu me donneras mes vêtements blancs et tu allumeras les
+cassolettes rondes.»
+
+Quand il eut achevé sa toilette, il fit venir deux autres esclaves:
+
+«Allez, dit-il, à la prison de la reine; remettez au geôlier cette motte
+de terre glaise et faites-la-lui porter dans la chambre où est morte la
+courtisane Chrysis. Si le corps n'est pas jeté déjà dans la basse-fosse,
+vous direz qu'on s'abstienne de rien exécuter avant que j'en aie donné
+l'ordre. Courez en avant. Allez.»
+
+Il mit un ébauchoir dans le pli de sa ceinture et ouvrit la porte
+principale sur l'avenue déserte du Drôme.
+
+
+Soudain il s'arrêta sur le seuil, stupéfié par la lumière immense des
+midis de la terre africaine. La rue devait être blanche et les maisons
+blanches aussi, mais la flamme du soleil perpendiculaire lavait les
+surfaces éclatantes avec une telle furie de reflets, que les murs de
+chaux et les dalles réverbéraient à la fois des incandescences
+prodigieuses de bleu d'ombre, de rouge et de vert, d'ocre brutal et
+d'hyacinthe. De grandes couleurs frémissantes semblaient se déplacer
+dans l'air et ne couvrir que par transparence l'ondoiement des façades
+en feu. Les lignes elles-mêmes se déformaient derrière cet
+éblouissement; la muraille droite de la rue s'arrondissait dans le
+vague, flottait comme une toile, et à certains endroits devenait
+invisible. Un chien couché près d'une borne était réellement cramoisi.
+
+Enthousiasmé d'admiration, Démétrios vit dans ce spectacle un symbole de
+sa nouvelle existence. Assez longtemps il avait vécu dans la nuit
+solitaire, dans le silence et dans la paix. Assez longtemps il avait
+pris pour lumière le clair de lune, et pour idéal la ligne nonchalante
+d'un mouvement trop délicat. Son oeuvre n'était pas virile. Sur la peau
+de ses statues il y avait un frisson glacé.
+
+Pendant l'aventure tragique qui venait de bouleverser son intelligence,
+il avait senti pour la première fois le grand souffle de la vie enfler
+sa poitrine. S'il redoutait une seconde épreuve, si, sorti victorieux de
+la lutte, il se jurait avant toutes choses de ne plus s'exposer à
+fléchir sa belle attitude prise en face d'autrui, du moins venait-il de
+comprendre que cela seul vaut la peine d'être imaginé, qui atteint par
+le marbre, la couleur ou la phrase, une des profondeurs de l'émotion
+humaine,--et que la beauté formelle n'est qu'une matière indécise,
+susceptible d'être toujours, par l'expression de la douleur ou de la
+joie, transfigurée.
+
+Comme il achevait ainsi la suite de ses pensées, il arriva devant la
+porte de la prison criminelle.
+
+Ses deux esclaves l'attendaient là.
+
+«Nous avons porté la motte de terre rouge, dirent-ils. Le corps est sur
+le lit. On n'y a pas touché. Le geôlier te salue et se recommande à
+toi.»
+
+Le jeune homme entra en silence, suivit le long couloir, monta quelques
+marches et pénétra dans la chambre de la morte, où il s'enferma
+soigneusement.
+
+
+Le cadavre était étendu, la tête basse et couverte d'un voile, les mains
+allongées, les pieds réunis. Les doigts étaient chargés de bagues; deux
+periscelis d'argent s'enroulaient sur les chevilles pâles, et les ongles
+de chaque orteil étaient encore rouges de poudre.
+
+Démétrios porta la main au voile afin de le relever; mais à peine
+l'avait-il saisi qu'une douzaine de mouches rapides s'échappèrent de
+l'ouverture.
+
+Il eut un frisson jusqu'aux pieds... Pourtant il écarta le tissu de
+laine blanche, et le plissa autour des cheveux.
