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+Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)
+
+#9 in our series by Alexandre Dumas [Père/Father]
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri III et sa Cour
+
+Author: Alexandre Dumas (Père)
+
+Release Date: July 1, 2007 [EBook #2682]
+[originally posted as h3esc10.txt in etext01 in June, 2001]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI III ET SA COUR ***
+
+
+
+
+Text entered by Penelope Papangelis
+Proofread by Maurice M. Mizrahi
+Encoded to ISO-8859-1 by Laurent Vogel
+
+
+
+
+Note: The version below may be missing Acte I, Scène 6
+
+
+
+
+Henri III et sa cour
+par
+Alexandre Dumas (Père)
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+HENRI III, roi de France
+CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
+HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
+CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
+PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
+NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
+ VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
+SAINT-LUC
+BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
+BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
+COME RUGGIERI, astrologue
+SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
+ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
+BRIGARD, boutiquier
+BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
+ des comptes; CRUCE (ligueurs)
+DU HALDE
+GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
+MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
+Un Page d'Antraguet
+
+ACTE PREMIER
+
+Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
+de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
+l'appartement, avec un téléscope.
+
+SCENE PREMIERE
+
+RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS
+
+RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
+lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
+table, à droite, éclaire la scène.
+
+Oui!...cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
+(Regardant un sablier) Neuf heures bientôt...Qu'il me tarde d'être à
+minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
+évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
+obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?...Mais, si la chaîne
+des êtres créés se brisait à l'homme!...(Catherine de Médicis entre
+par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
+Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
+doute partout!...
+
+CATHERINE
+
+Mon père...(Le touchant) Mon père!...
+
+RUGGIERI
+
+Qui?...Ah! Votre Majesté!...Comment, si tard, à neuf heures du soir,
+vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
+dangereuse!
+
+CATHERINE
+
+Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
+Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.
+
+RUGGIERI
+
+J'étais loin de m'attendre à l'honneur...
+
+CATHERINE
+
+Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
+circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
+part...Mais ce soir...
+
+RUGGIERI
+
+Quelque malheur?
+
+CATHERINE
+
+Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
+tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
+a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
+notre auguste fils, pendant sa durée...Nous sommes aujourd'hui au 20,
+et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
+s'accomplira tout entière.
+
+RUGGIERI
+
+C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
+voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
+sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
+les comprendre. Les constellations sont brillantes.
+
+CATHERINE
+
+Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
+Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
+et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
+parvenir à conjurer.
+
+RUGGIERI
+
+Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.
+
+CATHERINE
+
+Oui,...vous m'êtes tout dévoué...Mais aussi ma protection, quoique
+ignorée de tous, ne vous est pas inutile...Votre réputation vous a
+fait bien des ennemis, mon père...
+
+RUGGIERI
+
+Je le sais.
+
+CATHERINE
+
+La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
+ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
+poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
+peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
+les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
+celui de Côme Ruggieri.
+
+RUGGIERI, avec crainte
+
+Je le sais,...je le sais.
+
+CATHERINE
+
+Ne l'oubliez pas...Restez moi fidèle...et, tant que le ciel laissera
+à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
+Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.
+
+RUGGIERI
+
+Que puis-je faire pour Votre Majesté?
+
+CATHERINE
+
+D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
+écrit de le faire?
+
+RUGGIERI
+
+Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
+ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
+m'honore Votre Majesté...Vous voyez que je vous ai comprise et que
+j'ai été au delà de vos ordres.
+
+CATHERINE
+
+Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
+retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?
+
+RUGGIERI
+
+Oui, oui...
+
+CATHERINE
+
+Et maintenant, mon père, écoutez...Votre profonde retraite, vos
+travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
+intrigues de la cour...Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
+un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
+l'environne.
+
+RUGGIERI
+
+Pardon, ma fille!...les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
+je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
+sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.
+
+CATHERINE
+
+Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris... Le
+caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
+nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
+sont nos ennemis...Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
+lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
+jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
+étaient les favoris du roi.
+
+RUGGIERI
+
+J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
+élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
+grande amitié...Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
+chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence...Mais que
+pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
+avait reçus?...Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
+l'exil...
+
+CATHERINE
+
+Oui, mon père...Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
+qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
+remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
+reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
+rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
+ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
+moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
+l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye...Mon père, il en ferait
+un roi.
+
+RUGGIERI
+
+Et le duc de Guise?
+
+CATHERINE
+
+En ferait un moine, lui...Je ne veux ni l'un ni l'autre...Il me faut
+un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme...Aurais-je donc
+abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
+pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
+esprit et le dirigeât à son gré?...Non; je lui ai donné un caractère
+factice, pour que ce caractère m'appartînt...Tous les calculs de ma
+politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là...Il
+fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
+fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
+Médicis...» J'y ai réussi jusqu'à présent...Mais ces deux hommes!...
+
+RUGGIERI
+
+Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
+des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
+d'Albret, deux heures avant sa mort?...
+
+CATHERINE
+
+Non...Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
+cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
+d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
+distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
+roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
+puissance...J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
+de la duchesse de Guise.
+
+RUGGIERI
+
+Et celle-ci?...
+
+CATHERINE
+
+L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
+peut-être...Elle est esclave de sa réputation de vertu...Ils en sont
+à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
+tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
+faiblesse, car elle le fuit...Mon père, ils se verront aujourd'hui;
+ils se verront seuls.
+
+RUGGIERI
+
+Où se verront-ils?
+
+CATHERINE
+
+Ici...Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
+Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
+vous...Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
+fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
+en faire ses beaux-frères...Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
+jeunes fous...Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
+son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
+votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
+(Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
+est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
+avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
+être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
+expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.
+
+RUGGIERI
+
+Et comment l'avez-vous déterminée à venir?...
+
+CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret
+
+Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?
+
+RUGGIERI
+
+Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
+secret?
+
+CATHERINE
+
+Sans doute...
+
+RUGGIERI
+
+Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
+Clèves, votre filleule!...L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
+de Guise...
+
+CATHERINE
+
+Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
+besoin...M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
+Donnons-lui de l'occupation...D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:
+
+ Il faut tout tenter et faire,
+ Pour son ennemi défaire.
+
+RUGGIERI
+
+Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
+cette alcôve.
+
+CATHERINE
+
+Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
+liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
+voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
+avais demandé pour cet usage.
+
+RUGGIERI
+
+Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
+souveraine.
+
+CATHERINE
+
+Oui...Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?
+
+RUGGIERI
+
+A l'instant, si vous le voulez.
+
+CATHERINE
+
+Gardez-vous en bien!
+
+RUGGIERI
+
+Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
+seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
+qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.
+
+CATHERINE
+
+Oui...tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
+magie...Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
+superstitieux et crédule: il aime, il croira...D'ailleurs, vous ne
+lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
+moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?
+
+RUGGIERI
+
+Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
+miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
+se lève à moitié)
+
+CATHERINE
+
+Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
+vous...Quelle heure comptez-vous?...
+
+RUGGIERI
+
+Je ne puis vous le dire...La présence de Votre Majesté m'a fait
+oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.
+
+CATHERINE
+
+C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
+l'important...Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
+horloge;...je la ferai venir pour vous...Ou plutôt, écrivez vous-même
+à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.
+
+RUGGIERI
+
+Votre Majesté comble tous mes désirs...Depuis longtemps, j'en eusse
+acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre...
+
+CATHERINE
+
+Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?...Par Notre-Dame! il
+ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
+vous...Non...Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
+Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
+finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
+Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
+porte secrète)
+
+SCENE II
+
+RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie
+
+RUGGIERI
+
+Oui, j'irai te rappeler ta promesse...Ce n'est qu'à prix d'or que je
+puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
+nécessaires...(Ecoutant) On frappe...Ce sont eux. (Il va refermer la
+porte de l'alcôve)
+
+D'EPERNON, derrière le théâtre
+
+Holà! hé!
+
+RUGGIERI
+
+On y va, mes gentilshommes, on y va.
+
+
+SCENE III
+
+RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE
+
+D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
+bras de Saint-Mégrin
+
+Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier...Vive
+Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
+chat-huant pour arriver jusqu'à vous.
+
+RUGGIERI
+
+L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.
+
+JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil
+
+Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
+comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
+l'antichambre mieux éclairée...
+
+RUGGIERI
+
+Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais...
+
+D'EPERNON
+
+Tu lui avais donc écrit?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne...
+
+D'EPERNON, à Joyeuse
+
+Et toi?
+
+JOYEUSE
+
+Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé...Cela me fatigue.
+
+RUGGIERI
+
+Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+En ce cas, tu sais ce qui nous amène.
+
+RUGGIERI
+
+Oui.
+
+(D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
+rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)
+
+D'EPERNON
+
+Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
+t'interroger, tu vas nous répondre?
+
+RUGGIERI
+
+Oui...