+
+
+Le visage de Chrysis s'était éclairé peu à peu de cette expression
+éternelle que la mort dispense aux paupières et aux chevelures des
+cadavres. Dans la blancheur bleuâtre des joues, quelques veinules
+azurées donnaient à la tête immobile une apparence de marbre froid. Les
+narines diaphanes s'ouvraient au-dessus des lèvres fines. La fragilité
+des oreilles avait quelque chose d'immatériel. Jamais, dans aucune
+lumière, pas même celle de son rêve, Démétrios n'avait vu cette beauté
+plus qu'humaine et ce rayonnement de la peau qui s'éteint.
+
+ *
+ * *
+
+Et alors il se rappelle les paroles dites par Chrysis pendant leur
+première entrevue: «Tu ne connais pas mon visage. Tu ne sais pas comme
+je suis belle!» Une émotion intense l'étouffe subitement. Il veut
+connaître enfin. Il le peut.
+
+De ses trois jours de passion, il veut garder un souvenir qui durera
+plus que lui-même,--mettre à nu l'admirable corps, le poser comme un
+modèle dans l'attitude violente où il l'a vue en songe, et créer d'après
+le cadavre la statue de la Vie Immortelle.
+
+Il détache l'agrafe et le noeud. Il ouvre l'étoffe. Le corps pèse. Il le
+soulève. La tête se renverse en arrière. Les seins tremblent. Les bras
+s'affaissent. Il tire la robe tout entière et la jette au milieu de la
+chambre. Lourdement, le corps retombe.
+
+De ses deux mains sous les aisselles fraîches, Démétrios fait glisser la
+morte jusqu'au haut du lit. Il tourne la tête sur la joue gauche,
+rassemble et répand la chevelure splendidement sous le dos couché. Puis
+il relève le bras droit, plie l'avant-bras au-dessus du front, fait
+crisper les doigts encore mous sur l'étoffe d'un coussin: deux lignes
+musculaires admirables, descendant de l'oreille et du coude, viennent
+s'unir sous le sein droit qu'elles portent comme un fruit.
+
+Ensuite il dispose les jambes, l'une étendue roidement de côté, l'autre
+le genou dressé et le talon touchant presque la croupe. Il rectifie
+quelques détails, plie la taille à gauche, allonge le pied droit et
+enlève les bracelets, les colliers et les bagues, afin de ne pas
+troubler par une seule dissonance l'harmonie pure et complète de la
+nudité féminine. Le Modèle a pris la pose.
+
+
+Démétrios jette sur la table la motte d'argile humide qu'il a fait
+porter là. Il la presse, il la pétrit, il l'allonge selon la forme
+humaine: une sorte de monstre barbare naît de ses doigts ardents: il
+regarde.
+
+
+L'immuable cadavre conserve sa position passionnée. Mais un mince filet
+de sang sort de la narine droite, coule sur la lèvre, et tombe goutte à
+goutte, sous la bouche entr'ouverte.
+
+
+Démétrios continue. La maquette s'anime, se précise, prend vie. Un
+prodigieux bras gauche s'arrondit au-dessus du corps comme s'il
+étreignait quelqu'un. Les muscles de la cuisse s'accusent violemment.
+Les orteils se recroquevillent.
+
+ *
+ * *
+
+... Quand la nuit monta de la terre et obscurcit la chambre basse,
+Démétrios avait achevé la statue.
+
+Il fit porter par quatre esclaves l'ébauche dans son atelier. Dès le
+soir même, à la lueur des lampes, il fit dégrossir un bloc de Paros, et
+un an après cette journée il travaillait encore au marbre.
+
+
+
+
+IV
+
+LA PITIÉ
+
+
+«Geôlier, ouvre-nous! Geôlier, ouvre-nous!»
+
+Rhodis et Myrtocleia frappaient à la porte fermée.
+
+La porte s'entr'ouvrit.
+
+«Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Voir notre amie, dit Myrto. Voir Chrysis, la pauvre Chrysis qui est
+morte ce matin.
+
+--Ce n'est pas permis, allez-vous-en!