+
+JOYEUSE
+
+Un instant, tête-Dieu!...(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
+père...On dit que vous êtes en commerce avec Satan...Si cela était, si
+cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,...j'espère que
+vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
+premières maisons de France?
+
+D'EPERNON
+
+Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!...
+
+RUGGIERI
+
+Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.
+
+D'EPERNON
+
+Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
+l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?...
+
+RUGGIERI
+
+Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
+mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
+ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
+destinée...Nogaret de la Valette, baron d'Epernon...
+
+D'EPERNON
+
+Comment! tu me connais aussi, moi?...Au fait, il n'y a rien là
+d'étonnant...Je suis devenu si populaire!
+
+RUGGIERI, reprenant
+
+Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
+auprès de ce que sera ta faveur future.
+
+D'EPERNON
+
+Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?...Le roi m'appelle
+son fils.
+
+RUGGIERI
+
+Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
+inconstante...Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
+commanderont.
+
+D'EPERNON
+
+Comment! tu connais le projet du mariage...?
+
+RUGGIERI
+
+Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
+possédera!
+
+D'EPERNON
+
+Mais qui a pu t'apprendre?...
+
+RUGGIERI
+
+Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
+tous les astres?...Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
+Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.
+
+JOYEUSE
+
+Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
+devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
+fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope...Non? Eh
+bien, allez, je vous écoute.
+
+RUGGIERI
+
+Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
+la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;...que le titre de
+pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
+France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
+souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?...Oui...Eh bien, tu n'as
+fait que pressentir la moitié de ta fortune...Salut à l'époux de
+Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!...Salut au grand amiral
+du royaume de France!...
+
+JOYEUSE, se levant vivement
+
+Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
+(Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
+prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
+moi.
+
+D'EPERNON
+
+De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais...(Il fouille à
+son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout...Je ne
+pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
+philippus...Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
+soit trépassé...Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
+tu devrais bien le charger de faire son épitaphe...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs...Je crois
+qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
+et les doublons d'Espagne...Cependant il m'en reste encore
+quelques-uns, et si tu veux...
+
+D'EPERNON, riant
+
+Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
+sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
+Saint-Mégrin est fou...Seulement, sa folie n'est pas gaie...Cependant,
+il vient de me donner une bonne idée...Il faut que je vous fasse payer
+mon horoscope par un ligueur...Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
+bon?...Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
+Voyons, cherche...
+
+JOYEUSE
+
+Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?...
+
+D'EPERNON
+
+Insolvable...En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Et le petit Brigard?...
+
+D'EPERNON
+
+Bah!...un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
+cannelle et en herbe à la reine.
+
+RUGGIERI
+
+Thomas Crucé?...
+
+D'EPERNON
+
+Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
+pendant quelque temps rancune à votre langue...Il n'est pas endurant.
+
+JOYEUSE
+
+Eh bien, Bussy Leclerc?
+
+D'EPERNON
+
+Vive Dieu....un procureur...Tu es de bon conseil, Joyeuse...(A
+Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
+attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
+le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
+de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
+dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
+douze pages...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
+doit nous attendre au Louvre...Il faut rentrer, messieurs; partons!
+
+JOYEUSE
+
+Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.
+
+RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin
+
+Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?
+
+RUGGIERI
+
+Tu n'es pas ambitieux!...Ce n'est pas en amour du moins.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que dites-vous, mon père! Parlez bas!
+
+RUGGIERI
+
+Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
+pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
+deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Plus bas, mon père, plus bas!
+
+RUGGIERI
+
+Eh bien, doutes-tu encore de la science?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non...
+
+RUGGIERI
+
+Veux-tu partir encore sans me consulter?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Je le devrais, peut-être...
+
+RUGGIERI
+
+J'ai cependant bien des révélations à te faire.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai...Joyeuse,
+d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
+l'antichambre...
+
+JOYEUSE
+
+Un instant, un instant!...ma sarbacane...De par sainte Anne! si
+j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
+veux pas lui laisser un seul carreau.
+
+D'EPERNON, à Saint-Mégrin
+
+Allons, dépêche-toi!...et nous te ferons bonne garde pendant ce
+temps. (Ils sortent.)
+
+
+SCENE IV
+
+RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE
+
+SAINT-MEGRIN, poussant la porte
+
+Bien, bien...(Revenant) Mon père... un seul mot... M'aime-t-elle?...
+Vous vous taisez, mon père... Malédiction!... Oh! faites...faites
+qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
+certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
+je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
+salut dans l'autre...Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
+l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
+monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
+quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
+d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
+père...Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle...
+
+RUGGIERI
+
+Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
+reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?...Oui,
+quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
+détournaient pas assez vite...Mais je puis me tromper...Elle me fuit,
+et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.
+
+RUGGIERI
+
+Et si tu y réussissais enfin?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Cela étant, mon père!...son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
+craindre ou à espérer.
+
+RUGGIERI
+
+Et bien, viens et regarde dans cette glace...On l'appelle le miroir
+de réflexion...Quelle est la personne que tu désires y voir?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Elle, mon père!...
+
+(Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
+apercevoir la duchesse de Guise endormie)
+
+RUGGIERI
+
+Regarde!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Dieu!...vrai Dieu!...c'est elle!...elle, endormie! Ah! Catherine!
+(L'alcôve se referme) Catherine! Rien...(regardant derrière) Rien
+non plus par ici...Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion...Mon
+père, que je la voie...que je la revoie encore!...
+
+RUGGIERI
+
+Elle dormait, dis-tu?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui...
+
+RUGGIERI
+
+Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
+grand...Je puis profiter du sien pour la transporter ici.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ici, près de moi?
+
+RUGGIERI
+
+Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
+ne peut rien contre sa volonté...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Bien, mais hâtez-vous, mon père!...hâtez-vous!...
+
+RUGGIERI
+
+Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
+revienne à elle...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, oui; mais hâtez-vous...
+
+RUGGIERI
+
+T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure...
+
+RUGGIERI
+
+Eh bien, lis...(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
+livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
+fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
+Regarde! (Il sort)
+
+
+SCENE V
+
+SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Elle!...c'est elle!...la voilà...(Il s'élance vers elle, puis
+s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
+enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
+enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
+Si...Que Dieu me protège! Ah!...rien ne change...Ce n'est donc pas
+un prestige, un rêve du ciel...Oh! son coeur bat à peine!...sa
+main...elle est glacée!...Catherine! réveille-toi: ce sommeil
+m'épouvante! Catherine!...Elle dort...Que faire?...Ah! ce
+flacon,.....j'oubliais...Ma tête est perdue!...(Il lui fait respirer
+le flacon)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, oui,...respire!...lève-toi!...parle, parle!...j'aime mieux
+entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
+te voir dormir de ce sommeil froid.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah! que je suis faible!...(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
+Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps...Mes
+femmes...comment s'appellent-elles?...(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
+c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui...oui...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Vous!...mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
+à voir à mon réveil...Mon front est si lourd, que je ne puis y
+rassembler deux idées...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
+reste!...celle de mon amour pour toi...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oui,...oui,...vous m'aimez...Oh! depuis longtemps, je m'en suis
+aperçue... Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais...
+Pourquoi donc?...Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
+dire!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oh! redis-le donc encore!...redis-le, car il y a bien du bonheur à
+l'entendre!...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Mais j'avais un motif pour vous le cacher...Quel était-il donc?...
+Ah!... ce n'était pas vous que je devais aimer...(Se levant, et
+oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
+que je vous aimais?...Malheureuse que je suis!...mon amour s'est
+réveillée avant ma raison.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
+croyez pas que cela soit...C'était un songe,...le sommeil,... le...
+Mais comment se fait-il que je sois ici?...Quelle est cette chambre?
+...Marie!...Madame de Cossé!... Laissez-moi, monsieur de
+Saint-Mégrin, éloignez-vous...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+M'éloigner! et pourquoi?...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment...Il y a
+de l'enchantement, de la magie.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je suis perdue!...moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
+les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+M. de Guise!...mille damnations!...M. de Guise, votre seigneur et
+maître!...Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort...et que tout
+son sang...tout le mien...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Monsieur le comte, vous m'effrayez.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Pardon!...mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
+être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître...Il me
+fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
+du jugement si je ne le lui rends pas...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Monsieur le comte!...Mais enfin...où suis-je? dites-le moi...
+Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
+pardonne...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Me pardonner! et quel est donc mon crime?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je suis ici...et vous me le demandez...Vous avez profité de son
+sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
+vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Qui ne m'aime pas!...Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
+pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Silence!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ne craignez rien.
+
+JOYEUSE, dans l'antichambre
+
+Vive Dieu!...nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas...
+
+LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre
+
+Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
+d'éveiller un lion...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Sainte Marie!...c'est la voix du duc de Guise!...où fuir? où me
+cacher?
+
+SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte
+
+C'est le duc de Guise?...Eh bien...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+C'est vrai...
+
+(Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
+qui sert de verrou)
+
+RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main
+
+Silence, madame...Suivez-moi...
+
+(Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
+la suit; la porte se referme derrière eux)
+
+LE DUC DE GUISE, avec impatience
+
+Messieurs!...
+
+D'EPERNON
+
+Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
+agréable?...
+
+SAINT-MEGRIN, se retournant
+
+Maintenant, madame,...nous pouvons...Eh bien, où est-elle?...Tout
+cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
+ma tête!...Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)
+
+LE DUC DE GUISE, entrant
+
+J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
+les honneurs de l'appartement...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
+profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
+crois digne...Cela viendra, je l'espère...
+
+JOYEUSE
+
+Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, oui, messieurs, c'est lui...Mais il se fait tard; partons!
+partons! (Ils sortent)
+
+
+SCENE VII
+
+LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD
+
+LE DUC DE GUISE
+
+C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?
+
+CRUCE
+
+Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,...tout dégénère.
+Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Comment cela?
+
+CRUCE
+
+Eh! oui...Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
+de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
+n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
+les huguenots sont de la Ligue...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Est-ce que votre liste?...
+
+CRUCE
+
+Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
+ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
+la grimace...Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
+sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
+pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans...Mais je n'aurai
+pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
+perdent...Tête-Dieu! si j'étais à votre place...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Et la liste?...
+
+CRUCE
+
+La voici...Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
+plus tard.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Cela viendra, mon brave, cela viendra.
+
+CRUCE
+
+Dieu le veuille!...Ah! ah! voilà les camarades.
+
+(Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
+avocats, des procureurs.
+
+CRUCE
+
+Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?
+
+BRIGARD
+
+Ils ont tous signé.
+
+CRUCE, lui frappant sur l'épaule
+
+Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
+se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
+auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
+achèteront.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Et vous, monsieur Marteau?
+
+LA CHAPELLE-MARTEAU
+
+J'ai été moins heureux, monseigneur...Les maîtres des comptes ont
+peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
+de Thou?...Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
+et à sa famille?
+
+LA CHAPELLE-MARTEAU
+
+Oui; mais on se réunit sans sa permission.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il a raison, M. de Thou...Je me rendrai demain au lever de Sa
+Majesté, messieurs...Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
+sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser...Mais, Dieu
+merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
+yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
+l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
+la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.
+
+LA CHAPELLE-MARTEAU
+
+Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
+d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il n'oserait!...D'ailleurs, j'irai armé.
+
+CRUCE
+
+Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!...Cela fait, monseigneur,
+je crois qu'il sera temps de vous décider.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
+en une heure, je ne le déciderai de ma vie.
+
+CRUCE
+
+Oui,...et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
+pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
+le plus sûr.
+
+CRUCE
+
+Tête-Dieu!...vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
+pressé; et puisque tout le monde signe...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oui...Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
+Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris...ont-ils
+signé?...Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
+mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
+Bastille...Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
+venu...
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Eh bien, que ferons-nous au Valois?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
+paire de ciseaux: une troisième couronne.
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Ainsi soit-il!...n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
+tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien...
+
+RUGGIERI
+
+J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
+requête.
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Laquelle?
+
+RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon
+
+La voici...
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Comment! un bon du d'Epernon...sur moi? C'est une plaisanterie.
+
+RUGGIERI
+
+Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
+et le ferait acquitter lui-même...
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Qu'il vienne, morbleu!...a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
+j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?...Je crois que le
+cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
+et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
+tailler en marbre à son tour.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
+vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi...Son insolence
+recrute pour nous...Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
+rose, c'est cent vingt livres tournois...Les voici.
+
+BUSSY-LECLERC
+
+Que faites-vous donc, monseigneur?...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
+je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur...Mais il
+se fait tard...A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
+Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
+les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
+viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
+Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.
+
+CRUCE
+
+Oui, monseigneur...(Ils sortent)
+
+
+SCENE VIII
+
+LE DUC DE GUISE, seul
+
+(Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)
+
+Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
+entrepris...Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
+à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
+beau rêve...Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
+combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;...c'est le moins à craindre; il
+est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
+facilement hérétique et inhabile à succéder...Mais, à son défaut
+l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
+l'héritage du Valois?...Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
+voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
+soeur...Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
+couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
+forcer à me reconnaître comme héritier...J'y songerai...Que de
+peines! de tourments!...pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
+pistolet ou la lame d'un poignard...Ah! (Il laisse tomber sa main
+avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
+duchesse.) Qu'est cela?...Mille damnations! ce mouchoir appartient à
+la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
+Lorraine...Elle serait venue ici!...Saint-Mégrin!...O Mayenne!
+Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui...lui...(Appelant)
+Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais...Saint-Paul! qu'on me
+cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIEME
+
+Une salle du Louvre.--A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
+préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
+couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
+sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
+table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
+des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
+couleurs.
+
+
+SCENE PREMIERE
+
+JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages
+
+D'EPERNON
+
+Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
+retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non, je suis distrait aujourd'hui.
+
+JOYEUSE
+
+Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue...Vrai Dieu!
+c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
+qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
+Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
+même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
+il est amoureux...
+
+SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement
+
+Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?
+
+JOYEUSE
+
+Non, merci.
+
+D'EPERNON
+
+Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?
+
+JOYEUSE
+
+C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.
+
+SAINT-LUC
+
+Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?
+
+JOYEUSE
+
+C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
+oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras...
+
+SAINT-LUC
+
+Soit.
+
+JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle
+
+Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu...Celui-là ne fatigue ni le corps
+ni l'esprit...Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
+succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
+Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?
+
+SAINT-LUC
+
+J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
+obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
+Bourbon.
+
+JOYEUSE
+
+Ah! oui,...moyennant quatre sous par personne.
+
+SAINT-LUC
+
+Et puis, en passant...Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.
+
+JOYEUSE
+
+Et puis, en passant?...
+
+SAINT-LUC
+
+Où?
+
+JOYEUSE
+
+En passant, disais-tu?
+
+SAINT-LUC
+
+Oui...Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
+première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.
+
+D'EPERNON
+
+C'est Ducerceau qui l'a entrepris...On dit que le roi va lui accorder
+des lettres de noblesse.
+
+JOYEUSE
+
+Et justice sera faite...Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
+cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
+Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
+qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet...
+
+SAINT-LUC
+
+Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
+confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
+prendre les collets renversés à l'italienne.
+
+D'EPERNON
+
+Eh! que ne nous disais-tu pas cela!...Nous serons en retard d'un
+jour...Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui...(A son page) Que je
+trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise...
+
+SAINT-LUC, riant
+
+Ah! ah!...tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
+qu'il manquait un bouton à ton pourpoint...
+
+JOYEUSE
+
+Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
+rentre aujourd'hui en grâce.
+
+SAINT-LUC
+
+Vrai?...
+
+JOYEUSE
+
+Oui, il est décidément guisard...C'est le Balafré qui a exigé du roi
+qu'il lui rendît son commandement...Depuis quelque temps, le roi fait
+tout ce qu'il veut.
+
+D'EPERNON
+
+C'est qu'il a besoin de lui...Il paraît que le Béarnais est en
+campagne, le harnais sur le dos...
+
+JOYEUSE
+
+Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
+l'été...Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,...avec cent
+cinquante livres de fer sur le corps!...pour revenir hâlé comme un
+Andalou...
+
+SAINT-LUC
+
+Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse...
+
+JOYEUSE
+
+Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
+d'épée...et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
+d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune...
+
+SAINT-LUC
+
+Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?
+
+D'EPERNON
+
+Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur...C'est encore un
+ennemi de moins pour le guisard.
+
+JOYEUSE
+
+A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
+de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
+paraissent peuple.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Guise!...toujours Guise!...Vive Dieu!...que l'occasion se présente
+(tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
+saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
+lorrains comme ce gant.
+
+JOYEUSE
+
+Bravo, Saint-Mégrin!...Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
+titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
+la mienne...Cela viendra peut-être...
+
+DU HALDE
+
+Messieurs, messieurs, voilà Bussy...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Comment! Bussy d'Amboise?...
+
+
+SCENE II
+
+LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne...Aux amis,
+salut...Bonjour, Saint-Mégrin...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+J'y étais, il y a trois jours...Aujourd'hui, me voilà.
+
+JOYEUSE
+
+Ah! ah!...vous êtes donc raccommodés?...Il voulait te tuer avec
+Quélus...Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Oui, pour la dame de Sauve...Mais, depuis, nous avons mesuré nos
+épées, et elles se sont trouvées de la même longueur...
+
+SAINT-LUC
+
+A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
+de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
+de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf...Sans doute elle était
+prévenue de ton arrivée, elle...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Non. Nous voyageons incognito...Mais je n'ai pas voulu passer si
+près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
+de vous qui eût besoin d'un second...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Tête-Dieu!...le cas échéant, je suis homme à retarder mon
+départ;...ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
+m'est arrivé...c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
+battre une fois par semaine...Heureusement que j'avais là, sous la
+main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
+qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
+crois qu'il y avait des Y...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Bah! pas possible...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Parole d'honneur! Crillon était mon second...