+
+--Oh! laisse-nous, laisse-nous entrer. On ne le saura pas. Nous ne le
+dirons pas. C'était notre amie, laisse-nous la revoir. Nous sortirons
+vite. Nous ne ferons pas de bruit.
+
+--Et si je suis pris, mes petites filles? Si je suis puni à cause de
+vous? Ce n'est pas vous qui paierez l'amende.
+
+--Tu ne seras pas pris. Tu es seul ici. Il n'y a pas d'autre condamnés.
+Tu as renvoyé les soldats. Nous savons tout cela. Laisse-nous entrer.
+
+--Enfin! Ne restez pas longtemps. Voici la clef. C'est la troisième
+porte. Prévenez-moi quand vous partirez. Il est tard et je voudrais me
+coucher.»
+
+Le bon vieux leur remit une clef de fer battu qui pendait à sa ceinture,
+et les deux petites vierges coururent aussitôt, sur leurs sandales
+silencieuses, à travers les couloirs obscurs.
+
+Puis le geôlier rentra dans sa loge et ne poussa pas plus avant une
+surveillance inutile. La peine de l'emprisonnement n'était pas appliquée
+dans l'Égypte grecque, et la petite maison blanche que le doux vieillard
+avait mission de garder ne servait qu'à loger les condamnés à mort. Dans
+l'intervalle des exécutions, elle restait presque abandonnée.
+
+Au moment où la grande clef pénétra dans la serrure, Rhodis arrêta la
+main de son amie:
+
+«Je ne sais pas si j'oserai la voir, dit-elle. Je l'aimais bien,
+Myrto... J'ai peur... Entre la première, veux-tu?»
+
+Myrtocleia poussa la porte; mais dès qu'elle eut jeté les yeux dans la
+chambre, elle cria:
+
+«N'entre pas, Rhodis! Attends-moi ici.
+
+--Oh! qu'y a-t-il? Tu as peur aussi... Qu'y a-t-il sur le lit? Est-ce
+qu'elle n'est pas morte?
+
+--Si. Attends-moi... Je te dirai... Reste dans le couloir et ne regarde
+pas.»
+
+
+Le corps était demeuré dans l'attitude délirante que Démétrios avait
+composé pour en faire la Statue de la Vie Immortelle. Mais les
+transports de l'extrême joie touchent aux convulsions de l'extrême
+douleur, et Myrtocleia se demandait quelles souffrances atroces, quel
+martyre, quels déchirements d'agonie avaient ainsi bouleversé le
+cadavre.
+
+Sur la pointe des pieds, elle s'approcha du lit.
+
+Le filet de sang continuait à couler de la narine diaphane. La peau du
+corps était parfaitement blanche; les bouts pâles des seins étaient
+rentrés comme des nombrils délicats; pas un reflet rose n'avivait
+l'éphémère statue couchée, mais quelques taches couleur d'émeraude qui
+teintaient doucement le ventre lisse signifiaient que des millions de
+vie nouvelle germaient de la chair à peine refroidie et demandaient à
+_succéder_.
+
+Myrtocleia prit le bras mort et l'abaissa le long des hanches. Elle
+voulut aussi allonger la jambe gauche; mais le genou était presque
+bloqué et elle ne réussit pas à l'étendre complètement.
+
+«Rhodis, dit-elle d'une voix trouble. Viens. Tu peux entrer,
+maintenant.»
+
+
+L'enfant tremblante pénétra dans la chambre. Ses traits se tirèrent; ses
+yeux s'ouvrirent...
+
+Dès qu'elles se sentirent deux, elles éclatèrent en sanglots, dans les
+bras l'une et l'autre, indéfiniment.
+
+«La pauvre Chrysis! la pauvre Chrysis!» répétait l'enfant.
+
+Elles s'embrassaient sur la joue avec une tendresse désespérée où il n'y
+avait plus rien de sensuel, et le goût des larmes mettait sur leurs
+lèvres toute l'amertume de leurs petites âmes transies.