+
+JOYEUSE
+
+Et qui avait raison?
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
+décidera...Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!...Je
+croyais que, depuis la mort de Quélus...
+
+SAINT-LUC
+
+Le duc de Guise a sollicité sa grâce.
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Ah! oui, sollicité,...j'entends...Il est donc toujours insolent,
+notre beau cousin de Guise?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Pas encore assez...
+
+D'EPERNON
+
+Vrai-Dieu! tu es difficile...Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
+n'est pas de ton avis.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Qu'il dise donc un mot...
+
+D'EPERNON
+
+Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
+le latin.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
+Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
+d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
+rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
+à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
+mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?
+
+D'EPERNON
+
+Silence, Saint-Mégrin!...le voilà...
+
+UN PAGE, entrant
+
+Le roi!...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Je vais me tenir un peu à l'écart...Je ne me montrerai que s'il est
+de bonne humeur...
+
+UN SECOND PAGE
+
+Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)
+
+UN TROISIEME PAGE
+
+Le roi!
+
+
+SCENE III
+
+LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE
+
+HENRI
+
+Salut, messieurs, salut...Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
+de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
+d'amazone...Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
+fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
+Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
+Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
+présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
+suivre seront les bienvenus.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
+ordonniez une campagne dans l'Anjou...si vos gentilshommes étaient
+revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
+guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
+vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
+route pieds nus sur des charbons ardents.
+
+HENRI
+
+Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
+arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
+beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
+pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
+cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
+ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
+bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
+n'aurait jamais dû quitter notre cour...
+
+CATHERINE
+
+Il y revient, peut-être, mon fils...
+
+HENRI, s'asseyant
+
+C'est ce que nous allons savoir...Asseyez-vous, ma mère...Approchez,
+seigneur de Bussy...Où avez-vous quitté notre frère?
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+A Paris, sire.
+
+HENRI
+
+A Paris!...Serait-il dans notre bonne ville de Paris?
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Non; mais il y est passé cette nuit.
+
+HENRI
+
+Et il se rend?...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Dans la Flandre...
+
+HENRI
+
+Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
+famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
+sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
+et à son roi?...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Sire,...il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
+il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
+sortir.
+
+HENRI
+
+Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
+serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
+bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
+Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
+vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
+qu'y a-t-il?
+
+CATHERINE
+
+Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
+vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
+présence...
+
+HENRI
+
+Oui, oui, volontairement!...Le meurtrier!...Ma mère, mon cousin de
+Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
+qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.
+
+LE PAGE
+
+Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
+ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
+aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
+respect.
+
+HENRI
+
+Oui, oui;...tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
+respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
+pourrait me rappeler cet affreux duel...Tiens, Joyeuse, tiens!...(Il
+tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
+d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
+commun...D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron...Saint-Mégrin,
+je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
+bras de dix-huit ans!...qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
+circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
+oubliez pas dans vos prières.
+
+ Que Dieu reçoive en son giron
+ Quélus, Schomberg et Maugiron.
+
+Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous...Faites entrer...(A
+la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
+Approchez ici, baron, et fléchissez le genou...Charles Balzac
+d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
+royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
+les avions ôtés, vos dignités et vos titres...Relevez-vous, baron de
+Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
+d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
+que vous y remplissiez autrefois...Relevez-vous.
+
+D'ENTRAGUES
+
+Non, sire,...je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
+publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
+loyal et honorable cavalier.
+
+HENRI
+
+Oui,...nous le reconnaissons, car c'est la vérité...Mais vous avez
+porté des coups bien malheureux!...
+
+D'ENTRAGUES
+
+Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
+d'oubli.
+
+HENRI
+
+Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.
+
+CATHERINE
+
+Mon fils, que faites-vous?
+
+HENRI
+
+Non, madame, non...J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
+qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.
+
+D'ENTRAGUES
+
+Sire,...j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
+soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.
+
+HENRI
+
+C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
+présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
+bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir...Qui fait ce
+bruit?
+
+D'EPERNON
+
+Ce sont ceux de Guise...
+
+HENRI
+
+Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
+princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés...Ses
+pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
+ne soit pas un mystère...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance...Il a ses
+sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
+pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
+Majesté.
+
+
+SCENE IV
+
+LES MEMES, LE DUC DE GUISE
+
+(Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
+par quatre, dont l'un porte son casque)
+
+HENRI
+
+Venez, monsieur le duc, venez...Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
+que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
+parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
+de supprimer quelque impôt...Mon peuple est un peuple bien heureux,
+mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
+en moi un roi si patient!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,...et je
+suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
+sujets.
+
+SAINT-MEGRIN, à part
+
+Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
+Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
+des siens que j'ai à l'entretenir...
+
+HENRI
+
+Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
+attendre nos prochains états de Blois?...Les trois ordres de la
+nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
+mission de me parler au nom de leurs mandataires.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
+viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
+novembre?...Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
+conseil privé...
+
+HENRI
+
+Lorsque le danger est pressant!...Mais vous nous effrayez, monsieur
+de Guise...Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
+privé sont ici...Parlez, monsieur le duc, parlez.
+
+CATHERINE
+
+Mon fils, permettez que je me retire.
+
+HENRI
+
+Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
+pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
+ses conseils nous ont même été d'un utile secours.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
+hardie...Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
+sujet.
+
+HENRI
+
+Au fait, monsieur le duc, au fait...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
+les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat...Jusqu'à présent, Votre
+Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
+remplir...Mais cela ne peut durer...L'approbation du saint-père a
+permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
+du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
+prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers...Les diamants
+de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
+duc Casimir...Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
+été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
+l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
+d'aliéner les domaines.
+
+HENRI
+
+Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
+mauvais état...Nous prendrons un autre surintendant.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire...mais
+Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
+votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
+emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
+Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
+et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
+troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
+mille habitants au fil de l'épée.
+
+HENRI
+
+Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
+châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
+craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
+irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
+l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
+cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
+rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
+terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
+vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
+chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
+pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.
+
+HENRI
+
+Vous l'entendez, monsieur le duc?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
+Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
+s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
+hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
+remplira, lorsque le moment en sera venu...Mais je ne puis cacher à
+Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
+voyant pas reconnaître hautement cette grande association.
+
+HENRI
+
+Et que faudrait-il pour cela?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
+confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
+surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
+rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
+circonstances difficiles...
+
+HENRI
+
+Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
+personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
+l'embarras de chercher bien loin ce chef...Nous y penserons à loisir,
+mon beau cousin, nous y penserons à loisir.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant...
+
+HENRI
+
+Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
+huguenot...Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
+l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
+nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
+Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
+masqué.
+
+SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc
+
+Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
+chercheur d'aventures?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Et de redresseur de torts, monsieur le comte.
+
+HENRI
+
+En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
+temps qui court.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
+d'acier qu'un justaucorps de satin.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
+oreilles.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
+blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
+tête pour les éviter.
+
+JOYEUSE, prenant sa sarbacane
+
+C'est ce que nous allons voir...
+
+SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane
+
+Attends!...il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
+l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
+vous, monsieur le duc.
+
+TOUS
+
+Bravo! bravo!
+
+LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard
+
+Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)
+
+SAINT-PAUL
+
+Qu'allez-vous faire!...
+
+HENRI
+
+Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
+et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Et vous aussi, sire!...Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
+Majesté.
+
+HENRI
+
+Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
+agissez comme si nous n'y étions pas...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?...
+
+HENRI
+
+Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous...Nous
+trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
+pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vous en êtes le maître, sire...Mais d'ici là?...
+
+HENRI
+
+Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre...Comte Paul Estuert, nous
+te faisons marquis de Caussade.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Je suis duc, sire.
+
+HENRI
+
+Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
+Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui...car il
+est votre égal.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
+puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
+à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur...Or, écoutez, messieurs:
+moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
+Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
+présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
+princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
+poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
+à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
+la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
+(Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!
+
+D'EPERNON
+
+Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.
+
+LE DUC DE GUISE, montrant le gant.
+
+Saint-Paul...
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Un instant, messieurs!...un instant! Moi, Louis de Clermont,
+seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
+Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
+déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
+comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.
+
+JOYEUSE
+
+Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais...tu ne m'as
+pas donné le temps...Mais sois tranquille, si tu es tué...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
+(Haut) Antraguet, tu seras mon second...Vous le voyez, messieurs, je
+vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus...
+Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
+longueur que l'épée de combat de ces messieurs.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
+pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci...Mais
+nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
+duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.
+
+HENRI
+
+Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
+présence, et nous le fixons à demain...Maintenant, chacun de vous
+peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
+l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant...Que veux-tu,
+Saint-Mégrin?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
+rapporte à Dieu et à mon épée.
+
+HENRI
+
+Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
+Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.
+
+HENRI
+
+Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
+l'octroyons, mon beau cousin...Messieurs, puisque M. de Guise nous y
+force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
+d'Etat...Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
+champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
+songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.
+
+
+SCENE V
+
+HENRI, CATHERINE
+
+HENRI
+
+Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
+vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
+autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.
+
+CATHERINE
+
+Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
+conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?
+
+HENRI
+
+Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.
+
+CATHERINE
+
+Et vous avez résolu?
+
+HENRI
+
+Rien encore, car les chances du combat sont incertaines...Si M. de
+Guise était tué,...eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
+s'il ne l'était pas,...alors je prierais Dieu de m'éclairer...Mais,
+en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
+ne m'en fera changer...La vue de mon trône me donne de temps en temps
+des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.
+
+CATHERINE
+
+Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
+puissante?...Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
+désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.
+
+HENRI
+
+Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
+trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
+partie, si ce n'est du tout.
+
+CATHERINE
+
+Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
+la Ligue exige par sa voix...
+
+HENRI
+
+Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
+mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui...
+comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
+d'Amboise... Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
+comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
+cuissards d'acier.
+
+CATHERINE
+
+Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
+n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.
+
+HENRI
+
+Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant...Ce
+que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré...et,
+cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
+devoir que nous lui imposerons comme son maître.
+
+CATHERINE
+
+Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!...et malheur...
+malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
+marche!
+
+HENRI
+
+Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
+raisons?
+
+CATHERINE
+
+Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
+but?...
+
+HENRI
+
+De soutenir l'autel et le trône.
+
+CATHERINE
+
+C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
+sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
+fils,...il n'est pas loin d'être un rebelle.
+
+HENRI
+
+M. le duc aurait-il de si coupables desseins?
+
+CATHERINE
+
+Les circonstances l'accusent, du moins...Hélas! mon fils, je ne puis
+veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
+peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.
+
+HENRI
+
+Un complot! on conspirerait contre moi?...Dites, dites, ma mère...
+Quel est ce papier?...
+
+CATHERINE
+
+Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon... Son
+valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
+celui-ci en faisait partie.
+
+HENRI
+
+Voyons, ma mère, voyons...(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
+papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
+Guise!...un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
+monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
+France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
+moi, ma mère?...
+
+CATHERINE
+
+Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
+voici tel...non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
+qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
+l'approuver.
+
+HENRI, lisant
+
+«Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
+rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
+sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
+comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
+roi et l'avoir confiné dans un couvent...» Dans un couvent!...Ils
+veulent m'ensevelir dans un cloître!...
+
+CATHERINE
+
+Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
+vous attend...
+
+HENRI
+
+Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?
+
+CATHERINE
+
+Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
+Childéric, en échange de son manteau royal?...
+
+HENRI
+
+Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
+changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
+donne des droits.
+
+CATHERINE
+
+Ne peut-on en supposer?...Voyez cette généalogie.
+
+HENRI
+
+La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
+vous savez bien que cela n'est pas.
+
+CATHERINE
+
+Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.
+
+HENRI
+
+Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
+couronne de France...Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
+prétendre sans notre permission?
+
+CATHERINE
+
+Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
+faut recoudre.
+
+HENRI
+
+Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
+adroit.
+
+CATHERINE
+
+Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
+que lui?
+
+HENRI
+
+Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin...
+
+CATHERINE
+
+Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne...
+
+HENRI
+
+Vous avez raison...Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
+la Ligue?
+
+CATHERINE
+
+Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?...Peut-être y
+aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
+résolution.
+
+HENRI, hésitant
+
+De la résolution!
+
+CATHERINE
+
+Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
+respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
+parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
+caractère irrésolu...C'est un roseau peint en fer...Appuyez, il
+pliera.
+
+HENRI
+
+Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!...faut-il les
+exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.
+
+CATHERINE
+
+Non; peut-être ai-je un autre moyen...Mais jurez-moi qu'à l'avenir
+vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.
+
+HENRI
+
+N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.
+
+CATHERINE
+
+Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
+à Dieu.
+
+HENRI
+
+Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
+m'abandonne entièrement à vous.
+
+CATHERINE
+
+Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.
+
+
+SCENE VI
+
+LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
+insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin...Le roi
+l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
+Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
+dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
+a fait prévenir par Bassompierre...Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
+la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
+(Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.
+
+RUGGIERI
+
+Oui, monseigneur duc...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
+toi...Dans quelques minutes, nos amis seront ici...Je suis venu le
+premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
+dit que je pouvais compter sur toi.
+
+RUGGIERI
+
+Il a dit vrai...Et mon art...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
+trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
+savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
+archives...C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
+L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
+Ligue; il est rentré en France...
+
+RUGGIERI
+
+Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
+Lyon.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il y est mort; il était porteur de papiers importants...Ces papiers
+ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
+de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
+par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
+étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
+faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
+dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
+C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
+Voici un à-compte.
+
+RUGGIERI
+
+Vous serez content de moi, monseigneur.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Bien...Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
+ai trouvés?
+
+RUGGIERI
+
+Me consulter sur l'avenir.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Sont-ils donc mécontents du présent?...Ils seraient bien difficiles.
+Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?
+
+RUGGIERI
+
+Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
+s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines...Mais il
+y a quelqu'un dans l'antichambre...Ah! ah! c'est le père Crucé.
+
+
+
+
+ACTE TROISIEME
+
+L'oratoire de la duchesse de Guise
+
+
+SCENE PREMIERE
+
+ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE
+
+MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir
+
+Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
+bal de la cour en simple domino?
+
+MARIE, déposant des fleurs sur la même table
+
+C'est que madame la duchesse n'est pas coquette...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages...A
+quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
+figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
+domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
+Diane ou en Hébé?
+
+ARTHUR
+
+C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.
+
+MADAME DE COSSE
+
+Voyez donc ce petit muguet!...Allez ramasser l'éventail de votre
+maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
+vous n'y connaissez encore rien...Dans trois ou quatre ans, à la
+bonne heure!
+
+ARTHUR
+
+Tiens...Je vais avoir quinze ans.
+
+MADAME DE COSSE
+
+Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise...
+
+MARIE
+
+Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
+Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
+premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.
+
+MADAME DE COSSE
+
+Et voilà le tort...Autrefois, on conservait son déguisement toute la
+nuit...Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
+l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans...Je n'en
+avais que vingt.
+
+ARTHUR
+
+Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.
+
+MADAME DE COSSE
+
+Vingt-cinq ou trente, peu importe...Alors je n'en avais que quinze.
+Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
+l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
+combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.
+
+ARTHUR
+
+C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.
+
+MADAME DE COSSE
+
+C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux...Il ferait beau
+voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
+damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.
+
+ARTHUR
+
+Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
+François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.
+
+MADAME DE COSSE
+
+J'étais un enfant...Je ne m'en souviens pas...Un enfant au berceau,
+entendez-vous?
+
+MARIE
+
+Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
+Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes...
+
+ARTHUR
+
+Et le comte de Saint-Mégrin, donc!...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais...J'aurais bien
+voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
+portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
+beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
+Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
+mains...C'était au fameux tournoi de Soissons...
+
+MARIE
+
+Au fameux tournoi de Soissons?...
+
+ARTHUR
+
+Eh! oui...au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
+du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Petit drôle!...vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
+madame la duchesse de Guise.
+
+
+SCENE II
+
+LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE
+
+ARTHUR, courant à elle
+
+Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
+courroux de votre première dame d'honneur...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, distraite
+
+Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?...
+
+ARTHUR
+
+Chevalier discourtois, je me souviens des dates.
+
+MADAME DE COSSE, interrompant
+
+Madame la duchesse paraît préoccupée.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi? Non...N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?
+
+MARIE
+
+Non, madame.
+
+ARTHUR
+
+Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ta récompense, enfant?...Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
+récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.
+
+MARIE
+
+Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
+dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
+venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
+joli petit sapajou...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
+entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
+tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds
+
+Eh bien?
+
+ARTHUR
+
+Je n'ai rien trouvé...
+
+MADAME DE COSSE
+
+M. de Joyeuse est en Alcibiade...Il a un casque d'or massif...Son
+costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
+est...
+
+ARTHUR
+
+Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)
+
+MADAME DE COSSE
+
+Ah!...M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
+mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
+d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ruggieri?...Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
+près de l'hôtel de Soissons?
+
+MARIE
+
+Oui.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, à part
+
+Plus de doute!...c'était chez lui...J'avais cru le
+reconnaître...(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?
+
+MADAME DE COSSE
+
+Si...M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
+galantes_... Je l'ai déposé sur cette table...La reine de Navarre y
+joue un grand rôle...Et puis M. Ronsard est aussi venu...il voulait
+absolument vous voir...Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
+madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
+apportait une petite pièce de vers.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction
+
+Sur la rime?...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
+la duchesse veut-elle les entendre?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Donnez à Arthur, il les lira.