+
+Elles pleuraient, elles pleuraient, elles se regardaient avec douleur,
+et parfois elles parlaient toutes les deux ensemble, d'une voix enrouée,
+déchirante, où les mots s'achevaient en sanglots.
+
+«Nous l'aimions tant! Ce n'était pas une amie pour nous, pas une amie,
+c'était comme une mère très jeune, une petite mère entre nous deux...»
+
+Rhodis répéta:
+
+«Comme une petite mère...»
+
+Et Myrto, l'entraînant près de la morte, dit à voix basse:
+
+«Embrasse-la.»
+
+Elles se penchèrent toutes les deux et posèrent les mains sur le lit,
+et, avec de nouveaux sanglots, touchèrent de leurs lèvres le front
+glacé.
+
+
+Et Myrto prit la tête entre ses deux mains qui s'enfonçaient dans la
+chevelure, et elle lui parla ainsi:
+
+ *
+
+«Chrysis, ma Chrysis, toi qui étais la plus belle et la plus adorée des
+femmes, toi si semblable à la déesse que le peuple t'a prise pour elle,
+où es-tu maintenant, qu'a-t-on fait de toi? Tu vivais pour donner la
+joie bienfaisante. Il n'y a jamais eu de fruit plus doux que ta bouche,
+ni de lumière plus claire que tes yeux; ta peau était une robe glorieuse
+que tu ne voulais pas voiler; la volupté y flottait comme une odeur
+perpétuelle; et quand tu dénouais ta chevelure, tous les désirs s'en
+échappaient, et quand tu refermais tes bras nus, on priait les dieux
+pour mourir.»
+
+ *
+
+Accroupie sur le sol, Rhodis sanglotait.
+
+ *
+
+«Chrysis, ma Chrysis, poursuivit Myrtocleia, hier encore tu étais
+vivante, et jeune, espérant de longs jours, et maintenant voici que tu
+es morte, et rien au monde ne peut plus faire que tu nous dises une
+parole. Tu as fermé les yeux, nous n'étions pas là. Tu as souffert, et
+tu n'as pas su que nous pleurions pour toi derrière les murailles, tu as
+cherché du regard quelqu'un en mourant et tes yeux n'ont pas rencontré
+nos yeux chargés de deuil et de pitié.»
+
+ *
+
+La joueuse de flûte pleurait toujours. La chanteuse la prit par la main.
+
+ *
+
+«Chrysis, ma Chrysis, tu nous avais dit qu'un jour, grâce à toi, nous
+nous marierions. Notre union se fait dans les larmes, et ce sont de
+tristes fiançailles que celles de Rhodis et de Myrtocleia. Mais la
+douleur plus que l'amour réunit deux mains serrées. Celles-là ne se
+quitteront jamais, qui ont une fois pleuré ensemble. Nous allons porter
+en terre ton corps chéri, Chrysidion, et nous couperons toutes les deux
+nos chevelures sur la tombe.»
+
+ *
+
+Dans une couverture du lit, elle enveloppa le beau cadavre; puis elle
+dit à Rhodis:
+
+«Aide-moi.»
+
+Elles la soulevèrent doucement; mais le fardeau était lourd pour les
+petites musiciennes et elles le posèrent sur le sol une première fois.
+
+«Ôtons nos sandales, dit Myrto. Marchons pieds nus dans les couloirs. Le
+geôlier a dû s'endormir... si nous ne le réveillons pas, nous passerons,
+mais s'il nous voit faire il nous empêchera... Pour demain, cela
+n'importe pas: quand il verra le lit vide, il dira aux soldats de la
+reine qu'il a jeté le corps dans la basse-fosse, comme la loi le veut.
+Ne craignons rien, Rhodé... Mets tes sandales comme moi dans ta
+ceinture. Et viens. Prends le corps sous les genoux. Laisse passer les
+pieds en arrière. Marche sans bruit, lentement, lentement...»
+
+
+
+
+V
+
+LA PIÉTÉ
+
+
+Après le tournant de la deuxième rue, elles posèrent le corps une
+seconde fois pour remettre leurs sandales. Les pieds de Rhodis, trop
+délicats pour marcher nus, s'étaient écorchés et saignaient.
+
+La nuit était pleine de clarté. La ville était pleine de silence. Les
+ombres couleur de fer se découpaient carrément au milieu des rues, selon
+le profil des maisons.
+
+Les petites vierges reprirent leur fardeau.
+
+«Où allons-nous, dit l'enfant, où allons-nous la mettre en terre?
+
+--Dans le cimetière d'Hermanubis. Il est toujours désert. Elle sera là
+en paix.
+
+--Pauvre Chrysis! aurais-je pensé que le jour de sa fin je porterais son
+corps sans torches et sans char funèbre, secrètement, comme une chose
+volée.»
+
+Puis toutes deux se mirent à parler avec volubilité comme si elles
+avaient peur du silence côte à côte avec le cadavre. La dernière journée
+de la vie de Chrysis les comblait d'étonnement. D'où tenait-elle le
+miroir, le peigne et le collier? Elle n'avait pu prendre elle-même les
+perles de la déesse: le temple était trop bien gardé pour qu'une
+courtisane pût y pénétrer. Alors quelqu'un avait agi pour elle? Mais
+qui? On ne lui connaissait pas d'amant parmi les stolistes commis à
+l'entretien de la statue divine. Et puis, si quelqu'un avait agi à sa
+place, pourquoi ne l'avait-elle pas dénoncé? Et de toutes façons,
+pourquoi ces trois crimes? À quoi lui avaient-ils servi, sinon à la
+livrer au supplice? Une femme ne fait pas de ces folies sans but, à
+moins qu'elle ne soit amoureuse. Chrysis l'était donc? et de qui?
+
+«Nous ne saurons jamais, conclut la joueuse de flûte. Elle a emporté son
+secret avec elle, et si même elle a un complice, ce n'est pas lui qui
+nous renseignera.»
+
+Ici Rhodis, qui chancelait déjà depuis quelques instants, soupira:
+
+«Je ne peux plus, Myrto, je ne peux plus porter. Je tomberais sur les
+genoux. Je suis brisée de fatigue et de chagrin.»
+
+Myrtocleia la prit par le cou:
+
+«Essaye encore, mon chéri. Il faut la porter. Il s'agit de sa vie
+souterraine. Si elle n'a pas de sépulture et pas d'obole dans la main,
+elle restera éternellement errante au bord du fleuve des enfers, et
+quand, à notre tour, Rhodis, nous descendrons chez les morts, elle nous
+reprochera notre impiété, et nous ne saurons que lui répondre.»
+
+Mais l'enfant, dans une faiblesse, fondit en larmes sur son bras.
+
+«Vite, vite, reprit Myrtocleia, voici qu'on vient du bout de la rue.
+Mets-toi devant le corps avec moi. Cachons-le derrière nos tuniques. Si
+on le voit, tout sera perdu...»
+
+Elle s'interrompit.
+
+«C'est Timon. Je le reconnais. Timon avec quatre femmes... Ah! Dieux!
+que va-t-il arriver! Lui qui rit de tout, il nous plaisantera... Mais
+non, reste ici, Rhodis, je vais lui parler.»
+
+Et, prise d'une idée soudaine, elle courut dans la rue au-devant du
+petit groupe.
+
+
+«Timon, dit-elle (et sa voix était pleine de prière), Timon, arrête-toi.
+Je te supplie de m'entendre. J'ai des paroles graves dans la bouche. Il
+faut que je les dise à toi seul.
+
+--Ma pauvre petite, dit le jeune homme, comme tu es émue! Est-ce que tu
+as perdu le noeud de ton épaule, ou bien est-ce que ta poupée s'est
+cassé le nez en tombant? Ce serait un événement tout à fait
+irréparable.»