+
+ARTHUR, lisant
+
+ Mignonne, allons voir si la rose
+ Qui, ce matin, avoit desclose
+ Sa robe de pourpre au soleil
+ N'a point perdu, cette vesprée,
+ Les plis de sa robe pourprée
+ Et son teint au vostre pareil.
+
+ Las! voyez comme en peu d'espace,
+ Mignonne, elle a, dessus la place,
+ Là, là, ses beautés laissé choir.
+ O vrayment marastre nature!
+ Puisqu'une telle fleur ne dure
+ Que du matin jusques au soir!
+
+ Or donc, écoutez-moi, mignonne,
+ Tandis que votre âge fleuronne,
+ Dans sa plus verte nouveauté,
+ Cueillez, cueillez votre jeunesse;
+ Comme à cette fleur, la vieillesse
+ Fera ternir votre beauté.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite
+
+Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.
+
+ARTHUR
+
+Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+M. de Saint-Mégrin?...
+
+MADAME DE COSSE
+
+Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours...
+
+ARTHUR
+
+Et pourquoi cela?
+
+MADAME DE COSSE
+
+Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
+amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
+qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.
+
+ARTHUR
+
+Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?...Cela
+peut être.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oui,...cela peut être.
+
+MADAME DE COSSE, à Arthur
+
+Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
+être l'objet de votre enthousiasme?
+
+ARTHUR
+
+Si remarquable?...Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
+son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Tu l'aimes donc bien?
+
+ARTHUR
+
+Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, vivement
+
+Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
+besoin de vous...Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
+donner.
+
+
+SCENE III
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR
+
+ARTHUR
+
+J'attends vos ordres.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
+distraite, préoccupée...Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
+jeune vicomte de Joyeuse!
+
+ARTHUR
+
+Joyeuse?...Non...Saint-Mégrin.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah! oui,...c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
+jeune homme? Moi, je cherche en vain.
+
+ARTHUR
+
+Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Si.
+
+ARTHUR
+
+Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
+cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
+s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
+force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
+peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
+seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
+pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oui, oui, c'est vrai...Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
+parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
+pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.
+
+ARTHUR
+
+La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, vivement
+
+La dame de Sauve!...On dit qu'il ne l'a jamais aimée.
+
+ARTHUR
+
+S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+T'aurait-il choisi pour son confident?...Il ne ferait pas preuve de
+prudence, en le prenant si jeune...
+
+ARTHUR
+
+Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
+de m'arracher son secret...Mais il ne m'a rien confié...J'ai vu.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Tu as vu...quoi?...qu'as-tu vu?
+
+ARTHUR
+
+Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
+les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
+Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oh! oui...Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
+galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.
+
+ARTHUR
+
+Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
+cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
+l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
+tomber une dame...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Le malheureux! ce bouquet était le mien.
+
+ARTHUR
+
+Le vôtre, ma belle cousine?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ai-je dit le mien?...Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve...Vous
+savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve...Le fou!...Et que
+faisait-il de ce bouquet?
+
+ARTHUR
+
+Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
+son coeur...Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
+force...Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
+m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
+qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Est-ce tout?...est-ce tout?...Oh! encore, encore!...parle-moi encore
+de lui!
+
+ARTHUR
+
+Et depuis, je l'ai vu, il...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Silence, enfant!...M. le duc...Reste près de moi, Arthur; ne me
+quitte pas que je ne te l'ordonne...
+
+
+SCENE IV
+
+LES MEMES, LE DUC DE GUISE
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vous étiez levée, madame...Alliez-vous rentrer dans votre
+appartement?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
+contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
+vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Que voulez-vous!...J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
+vous condamniez était ridicule à votre âge...et qu'il fallait, de
+temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
+pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs...
+Mais il s'agit d'autre chose, madame... Arthur, laissez-moi...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
+entretien secret que vous voudriez?...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
+moi?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi, monsieur! et pourquoi?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+En ce cas, sortez, Arthur...Eh bien?...
+
+ARTHUR
+
+J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vous l'entendez, madame?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Arthur, éloignez-vous.
+
+ARTHUR
+
+J'obéis. (Il sort)
+
+
+SCENE V
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
+aient besoin d'être ratifiés par la vôtre...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
+moi-même...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
+Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
+réitérer un ordre de sa bouche.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
+d'obéissance de cet enfant?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Moi? Aucune...Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
+plus librement le motif qui m'amène...Voulez-vous bien me servir de
+secrétaire?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
+et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
+pourriez-vous par une autre personne?...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Mais, au moins, remettez à plus tard...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
+écriture soit lisible...Ecrivez donc.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je suis prête...
+
+LE DUC DE GUISE, dictant
+
+«Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
+l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
+du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
+être aperçu...L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
+deuxième étage...»
+
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
+billet...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
+compromet mon honneur...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Votre honneur...Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
+que moi?...Laissez-m'en juge, et suivez mon désir...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Votre désir?...Je dois m'y refuser.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Obéissez à mes ordres, alors...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+A vos ordres?...Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
+connaissez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi! et comment?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Peu importe!...écrivez...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Permettez que je me retire...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Vous ne sortirez pas...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.
+
+LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir
+
+Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
+ne le sont point encore par tout le monde...et, d'un mot, je puis
+substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
+d'un cloître.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
+biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
+la dot de la duchesse de Guise.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
+qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
+de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
+franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
+et dévoué...Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
+Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Jamais, monsieur, jamais!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
+consenti à vous menacer deux fois.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Et quel autre?...(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
+coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner...Que faites-vous,
+monsieur de Guise? que faites-vous?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Rien...J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
+que n'ont point mes paroles.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Eh quoi!...vous pourriez?...Ah!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ecrivez, madame, ecrivez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe
+
+Eh bien?...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure...Que la
+mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
+un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
+que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Il y a moyen de vous y soustraire.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Il est plus affreux qu'elle encore...Mais non, tout cela n'est qu'un
+jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
+cette exécrable idée.
+
+LE DUC DE GUISE, riant
+
+Un jeu, madame!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Non...Votre sourire m'a tout dit...Laissez-moi un instant pour me
+recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Un instant, madame, rien qu'un instant.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie
+
+Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Etes-vous décidée?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule
+
+Je le suis.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+A l'obéissance?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe
+
+A la mort!
+
+LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre
+
+Vous l'aimiez bien, madame!...Elle a préféré...Malédiction!
+malediction sur vous et sur lui!...sur lui surtout qui est tant aimé!
+Ecrivez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Malheur! malheur à moi!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
+souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oh! laissez-moi.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ecrivez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras
+
+Vous me faites mal, Henri.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ecrivez, vous dis-je!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
+mal...Grâce! grâce! ah!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ecrivez donc.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Le puis-je? Ma vue se trouble...Une sueur froide...O mon Dieu! mon
+Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Eh! non, madame.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Qu'exigez-vous de moi?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Que vous m'obéissiez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, accablée
+
+Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort...la
+douleur seule m'a vaincue...elle a été au delà de mes forces. Tu
+l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.
+
+LE DUC DE GUISE, dictant
+
+«L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
+et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
+qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
+sur son bras des traces bleuâtres)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
+a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
+Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+C'était donc bien à lui?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Ne l'aviez-vous pas deviné?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
+(allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
+n'avez eu pitié de moi!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Appelez un page.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Aucun n'est là...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
+l'ordonne! appelez-le!...Mais, auparavant, madame, faites bien
+attention que je suis là, derrière cette portière...Un seul signe, un
+seul mot, cet enfant est mort...et c'est vous qui l'aurez tué...(Il
+siffle) Songez-y, madame...
+
+LA DUCHESSE, appelant
+
+Arthur!
+
+
+SCENE VI
+
+LES MEMES, ARTHUR
+
+ARTHUR
+
+Me voilà, madame, Dieu!...grand Dieu! que vous êtes pâle!...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Moi, pâle? Non, non...tu te trompes...(Lui tendant la lettre et la
+retirant) Ce n'est rien...Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi...
+
+ARTHUR
+
+Moi, vous quitter, quand vous souffrez!...Voulez-vous que j'appelle
+vos femmes?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Garde-t'en bien, Arthur!...Prends cette lettre,...cette clef,...et
+va-t'en...Pars!...pars!...
+
+ARTHUR, lisant
+
+«A Monsieur le comte de Saint-Mégrin...» Oh! qu'il sera heureux,
+madame!...Je cours... (Il sort)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Heureux?...Oh! non...non, reviens!...reviens, Arthur!...Arthur!...
+
+LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche
+
+Silence, madame!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras
+
+Ah!...
+
+LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
+avec une double clef
+
+Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!
+
+
+
+
+ACTE QUATRIEME
+
+Même décoration qu'au deuxième acte
+
+
+SCENE PREMIERE
+
+ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN
+
+ARTHUR
+
+Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
+gauche... (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui... «A Monsieur
+le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?