+
+La jeune fille lui jeta un regard douloureux; mais déjà les quatre
+femmes, Philotis, Séso de Cnide, Callistion et Tryphèra,
+s'impatientaient autour d'elle.
+
+«Allons, petite sotte! dit Tryphèra, si tu as épuisé les tétons de ta
+nourrice, nous n'y pouvons rien, nous n'avons pas de lait. Il fait
+presque jour, tu devrais être couchée; depuis quand les enfants
+flânent-ils sous la lune?
+
+--Sa nourrice? dit Philotis. C'est Timon qu'elle veut nous prendre.
+
+--Le fouet! Elle mérite le fouet!»
+
+Et Callistion, un bras sous la taille de Myrto, la souleva de terre en
+levant sa petite tunique bleue. Mais Séso s'interposa:
+
+«Vous êtes folles, s'écria-t-elle. Myrto n'a jamais connu d'homme. Si
+elle appelle Timon, ce n'est pas pour coucher. Laissez-la tranquille et
+qu'on en finisse!
+
+--Voyons, dit Timon, que me veux-tu? Viens par ici. Parle-moi à
+l'oreille. Est-ce que c'est vraiment grave?
+
+--Le corps de Chrysis est là, dans la rue, dit la jeune fille encore
+tremblante. Nous le portons au cimetière, ma petite amie et moi, mais il
+est lourd, et nous te demandons si tu veux nous aider... Ce ne sera pas
+long... Aussitôt après, tu pourras retrouver tes femmes...»
+
+Timon eut un regard excellent:
+
+«Pauvres filles! Et moi qui riais! Vous êtes meilleures que nous...
+Certainement je vous aiderai. Va rejoindre ton amie et attends-moi, je
+viens.»
+
+Se retournant vers les quatre femmes:
+
+«Allez chez moi, dit-il, par la rue des Potiers. J'y serai dans peu de
+temps. Ne me suivez pas.»
+
+
+Rhodis était toujours assise devant la tête du cadavre. Quand elle vit
+arriver Timon, elle supplia:
+
+«Ne le dis pas! Nous l'avons volée pour sauver son ombre. Garde notre
+secret, nous t'aimerons bien, Timon.
+
+--Soyez rassurées», dit le jeune homme. Il prit le corps sous les
+épaules et Myrto le prit sous les genoux, et ils marchèrent en silence,
+et Rhodis suivait, d'un petit pas chancelant.
+
+Timon ne parlait point. Pour la seconde fois en deux jours, la passion
+humaine venait de lui enlever une des passagères de son lit, et il se
+demandait quelle extravagance emportait ainsi les esprits hors de la
+route enchantée qui mène au bonheur sans ombre.
+
+«Ataraxie! pensait-il, indifférence, quiétude, ô sérénité voluptueuse!
+qui des hommes vous appréciera? On s'agite, on lutte, on espère, quand
+une seule chose est précieuse: savoir tirer de l'instant qui passe
+toutes les joies qu'il peut donner, et ne quitter son lit que le moins
+possible.»
+
+ *
+ * *
+
+Ils arrivèrent à la porte de la nécropole ruinée.
+
+«Où la mettrons-nous? dit Myrto.
+
+--Près du dieu.
+
+--Où est la statue? Je ne suis jamais entrée ici. J'avais peur des
+tombes et des stèles. Je ne connais pas l'Hermanubis.
+
+--Il doit être au centre du petit jardin. Cherchons-le. J'y suis venu
+autrefois quand j'étais enfant, en poursuivant une gazelle perdue.
+Prenons par l'allée des sycomores blancs. Nous ne pouvons manquer de le
+découvrir.»
+
+Ils y parvinrent en effet.
+
+
+Le petit jour mêlait à la lune ses violettes légères sur les marbres.
+Une vague et lointaine harmonie flottait dans les branches des cyprès.
+Le bruissement régulier des palmes, si semblable aux gouttes de la pluie
+tombante, versait une illusion de fraîcheur.
+
+Timon ouvrit avec effort une pierre rose enfoncée dans la terre. La
+sépulture était creusée sous les mains du dieu funéraire, qui faisaient
+le geste de l'embaumeur. Elle avait dû contenir un cadavre, jadis, mais
+on ne trouva dans la fosse qu'une poussière brunâtre en monceau.
+
+Le jeune homme y descendit jusqu'à la ceinture et tendit les bras en
+avant:
+
+«Donne-la moi, dit-il à Myrto. Je vais la coucher tout au fond et nous
+refermerons la tombe...»
+
+Mais Rhodis se jeta sur le corps:
+
+«Non! ne l'enterrez pas si vite! je veux la revoir! Une dernière fois!
+Une dernière fois! Chrysis! ma pauvre Chrysis! Ah! l'horreur...
+Qu'est-elle devenue!...»
+
+Myrtocleia venait d'écarter la couverture roulée autour de la morte, et
+le visage était apparu si rapidement altéré que les deux jeunes filles
+reculèrent. Les joues s'étaient faites carrées, les paupières et les
+lèvres se gonflaient comme six bourrelets blancs. Déjà il ne restait
+rien de cette beauté plus qu'humaine. Elles refermèrent le suaire épais;
+mais Myrto glissa la main sous l'étoffe pour placer dans les doigts de
+Chrysis l'obole destinée à Charon.
+
+Alors, toutes les deux, secouées par des sanglots interminables, elles
+remirent aux bras de Timon le corps inerte qui pliait.
+
+Et quand Chrysis fut couchée au fond de la tombe sablonneuse, Timon
+rouvrit le linceul. Il assura l'obole d'argent dans les phalanges
+relâchées, il soutint la tête avec une pierre plate; sur le corps il
+répandit depuis le front jusqu'aux genoux la longue chevelure d'ombre et
+d'or.
+
+Puis il sortit de la fosse, et les musiciennes à genoux devant
+l'ouverture béante se coupèrent l'une l'autre leurs jeunes cheveux pour
+les nouer en une seule gerbe qu'elles ensevelirent avec la morte.
+
+
+ [Grec: TOIONDE PERAS ESCHE TO SYNTAGMA
+ TÔN PERI CHRYSIDA KAI DÊMÊTRION]
+
+
+
+
+Juillet 1892-décembre 1895.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PRÉFACE I
+
+LIVRE I
+
+ I.--Chrysis 1
+ II.--Sur la Jetée d'Alexandrie 20
+ III.--Démétrios 34
+ IV.--La Passante 47
+ V.--Le Miroir, le Peigne et le Collier 51
+ VI.--Les Vierges 70
+ VII.--La Chevelure de Chrysis 78
+
+LIVRE II
+
+ I.--Les Jardins de la Déesse 87
+ II.--Melitta 100
+ III.--Scrupules 121
+ IV.--Clair de lune 127
+ V.--L'Invitation 133
+ VI.--La Rose à la bouche 143
+ VII.--Le Conte de la Lyre enchantée 155
+
+LIVRE III
+
+ I.--L'Arrivée 169
+ II.--Le Dîner 178
+ III.--Rhacotis 201
+ IV.--Bacchanale chez Bacchis 207
+ V.--La Crucifiée 216
+ VI.--Enthousiasme 224
+
+LIVRE IV
+
+ I.--Le Songe de Démétrios 233
+ II.--La Foule 249
+ III.--La Réponse 260
+ IV.--Le Jardin d'Hermanubis 273
+ V.--Les Murailles de pourpre 278
+
+LIVRE V
+
+ I.--La suprême Nuit 287
+ II.--La poussière retourne à la terre 296
+ III.--Chrysis immortelle 303
+ IV.--La Pitié 311
+ V.--La Piété 319
+
+
+POITIERS.--IMP. BLAIS ET ROY, 7, RUE VICTOR-HUGO.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aphrodite, by Pierre Louÿs
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK APHRODITE ***
+
+***** This file should be named 26685-8.txt or 26685-8.zip *****
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+Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
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+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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