+
+ARTHUR
+
+Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
+espérer de quelqu'un?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+De quelqu'un?...Comment?...Et qui es-tu, toi-même?
+
+ARTHUR
+
+Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
+reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+La duchesse de Guise!... (Lui mettant la main sur la bouche)
+Tais-toi!...Je sais tout... (Il lit) Elle-même t'a remis cette
+lettre?...
+
+ARTHUR
+
+Elle-même.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Elle-même!...Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!...Je ne connais
+pas son écriture...Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper...
+
+ARTHUR
+
+Moi, vous tromper?...Ah!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Où t'a-t-elle remis cette lettre?
+
+ARTHUR
+
+Dans son oratoire.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Elle était seule?
+
+ARTHUR
+
+Seule.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Et que paraissait-elle éprouver?
+
+ARTHUR
+
+Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!...Tout cela devait
+être, et cependant j'étais si loin de m'attendre...Non, c'est
+impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
+rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
+ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
+ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
+madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
+ouvre la porte. --A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
+à moi...pour moi; ce n'est point un songe,...ma tête ne s'égare
+pas...Cette clef,...ce papier,...ces lignes tracées, tout est
+réel!...il n'y a point là d'illusion... (Il porte la lettre à ses
+lèvres) Je suis aimé!...aimé!...
+
+ARTHUR
+
+A votre tour, comte, silence!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!...
+Sois muet comme la tombe...Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
+ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
+maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
+message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
+délateurs.
+
+ARTHUR
+
+Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui;...mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
+fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
+le révèlent jamais...Tu es jeune: conserve la gaieté et
+l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
+passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
+l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
+paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
+tout...Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
+secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
+dois...Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
+viens à moi, parle...et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
+âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
+ne te voie...Adieu, adieu!
+
+ARTHUR, lui pressant la main
+
+Adieu, comte, adieu!
+
+
+SCENE II
+
+SAINT-MEGRIN, puis GEORGES
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
+aimé!...Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
+le costume à l'aide duquel...Georges! Georges! (Son valet entre)
+Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
+de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
+(Georges sort) Mais qui vient ici?...Ah! c'est Côme Ruggieri.
+
+
+SCENE III
+
+SAINT-MEGRIN, RUGGIERI
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
+prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
+heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire...Tu ne
+me réponds pas, tu m'examines!
+
+RUGGIERI, le conduisant vers la lumière
+
+Jeune homme, avance avec moi.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
+de bonheur?
+
+RUGGIERI
+
+La mort, peut-être.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que dites-vous, mon père!...
+
+RUGGIERI
+
+La mort!...
+
+SAINT-MEGRIN, riant
+
+Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
+ce que je vous demande.
+
+RUGGIERI
+
+Mon fils, souviens-toi de Dugast.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Dugast!...Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
+le duc de Guise.
+
+RUGGIERI
+
+Demain! à quelle heure?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+A dix heures.
+
+RUGGIERI
+
+Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
+lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
+(Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Qui brille près d'une autre plus brillante encore?
+
+RUGGIERI
+
+Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
+qu'un point dans l'immensité?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui; eh bien?...
+
+RUGGIERI
+
+Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
+cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)
+
+
+SCENE IV
+
+SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!...Il ne m'entend
+pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
+ce nuage!...Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
+ce visionnaire...Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
+Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
+lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
+vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
+Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
+moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)
+
+JOYEUSE
+
+Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
+tu lis dans les astres, toi?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Moi? Non.
+
+JOYEUSE
+
+Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
+qu'as-tu donc?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Rien, rien: je regarde le ciel.
+
+JOYEUSE
+
+Il est superbe! les étoiles étincellent.
+
+SAINT-MEGRIN, avec mélancolie
+
+Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
+ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
+fois pendant notre vie?
+
+JOYEUSE
+
+Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
+tristes...Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!...voilà
+pour ce monde...Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
+que je m'y trouve bien.
+
+SAINT-MEGRIN, sans l'écouter
+
+Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
+aimées ici-bas?...Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
+bonheur?...
+
+JOYEUSE
+
+Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
+parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
+M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
+pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
+l'air.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Tu as raison; oui, je suis un insensé...
+
+JOYEUSE
+
+Voici le roi...Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
+âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Moi, fâché?...Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
+que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.
+
+
+SCENE V
+
+LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
+Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS
+
+HENRI
+
+Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
+sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
+récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
+comte de Saint-Mégrin.
+
+BUSSY D'AMBOISE
+
+Sire!
+
+HENRI, à SAINT-MEGRIN
+
+Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
+Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
+s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
+pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
+parler...Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
+ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise...
+
+CATHERINE, entrant
+
+Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
+l'antichambre.
+
+HENRI
+
+Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
+D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
+notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers...
+
+CATHERINE
+
+Surtout, sire...
+
+HENRI
+
+Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.
+
+
+SCENE VI
+
+LES MEMES, LE DUC DE GUISE
+
+HENRI
+
+Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
+dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
+mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
+signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
+aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
+bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
+pour sa rédaction?
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
+la peine...l'ennui.
+
+HENRI
+
+Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
+baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
+Or, écoutez, messieurs.
+
+D'EPERNON, lisant
+
+«Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
+autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
+Premièrement...»
+
+HENRI
+
+Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
+je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
+articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
+duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
+nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
+ait de grands pouvoirs...Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
+vous.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que faites-vous, sire?...
+
+HENRI
+
+Laisse-moi.
+
+LE DUC DE GUISE, dictant
+
+«1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
+d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
+Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
+2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
+octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
+actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
+en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»
+
+HENRI
+
+Très-bien.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Bien!...Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!...
+revêtir un homme d'une pareille puissance!
+
+HENRI
+
+Silence!
+
+JOYEUSE
+
+Mais, sire...
+
+HENRI
+
+Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
+positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
+vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
+sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
+après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
+intéressé à ce qu'on m'obéisse...
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
+vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
+braver ses ordres.
+
+HENRI
+
+C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
+son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
+France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
+notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
+l'association connue sous le nom de la Sainte-Union...et, de notre
+autorité, nous nous en déclarons le chef.»
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Comment!...
+
+HENRI
+
+«En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
+(descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
+main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
+mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi...Eh
+bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
+trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
+de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
+Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
+l'amour des Français...Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
+le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
+haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
+ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
+vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.
+
+LE DUC DE GUISE, à Catherine à part
+
+O Catherine, Catherine!
+
+HENRI, indiquant la place où Guise doit signer
+
+Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.
+
+JOYEUSE
+
+Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
+prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.
+
+HENRI
+
+Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
+que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
+de notre royaume.
+
+D'EPERNON
+
+Oui, sire.
+
+SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise
+
+Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
+entreprise.
+
+LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul
+
+La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
+est arrivé. Vous prendrez ses ordres.
+
+HENRI
+
+Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
+cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
+prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
+forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
+besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
+faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
+nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
+abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin...
+Etes-vous contente de moi, ma mère?
+
+CATHERINE
+
+Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi...
+
+HENRI
+
+Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
+souvenir,...n'est-ce pas?
+
+SAINT-MEGRIN, à part
+
+Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
+et Saint-Mégrin)
+
+
+SCENE VII
+
+HENRI, SAINT-MEGRIN
+
+HENRI
+
+Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
+j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
+place.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
+pas de vous. J'y ai reconnu...
+
+HENRI
+
+Eh bien, quoi?...Parle...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+La politique cauteleuse de votre mère...Elle croit avoir tout gagné,
+lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
+quelque chose contre le duc de Guise...Je l'avais entendue, en lui
+parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
+je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
+qu'un chef de parti.
+
+HENRI
+
+Et que fallait-il donc faire?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Repousser la politique florentine, et agir franchement.
+
+HENRI
+
+De quelle manière?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+En roi...Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
+ne vous auraient pas manqué.
+
+HENRI
+
+Je les avais.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Il fallait donc vous en servir et le faire juger.
+
+HENRI
+
+Les parlements sont pour lui.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
+Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
+fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
+traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.
+
+HENRI
+
+Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
+prisonnier...Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
+marbre qui puissent m'en répondre...Mets-le seulement en état d'y
+entrer, Saint-Mégrin,...et je me charge de faire fondre l'un et
+d'élever l'autre.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
+il l'aura mérité.
+
+HENRI
+
+Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
+même...J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
+préparer à ce combat.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
+religieux.
+
+HENRI
+
+Comment, tu n'en as pas eu le temps?...As-tu donc oublié le duel de
+Jarnac et de la Chataigneraie?...Il avait été fixé à quinze jours de
+celui du défi...Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
+prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
+sans penser autrement à Dieu...Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
+mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent...Permettez...
+
+HENRI
+
+Comment, d'autres?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sire, ma vie est entre les mains de Dieu...et, s'il a décide ma mort,
+sa volonté soit faite!
+
+HENRI
+
+Eh!...que dites-vous là...Votre existence vous appartient-elle,
+monsieur, pour en faire si peu de cas?...Non, par la mort-Dieu! elle
+est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
+vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
+mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
+prions d'y regarder à deux fois.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.
+
+HENRI
+
+Tu feras de ton mieux?...Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
+n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
+fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
+vivement à lui.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, sire.
+
+HENRI
+
+Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
+je suis vraiment roi,...vraiment libre...Ma mère va être fière du
+conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
+il faudra que je le paye en obéissance...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.
+
+HENRI
+
+Ton épée, je veux en juger par moi-même... (Il appelle) Du Halde!
+apporte des épeés émoussées.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
+besoin de repos?...
+
+HENRI
+
+Du repos!...du repos!...Ils sont tous à me parler de repos!...
+Crois-tu qu'il dorme, lui?...ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
+commande insolemment sur le trône de France, et que moi...moi, son
+roi...je prie humblement dans un cloître...Un roi ne dort pas,
+Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
+vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
+accomplisse.
+
+HENRI
+
+Eh bien, écoute, demain... (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
+crois?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, sire, c'est minuit.
+
+HENRI
+
+Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
+je vais entrer...Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
+demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+J'irai, sire, j'irai.
+
+HENRI
+
+Bien, je compte sur toi.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.
+
+HENRI
+
+Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
+toi...Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
+charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
+feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, sire...
+
+HENRI
+
+Adieu, Saint-Mégrin.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Adieu, sire, adieu!... (Le roi sort)
+
+
+SCENE VIII
+
+SAINT-MEGRIN, GEORGES
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!...Ah! te voilà...Mon
+costume...Bien...Aide-moi!...Aide-moi!...
+
+GEORGES
+
+Vous allez sortir...Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
+porteurs?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non...
+
+GEORGES
+
+Le temps est à l'orage.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
+bientôt plus une étoile au ciel...
+
+GEORGES
+
+Et vous allez sortir à pied?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, à pied...
+
+GEORGES
+
+Sans armes?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit...Cependant, donne-moi
+l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
+encore un instant et je suis à ses pieds.
+
+GEORGES
+
+La voici...Voulez-vous que je vous accompagne?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Non. Il faut que je sorte seul.
+
+GEORGES
+
+A minuit passé!...que dirait votre mère si elle savait?
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ma mère!...oui, oui, tu as raison...L'orage s'étend...Ma pauvre
+mère!...je voudrais bien la revoir,...ne fût-ce qu'un instant.
+Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
+cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
+pas, entends-tu?
+
+GEORGES
+
+Et pourquoi, pourquoi?...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Tu ne sais pas, tu ne sais pas...Donne-moi mon manteau...
+
+GEORGES
+
+Mon maître,...mon jeune maître,...ne sortez pas, au nom du ciel!...la
+nuit sera terrible.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oui, peut-être terrible... (A part) n'importe, il le faut, elle
+m'attend; j'ai tardé beaucoup...Malédiction! s'il était trop tard...
+
+GEORGES
+
+Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.
+
+SAINT-MEGRIN, avec colère
+
+Reste, je te l'ordonne.
+
+GEORGES
+
+Mon maître!
+
+SAINT-MEGRIN, lui tendant la main
+
+Non! embrasse-moi...Adieu...N'oublie pas ma mère.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIEME
+
+Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée
+
+
+SCENE PREMIERE
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, seule
+
+(Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
+troisième acte; elle écoute sonner l'heure)
+
+Minuit et demi...Avec quelle lenteur l'heure se traîne...Oh! s'il
+pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir...Jusqu'à une heure du
+matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
+entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
+pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments...
+et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
+n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
+J'ai voulu prier;...prier!... (Ecoutant en se rapprochant de la
+porte) Ah! mon Dieu! Non...non...ce n'est pas encore lui... (Allant
+à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
+l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
+mais nul espoir!...La porte de l'hôtel se referme!...il est sauvé!
+pour cette nuit du moins...Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
+moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
+quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
+l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai...je... (Ecoutant) J'ai cru
+entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
+de M. de Guise?...Non, non,...On monte; on s'arrête. Ah! on se
+rapproche...On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
+fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
+refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!
+
+(La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)
+
+
+SCENE II
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
+entendue; elle m'a guidé!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ouverte! oui...Imprudent que je suis! (Il la referme)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Monsieur le comte, écoutez-moi!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
+félicité.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Fuyez, fuyez! la mort est là!...des assassins!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oh! écoutez-moi,...écoutez-moi...Au nom du ciel! sortez de ce délire
+insensé...Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
+piège infernal; ils veulent vous assassiner.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Elle était de moi; mais la violence, la torture...Voyez! (Elle lui
+montre son bras) Voyez...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ah!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+C'est moi qui ai écrit ce billet;...mais c'est le duc qui l'a dicté.
+
+SAINT-MEGRIN, le déchirant
+
+Le duc! et j'ai pu croire?...Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
+instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
+va de la vie.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Elle ne m'aime pas...
+
+(Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oh mon Dieu! mon Dieu!
+
+SAINT-MEGRIN, riant
+
+C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
+porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
+que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
+la vie, comme ces fleurs de leur tige...Adieu! adieu! pour jamais!
+(Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
+pour meurtrir les bras d'une femme?...Ah! viens! viens!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
+événements également étrangers dans votre existence?...Fuir! et
+fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
+aveuglement...Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
+l'assassinat d'un homme?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Grand Dieu! il le demande...Oh! oui, oui.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
+moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?...
+Jamais!...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
+des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
+réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
+sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
+nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
+enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
+l'autre...
+
+SAINT-MEGRIN
+
+N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
+dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
+l'enfonce.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Bien! bien! cherchons un moyen, une issue...Mes idées se heurtent! ma
+tête se brise!...
+
+SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre
+
+Cette fenêtre...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
+vengeance ne sont que trop bien prises...Et c'est moi, moi qui n'ai
+pas pu souffrir... (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
+pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas...et,
+si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)
+
+SAINT-MEGRIN, à ses pieds
+
+Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
+m'aimes...C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
+suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
+disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
+Entoure mes derniers moments des félicités du ciel...Ah! dis, dis-moi
+que je suis aimé.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
+me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
+Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
+la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés...
+Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime...Ici, dans cette même chambre,
+que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
+que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
+alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
+répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
+vie.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?...
+Malédiction!...Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
+l'enfer...Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes...Avec ta
+haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
+que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
+mourir!...mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?...
+Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!
+
+(On entend du bruit)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ecoutez!...Ah! ce sont eux!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
+Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
+redeviens un homme...Eloigne-toi!
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion
+
+Saint-Mégrin! écoutez,...écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
+souviens...Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
+fois,...une ceinture,...une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
+et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
+distinguer ce balcon!...mais rien qu'un gouffre.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ecoute...On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
+fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!
+
+SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre
+
+Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
+chambre) Qu'est cela?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
+billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
+appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
+ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
+fuyez, fuyez vite!
+
+SAINT-MEGRIN, attachant la corde
+
+En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
+porte...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Attendez.
+
+(Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Ah! Dieu! que faites-vous?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.
+
+SAINT-MEGRIN
+
+J'aime mieux mourir.
+
+LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte
+
+Ouvrez, madame, ouvrez.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
+de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée...Fuyez, fuyez!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Tu m'aimeras toujours?
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Oui, oui.
+
+LE DUC DE GUISE, en dehors
+
+Des leviers, des haches,...que j'enfonce cette porte.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Pars donc! oui...oui...adieu!
+
+SAINT-MEGRIN
+
+Adieu!...Vengeance!
+
+(Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
+silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
+quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!
+
+(Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)
+
+
+SCENE III
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
+SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES
+
+LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide
+
+Il sera descendu par cette fenêtre...Mais Mayenne était dans la rue
+avec vingt hommes, et le bruit des armes...Va, Saint-Paul; vous,
+suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
+duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
+tête-à-tête.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Laissez-moi, madame; laissez-moi.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps
+
+Non, je m'attache à vous.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Laissez-moi, vous dis-je!...ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
+torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
+jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?
+
+SAINT-PAUL, dans la rue
+
+Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Est-ce lui?
+
+SAINT-PAUL
+
+Non, c'est le petit page.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Arthur! Ah! pauvre enfant!
+
+LE DUC DE GUISE
+
+L'auraient-ils laissé fuir?...Les misérables!...
+
+LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir
+
+Oh!...
+
+SAINT-PAUL
+
+Le voici.
+
+LE DUC DE GUISE
+
+Mort?
+
+SAINT-PAUL
+
+Non, couvert de blessures, mais respirant encore.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel...
+
+SAINT-PAUL
+
+Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu...
+
+LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
+Guise
+
+Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
+douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.
+
+LA DUCHESSE DE GUISE
+
+Ah! (Elle tombe)
+
+LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue
+
+Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
+du maître.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI III ET SA COUR ***
+
+***** This file should be named 2682-8.txt or 2682-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/8/2682/
+
+Produced by Text entered by Penelope Papangelis
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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